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HISTOIRE
DE L ALGÉRIE
ANCIENNE ET MODERNE
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DE L'ALGÉRIE
ANCIENNE ET MODERNE
DEPUIS LES PREMIERS ETABLISSEMENTS DES CARTHAGINOIS
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LES DERNIÈRES CAMPAGNES IH GÉNÉRAL IfH.KAI l>
AVEC UNE [INTRODUCTION
•l II I» MVKHS SVSTHMKS 1)1'. COLONISATION IJl'l «NT l'It KCl.hi: I. V I HM.M ITI. h'K ANÇAISK
M. LÉON GALIBERT
PARIS
FURNE ET C", LIBRA1RES-ÉD1TEI 1RS
RUE SA1NT-AM>KK-I>ES-ARTS , ô'>
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95 27
AVANT-PROPOS.
Depuis treize ans nos armées foulent en tout sens le sol
de l'Algérie ; depuis treize ans la France essaie à son
tour d'imposer sa civilisation à cette contrée , qui ne
s'est jamais appartenue, et qui néanmoins s'est toujours
| montrée rebelle aux dominations étrangères; depuis
f treize ans enfin cette conquête et notre occupation sou-
lèvent à la tribune et parmi les publicistes les plus vives
discussions. Naguère encore, malgré nos victoires , on
doutait de la conservation de l'Algérie ; quand une voix auguste, noble interprète de la
volonté nationale est venue dissiper ces alarmes : « Cette terre doit être désormais et
« à toujours française, » a dit le roi aux cbambres réunies. « Mais, se sont écriés les
« esprits inquiets, pourquoi notre droit de conquête n'a-t-il pas encore obtenu la sauc-
« tion des cabinets de l'Europe? » A ce reproche, la France a montré la Méditerranée
purgée des pirates et les nations affranchies par ses armes du tribut honteux qu'elles
payaient aux barbares ; puis elle a soulevé l'immense linceul qui recouvre ses milliers
d'enfants ensevelis sur la terre d'Afrique!... Voilà ses titres de possession : qui oserait
les lui contester ? qui pourrait lui en donner de plus autbentiques?
Mais là ne s'arrêtent pas les récriminations des détracteurs de cette grande œuvre :
« Pourquoi , disent-ils encore , après treize années de combats . sommes-nous si peu
avancés? Pourquoi toujours des ennemis à vaincre, des insurrections à étouffer?
Pourquoi, après tant de sacrifices d'hommes et d'argent , ne voyons-nous s'élever sur
cette terre arrosée de tant de sang aucun établissement fort et durable? »
Nous entreprenons aujourd'hui, pour notre part, de répondre à ces accusations, en
publiant l'histoire complète de V Algérie ancienne cl moderne; car, avant la conquête
il AVANT -PROPOS.
comme depuis l'occupation , aucune étude sérieuse n'a été faite sur les dominations
qui ont précédé la notre dans l'Afrique occidentale, et c'est parce que Ton a ignoré
le passé que Ton se laisse si facilement aller à accuser le présent.
Comment les Carthaginois étendirent-ils leur domination dans l'Afrique occidentale?
Par quel ingénieux système de colonisation firent-ils concourir les tribus libyennes à
leur commerce, à leurs conquêtes? Comment, à leur tour, les Romains s'emparèrent-ils
de ces éléments organisés pour détruire Carthage ? Comment ces peuples , qui depuis
sept cents ans paraissaient façonnés à la civilisation phénicienne, acceptèrent-ils ensuite
celle Je Rome? Comment, après quatre siècles de soumission apparente , les vit-on
passer presque sans résistance sous le joug des Vandales , puis sous celui des Gréco-
Bysantins, et enfin se laisser confondre dans le Ilot arabe qui leur imposa son langage
et ses croyances ?
Ce sont toutes ces révolutions que nous avons entrepris d'étudier et que nous
essaierons d'expliquer: travail difficile, mais fécond en enseignements de plus d'un
genre , surtout en rapprochements du plus haut intérêt ; car cette même terre où la
France voit chaque jour se former et grandir de braves soldats, d'intrépides capitaines,
des généraux illustres, fut aussi le théâtre des mémorables batailles que se livrèrent
Scipion et Annibal ; c'est là que César vint cueillir le dernier fleuron qui manquait à sa
couronne de triomphateur du genre humain ; c'est là que les factions de Rome, qui se
disputaient l'empire du monde, vinrent vider leurs grandes querelles ; c'est là que
mourut Caton ; c'est là que Pompée , Marius et Sylla consolidèrent leur gloire.
Massinissa , le roi de Constantine , le fidèle allié des Romains , ainsi que ses descen-
dants les Micipsa , les Juba , sont les types de ces chefs arabes qui , épris aujourd'hui
de la supériorité de notre civilisation, se sont sincèrement ralliés à nous. Abd-el-Kader,
c'est Jugurtha, c'est ïacfarinas, c'est Firmus ; car en Afrique les hommes sont tou-
jours les mêmes, les noms seuls ne font que changer ; Abd-el-Kader est le successeur
de tous ces esprits inquiets et ambitieux qui, à différentes époques, rêvèrent une
suprématie nationale et indigène, utopie à la réalisation de laquelle s'opposent tou-
jours le morcellement des tribus africaines , leurs mœurs égoïstes et leur caractère
envieux.
La période arabe nous fera assister à ce magnifique déploiement de la civilisation
d'Orient, qui de l'Afrique envahit l'Espagne, et ne s'arrêta qu'aux plaines de Poitiers,
grâce aux efforts de la France et aux victoires de Charles Martel. Nous suivrons tour à
tour les Arabes et les Maures dans leurs conquêtes intérieures et dans leurs expéditions
au dehors : en Sicile, en Italie, sur les côtes de notre belle Provence, où existent
encore tant de traces de leur passage. Puis viendra la période turque , qui répandit de
nouveau les ténèbres sur les institutions sociales de cette partie de l'Afrique; époque
où l'ignorance du plus grand nombre était la condition de puissance pour une minorité
ambitieuse, et où la loi du plus fort, devenant la loi suprême, constituait en principe
la plus hideuse tyrannie.
Enfin nous arriverons à l'ère nouvelle que nous ne craignons point d'appeler bien-
faisante ; car l'un des peuples les plus civilisés de la terre a pris définitivement pos-
session de l'Algérie, non-seulement pour répandre sur cette contrée les lumières qui
fécondent à la fois le sol et l'intelligence, mais avec l'espoir aussi que les institutions
importées dans ce pays franchiront les limites imposées au territoire que nous occu-
AVANT-PKOPOS. m
pons, et que, dans un avenir prochain, cette immense côte qui faii face aux régions
européennes pourra se trouver avec celles-ci dans une intimité <le rapports que déter-
minera leur conformité d'habitudes et d'idées. Nous examinerons avec soin la marche
progressive de nos armes, de notre administration, de nos travaux dans cette contrée;
et de l'expérience des faits accomplis nous déduirons les résultats que l'on est en droit
d'espérer pour l'avenir.
Dans un livre où domine l'histoire d'événements contemporains, nous avons dû nous
mettre en garde contre l'esprit de parti, et ne rien sacrifier a des préventions de per-
sonnes ou d'opinions. L'impartialité a été notre principal guide; et si parfois nous
avons déversé le blâme sur les actes du gouvernement ou sur ceux de ses agents, nous
avons toujours obéi à des convictions puisées dans l'étude approfondie des hommes,
des circonstances el des faits.
Nous avons foi dans la bonté de notre travail, non-seulement parce que nous lui
avons voué une étude suivie et consciencieuse, mais encore parce que nous nous
sommes aidé, et il ne pouvait en être autrement, de tout ce qui a été dit et écrit de
mieux sur le sujet que nous traitions. Pour les temps anciens, Pline, Salluste, Tacite,
Procope, nous ont fourni d'abondants renseignements, auxquels sont venus se joindre
les travaux que les écrivains modernes ont consacrés à ces mêmes époques, MM. Ville-
main, Dureau de La Malle, Saint-Marc Girardin, D'Avezac. M. de Perrodil, que recom-
mandent ses Études épiques ainsi qu'une élégante traduction des poésies de saint
Grégoire de Na/.iance, a bien voulu aussi mettre à notre disposition un travail historique
préparé de longue main sur l'Algérie ancienne. Les historiens espagnols , JMannol ,
Sandoval , Haëdo, Coude , nous ont fourni de précieux matériaux sur la période arabe ,
que nous avons complétés au moyen des chroniques nationales. Pour la période turque,
les documents ont été plus certains : MM. Sander-Rang et Ferdinand Denis, avec leur
monographie des Barberousse, si précise, si exacte, nous ont permis d'aborder sûrement
cette époque sans contredit la plus intéressante des annales d'Alger ; puis sont venus
nous offrir leur concours M. de Rotalier, avec son Histoire de la piraterie des Turcs
dans la Méditerranée , et M. Walsin Estherazy , auteur de récits fort intéressants
sur la domination turque dans l'ancienne régence.
Parvenu enfln à l'époque de la conquête de 1830, les journaux, les mémoires, les
souvenirs, les ordres du jour des ofliciers, des généraux et des gouverneurs, nous ont
fourni une abondante moisson de documents. Le lieutenant-général Desprez , le capi-
taine Rozey, le général Duvivier, le colonel Lapène , le général de l'Étang , le capitaine
de Prébois, le baron de Latour du Pin, et surtout le colonel Pellissier avec ses Annales
algériennes si pleines de faits, si riches d'observations, ont été nos principaux guides;
les publications du général Bugeaud ne nous ont pas été moins utiles ; puis sont venus
les voyageurs, les savants, les économistes, qui nous ont apporté les tributs de leurs
recherches: MM. Baude , Blanqui , Berbrugger, Aristide Guilbert, Enfantin, sont
devenus souvent nos auxiliaires. Mais un ouvrage qui nous a été d'une grande utilité,
et auquel nous devons une mention toute spéciale, c'est le Tableau de la situation des
établissements français dans r Algérie, publié chaque année, depuis 1838, par les soins
du ministre de la guerre. Là se trouvent consignés, non-seulement l'histoire contem-
poraine de l'Afrique française, mais un grand nombre de mémoires sur divers sujets se
rattachant tous à ces possessions. Plusieurs ofliciers de l'armée ont pris part à ces tra-
iv AVANT-PROPOS.
vaux scientifiques , tandis que d'autres, se livrant avec succès à la culture des arts, ont
fourni à l'illustrateur de ce livre, M. Raffet, des indications sûres qui lui ont permis de
donner à ses compositions la précision et la vérité qui en augmentent encore le mérite.
M. d'Estiennede Lioux, chef de bataillon au 58% a mis à sa disposition son album, riche
en costumes et en sites dessinés sur place; MM. de !\eveu, capitaine d'état-major, et
Pôurcet, aide de camp du général Changarnier, lui ont fourni aussi des croquis et des
renseignements non moins utiles. Qu'ils reçoivent donc tous ici, ces hommes dévoués,
artistes, savants et voyageurs, l'expression de noire vive reconnaissance, car sans leur
concours il nous eût été impossible de mener à lionne lin l'entreprise que nous avions
conçue.
Dans une œuvre aussi rapide (pie la notre, nous avons été souvent obligés, surtout
dans la dernière période, de passer sous silence bien des faits isolés, d'omettre bien
des détails. Pour suppléer à cette lacune , nous donnons sous forme d'appendice la
biographie de tous les régiments qui ont pris part aux travaux et. aux complètes que
l'armée française a accomplis en Algérie depuis treize ans. Ce tableau, d'une exactitude
rigoureuse , relevé sur les documents officiels que M. le duc de Dalmatie, ministre
de la guerre , a bien voulu faire mettre à notre disposition, répondra à toutes les
exigences , réparera toutes les omissions, et assignera à chacun la juste part qui lui
revient.
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CHAPITRE PREMIER.
DESCRIPTION PHYSIQUE DE LA RÉGION DE L'ATLAS.
L'Afrique, autrefois partie de l'Europe. — Los côtes dé l'Algérie. — Le Ment-Atlas
ci scs ramifications. — Constitution du sol Algérien. — Minéraux. — Fleuves, cours
d'eau, Lies, sources. — Les saisons , la température, la végétation, les plantes,
les forêts, — Les animaux.
Avant d'entreprendre le récit des évé-
nements historiques dont l'Afrique
septentrionale a été le théâtre, avant
de dérouler cette longue série de
guerres et d'invasions qui ont tant de
fois changé la face de ce pays, ruiné
ses villes, et influé de mille manières
sur l'existence de ses habitants, nous
allons rapidement esquisser la physio-
nomie de cette contrée. Nous gravi-
rons ses montagnes ; nous parcourrons
ses plaines et ses vallées autrefois si
fertiles, et qui offrent encore à l'indus-
trie moderne de si grandes ressources; nous indiquerons les différentes zones
de cette riche végétation africaine, ainsi que les animaux qui s'y trouvent :
t
2 DESCRIPTION PHYSIQUE
nous constaterons enfin les divers phénomènes de climatologie qui s'y suc-
cèdent, les vents qui y régnent, la chaleur qu'il y fait, les pluies qui y tombent.
Ce tableau succinct, à l'exécution duquel nous avons fait concourir les docu-
ments les plus authentiques recueillis par les voyageurs et les savants de l'anti-
quité et des temps modernes, donnera dès l'abord une notion exacte de
l'Afrique septentrionale et dégagera le récit principal de toutes les descriptions
de détail dont il aurait fallu le surcharger.
Les géographes de l'Orient donnaient le nom d'Ile Occidentale [Magrab
Insala) à cet avancement que forment au nord-ouest, au delà du 30° de
latitude nord, les terres planes de l'Afrique septentrionale '. Cette manière
grandiose d'envisager une partie si importante de l'Afrique est fondée sur la
nature môme du pays : en effet, la projection du continent africain entre la
.Méditerranée, l'Océan atlantique et le grand désert de Sahara, lui donne au
premier coup d'œil l'aspect d'une véritable île entourée de toutes parts d'un
océan d'eau et de sable.
L'Atlas n'est pas, comme on le suppose généralement, et comme l'ont dit
les géographes de l'antiquité , un groupe de montagnes isolé, sans ramifi-
cations, c'est au contraire tout un système de hauteurs qui s'étend depuis la
Méditerranée jusqu'à l'Océan, et qui détache complètement cette partie septen-
trionale de l'Afrique du reste du continent. L'Atlas commence près des golfes
de la grande et de la petite Syrte, d'où il s'élève peu à peu en vastes plateaux
jusqu'à Tunis. Au nord et au sud, du côté des plaines unies de Sahara, il se dé-
grade en plusieurs chaînes de montagnes basses, mais très escarpées. A l'ouest,
il se précipite dans le pays de Maroc, jusque dans l'Océan atlantique, et forme,
en s'abaissant, des plaines montueuses, des côtes garnies de rochers et un
grand nombre d'écueils qui rendent si périlleux les rivages de la Méditer-
ranée, depuis Agadir jusqu'au détroit de Gibraltar. Mais une circonstance
bien remarquable et qui doit augmenter l'intérêt qu'offrent ces premières
études de la nature africaine, c'est que cette vaste chaîne de l'Atlas se trouve
1 Ainsi que le t'ait remarquer Malte-Brun , dans sa savante Histoire de la Géographie ,
l'Afrique était fort mal appréciée des Grecs et des Romains. Homère connaissait la Libye ,
« pays, dit-il, où les agneaux naissent avec des cornes, où les brebis niellent bas trois fois
« par an. » (Odyssée, liv. iv. )— Il est impossible de tirer du texte d'Hérodote un ensemble
clair et précis de ses idées sur l'Afrique occidentale. — La description de cette partie de
l'Afrique, chez Strabon, prouve bien que les connaissances de son temps atteignirent à peine
les bords du Niger. Il dit, il affirme, il répète que l'Afrique se termine par des déserts, soit
qu'on suive les côtes sur l'Océan, soit qu'on pénètre vers l'intérieur, et (pie les Romains en
possèdent à peu près toutes les parties qui ne sont pas désertes ou inhabitables. — Les Ro-
mains, du temps de Pline, ne connaissaient que le tiers de l'Afrique, et le savant naturaliste
lui-même possède des notions si imparfaites sur cette partie du monde, qu'il place les sources
du Nil dans les montagnes de la Mauritanie. — Dans un ouvrage aussi concis que cette his-
toire, nous avons dû mettre de coté toutes ces fables, toutes ces assertions hasardées, pour
arriver de suite aux géographes et aux voyageurs modernes, dont les travaux positifs sont à
l'abri de toute critique. Pour d'autres parties, la géographie ancienne nous offrira des docu-
ments irrécusables.
DE IV RÉGION DE L'ATLAS. •*>
intimement liée au système géologique de notre continent. Les beaux travaux
hydrographiques de Smith ont démontré qu'entre le cap Blanc de Biserle et
la Sicile, une suite de montagnes SOUS-marines, trahies par plusieurs récits,
unissent le royaume de Tunis à la Sicile, tandis que les sondages exécutés
dans le détroit de Gibraltar ont pleinement constaté (pie si ce canal pouvait
être mis à sec, on verrait les chaînes de l'Atlas se rattacher par toute leur
structure à celles de la péninsule ibérique : de telle sorte qu*il est permis
d'avancer que, dans les figes anté-historiques , l'Europe et l'Afrique ne l'ur-
inaient qu'un seul et même continent'.
Dans l'une et dans l'autre, des ravins profonds, de riches vallées et de beaux
pâturages se dessinent sur le versant des montagnes; on remarque, au delà
comme en deçà de la Méditerranée, la même disposition du sol, qui s'élève
graduellement en plateaux superposés au-dessus' du niveau de la côte; dans
les deux pays, l'encaissement delà plupart des rivières entre de hautes berges
et le dessèchement périodique de leurs eaux, offrent de nouveaux traits de
ressemblance non moins caractéristiques; nous mentionnerons encore ce fait
constaté par des géographes célèbres, c'est que la hauteur des cônes les plus
élevés de l'Atlas correspond parfaitement aux montagnes neigeuses de la
Sierra-Nevada, situées vis-à-vis dans l'Andalousie et le royaume de Grenade :
les deux systèmes ne diffèrent que dans leurs dépressions. Le plateau d'Es-
pagne a sa principale pente dans les vastes plaines de l'ouest vers l'Océan
atlantique; du côté de la Méditerranée elle est beaucoup moins prolongée et
plus escarpée. En Barbarie, au contraire, les grandes plaines de la principale
dépression du plateau se dirigent, à l'est, vers la Méditerranée; celles qui
vont joindre l'Océan sont beaucoup plus abruptes.
La physionomie générale des côtes de l'Afrique septentrionale, depuis le
détroit de Gibraltar jusqu'au cap Blanc de Biserte et au cap Bon de Tunis, où
se forme le bassin occidental de la Méditerranée, et où commence la grande
éehancrure des Syrtes , est assez uniforme : les derniers mamelons de l'Atlas
y finissent en nombreux promontoires, séparés par des baies peu profondes.
La terre n'a point de saillies très-considérables dans la mer; la mer ne découpe
pas largement la terre, et les fleuves y sont trop faibles pour s'ouvrir de vastes
embouchures.
Tel est l'aspect des côtes : leur étendue , depuis Tabarque, vers l'est, jus-
qu'à Milonia, vers l'ouest, présente un développement de 250 lieues de 25 au
degré. Les ports qu'on trouve sur cette côte sont nombreux, mais peu consi-
dérables, comme il arrive partout où les vallées sont courtes et encaissées.
Les golfes de Bougie, de Koll ou Collo, de Stora, de Bône, d'Arzeou ,
1 Ritter, Malle-Brun, Humboldt, d'Avezac, les capilaines Bérard et Saniler-Rang, ainsi que
la plupart des géographes, partagent cette opinion. — En 1824, nous avons nous-méme constaté
la présence de ces aspérités sous-niarincs.
k DESCRIPTION PHYSIQUE
d'Areschgoun (Rashgoum), olîrent à la navigation d'excellents abris, des rades
sûres et spacieuses : mais le meilleur de tous les mouillages est sans contredit
celui d'Oran, appelé par les Latins Portas Magnus, et par les Arabes Mers-el-
h'ebir, ou le grand port. A Alger, position militaire et maritime la plus déci-
sive de toute la côte, la nature a été moins généreuse, et il faudra exécuter,
comme nous le verrons plus tard, de grands travaux pour donner à son port
toute l'étendue que réclame la destination de cette place. Maintenant que
nous connaissons ie littoral , pénétrons dans l'intérieur des terres ; et tout
d'abord reconnaissons l'immense chaîne de montagnes qui constitue le carac-
tère principal de cette contrée.
Chez les anciens, le Mont-Atlas était un héros métamorphosé en pierre; ses
membres robustes étaient devenus autant de rochers ; il portait l'Olympe entier
avec toutes ses étoiles, et ne succombait point sous un tel fardeau; sa tète,
couronnée d'une forêt de pins, était toujours ceinte de nuages ou battue des
vents et des orages ; un manteau de neiges couvrait ses épaules, et de rapides
torrents coulaient de sa barbe antique '. Cette personnification majestueuse et
poétique de l'une des plus remarquables montagnes de l'ancien monde est en
partie justifiée par le peu de largeur que présentent les bases du haut Atlas.
Cette chaîne, vue de profil , ainsi que le fait observer M. de Humboldt, appa-
raissait aux anciens navigateurs comme une colonne aérienne isolée, suppor-
tant la voûte du ciel : de cette configuration à la tradition mythologique., il n'y
avait qu'un pas; aussi s'est-elle conservée intacte de génération en génération
jusqu'à nous. Un fait incontestable, c'est qu'aucun voyageur, pas môme les
caravanes les plus lentes, ne mettent plus de trois jours pour se transporter
des plaines du nord-est à celles du sud-est.
Dans le système atlantique sont comprises toutes les montagnes qui bordent
l'Océan et la Méditerranée, depuis celles appelées Montagnes Noires, près
du cap Bojador, jusqu'au désert de Barcàh. Ce que l'on nomme proprement
Atlas, est un groupe de plusieurs chaînes parallèles qui reçoivent différents
noms des géographes. Le Grand-Atlas borde l'empire de Maroc ; le Petit-
Atlas commence à Tanger, près du détroit de Gibraltar, et se prolonge
jusqu'au golfe de Sidre. On y remarque les monts Gharian ; plusieurs
rameaux s'en détachent sous les noms de monts Haroudjé, que les Arabes
distinguent en Haroudjé-el-Açouad ou Haroudjé noir, et en Haroudjé-
cl-Ablad ou Haroudjé blanc ; d'autres rameaux portent les noms de monts
Tiggerendoumma, Tibcsty, Haïfath,ce sont ceux qui vont se terminer dans
les déserts de Libye et de Sahara. La troisième chaîne de l'Atlas est celle
des monts Ammer, dans l'Algérie, qui joint le Grand et le Petit Atlas aux
1 Dans les idées populaires de la géographie ancienne, l'Atlas était à la fois la colonne sur
laquelle reposait le ciel , cl la borne où finissait le monde. L'Atlas était dépeint par les géo-
graphes de l'antiquité comme un sanctuaire impénétrable, plein de désordres, de mystères et
d'horreurs.
DE LA RÉGION DE L'ATLAS. r>
Montagnes Noires, et dont les rameaux circonscrivent le Fezzan '. C'est dans
l'empire de Maroc, principalement à l'est de la ville de Maroc et au sud-est de
celle de Fez, que l'Atlas atteint sa plus grande hauteur; c'est là aussi que se
trouvent concentrées les neiges éternelles. Puis, à mesure qu'il s'avance vers
l'est , l'Atlas se dégrade proportionnellement, de telle sorte que les sommets
«lui se trouvent sur le territoire algérien sont plus élevés que ceux de Tunis,
et que ces derniers dépassent, à leur tour, les pics de la régence de Tripoli.
Quoiqu'on n'ait pas encore fait des relevés rigoureusement exacts de ces divers
sommets, on peut néanmoins établir que les points culminants du Grand-Atlas,
dans l'empire de Maroc, ne s'élèvent pas au-dessus de 4,000 mètres, et que
ceux d'Alger ne vont pas au-delà de 3,000.
Dans l'Algérie, l'Atlas se prolonge parallèlement à la côte, et traverse cette
province dans toute sa longueur. A son point culminant, il se; déroule ou plutôt
il s'épanouit en une vaste chaîne, dont la masse complexe, imposante, sépare
le territoire d'Alger proprement dit du Sahara et le protège contre l'influence
des vents du désert. Puis vers le nord, au-delà des plateaux adossés à cet im-
mense rempart, comme une suite déterrasses, une seconde chaîne, sous le
nom de Petit-Atlas, s'étend parallèlement à l'autre, de l'est à l'ouest, en suivant
le littoral dans toute sa longueur. Celle-ci est le point de départ d'une mul-
titude de ramifications qui se rattachent à la grande ligne du Sahara , ou
s'avancent abruptement dans la direction de la Méditerranée, et quelquefois
jusque sur la côte.
Plusieurs défilés d'une physionomie pittoresque et sauvage se dessinent
entre les chaînons multipliés de l'Atlas; les Turcs les appelaient Demir-Capy
(Portes de Fer). Ce sont, en effet, de formidables portes, toutes taillées pour
les besoins de la guerre, et dont quelques hommes peuvent facilement dé-
fendre l'accès. Le plus occidental de ces cols, dans le grand Atlas, est celui qui
a reçu le nom de Bab-el Soudan (Porte du Sultan). Les plus remarquables de
l'Algérie sont les Bibans et le Teniah de Mousaïah, tous les deux franchis par
l'armée française sous les ordres du duc d'Orléans 2, Là où l'écartement des
montagnes a laissé de plus grands intervalles, se développent de fraîches val-
lées et de vastes plaines : à l'est d'Alger, on cite les plaines de Constantine et
celle de Bône, connue sous le nom de la Boujimah ; à l'ouest, les bassins du
Chéliff, de l'Habrah, donnent la plus haute idée de la fécondité de cette partie
de l'Afrique. Dans les environs de Mostaganem, de Mazagran, d'Arzeou, de
Mascara, de Tlemecen, de la Calle, il y a aussi bon nombre de vallées suscep-
tibles d'une riche culture; enfin, à quelques lieues de la capitale se trouve la
Metidja, la plus vaste et la plus belle plaine de l'Algérie.
La constitution géognostique du Grand-Atlas est à peine indiquée par les
1 Malte-Bran, revu par Huot , Description générale de l'Afrique, t. v, p. 593.
- Octobre 1837. — Mai 1839. Nous rapporterons en leur lieu, ces expéditions avec détail.
G DESCRIPTION PHYSIQUE
voyageurs européens qui ont franchi cette ligne de montagnes; nous savons
seulement qu'il est formé d'une roche de quartz et de mica, appelée gneiss ;
qu'on distingue au-dessous de celle-ci un calcaire de sédiment inférieur, et que
les couches du calcaire, primitivement horizontales, sont devenues presque
perpendiculaires, par la puissance d'un soulèvement dont il est impossible
d'assigner l'époque. Des roches quartzeuses, le grès, et un calcaire grossier
ferrugineux, parsemé en beaucoup d'endroits de corps organisés et de pétrifi-
cations de toute espèce, paraissent constituer la plupart des collines qui se
ramifient entre le grand et le petit Atlas. Les collines par lesquelles l'Atlas se
termine dans le désert de Barcâh, sont des masses calcaires blanches ; l'IIa-
roudjé blanc est de ce nombre. Quant à l'Haroudjé noir, peut-être son noyau
est-il calcaire, mais il n'offre que des mamelons de basalte, ainsi que l'a ob-
servé Hermann ; on croit que (-'est le mont A ter des anciens.
Le sous-sol des plaines est généralement argileux ou calcaire à Alger,
siliceux à Bône, et calcaire ou schisteux à Oran. Le sol de la Metidja est en-
tièrement formé par un terrain d'alluvion. Ce sont des couches horizontales
de marnes argileuses et grisâtres et de débris pierreux de différentes natures.
On a encore observé que l'IIarrach roule des marbres blancs et veinés, des grès,
des spaths calcaires, des pierres ferrugineuses, des stalactites et des morceaux
de fer ; et que des troncs et des feuilles de plantes ont laissé très-distinctement
leur empreinte diversifiée sur ces nombreuses substances. Dans les plaines
d'Oran, l'humus est beaucoup moins abondant que dans la Metidja, et ne
dépasse guère une épaisseur moyenne de sept pouces. C'est en quelques
endroits une marne jaune, et ailleurs une argile rouge ou blanche. Quant à
la terre végétale des plaines de Bône, elle se recommande par sa profondeur
et son excellente qualité.
Les Romains avaient découvert des mines de toute espèce dans leur pro-
vince d'Afrique; ils faisaient surtout un très grand cas des marbres de la
Numidie, qui étaient d'un beau jaune uni , ou tacheté de diverses couleurs.
Depuis, en traversant dix siècles de vicissitudes, la connaissance de ces
exploitations s'est entièrement perdue; et le gouvernement algérien, avec
son insouciance ordinaire, n'a voulu prendre aucune mesure ni tolérer aucune
tentative qui aurait eu pour objet d'en retrouver les traces. Les preuves de
l'existence de ces trésors souterrains ne s'en montrent pas moins partout à
nu sur les flancs ravinés des montagnes. Les calcaires gris et noirs qu'on voit
alterner avec les marnes schisteuses et le phyllade, et les schistes talqueux
du Petit-Atlas et du massif d'Alger, ont fourni ou pourraient donner des
grès, du marbre blanc, de l'ardoise, et des terres pour la fabrication des
tuiles, des briques, etc. Dans les vallées del'Arbâ et de l'Oued-cl-Akhra, on a
trouvé plusieurs carrières de gypse ou de pierre à plâtre; et plus loin, dans
les gorges de l'Atlas, de très-beaux marbres statuaires, de l'albâtre, de
l'ocre jaune, de la terre de pipe et du blanc d'Espagne. Le calcaire tertiaire
DE LA RÉGION DE L'ATLAS. 7
d'Ôran a été employé de tout temps aux constructions de la ville. Trois gros
bancs en pleine exploitation, dans la carrière de Saint-André, donnent de très-
belles pierres de taille.
Le fer abonde dans toute l'Algérie. « De Tabarque jusqu'au delà de Bône,
dit l'abbé Poiret, le fer se présente sous toutes sortes de formes; il est mêlé
à la terre glaise, qu'il colore fortement en rouge, à l'argile qu'il teint en
jaune très-brun, au sable qu'il noircit. Dans les ravins il dépose un ocre pulvé-
rulent d'un rouge de sang : les fissures des grès sont remplies d'une substance
noire ferrugineuse, et les pierres en sont incrustées. » Dans les montagnes des
environs de Bougie, les Kabaïles exploitent depuis longtemps des mines de
fer, dont les produits leur servent à fabriquer des canons de fusil, des
instruments aratoires et d'autres ustensiles. Ils tirent aussi de ce solmontueux
du minerai de plomb pour les usages de la guerre et de la chasse. A cinq ou
six lieues de Mascara, dans les montagnes de la Tesclia , il existe une mine de
cuivre presque à fleur de terre. La direction du filon va de l'est à l'ouest, et,
en plusieurs endroits, elle se rapproche tellement de la surface du sol, qu'elle
lui communique une teinte verdûtre.
Les assertions de Pline sur l'existence de l'or et des diamants dans le nord
de l'Afrique, longtemps considérées comme erronées, ont été vérifiées depuis
la conquête française. On a recueilli des diamants à Constantine parmi les sables
aurifères de YOued-cl-Raml, ou rivière de sable; et le nom de VOued-el-
Dzchel (rivière de l'or), qui forme par sa jonction avec l'Oued-el-Raml, le
Sou-el-Gemar ou rivière de Constantine, dit assez que les eaux de ce fleuve
roulent des parcelles d'or. Des indices analogues attestent sur d'autres points
la présence des mines d'argent. Les pierres précieuses que l'on rencontre le
plus fréquemment dans l'Atlas, sont : les grenats, les calcédoines, et les
cristaux de quartz.
Les sources sont très-nombreuses sur le versant des montagnes et au milieu
des collines qui accidentent le territoire algérien : les unes se précipitent avec
fracas de rocher en rocher; les autres roulent lentement leurs eaux dans la
plaine. Du mois de novembre au mois de mai, les torrents et les rivières,
enflés par les pluies, grossissent rapidement, souvent même ils débordent ;
mais insensiblement, quand viennent les grandes chaleurs, ils diminuent,
et bientôt dans leurs lits il ne reste plus qu'une grève à peine humectée par
un imperceptible courant. Soit que l'Atlas se trouve trop rapproché de la
mer, soit que ses versants aient été déboisés, soit que les rayons du soleil
dessèchent trop rapidement la terre, toujours est-il qu'il n'y a dans l'Algérie
aucun cours d'eau suffisant pour entretenir un système régulier de naviga-
tion intérieure; ils peuvent tout au plus subveuir aux besoins de l'irrigation
agricole.
De tous les cours d'eau du territoire d'Alger, proprement dit, un seul,
l'Oued-el-Kerma, a son origine dans le massif qui entoure cette ville. L'Har-
8 DESCRIPTION PHYSIQUE
rach, laChifï'a, l'Oued-Bouffarick,rOued-Jer etl'Hamise prennent leur source
dans les montagnes du Petit-Atlas. L'Harrach, malgré le peu de largeur de
son lit, est un des cours d'eau les plus importants de cette portion de l'Al-
gérie; il coule, en serpentant, dans la belle plaine de Metidja, et ne devient
profond qu'au moment des grandes pluies. Pendant les autres époques de
l'année, on le traverse à gué presque partout. La Chiffa sillonne aussi la plaine
de Metidja. Cette rivière reçoit successivement l'Oued-el-Kebir et l'Oued-Jer ;
elle prend alors le nom de Mazafran , et se dirige vers le nord-ouest où elle se
réunit encore à l'Oued-Bouffarick ; puis elle contourne le massif d'Alger, perce
les collines du Sahel, et se jette dans la mer à deux lieues de Sidi-Ferroudj.
Le cours du Mazafran est assez rapide; mais quoiqu'on certains endroits son
lit présente MO mètres de large, et ses berges \0 mètres de hauteur, ses eaux
sont peu profondes.
Les principales rivières de la province d'Oran sont : l'Oued-el-Maylah,
nommé aussi Rio-Salado, l'Habrah, l'Oued-Hammam, la Tafna et le Chéliff;
la plupart de ces cours d'eau descendent des gorges de l'Atlas. La Tafna,
qui a donné son nom au traité conclu entre le général Bugeaud et Abd-el-
Kader, est une des grandes rivières de la province d'Oran. Après un cours
d'environ 30 lieues pendant lequel elle est grossie par la Sickack et plusieurs
autres affluents, elle se jette dans la mer, à l'extrémité orientale du golfe de
Harchgoun. L'Oued-el-Maylah, la rivière salée, le Salsum Jlumen des Bo-
mains, dont le cours a été peu exploré, justifie son nom par la qualité de ses
eaux, et se jette à la mer non loin du cap Figalo ; l'Habrah, réunie à l'Oued-el-
Hammam et à la Sig, forme près d'Arzeou une espèce de marais qui se décharge
dans la mer. Au delà, vers l'est, coule le Chéliff, le fleuve le plus remarquable
de toute l'Algérie par le volume de ses eaux et la longueur de son cours. Il
prend sa source dans le Sahara, au sud de la province de Titterie, traverse le
lac Dya, décrit une ligne de 80 à 100 lieues, de l'est à l'ouest, sans jamais être
obstrué par les sables, et vient se jeter dans la Méditerranée à six milles au-
dessous de Mostaganem. La vallée qu'il parcourt est aujourd'hui la plus belle
partie des provinces de Titterie et d'Oran. Les autres cours d'eau de cette pro-
vince ne sont que des ruisseaux sans importance, qui se jettent dans la Sebkhâ
(lac salé d'Oran), ou se perdent dans les sables.
De nombreux cours d'eau sillonnent aussi la province de Constantinc; les
plus remarquables sont : la Summam, l'Oued-el-Kebir, l'Oued-Zefzag, la Sey-
bouse, l'Oued-Boujimah et le Maffragg. La Summam, appelée aussi Oued-
Adouze et Nazabah, coule du sud-ouest au nord-est. On la trace ordinairement
comme prenant sa source dans la province de Titterie, traversant la chaîne
du Jurjura, et se terminant à la mer, dans le golfe de Bougie, au-dessous
du cap Carbon. De ce point, en nous avançant vers l'est, nous rencontrons
l'Oued-el-Kebir (le grand fleuve), le cours d'eau le plus important de cette
province. 11 prend sa source dans la chaîne du Grand-Atlas, à plus de cinq
I)K LA RÉGION DE L'ATLAS. 9
journées de marche de Constantine. L'Oued-el-Kebir, appelé aussi Oued-Rum-
mel dans la partie supérieure de son COUTS, coule du nord au sud sur un plateau
éle\é, perce plusieurs contreforts du Petit- Atlas, tourne autour des murs de
Constantine, et déverse ses eaux dans la mer entre Djigelli et le cap Boujarone.
Après avoir franchi 1 Oued-Zhoure et l'Oued-Zeaniah, nous nous trouvons sur
les rives du Zefzaf, qui prend s;» source sur le versant nord-est du Djebel-el-
Ouache, et se rend, par un cours d'environ douze lieues, dans le golfe de
Stora auprès de Skikida. En s'avançant encore vers l'est, on rencontre la Sey-
bouse, dont le cours accidenté embrasse une étendue de M) lieues ; formée
par la réunion de l'Oued-Zenati et de l'Oued-Alligah ; ses eaux sont très-
profondes dans la vaste pleine qu'elle parcourt, et à son embouchure dans le
golfe de Bône, elle reçoit les petits navires de cabotage ; les sandales peuvent
même remonter son cours, jusqu'à une assez grande distance de la mer.
Le versant méridional de l'Atlas algérien, généralement plus aride que le
versant du nord, et offrant aux eaux beaucoup moins d'ouvertures, produit
cependant deux fleuves considérables : le Medjerdah ( le liugrada des Ro-
mains), qui appartient à la régence de Tunis plutôt qu'à l'Algérie; et l'Oued-
el-Gedy, (rivière du Chevreau), qui, courante l'est, allait autrefois, sous le
nom de Triton, se jeter dans le golfe de la petite Syrte ( golfe de Cabès) ; il se
perd aujourd'hui dans le lac de Melgig à l'extrémité méridionale de la pro-
vince de Constantine.
11 existe sur le territoire algérien plusieurs lacs ou marais, dont la constitu-
tion n'est pas sans intérêt : la plupart sont salés ou saumatres; ils s'emplissent
durant la saison des pluies, et se dessèchent en été. Au sud de Constantine
on trouve le Chott, vaste marais fangeux, où croupissent des eaux saumatres
pendant les saisons pluvieuses. La Sebkha d'Oran est une énorme masse d'eau
qui a 2,000 mètres de large, et qu'on voit s'étendre, du côté de l'ouest, à perte
de vue, comme un bras de mer. Cependant, l'évaporation est si active pendant
les chaleurs de l'été, qu'au mois de juillet les chevaux et les chameaux des
Arabes passent d'une rive à l'autre presque à pied sec. Bans la plaine de la
Metidja, aux environs d'Alger, à Bône, à Arzeou, il existe plusieurs lacs de
cette espèce , moins importants , il est vrai , mais soumis aux mêmes lois. La
qualité saline de ces lacs se reproduit dans un nombre très-considérable de
sources, au point que, suivant la remarque de Desfontaines, les eaux salées
seraient beaucoup plus abondantes en Algérie que les eaux douces; aussi, le
nom Oued-el-Maleh ( ruisseau de sel ) se reproduit-il fréquemment dans la
nomenclature topographique des Arabes. Les eaux thermales n'y sont pas
moins répandues : plusieurs de ces sources ne sont que tièdes , à la vérité,
mais il en est qui s'élèvent à une haute température, comme celles de
Hammam-Meskoutyn et de Hammam-Merigàh qui atteignent 76° Kéaumur '.
' On voit encore a Hainniain-Merigah , VAquœ Calidœ Colonia des anciens , les restes de
2
10 DESCRIPTION PHYSIQUE
Cette abondance d'eaux salines et minérales, qui annonce une formation
volcanique intérieure, ne doit pas cependant faire conclure que le territoire
d'Alger soit dépourvu d'eaux douces et fraîches. Il suffit, pour en trouver, de
creuser à très- peu de profondeur; souvent même on l'obtient jaillissante
comme dans nos puits artésiens. Les Érouagah , tribus qui occupent l'extré-
mité méridionale de la régence, pratiquent avec succès, depuis un temps
immémorial, le procédé du forage, dans le but de procurer, disent-ils, une
issue à l'eau douce du Bahr-that-el-Erdh ( de la mer souterraine), et ils réus-
sissent presque toujours1. On rencontre ordinairement l'eau douce à quatre
ou cinq mètres de profondeur, mais jamais les sondages ne dépassent quatre-
vingts mètres.
Le mouvement des saisons et la succession des accidents atmosphériques
ne se manifestent point, en Algérie, par les effets extrêmes qui, dans d'autres
parties du monde, rapprochent et confondent môme quelquefois les phéno-
mènes météorologiques les plus opposés; la température n'y est pas trop
chaude en été, ni trop froide en hiver, et les transitions par lesquelles elle
passe d'un état à un autre, aux époques de ses plus grandes révolutions, y sont
presque insensibles. En général, le ciel y est d'une admirable pureté, et l'air
extrêmement sain". Si , en quelques endroits, des émanations dangereuses
s'élèvent des eaux croupissantes, cela tient à des causes purement locales, et
que l'art doit bientôt faire disparaître. Les légers brouillards qu'on voit se for-
mer après le lever du soleil ne tardent pas à se dissiper sur les hauteurs du
massif, et quoiqu'ils persistent plus longtemps dans la plaine, il n'en résulte
aucun inconvénient. Les maladies endémiques sont inconnues à Alger, et on
remarque, comme une preuve des qualités hygiéniques de 1 air, que, dans le
dispensaire public, la durée moyenne des traitements n'excède pas vingt-deux
jours.
« La température est on ne peut plus agréable à Alger, dit le capitaine
Kozet, pendant une grande partie de l'année. Quand vient l'été, la chaleur est
très-vive, sans doute, mais n'est point accablante, et l'étranger s'accoutume
facilement à la supporter. Un grand nombre de plantes de l'Europe tempérée,
et môme des environs de Paris, vivent dans cette atmosphère, qui, presque
toujours chaude et jamais brûlante, favorise extraordinairement la croissance
des productions naturelles du sol \ »
l'architecture et de la civilisation romaines. A 15 lieues de Bùne, sur la route de Conslantine ,
il y a une source incrustante nommée Hammam-Berda , probablement VAquœ Tibilitanœ des
Romains, qui fournit de l'eau à 80° Réaumur, et auprès de laquelle est construite une grande
cl l»elle piscine. On cite encore, à 15 kilomètres de Sétif, les eaux thermales de Hainniam-Staïssa.
1 Ces Érouagah s'étendent au sud de l'Oued-el-Gedy, vers le Sahara. La petite ville d'Ouer-
quela, station des caravanes, et dernière place habitée de l'Algérie , du côté du grand désert ,
leur appartient; elle est située à près de 150 lieues d'Alger.
2 En 18:17, la direction du port d'Alger a constaté 233 jours de beau temps, et 270 eu 1839.
'■ La hauteur commune du thermomètre, pendant les mois de juin , de juillet , d'aoûl et de
DK LA RÉGION DE L'ATLAS. Il
La saison pluvieuse, fréquemment interrompue par de beaux jours, se pro-
longe pondant six mois , de novembre à mai. Le8 pluies, qui, aux autres
époques de l'année , ne durent guère plus d'une heure ou deux , sont alors
continues et très-abondantes1. Presque toujours, ce sont des vapeurs marines
que le vent du nord enlève à la surface de la Méditerranée et pousse dans la
direction du sud. Les vapeurs, au moment OÙ elles approchent des confins du
désert, sont tout à coup arrêtées par la grande muraille de l'Atlas et refoulées
sur les terres du littoral; là, par le merveilleux travail de la nature, elles se
résolvent et tombent en eaux fécondantes.
Les nuits les [tins froides des mois de décembre et de janvier amènent quel-
quefois des gelées blanches. Comme les orages sont très-rares, il tombe peu
de grêle ; et la neige est un incident météorologique qui survient à peine une
ou deux t'ois dans le cours de l'année. Plus fréquente dans les montagnes du
Petit-Atlas que dans la plaine, elle s'y fond ordinairement avant l'expiration du
mois dans lequel elle est tombée.
Mais l'Algérie a un avantage que n'ont pas beaucoup d'autres contrées mé-
ridionales; quand les pluies cessent ou deviennent rares, l'humidité continue
de tempérer, sous d'autres formes, l'action trop vive de la chaleur. Pendant le
jour, une vapeur aqueuse, répandue dans l'atmosphère, humecte tous les
corps ; et, une demi-heure après le coucher du soleil , les rosées commencent
à tomber avec une si grande abondance, qu'elles pénètrent la tente du soldat,
et rafraîchissent les campagnes presque autant qu'une pluie d'orage.
Sur toute la côte, comme dans le port d'Alger, les vents du nord et du nord-
ouest régnent depuis le mois de novembre jusqu'au mois d'avril ; ils font
baisser le thermomètre, amènent les pluies et déterminent les tempêtes, dont
on a cependant trop exagéré les dangers. Les vents du sud et du sud-ouest
sont moins fréquents , et ceux de l'ouest plus rares encore ; ces trois derniers
font monter le thermomètre, et rassérènent presque toujours le ciel.
Le vent du désert, le simoum des Arabes, fait quelquefois sentir sa funeste
influence dans le nord de l'Afrique. 11 s'annonce à Alger par une espèce de
brouillard qui se montre sur le Petit-Atlas ; la chaleur devient alors insuppor-
table, et le vent ne tarde pas à arriver. Les hommes et les animaux , affaiblis ,
et pouvant à peine respirer , sont obligés de chercher un abri ; partout l'atmo-
sphère est embrasée, et si la durée de ce phénomène, ou du moins sa plus
grande intensité, n'était pas bornée à quelques heures, il deviendrait néces-
sairement la source de grands désastres 2.
Le climat est sain dans les environs d'Oran ; il est chaud , mais les chaleurs
septembre, qui sont marqués par les plus grandes chaleurs, est de 19, de 23, 24 et 25 degrés ;
celle des trois mois d'hiver, novembre, décembre et janvier, varie de 14 à 15 degrés, moyenne
qui diffère peu de la température du printemps d'Europe.
1 En 1837, il y a eu 68 jours de pluie. En 1839 , les jours pluvieux ne se sont élevés qu'à 43.
-' En 1839, le vent du désert ne s'est fait sentir à Alger que huit fois, du 7 mai au 26 août.
12 DESCRIPTION PHYSIQUE
n'y sont point insupportables , à cause des brises périodiques qui y régnent
pendant l'été. Les principes qui développent ailleurs des fièvres intermittentes
souvent mortelles, n'existent point dans cette province; cependant les chan-
gements subits de température, et l'usage immodéré des fruits et des boissons,
produisent, si l'on n'use de quelques précautions, des maladies dangereuses.
Les vents régnants sont : le nord-ouest et le nord-est ; ce sont les plus dan-
gereux. Les coups de vent se font surtout sentir en hiver; l'été, il règne de
très-longs calmes, qui ne sont interrompus que par quelques heures de brise,
venant du large pendant le jour, et de terre pendant la nuit. Lesimoui/i ou
khamsim y est très-rare.
La province de Constantine, par sa configuration môme , présente sur plu-
sieurs points, quelquefois peu distants les uns des autres, les températures les
plus opposées ; c'est ainsi que le plateau de Constantine a quelquefois des
neiges au mois de mai, tandis qu'à Bône il règne déjà une chaleur de -25°. Les
vents y soufflent généralement du nord et du nord-est; excepté à l'époque des
deux équinoxes, où, passant subitement au sud-ouest et au nord-ouest, ils
amènent de fortes rafales , de la brume , des temps nuageux et de grandes
pluies. C'est surtout en automne que ces intempéries ont le plus de durée;
elles se prolongent quelquefois depuis les derniers jours de septembre jusqu'à
la fin de décembre. Les trois mois d'hiver y sont généralement secs, et amènent
presque toujours un beau printemps.
Sous le climat de Bône , des nuits humides succèdent à des journées brû-
lantes : l'aiguille de l'hygromètre , qui pendant le jour est à l'extrême séche-
resse , s'avance rapidement vers le soir à l'extrême humidité , et arrive pour
ainsi dire à son maximum vers onze heures du soir, par une température de
22° en été1.
Quoique la réputation d'une haute fertilité appartienne spécialement à
VA/rica propria'* des anciens ou à l'état actuel de Tunis, on peut encore à
bon droit la revendiquer pour l'Algérie. Strabon et Pline célébraient de
leur temps la fertilité des régions de l'Atlas , car autrefois comme aujour-
d'hui, la végétation y déployait une vigueur et une magnificence extrêmes.
Citons à cet égard une autorité récente , qui est d'un grand poids en sem-
blable matière , le général Bugeaud 3. « Dans les courtes apparitions que je tis
en Algérie en 1836 et 1837, je conçus , dit-il , une idée peu avantageuse de la
' On a calculé qu'il y avait à Bône, dans une année, cent quatre jours pluvieux. — Avant la
stagnation des eaux de la Boujimab, la salubrité de Bône était proverbiale. C'est là que de l'in-
térieur de l'Afrique on venait chercher la santé, comme en Fiance on se rend a Hyères. Il
sera facile de rendre celte ville à ses conditions premières, en ouvrant une issue aux eaux de
la Boujimab. — Rapport sur la colonisation d'Alger.
- Cette terre toujours altérée , sitientes Afros, cette aride nourricière des lions, leonum
arida nutrix , comme les anciens l'appelaient, était représentée sous l'emblème d'une femme
couronnée d'épis, entourée de grappes de raisin, et ombragée de touffes de palmier.
; Des Moyens de conserver et d'utiliser l'Algérie, 18&2.
DE LA RÉGION DE L'ATLAS. 13
fertilité du sol africain , tant vantée par l'antiquité. N'ayant parcouru que In
plus maigre partie de la province d'Oran, je pensais que les historiens romains
avaient l'ait de l'hyperbole, en disant que L'Afrique était le {«renier de Home;
mais depuis que j'ai pénétré le pays dans presque toutes les directions, mes
convictions ont changé, et j'ai reconnu que l'Algérie produit déjà beaucoup de
grains, une immense quantité de bétail, et qu'elle est susceptible d'en pro-
duire encore bien davantage, et d'y joindre plusieurs autres ricbesses, telles
que l'huile et la soie. Nous avons traversé plusieurs lois, l'année dernière, et
celte année, les plaines de l'ilabra, de l'Illil, de la Mina, du Chélif, d'Egbris,
le pays des Beni-Amer, celui des Flittas, grand nombre d'autres vallées, et
nous avons vu partout d'abondantes cultures en orge et en froment1. Les
montagnes, recouvertes en général d'une couche profonde d'excellente terre,
ne sont pas moins riches que les plaines. Si les cultures y sont moins étendues,
plus morcelées, elles sont ordinairement plus belles.
La spontanéité est un des caractères les plus frappants de cette puissante
nature : les arbres de l'Europe et de l'Amérique, transplantés sur le sol africain,
y viennent et s'y propagent sans culture, comme les productions indigènes.
Parmi le grand nombre de végétaux qui croissent naturellement en Algérie,
nous citerons d'abord les Ientisques, les palmiers chamérops, les arbousiers,
les genêts épineux, les agaves, les myrtes, les lauriers-roses. Sous la forme de
liantes broussailles, ils envahissent quelquefois la plaine, et presque toujours
le versant des montagnes et des collines du littoral. Les grandes chaînes de
l'Atlas et leurs nombreux contreforts se revêtent, vers la région supérieure, de
masses de lièges, de chênes aux glands doux que les Arabes mangent comme
des châtaignes, de peupliers blancs et de genévriers de Phénicie, au milieu
desquels on voit se dessiner, çà et là, les cônes verdoyants du pin de Jérusa-
lem. L'olivier, la vigne, le noyer, le jujubier, l'oranger amer, le citronnier, le
grenadier, les cactus et l'absinthe, sont au nombre des productions naturelles
du sol ; ils croissent sur les montagnes, dans les vallées, dans les champs, et
se mêlent au tissu des haies, aux fourrés des broussailles, et aux taillis des
bois. L'oranger et le citronnier, parés de leurs fleurs et de leurs fruits presque
éternels, répandent un parfum délicieux. A une élévation de six cents mètres,
sur le versant septentrional de l'Atlas, on les aperçoit encore mêlés aux cactus
et aux agaves ; du côté du sud, on trouve le liguier jusqu'à une hauteur de
' Suivant Pline , l'intendant de l'empereur Auguste aurait envoyé à ce prince un pied de
froment venu dans la Byzacène (régence de Tunis), d'où sortaient près de quatre cents tiges ,
toutes provenant d'un seul grain. L'intendant de Néron lui envoya de même trois cent soixante
tiges de froment, produites par un seul grain de blé. Shaw et Desfontaines rapportent des faits
analogues ; le général Bugeaud dit qu'un hectare produit 25 à 30 hectolitres de froment, et 40 à
50 d'orge. — Au reste, pour tout ce qui concerne l'économie agricole de l'Algérie, dans les
temps anciens et modernes, on pourra consulter avec fruit l'excellent ouvrage de M. Aristide
Guilbert, intitulé : De la colonisation du nord de l'Afrique; ouvrage indispensable à tous
ceux qui voudront avoir une idée complète des ressources de l'Algérie.
14 DESCRIPTION PHYSIQUE
quatorze cents mètres. Le dattier vient aussi sur les collines et dans les vallées;
souvent sa tige, remplaçant le palmier, s'élève comme une colonnette auprès
du tombeau des marabouts; mais ses fruits, par la négligence des Arabes,
plutôt que par le défaut de cbaleur, ne mûrissent bien que vers le sud et dans
l'immense contrée de Biledulgérid (pays des palmiers).
En Algérie, la nature ne s'arrête pas un seul instant dans le grand œuvre de
la production ; elle parcourt, pour ainsi dire, un cercle perpétuel d'enfante-
ments, depuis les premiers jours du printemps jusqu'aux derniers jours de
l'hiver. Au mois de janvier, les arbres commencent à se parer de nouvelles
feuilles; le blé, l'orge, le sainfoin et la luzerne couvrent les champs d'une
belle verdure et d'abondants pâturages; les pommiers, les citronniers, les
orangers à chaude exposition, les amandiers, les guigniers sont en fleurs; et
bientôt après on récolte dans les jardins potagers, des fraises, des petits pois,
des asperges et toutes sortes de légumes. En février, s'épanouit la fleur de
l'abricotier, du cerisier; le figuier fleurit en mars, le grenadier et le myrte en
avril, et la vigne en mai. Quelques arbres sont chargés de fleurs et de fruits
pendant toute l'année.
Sous l'influence du soleil d'Afrique, presque tous les végétaux acquièrent
d'énormes proportions : le ricin, faible arbrisseau en Europe, devient presque
un arbre en Algérie; le fenouil, les carottes, et quelques autres ombellilères.
prennent un développement gigantesque ; les panais projettent, parfois, des
pousses qui ont jusqu'à trois mètres de hauteur; les coings ressemblent à de
petites citrouilles ; les choux-fleurs y acquièrent jusqu'à trois pieds de dia
mètre ; et les tiges de mauves ressemblent à des arbrisseaux. Les plantes four-
ragères atteignent, sans culture, une hauteur à peine croyable ; et parfois on
voit les cavaliers disparaître dans leurs fourrés comme les gauchos au milieu
des pampas de Buénos-Ayres.
Dans toutes les saisons, des fleurs sauvages tempèrent par le charme de
leurs formes et la variété de leurs couleurs, l'éclat quelque peu sévère de la
nature africaine. Une multitude d'arbres odoriférants, les myrtes, les garous,
la lavande, l'épine-vinette, couvrent les campagnes et parfument l'air des plus
suaves émanations. Sur le vert plus ou moins foncé des broussailles, des taillis
et des haies, les fleurs des cactus, des grenadiers et des rosiers sauvages se
détachent comme de brillantes astérisques, et partout le laurier-rose forme sur
les bords des rivières et des ruisseaux une lisière empourprée qui marque les
sinuosités de leur cours. Pendant l'hiver, au lieu d'une nappe de neige à la
teinte uniforme, on voit s'étendre sur les coteaux de riches tapis de tulipes,
de renoncules, d'anémones, etc. Le printemps amène les ornithégales, les
asphodèles, les iris et le lupin jaune; avec l'automne paraissent la grande scille
et une multitude de petites fleurs de la même famille.
L'Algérie n'est pas aussi déboisée qu'on l'avait d'abord supposé. Depuis
quelques années, les cotes, soigneusement explorées par nos navigateurs, leur
DE LA RÉGION DE L'ATLAS. i:>
ont paru presque partout couvertes de bois considérables ; ceui de Mazafran .
entre Coléah et Alger, d'el Mascra , entre la plaine de Ceirat et Mostaganem .
de la Stidia ou la Maria, entre Mazagran et l'embouchure de l'Habrah, el
enfin ceux des terres de l'Oued-el-Akral et de l'Oued-Nougha, méritent d'être
distingués pour l'étendue, la beauté et la vigueur des taillis. La vallée du Chélif
est aussi très-riche en bois de diverses essences et d'une grande vigueur.
On cite encore la foré! de Mule\-lsmaiï et d'Emsila , dans la province d'Oran,
comme de puissantes et fécondes agglomérations d'arbres. Les forêts situées
entre Bouja et le Cap de Fer et sur la route de Bône, dans le territoire de Djib-
Allah, ne sont pas inoins remarquables. Près du territoire de la mer, au-delà
des collines de la Calle, s'étendent plus de 20,000 hectares de belles forets
coupées de lacs et de prairies. Les essences qui se trouvent en plus grande
abondance dans les régions forestières de l'Afrique septentrionale, sont : le
chêne vert, l'olivier, l'orme, le frêne, le chêne-liége, l'aulne, le pin et le thuya
articulata '.
Dans les Ages primitifs, les monstres du désert, les reptiles gigantesques de
la zone équatoriale envahissaient la région de l'Atlas. Les uns et les autres ont
disparu depuis bien des siècles, et nos soldats n'ont point, comme les légions
romaines sur les rives du Bagrada, à diriger leurs machines de guerre contre les
pythons géants. Toutefois il reste encore à l'Atlas de redoutables botes : les
rugissements du lion font encore retentir les gorges des montagnes d'Alger et
de Tunis ; la panthère tachetée se tapit dans les halliers, prête à dévorer le
malencontreux voyageur qui y pénètre sans armes. Plusieurs espf'ces de tigres,
l'once, le lynx, le caracal, exercent leurs ravages dans les vallées algériennes,
et l'ours (ursus numidicus) apparaît, quoique très-rarement , au milieu des
sommets les plus solitaires du Grand-Atlas. La hyène hideuse dispute les cada-
vres aux vautours; le chacal erre par troupes au milieu de la campagne; le
sanglier creuse sa bauge entre les joncs des marécages ; la gazelle et le bubale
promènent leur course rapide à travers les sables du pays des palmiers, tandis
que diverses espèces de singes pénètrent, aux environs de Collo et de Stora ,
jusque dans les jardins et les vergers, pour y dévorer les fruits.
Quant aux animaux domestiques, on sait l'antique renommée du cheval
numide. Oppien place la race des chevaux mauresques parmi celles qu'on
' «L'Algérie, dit le général Bugeaud, possède des forêts riches en chênes-liégcs qui man-
quent à l'Europe, et en arbres d'essences diverses, propres à tous les usages. Les forêts dont
l'existence a été constatée soit par l'année dans ses expéditions, soit par la commission scien-
tifique, soit par les agents forestiers, comprennent au minimum une étendue de plus de
soixante-dix mille hectares » (Des Moyens de conserver et d'utiliser V Algérie, 185-2.) —
«Je pense, disait M. Amanton, inspecteur-général des eaux et forêts en Algérie, après avoir
visité les environs de la Calle, «pie ce quartier pourrait fournir assez de liège pour la consom-
mation de toute l'Europe. Je suis certain aussi que la marine y trouverait beaucoup de bois
courbes pour membrures de bâtiments; j'ai mesuré des arbres ayant les uns -2 mètres 50 cent.,
et les autres :i mètres 70 cent, de circonférence. »
10 DESCRIPTION PHYSIQUE
estimait le plus de sou temps, et Némésien, poëte carthaginois du 111e siècle,
nous a laissé un portrait des individus de cette espèce qui a une grande ana-
logie avec les chevaux actuels de l'Algérie. Suivant cet auteur, le cheval maure
de pure race, né dans le Jurjura , n'a pas des formes élégantes: sa tête est
peu gracieuse, son ventre renflé, sa crinière longue et rude; mais il est
facile à manier, il n'a pas besoin de frein, et on le gouverne avec une verge.
H ien n'égale sa rapidité : à mesure que la course l'échauffé, il acquiert de
nouvelles forces et une plus grande vitesse : enfin , môme dans un âge
avancé, il conserve toute la vigueur de ses jeunes années. Aussi les anciens
attachaient-ils un grand prix à ces animaux ; ils leur donnaient à chacun un
nom; ils conservaient leur généalogie, et lorsqu'ils venaient à mourir, on
leur élevait des tombeaux chargés d'épitaphes. Aujourd'hui , la race des che-
vaux de Mauritanie a un peu dégénéré ; il est difficile d'en trouver un vérita-
blement beau, dit le colonel Pelissier1 ; mais, en les examinant attentivement,
on reconnaît qu'avec quelques soins cette race est susceptible de se relever.
La cause de cette dégénération provient sans contredit d'un fait que signale
Poiret : c'est que les Arabes, préférant les juments aux chevaux, ne prennent
aucun soin de ces derniers, et les accablent de travail et de mauvais traite-
ments. Quelque longue que soit leur course, dit M. Baude*, les Arabes vont
toujours au pas ou au galop, et le soir leurs chevaux ont la bouche en sang
et le ventre ouvert par les longues fiches de fer qui servent d'éperons à leurs
cavaliers.
Suivant Solin , c'était surtout dans les montagnes que les Numides élevaient
leurs chevaux : Bekri vante la vigueur et la légèreté de ceux du mont Auras.
Desfontaines a vu de belles races dans les plaines qui s'étendent à l'est du
Jurjura, entre cette chaîne de montagnes et Constantine. C'est encore aux
environs de cette ville qu'on trouve aujourd'hui les meilleurs chevaux de l'Al-
gérie, depuis que le haras de la Rassauta a été détruit.
Après le cheval, l'animal le plus utile aux Arabes, par sa force, sa souplesse,
sa vitesse dans la marche, sa patience infatigable, sa frugalité presque mira-
culeuse, c'est le chameau. Venu de l'Arabie avec les premières colonies asia-
tiques, cet animal s'est parfaitement acclimaté en Algérie et dans les états
barbaresques. Jackson, Shaw, Dampierre, l'ont retrouvé à Tunis, à Maroc,
à Tanger, à Mogador, rendant aux voyageurs et aux commerçants les plus
grands services. Le chameau ne peut être employé comme bête de trait ;
mais pour le transport des voyageurs et des marchandises, il est sans pareil :
la race des coureurs, appelée heirie, est divisée en trois familles d'après la
supériorité respective de leur marche : la talaye ne fait que trois journées
d'homme en un jour; la sebaye en parcourt sept dans le même espace de
1 Annales Algériennes , loine II.
- L'Algérie, par le baron Baude.
DE LA RÉGION DE L'ATLAS. 17
temps; enfin la tasaye effectue en une seule journée neuf jours de marche
ordinaire. Pour peindre l'étonnante vitesse de ces animaux, les Arabes disent
que les voyageurs qui les montent n'ont pas le temps de se saluer lorsqu'ils se
rencontrent '.
L'Algérie possède deux espèces d'Anes, dont une grande et robuste comme
celle d'Egypte et de Perse; les moutons' et les chèvres s'y trouvent en grand
nombre; la race bovine } est petite et maigre, et donne peu de lait. Toutes
les espèces de bétail abondent en Algérie; mais elles languissent , pour la plu-
part, dans un état d'abâtardissement, résultat inévitable dans un pays où les
animaux domestiques vivent des chances incertaines des pâturages à L'époque
des extrêmes chaleurs, et sont exposés pendant l'hiver à toutes les intempé-
ries delà saison.
Disons un mot, en passant, de l'éléphant, cet animal plein d'intelligence et
de courage, dont les Numides tiraient autrefois un si grand parti dans leurs
guerres. Le Jiournou est aujourd'hui le point le plus septentrional de L'Afrique
ou l'on trouve des éléphants. Il est constant, néanmoins, par le témoignage
des anciens auteurs, qu'il en existait jadis dans la Byzacène et la Mauritanie,
et que les Carthaginois en tiraient des forêts de l'intérieur de l'Afrique sep-
tentrionale3.
On ne peut citer parmi les serpents , comme spéciaux à l'Algérie , que le
iseban, qui paraît devoir être rapporté au genre python, le zarygh et le leffab;
encore faut-il observer qu'ils appartiennent plus particulièrement à la région
du sud. Sur les bords des ruisseaux on trouve des caméléons, plusieurs espèces
de lézards, et des tortues de terre ou d'eau douce. Les oiseaux sont, à quel-
ques variétés près , les mêmes que ceux d'Europe : la pintade, originaire de
Numidie, s'y rencontre en abondance, surtout aux environs de Constantine;
l'outarde affecte les lieux arides et inhabités ; l'autruche ne se montre que
dans le désert.
Parmi les insectes, l'abeille offre à l'homme ses précieux produits comme
1 Jackson; — Hsest, Relation du Maroc. — Shaw, Travels in Barbaria ; — Lamprière,
Voyage de Gibraltar. — Jackson rapporte qu'un heirie franchit la distance du Sénégal à
Mogàdor (onze cents milles anglais ) en sept jours.
- On distingue dans l'Afrique septentrionale deux espèces de moutons : l'une petite et très-
commune; l'autre plus grande et moins répandue. Celle-ci, d'après les témoignages de tous
les agronomes, donne une laine de la plus belle qualité ; aussi , dès que nos relations avec les
peuplades du Petit-Atlas seront parfaitement établies, le commerce des laines entre la France
et l'Algérie deviendra très-important.
5 Aux preuves qu'a rassemblées M. Dugasle, pour établir ce fait, dans son savant Mémoire
sur les éléphants , M. Dureau de La Malle en a ajouté d'autres qui ne sont pas moins décisives.
■( Dans la dernière bataille livrée par Marius près de Cirlha, contre les forces réunies de
Jugurlha et de Bocchus, l'armée maure et numide était composée de soixante mille hommes,
qui tous avaient des boucliers faits de peau d'éléphant. On peut se faire une idée, d'après ce
chiffre, de la quantité de ces animaux que devaient contenir les forêts de la Numidie et de la
Mauritanie. »
18
DESCRIPTION DE LA REGION DE L'ATLAS.
pour le dédommager de toutes les espèces malfaisantes qu'engendrent la cha-
leur et l'humidité. Un ennemi plus dangereux que les moustiques, les scor-
pions et les araignées, la sauterelle voyageuse, s'abat quelquefois par nuées
dévastatrices sur le sol algérien ; mais ses funestes irruptions, plus redoutées
des peuples du Midi que la grêle et les ouragans dans nos contrées , sont peu
fréquentes dans les régions de l'Atlas.
Les poissons de mer et d'eau douce de l'Afrique septentrionale sont de la
même espèce que ceux des côtes et des rivières de Provence : les coraux et
les éponges, que l'on trouve en abondance près de Rône et de la Calle, sont les
seuls zoophytes qui distinguent les parages de l'Algérie.
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:
CHAPITRE II.
TEMPS PRIMITIFS. — DOMINATION CARTHAGINOISE.
(8C0 — U6 AVANT J.-C. )
Races primitives. — Leurs mœurs. — Fondation de Carthage. — Cyrène. — Lulle des
Carthaginois contre les Romains et les indigènes. — Bataille de Zama. — Établisse-
ments coloniaux de Carthage sur le littoral de l'Afrique septentrionale. — Influence
des Carthaginois sur les tribus de l'Atlas et les Numides. — Part qu'ils prennent à la
guerre. — Massinissa. — Ses entreprises contre les Carthaginois. — Destruction de
Carthage par les Romains.
Les écrivains tic l'antiquité ne nous
ont laissé que des notions confuses sur
les premiers habitants de la région
de l'Atlas. Hérodote cite bien les noms
d'une foule de peuplades qui habi-
taient l'Afrique septentrionale; mais
il ne remonte pas à leur origine, et
se borne à rapporter les récits fa-
buleux dont elles étaient l'objet. La
nomenclature de Strabon est moins
vaste, et ne renferme pas de meil-
leurs renseignements ; il ne nomme
que la célèbre oasis à1 Ammonium et
la nation des JSasamons. Plus à l'occident , derrière la région des Carthaginois
et des Numides, il connaît les Gétuliens, et après eux les Garamantes;
20 TEMPS PM MIT IFS.
dans une contrée qui n'a que mille stades de long, et qui paraît être
le Fezzan. Suivant Salluste, qui s'appuie du témoignage de l'historien car-
thaginois Hiempsal, le nord de l'Afrique fut d'abord occupé par les Libyens
et par les Gétules : populations barbares, sans aucune forme de gouver-
nement et de religion , se nourrissant d'herbe ou dévorant la chair crue des
animaux qu'ils tuaient à la chasse, agrégation hétérogène d'individus de
races différentes; car parmi eux on trouvait à la fois des noirs, probable-
ment venus de l'Afrique intérieure et appartenant à la grande famille des
Nègres ; il y avait aussi des blancs, issus de la souche sémitique, et qui for-
maient comme partout la population dominante. Puis , à une époque absolu-
ment inconnue, un nouveau ban d'Asiatiques, composé, dit Salluste, de Mèdes,
de Perses, d'Arméniens, envahit les contrées de l'Atlas et poussa jusqu'en
Espagne, à la suite d'Hercule '. Les Perses, se mêlant avec les premiers habi-
tants du littoral, formèrent le peuple numide (province de Constantine et
royaume de Tunis); de leur côté, les Mèdes et les Arméniens, s'alliant aux
Libyens, plus rapprochés de l'Espagne, donnèrent naissance à la race des
Maures. Quant aux Gétules, confinés dans les vallées du haut Atlas, ils repous-
sèrent toute alliance et formèrent le noyau principal de ces tribus restées
rebelles à la civilisation étrangère, qu'à l'imitation des Romains et des Arabes,
nous appelons les Berbères ou Barbares ( Barbarie Bereber) ; d'où est venu le
nom d'états barbaresques".
Au-dessous de tous ces groupes compris eux-mêmes sous la dénomination
plus générale de Libyens, se présentaient des associations de tribus moins
importantes; telles étaient, en allant particulièrement de l'est à l'ouest, les
Maxijes, les Massiliens et les Massœsiliens , les Macœens et les Maurusiens;
puis on trouvait sur les rives de la mer, dans le pays aride et triste qui borde
les deux Syrtes, ces nations de mœurs bizarres, et presque complètement sau-
vages, les Lotophages (à qui les fruits du lotus servaient de nourriture et de
boisson), et enfin les Psyllcs, les Nasamons.
Les révolutions de l'Asie occidentale jetèrent, après les Mèdes et les Perses,
un nouveau flot d'émigrants sur les plages atlantiques : c'étaient, suivant
Procope, les malheureux débris des fils de Chanaan, chassés de leur patrie par
les armes victorieuses des Hébreux. Procope, historien bysantin du vic siècle,
qui avait perdu les traditions antérieures conservées par Salluste et Vairon,
1 Pline l'ancien confirme la tradition mentionnée par Salluste : « Marcus Vairon rapporte
« que dans toute l'Espagne se sont répandus les Ibères, les Perses, les Phéniciens, les Celtes,
« les Carthaginois. » (Pline, lib. ni, cap. 2. )
2 La race des Berbers, entièrement distincte des Arabes et des Maures, paraît indigène de
l'Afrique septentrionale ; elle comprend les restes des anciens Géluliens à l'occident , et des
Libyens à l'orient de l'Atlas. Aujourd'hui elle l'orme quatre nations distinctes : 1° les Amazygh,
nommés par les Maures Chillah ou Choullah, dans les montagnes marocaines; 2° les Kabyles
ou Kabaïles, dans les montagnes d'Alger et de Tunis; :\" les Tibbons, dans le désert entre le
Fezzan el l'Egypte ; '»" les Touarihs, dans le grand désert. ( Malte-Brun. )
I EMPS PRIMITIFS. 21
veut même faire des Chananéena les premiers habitants <le l'Afrique septen-
trionale. Il affirme que, de son temps, on voyait encore à Tigisis (Tedgis,
dans l'Algérie une colonne portant cette inscription en langue phénicienne :
<c Nous sommes ceux qui ont fui devant le brigand Josué, Bis de Navé1. »
Quelque hasardée que puisse paraître celle assertion , l'émigration cliana-
néenne n'a rien d'invraisemblable ; elle est confirmée par les traditions des
Arabes et des Berbères, et diverses tribus passent pour descendre, soit des
Chananéens, soit des Amalécites et des Arabes kouschites, ou Arabes primi-
tifs de la race de Chain-.
Quoi qu'il en soit de toutes ces origines Tort incertaines et de ces hypothèses
plus ou moins contestables, l'Afrique septentrionale présente, dans sa consti-
tution géognostique, les deux zones qui ont déterminé, de l'orient à l'occident,
l'émigration des peuples agriculteurs, et du sud-esl au nord-ouest, celle des
peuples nomades. Aussi, de tout temps, deux races bien distinctes s'y tou-
chent sans se confondre : ce sont les nomades et les sédentaires. L'antiquité
groupait leurs innombrables tribus sous la dénomination générale de Numides
et de Berbères : nous les désignons aujourd'hui sous les noms d'Arabes et de
Kabaïles.
Les invasions successives des peuples étrangers ont pu modifier quelques-
unes de leurs habitudes, mais elles n'ont rien changé au caractère spécial des
deux races, et les advènes ont disparu ou se sont presque toujours assimilés à
l'une ou à l'autre. Voilà pourquoi , à deux mille ans de distance, nous retrou-
vons, dans les deux groupes principaux d'habitants qui occupent aujourd'hui
l'Afrique septentrionale, les mômes mœurs, les mêmes usages qui les distin-
guèrent autrefois. Les Kabaïles de nos jours, comme les Berbères de l'ancien
temps, sont agricoles et industrieux ; ils vivent dans l'isolement , mais ils ont
des résidences fixes ; l'amour du sol natal est extrême chez eux, le goût du
travail leur est propre, et l'économie un besoin. Malgré leurs dissensions entre
tribus, la propriété a toujours été plus respectée chez eux que chez les peuples
nomades ; ils ont conservé la culture chananéenne, et au moyen de murs de
soutènement ils cultivent , de gradins en gradins, toutes les pentes de leurs
montagnes.
On retrouve les Numides toujours semblables à eux-mêmes. Ce sont ces
tribus de cavaliers intrépides, maigres et basanés, montés à poil sur des che-
vaux de peu d'apparence, mais rapides et infatigables, qu'ils guident avec
une corde tressée de jonc, en guise de bride : tels ils apparurent aux Bomains,
il y a deux mille ans, tels ils se montrèrent à l'armée française en 1830 quand
les contingents de l'intérieur se rendirent à l'appel du dey d'Alger sur les
1 Procope, de Bello Yamhilko, lib. II, cap. 10.
- L'hislorien berber Ebn-Khal-Doun, qui écrivait au xrve siècle, fait descendre- tous les
Berbersd'un prétendu Ber, fils de Mazigb, fils de Chanaan.
22 TEMPS PRIMITIFS.
rivages de Sidi-Ferroudj. « C'est une race dure et exercée aux fatigues, dit
« Salluste : ils couchent sur la terre et s'entassent dans des mapalia, espèces
« de tentes allongées faites d'un tissu grossier, et dont le toit cintré ressemble
« à la carène renversée d'un vaisseau. Leur manière de combattre confondait
« la tactique romaine : ils se précipitaient sur l'ennemi d'une manière lumul-
« tueuse ; c'était une attaque de brigands, plutôt qu'un combat régulier. Dès
« qu'ils apprenaient que les Romains devaient se porter sur un point, ils détrui-
« saient les fourrages, empoisonnaient les vivres et emmenaient au loin les
« bestiaux, les femmes, les enfants, les vieillards; puis, les hommes valides, se
« portant sur le gros de l'armée, la harcelaient sans cesse, tantôt en attaquant
« l'avant-garde, tantôt en se précipitant sur les derniers rangs. Ils ne livraient
« jamais de bataille rangée ; mais ils ne laissaient jamais de repos aux
« Romains : la nuit , dérobant leur marche par des routes détournées, ils
u attaquaient à l'improviste les soldats qui erraient dans la campagne ; ils
« les dépouillaient de leurs armes , les massacraient , ou les faisaient pri-
«sonniers, et, avant qu'aucun secours arrivAt du camp romain, ils se
« retiraient sur les hauteurs voisines. En cas de défaite, personne chez les
« Numides, personne excepté les cavaliers de la garde, ne suit le roi ; cha-
« cun se retire où il le juge à propos, et cette désertion n'est point regardée
« comme un délit militaire'. » En lisant ce récit, ne croirait-on pas avoir
sous les yeux un bulletin de notre armée d'Afrique? Substituez au nom de
Jugurtha celui d'Abd-el-Kader ou d'un de ses lieutenants, et vous verrez que
les Arabes d'aujourd'hui sont les Numides d'autrefois ; rien n'est changé que
le nom.
Cette immobilité de mœurs et de caractère nous a paru plus importante à
constater, et plus concluante que des dissertations sans fin sur des origines
et des agrégations dont il est impossible de suivre la trace et de préciser les
résultats. Ces Maures, ces Gétules, ces Numides, ces peuples errants et sans
nom qui ont précédé en Afrique toutes les dominations étrangères et leur
ont survécu, n'ont jamais adopté franchement la civilisation des Carthaginois,
ni celle des Romains, ni celle des Grecs du Ras-Empire, ni celie même des
Arabes, dont les mœurs, les habitudes, l'organisation politique et guerrière,
ont avec les leurs une si grande analogie. Non , il faut bien le reconnaître,
jamais la civilisation n'a germé d'elle-même parmi ces races ; elle ne s'y
est conservée qu'autant qu'elle a été alimentée et renouvelée du dehors.
Aussitôt qu'une action étrangère a cessé de s'y faire sentir, ces peuples
reprennent leurs habitudes premières. Ailleurs, les révolutions des empires
ont souvent amené d'heureuses transformations : les vainqueurs et les vaincus
se sont mêlés, et il en est sorti de grands peuples, participant aux qualités
diverses des races dont ils sont issus. Tci , rien de semblable n'apparaît : à
1 Histoire des guerres de Jugurtha.
DOMINATION CARTHAGINOISE. -23
partir de la décadence de l'empire romain, les révolutions n'ont fait qu'en-
tasser ruines sur ruines. L'élément du progrès a manqué totalement : quelle
en est la cause .Mie n'est ni le climat, ni la conGguration <lu sol, ni même
l'inconstance de caractère, tant reprochée aux Africains; c'est bien plutôt la
persistance île la division par tribus, premier degré de civilisation sur lequel
celle race s'est immobilisée depuis les siècles les pins reculés; division qui l'ait
naître et entretient les préjugés, les haines, les discordes, l'habitude du
pillage, et qui rend ces peuples incapables de se réunir en véritable corps de
nation pour repousser le joug étranger, et de se façonner à toute civilisation
venue du dehors '.
Appien , pour définir l'état politique des tribus libyennes, les appelle
KÙTdvQjJWi (ayant leur gouvernement propre); leurs chefs, investis d'un pou-
voir en apparence absolu , étaient sans cesse , comme le furent plus tard les
deys d'Alger, à la merci du plus fort ou du plus ambitieux. Sous le rapport
religieux , il parait qu'une certaine conformité de croyances régnait chez les
Libyens, les Gétules, les Numides, les Maurusiens : ils adoraient les étoiles,
le soleil et la lune ; ils faisaient des sacrifices humains , et entretenaient dans
des espèces de temples un feu perpétuel : rudiments grossiers de civilisation,
dus aux premières colonies asiatiques qui s'établirent sur le littoral de l'Afrique
septentrionale.
Telle était la condition physique et morale des populations près desquelles
vinrent s'asseoir, d'une part la civilisation phénicienne , de l'autre la civilisa-
tion grecque : Carlhage et Cyrène.
DOMINATION CARTHAGINOISE.
La chronologie la plus probable place vers l'an 8G0 avant J.-C. la fondation
de Carthage; c'est alors que Didon, fille de Bélus, fuyant la tyrannie de Pyg-
malion son frère, roi de Tyr, qui venait de faire mourir son mari pour s'em-
parer de ses richesses, aborda en Afrique. La tradition a consacré le singulier
stratagème qu'employa cette princesse pour obtenir l'hospitalité des indi-
gènes : elle ne demandait qu'une petite portion de terre, ce que pourrait
enceindre la peau d'un bœuf; et pour prix d'un si faible service, elle offrait
des sommes considérables. Cette peau, découpée en lanières très-minces, finit
pir circonscrire un très-grand espace, sur lequel s'éleva bientôt une imposante
1 Dans le coins de celte histoire, nous aurons soin de faire ressortir toutes les iuthienccs
étrangères qui ont dominé en Afrique, ou qui ont pu modifier le caractère des races abori-
gènes. Lorsque nous serons arrivés à la domination française, nous examinerons en détail
l'organisation sociale <i politique des tribus et des différentes races qui peuplent aujourd'hui
l'Algérie.
*2i DOMINATION CARTHAGINOISE.
forteresse, Byrsa, qui commandait les environs ainsi qu'une rade immense1.
larbas, chef des Maxyes et des Gétules, qui avait fait cette concession, frappé
de la beauté de Didon, séduit aussi par ses richesses, voulut l'épouser; mais
cette fière princesse dédaigna la main du Barbare, et se donna la mort pour
se soustraire à ses obsessions.
Après cette catastrophe, l'histoire reste muette pendant trois siècles. La
littérature de Carthage, on le sait, a péri tout entière, et nous ne connaissons
les Carthaginois que par les récits de leurs ennemis. Lors de la destruction de
cette ville ( 146 ans avant J.-C. ), on y trouva des livres qui contenaient ses
annales; mais, dans leur orgueil national, les Romains, peu soucieux des
origines étrangères, abandonnèrent ces chroniques à Micipsa, roi des Nu-
mides. Par succession, elles parvinrent à Iliempsal II, qui régnait sur la
Numidie 105 ans avant .L-C. Huit ans après, Salluste, envoyé comme gouver-
neur en Afrique, se les fit expliquer et en tira quelques documents pour la
description de cette contrée qui précède sa Guerre de Juyurtha. Mais ce travail
est resté fort incomplet, et l'indifférence de l'auteur nous a privés d'une foule
de renseignements historiques qui seraient pour nous d'un grand prix. Tout
ce que nous savons des premières époques de la colonie phénicienne , c'est
que, située sur un emplacement favorable, et protégée par la forteresse de
Byrsa, Carthage grandit avec rapidité, et que son gouvernement, monarchique
d'abord, se transforma en république sans qu'on puisse déterminer d'une ma-
nière précise l'époque et les causes de ce changement. Grûce à la sagesse des
fondateurs, cette modification apportée dans leur organisation politique n'ar-
rêta pas un seul instant le cours de leurs succès. En effet, Aristote remarque
que jusqu'à son temps, c'est-à-dire, pendant un espace de cinq cents ans, il
n'y avait eu, dans cette république, ni révolution ni tyran.
Le gouvernement de Carthage était divisé entre les suffètes (sophetim),
magistrats suprêmes que le peuple élisait chaque année , et le sénat , choisi
dans le sein d'une nombreuse et puissante aristocratie. On y ajouta par
la suite, probablement pour réprimer les tentatives de tyrannie, le redou-
lable tribunal des Cent , spécialement chargé de surveiller les opérations
militaires. L'autorité du sénat de Carthage était aussi étendue que celle
du sénat romain. C'était dans son sein que se traitaient toutes les affaires
d'état; c'était lui qui donnait audience aux ambassadeurs, qui envoyait des
ordres aux généraux, qui décidait de la paix et de la guerre. Lorsque les
voix étaient unanimes sur une question, elle était irrévocablement résolue;
une seule voix dissidente la faisait déférer à l'assemblée du peuple. Pendant
longtemps l'autorité du sénat eut toute la prépondérance; mais le peuple,
comme à Uome, éleva successivement ses prétentions et finit par s'emparer
1 Quelques historiens prétendent que Didon no lit qu'agrandir Caiihage qui avait été l'ondée.
longtemps auparavant , a la suite de l'expédition d'Hercule.
DOMINATION CARTHAGINOISE. :>:>
delà plus grande partie du pouvoir. Los Magon,les Hannon, ces représentants du
génie commercial et de la politique extérieure de Garthage, étaient les hommes
de l'aristocratie ; les Hamilcar, les Annibal, ces guerriers illustres qui balan-
cèrent longtemps la Fortune de Rome, étaient l'expression du parti populaire.
On suit «pic le commerce Taisait la principale base do la puissance dé Car-
thage : los officiers publics, les généraux, les magistrats, s'occupaient de
négoce, «ils allaient partout ;, dit llollin, acheter le moins cher possible le
« superflu de chaque nation pour le convertir, envers les autres, en un néces-
« saire qu'ils leur vendaient très-chèrement. Ils tiraient de l'Egypte le lin , le;
« papier, le blé, les voiles et les câbles pour les vaisseaux ; des côtes de la mer
« Rouge, les épiceries, l'encens, les parfums, l'or, les perles et les pierres pré-
« cieuses; de Tyr et de Phénicie, la pourpre el l'écarlate, les riches étoffes, les
t( meubles somptueux, les tapisseries et tous les ouvrages d'un travail recher-
u ehé; ils donnaient en échange le fer, l'étain, le plomb et le cuivre, qu'ils
» tiraient de la Numidie, de la Mauritanie et de l'Espagne. » Ils allaient aussi
chercher l'ambre dans la Baltique, et la poudre d'or sur les côtes de Guinée.
Pour assurer cet immense commerce et abriter ses flottes, Carthage fut
obligée de devenir puissance militaire et conquérante ; on sait tout ce qu'elle
déploya de persévérance , de courage et d'habileté pour réaliser ses projets ;
aussi ne ferons-nous ici qu'indiquer ce mouvement. La domination de Car-
thage s'étendit rapidement sur tout le littoral de l'Afrique occidentale , depuis
la petite Syrte (golfe de Cabès) jusqu'au delà des colonnes d'Hercule. Elle prit
ensuite l'Europe à revers , et toutes les côtes méridionales de l'Espagne, jus-
qu'aux Pyrénées, furent soumises par ses armes, son commerce ou sa politique :
la Sardaigne, la Corse, les îles Baléares subirent le même sort. Tant qu'elle
n'eut à dompter que des peuplades belliqueuses, mais isolées, ou tout au plus
groupées en fédérations faciles à dissoudre, ou en petits royaumes hostiles
les uns aux autres, tout céda au génie de Carthage. Ses succès devinrent
moins faciles lorsqu'aux deux extrémités de son empire, se heurtant contre
une civilisation matériellement égale, moralement supérieure à la sienne, elle
rencontra des colonies grecques sur les plages de la grande Syrte et sur celles
de la Gaule.
Depuis plusieurs siècles des colonies grecques avaient été jetées sur les rivages
d'Afrique ; mais, vers 075 avant J.-C, une expédition de Doriens expulsés de
leur patrie aborda en Libye. Après avoir erré quelque temps, ils finirent par
s'établir sur cette partie du littoral comprise aujourd'hui, sous le nom de Barka,
dans la régence de Tripoli, et y fondèrent la ville de Cyrène. En 631, lesCyré-
néens reçurent de la mère-patrie de nouveaux renforts ; ils firent alors la guerre
aux indigènes ; ils conquirent des villes et étendirent au loin leurs relations
commerciales '. De succès en succès, Cyrène poussa l'audace jusqu'à entrer en
1 Verdoyante et tout à la fois triste et fertile, cette lisière de l'aride Libye renfermait cinq
4
IVMIN VllON ( VKIHVi.INOlM
luuk. , tnoni de forces el ilo prospérité
les vieilles a ipathtes nationales
. te et par s — ours» Cartnuge se ratta-
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ni^î. * ;vir une lutte do y > s s ïs sur le double littoral de b
Grèce v -
\ j J ^ nord, étaient a'ors trop florissantes pour
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cette lutte à jama - set ne pouvant se porter sjh
b Grèce et ht Sicile suffirent chacune à k - : : le jour même ou l'in-
uottbctbJc année S 5 s dosait aux Thermo^ les contre l' héroïsme de
4ack l'année eartfca^uoise perdait en SU ,-mde bataille, à la suite
lie laquelle ses debns reça^ierea t péniblement l'Afrique. Larthase vaincue
Iraairr la paix, et r obtint à des conditions qui montrent toute la supenorilé
«lu vainqueur : te héros de Syracuse, ùelon . stipula dans le traité l'abolition
Jes v s wmains* qui constituaient Y une des eerem «mies principale: du
cuite chez les Puènkiens.
int à cette pi - arthfcjàniii ne voulaient que reprendre
-eparer leurs pertes: car ils n'avaient pas renonce a l'espoir de
fca Sieie. En effet, saisissant une occasion favorable pour recom-
•r kiiuern?> on les» oit pénétrer de nouveau «fans cette 3e et la ravager;
de r épouvante que cette expédition a jetée , ite forment après
«lires s* s - :es t:HfcaV:*mr.nt: ftrmmt ah à Agisente, à
i r nu n in enfin toutes les contrées habitées par les Sûa-
Inrent cédées par ut tram? fui parUwmt pie nue «a pntk egates
laSici atre Syracuse et Carthaee. Cette cesàua. aa aeu fe saasaire les Car-
taagmock excita encore ie«r entente . et u pierre se itanuitm air util, anus
suas succès décisif de part et d'autre . jusqu'au moment «à les bnans. nui
avaient u mh durant cette lutte de deux siècies. vinrent y nu aère part et la
. —. :er \ <-' :~ i
^ _ ^ k ^ _ . _ _ ^ ^ . _
DOMINATION CARTHAGINOISE. 27
dont l'histoire ;iit conservé le souvenir vont lutter ensemble , non plus pour
la possession de la Sicile, mais pour celle de la Méditerranée, qui doit donner
au vainqueur l'empire du monde! Carthage, la république commerçante, a do
grandes Hottes et des matelots sans nombre; Rome, la république agricole,
n'a pas un seul vaisseau, et cependant elle l'emportera par l'énergie de sa
volonté et l'infatigable opiniâtreté de ses efforts.
On sait sous quel prétexte ces deux états en vinrent aux mains. Les habi-
tants d'une ville de la Sicile s'étaient divisés en deux partis; les uns appe-
lèrent les Romains à leur secours, les autres les Carthaginois. Déjà, à celte
époque, l'Italie presque entière obéissait à la république : Sabins, Volsques,
Samnites, étaient ses tributaires; et Pyrrhus venait de fuir honteusement
devant ses aigles triomphantes. Cependant Home hésitait encore. Le sénat
refusa d'abord le secours demandé; mais le peuple consulté l'accorda, et la
guerre tut décidée. Quelques misérables vaisseaux empruntés à leurs alliés
transportèrent les légions romaines en Sicile. Tel fut le commencement de la
première guerre punique.
Moins célèbre que la seconde, parce que les noms d'Annibal et de Scipion
n'y figurent pas, cette guerre fut plus longue et tout aussi cruelle. Les
Romains s'y formèrent à cette patience héroïque qui les rendit invincibles.
Luttant contre un peuple de navigateurs et de marchands, qui couvrait la mer
de ses flottes, ils sentirent la nécessité de créer une marine pour repousser les
ravages que leurs ennemis exerçaient sur les côtes d'Italie. Sans ingénieurs
et sans ouvriers pour la construction des vaisseaux, leur génie et leur persé-
vérance suppléèrent à tout. Une galère prise sur l'ennemi, dans un port de
Sicile, leur servit de modèle. On travailla la nuit, on travailla le jour pour
hâter les constructions ; les citoyens de toutes les classes et de toutes les con-
ditions s'imposèrent les plus durs sacrifices pour atteindre ce résultat, et en
peu de mois, une flotte de cent vingt galères fut mise à la mer. Cependant les
premiers combats de ces marins improvisés ne furent pas heureux. Souvent
leurs habiles adversaires , plus souvent les tempêtes contre lesquelles ils
n'avaient pas encore appris à lutter, détruisirent ces vaisseaux construits à la
hâte et avec tant de peine. Mais l'énergie romaine s'accrut de ces défaites
mêmes, et les Carthaginois, battus sur terre en Sicile et en Sardaigne, le
furent aussi sur mer, leur empire et leur élément. Les Romains poursuivirent
bientôt leurs ennemis jusqu'en Afrique.
De toutes les expéditions de la première guerre punique, celle de Regulus
est la plus célèbre. Les vertus morales et guerrières de cet illustre Romain,
ses premiers succès , facilités par l'aversion des populations africaines contre
leur superbe dominatrice, ses fautes, sa défaite, sa captivité, sa mort héroïque
surtout, ont immortalisé cette période de l'histoire de sa patrie : le lecteur
n'ignore pas que deux prisonniers carthaginois, livrés à la veuve de Regulus,
périrent à Rome dans d'aiïreux supplices. Ces vengeances barbares, ces repré-
28 DOMINATION CARTHAGINOISE.
sailles non moins cruelles, donnèrent à la guerre un caractère d'atrocité
qu'elle n'avait pas encore revêtu. Ce ne fut plus une lutte ordinaire entre
deux peuples, mais un véritable duel entre deux adversaires décidés à vaincre
ou à mourir; enfin le courage des Romains l'emporta, et Carthage fut réduite
à demander la paix. Céder une première fois, c'était se mettre dans la néces-
sité de céder une seconde, une troisième, jusqu'à sa ruine totale ; c'est en
effet ce qui arriva. D'après les termes du traité qui mit fin à la première guerre
punique, Carthage évacua la Sicik\ rendit sans rançon tous les prisonniers,
et paya les frais de la guerre. Elle accordait tout et ne recevait rien : son
humiliation était complète, l'orgueil des Romains satisfait et leur supériorité
reconnue.
Ce honteux traité venait à peine d'être signé, lorsqu'une guerre intestine
s'alluma autour des murs de Carthage et' menaça de la dévorer. Comme cet
événement met en saillie une partie des institutions politiques de la répu-
blique phénicienne, nous allons lui consacrer quelques développements. Les
armées de Carthage se composaient partie d'auxiliaires, partie de Mer-
cenaires. Au lieu de dépeupler ses villes pour avoir des soldats, elle en ache-
tait au dehors; les hommes n'étaient pour cette opulente république qu'une
marchandise. Elle prenait, dans chaque pays, les troupes les plus renommées :
la Numidie lui fournissait une cavalerie brave, impétueuse, infatigable; les
îles Raléares lui donnaient les plus adroits frondeurs du monde ; l'Espagne,
une infanterie invincible; la Gaule, des guerriers à toute épreuve; la Grèce,
des ingénieurs et des stratégistes consommés. Sans affaiblir sa population par
des levées d'hommes, ni interrompre son commerce, Carthage mettait donc en
campagne de nombreuses armées, composées des meilleurs soldats de l'Europe
et de l'Afrique. Cette organisation, avantageuse en apparence, fut pour elle une
cause incessante de troubles, et hâta même sa ruine. Aucun lien moral n'unis-
sait entre eux ces Mercenaires : victorieux et bien payés, ils servaient avec
zèle; mais au moindre revers ils se révoltaient, abandonnaient leurs drapeaux,
souvent même passaient à l'ennemi. Un des plus beaux titres de gloire du
grand Annibal est d'être resté pendant seize ans en Italie avec une armée
composée de vingt peuples divers, sans qu'aucune révolte ait eu lieu, sans
qu'aucune rivalité sérieuse ait dissous cet assemblage d'éléments hétérogènes.
Après la malheureuse expédition de Sicile, les Mercenaires, aigris par leurs
défaites et surtout par le retard qu'éprouvait le paiement de leur solde ,
s'étaient révoltés, avaient massacré leurs chefs, et les avaient remplacés
par des officiers subalternes ; d'un autre côté, les villes maritimes, les popula-
tions agricoles de l'intérieur, accablées d'impôts, voulurent profiter de cette
insurrection pour secouer un joug qu'elles portaient avec impatience , et les
tribus même les plus lointaines, celles qui faisaient paître leurs troupeaux sur
les deux versants de l'Atlas, excitées par l'espoir du pillage, accoururent en
foule dans les rangs des im-urgés. Les meurtres et l'incendie précédaient cette
DOMINATION CARTHAGINOISE. 29
multitude féroce, etCarthage se vit bientôt entourée d'un cercle de fer et
<le l'eu.
Réduite à l'enceinte de ses murailles, sans troupes, sans vaisseaux, la mé-
tropole africaine semblait près de sa ruine; jamais sa position n'avait été plus
critique. Mais l'excès du danger ranima le courage des Carthaginois. Deux
généraux célèbres leur restaient encore : llannon et Amilcar. Formés tous
deux à l'école de l'adversité dans cette longue lutte qui avait embrasé l'Europe
et l'Afrique, ils employèrent, pour sauver leur patrie, tour à tour la franchise
et la ruse, les armes et la politique; chefs de deux partis opposés, ils se; récon-
cilièrent, sacrifiant généreusement à l'intérêt de tous leurs intérêts particuliers.
Leur bonne intelligence assura le succès et mit fin à la guerre. Désorganisés,
puis vaincus dans deux grandes batailles, les Mercenaires furent dispersés
et détruits ; les villes révoltées se soumirent ou furent emportées d'assaut;
l'Afrique entière rentra sous le joug, et Carthage respira! Mais d'effroyables
cruautés avaient été commises de part et d'autre , des milliers d'hommes
avaient péri dans les supplices.
Eteinte en Afrique après une lutte qui dura trois ans (240-237 avant J.-C),
la guerre des Mercenaires se ralluma en Sardaigne, où elle fut plus funeste
encore aux Carthaginois; car elle les mit aux prises avec les Romains.
Partout Uome s'élevait devant Carthage pour l'empêcher de réparer ses
pertes : en Afrique, elle avait fourni des armes et des vivres aux révoltés; en
Sardaigne, elle intervint entre les habitants et les Mercenaires, et s'empara de
l'île. Poussée à bout, Cartilage fit des préparatifs pour la reprendre; mais
Rome menaça de rompre le traité. N'osant renouveler la guerre contre une
puissance qui l'avait vaincue et forcée à accepter de dures conditions aux
jours de sa plus haute prospérité, Carthage acheta la continuation de la paix
en renonçant à ses prétentions sur la Sardaigne et en payant aux Romains
douze cents talents d'argent.
Cette paix désastreuse ne pouvait durer. Le commerce, c'est-à-dire l'exis-
tence même des Carthaginois , était attaqué dans sa base par la perte de leurs
colonies ; l'empire de la Méditerranée ne leur appartenait plus ; les flottes
ennemies s'en étaient complètement emparées; les places fortes de la Sicile et
de la Sardaigne avaient reçu garnison romaine, et les côtes de l'Italie étaient
dans un état de défense formidable. Toute voie par mer leur était donc fermée.
Sur terre, l'Espagne seule leur était ouverte : ils y envoyèrent une armée dont
ils donnèrent le commandement à Amilcar.
C'était changer toute la politique qui avait fait la grandeur de Carthage, que
de chercher dans les conquêtes continentales un dédommagement aux désas-
tres maritimes ; cette révolution, du reste, fut accomplie avec une rare habi-
leté. Déjà célèbre par les guerres soutenues en Sicile contre les Romains , par
celle d'Afrique contre les Mercenaires et les peuplades de la Numidie, Amilcar
était à la fois un habile capitaine et un grand politique. Son armée fit des pro-
30 DOMINATION CARTHAGINOISE.
grès rapides. Les peuples vaincus par la force des armes furent gagnes par la
clémence et la justice du vainqueur, et la domination carthaginoise s'établit
dans la meilleure partie de la Péninsule, sur des bases fermes et solides. Une
discipline sévère, une bonne et sage administration attirèrent au général car-
thaginois l'estime et la confiance des Ibériens.
Amilcar ayant été tué dans une bataille, son gendre Asdrubal lui succéda, et
imita son exemple aussi bien dans la guerre que dans la politique. Ce général
fonda la colonie de Carthagène sur la côte méridionale de l'Espagne, étendit
au loin ses conquêtes, et porta ses armes victorieuses jusqu'aux rives de l'Èbre,
qu'un traité avec les Romains lui interdisait de franchir. Assassiné par un
(iaulois qu'il avait insulté, il remit, comme un héritage, le commandement de
l'armée au fils d'Amilcar à peine âgé de vingt- deux ans. A l'aspect de ce jeune
homme, l'armée tout entière fit éclater des transports de joie et d'enthou-
siasme : elle croyait revoir Amilcar lui-même. Cependant c'était mieux encore,
c'était Annibal!...
Amilcar et Asdrubal laissaient à leur successeur une armée sobre, patiente ,
disciplinée, que l'habitude de la victoire avait rendue presque invincible, une
base d'opération appuyée sur des conquêtes solides, une politique sage, qui leur
avait rallié tous les peuples ; ils lui laissaient enfin un grand projet à réaliser,
le plus grand qui pût enflammer l'âme d'un jeune héros : la conquête de Rome!
Maître de l'Espagne depuis Cadix jusqu'à l'Èbre, vainqueur, au-delà de ce
lleuve, de la célèbre Sagonte, alliée de Rome, qui en tombant ralluma la guerre
entre l'Europe et l'Afrique, après vingt-quatre ans d'une paix chancelante,
Annibal part de Carthagène, et se dirige vers l'Italie à la tête de cent mille
fantassins, douze mille cavaliers et quarante éléphants. On sait les résultats de
cette gigantesque entreprise. Les obstacles, prévus d'avance par son génie,
se multiplièrent devant lui , sans pouvoir l'arrêter. Les peuples qui habi-
taient entre l'Èbre et les Pyrénées tentèrent de s'opposer à son passage ; ils
furent vaincus et subjugués. Après avoir consolidé la puissance de Carthage
dans ces contrées, Annibal épure son armée, et descend dans les Gaules
avec quarante éléphants, neuf mille chevaux , et cinquante mille hommes de
pied, tous vieux compagnons d'armes d'Amilcar et d'Asdrubal. Les popula-
tions gauloises, que cette marche conquérante à travers leur territoire a sou-
levées, sont intimidées par sa puissance, ou trompées par ses ruses ; les géné-
raux ennemis, accourus par mer et par terre pour lui disputer le passage,
mais qu'il ne veut combattre qu'en Italie, sont adroitement évités; enfin,
malgré la rapidité du Rhône et la hauteur des Alpes, le territoire romain est
envahi.
Le séjour d'Annibal en Italie n'est pas moins étonnant que la marche auda-
cieuse qui l'y conduisit. Décimée par le passage des Alpes, son armée est
réduite à quarante mille combattants; cependant il ne craint pas d'attaquer
Home au centre de sa puissance, et s'avance de victoire en victoire jusqu'à ses
DOMINATION CARTHAGINOISE. .il
portes. Entré en Italie à l'âge de vingt-six ans, il y reste jusqu'à quarante. !\i
les efforts redoublés des Romains, ni les fautes de ses lieutenants battus en
Espagne et dans les Gaules, ni l'opiniâtreté de sa patrie à lui refuser presque
tout eirtoi de secours, ne peuvent lui taire lâcher sa proie. Pour y parvenir, il
fallait cesser de l'attaquer en face , il fallait transporter le champ de bataille là
où il n'était pas.
Rappelé en Afrique par les malheurs de son pays, Annibal s'embarqua, le
désespoir dans le cœur. On dit qu'à ce moment suprême, tournant les yeux
vers l'Italie qu'il laissait arrosée de sang et pleine encore de la terreur de son
nom, il exprima le regret de n'avoir pas mis le siège devant Home après la
bataille de Cannes et de n'avoir point trouvé la mort dans ses murailles embra-
sées. Sans doute aussi il se rappelait avec amertume le serment qu'il avait fait
dès l'âge de neuf ans, au pied des autels et entre les mains de son père , de
haïr les Romains et de les combattre à outrance et sans relâche toute sa vie !
Débarqué en Afrique avec ce qui lui restait de ses vieilles bandes, Annibal
trouve sa patrie sur le penchant de sa ruine, investie de tous côtés par les
Romains et les Numides. Il accorde à peine quelques jours de repos à ses
troupes et s'avance jusqu'à Zama, ville située dans l'intérieur des terres, à cinq
jours de marche au sud de Carthage. Le sénat et le peuple , revoyant en lui
leur dernière espérance, mettent lin à leurs longues divisions et le reçoivent
comme un libérateur, le laissant maître de demander la paix et de la conclure.
Ainsi, par une justice tardive, le sort de son pays est remis dans ses mains;
mais les fautes de ses concitoyens avaient rendu presque impossible tout espoir
de salut.
Telle était la situation de Carthage au moment où Annibal remettait le pied
sur le sol africain : un peuple inconstant, un sénat faible, un trésor épuisé,
une armée habituée à la fuite et à la défaite, et quelques vétérans qui ne pou-
vaient plus que mourir avec gloire. En vain la haine et l'orgueil brûlaient dans
les cœurs : ces sentiments allaient s'éteindre au premier revers et faire place à
un découragement absolu. Annibal le sentait bien, et, seul capable de faire la
guerre, il était le seul qui désirât la paix. Pour l'obtenir, il demanda une en-
trevue au général romain ; mais les conditions qu'imposait Scipion lui ayant
paru trop dures, il préféra s'en remettre aux hasards d'une bataille, et les deux
généraux se quittèrent pour s'y préparer.
Dans cette célèbre bataille de Zama, ni le héros carthaginois ni ses vétérans
ne restèrent au-dessous de leur renommée. Dès le premier choc, sa cavalerie,
peu aguerrie et beaucoup moins nombreuse que celle des Romains, fut rompue
et prit la fuite, laissant le centre découvert et affaibli par le désordre qu'elle y
portait. La vieille infanterie d'Annibal présenta la pique aux fuyards , et les
força de s'écouler par les flancs ; elle rétablit ainsi le combat, et tint seule la
victoire en suspens jusqu'au moment où, chargée en flanc et en queue parla
cavalerie romaine, il ne lui resta plus qu'à mourir. Les éléphants, de leur côté,
32 DOMINATION CARTHAGINOISE.
liront bonne contenance; on voyait ces intrépides animaux, excités par les
traits et les javelots qui leur étaient lancés de toutes parts, se précipiter au
plus fort de la mêlée et enlever des soldats avec leurs trompes ; mais leur cou-
rage fut inutile. Les Romains ne se laissèrent pas effrayer par leurs masses;
ils les évitaient avec adresse , et ne s'arrêtèrent que lorsque le succès de la
journée fut assuré. Vingt mille Carthaginois restèrent sur le champ de bataille,
vingt mille furent faits prisonniers; les Romains ne perdirent que deux mille
hommes. (203 ans avant J.-C.)
Après ce désastre, Annibal s'était retiré à Adrumète suivi de quelques cava-
liers seulement ; mais l'anxiété de ses concitoyens ne le laissa pas longtemps
dans cette retraite. Mandé par le sénat et par le peuple, il obéit à ces ordres,
et rentra dans Cartilage après vingt-cinq ans d'ahsence. De toutes parts on se
pressait autour de lui pour l'interroger, pour savoir ce qu'il y avait à craindre,
ce qu'il y avait à espérer. En présence de cet affaissement si profond de sa
patrie, Annibal n'hésita pas à déclarer que tout était perdu, et proposa,
comme une triste mais indispensable nécessité, de se soumettre aux condi-
tions du vainqueur. Après de violents débats, le sénat tout entier se rendit à
son avis '.
Les conditions du traité furent telles qu'on devait les attendre du génie de
Rome : ce fut la mise en pratique de ce mot célèbre, malheur aux vaincus!
Les Carthaginois furent obligés de rendre les prisonniers de guerre et les trans-
fuges, d'abandonner aux Romains tous leurs vaisseaux longs, à l'exception de
dix galères, et leurs nombreux éléphants. Il leur fut défendu d'entreprendre
aucune guerre sans la permission du peuple romain; ils rendirent à son allié
Massinissa toutes les terres et les villes qui avaient appartenu à lui ou à ses
ancêtres ; ils fournirent des vivres à l'armée pendant trois mois, et payèrent sa
solde jusqu'à ce qu'on eût reçu de Rome la réponse aux articles du traité, qui
y fut envoyé pour recevoir la sanction du sénat. Enfin , ils s'engagèrent à
payer dix mille talents dans l'espace de cinquante années, et pour garantie
de leur fidélité ils livrèrent cent otages choisis parmi les jeunes gens des pre-
mières familles. Tout fut accepté par les vaincus , et bientôt l'armée romaine
se disposa à retourner en Italie. Mais avant de partir elle brûla les vaisseaux
qui lui avaient été livrés, au nombre d'environ cinq cents. Les flammes de ce
lugubre incendie, qu'on apercevait de Carthage, furent comme le prélude de
celles qui, cinquante ans plus tard, devaient la dévorer elle-même.
Ainsi se termina la seconde guerre punique, l'an 551 de Rome, 201 ans
avant Jésus-Christ. Elle avait duré dix-sept ans2.
' Annibal devint sutfèle de Carlhage ; mais bientôt, poursuivi par la haine de ses conciloyens,
il se retira auprès d'Antiocbus, roi de Syrie, ensuite eboz Prusias, roi de Bitliynie, qu'il arma
contre les Romains. Mais enfin, craignant ensuite d'être livré par ce prince à ses ennemis, il
s'empoisonna. ( 18:t ans avant J.-C. )
- L'Afrique occidentale était divisée, à cette époque, en (rois étals : la Mauritanie, la
dominai ION CARTHAGINOISE. ;V\
Entre cette seconde guerre el la troisième, un demi-siècle s'écoule pendant
lequel la reine déchue de l'Afrique se débat dans les douleurs d'une longue
agonie. En effet, la cruelle prévoyance de Home a déposé dans le dernier
traité de paix les germes d'une guerre qu'elle peut l'aire naître à son gré; elle
a placé aux portes de Carthage une Famille de rois numides ambitieux et puis-
sants, et, en les excitant contre sa victime, défendu à celle-ci de faire la guerre
sans sa permission.
C'est ici le lieu de présenter la situation des colonies fondées par Carthage
sur le littoral africain, et d'exposer les relations que la république phénicienne
avait établies avec les indigènes de L'intérieur. A mesure qu'elle accrut sa
puissance, Cartilage fonda des villes, établit des ports et des forteresses qui
formèrent, sur tous les points avantageux de la côte, comme une chaîne non
interrompue de stations commerciales, depuis les Syrtcs jusqu'au détroit de
Gibraltar. Ubbo (Iiône), Igilgiles (Gigel), Saldar; (Bougie), Jol plus tard Julia
Caesarea (Cherchell), ont été de ce nombre ; d'autres y ajoutent même lom-
nium, l'Alger de nos jours', et Scylax, dans son Périple de la Méditerranée,
dit que tous les comptoirs et établissements coloniaux, au nombre de trois
cents, semés sur la côte d'Afrique depuis la syrte voisine des Hespéridcs jus-
qu'aux colonnes d'Hercule, appartenaient aux Carthaginois.
Ces colonies furent formées en quelque sorte pacifiquement, par occupa-
lion, si on peut le dire, et non par invasion. Fidèle à son origine, Carthage
se présentait d'abord aux indigènes moins pour conquérir que pour trafiquer;
employant ses premiers efforts à former des comptoirs, des stations, des
échelles, elle semblait plutôt désireuse de placer ses produits et d'en recueil-
lir de nouveaux, que d'établir à fond sa domination sur le pays. Aussi la voit-
on s'étendre rapidement le long des côtes, sans que son territoire augmente
beaucoup en largeur; elle ne pénètre pas avant dans les terres, et n'entame
pas profondément le sol déjà occupé. Jamais elle ne déposséda les indigènes
que dans un faible rayon autour de ses remparts et de ceux de ses colonies,
autant qu'il en fallait pour assurer la subsistance de la population coloniale :
au delà, elle n'imposait à ses sujets que des tributs pour lesquels elle leur
donnait môme des équivalents. D'un autre côté, elle s'appliquait à maîtriser
les tribus libyennes, moins par la force que par sa politique astucieuse,
Numidie et la Libye. Le fleuve Muluclia (Moulouïa) séparait les deux premiers; le fleuve
Tusca (Oued-el-Berber) les deux autres. La Libye formait le territoire de Cartbage. La Numidie
était , en outre , fractionnée en deux parties gouvernées par des chefs différents : les Massyles
du côté de la Libye, elles Massesyliens du côté de la Mauritanie. Le fleuve Ampsaga (Oued-
cl-Kcbir) les séparait. (Division territoriale établie en Afrique par les Romains. — Publica-
tion du Ministère, 185-2.)
1 Certains géographes donnent à Alger le nom d'icosium, et font remonter sa fondation aux
voyages d'Hercule. Le nom grec donné à celte ville consacre, disent-ils, le nombre des héros
qui accompagnaient Hercule dans cette expédition , cïxoai, vingt. Nous reviendrons plus lard
sur cette origine, ainsi que sur celles des principales villes de l'Algérie.
3'* DOMINATION CARTHAGINOISE.
fomentant leurs querelles intestines, les maintenant les unes par les autres ,
et acheva son œuvre en attirant à son service l'élite de ces populations par
l'appât de la solde et du butin.
A certaines époques de l'année, les sénateurs de Carthage se rendaient au-
près des chefs des tribus de l'intérieur , dans le but de les engager par toutes
sortes de séductions et de promesses , quelquefois même par des alliances
avec les premières familles de la république , à fournir des recrues à leur
armée. Les Carthaginois faisaient aussi entrer les tribus libyennes, comme un
des éléments principaux, dans les colonies d'émigrants que leur politique ne
cessait de déverser sur tous les points où pouvaient pénétrer leurs flottes. La
relation que l'antiquité nous a conservée du Périple d'Hannon, et que Carthage
avait fait placer dans le temple de Kronos, fournit un exemple curieux de la
manière dont procédait la république dans ses établissements coloniaux'. Le
chef carthaginois chargé de la mission expresse de semer des colonies sur le
littoral atlantique, part avec soixante vaisseaux contenant trente mille hommes,
qui sont répartis par lui dans six villes de cinq mille habitants chacune. Ces
colons étaient, pour la majeure partie, des Liby-Phéniciens, c'est-à-dire des
Africains déjà façonnés à la civilisation phénicienne.
Quoique le commerce et l'industrie tinssent le premier rang dans les préoc-
cupations politiques de Carthage, elle ne négligea pas cependant l'agricul-
ture. Elle essaya plus d'une fois d'arracher ses sujets indigènes à leur bar-
barie native, en leur donnant des notions de culture; et tout autour de son
enceinte, dans un espace de soixante-quinze lieues de long sur soixante de
largo ( dans les districts de la Zeugitane et du Byzacium ) , elle organisa des
colonies agricoles, mi-parties d'indigènes et de Phéniciens, destinées à former
des cultivateurs et des agronomes pour ses établissements lointains.
Sous le rapport du commerce, Carthage tirait un parti non moins avanta-
geux des indigènes : outre les éléments de colonisation qu'ils fournissaient
aux postes maritimes, comme population coloniale, ils furent, à n'en pas dou-
ter, pour le commerce avec l'intérieur de l'Afrique, ses meilleurs intermé-
diaires. De quelque mystère que les Carthaginois aient toujours cherché à cou-
vrir leurs opérations commerciales'2, quelque soin qu'ils aient pris, dans tous
les temps, de dérober aux Romains et aux autres peuples contemporains leurs
connaissances géographiques, il est aujourd'hui prouvé qu'ils entretenaient
avec l'Afrique centrale un commerce considérable, dont les principaux articles
étaient l'or en poudre ou en grains, les dattes, et surtout les esclaves noirs.
1 Mémoire sur les découvertes el les établissements faits le Ion;/ des côtes d'Afrique par
Hannon, amiral de Carthage, par M. «Je Bougainville, la 3e partie surtout, tomes xxvi
el xxviii des Mémoires de l'Académie des inscriptions et belles-lettres.
- Les Phéniciens employaient sans distinction ions les moyens pour empêcher les autres
nations de suivre leurs traces. Les Carthaginois faisaient jeter à la mer tout navigateur étranger
qui s'approchait des côtes de la Sardaigue. Slkaii. xvn.)
DOMINATION CARTHAGINOISE. 35
(l'est parmi ces derniers que se recrutaient les rameurs «le leur redoutable
marine.
Pour leur trafic avec l'intérieur, les Carthaginois s'étaient déjà ouvert les
mêmes routes commerciales qui aujourd'hui encore sont parcourues par les
caravanes. Magon entreprit (rois voyages à travers le désert; les Nasamons,
peuple de la région syrtique, poussèrent leurs excursions jusqu'aux bords du
Niger, et les Garamantes (habitants du Fezzan] allaient jusqu'en Ethiopie faire
lâchasse au\ est 'laves. La Sicile, l'Espagne, la Gaule, les côtes delà Bretagne,
leur étaient familières, et llannon porta ses reconnaissances sur la cote d'AI'ri -
que jusqu'au cap Formose.
Les établissements coloniaux que fonda Cartilage sur le littoral africain, les
villes mêmes qui se trouvaient sur son propre territoire, jouissaient d'une
grande liberté, et se gouvernaient en général par des Conseils, dont l'organi-
sation rappelait ceux de la mère-patrie. Par une sorte de reconnaissance, con-
forme d'ailleurs à leurs intérêts, les colonies carthaginoises conservèrent ainsi
les lois fondamentales de la métropole; mais leur dépendance fut toujours
volontaire, et elles ne se soumettaient qu'aux lois qui avaient obtenu la sanc-
tion de leurs magistrats. D'après cet exposé, on voit combien étaient faibles
les liens qui unissaient les tribus libyennes et Cartilage , combien il était facile
à un ennemi adroit de tourner ces alliés douteux contre leur suzeraine. C'est
ce que tirent les Romains.
Nous avons dit que parmi les tribus libyennes, celles des Massiliens et des
Massaesyliens étaient les plus nombreuses et les plus redoutables. Les pre-
mières avaient pour centre de leurs forces, ou pour capitale, Zama, située à
cinq journées de Carthage. A l'époque de la seconde guerre punique, Galla,
père de Massinissa, les commandait. Les Massaesyliens, qui occupaient la partie
occidentale, avaient pour capitale Siga, ville aujourd'hui ruinée, située non
loin d'Oran ; Sypliax était à leur tète.
Après la prise de Sagonte parles Carthaginois, Scipion, qui commandait les
troupes romaines en Espagne, noua des relations secrètes avec Syphax, afin
d'opposer à Carthage un ennemi placé sur ses frontières ; il lui envoya même
un de ses lieutenants, Q. Statorius, pour lui former un corps de jeunes Nu-
mides, destiné à combattre à la manière des Romains. Syphax, se voyant sou-
tenu par un puissant allié, attaqua Galla et le chassa de ses états ; déjà môme
il se disposait à mettre le siège devant Carthage, lorsque le sénat lui offrit la
main de la belle Sophonisbe, fille d'Asdrubal, fiancée au jeune Massinissa.
Syphax accepta cette offre avec empressement, et pour prix d'une si haute
faveur il abandonna la cause des Romains. A la nouvelle de ce sanglant
outrage, Massinissa, qui se trouvait alors en Espagne, se jette dans le parti
des Romains, et passe en Afrique pour venger son injure. Mais pendant l'ab-
sence du jeune Numide, la plus grande partie des états de son père avait été
envahie par l'ennemi, et comme (ialla était mort au milieu de la lutte, ses
3G DOMINATION CARTHAGINOISE.
oncles s'étaient emparés du reste. Sans ressources, sans armée, Massinissa
entreprend néanmoins de reconquérir l'héritage de ses pères. Il obtient quel-
ques troupes de Bocchus , roi de Mauritanie , et à l'aide de ces auxiliaires il
chasse les usurpateurs ; mais son courage impétueux vint inutilement se heurter
contrel es phalanges aguerries de Syphax : battu en plusieurs rencontres, ses
alliés l'abandonnèrent, et il n'eut d'autre ressource que d'attendre l'arrivée de
Scipion. Dès ce moment, il lit cause commune avec les Romains, combattit sous
leurs drapeaux, et parvint, avec leur concours, à se rendre maître de Cirtha
(Constantinc), où il retrouva Sophonisbe, sa fiancée, devenue l'épouse du vieux
Syphax.
Incapable de résister aux charmes de la belle Carthaginoise, le roi numide
l'épousa pour la soustraire à l'esclavage des Romains à qui elle appartenait par
droit de conquête; mais Scipion désapprouva cette union, et Massanissa fui
obligé de sacrifier son amour à ses alliés. Peu de temps après, Sophonisbe
mourut empoisonnée. Scipion, pour consoler son ami, le combla de distinc-
tions et lui donna, en présence de l'armée, le titre de roi avec une couronne
d'or. Ces honneurs, joints a l'espérance de se voir bientôt maître de la Numidie,
firent oublier à ce prince ambitieux la perte de son épouse : il devint l'allié
fidèle des Romains, et s'attacha invariablement à la fortune de Scipion. A la
journée de Zama, ce fut lui qui renversa l'aile gauche de l'armée carthaginoise ;
quoique blessé, il poursuivit lui-même Annibal, dans l'espoir de couronner ses
exploits par la prise de ce grand capitaine. Enfin , avant de quitter l'Afrique,
Scipion rétablit Massinissa dans ses états héréditaires, y ajoutant, avec l'auto-
risation du sénat, tout ce qui avait appartenu à Syphax dans la Numidie.
Maître de tout le pays depuis la Mauritanie jusqu'à Cyrène et devenu le plus
puissant prince de l'Afrique, Massinissa profita des loisirs d'une longue paix
pour introduire la civilisation dans son vaste royaume et pour apprendre aux
Numides errants à mettre à profit la fertilité de leur territoire. Soixante ans
d'une administration énergique et éclairée changèrent complètement la face
du pays: des campagnes jusque -là incultes se couvrirent de riches mois-
sons ; les villes reçurent des constructions nouvelles ; partout la population
augmenta. Mais ce n'était pas assez pour ce prince ambitieux ; il désirait plus
encore. Ses troupes faisaient de fréquentes incursions sur le territoire de
Carthage ; lui-même, quoique âgé de quatre-vingt-dix ans, se mit à la tête
d'une puissante armée pour s'emparer de cette ville. (159 ans avant J.-C.)
Plusieurs victoires signalèrent sa marche, et sans doute il eût réalisé ses pro-
jets de conquête s'il n'eût craint de déplaire à ses alliés ; car il savait depuis
longtemps que les Romains s'étaient réservé cette proie. Les Carthaginois
voulurent se plaindre à Rome des hostilités de Massinissa; leurs plaintes
furent accueillies avec dédain : il ne restait plus aux vaincus que la ressource
des armes. Mais Rome trouva mauvais que Carthage repoussât la force par la
force; elle l'accusa de violer les traités, et lui déclara la guerre. Ce fut la (1er-
DOMINATION CARTHAGINOISE. 37
nière. Évidemment les faciles triomphes dé Massinissa avaient décidé les
Romains à en finir avec Carthage.
Colle inique agression, cet odieux abus de la force , faillit trouver sa puni-
tion dans son excès môme. L'indignation, le desespoir, se communiquent de
pioche en proche et se répandent dans toutes les villes puniques avec la rapi-
dité de la foudre. Les citoyens de Carthage, hommes, femmes, vieillards,
enfants, jurent de s'ensevelir sous les ruines de leur patrie plutôt que de
l'abandonner. Tous les matériaux qui se trouvaient dans les arsenaux , dans
les habitations privées, sont transformés en armes, en vaisseaux, en machines
de guerre ; les places publiques, les temples des dieux deviennent des ateliers.
Le chanvre manquait pour faire des cordages, les femmes coupèrent leurs
cheveux, et les offrirent pour ce pieux usage. Une ardeur inouïe animait tous
les cœurs, exaltait tous les esprits; Carthage voulait au moins mourir digne
d'elle !
Cependant les consuls, qui croyaient n'avoir rien à craindre d'une popula-
tion désarmée, s'avançaient lentement pour prendre possession de leur con-
quête ; leurs prévisions furent déçues : là où ils comptaient ne trouver que
des esclaves soumis et abattus , ils rencontrèrent avec surprise des citoyens
exaspérés et en armes. Forcés de faire le siège d'une ville où ils avaient cru
entrer sans résistance, ils s'étonnent, ils se troublent, ils commettent faute sur
faute. Leurs attaques multipliées échouèrent. Ranimés par le succès, les
assiégés faisaient de fréquentes sorties , souvent heureuses , toujours terribles
et meurtrières; ils repoussaient les cohortes romaines, comblaient les fossés,
exterminaient les fourrageurs, brûlaient les machines de guerre. Une année
s'écoula ainsi en efforts inutiles, et les consuls durent sortir de charge au mi-
lieu de la honte et de la confusion.
L'année suivante, les armes romaines ne furent pas plus heureuses. Le siège,
continué avec la même opiniâtreté, fut soutenu avec la même vigueur; les
nouveaux consuls, battus en plusieurs rencontres, ne firent aucun progrès, et
le courage désespéré des Carthaginois l'emporta encore sur le nombre et la
puissance de leurs ennemis. Mais c'était là le dernier répit que la fortune
accordait à ces malheureux, la destruction de leur ville était imminente. On
connaît les exploits et les efforts de Scipion-Emilien, mais on sait aussi quelle
opiniâtre résistance lui fut opposée jusqu'au dernier moment. La ville fut
prise , mais seulement après deux grandes batailles, l'une sur terre et l'autre
sur mer, et après un dernier combat qui dura six jours et six nuits, de rue en
rue, de maison en maison. En un mot, Carthage ne succomba qu'après un
siège de trois ans, et sous le génie d'un grand homme !
Sur l'ordre du sénat, Scipion-Émilicn réduisit Carthage en cendres; pen-
dant plusieurs jours, les flammes dévorèrent ses temples, ses magasins, ses
arsenaux , et d'horribles imprécations furent prononcées contre quiconque
tenterait de la faire sortir de ses ruines. Les sept cent mille habitants qui for-
38 DOMINATION CARTHAGINOISE.
màient la population de la métropole africaine, lurent dispersés ; Rome s'en-
richit de ses dépouilles, et son territoire fut divisé entre les vainqueurs et
leurs alliés. Ainsi finit cette lière république, dont la puissance s'étendit pen-
dant près de six siècles sur l'Afrique septentrionale et sur toutes les mers
connues !
CHAPITRE III.
DOMINATION ROMAINE.
.A RÉPUBLIQUE. 119-31 ANS AVANT J. - 1;
Politique des Romains à l'égard dos indigènes. — Micipsa et lo royaume des
Numides. — Jugurlhà ; ses guerres contre les Romains. — Sa mort. — Nouvelles
divisions de l'Afrique. — Guerres civiles des Romains. — Marins. — Sylla. — Pom-
pée. — César. — Mort de Caton. —César victorieux détruit le royaume de Numidie.
En détruisant Carthage , Rome ne
se substitua pas immédiatement à
son empire ; elle comprit tout d'a-
bord les difficultés qu'allait lui of-
frir l'administration directe d'un
pays où le prestige de son nom ne
prévalait pas encore, et se borna
à exercer un liant patronage sur
l'Afrique. Les cités tributaires ou
coloniales de la côte, qui s'étaient
signalées par un trop grand atta-
chement à leur métropole, lurent détruites ou démantelées; les autres, au
contraire , comme Utique , s'enrichirent de ses dépouilles et s'emparèrent de
40 DOMINATION ROMAINE.
son commerce. Des colonies italiennes ne tardèrent pas à se former, et bientôt
Rome put revendiquer comme sienne cette mer que son orgueil désignait
depuis longtemps sous le nom de mare nostrum. Quant à tous ces petits princes
numides qui , dans la lutte des deux républiques, avaient pris parti pour l'une
ou pour l'autre, elle les maintint en suivant à leur égard la politique de Car-
tilage ; elle partagea entre eux une autorité qu'elle ne voulait pas exercer elle-
même, sans toutefois abandonner le droit de souveraineté que lui donnait la
conquête. Dès les premiers pas qu'elle fit sur le sol africain, Rome s'appliqua
donc à récompenser magnifiquement ses alliés ; mais à mesure que son
pouvoir se consolida, ses libéralités devinrent plus rares, et elle finit même par
retirer aux fils les largesses qu'elle avait faites aux pères : c'est ce qui arriva
pour les descendants de Massinissa.
Micipsa, fils de ce chef intrépide, dont les continuelles agressions contre
(lartbage avaient préparé le triomphe des Romains , continua l'œuvre de civi-
lisation entreprise par son père. Sous ce prince , Cirtha (Constantine) s'enrichit
de magnifiques édifices; une colonie composée d'émigrants grecs et romains
vint s'y établir, et peu à peu ses habitants se familiarisèrent avec les arts de
l'Europe. Telles étaient à celte époque l'importance et la richesse de Cirtha,
qu'au dire de Strabon elle pouvait mettre sur pied dix mille cavaliers et un
nombre double de fautassins. Les trente années que Micipsa passa sur le
trône furent très-favorables à la prospérité du royaume de Numidie. L'agri-
culture surtout y prit un développement extraordinaire; plusieurs branches
d'industrie y furent cultivées avec succès, et la littérature de la Grèce et de
l'Italie y trouva d'habiles interprètes. Mais cette grande prospérité disparut
avec lui.
En mourant, Micipsa avait distribué son royaume entre deux de ses fils,
lliempsal et Adherbal, et un neveu qu'il avait adopté et appelé au partage de
sa succession, moins par affection que par crainte. Ce dernier, célèbre dans
l'histoire sous le nom de Jugurtha, et lit connu des Romains, parmi lesquels il
avait servi en Espagne sous le commandement de Scipion '. Sa force prodi-
gieuse, sa rare beauté, son courage indomptable, son esprit vif, souple et
pénétrant, le faisaient adorer des Numides, qui croyaient voir revivre en lui
Massinissa , le fondateur de leur empire. Son ambition ne connaissait ni le
scrupule ni la crainte : elle amena sa chute et la ruine de sa patrie. Appelé au
trône conjointement avec deux princes plus jeunes que lui , dénués de talents
et d'expérience, il ne lui fut pas difficile de s'en défaire et de régner seul,
lliempsal, l'aîné, fut assassiné dans sa résidence de Thermida; Adherbal, le
second, ayant pris les armes pour venger son frère et se défendre lui-même,
fut prévenu par son farouche compétiteur, qui l'attaqua à l'improviste et le
' Jugurlba s'était surtout distingué an sié^e «Je Numance el dans la campagne qui suivit la
prise de celle ville.
DOMINATION ROMAINE. 41
chassa de ses étals. Adherbal, ne se trouvant plus en sûreté en Afrique, vint
à Rome chercher un refuge e( implorer l'assistance «lu sénat.
Mais déjà une démoralisation profonde régnait chez ces liers patriciens;
l'or était sur eu\ (ont-puissant. Jugurtha le savait. Des ambassadeurs numides
partirent aussitôt avec ordre de se concilier la laveur de tous les hommes
influents de la république : ses riches présents ne tardèrent pas à l'emporter
sur les justes plaintes de son parent dépouillé. Les sénateurs qui l'avaient,
accusé avec le plus d'acharnement se montrèrent ses plus ardents défenseurs;
et si quelques autres, restés incorruptibles, demandèrent que l'on punît
Jugurtha et «pic l'on secourût Adherbal, la majorité, gagnée par les émis-
saires de l'usurpateur, sut comprimer ce généreux élan. Au lieu de l'aire passer
sur-le-champ une armée en Afrique, on se contenta donc d'y envoyer dix com-
missaires chargés de l'aire entre les deux compétiteurs un nouveau partage de
la Numidie. Déjà ébranlés à Rome par les promesses de Jugurtha, ces com-
missaires se laissèrent entièrement corrompre par ses largesses, et dans le
partage ordonné par le sénat, les districts voisins de la Mauritanie, les plus
fertiles et les plus guerriers, lui furent attribués. Adherbal eut ceux de la partie
orientale, qui, par le nombre des ports et l'éclat des cités, lui faisaient une
part plus brillante que solide, car ils ne lui donnaient aucun moyen de défense
contre son ennemi.
Aussitôt après le départ de ces commissaires, Jugurtha, plus que jamais
persuadé qu'il obtiendrait tout de Rome à prix d'argent, attaqua Adherbal,
le battit dans plusieurs rencontres, et l'enferma dans Cirtha (Constantine),
sa capitale, dont il pressa le siège avec vigueur. Ce malheureux prince n'eut
que le temps d'envoyer de nouveau à Rome implorer du secours. D'autres
commissaires vinrent en Afrique; mais, cette fois encore, les uns furent
séduits par les promesses, les autres gagnés par les riches présents de Jugur-
tha. Le siège de Cirtha n'en continua donc pas moins, poussé avec l'opiniâtre
énergie de l'ambition qui se voit près d'atteindre son but. Trop forte pour
être enlevée d'assaut, la ville fut étroitement investie, et bientôt réduite à la
famine. Des marchands italiens et des soldats étrangers sur qui reposait prin-
cipalement la défense de la place, lassés de la longueur du siège, persuadè-
rent à Adherbal de se rendre sous promesse de la vie : l'imprudent écouta ce
dangereux conseil, et, sans respect pour le droit des gens et pour sa parole,
Jugurtha le fit périr dans d'affreux supplices. Les Italiens et les Numides qui
avaient combattu avec lui furent passés au fil de l'épéc.
Ce crime atroce excita dans Rome une telle indignation, que les nombreux
amis que Jugurtha comptait dans le sénat ne purent détourner l'orage qui
le menaçait. Une armée romaine eut ordre d'envahir la Numidie, et s'empara
de plusieurs villes. Mais autant ces troupes restaient braves et disciplinées,
autant leurs chefs devenaient avares et cupides : le consul et ses principaux
officiers se laissèrent corrompre comme l'avaient été d'abord les sénateurs puis
G
42 DOMINAI ION ROMAINE.
les commissaires, et Jugurtha obtint d'eux un traité qui, moyennant un
faible tribut, le laissa maître de tout le royaume. Quelques éléphants, quelques
chevaux, une faible somme d'argent, furent livrés pour la forme, après quoi
le consul se retira avec son armée dans la province romaine. Cependant, à la
nouvelle de cette honteuse pacificalion, le peuple, excité par un de ses tri-
buns, rendit, malgré l'opposition du sénat, un plébiscite qui mandait Jugur-
tha à Rome. Ce prince obéit, et ses intrigues accoutumées, son or répandu
avec profusion parmi le peuple et les sénateurs, allaient peut-être encore lui
assurer l'impunité, lorsqu'un uouvel assassinat commis dans la ville même sur
la personne d'un prince numide, Massiva, petit-fils de Massinissa, autre com-
pétiteur dont il crut utile de se défaire, ralluma l'indignation populaire, que
ces délais avaient amortie. La guerre lui fut de nouveau déclarée, et le sénat
lui ordonna de quitter d'Italie. On rapporte qu'en s'éloignant, Jugurtha tourna
plusieurs fois les yeux vers llome, et s'écria : « 0 ville vénale, tu périras le
jour où il se présentera un homme assez riche pour t'acheter. »
Un nouveau consul passa en Afrique : cette fois enfin, les hostilités pri-
rent un caractère sérieux. Cette guerre de INumidie est réellement la pre-
mière que les Romains aient soutenue dans ces contrées. Carthage s'était
défendue bien moins chez elle qu'en Sicile, en Espagne, en Italie et sur
la Méditerranée; lorsqu'elle tomba, elle ne laissa au pouvoir de ses vain-
queurs que la place qu'avaient occupée ses murailles, et un droit de supré-
matie sur les provinces les plus voisines, droit souvent contesté, qu'il fallait
sans relâche soutenir les armes à la main. L'insurrection de Jugurtha fut
une guerre nationale ; si elle eût été couronnée de succès, elle aurait pu
compromettre à jamais la puissance de Rome en Afrique. Le sénat le sentit,
et ne négligea rien pour s'assurer le triomphe. Cette guerre est importante
à connaître, car elle a beaucoup d'analogie avec notre situation actuelle en
Algérie.
La guerre contre Jugurtha dura sept ans, sans interruption. Six grandes
armées, commandées par les généraux les plus habiles, y furent successive-
ment envoyées, et chacune d'elles, à diverses reprises, reçut d'Europe des ren-
forts qui la renouvelèrent presque entièrement. Quoique maîtres des côtes et
d'une partie du pays, quoique alliés à plusieurs tribus numides et maures qui
combattaient dans leurs rangs, les Romains n'étaient pas moins obligés de faire
venir d'Italie presque tout le matériel nécessaire pour l'entretien et la sub-
sistance des troupes. Le génie opiniâtre du prince numide tirait parti de tout :
du temps, des lieux, des saisons. Le premier consul C. Itestia, envoyé contre
lui, s'était laissé séduire, et avait signé un traité honteux; le second, Albinus,
hésitant entre le désir de suivre cet exemple et la crainte d'être puni s'il le
suivait, consuma dans cette indécision l'année entière de son consulat, et
revint à Rome pour les comices, sans avoir fait aucun progrès. Son frère Aulus,
chargé pendant son absence du commandement de l'armée, trompé par des
DOMINA [ION ROMAINE. V3
paroles de paix et de feintes promesses de soumission, se laissa entraîner, à la
poursuite tics Numides, dans des lieux difficiles, coupés de bois et de défilés.
Là, enveloppr, trahi par une partie de ses officiers et de ses soldats, qui ne fai-
saient qu'imiter l'exemple contagieux de leurs généraux, il fut obligé, pour
sauver le reste de son armée, do s'engager à évacuer sous dix jours toute la
Numidie, et mémo de passer sous le joug, ce qui était alors la dernière igno-
minie pour les vaincus.
Le peuple de Home, exaspéré, se souleva de nouveau contre les indignes fau-
teurs de Jugurtha. Un troisième consul, Metellus, chargé de réparer la honte
des armes romaines, parvint à leur rendre l'éclat qu'elles avaient perdu ; mais,
quoique aussi habile général que bon citoyen, et incapable de céder aux
mêmes séductions que ses prédécesseurs, il ne put terminer la guerre. 11 gagna
des batailles, s'empara de places réputées imprenables, employa tour à tour la
force et la ruse : tout fut inutile; le prince numide lui échappa sans cesse. La
gloire de le saisir et de le traîner au Capitole était réservée à son lieutenant
Marins.
Celui-ci, à qui échut enfin le département de l'Afrique, l'an 646 de Home,
prit le commandement de l'armée. Toutefois, malgré les victoires de Metellus,
qui semblaient ne lui avoir laissé rien à faire, malgré son incontestable capa-
cité militaire, malgré les négociations habiles de son lieutenant Sylla, la
guerre dura encore près de trois ans. Privé de toutes ressources dans son
royaume, Jugurtha en trouva de nouvelles dans celui d'un prince voisin : Boc-
chus, roi de Mauritanie, son beau-père et son allié, unit ses forces aux siennes.
Les Bomains, qui croyaient la guerre finie, eurent encore de grandes batailles
à livrer. La force même ne suffit pas ; le prince numide ne fut vaincu que par
l'arme qu'il avait si souvent employée : la trahison. Ébranlé par les proposi-
tions des généraux romains, épuisé par les sacrifices qu'il faisait pour la cause
de son allié, craignant enfin de perdre ses états dans une lutte prolongée contre
toutes les forces de la république, Bocchus abandonna Jugurtha et le livra
à ses ennemis. Pris et conduit à Rome, le roi de Numidie fut un des orne-
ments du triomphe de Marins; puis on le jeta dans un cachot humide et fan-
geux, où il y mourut de faim après d'horribles angoisses.
Ainsi périt, à l'Age de cinquante-quatre ans, un prince qui, malgré ses
crimes, était devenu, par son courage et son génie, une des gloires de
l'Afrique. Les Romains eurent tant de peine à le vaincre, qu'ils le regardaient
comme un autre Annibal. Après sa mort, ses états subirent un démembrement ;
nouveau partage dans lequel Rome ne manqua pas de se faire la part du lion.
La portion occidentale fut donnée au roi Bocchus, en récompense de sa tra-
hison ; du centre, on fit un petit royaume à la tête duquel le sénat mit
Hiempsal II, moins par égard pour les grands services de son aïeul Massinissa,
que pour cacher les secrets desseins de sa politique envahissante ; tout le reste
fut réuni à la province proconsulaire, c'est-à-dire à l'ancien territoire de Car-
k\ DOMINATION ROMAINE.
thagc, augmenté de quelques cantons limitrophes qui avaient appartenu à la
Numidie.
La conquête de la Numidie assura la domination des Romains en Afrique.
La chute de Carthage leur avait donné l'empire des côtes; la défaite de Jugurlha
leur ouvrit l'intérieur du pays. De vastes contrées, qui n'avaient jamais obéi
aux Carthaginois, passèrent sous l'autorité de Rome ; on peut môme rapporter
à celte époque l'établissement de cette longue chaîne de colonies européennes
qui s'étendit en fort peu d'années depuis Tanger jusqu'à l'Egypte ; le littoral
ne fut plus, pour ainsi dire, qu'une seule colonie romaine ; et là, comme dans
tout l'Occident, l'élément national fut absorbé par l'élément latin avec une
prodigieuse rapidité. Néanmoins, il resta toujours dans les vallées de l'Atlas
etau midi de cette chaîne de montagnes, une masse considérable de nomades
qui subissaient les lois de la civilisation sans jamais se laisser dompter par
elle.
Si cette contrée , désolée par des siècles de barbarie , apparaît encore
aujourd'hui si belle aux regards des voyageurs, qu'on juge de ce qu'elle dut
être aux jours de Carthage et de Rome ! Sa fertilité, qui n'est surpassée peut-
être dans aucune partie du globe, secondée par le génie industrieux des Car-
thaginois, produisait d'immenses richesses naturelles. Trois cents villes cou-
vraient son sol ; la seule Carthage avait renfermé dans ses murs sept cent mille
habitants. Celte prospérité, qui nous paraîtrait fabuleuse si elle n'était attestée
par tous les écrivains de ces époques reculées, s'accrut encore sous la domi-
nation romaine; car, avec cet admirable instinct d'assimilation qui leur faisait
adopter tout ce qu'ils trouvaient de bon et d'utile chez les peuples soumis par
leurs armes, les Romains suivirent,, pour coloniser l'Afrique et y affermir leur
puissance, le système que leur avaient indiqué les Carthaginois. Ils s'effor-
cèrent, comme l'avaient fait leurs rivaux, de lier, par le commerce et l'agri-
culture, leurs intérêts à ceux des indigènes, afin de les dominer et de les
exploiter plus sûrement. C'est surtout à la production du blé qu'ils s'attachè-
rent avec le plus de persévérance et d'ardeur. Ils portèrent en Afrique leurs
méthodes de culture et répandirent les lumières de leur vieille expérience sur
l'industrie naissante des vaincus, desséchèrent les marais et les lacs, élevè-
rent des ponts, creusèrent des canaux, tracèrent des routes d'une solidité
admirable. Ainsi aidée par le travail de l'homme, cette terre fit des prodiges,
et devint le grenier de Rome. Sous Auguste, lorsque le luxe des grands,
arrachant l'Italie aux bras qui la cultivaient, l'eut transformée en un immense
jardin de plaisance semé de somptueux palais, la métropole demanda la moitié
de sa subsistance aux moissons africaines, et chaque année le port de Car-
thage expédiait de quoi la nourrir pendant six mois au moins. Enfin, car telle
est l'influence du travail sur les mœurs, sur le caractère des peuples, l'on
vit une foule de tribus numides et gétules adopter la vie sédentaire des
colons et préférer aux fatigues d'une existence nomade les paisibles travaux
DOMINATION ROMAINE. 45
de l'agriculture. Les ravages, les rapines, lt ,è guerres de tribu à tribu cessè-
rent graduellement. Depuis Auguste jusqu'au premier Antonin, c'est à-dire
pendant l'espace de près de deux siècles, une seule légion suilit dans les temps
ordinaires (et les exceptions lurent rares), pour garder tout le pays compris
depuis Tanger jusqu'à Cyrène, et pour y maintenir l'ordre et la paix. Plus tard,
l'empire s'affaiblissant, chaque révolte de la colonie menaça Home d'une
disette. On suit, sous ce rapport, d'année en année, l'action de l'Afrique sur
l'Italie. Ainsi, par exemple, on voit successivement l'empereur Sévère, repous-
sant les prétentions de Niger à la pourpre des Césars, envoyer à la bâte ses légions
à Cartilage, afin que son compétiteur ne puisse pas s'en emparer et affamer la
population de Home; le préfet Symmaque s'opposer, dans le sénat, à l'expé-
dition méditée contre le rebelle Gildon, de crainte que, les blés de l'Afrique
cessant d'arriver, il n'en résulte au centre de l'empire une sédition dangereuse ;
enfin Alaric s'emparer du port d'Ostie, où les premiers Césars avaient fait bAtir
d'immenses greniers destinés à recevoir les tributs en blé et en huile qu'en-
voyait la colonie africaine, et par cette conquête préluder à la prise de la capi-
tale du monde.
Les guerres civiles allumées par les rivalités de Marius et de Sylla, de César
et de Pompée, vinrent à leur tour diviser l'Afrique. La fondation, sur divers
points du sol, de petites colonies romaines et de municipes avait donné nais-
sance à une population qui, à l'époque dont nous parlons, prit une part active
à la lutte ; les rois indigènes eux-mêmes, selon leurs engagements antérieurs
ou leurs affections particulières, s'y mêlèrent avec ardeur. Ce fut durant les
vicissitudes de cette longue guerre, que Marius fugitif vint chercher un asile
sur cette terre témoin de ses premiers triomphes. Débarqué non loin de Car-
tilage, il s'était arrêté au milieu de ces ruines, les contemplant sans doute avec
un secret retour sur lui-même \ lorsque le gouverneur de la province, le pré-
teur Sextilius, craignant d'être compromis par la présence de l'illustre proscrit,
lui fit notifier l'ordre de s'éloigner sans délai, sous peine d'être traité en ennemi
du sénat et du peuple romain. « Va dire à ton maître, répondit au licteur le
vainqueur des Cimbres et des Teutons ; va dire à ton maître que tu as vu Marius
assis sur les ruines de Carthage ! »
Tandis que Marius donnait au monde cet éclatant exemple de l'instabilité
des plus hautes fortunes, son fils, avec quelques-uns de ses partisans, des-
cendu sur un autre point des côtes d'Afrique, avait trouvé un asile à la cour
d'Hiempsal, roi de Numidie. D'abord traités favorablement, ils ne tardèrent
pas à s'apercevoir que leur hôte les considérait moins comme des alliés que
comme des otages que la fortune venait de jeter entre ses mains. Pour se con-
cilier l'amitié de Sylla, il se disposait même à les lui livrer lorsqu'une des con-
cubines du roi, avec laquelle le jeune Marius avait lié des rapports intimes, vint
1 Velleius Paterculus, § xix.
46 DOMINATION ROMAINE.
à la fois leur apprendre le danger qu'ils couraient et leur offrir les moyens de
s'y soustraire. Le fils rejoignit son père encore errant sur le rivage, où ils se
virent abandonnés de tous leurs partisans. Alors, ne prenant conseil que de
leur désespoir, ils résolurent de tenter de nouveau le sort des armes, et se
rembarquèrent pour l'Italie. Leur audace fut couronnée d'un plein succès :
Marius mourut maître de Home !
La mort de son rival rendit à Sylla l'empire du monde : le parti plébéien fut
vaincu pour la seconde fois. Après la cbute de ce parti en Italie, Domitius ,
gendre de L. Cinna, entreprit de le relever en Afrique. 11 s'adressa à Hiertal,
roi d'une partie de la Numidie, et obtint de ce prince d'assez puissants secours
pour envahir la province romaine. Mais le dictateur résolut d'étouffer cette
révolte dès sa naissance. Sertorius, un des conjurés, commandait en Espagne ;
il fallait à tout prix empôcber qu'un autre chef du parti vaincu ne s'établit dans
l'Atlas, car, maîtres de deux provinces riches et belliqueuses, ces deux chefs
eussent pu recommencer la lutte avec avantage, et peut-ôlre même, en unis-
sant leurs efforts, venir chercher leur revanche jusqu'en Italie. Pompée reçut
donc l'ordre de passer de Sicile en Afrique. Cent vingt galères et huit cents
bAtiments de charge y portèrent six légions ; une partie débarqua à U tique,
l'autre à Carthage, sous les ordres du jeune général. Les troupes campées sur
les ruines de cette dernière ville donnèrent en cette circonstance un exemple
de cupidité et d'indiscipline qui atteste la décadence du caractère romain.
Quelques soldats, en creusant la terre, y avaient trouvé un trésor considérable ;
le bruit de cette découverte se répandit aussitôt dans les rangs : on assurait
que les Carthaginois, à l'époque de leurs derniers désastres, avaient enfoui ce
qu'ils avaient de plus précieux ; et pour retrouver ces richesses imaginaires,
officiers et soldats, sans respect pour la discipline, quittèrent leurs armes, et se
mirent à fouiller le sol en tous sens. Les conseils de Pompée, ses ordres même,
restèrent sans force sur ces imaginations exaltées. Enfin, après plusieurs jours
employés à ce travail, fatiguée d'inutiles recherches et honteuse de sa folie,
l'armée demanda de marcher à l'ennemi.
Pompée et ses troupes rencontrèrent bientôt Domitius, qui avait un puis-
sant motif de terminer promptement la guerre : en effet, la désertion faisait
de grands ravages dans son armée. A la nouvelle du débarquement de Pom-
pée, sept mille hommes l'avaient abandonné, et il lui fallait une victoire pour
rattacher à sa cause ces esprits inquiets et inconstants. Toutefois la fortune
lui refusa cette faveur. Un ravin profond séparait les deux armées, et ni l'un
ni l'autre des deux généraux ne voulant le franchir le premier, ils restèrent
quelque temps en observation réciproque. Tout à coup un de ces orages de
pluie et de vent si fréquents sous le ciel africain éclate avec violence. Domi-
tius, jugeant dès lors que tout engagement était devenu impossible, fait son-
ner la retraite. Mais, en présence de l'ennemi et au milieu des vents déchaî-
nés, ce mouvement ne pouvait s'effectuer sans désordre. Pompée profite avec
DOMINATION ROMAINE. V7
habileté de cette manœuvre imprudente, passe le ravin, et conduit l'attaque
avec la plus grande vigueur. Kn quelques instants, les troupes de Domitius
sont enfoncées sur tous les points, et leur défaite devient aussi complète que
sanglante. Sur vingt mille hommes, trois mille à peine regagnèrent leur camp.
Domitius perdit la vie dans cette déroute, et la guerre se trouva terminée en
un seul jour. Parmi les villes qui avaient embrassé son parti , les unes se ren-
dirent sans résistance, les autres lurent prises d'assaut; en un mot, toute la
contrée se soumit ; les tribus gélules et numides, saisies de terreur, levèrent
leurs tentes et s'enfuirent vers le désert.
De retour à Utique, Pompée y trouva un ordre de Sylla qui lui enjoignait d'y
rester avec une seule légion pour attendre l'arrivée d'un successeur auquel il
remettrait le gouvernement de la province pacifiée, et de renvoyer en Italie le
reste de son armée victorieuse. Une telle marque d'ingratitude étonna le géné-
ral et irrita violemment les soldats : ils ne voulaient point, disaient-ils, le
laisser à la merci d'un tyran, et se répandaient en invectives coidre le dicta-
teur. Cette sédition se prolongea tellement, que le bruit en parvint jusqu'à
Home où bientôt l'on rendit Pompée complice de ses troupes. Sylla lui-même
parut croire à cette complicité, et se plaignit publiquement de passer sa vieil-
lesse à combattre contre des enfants. Par ces paroles il faisait allusion au jeune
Marius , qui lui avait si opiniâtrement disputé la victoire. Mais tandis qu'au
forum et dans le sénat on représentait Pompée comme une rebelle, celui-ci,
au contraire, luttait contre ses troupes mutinées, et pour vaincre leur obsti-
nation les menaçait de se tuer à leurs yeux si elles refusaient plus longtemps
d'obéir. Elles cédèrent enfin, et s'embarquèrent pour l'Italie. Après avoir
remis entre les mains de son successeur le gouvernement de la province, le
jeune général suivit ses légions. Rome tout entière alla à sa rencontre pour
lui faire honneur, et Sylla, l'embrassant avec tous les signes d'une extrême
affection, le salua du surnom de grand , titre qui depuis lors n'a cessé d'être
joint au nom de Pompée.
Dans l'intervalle qui sépare la première guerre civile de la seconde, les
colonies africaines restèrent paisibles, mais eurent à subir un fléau plus cruel
que la guerre môme, la préture deCatilina. Les exactions, les violences de ce
gouverneur devinrent si insupportables , qu'un cri unanime s'éleva contre lui.
De tous côtés les plaintes arrivèrent à Rome. Quelques-uns des sénateurs opi-
nèrent pour la mise en jugement; mais les nombreux amis qu'il comptait dans
l'assemblée lui épargnèrent cette juste honte. A l'expiration de sa charge , il
rapporta dans sa patrie d'immenses richesses qui lui servirent à fomenter cette
fameuse conjuration sous laquelle la république faillit périr.
Les convulsions politiques de la métropole, se succédant presque sans inter-
ruption , réagissaient sur la colonie africaine, sans toutefois arrêter l'essor de
sa prospérité. Les tributs que Rome lui imposait, en blé , en huile , en fruits
de toute espèce , allaient toujours croissant. On en trouve , dès cette époque ,
48 DOMINATION ROMAINE.
une preuve remarquable. Peu d'années après la conjuration de Catilina, une
disette ayant menacé Rome, Pompée reçut du sénat et du peuple la mission
de remédier au mal. Il mit à contribution les trois greniers de la république,
l'Egypte, la Sicile, l'Afrique, et en peu de temps il rassembla plus de denrées
qu'il n'en fallait pour faire cesser la cherté des vivres et dissiper les craintes
de la multitude.
Le parti plébéien avait expiré en Afrique avec Marius; celui de Pompée et
de l'aristocratie républicaine vint aussi y chercher un tombeau. Ces grands
événements dont elle fut le théâtre, attestent tout à la fois et son importance,
et le génie guerrier de ses populations, auxquelles les débris de tous les partis
vaincus venaient tour à tour demander assistance. Le parti de Pompée eut
pendant quelque temps la prépondérance dans cette province. Le préteur
A. Varus, qui déjà en avait été gouverneur , chassé d'Italie par César après le
passage du Rubicon, s'était réfugié à Utique. Arrivé en suppliant et en fugitif,
ses anciennes liaisons avec les principaux habitants, ses habiles négociations
auprès des rois alliés de Rome, lui eurent bientôt rendu la prépondérance.
Gouvernant pour Pompée au nom du sénat, il contracta une étroite alliance
avec Juba, roi de la Numidie et de la Mauritanie, auquel la prévoyance du
rival de César avait confié le gouvernement des populations qui ne se trou-
vaient pas sous l'administration immédiate de la métropole. Une grande partie
de l'Afrique était donc à eux. Ne pouvant aller en personne la leur arracher,
César y fit passer son lieutenant Curion, à la tète de quelques troupes ; mais ce
général, qui n'avait aucune connaissance du pays, se laissa surprendre sous
les murs d'Ulique dont il faisait le siège ; son armée fut entièrement détruite ,
et lui-même perdit la vie.
Pendant que la grande querelle entre César et Pompée se décidait dans les
plaines de la Grèce, Varus, resté en Afrique, rassemblait de toutes parts des
soldats, des armes et des munitions de guerre. L'arrivée de Metellus Scipion,
échappé au désastre de Pharsale, vint imprimer à ses préparatifs une nouvelle
activité; le roi Juba joignit ses troupes à celles de ces deux généraux. Toute-
fois la discorde ne tarda pas à éclater entre Varus d'une part, Juba et Me-
tellus Scipion de l'autre, car l'orgueilleux Numide faisait durement sentir aux
Romains vaincus et fugitifs le besoin qu'ils avaient de lui. La présence de
Caton, qui sur ces entrefaites vint les joindre à la tète des débris de Pharsale,
mit fin à leurs débats: sa renommée imposa au roi, et ses conseils réconci-
lièrent les deux Romains. Leur donnant à tous l'exemple de l'abnégation , il
refusa le commandement qu'ils lui déféraient d'une commune voix, et en
lit investir Scipion, dont le rang était supérieur au sien. Caton, Varus et
Labiénus, anciens lieutenants de César dans les Gaules, ardents comme tous
les transfuges, servirent sous les ordres de Scipion; Juba conserva le com-
mandement exclusif de son armée.
Le premier soin de ces généraux fut de s'assurer de tout le pays, et de
DOMINATION ROMAINE. h\)
prévenir 1rs mouvements dos partisans de César. Utique paraissait vouloir
pencher en sa laveur, et c'était un grave danger, car le nombre do ses habi-
tants, la commodité de son port, la loi ce de ses murailles, lui donnaient la
suprématie sur toutes les autres villes de la province. Juba proposa de la
détruire, d'en massacrer la population, et de raser jusqu'au sol ses édifices et
ses remparts. Ce conseil n'était sans doute rien moins que désintéressé, car
tout ce qui tendait à affaiblir les conquérants de l'Afrique servait ses intérêts
personnels. Scipion ne reculait pas devant une telle proposition ; mais Caton
la rejeta avec indignation. Il répondit d' Utique, et offrit de rester lui-même
dans la place pour contenir les habitants. Mieux valait en effet, la question
d'humanité à part, conserver Utique que de la détruire. Caton y amassa de
nombreuses munitions de guerre et de bouche, fit exhausser les tours, élargir
les murailles, et creuser des lignes de circonvallation très-profondes. Enfin,
ceux des habitants dont il se méfiait reçurent ordre de livrer leurs armes4. La
sagesse de ces mesures mit en état de défense une ville à laquelle sa mort
stoïque allait bientôt donner une éternelle célébrité.
La nouvelle de ces préparatifs parvint promptement à Rome, et y ranima
les espérances du parti républicain, que la défaite de Pharsale et la mort
funeste de Pompée avaient jeté dans la consternation. Révolté de la conduite
des lieutenants de César, le peuple semblait près de se réveiller; les rapines
de Dolabella, les débauches d'Antoine, lui devenaient de jour en jour plus
odieuses et plus insupportables. On disait aussi que l'activité si vantée de
César s'était amortie, qu'un fol amour pour une reine étrangère lui avait fait
perdre un temps précieux dans une expédition inutile et sans but, et qu'il lais-
sait respirer le parti ennemi, qui se relevait déjà de tous côtés : en Espagne,
sous le fils de Pompée; en Afrique, sous Caton, Varus et Scipion. Ces
plaintes, dont la plupart étaient fondées, l'inquiétude qu'éprouvaient ses par-
tisans, la joie de ses ennemis, ranimèrent enfin chez César cette activité
que les amis de la cause républicaine se plaisaient à croire éteinte. Selon
son usage, le dessein et l'exécution marchèrent simultanément. Résolu de
porter la guerre en Afrique, il partit pour la Sicile au cœur de l'hiver, et
ne s'arrêta qu'à Lylibée. Là, n'ayant encore sous la main qu'une légion de
nouvelle levée avec six cents chevaux tout au plus, il fit dresser sa tente sur
le rivage, et si près de la mer que les vagues en venaient presque battre le
pied. Malgré le vent toujours contraire et la saison peu favorable, les équi-
pages furent consignés à bord des navires, afin que chacun se tînt prêt à partir
au premier signal. César mit à profit ce retard involontaire en expédiant des
ordres et des proclamations qui allaient réveiller au loin le zèle de ses par-
tisans. Rientôt des galères lui arrivèrent de tous côtés, puis des soldats qu'il
fit monter sur ces galères, tandis que la cavalerie était répartie sur les bati-
1 Plutarquo , Vie de Calon.
50 DOMINATION ROMAINE.
ments de transport. Ces premières forces ainsi rassemblées, il donna le signal
du départ et lit voile pour l'Afrique '.
Les commencements de la campagne ne furent point heureux : n'étant
maître d'aucun port sur cette cote ennemie, il n'avait pas assigné à sa flotte de
rendez-vous commun, mais seulement recommandé aux pilotes d'aborder le
plus près possible du point de départ. Cette circonstance faillit lui devenir
fatale, car une partie de ses transports firent naufrage ou furent capturés,
plusieurs galères périrent ; le plus grand nombre de ses vaisseaux se disper-
sèrent de côté et d'autre ; quelques-uns même retournèrent en Sicile,
où les vents contraires les retinrent longtemps encore. Le jour de son
débarquement, César ne parvint à réunir que trois mille hommes et cent
cinquante chevaux. La ville d'Adrumète (Hammamet), près de laquelle il
avait pris terre, défendue par une population nombreuse, deux légions et
trois mille Maures, ne pouvait être enlevée par un coup de main : il voulut
parlementer avec le gouverneur; mais son envoyé ayant été mis à mort,
il battit en retraite, vivement poursuivi par un corps de cavalerie numide
qu'il ne contint qu'à grand'peinc. Heureusement pour lui, le gros des troupes
ennemies se trouvant à quelque distance, il eut le temps de recevoir les ren-
forts (pie lui amenaient les navires restés en arrière.
Quelques jours après, il se vit attaqué en rase campagne par Labiénus, à la
tète d'une nombreuse cavalerie soutenue par cent vingt éléphants. L'action
se prolongea et la victoire resta indécise depuis le matin jusqu'au coucher du
soleil2. Par une tactique due à Labiénus, la cavalerie numide, mêlée à de
l'infanterie légère qui chargeait et se retirait avec elle, portait surtout le
trouble parmi les troupes romaines, habituées à combattre de pied ferme :
les soldats de nouvelle levée, qui composaient la plus grande partie des
légions de César, étaient effrayés de la multitude des ennemis, et les vétérans
eux-mêmes paraissaient ébranlés par cette étrange manière de combattre,
qui consistait, alors comme aujourd'hui, à attaquer et à fuir avec une égale
rapidité. Ces vieux soldats se demandaient l'un à l'autre comment ils s'y pren-
draient pour vaincre des ennemis insaisissables. Mais, dans cette situation
difficile, César prouva mieux que jamais qu'aucune des qualités d'un grand
général ne lui était étrangère. Résolu de ne plus accepter de combat qu'il
n'eût reçu de nouveaux renforts de Sicile et d'Ltalie, il se renferma dans son
camp, et tandis que ses ennemis l'y croyaient retenu par la crainte, il y pré-
parait en silence la victoire, rendant sa position inexpugnable au moyen de
grands ouvrages, faisant élever deux lignes de retranchements, l'une de la ville
de Ruspina, près de laquelle il se trouvait, jusqu'à la mer, l'autre de la mer
' César, de liello Africano,c,\p. i.
'-' Celle première rencontre eut lieu dans les environs de Ruspina, aujourd'hui Souca,
dans la régence de Tunis (17 ans av. J. -C). Celle ville esl siluée à Irès-pcu de distance de
la côte.
DOMINATION ROMAINE. 51
à son camp, afin d'assurer sis communications avec ces deux points d'une
égale importance. Les manœuvres de la politique vinrent aussi se joindre aux
ressources de l'art militaire : connaissant l'inconstance et la mobilité des Nu-
mides et des Maures, les rivalités qui existaient entre les tribus, leur indocilité
au joug, il les excitait sous main à la révolte. Ainsi, quoique renfermé dans
son camp, César était présent partout, et remuait l'Afrique entière.
Le contre-coup de ces menées se lit sentir jusque dans le royaume de Juba.
lin Romain, du nom de Sitius, profitant des désordres inséparables des
guerres civiles, avait levé pour son propre compte un corps de partisans
qu'il louait tantôt à un chef numide, tantôt à un autre, pour soutenir leurs
querelles particulières. Gagné par les promesses des émissaires de César, il
embrassa son parti et envahit les états de Juba, que le départ de ce prince
avec toute son armée laissait sans défense. Bogud, roi d'une partie de la
Mauritanie, s'étant joint à Sitius, ils ravagèrent ensemble les campagnes, puis
s'attaquèrent aux villes. Cirtha, la capitale et la plus forte place de la Numidie,
tomba en leur pouvoir. A cette nouvelle, Juba quitta l'armée des coalisés
pour voler au secours de ses états, et ramena toutes ses troupes, ne laissant
à Scipion que trente éléphants.
C'était là une heureuse diversion pour César, dont les convois tant attendus
n'arrivaient pas et à qui Scipion pouvait interdire la campagne. Chaque joui-
plus étroitement resserré par l'ennemi, il se voyait menacé d'être bientôt
complètement renfermé dans l'étroite enceinte de son camp; le fourrage
même vint à lui manquer tout à fait. Les vétérans, pour qui de semblables
épreuves n'étaient pas une nouveauté, ramassaient sur le rivage de l'algue
marine, la lavaient dans l'eau douce, et ainsi préparée la faisaient servir à la
nourriture de leurs chevaux. Néanmoins de si dures extrémités ne purent
ébranler la constance de César ; il supportait avec une rare patience les
insultes et les bravades de l'ennemi. Chaque jour Scipion lui présentait la
bataille, chaque jour il la refusait, pensant bien que ses adversaires n'auraient
pas l'audace de venir l'attaquer jusque dans son camp. Tenant sans cesse sa
pensée et ses yeux tournés vers la mer, il demandait aux vents et aux tempêtes
ses vieux compagnons d'armes, contraint de cacher à tous les regards l'impa-
tience qui le dévorait.
Les renforts si impatiemment attendus parurent enfin; deux convois consi-
dérables, chargés de troupes et de vivres, abordèrent au camp de Ruspina,
où ils apportèrent la joie et l'abondance. Sortant aussitôt de ses lignes, César
déploya ses légions dans la plaine au bord de la mer. A cette vue, les troupes
de Scipion, rangées en bataille à peu de distance, s'effrayèrent et rentrèrent
dans leur camp. Maître du terrain, et satisfait d'avoir donné cette leçon à ses
adversaires, César ne poussa pas plus loin son avantage : avant de reprendre
activement l'offensive, il voulait aguerrir ses troupes et leur inspirer une
confiance à toute épreuve.
•V2 DOMINATION ROMAINE.
Cependant Caton, renfermé dans Utique, recevait avec inquiétude les nou-
velles qui lui arrivaient de toutes parts. Redoutant la fortune de César, il écrivait
à Scipion de ne pas engager d'action décisive, de traîner la guerre en lon-
gueur, offrant même de passer en Italie afin de faire en faveur de la cause
républicaine une puissante diversion '. Mais s'il lui était donné de prévoir la
ruine de son parti, il se trouva hors d'état de l'empêcher. La prudente cir-
conspection de César, le retour de Juba, vainqueur de Sitius, avaient rendu à
Scipion son aveugle présomption, que partageait le roi numide. De son côté,
jugeant le moment favorable pour terminer la lutte par une grande bataille,
César s'y préparait avec un art admirable. Il lève son camp pendant la nuit et
va mettre le siège devant Thapsus2, place importante où Scipion, depuis le
commencement des hostilités, tenait renfermées ses provisions de guerre et
de bouche, et dont les habitants s'étaient toujours montrés fidèles à sa cause.
Celui-ci marcha en toute hâte au secours de Thapsus, et la bataille qui
devait décider du sort de la guerre fut livrée sous les murs de cette ville.
Pour Scipion et Juba ce ne fut qu'une honteuse déroute ; ils virent leur
armée dispersée et détruite en un instant. Le vainqueur ne perdit que cin-
quante hommes. Cette disproportion entre les pertes réciproques paraît peu
vraisemblable, mais Hirtius et Plutarque, d'ailleurs en contradiction si fré-
quente, sont d'accord sur ce point.
César recueillit le fruit de sa victoire avec sa célérité habituelle : laissant
son infanterie devant Thapsus pour en continuer le siège, faisant poursuivre
vivement Scipion et Juba, il marcha lui-même sur Utique avec un corps de
cavalerie. Le trouble régnait dans la ville, dont les habitants étaient descendus
dans les rues, s'interrogeant les uns les autres avec anxiété et poussant des cris
d'effroi. En effet, les débris de l'armée vaincue y étaient arrivés pendant la
nuit, et leur nombre allant toujours croissant, ils devenaient plus à craindre
que l'armée victorieuse. On disait que la cavalerie de Scipion, fuyant du
champ de bataille, avait attaqué la ville de Parada; qu'après l'avoir brûlée
et saccagée de fond en comble, elle avait attaqué le camp établi par Caton
entre les retranchements et cette même ville, sous prétexte que les habitants
s'étaient montrés favorables au parti qui venait de vaincre ; bientôt enfin le
bruit se répandit que César était aux portes.
Au milieu de cette agitation, Caton s'occupait avec calme du salut des habi-
tants et de celui des Romains émigrés. Aux premiers, que leur naissance et
leurs intérêts attachaient au sol de l'Afrique, il conseillait de rester étroitement
unis, soit qu'ils voulussent continuer la résistance ou implorer la clémence du
vainqueur ; quant aux seconds, pour la plupart chevaliers et sénateurs, il les ac-
1 Plutarque, Vie de Caton.
2 César, de bello Africano.— Plutarque, Vie de César. —Thapsus, aujourd'hui Dcmass, est
à 40 kilomètres d'Hamame, dans la régence de Tunis.
DOMINATION ROMAINE. 53
compagne jusqu'au port, et reçut leurs adieux. Pour lui, désespérant de sauver
la ville, il se tua de sa propre main, « résolution fatale, inspirée par la faiblesse
« d'une grande Aine, ou si l'on veut par l'erreur d'un stoïcien, mais qui n'en
« a pas moins été une tache sur sa vie1 ! » Les magistrats d'LUique firent à ce
généreux Romain (le magnifiques funérailles , auxquelles assista toute la
population sans distinction de partis, et malgré la crainte qu'inspirait l'ap-
proche de César. In tombeau lui fut élevé sur le rivage. Du temps de Plu-
tarque, on y voyait encore sa statue, une épée nue à la main : de nos jours,
il ne reste plus (pie son nom.
Entré victorieux dans l tique, César exprima de vifs regrets de la mort de
son ennemi, ce qui ne l'empêcha pas de lever de fortes contributions sur les
habitants. Nous trouvons ici une nouvelle preuve des richesses de l'Afrique.
Les citoyens romains d'Utique furent taxés à la somme de deux millions de
sesterces, payables en trois années2; les biens de tous ceux qui avaient eu
des commandements furent confisqués et vendus à l'encan. César imposa la
ville deïhapsus à deux millions de sesterces, et son territoire à trois millions;
la ville d'Adrumète à trois millions, et son territoire à cinq. Leptis et Cisdra,
villes moins riches, ou moins coupables aux yeux du vainqueur, furent taxées
seulement, la première à trois cent mille livres d'huile, la seconde à une cer-
taine quantité de blé. Ces mesures ne rencontrèrent aucune résistance : tous
se montraient soumis et silencieux. De tant de chefs qui avaient pris les
armes contre César, il n'en restait pas un seul. Scipion s'était embarqué pour
l'Espagne, mais, rejeté sur les côtes par la tempête, il périt non loin d'Hip-
pone; Caton était mort à Utique; Juba, abandonné de ses sujets, repoussé de
sa capitale, s'était suicidé: son fils lui survécut, et figura dans le triomphe de
César, à coté du Gaulois Vercingelorix et de la sœur de Cléopûtre. Les autres
généraux de l'armée combinée ne furent pas plus heureux ; les uns s'otèrent
eux-mêmes la vie, les autres trouvèrent la mort sur le champ de bataille, ou dans
leur fuite. Ceux qui se rendirent volontairement furent épargnés; le plus petit
nombre parvint à gagner l'Espagne.
La chute de Juba fut suivie de la réunion de la Numidie à la province ro-
maine. César en forma un gouvernement particulier, et en donna l'administra-
tion au préteur Sallustc dont la conduite rapace fut peu en rapport avec les
maximes qu'il étala depuis dans ses ouvrages. Enfin César se rembarqua pour
Kome. En moins de six mois, il avait commencé et terminé celte guerre, dé-
truit deux puissantes armées, et accru la province romaine d'un vaste royaume.
Ce royaume est celui que les tribus arabes nous disputent depuis dix ans ,
car Juba réunissait à la plus grande partie de la Numidie la Mauritanie orien-
tale (Alger et Oran).
' Opinion de Napoléon.
• Le sesterce représente 20 centimes 5/10 de notre monnaie.
54 DOMINATION ROMAINE.
La mort de César suivit de près ces derniers événements. Les troubles dont
elle fut la cause, la chute du gouvernement républicain, et surtout les fureurs
du triumvirat, jetèrent en Afrique un grand nombre de proscrits que le pro-
consul Cornilicius accueillit avec humanité. Les indigènes recommencèrent à
s'insurger : un de leurs chefs, du nom d'Aration, prit le titre de roi, et, quoi-
qu'il eût dépossédé Bogud et Sitius, anciens alliés de César, ne laissa pas d'em-
brasser le parti d'Octave. Il gagna même une bataille contre le proconsul Cor-
nilicius, qui tenait sa charge du sénat et défendait l'Afrique au nom de la
république. Mais ces hostilités, conduites par des chefs subalternes, n'eurenl
aucune influence sur les affaires générales de Rome : ce fut sur les Ilots, en
vue du rivage d'Actium, (pie se décidèrent les destinées du monde.
r
k y
V, A .r-Ktt
CHAPITRE IV.
DOMINATION ROMAINE.
LES EMPEREURS. —PREMIÈRE ÉPOQUE. (52 A\S AVANT J.-C. ).
Accroissement des possessions romaines en Afrique. — Juba H, roi de Nnmidie: son
règne. — Cartilage réédifiée par les Romains. — l'toléniée, (ils de Juba, lui succède;
son caractère. —Le Maure Tacfarinas; insurrection qu'il provoque et qu'il orga-
nise.— Sa résistance, sa défaite. — Plolémée assassiné par ordre de Caligula —
L'Afrique s'insurge; elle est subjuguée, et soumise à une nouvelle organisation
mission
La nouvelle organisation que César
avait donnée au gouvernement d'Afri-
que ne fut que provisoire; elle reçut
de graves modifications par la mort des
rois Jtoccbus et Bogud ( 32 ans avant
J. -C, ) , qui commandaient aux deux
portions du pays nommées depuis Mau-
ritanie Césarienne et Mauritanie Tin-
gitane. Ces deux princes léguèrent
leurs états au peuple romain , qui en
forma d'abord une seule province, puis
ensuite un royaume qu'Auguste donna
à Juba II, prince éclairé , dont l'édu-
cation toute romaine assurait la sou-
Juba signala son règne par la fondation . sur l'emplacement de l'an-
56 DOMINATION ROMAINE.
ciennc loi, d'une ville nouvelle à laquelle il donna le nom de Césarée (Cher-
chell), en mémoire des bienfaits qu'il avait reçus de l'empereur. Enrichie de
magnifiques édifices, cette ville devint la capitale de son royaume, et ses
ruines témoignent encore aujourd'hui de l'importance qu'elle ne tarda pas à
acquérir.
Le rétablissement du royaume de Numidie au profit de l'héritier légitime
fut tout à la fois un acte de générosité et de bonne politique, qui gagnait le
cœur des Numides en los habituant peu à peu à recevoir leurs chefs des mains
de Home, et qui ne diminuait le territoire immédiat de l'empire que pour
fortifier en réalité la domination de l'empereur. D'ailleurs Auguste abandon-
nait moins à Juba la propriété que l'usufruit de son royaume, disposant des
territoires, les divisant, les morcelant à son gré, sans jamais éprouver la
moindre résistance. Il n'avait pas non. plus à craindre les effets ordinaires
de l'ambition sur l'esprit du nouveau roi, qui lui était attaché par les liens
de la reconnaissance et de l'intérêt; car, après avoir pris de son éducation
les soins les plus affectueux, l'empereur lui donna pour épouse Sélènc, fille
d'Antoine et de CléopAtre, et, de son propre mouvement, créa pour lui
un royaume. Juba ne pouvait oublier tant de bienfaits ni montrer trop de
gratitude.
Aussi long que paisible, le règne de ce prince fut de quarante-cinq ans.
N'ayant rien à craindre des Romains , trop sage pour penser même à les
combattre , Juba tournait vers les arts de la paix cette activité naturelle aux
Africains, que ses ancêtres avaient déployée dans la guerre. Les loisirs que
lui laissait l'administration de son royaume, il les consacrait à l'étude, et bien-
tôt il acquit dans les sciences et dans les lettres une grande réputation.
Malheureusement, ses ouvrages sont depuis longtemps perdus ; il n'en reste
que les titres et quelques fragments'. De tels travaux, accomplis sur le trône
et dans une contrée où une température ardente stimule les passions de
l'homme, disent assez quelles devaient être les heureuses dispositions de ce
prince. Aussi les Numides firent-ils de si rapides progrès dans la civilisation,
que, jaloux d'étendre et de propager ce mouvement, Auguste reprit à Juba les
cantons de la Numidie qu'il lui avait cédés , les annexa de nouveau à la pro-
vince romaine, et en dédommagement lui accorda plusieurs districts de la
Gétulie 2 et de la Mauritanie. Grâce à une si habile politique, l'influence civili-
satrice se fit sentir dans cette autre partie de l'Afrique ; car, en imitant un roi
de leur race et de leur sang les indigènes ne croyaient pas imiter les étran-
gers, et leur amour-propre restait satisfait. Juba fut également cher aux Bar-
bares et aux Gréco-Romains. Pendant sa vie, Athènes lui avait élevé des
1 Celaient une histoire d'Arabie; une histoire des antiquités d'Assyrie, des antiquités
romaines, de la peinture; enfin une histoire de la nature et des propriétés des différents ani-
maux. Il existe plusieurs médailles du règne de Juba II.
- Le Grand-Atlas et le Beled-el-Djcrid.
DOMINATION ROMAINE. .77
statues; à sa mort, ses sujets le mirent au rang dos dieux, et lui dressèrent
des autels.
Le rétablissement de Cartilage n'eut pas moins d'influence que le règne de
Juba sur la prospérité de l'Afrique. Cette malheureuse cité était détruite depuis
deux cents ans; la place qu'elle occupait avait été labourée et semée de sel;
des imprécations terribles avaient été solennellement proférées contre qui-
conque entreprendrait de la rebâtir; aussi peut-on croire que, si la république
romaine eût continué d'exister avec ses formes politiques, sa religion exclusive,
ses mœurs, ses préjugés, Carthage n'aurait jamais été relevée. L'inutile essai
de reconstruction tenté par Caïus Gracchus le prouve suffisamment'. Ce
tribun célèbre avait conduit sur les ruines de Carthage une colonie de six
mille citoyens ; quelques travaux préparatoires avaient eu lieu ; des craintes
superstitieuses les arrêtèrent : des loups , emblèmes vivants du peuple de Ro-
mulus, apparurent, dit-on, tout à coup au milieu des travailleurs, et renver-
sèrent les fondements commencés. L'ouvrage fut interrompu. Le sénat et la
plus grande partie du peuple avaient vu avec répugnance cette entreprise
contraire aux instincts nationaux; Caïus Gracchus revint à Rome, et les
colons qu'il avait amenés avec lui allèrent s'établir dans les autres possessions
romaines de l'Afrique.
La renaissance effective de Carthage est indiquée d'une manière très-con-
fuse par les historiens. Les uns l'attribuent à Jules César, les autres à César-
Auguste. Le récit d'Appien est le plus plausible et concilie les deux opinions :
il attribue le projet à César, et l'exécution à Auguste. « Pendant la guerre
« d'Afrique, dit-il, Jules César, ayant assis son camp sur les ruines de Carthage,
« eut un songe extraordinaire ; il crut voir une multitude éplorée lui tendre
« les mains, et le supplier avec des cris et des larmes. L'esprit fortement frappé
« de cette vision, il s'imagina que c'étaient les citoyens de Carthage, dont
« les ombres plaintives lui demandaient le rétablissement de leur patrie. » II
faut voir dans cette tradition, sinon une réalité, du moins une forme poétique
des idées et des sentiments véritables de César. L'homme qui fit asseoir des
Gaulois dans le sénat , au grand déplaisir des citoyens romains , fut , à bien
des égards , le patron du monde vaincu contre la nationalité trop exclusive de
Rome. Le premier, il comprit et prépara la fusion de toutes les races antiques,
et sa politique , souvent inspirée par un glorieux instinct de l'unité du genre
humain , se rattache par un synchronisme providentiel à l'avènement prochain
de la religion du Christ. Le projet de relever Carthage etCorinthe, pour conso-
ler l'Afrique et la Grèce , en fut la manifestation. D'autres motifs secondaient
encore les tendances générales du génie de César. Il fallait pourvoira l'exis-
tence d'une multitude d'hommes ruinés par les guerres civiles, et dont la mi-
sère et l'irritation pouvaient devenir dangereuses. Quoi de plus convenable
1 Ce premier essai de reconstruction eul lieu l'an 12-2 avant J.-C.
58 DOMINATION ROMAINE.
que de les envoyer dans des colonies nouvelles? Une mort violente arrêta
César dans l'exécution de ses desseins; son successeur les reprit et les réalisa.
Auguste lit passer en Afrique environ trois mille familles pauvres : il leur four-
nit les ressources nécessaires pour leur établissement, et leur accorda en outre
des immunités de toute espèce. D'anciens habitants de la colonie, des Afri-
cains même, s'unirent à ces nouveaux émigrants, et Cartilage fut reconstruite.
Mais Auguste défendit que les murs d'enceinte de la nouvelle ville s'élevas-
sent à la même hauteur que ceux d'autrefois.
La nouvelle Carthage ne fut point bâtie sur l'emplacement de l'ancienne.
Vraisemblablement Auguste voulut, par ce changement de lieu, désarmer
les répugnances des Romains. Il paraît que le terrain seul était maudit à leurs
yeux, et que les matériaux dispersés sur le sol, ne partageant point cette
réprobation superstitieuse, furent employés à la reconstruction. Ce fait explique
la rapidité avec laquelle l'entreprise fut menée à fin. La cité nouvelle, repre-
nant la prépondérance sur Utique , ne tarda pas à devenir la résidence des
proconsuls d'Afrique; bientôt sa population et son commerce s'accrurent à tel
point qu'elle fut regardée comme la troisième ville de l'empire : placée immé-
diatement après Rome et Alexandrie, elle conserva ce rang jusqu'à la fonda-
tion de Constantinople'.
La sage administration de l'empereur Auguste fut on ne peut plus favorable
à la prospérité de l'Afrique. Ces peuples si remuants, si indociles, paraissaient
soumis et contents de l'être, l'armi leurs chefs, le seul qui méritât le titre de
roi, si prodigué par les Romains, Juba, était plutôt le vassal de l'empereur
qu'un souverain indépendant. Depuis la conquête, la puissance romaine
n'avait pas encore paru si bien affermie ; mais peu de temps après la mort
d'Auguste, les fautes de l'héritier de Juba, jointes à l'ambilion d'un simple
soldat, excitèrent de nouveaux troubles et allumèrent en Afrique une guerre
dévastatrice qui dura sept ans.
Ptolémée, successeur de Juba, n'avait point hérité des vertus de son père;
il ne prit de la civilisation romaine que ce qu'il en fallait pour le rendre
méprisable aux yeux d'un peuple guerrier et demi-barbare, c'est-à-dire l'in-
dolence et un amour effréné du luxe et de la parure. Tandis que, renfermé
au fond de son palais, il s'abandonnait à de honteuses voluptés , laissant à
d'orgueilleux affranchis l'administration de son royaume, ses sujets payaient
sa lâcheté par l'outrage et le mépris. De l'insulte à la violence il n'y a qu'un
pas; aussi n'attendaient-ils qu'une occasion favorable pour s'insurger. Un
aventurier maure, nommé Tacfarinas, ne tarda point à la leur fournir.
1 La Carthage phénicienne avait duré six cents ans, la Carthage romaine subsista sept siècles.
Tunis, la cité musulmane, élevée sur leurs communes ruines, sans égaler leur splendeur, a
toujours été, dans les temps modernes , la ville la plus riche et la plus florissante de toute la
côte. Cette persistance de la prospérité commerciale dans ces lieux privilégiés est une preuve
remarquable de l'intelligence qu'apportaient les Phéniciens dans le choix de leurs colonies.
DOMINATION ROMAINE. 59
Inconnu jusqu'à cette époque , Tacfarinas avait commence" par prendre du
service dans l'année romaine, moins cependant pour combattre au profit de
ses maîtres que pour se façonner à leur tactique militaire et étudier l'orga-
nisation de leurs troupes. Lorsqu'il se crut sufiisammcnt instruit, il abandonna
ses drapeaux, et alla porter chez ses compatriotes les connaissances qu'il avait
acquises, connaissances qui devaient lui donner sur eux un grand ascendant.
Il réunit d'abord quelques brigands, et se mit à piller les colons isolés. La
nouvelle de ses succès ranima cette soif de courses guerrières et aventureuses
qui fait le caractère distinctif des tribus africaines : sa troupe se grossit de
déserteurs romains, de Maures, de Numides mécontents du gouvernement
de leur roi, et devint bientôt une armée capable de tenir la campagne. Tacfa-
rinas organisa son infanterie en cohortes composées de plusieurs compagnies,
de ses cavaliers forma des escadrons, et donna le commandement de ces diffé-
rents corps à des officiers exercés par lui aux manœuvres européennes. Sa
réputation s'accrut avec sa puissance ; une nombreuse tribu voisine du désert,
les Musulons, l'investit de l'autorité suprême; Mazippa, chef d'une tribu
maure, ne dédaigna point son alliance, et traita d'égal à égal avec ce soldat
parvenu. Tous deux réunirent des forces vraiment redoutables, au moins par
le nombre. Tacfarinas avait pris le commandement du corps d'armée qui devait
soutenir le choc des troupes romaines; de son côté Mazippa, à la tète de la
cavalerie irrégulière, s'était chargé de ravager le pays ; leurs incursions com-
binées jetaient l'épouvante parmi les colons et tenaient en alarmes toute
l'Afrique.
L'unique légion cantonnée dans la province semblait d'autant moins en
état de repousser de si nombreux ennemis, que le proconsul en fonction , Fu-
rius Camillus, passait à Rome pour être entièrement étranger à l'art de la
guerre. Cependant il montra tout d'abord une énergie digne du héros dont il
descendait. Confiant dans la supériorité de la discipline sur le nombre; certain
d'ailleurs, par la connaissance qu'il avait acquise du caractère des Barbares,
que rien ne pouvait être plus dangereux que de leur laisser soupçonner qu'on
les redoutât, il joignit à sa légion un petit nombre d'auxiliaires rassemblés à
la hâte, et marcha au-devant de l'ennemi. Tacfarinas accepta le combat, mais ,
malgré sa bravoure et sa capacité personnelle, il fut complètement défait. Ce
simulacre d'armée régulière , qu'il avait eu tant de peine à créer, ne tint pas
plus devant les Romains que la cavalerie indisciplinée de Mazippa. Un grand
nombre de Barbares périrent dans le combat ou en fuyant. Tacfarinas gagna
le désert, où il parut s'être confiné pour toujours. Mais, de son côté, prévoyant
bien qu'un seul revers ne suffirait pas pour détourner l'audacieux aventurier
de ses projets, Tibère fit passer en Afrique une légion qu'il détacha de l'armée
de Pannonie.
En effet, trois ans après (771 de Rome) , Tacfarinas sortit tout à coup de sa
retraite, ravagea une vaste étendue de pays, et vint assiéger une cohorte qui
60 DOMINATION ROMAINE.
occupait un fort isolé sur les bords de la rivière Pagida '. L'officier qui la com-
mandait, Décius, n'écoutant que son courage, et regardant comme une humi-
liation trop grande d'être assiégé par des Barbares, sortit imprudemment de
ses lignes. Dans l'action qui s'ensuivit, il succomba avec plusieurs des siens;
les autres rentrèrent précipitamment dans le fort, abandonnant aux ennemis
les corps mutilés de leurs camarades et de leur chef.
A la nouvelle de ces désastres, l'empereur fit partir en toute hâte un
nouveau proconsul pour l'Afrique. C'était Apronius, ancien lieutenant de
Germanicus , homme dont la sévérité disciplinaire allait jusqu'à la cruauté.
Dès son arrivée, il fit impitoyablement décimer la cohorte vaincue, et mourir
sous le bâton tous les soldats désignés par le sort. Ce châtiment eut un salutaire
effet : a quelques jours de là, Tacfarinas s'étant porté sur la ville de Thala*,
cinquante vétérans seulement le repoussèrent. Ces braves soldats avaient senti
qu'il valait mieux périr sous les traits de l'ennemi que sous les verges des lic-
teurs. Dès ce moment la guerre fut poussée avec vigueur. De son côté, Tacfa-
rinas, instruit par des échecs successifs de son impuissance à s'emparer des
postes fortifiés et à combattre en rase campagne, changea de plan et de mé-
thode. Il n'attaqua plus les villes, n'offrit plus de combat régulier; incendiant
les campagnes, dont il massacrait les habitants, il porta la désolation et la mort
tantôt dans un canton, tantôt dans un autre , partout enfin où les Romains ne
l'attendaient pas. Puis, dès que ceux-ci se montraient en force, il lâchait pied,
et se mettait à les poursuivre aussitôt qu'ils se retiraient , ne se laissant jamais
assez approcher pour qu'on pût le saisir. Longtemps il les fatigua de ses
ruses , longtemps il leur échappa ; mais enfin son habileté fut mise en
défaut. Cerné tout à coup par le fils du proconsul dans un lieu resserré entre la
mer et les montagnes, chargé d'un butin qui l'embarrassait, il fut obligé de
combattre de pied ferme, et ne se tira qu'à grand'peine de la mêlée : la meil-
leure partie de ses troupes resta sur le champ de bataille.
Au proconsul Apronius succéda Blésus, oncle du célèbre Séjan, et général
d'une habileté consommée. Sous lui, la guerre prit un nouvel aspect. La der-
nière défaite de Tacfarinas n'avait pas plus que les précédentes découragé cet
intrépide partisan; retiré au désert, son asile accoutumé, bientôt sa réputa-
tion réunit autour de sa personne une armée plus nombreuse que les précé-
dentes. Il eut alors l'audace d'envoyer à Rome des ambassadeurs chargés de
demander une portion du territoire africain où il pût s'établir, lui et ses alliés,
menaçant, en cas de refus, d'une guerre qui n'aurait point de terme. Irrité
de cet outrage fait à la majesté du nom romain par un brigand et un déser-
teur qui empruntait les formes ordinaires de la guerre, Tibère, pour toute
1 Celle rivière coule entre Constantine el Gigeri.
2 Thala élait une ville assez considérable située non loin de Conslanline. Les enfants de
Jugurllia y avaient été élevés.
DOMINATION ROMAINE. <il
réponse, expédia au proconsul l'ordre de poursuivre à outrance le chef des
rebelles jusqu'à sa complète destruction, et lit répandre dans toute l'Afrique
des proclamations par lesquelles il mettait à prix la tête de Tacfarinas et pro-
mettait amnistie pleine et entière à ceux de ses complices qui déposeraient les
armes.
En attendant l'effet de ces proclamations , Blésus ne perdit pas un instant
pour mettre à exécution le plan qu'il avait conçu. Comprenant, par les résul-
tats des campagnes précédentes , la nécessité de faire face partout , et d'em-
brasser dans le cercle de ses opérations la plus grande étendue possible de
pays, il partagea son armée en trois corps : le premier, placé à la gauche,
eut ordre de proléger le territoire de Leptis et de le mettre à l'abri du pillage ;
le second, commandé par le fils du proconsul, dut se porter sur la droite, cou-
vrant la Numidie et l'importante ville de Cirtha; Blésus enfin se mit lui-môme
à la tête du troisième, qui formait le centre, et tous trois, combinant leurs
mouvements, s'avancèrent d'une manière lente mais sûre et sans laisser entre
eux d'intervalles. Partout où la nature du terrain, le voisinage des rivières, la
difficulté des passages le permettaient, on éleva des forts dans lesquels on mit
des garnisons, qui ne devaient pas se borner à la défensive, mais harceler
l'ennemi en se prêtant un mutuel appui. Suivies avec persévérance, ces me-
sures déconcertèrent Tacfarinas : s'il parvenait par quelque ruse à traverser les
lignes de l'armée active, il se trouvait aussitôt serré entre cette armée, qui
revenait sur ses pas, et les garnisons des forts ; contraint alors à la retraite,
il y perdait souvent ses meilleurs soldats. Le proconsul accrut encore les per-
plexités de son adversaire en divisant de plus en plus ses propres troupes, et
en couvrant le pays d'une multitude de détachements qu'il pouvait rassembler
en un instant. L'hiver arrivé, Blésus ne ramena point ses soldats dans leurs
quartiers, mais les cantonna dans les forts qu'il venait de bâtir, et d'où il
envoyait sa cavalerie traquer les brigands de retraite en retraite. La province
se vit ainsi débarrassée de leur présence. Cependant cette guerre difficile traî-
nait en longueur, l'Atlas et le désert protégeaient encore les rebelles. Las du
fardeau d'une lutte si opiniâtre, le proconsul cherchait un prétexte pour s'en
décharger sur un successeur. Ce prétexte s'offrit bientôt. Dans une des excur-
sions journalières que faisait la cavalerie romaine, le frère de Tacfarinas fut
pris. Blésus annonça cette capture comme un événement important qui devait
terminer la guerre, et revint à Borne solliciter les honneurs du triomphe.
Oncle de Séjan, ministre tout puissant alors, il obtint ces honneurs, et fut
salué du titre d' imperutor. Mais tandis que le proconsul triomphait à Borne, la
guerre se ravivait en Afrique, plus ardente que jamais,
Profitant de l'absence intempestive de Blésus , l'habile Maure avait réor-
ganisé ses bandes avec une incroyable activité. Tous les repris de justice
de la province romaine , tous les esprits turbulents , tous les hommes
perdus de dettes ou couverts de crimes, étaient venus se ranger sous ses
62 DOMINATION ROMAINE.
étendards. Les sujets mécontents du roi Ptolémée , surtout, ne cessaient
d'affluer dans son camp. A ces anciens alliés , que ses défaites ne lui avaient
point fait perdre, il sut en ajouter de nouveaux. Le roi des Garamantes ,
peuple gétulique de la partie orientale du grand désert, s'unit à Tacfarinas ,
lui fournit une nombreuse cavalerie, redoutable par sa soif du pillage, et mit
à sa disposition des retraites sûres pour y déposer son butin. Une circonstance
habilement exploitée par le chef rebelle accrut encore ses ressources. Trompé
par Blésus et croyant la guerre finie, Tibère venait de rappeler la légion qu'il
avait précédemment envoyée. A cette nouvelle , Tacfarinas fit courir le bruit
que les Romains, ayant une grande guerre à soutenir en Europe, s'apprêtaient
à quitter leurs principaux établissements et même à évacuer toute l'Afrique.
Propagé rapidement parmi les tribus, ce bruit produisit sur elles l'effetdésiré. La
plupart decellesqui étaientalliéesdesRomains les abandonnèrent et fournirent
des troupes et des vivres à leur astucieux adversaire. Ses forces étant ainsi
augmentées, et celles de l'ennemi diminuées, il reprit son premier plan
d'agression et vint mettre le siège devant Thubusque '.
Tandis que la guerre continuait en Afrique , des statues triomphales s'éle-
vaient à Rome sur les places publiques , en l'honneur des prétendus vain-
queurs de Tacfarinas. Ces statues accusaient les proconsuls plutôt qu'elles
ne les honoraient; ils avaient moins cherché, en effet, à détruire l'ennemi
qu'à obtenir les honneurs du triomphe, et s'étaient arrêtés aussitôt qu'ils avaient
cru avoir assez fait pour atteindre ce but. Cependant Dolabclla, qui avait
succédé à Blésus, n'osait pas redemander cette légion de Pannonie qu'on
lui avait retirée si à contre-temps; en détrompant l'empereur, il craignait
d'irriter Séjan. L'audace de Tacfarinas, qui poussait avec ardeur le siège de
Thubusque , leva ses incertitudes. Ne pouvant se résoudre à laisser tomber
entre ses mains une ville si importante, Dolabella réunit pour la défendre
toutes les ressources dont il disposait. Il écrivit au roi Ptolémée de venir le
joindre , et se mit en marche avec sa légion et le contingent fourni par quel-
ques tribus qui lui étaient restées fidèles. Averti que les chefs d'une de
ces tribus complottaient de l'abandonner, il leur fit trancher la tête afin de
retenir les autres dans le devoir. Adoptant la tactique de son prédécesseur, il
divisa son armée en quatre corps et distribua les troupes de Ptolémée en plu-
sieurs escadrons, commandéspar des chefs de leur nation. Lui-même, se trans-
portant rapidement d'un corps à l'autre, en dirigeait les principaux mouvements.
Il fermait ainsi toutes les issues de la province à Tacfarinas, qui , au premier
bruit de sa marche, avait levé le siège de Thubusque et se rejetait de jour
en jour vers le désert. Bientôt, prévenu par ses espions que les ennemis
avaient dressé leurs tentes au milieu des bois, près des ruines du fort d'Au-
1 Thubusque paraît être identique avec la Tubusaptus des itinéraires. Cette place fortifiée
est à '25 milles de Saldœ , la Tedalès de nos jours.
DOMINATION ROMAINE. <i){
y.ca', Dolabelia résolut de profiter de la confiance que la difficulté des lieux
leur inspirait, pour les surprendre dans cette position et les forcer à accepter
le combat. Hennissant ses détachements , il donna l'ordre exprès de ne prendre
aucune espèce de bagage et de n'emporter que les armes. Les mesures Curent
si bien prises , le secret si bien gardé , que , parti pendant la nuit , il arriva au
point du jour en vue du camp de Tacfarinas et l'attaqua brusquement. Les
rebelles dormaient avec sécurité sous leurs tentes; leurs chevaux, laissés en
liberté , paissaient ça et là dans la campagne. Surpris au milieu du sommeil
par les cris des assaillants et le bruit de leurs trompettes, ils n'eurent pas
même le temps de courir aux armes et tombèrent dans une épouvantable
confusion. Les soldats du proconsul n'eurent que la peine de prendre et de
tuer. Irrités par le souvenir de leurs fatigues , heureux de tenir enfin ces
insaisissables Barbares qui leur avaient échappé tant de fois , ils furent sans
pitié et versèrent des Ilots de sang. Tacfarinas , soit que toute issue lui fût
fermée , soit qu'il ne voulût pas survivre à sa défaite, opposa longtemps aux
Romains une résistance désespérée. Ceux-ci, dont il était parfaitement connu,
le pressaient avec d'autant plus d'ardeur, qu'une grande récompense était pro-
mise à celui qui le livrerait mort ou vif. Son fils avait été fait prisonnier sous
ses yeux; ses amis, ses chefs les plus braves étaient tombés autour de lui.
Voyant enfin qu'il ne lui restait aucune chance de salut, il se jeta tète baissée
au milieu des rangs ennemis, où il trouva une mort honorable. Cette nouvelle
répandit la joie la plus vive parmi les colons , et fut reçue à Rome avec enthou-
siasme.
Délivrée de Tacfarinas , l'Afrique resta paisible pendant l'espace de dix-sept
ans. Dans cet intervalle, Tibère mourut et Caligula lui succéda. On sait que
la folie furieuse de ce nouveau tyran fitregretter aux Romains la cruauté froide
et hypocrite de son prédécesseur, que contenaient du moins l'intérêt et la
politique. Un des crimes de Caligula eut une assez grande influence sur les
destinées de l'Afrique. On vient de voir la part active qu'avait prise Ptolémée
à la défaite de Tacfarinas : Tibère l'en avait magnifiquement récompensé , et
l'avènement du nouvel empereur semblait devoir encore resserrer les liens
qui unissaient le roi de Mauritanie aux intérêts de Rome , la mère de ce der-
nier et la femme de Caligula étant toutes deux du sang de Marc-Antoine. Celte
parenté ne fut pourtant pas assez puissante pour protéger Ptolémée contre les
fureurs du tyran : soit que celui-ci eût d'abord l'intention de traiter ce prince
honorablement , soit qu'il eût déjà résolu sa mort , il l'engagea à venir à Rome,
et commença par lui montrer la plus vive amitié. La catastrophe qui suivit
cette réception est expliquée diversement par les historiens. Les uns disent
que les richesses étalées par le roi maure excitèrent la cupidité de l'empereur;
1 L'emplacement île ce lort a été reconnu par Sliaw, près de Bordj-el-IIamza , ville où les
deys d'Alger tenaient garnison.
ni DOMINATION ROMAINE.
les autres , qu'il fût jaloux de l'éclat de sa parure daus une circonstance
solennelle. Quel qu'en ait été le prétexte, à la suite d'un spectacle où Ptolé-
mée s'était montré vêtu d'une robe éclatante de pourpre , Caligula lança
contre lui un décret d'exil, et le fit assassiner par les gardes qu'il lui avait
donnés pour escorte. Bientôt après il prononça la confiscation de ses états ,
qu'il réunit à l'empire.
Ce double crime , consommé par un tyran en délire, excita dans la Mauri-
tanie une indignation générale. Ptolémée était plus faible que méchant : lors-
qu'il eut cessé de vivre , on oublia ses vices pour ne se rappeler que les vertus
de son père : d'ailleurs on n'en sentit que plus vivement le joug que la pru-
dence d'Auguste et de Tibère avait rendu si léger. Ces dispositions à la révolte
inspirèrent à un certain iEdémon , affranchi de Ptolémée, l'audacieux dessein
de succéder à son maître. Sous prétexte de le venger, il soulève les Maures,
recrute parmi eux une armée, et ravage une partie de la province romaine.
Mais Lucius Paulinus s'avance contre ce nouvel ennemi, le bat en plusieurs
rencontres , traverse en vainqueur toute la Mauritanie et franchit la double
barrière de l'Atlas. Cette marche triomphante au delà des Alpes africaines
fut regardée comme un exploit extraordinaire , car aucun général n'avait
encore porté ses armes aussi loin. Ce ne fut pas cependant Paulinus, mais
son successeur Hasidius Géta , qui eut l'honneur de terminer sous le règne
du faible Claude une guerre allumée par les fureurs de Caligula, et d'ajouter
un autre royaume à la vaste étendue des possessions romaines. L'Afrique
septentrionale était donc entièrement subjuguée, depuis la vallée du Nil
jusqu'au grand Océan. Pour assurer sa conquête, l'empereur partagea la
Mauritanie en deux grandes provinces : la première prit son nom de Tin-
gis , aujourd'hui Tanger, et s'appela Mauritanie Tingitane; c'est le Maroc;
la seconde fut nommée Mauritanie Césarienne , parce qu'elle avait pour
capitale Julia Caesarea , résidence des derniers rois numides (aujourd'hui
Cherchell ) : elle comprenait nos provinces actuelles d'Alger, Oran et Tit-
teri. Césarée de Mauritanie fut élevée par Claude au rang de colonie
romaine , l'an 43 de Jésus-Christ ; Tingis l'avait été longtemps auparavant par
Auguste.
La nouvelle de cet heureux événement, qui semblait garantir à tout jamais
la sécurité des établissements romains en Afrique, se répandit avec rapidité
dans les différentes parties de l'empire. Chacun eut hâte de le mettre à profit
et de venir recueillir sa part des richesses que la féconde terre d'/Xfriquc
prodiguait à tous ceux qui les lui demandaient par l'agricuiture ou par le
commerce. Une multitude d'émigrés volontaires y affluèrent de l'Italie, de
l'Espagne et des Gaules. Les villes de la côte, les établissements de l'inté-
rieur, s'accrurent et s'enrichirent par ces émigrations. Dans la Mauritanie,
Tingis surtout reçut de cette affluence d'étrangers une grande impulsion '■>
les historiens citent aussi Lixos , ville alors très-commerçante , située au delà
DOMINATION ROMAINE. 65
du détroit, sur L'océan Atlantique, mais qui n'a point laissé d'héritière de ses
richesses et de sou nom.
Les obstacles intérieurs qui à plusieurs reprises entravèrent la prospérité de
l'Afrique, avaient à peu près disparu; ses maux ne lui vinrent plus désormais
que de la métropole, c'est-à-dire de l'ambition et de la rapacité des gouverneurs
tpie Rome lui envoyait. Les impôts , déjà si lourds sous Caligula et Claude ,
devinrent accablants sous Néron. Il lit périr les six plus riches propriétaires de
l'Afrique pour confisquer leurs immenses possessions, et annexer ainsi au
domaine impérial les champs fertiles qui nourrissaient Rome. L'anarchie qui
succéda à la tyrannie de Néron faillit être plus fatale encore à l'Afrique. Sa
chute et sa mort laissaient l'empire sans maître. Le sénat songeait à rétablir
la république ; les armées voulaient un empereur, et chacune d'elles préten-
dait s'arroger le droit de le nommer ; de leur côté , les gouverneurs de pro-
vince, ne sentant plus le frein de l'autorité centrale , s'abandonnaient à tous
les caprices d'une ambition déréglée.
Dès les derniers temps du règne de ce monstre , l'Espagne et les Gaules
avaient vu leurs gouverneurs se révolter; l'Afrique suivit leur exemple. Le
propréteur Macer, qui en était le chef militaire , excité par une ancienne maî-
tresse de Néron, Crispinilla, leva des troupes pour son propre compte , et
commença par retenir dans le port de Carthage les bâtiments chargés de
porter à Rome le subside annuel qui assurait la subsistance de la multitude.
On ignore si Macer avait dessein de se frayer un chemin à l'empire, ou seu-
lement de se créer en Afrique une puissance indépendante. Quoi qu'il en
soit , au Heu de s'attacher le peuple en diminuant les impôts sous lesquels
on succombait, il les augmenta, et fit gémir toute la province sous une
tyrannie beaucoup plus dure que celle dont il avait annoncé vouloir la déli-
vrer. Un tel état de choses amena un soulèvement général, et Galba fut invité
à passer sur-le-champ en Afrique, s'il ne voulait voir la colonie lui échapper.
Le nom de Galba y était populaire ; il en avait été gouverneur, et s'était dis-
tingué par un grand amour de la discipline et de l'ordre. Les ressources de
Macer étant trop faibles pour exiger l'envoi d'une armée , Gabla se contenta
d'écrire à Trébonius , intendant de la province , de réprimer ces tentatives de
révolte. Celui-ci réunit quelques troupes, auxquelles se joignirent en foule les
habitants opprimés. La lutte ne fut pas longue, les soldats de Macer l'aban-
donnèrent ; et tous , colons ou indigènes, aidèrent également à sa ruine. Sa
mort ne coûta presque aucun effort au vainqueur. (An G8 de Jésus-Christ. )
L'année suivante , l'anarchie impériale recommença. Trois empereurs ,
Galba, Othon et Vitellius, se disputaient le monde : tous trois périrent de mort
violente ; un quatrième concurrent, l'heureux Yespasien, resta enfin maître
de cette pourpre tant de fois contestée. La possession de l'Afrique et de
l'Egypte, ces deux greniers de Rome, était toujours le point décisif de la ques-
tion. L'Afrique souffrit peu de ces sanglantes querelles, mais, de même qu'au
9
60 DOMINATION ROMAINE.
temps des discordes civiles de la république, les débris des partis vaincus vin-
rent tour à tour lui demander asile. Les partisans de Vitellius s'y réfu-
gièrent en grand nombre , et y tramèrent d'impuissants complots qui n'eurent
d'autre résultat que de coûter la vie au proconsul Pison. Ce gouverneur,
compromis par des démarches imprudentes , n'eut pas le courage d'aller
jusqu'à la révolte ouverte : il fut mis à mort par ordre de Vespasien. Cet
incident n'eut aucune influence sur la prospérité de l'Afrique , raffermie par
l'administration éclairée de l'empereur '.
Du règne de Vespasien à celui d'Adrien , entre lesquels parurent suc-
cessivement trois bons princes , Titus, Nerva et Trajan , et un seul mauvais ,
Domitien ( de l'an 70 jusqu'à l'an 117 de Jésus-Christ), aucun événement
important ne se passa en Afrique. Sous Adrien, une multitude de Juifs y
lurent transportés comme esclaves, ou bien y passèrent volontairement, après
la destruction définitive de leur patrie; ils y retrouvèrent un grand nombre
de leurs compatriotes que la ruine de Jérusalem , sous Titus, y avait jetés
un demi-siècle auparavant. Depuis longtemps la Judée entretenait un grand
commerce avec l'Afrique ; et , bien avant sa dispersion entière, des hommes
de cette race s'étaient établis à Cyrène et ailleurs. L'élément juif, favorisé
vraisemblablement par sa parenté avec une partie des populations primi-
tives , y acquit une grande influence ; le mosaïsme se propagea rapidement
parmi les indigènes , et s'y est maintenu jusqu'à nos jours malgré les nom-
breuses vicissitudes qu'a traversées ce pays.
Aucun prince n'avait encore montré pour la prospérité générale de l'empire
une activité aussi constante et aussi éclairée que le lit Adrien. Durant les vingt
et une années qu'il occupa le trône , il parcourut presque continuellement ses
vastes états , travaillant à la destruction des abus et à la bonne administration
de la justice. 11 visita l'Afrique la dixième année de son règne , l'an 129 de
J.-C, apporta de grandes améliorations au gouvernement de cette province ,
et s'acquit l'amour des populations par la sagesse de ses réformes. Un inci-
dent fortuit lui attira surtout les bénédictions de ces peuples superstitieux.
Privée de pluie depuis cinq ans, l'Afrique était pour ainsi dire devenue stérile :
1 Au commencement de ce règne, la seule Mauritanie césarienne comptait treize colonies
romaines, trois municipes libres; la Numidie et l'ancienne province romaine, ou Afrique pro-
prement dite (régences de Tunis et de Tripoli), en comptaient un bien plus grand nombre
encore. Les habitants de ces cités jouissaient des droits de citoyens romains : à la vérité, quel-
ques-uns de ces privilèges remontaient aux temps de la république, mais la politique impériale
les avait de plus en plus multipliés. Ainsi les forces de l'empire, au lieu d'être concentrées
dans une seule ville, se trouvaient disséminées dans les colonies : ces colonies étaient de deux
sortes, civiles et militaires; les premières sur la côte, les secondes dans l'intérieur. Elles étaient
habilement distribuées , de manière à pouvoir se porter secours en cas de danger; c'est ce qui
explique comment une seule légion suffisait à la garde d'une immense ligne de côtes. En état
de résister par elles-mêmes à un coup de main , ces colonies n'avaient besoin d'assistance que
dans le cas où, la révolte devenant générale, les Barbares attaquaient avec de grandes masses
et sur plusieurs points à la fois.
DOMINATION ROMAINE. 07
les récoltes nouvelles dépérissaient sur pied, les greniers étaient vides; une
famine générale la désolait. A l'arrivée de l'empereur, le ciel se chargea de
nuages, et la pluie tomba par torrents. Cet heureux hasard fut regardé comme
une protection des dieux, et l'on en lit honneur à la divinité de César.
Quelques mouvements insurrectionnels eurent lieu parmi les Maures sous
le gouvernement d'Adrien , mais (le si peu d'importance et de si courte durée,
que son successeur crut pouvoir diminuer le nombre des troupes d'occupation
et remettre l'autorité tout entière aux mains du magistrat civil. Cette réforme,
l'ondée sur le désir d'alléger les charges de la province , produisit un effet
contraire à celui qu'on en attendait : une révolte générale éclata dans la
Mauritanie; il fallut de nouveau mettre les garnisons au complet , et rétablir
l'autorité militaire. Jusque-là ces Barbares avaient borné leurs excursions aux
pays limitrophes à leurs montagnes ; mais, sous le règne de Marc-Aurèle, ils
franchirent le détroit malgré la vigilance de l'armée romaine , et, après avoir
ravagé les côtes d'Espagne, qu'ils trouvèrent sans défense , revinrent en Afri-
que chargés de butin. Cette expédition, sans importance quant à ses résultats
immédiats , semble être le prélude de cette longue suite de pirateries qui
pendant plusieurs siècles épouvantèrent l'Europe.
Sous les règnes rapides de Commode , de Pertinax , de Didius Julianus , de
Septime Sévère, de Caracalla et Géta, de Macrin, d'Héliogabaleet d'Alexandre
Sévère , l'Afrique est paisible , car on ne peut compter comme un événement
de quelque importance la révolte de Furius Celsus, qui, sous le dernier de
ces empereurs , prit le titre de roi d'Afrique et fut tué après sept jours de
royauté. Ces divers règnes occupent un espace de cinquante-cinq ans (de
180à235deJ.-C).
De toutes les provinces du monde romain , celle d'Afrique était peut-être la
seule qui n'eût pas vu sortir de son sein un prétendant à l'empire, circon-
stance qui s'explique par la faiblesse du corps d'armée qui l'occupait*. Une
seule légion ne pouvait songer à suivre l'exemple des grandes armées d'illyrie,
de Gaule ou de Syrie, pour le choix des empereurs. Elle acceptait ses maîtres
et ne les faisait point. Cette obéissance était sans doute forcée , mais du moins
la guerre civile ne pénétrait que rarement dans cette province et n'aug-
mentait pas par ses fureurs les maux qu'entraînent les brusques changements
de règne.
L'avènement du féroce Maximin vint mettre un terme à cette passagère
tranquillité. Digne ministre de ce tyran , qui faisait des amendes et des con-
fiscations une des principales branches du revenu impérial , l'intendant d'Afri-
que avait porté contre quelques jeunes gens des plus riches familles de la
1 Septime Sévère, qui régna île 193 à 211 de J.-C, était né en Afrique; mais son élévation au
Irone impérial fut l'ouvrage des légions qu'il commandait en Illyrie. Elles le soutinrent avec
succès contre les efforts de ses compéiitcnrs.
G8 DOMINATION ROMAINE.
province, une sentence qui les dépouillait de la plus grande partie de leurs
biens : ils résolurent de prévenir leur ruine ou de la rendre complète. Trois
jours seulement leur étaient accordés pour se soumettre ; ils profilent de ce
délai pour rassembler une multitude d'esclaves armés, tous disposés à leur
obéir aveuglément , puis, avec des armes cachées sous leurs robes, ils se pré-
sentent à l'audience de l'intendant et le poignardent sur son tribunal. De
là , suivis d'une troupe tumultueuse , ils se portent sur Thysdrus , petite ville
située dans le fertile territoire de Bysacium , à cent cinquante milles au sud
de Carthage. Maîtres de cette place , qui leur ouvre ses portes , ils y arborent
l'étendard de la révolte. Cependant ils n'ont point de chef encore, leurs espé-
rances se fondent sur l'horreur générale qu'inspire Maximin; il faut donc
lui opposer un compétiteur qui se soit déjà concilié l'estime des populations ,
et dont l'autorité morale donne à leur rébellion la consistance qui lui manque.
Gordien , alors proconsul d'Afrique , est l'homme qu'ils choisissent.
Gordien appartenait à l'une des familles les plus illustres du sénat romain.
Il descendait des Gracques par son père, et, par sa mère, de l'empereur
Trajan. Son caractère noble et généreux le rendait digne de cette glorieuse
origine. Agé de quatre-vingts ans lorsqu'on lui offrit la pourpre impériale ,
il la refusa longtemps , et ne l'accepta enfin que par une sorte de violence.
Son fils lui fut associé , et tous deux furent reconnus par le sénat.
L'Afrique donnait donc à son tour un empereur à l'Italie ; mais ce ne fut
qu'une souveraineté éphémère. Tandis que les statues de Maximin étaient
abattues sur les places publiques de Home et remplacées parcelles des deux
Gordiens , Capellanius , gouverneur de la Mauritanie et partisan de Maximin ,
levait une armée considérable pour combattre les nouveaux empereurs. Ceux-
ci , entourés d'amis dévoués , mais sans expérience dans le métier des armes ,
s'avancèrent contre lui. Le jeune Gordien , après avoir déployé un grand cou-
rage, périt glorieusement sur le champ de bataille ; son vieux père se donna la
mort en apprenant cette triste nouvelle '. Hors d'état de se défendre, Carthage
ouvrit ses portes sans tirer aucun fruit de sa prompte soumission. Le féroce
Capellanius mit à mort tous les partisans des Gordiens, pilla les édifices publics
et les maisons des particuliers , car il savait que le plus sûr moyen de plaire à
son maître était de paraître devant lui les mains pleines d'or et teintes
de sang.
Cependant le sénat poursuivit la guerre contre le tyran , et lui opposa à la
fois trois empereurs: Maxime, Balbin et le troisième Gordien , petit-fils du
vieux Gordien. Abandonné de ses gardes , Maximin fut massacré sous sa tente
par un parti de prétoriens ; Maxime et Balbin le suivirent de près : ils périrent
de la main des troupes, qui méprisaient des chefs nommés par le sénat et dont
l'élévation n'était pas leur ouvrage. Ainsi , en peu de mois, le glaive avait
' Leur rè^ne n'avait dure que lienle-sis jours.
DOMINATION ROMAINE. 69
tranché les jours de six princes. La pourpre resta au troisième Gordien , qui
bientôt tomba sous les coups de l'Arabe Philippe et fut remplacé sur le trône
par son assassin.
Aux guerres civiles l'empire voit bientôt succéder de grands revers au
dehors, revers qu'ont préparés les affreux désordres de l'intérieur. L'empe-
reur Decius périt sur les bords du Danube, vaincu par les barbares du nord
(:>.")! deJ.-C. ); l'empereur Valérien tombe vivant au pouvoir du roi de
l'erse (260). L'empire se déchire par lambeaux ; les gouverneurs de provinces
se révoltent ; le propréteur des Gaules , Posthumus , arrache la Gaule ,
l'Espagne et la Bretagne au tils de Valérien ; enfin les hordes teutoniques
pénètrent de tous côtés jusqu'au sein du monde romain !
L'Afrique elle-même ressentit le contre-coup de ces catastrophes : des bandes
errantes de Franks, après avoir exercé de terribles ravages en Gaule, fran-
chissent les Pyrénées, se jettent sur la province tarragonaisc (Catalogne,
Valence ), pillent et renversent un grand nombre de villes ; puis, s'emparant
des navires qu'ils trouvent dans les ports , ils envahissent la Mauritanie , et
saccagent pendant douze ans les côtes d'Afrique et d'Espagne sans rencontrer
le moindre obstacle.
Quelques années plus tard (297), les Africains semblent se réveiller à l'appel
des barbares étrangers : à l'est et à l'ouest, un double mouvement insurrec-
tionnel s'opère simultanément. Tandis que Julianus se fait proclamer empe-
reur à Garthage, les tribus qui habitent la partie centrale et montagneuse de
l'Algérie actuelle se déclarent indépendantes. Cette double tentative parut
tellement grave à Maximien Galère , l'héritier présomptif du trône impérial ,
qu'il crut devoir venir en personne la réprimer. Les partisans de Julianus
n'essayèrent pas de lutter contre les troupes de Maximien , et l'usurpateur,
promptement abandonné, se donna la mort. Les tribus insurgées, favorisées
par la nature du terrain qu'elles occupaient, opposèrent au contraire une
vigoureuse résistance , et Maximien ne parvint à les vaincre qu'après plusieurs
engagements sérieux. Ensuite , pour éviter de nouveaux troubles , il les trans-
planta dans différentes parties du territoire. A la suite de cette expédition
l'ancienne province proconsulaire fut scindée en deux parts : l'une prit le nom
de Bysacène , l'autre garda celui de proconsulaire ou d'Afrique proprement
dite. La Numidie, assimilée à la Bysacène, fut gouvernée, comme elle, par un
consulaire, et prit le deuxième rang après la province d'Afrique. La Mauri-
tanie césarienne fut partagée en deux provinces sous la direction d'un prœses:
l'une retint le nom de Césarienne et eut pour capitale Césarée ( Cherchell ),
l'autre emprunta à son chef-lieu, Sitifis (Setif), le nom de Sitifienne. La partie
comprise entre les deux Syrtes conserva la dénomination de ïripolitaine et fut
également placée sous la direction d'un prœses ; sa capitale était iEa (Tripoli).
Quant à la Mauritanie tingitane , nommée ainsi de Tingis (Tanger), sa capi-
tale, elle était annexée à l'Espagne , dont elle formait la septième province.
70
DOMINATION ROMAINE.
Quoique déterminée par une connaissance plus intime de la situation du
pays et du caractère des habitants, cette nouvelle organisation ne devait pas y
maintenir longtemps la tranquillité. Une cause puissante de trouble et de dis-
corde va désormais soulever l'Afrique. L'importance des événements politiques
et militaires disparaîtra bientôt sous l'intérêt immense qu'excite la révolution
religieuse qui s'accomplit dans le monde entier. L'ère du christianisme a com-
mencé; le Jupiter romain, qui avait chassé des temples africains le Moloch
sanglant de Carthage, chancelé à son tour sur son piédestal. Les symboles
usés et les ivresses sensuelles du polythéisme vont disparaître devant une foi
plus haute et plus pure. Saint Cyprien , Tertullien , Lactance, saint Augustin,
seront les propagateurs irrésistibles de cette religion nouvelle.
yk\J
CHAPITRE V.
DOMINATION ROMAINE
I,ES EMPEREURS. (231-459 DE J.-C. ) — DÉCADENCE DE L'EMPIRE.
Introduction du christianisme en Afrique.— Persécutions. — Martyre de saint Cyprien.
— Les manichéens. — Les circoncellions. — L'Afrique pusse sous lu domination des
empereurs d'Occident. — Le comte Romanus; ses liuisons avec les tribus du désert.
— Insurrection du Maure Firmus. — Théodose le combat et le défait. — Le
gouvernement de l'Afrique conlié à Gildon. — Il se déclare indépendant. — Slilicon
le réduit — Naissance de saint Augustin. — Révoltes incessantes de l'Afrique.—
Aétius. — Le comte Bonifuce livre l'Afrique aux Vandales.
mer la fougue
Introduit dans l'Afrique civilisée, qui
par ses mœurs licencieuses semblait
mal préparée à recevoir ses sévères
doctrines , le christianisme ne com-
mença à y faire de notables progrés
qu a la fin du 11e siècle. Vers cette
époque, le célèbre Tertullien jetait
déjà sur les églises naissantes de cette
contrée un grand éclat. Les bornes
de ce livre ne permettent pas d'ex-
poser ici la vie et les œuvres de ce
prêtre de Carthage que M. de Cha-
teaubriand appelle un Bossuet afri-
cain et barbare, comme pour expri-
niéridionale et la puissance incorrecte de l'impétueux génie qui
72 DOMINATION ROMAINE.
mit à combattre la chair et le monde autant de violence et de passion que les
hommes de son temps en employaient à poursuivre les jouissances des sens. En
effet, beaucoup d'àmes élevées, entraînées par le dégoût de la corruption qui
régnait alors, embrassèrent les principes de la religion nouvelle. A l'époque où
Tertullien florissait , l'église d'Afrique se faisait déjà remarquer par sa pureté
et sa constance dans la foi ; éprouvée comme les autres par les persécutions ,
elle renaissait toujours plus brillante et plus nombreuse. L'histoire a conservé
les noms ' de ceux qui les premiers versèrent leur sang pour la confession du
nom du Christ, indiquant le chemin du martyre à Perpétue et à Félicité qui s'y
engagèrent plus tard avec non moins de résignation. Tel était alors le progrés
de cet enthousiasme, que la cruauté des gouverneurs romains fut vaincue par
la foule des victimes. « Que ferez-vous, disait Tertullien, de tant de milliers
« d'hommes, de femmes de tout âge, de tout rang, qui présentent leurs bras à
« vos chaînes? De combien de feux , de combien de glaives n'aurez-vous pas
« besoin ? Décimerez-vous Carthage? » Sous cette puissante influence , toute
la province d'Afrique se couvrit d'églises, d'évèchés. Le nombre des chrétiens
s'accroissait dans les époques de tolérance , le zèle et la foi s'exaltaient dans
les jours de persécution ; alternative qui favorisait doublement l'essor du culte
nouveau.
Au temps de saint Cyprien , vers le milieu du nr siècle , l'église d'Afrique
comptait plus de deux cents évoques, qui présidaient dans toutes les villes la
société chrétienne chaque jour plus nombreuse. L'empereur Dèce voulut arrê-
ter ce progrès par de sanglantes persécutions; il ne fit qu'en déplacer la source :
les cavernes , les sables brûlants , les solitudes les plus affreuses se peuplèrent
de chrétiens qui fuyaient la cruauté des bourreaux. Les seules mines de
la Numidie renfermaient neuf évoques et un nombre infini de prêtres et de
fidèles. L'infatigable Cyprien , que l'on peut à bon droit considérer comme
l'organisateur de l'église d'Afrique, les soutenait par ses exhortations, les
louait de leur persévérance, les consolait dans leurs afflictions; puis il retour-
nait dans les villes prodiguer les mêmes encouragements à ceux qui se
trouvaient plus immédiatement exposés aux coups des persécuteurs. Arrêté
par les soldats romains dans une de ces saintes pérégrinations , il fut
amené devant le tribunal du proconsul. Là il reçut l'ordre de sacrifier
aux dieux; sur son refus, sa sentence de mort fut aussitôt prononcée. Elle
portait « que Thascius Cyprianus serait immédiatement décapité , comme
« ennemi des dieux et de Rome , et comme chef d'une association criminelle
« qu'il avait entraînée dans une résistance sacrilège aux lois des très-sacrés
u empereurs Valérien etGallien. » (An 258 de J.-C.) Le supplice de l'illustre
évèquc de Carthage ne fit que redoubler l'énergie du mouvement chrétien ,
contre lequel vinrent se briser tous les efforts de Dioclétien et de Maxence.
1 Narzal , Spérat . Cithin , Seconde et Vesline.
DOMINATION ROMAINE. TA
Cotte religion, qui entraînait à sa suite tant de persécutions et de martyres,
agissait puissamment aussi sur l'esprit de ces peuples enthousiastes et avides
d'émotion. Mais par malheur les querelles et les dissidences suivaient la
lumière nouvelle. « Nulle part, dit l'éloquent appréciateur de saint Augustin ',
les disputes sur le dogme, ou même sur quelques points de discipline, ne lurent
aussi sanglantes qu'en Afrique. La principale secte fut celle des donatistes,
espèce de rigoristes et de mystiques sanguinaires, dont les maximes et les fureurs
offrent plus d'un rapport avec celles des anabaptistes et des indépendants. »
D'autres sectes, étrangères au christianisme, cl purement orientales, agi-
taient encore les turbulentes imaginations des habitants de l'Afrique. Nulle
part, la secte des manichéens, qui, partie des confins de la Perse, s'était
répandue presque partout sur les pas du christianisme, n'avait plus de parti-
sans et de plus habiles missionnaires. Elle adoptait en partie les dogmes du
culte chrétien, contrefaisait sa hiérarchie ; et il n'était pas rare de trouver môme
dans les petites villes de la province d'Afrique un évoque catholique, un évoque
donatiste , et un évoque manichéen , animant chacun ses sectateurs , se dis-
putant la foi des peuples, distribuant des livres et des symboles.
« Les manichéens n'étaient que des mystiques et des illuminés ; ils s'abste-
naient, dans leur diète pythagoricienne, de toutes les choses qui avaient eu vie.
La plupart de leurs rêveries étaient innocentes ; et , quoique frappés par de
cruels édits sous Théodosc et ses fils, on ne voit pas qu'ils aient usé de repré-
sailles. Mais les donatistes, plus nombreux et d'humeur plus violente, ensan-
glantèrent souvent l'Afrique. Comme presque toutes les sectes, ils renfermaient
deux partis : les modérés et les furieux ; les premiers , qui se composaient
de quelques prêtres ou de riches citoyens des villes, soutenaient des discussions,
écrivaient des livres , et tâchaient d'éluder les édits impériaux qui leur inter-
disaient le droit de tester et leur infligeaient la peine de l'amende et du ban-
nissement. Les autres , que l'on nommait circoncellions , presque tous paysans
et patres des villages de Mauritanie et de Numidie , n'avaient qu'un fanatisme
farouche, entretenu par les discours de quelques prêtres plus féroces que leurs
ignorants sectateurs. A certaines époques, ils abandonnaient par troupes leurs
demeures , erraient dans les campagnes , dévastaient les propriétés de la secte
dominante , et quelquefois massacraient les prêtres catholiques qui tombaient
dans leurs mains. Ils se croyaient alors visités par l'esprit divin , et prenaient
leurs meurtres pour des holocaustes agréables à Dieu.
« La rigueur des lois et même la cruauté des soldats romains ne pouvaient
rien sur ces hommes ; on les tuait sans les émouvoir. Ils se vantaient du
nombre de leurs saints. Souvent, parmi eux, des hommes et même des
femmes , se donnaient la mort par le fer, ou se jetaient volontairement dans
des précipices , comme pour devancer le martyre. »
1 Villemain , Les Orateurs sacrés.
10
1k DOMINATION ROMAINE.
Tandis que ces troubles religieux bouleversaient l'Afrique, les fils du grand
Constantin , poussés par l'ambition les uns contre les autres , s'étaient détruits
mutuellement. Julien, son neveu , si connu sous le nom de Julien V Apostat ,
réunit pour un moment et sut porter avec gloire tout le fardeau du monde
romain. Après sa mort et celle de Jovien son successeur, Valentinien , appelé
au trône par l'armée, s'associa son frère Valons. Ces deux princes se partagè-
rent l'empire : l'un régna en Occident et l'autre en Orient, division fatale qui
activa la cbute de la puissance romaine.
Dans ce partage (365 de Jésus-Christ), Valentinien, à qui était échu l'Occi-
dent', fixa sa résidence à Milan. De là il commandait à lTllyrie, à l'Italie , à
l'Espagne, à la Gaule, à la Bretagne et à l'Afrique. Sous son règne, ces vastes
provinces éprouvèrent d'effroyables calamités : les Germains envahirent la Gaule;
les peuples du nord infestèrent l'Océan de leurs pirateries ; les Pietés et les
Calédoniens se soulevèrent en Bretagne ; l'Italie fut inondée de sang et ravagée
par ses propres chefs, sous les yeux même de l'empereur. L'Afrique fut peut-
être plus malheureuse encore : le comte Romanus, son gouverneur, se ligua
secrètement avec les tribus du désert contre les provinces que son devoir était
de protéger.
Trois villes , Oca , Leptis et Sabrata, formaient alors, sous le nom de district
de Tripoli , une confédération riche et puissante. Un vaste territoire , des
campagnes fertiles , un commerce très-étendu, tels étaient les résultats de la
demi-liberté dont elles jouissaient sous la protection des gouverneurs romains.
Il y avait là de quoi tenter les pillards de la Gétulie. Assurés de l'impunité par
la connivence du comte Romanus, ils parurent tout à coup en armes sous les
murs de ces florissantes cités , surprirent et massacrèrent un grand nombre
' A cette époque, les possessions romaines en Afrique s'étendaient depuis Alexandrie jusqu'au
cap Blanc; mais il s'en fallait de beaucoup que toutes les parties de ce vaste domaine eussent
accepté avec la même soumission le patronage de la métropole. Ahisi, tandis que les provinces
de l'est recevaient en échange de leur docilité la paix, les arts et la richesse, la Mauritanie,
protégée par ses montagnes, garde durant trois siècles une attitude farouche, toujours prête à
courir aux armes pour repousser un joug qu'elle déteste. L'insurrection, lorsqu'elle éclate, y
déploie cet acharnement profond et indomptable que lui communique l'esprit national. A Césarée
(Cherchell) il avait fallu, pour proléger la ville contre les ravages des Maures, couronner d'une
muraille continue les hauteurs qui la dominent.
La civilisation apportée par les vainqueurs ne jeta donc de fortes racines en Afrique que dans
les villes du littoral et dans quelques localités de l'intérieur. Carlhage seule était devenue une
ville toute romaine qui, par sa magnificence et ses richesses, rivalisait avec Antioche et Alexan-
drie. Conservant, sous l'autorité proconsulaire, des libertés municipales, un sénat, ou conseil
public, révéré dans toute la province, elle déploya le génie commercial qui caractérisait l'antique
colonie phénicienne. Son port, ses quais, ses édilices, faisaient l'admiration des étrangers. La
nouvelle Carlhage ne négligeait pas les lettres : elle avait des écoles nombreuses et célèbres où
l'on enseignait l'éloquence et la philosophie; on s'y pressait en foule sur les places publiques
pour entendre un sophiste, un rhéteur célèbre : l'ingénieux Apulée dissertait devant le peuple
sur les fables et la littérature des Grecs, et briguait les applaudissements d'une ville si studieuse
et si savante. Ces imaginations africaines se passionnaient pour les arts avec une étonnante
ardeur et un enthousiasme moins éclairé mais aussi vif que celui des peuples de la Grèce. Car-
DOMINATION ROMAINE. 75
de leurs habitants. Les citoyens consternés implorèrent le secours du com-
plice secret de leurs ennemis. Celui-ci ne refusa point ouvertement son assi-
stance, mais le prix auquel il la mit équivalait à un relus : il exigeait quatre
mille chameaux et une somme d'argent exorbitante. Les Tripolitains en appe-
lèrent au tribunal de l'empereur. Trompé par de faux rapports, Valentinien
regarda leurs plaintes comme calomnieuses , et y répondit par un décret de
proscription. Cinq des principaux citoyens furent exécutés à Utique; deux
autres eurent la langue arrachée. Le comte Homanus conserva son comman-
dement.
L'Afrique entière vit avec une profonde indignation cette aveugle cruauté ;
et le rapide déclin de la puissance romaine relevant le courage des Maures, ils
s'insurgèrent sous la conduite de Firmus, un de leurs principaux chefs. Ce
Firmus n'était point un chef sorti du désert , mais un de ces princes tribu-
taires auxquels obéissaient les populations agricoles et à demi civilisées éta-
blies dans la zone intermédiaire entre les colonies romaines et les tribus
nomades. Son ambition effrénée, son esprit rusé et fécond en stratagèmes ,
sa vie et sa mort enfin , en firent comme un reflet lointain et une pûle image
de Jugurtha. Ses premiers efforts , dirigés contre un gouverneur méprisé et
haï, furent partout couronnés de succès. Après avoir battu Romanus en plu-
sieurs rencontres, il assiégea l'importante ville de Césarée (Cherchell), la
prit , et la livra aux flammes. La terreur de ses armes se mêlant alors , dans
l'esprit des peuples , au désir de recouvrer leur indépendance , la Numidie et
la Mauritanie se rangèrent sous ses ordres. Déjà il se croyait maître de l'Afrique
entière , et semblait hésiter seulement entre le diadème d'un roi maure et la
pourpre d'un empereur romain.
lli.ige, qu'on appelait la Muse d'Afrique, avait, des théâtres sur lesquels on représentait les plus
beaux ouvrages dramatiques de l'ancienne Rome, et les meilleures imitations de la tragédie
grecque. Les comédies que l'A fricainTérence, esclave en Italie, avait fait admirer de ses maîtres,
étaient applaudies dans sa patrie , devenue romaine par la langue et les mœurs.
La carte de l'ancienne Afrique nous montre les provinces de l'est couvertes d'un réseau de
routes qui les sillonnent dans tous les sens. Sétif , Cirlha , Lambèse *, Hippône , Théonte , Car-
tilage, étaient autant de riches carrefours où les communications venaient se croiser. Dix routes
passaient à Sétif, six à Cirtha, cinq à Lambèse, six à Hippône, sept à Théonte. Du milieu de
Carthage partaient six faisceaux qui, au sortir de ses murs, se ramiliaient dans toutes les direc-
tions. Maisces roules et les stations militaires disséminées dans toute la contrée, étaient impuis-
santes pour contenir le vif sentiment de réaction que nourrissaient les indigènes contre la civi-
lisation étrangère. On ne domptait les tribus que par la force; on transplantait ensuite les vaincus
dans des lieux éloignés ; mais, à la première occasion favorable, ils quittaient le lieu de leur
exil , et, animés par la soif de la vengeance, rentraient dans leurs vallées ou dans leurs mon-
tagnes après avoir massacré tout ce qui s'opposait à leur passage. « Ainsi, à toutes les époques,
« comme le dit fort judicieusement M. le général Duvivier, l'occupation romaine fut précaire.
« Elle ne parut assurée que lorsque les rois esclaves (reges inservientes) commandèrent aux
« populations indigènes et les courbèrent sous l'obéissance de l'étranger. »
* La ville de Lambèse (Algérie), située non loin de Sétif, fut détruite au VIe siècle par les Maurusiens.
Théonte appartenait à la Bysacène ( régence de Tunis).
76 DOMINATION ROMAINE.
Valentinien comprit la grandeur du péril et fit passer en Afrique le célèbre
Théodose, qui devait être la tige d'une dynastie impériale. Ce général venait
de soumettre la Grande-Bretagne ; il fut choisi pour pacifier l'Afrique. Une
Hotte, rassemblée à la hâte, le transporta de l'embouchure du Rhône sur
cette côte, où il débarqua près d'Igilgilis , aujourd'hui Djidjelli (Algérie).
Il n'était suivi que d'un petit nombre de vétérans, mais sa réputation valait
une armée. Ayant recours aux ruses ordinaires des Maures, Firmus offrit de
déposer les armes et de se soumettre. Théodose accueillit ces propositions de
paix, mais sans suspendre un seul instant ses opérations militaires. L'événe-
ment justifia la sagesse de cette précaution. En effet, au moment même où
Firmus promettait de congédier ses troupes et d'envoyer des otages , deux de
ses frères, Mascizel et Mazuca, chacun à la tète d'un corps considérable,
s'avançaient pour le soutenir.
Théodose ne leur en laissa pas le temps , et marcha d'abord contre Masci-
zel. Les Maures acceptèrent le combat et soutinrent même avec fermeté le
premier choc des troupes romaines; mais ils finirent par être rompus; leur
avant-garde fut taillée en pièces, et le reste s'enfuit en désordre. Théodose
poursuivit ses avantages avec vigueur, se préparant à pénétrer plus avant dans
le pays. Tout à coup il apprend que les Maures de Mascizel , ralliés par leur
chef, reviennent sur leurs pas; il les prévient, les attaque avec impétuosité,
et les met une seconde fois en pleine déroute. Effrayé de ce double échec ,
Firmus sollicita un sauf-conduit; dès qu'il l'eut obtenu , il se rendit au camp
romain , et , se prosternant aux pieds du vainqueur, demanda humblement la
paix. Théodose y consentit , mais en exigeant des garanties plus solides que
ces vaines manifestations de repentir. Il mit pour condition : « que Firmus
fournirait des vivres à l'armée, laisserait quelques-uns de ses parents en otage,
et mettrait en liberté tous les prisonniers faits par lui depuis l'origine des
troubles; qu'il restituerait les enseignes romaines et tout ce qu'il avait pris sur
les sujets de l'empire ; enfin , qu'il licencierait ses troupes : après quoi il ren-
trerait en grâce auprès de l'empereur. » Firmus parut accepter son pardon
avec reconnaissance ; pressé par les circonstances et ne pouvant reculer, il
remplit en deux jours presque tous ses engagements. Mais , tandis qu'il four-
nissait des vivres à ses ennemis et leur livrait des otages , il répandait l'or
dans le camp romain pour exciter les soldats à la révolte , et envoyait au loin
des émissaires afin de mettre dans ses intérêts les chefs les plus puissants de
la contrée et les tribus indépendantes du désert.
La prudence de Théodose déjoua les ruses de l'astucieux Africain. A Césarée,
où il s'était rendu pour en relever les murailles, il apprit ces sourdes menées ,
dont quelques-unes déjà avaient réussi. En effet, un corps d'archers s'était
laissé séduire, et un tribun militaire avait eu l'insolence de poser son collier
sur la tête du rebelle, en guise de diadème. Le premier soin du général fut
de punir les traîtres : il marche contre eux, les surprend et les livre à la ven-
DOMINATION ROMAINE. 77
geance de ses troupes irritées. Le tribun fut mis à mort après avoir eu le poing
coupé ; les officiers eurent la tête tranchée ; les soldats périrent presque tous
de la main de leurs camarades. Après cel acte d'une utile sévérité, Théodose
se porta contre une forteresse où les Maures s'étaient enfermés ; il la prit
d'assaut, passa la garnison au (il de l'épée, et rasa les murailles jusqu'aux
fondements. Se dirigeant ensuite vers la Tingitane (Tanger), que menaçait
l'ànUque tribu des Maziques , il attaqua ces barbares sans leur laisser le temps
de se reconnaître, et les réduisit à implorer sa clémence.
La victoire accompagnait partout les armes romaines, et cependant il sem-
blait que, loin de décourager les Maures, ces échecs réitérées ne tissent
qu'exciter leur ardeur guerrière. Presque toutes leurs tribus prirent les armes
et environnèrent Théodose , entraîné trop loin par la chaleur de la poursuite.
Pressé par une multitude innombrable , et n'ayant sous la main que trois
mille cinq cents chevaux et un faible corps d'infanterie, sa position était
très-critique. 11 se décida à la retraite, qu'il lit avec calme et sang-froid, choi-
sissant habilement les postes les plus avantageux, pour contenir la fougue
indisciplinée des assaillants. Un jour cependant il faillit avoir sa retraite cou-
pée ; tous les passages étaient fermés, et , pour les franchir, il se voyait près
d'être réduit à combattre malgré lui , lorsqu'un incident inattendu le sauva.
Les Maziques vaincus s'étaient engagés à fournir un contingent de troupes ,
et le lui envoyaient sous la conduite de quelques escadrons romains. Ce ren-
fort , aperçu au loin par les coureurs maures, fut pris pour une armée entière
qui venait dégager Théodose ; aussitôt l'alarme se répand parmi les barbares.
Mettant à profit cette terreur panique, il franchit les défilés, et ramène sa
petite armée sous les murs de Tavès , où il prend une bonne position. De là ,
il travaille à désunir ses ennemis , promettant aux uns des capitulations ho-
norables, aux autres des récompenses pécuniaires, s'ils lui livrent le rebelle.
Cette politique habile eut tout le succès qu'il en espérait. La plupart des
partisans de Firmus l'abandonnèrent ; lui-même, craignant d'être livré
par le petit nombre de ceux qui l'entouraient encore, les quitta pendant la
nuit et s'enfuit presque seul dans les montagnes. Privés de leur chef, les
Maures se débandèrent.
De même que celles de Jugurtha et de Tacfarinas, celte guerre peut servir
d'exemple à nos généraux en Afrique. Tant que le chef ennemi subsiste , le
succès n'est point assuré : même vaincu, il sert encore de point de ralliement
à toutes ces populations habituellement divisées; la vague nationalité afri-
caine se concentre et se personnifie momentanément dans un seul homme.
C'est donc lui surtout qu'il faut atteindre. Théodose l'avait compris. Au milieu
des innombrables vallées du mont Atlas , il lui avait été impossible d'empêcher
la fuite de Firmus, mais il le poursuivit sans relâche, et ne s'arrêta point que
sa mort n'eût terminé la guerre.
Firmus, Mazuca son frère, et plusieurs de leurs principaux adhérents,
78 DOMINATION ROMAINE.
s'étaient réfugiés chez le roi des Isafliens ', comme jadis Jugurtha chez Roc-
chus , et avaient obtenu de lui aide et protection. Depuis longtemps ces peu-
ples sauvages, habitant le pays des Palmiers, sur les confins du grand désert ,
avaient oublié la majesté du nom romain. Théodose voulut leur apprendre de
nouveau à le respecter et à le craindre. Il marcha contre eux, et les somma de
lui livrer le chef rebelle et ses partisans. Sur leur refus, il pénétra plus avant
et les dispersa dans une première rencontre : Mazuca fut blessé à mort , et
Firmus perdit le peu de soldats qui lui restaient.
Cependant le chef des Isafliens , Igmazen, s'avançait à la tête de vingt mille
combattants. Dès qu'il aperçut Théodose , il courut à sa rencontre avec une
faible escorte. « D'où es-tu, et que viens-tu faire ici? » lui dit-il arrogam-
ment. — «Je suis, répondit le comte, je suis le général de Valentinicn,
monarque de l'univers ; il m'envoie ici pour poursuivre et punir un brigand
sans ressource. Remets-le à l'instant entre mes mains, et sois assuré que si
tu n'obéis au commandement de mon invincible souverain, toi et ton peuple
vous disparaîtrez de la terre. » Ces paroles n'intimidèrent pas le chef barbare,
qui ne tarda pas à reparaître à la tète de ses vingt mille hommes rangés en
bataille. Derrière cette masse confuse se cachait un corps de réserve et une
grosse troupe de cavalerie auxiliaire , chargée de se détacher successivement
par pelotons afin d'envelopper la petite armée de Théodose. Les Romains
soutinrent pendant tout le jour ce combat inégal, sans se laisser entamer.
Vers le soir, comme les Barbares redoublaient d'efforts , Firmus se montra
aux deux armées sur une hauteur voisine. Vêtu d'une riche robe de pourpre ,
et assez près du lieu du combat pour que sa voix pût être entendue des deux
partis, il criait aux soldats de Théodose : « Livrez votre général au roi Igma-
« zen , sinon point de quartier pour vous ; vous allez être entourés de toutes
« parts et écrasés ! » La présence de Firmus jeta quelque trouble dans l'armée
romaine déjà épuisée par la fatigue; heureusement la nuit survenant mit fin
au combat , et elle put opérer sa retraite.
Théodose ne tarda pas à prendre sa revanche. Renforcé de quelques déta-
chements tirés des garnisons , il contraignit les Barbares à diviser leurs forces
et leur fit éprouver des pertes successives. Effrayé de ses revers, lassé d'une
lutte dans laquelle il exposait sa couronne et sa vie pour soutenir les intérêts
d'un chef étranger, Igmazen demanda secrètement la paix , et promit de livrer
Firmus aussitôt que les tribus qui lui obéissaient sentiraient plus vivement
encore les maux de la guerre. Théodose hâTa ce moment en ne laissant échap-
per aucune occasion de fatiguer, de décourager les Isafliens ; il brûlait leurs
habitations et ne cessait de ravager leur territoire. Firmus, s'apercevant avec
effroi du refroidissement de ses alliés , tenta de s'enfuir de nouveau dans les
montagnes; mais Igmazen le prévint et le fit arrêter. Pour éviter la honte de
1 Les Isifliens occupaient les montagnes siluées au sud de Titlerie.
DOMINATION ROMAINE. 70
servir au triomphe des Romains, le Maure rebelle s'étrangla pendant la nuit.
[gmazen lit jeter son cadavre sur un chameau, et l'envoya à Théodose qui,
après l'avoir l'ait reconnaître par quelques prisonniers, et certain que la guerre
était enfin terminée, reprit avec ses troupes victorieuses le chemin de Sitisif
( Sétif ). Partout sur son passage, de joyeuses acclamations le récompensèrent
du service qu'il venait de rendre à ces malheureuses provinces, ruinées tantôt
par l'avarice des gouverneurs , tantôt par la cruauté des rebelles. L'issue de
cette guerre avait prouvé que jamais les indigènes ne parviendraient à ren-
verser seuls la domination romaine.
Romanus avait failli l'aire perdre l'Afrique aux Romains ; Théodosc la leur
rendit. La manière dont la cour impériale récompensa l'un et punit l'autre ,
caractérise le gouvernement de cette déplorable époque. En arrivant en Afri-
que, Théodose avait suspendu de ses fonctions le comte Komanus, qui, placé,
jusqu'à la fin de la guerre, sous une garde sûre, fut néanmoins traité avec dé-
férence. On avait les preuves les plus incontestables de ses crimes, et chacun
attendait avec impatience qu'on le livrât à la sévérité de la justice. Mais la pro-
tection des courtisans l'enhardit à récuser ses juges légitimes , à solliciter des
délais répétés , qui lui donnèrent le temps de suborner une foule de faux
témoins, et de couvrir ses anciens crimes par des crimes nouveaux. Pendant
que les lois se taisaient ainsi devant l'intrigue et l'imposture, on faisait tomber
à Carthage la tête du libérateur de la Bretagne et de l'Afrique , sur l'unique
motif que ses services le rendaient trop puissant pour un sujet. Valentinien
n'existait plus alors, et l'on peut imputer aux ministres qui abusaient de
l'inexpérience de ses fils le meurtre de Théodose et l'impunité de Komanus.
La mort de Firmus n'avait pas détruit l'influence de sa famille en Afrique.
Son frère Gildon, qui servait dans les légions romaines au moment où ce chef
leva l'étendard de la révolte, hérita de ses richesses et de son rang, qui lui
furent transmis en récompense de sa fidélité. Sous le successeur de Valen-
tinien , il obtint la dignité de comte militaire ; et l'empereur Théodose, le tils
même de celui qui avait vaincu son frère, lui confia le commandement de
l'Afrique. Telle était dans ce siècle de désordre la politique imprudente ou
plutôt forcée des empereurs même les plus éclairés, que partout ils s'étayaient
du concours et de l'influence des chefs barbares , dévorant ainsi l'avenir au
profit du présent, et n'éloignant le péril de leur tête qu'en le rejetant sur celle
de leur successeur.
La tyrannie que Gildon exerça sur les cinq provinces qui composaient alors
le gouvernement d'Afrique ne peut être comparée qu'à celle de Néron et de
Caligula sur Rome. Comme eux , il se livrait sans remords aux débauches les
plus honteuses, aux crimes les plus atroces. Il se faisait un jeu barbare d'ef-
frayer les convives qu'il forçait de s'asseoir à sa table, et le moindre signe
de crainte était l'arrêt de leur mort; il arrachait les filles à leurs mères, les
épouses à leurs maris, et, après avoir déshonoré ces femmes, il les livrait,
80 DOMINATION ROMAINE.
quel que fut leur rang, à la brutalité d'une troupe de satellites recrutés
parmi les hordes sauvages du désert. Cette horrible tyrannie dura douze ans.
Au moment où , possesseur tranquille du reste de l'empire par la mort ou la
ruine de ses rivaux , le grand Théodose s'apprêtait à délivrer l'Afrique de
son odieux gouverneur, il mourut , et la faiblesse de ses fils, leurs discordes,
ou plutôt celles de leurs ministres, affermirent l'autorité de Gildon. Celui-ci
n'était déjà plus un vassal de l'empire ; c'était un véritable souverain qui se
contentait de la réalité du pouvoir sans en revêtir les insignes. Encouragé par
l'impunité , il arrêta le départ de la flotte qui devait porter à Rome les blés
de Carthage , manifeste ordinaire des proconsuls d'Afrique lorsqu'ils vou-
laient se déclarer indépendants. Le faible Honorius , qui régnait alors sur
l'Occident, était peu redoutable pour Gildon; mais son ministre Stilicon, grand
capitaine , politique1 habile , inspirait à ce dernier des craintes que l'événe-
ment justifia. Afin d'échapper à l'orage qui le menaçait, le rebelle tâcha d'ac-
croître les divisions qui existaient déjà entre les deux empires, en offrant au
souverain de Rysancc l'hommage qu'il devait à l'empereur d'Occident.
L'expédition préparée par Stilicon contre le tyran de l'Afrique fut con-
fire à un général qui avait à venger des injures personnelles. C'était le propre
frère de Gildon, Mascizel , que nous avons vu combattre à côté de Firmus,
et qui depuis, rentré en grAcc auprès des Romains, s'était attiré l'inimitié
de l'usurpateur. Forcé de quitter l'Afrique pour se dérober à la vengeance de
son frère , il y avait laissé ses deux enfants encore en bas Age; Gildon les avait
fait massacrer. Ainsi , une haine mortelle séparait à jamais les deux frères.
Un corps choisi de vétérans gaulois , confié à Mascizel , fut embarqué à Pise ;
l'expédition se composait en outre des légions Jovienne, Herculéenne et Augus-
tienne, des auxiliaires Nerviens, soldats qui portaient pour symboles un lion sur
leurs drapeaux , enfin des légions distinguées par les beaux noms de Fortunée
et d'Invincible. Cependant telle était la décadence de l'empire, que ces sept
corps d'élite réunis n'allaient pas au-delà de cinq mille hommes effectifs1.
Gildon attendait l'armée romaine à la tète de soixante-dix mille combattants.
Les tribus de la Gétulie lui avaient fourni de nombreux contingents; mais
les troupes de la province étaient peu sûres , et n'attendaient qu'une occasion
pour abandonner le tyran et passer du côté de son frère. Aussi , malgré la
nombreuse cavalerie qui devait, au dire de Gildon , ensevelir sous un nuage
de poussière ces soldats venus des froides régions de la Germanie, dès que les
armées furent en présence, un simple accident décida sa ruine. Au moment
d'engager le combat , Mascizel s'étant porté en avant de ses légions pour offrir
1 La légion, sous Romulus, complaît trois mille fantassins et trois cents cavaliers. On la
doubla après la réunion des Sabins aux Romains ; sous la république elle fut tantôt de quatre,
tantôt de cinq mille bommes, avec deux ou trois cents cbevaux ; sous les premiers empereurs,
elle fut porlée à six mille bommes de pied, quelquefois même à six mille deux cents , avec
trois cents chevaux. ( Tile-Livc. )
DOMINATION ROMAINE. Hl
aui troupes de l'usurpateur le pardon de leur révolte, un porte-étendard de
Gildon voulut l'arrêter, mais Mascizel l'ayant frappé de son épée sur le bras,
la force du coup Ht abaisser l'étendard et ce mouvement fut interprète sur toute
la ligne comme un signe de soumission. Un inexprimable désordre s'ensuivit;
les Barbares prirent la fuite, se dispersèrent, et les cohortes proclamèrent lïono-
rius. Le Maure rebelle gagna l'un des ports de la côte, où il s'embarqua à la
hâte sur un petit navire; mais les vents contraires l'ayant repoussé dans l'île de
Tabarca, les habitants se saisirent de lui, et le jetèrent dans une prison en
attendant qu'ils pussent le livrer aux minisires de l'empereur, dont ils avaient
déjà reconnu l'autorité. Comme Firmus, Gildon échappa au supplice par une
mort volontaire.
L'Afrique ne devait pas jouir longtemps de sa délivrance : trente ans à
peine s'écoulent entre la chute de Gidon et l'invasion des Vandales. Le règne
de l'imbécile Honorius, qui remplit presque tout cet intervalle, est l'époque de
la dernière agonie de l'empire. Ce vaste corps tombe en dissolution; toutes les
parties qui le composaient s'en détachent et passent, de gré ou de force, sous
la domination des barbares. Alaric assiège Rome, s'en empare et cependant
n'ose y rester, tant cette grande ombre lui cause encore d'épouvante; les
Coths ravagent l'Italie ; les Francs et les Bourguignons se jettent sur la Gaule ;
les Alains, les Suèves et les Vandales pénètrent en Espagne ; les Saxons enva-
hissent la Grande-Bretagne. Il ne reste à l'empereur d'Occident d'asile assuré
que les marais de Kavenne.
Ce fut à cette déplorable époque, et au milieu du conflit de toutes les opi-
nions religieuses, que l'Afrique vit naître l'homme qui est peut-être sa plus
grande gloire : Augustin, dont le génie n'appartient pas seulement à sa patrie,
mais à l'humanité entière, et dont le nom domine toute l'histoire de la philo-
sophie chrétienne. Sa mère était catholique fervente ; son père, païen ou indif-
férent. La ville de Tagaste, où il était né, avait récemment passé de la secte
de Donat à la communion de Rome '.
Augustin étudia d'abord dans la ville de Madaure, puis à Carthage. Mais
l'étude des lettres ne lui sufflsait pas ; son âme tendre et expansive éprouvait
le besoin de croire, et cherchait partout la vérité. Il crut la voir dans la secte
des manichéens, dont la subtile métaphysique plaisait à son esprit avide de
nouveautés. Sa mère, pleine d'horreur pour cette secte, suppliait les évêques
chrétiens de l'en éloigner : « Allez en paix, lui dit l'un d'eux, et continuez de
« prier pour lui : il est impossible qu'un fils pleuré avec tant de larmes périsse
« jamais ! » — Revenu auprès de sa mère, Augustin se livrait à l'enseignement
delà rhétorique, quand le chagrin qu'il conçut delà mort d'un ami lui lil
1 Tagaslc figurait parmi les sièges épiscopaux de L'Afrique ; plusieurs conciles y furent tenus.
Elle elait située à iO milles environ de Bone; il n'en existe aujourd'hui que quelques faibles
traces. Tout auprès se trouvait Madaure , ville un peu plus considérable.
U
82 DOMINATION ROMAINE.
de nouveau quitter sa ville natale pour retourner à Carthage, où il continua
de se montrer habile professeur d'éloquence, manichéen peu convaincu, phi-
losophe ami des plaisirs.
Lassé de tout, il se rendit à Rome, puis à Milan. On sait comment, touché
des paroles de saint Ambroise, évéque de cette dernière ville, il se retira dans
la solitude et trouva dans le christianisme un terme à la longue inquiétude de
son esprit et de son cœur. Après avoir reçu le baptême des mains du vénérable
prélat, il résolut de retourner en Afrique suivi de sa famille et de ses amis.
Dans ce but, il vint à Ostie pour s'y embarquer; là sa mère tomba malade et
mourut au bout de quelques jours. La douleur d'Augustin fut extrême ; il re-
nonça d'abord à son voyage et s'arrêta quelque temps à Rome , où il écrivit
un traité des mœurs de l'église catholique et commença à combattre les mani-
chéens, dont il avait longtemps partagé la croyance.
La victoire de Théodose sur Maxime ayant pacifié l'empire , Augustin
retourna en Afrique. Après un court séjour à Carthage, il se retira dans une
terre qu'il possédait non loin de Tagaste, afin de s'y livrer avec ses amis
à la méditation des Écritures et à la prière. Dans ses contemplations reli-
gieuses, ce nouveau converti n'aspirait aucunement au sacerdoce. Cependant
une circonstance l'ayant conduit à Hippone, Valèrc, évêque de cette ville,
Cive de naissance, et qui éprouvait quelque difficulté à prêcher en langue
latine, résolut de l'ordonner prêtre, afin de s'aider de son éloquence. Augustin
refusa d'abord cette mission, mais le peuple, malgré sa résistance, se saisit de
lui, le demandant pour pasteur. Valère le fit prêcher dans son église, de même
que Chrysostôme avait remplacé Flavien dans l'église d'Antioche. Augustin
parlait avec une onction extraordinaire, et s'attendrissait quelquefois jusqu'aux
larmes. Ses discours, semés de vives images, saisissaient l'esprit de ses audi-
teurs; il les captivait et les dominait par son éloquence persuasive. C'est ainsi
qu'il fit abolir l'usage des festins sur les tombeaux des martyrs, en retenant
les fidèles dans l'église le jour même où se célébrait d'ordinaire cette fête licen-
cieuse. Il s'occupait également de l'éducation des enfants, adoucissait le sort
des esclaves, et communiquait par lettres avec les différentes sociétés chré-
tiennes de l'Afrique. Valère vieillissant le fit nommer son coadjuteur avec
le titre d'évêque. Augustin continua de diriger l'église d'Hippone, prêchant
l'union et la charité, donnant en un mot, par sa vie entière, la preuve de sa
foi. Il fit bâtir un hospice pour les étrangers, établit l'usage de donner chaque
année des vêtements aux pauvres, et alla même jusqu'à faire vendre les vases
sacrés pour racheter des captifs. Il ne quittait jamais son troupeau que pour
aller à Carthage ou à Madame , dont les habitants étaient encore en partit1
attachés au paganisme.
Toutefois, de son modeste asile il portait ses regards sur les di\ erses églises
chrétiennes. Rien ne peut donner l'idée de cet ardent apostolat: la prédication,
leslivres de philosophie, les controverses avec les païens, avecles schismatiques,
DOMINATION ROMAINE. 83
avec les docteurs de sa communion, ne lui laissaient pas un instant de repos;
mais le pins fort de la lutte avait lieu contre les manichéens et les donatisles,
dont il abhorrait les erreurs. La petite ville d'Hippone semblait être devenue
un amphithéâtre scolastique où s'agitaient les questions les plus importantes du
dogme, et à la discussion desquelles prenaient un égal intérêt toutes les
classes, même les plus infimes, de la population. En Afrique, l'esprit indomp-
table des sectes religieuses avait survécu aux malheurs de l'empire, ou plutôt
y avait puisé un nouvel aliment.
Lassé de leur opiniâtreté, le faible Honorius s'était laissé persuader d'infliger
aux sectaires les plus rigoureux châtiments ; mais, au lieu de les abattre ,
l'exil, les confiscations, la mort, ne faisaient qu'augmenter la résistance. Par-
tout ce n'était que sang, tumulte, désespoir. Enfin, pour que rien ne manquât
au triste sort de cette malheureuse contrée, le comte lléraclius, qui en avait
le commandement, leva l'étendard de la révolte et prit le titre d'empereur.
Étant parvenu à équiper une flotte nombreuse que les historiens du temps,
avec une ridicule exagération, comparent à celles de Xcrcès et d'Alexandre, il
arriva sans obstacle en Italie, et jeta l'ancre à l'embouchure du Tibre. Attaqué et
vaincu, dans sa marche sur Rome, par un des généraux d'Honorius, il s'échappa
avec un seul vaisseau, retrouva l'Afrique soumise aux lois de l'empereur,
et fut livré par ses complices aux magistrats de Carthage, qui lui firent trancher
la tête.
Telle était la situation des choses lorsque, après la mort d'Honorius et sous
le gouvernement de la célèbre Placidie , qui régnait en Occident au nom de
son fils Valentinicn III', la jalousie mutuelle d'Aétius et de Boniface, ses
deux ministres et ses meilleurs généraux, livra l'Afrique aux Vandales. Ces
deux hommes, qu'un historien célèbre appelle les derniers Jiomains, auraient
pu, en réunissant leurs efforts, soutenir quelque temps encore cet empire
chancelant : leurs déplorables dissensions le perdirent tout à fait. Aétius est
demeuré célèbre par la défaite d'Attila dans les plaines de la Champagne.
Les exploits du comte Boniface sont moins éclatants : le temps, d'ailleurs,
les a couverts d'un voile épais ; cependant son caractère paraît avoir été
plus noble et plus généreux que celui de son rival. Aétius appela souvent
les barbares au sein de l'empire, et trahit presque toujours, au profit de son
ambition, la foi qu'il avait jurée à ses maîtres; Boniface, au contraire,
jusqu'au jour où il tomba dans cette môme et fatale erreur, défendit sa
patrie avec une admirable fidélité : il employa les troupes et les trésors de
l'Afrique, dont il était gouverneur, tantôt contre les barbares, tantôt contre
les révoltés, et ne se laissa détourner de son devoir par aucun motif d'intérêt
personnel. Lorsque enfin, enveloppé dans une machination inextricable, il
1 On compte trois empereurs du nom de Valentinicn. Le dernier, Valentinien III , iils de
Constance et de Placidie , resta longtemps sous la tutelle de sa mère.
8'* DOMINATION ROMAINE.
se départit de cette sage conduite, ce ne fut pas sans de longues hésitations;
et aussitôt que sa souveraine, instruite de la perfidie dont il avait été vic-
time , eut reconnu son innocence , le comte se hâta de rentrer dans le devoir
et de réparer , aidant qu'il dépendait de lui , les maux qu'il avait causés.
Si ses efforts furent inutiles, si l'Afrique fut définitivement perdue et livrée
aux fureurs des Vandales, l'histoire en doit rejeter la responsabilité moins
sur lui que sur le rival dont la trahison le réduisit à appeler ces barbares à son
secours.
Par les funestes conséquences qu'elle entraîna , cette trahison d'Aétius
demande quelques développements. Pendant que Boniface gouvernait l'Afri-
que, les Vandales, réunis aux Alains , dévastaient l'Espagne et s'établissaient
dans la riche et fertile Bétique. Le comte reçut de Placidie l'ordre de se rendre
auprès de Gonderic, leur roi, pour tâcher d'en obtenir un traité qui nul un
terme à leurs envahissements. Ce voyage fut l'occasion et le commencement
de sa perte. Épris des charmes d'une jeune Vandale, il la demanda en mariage
et obtint sans peine l'assenliment du roi, qui comprit combien cette alliance
pouvait devenir utile aux intérêts de sa nation. Pélagie était arienne comme
tous ses compatriotes; Boniface était catholique: cette difficulté disparut par
l'abjuration de la nouvelle épouse, qui entra volontairement, du moins en
apparence, dans le sein de la communion orthodoxe. Mais, à peine arrivée en
Afrique , abusant de son ascendant sur son époux , elle remplit son palais
d'ariens, et ajouta ainsi un nouveau ferment aux discordes religieuses qui trou-
blaient depuis longtemps cette malheureuse contrée. Les catholiques d'une
part , les ariens et les donatistes de l'autre , se détestaient bien plus entre eux
qu'ils ne haïssaient les Maures païens ou les Vandales.
Le mariage de Boniface avec une princesse vandale et l'introduction de
l'arianisme en Afrique ouvraient un vaste champ aux intrigues d'Aétius, et
lui fournissaient la plus favorable occasion de perdre son rival auprès de Pla-
cidie. Il fit entendre à cette princesse que l'union contractée par Boniface
n'était pas un entraînement de l'amour, mais un calcul de l'ambition, et qu'il
ne voulait que s'assurer l'appui des barbares , puis se rendre indépendant.
Affectant un grand zèle pour les intérêts de la vraie religion, il déplorait l'ac-
croissement qu'allait prendre une hérésie déjà si fatale à l'empire , et qui
avait causé dans le monde chrétien plus de ravages que les guerres les plus
sanglantes; enfin, par tous ces motifs réunis, il suppliait l'impératrice de
retirer sa confiance à un homme qui en avait tellement abusé, et de le rappeler
de son gouvernement. « Son refus d'obéir, ajoutait-il , prouvera la justice de
« mes accusations. Plutôt que de renoncer à ses projets d'usurpation , vous le
« verrez prendre les armes et proclamer la révolte. Il est urgent d'arracher
« le masque dont se couvre le traître. » Cette prophétie d'Aétius était faite à
coup sûr, car il en avait lui-même préparé l'accomplissement. Sa noire et
profonde duplicité était telle , qu'une femme faible et un homme plein de
DOMINATION ROMAINE. 85
loyauté ne pouvaient guère la soupçonner ; nous allons bientôt en voir les
résultats.
Pendant que, partons les Stratagèmes possibles, il tenait éveillées les craintes
de l'impératrice , Aélius entretenait avec Boniface une correspondance secrète,
et lui cachait ses perfides desseins sous le voile d'une feinte amitié. Pour le
comte, le rappel était une sentence de ruine, peut-être même de mort; pour
Placidie, la désobéissance était un indice certain de révolte. Ces trames eurent
le succès qu'en attendait leur auteur. Boniface rappelé refusa d'obéir, et
Placidie envoya contre lui une armée sous la conduite de trois généraux,
Mavortius, Galbio et Sinox. .Mais celte expédition échoua par suite des riva-
lités qui s'élevèrent entre ces trois chefs pour le partage du commandement :
Sinox fit assassiner ses deux collègues ; lui-môme] tomba sous les coups des
émissaires de Boniface, et l'armée impériale se trouva dans l'impossibilité
de continuer la lutte. Ce premier succès n'éblouit pas le comte. Il ne se
flattait point de pouvoir résister à toutes les forces de l'empire d'Occident ,
qu'un rival dont il connaissait enfin les véritables intentions mettrait sans
doute en mouvement pour consommer sa perte. A l'annonce d'une nou-
velle expédition dirigée contre lui, après de violents combats intérieurs, der-
niers cris de la conscience et du devoir, il passa en Espagne, décidé à offrir
aux Vandales le partage de l'Afrique. C'était trahir tout à la fois sa patrie
et sa religion. 11 convint avec Gonderic que les Vandales prendraient pos-
session tles trois Mauritanies , la Tingitane ( Maroc et Fez ), la Césarienne
( Oran , Alger, Titteri), et la Sitifienne (province de Sétif), région détachée
de la Numidie : à Boniface devait appartenir le reste du pays. Les deux nou-
veaux alliés se promirent assistance mutuelle contre les agressions dont ils
pourraient être menacés. Tel fut le traité qui décida la ruine de la puissance
romaine en Afrique.
« Rien de plus curieux pour l'histoire, dit M. Villemain, que le langage
« d'Augustin à ce général romain, auquel un fatal ressentiment faisait trahir
« son pays. — Souviens-toi, lui dit-il, quel tu étais, tant qu'a vécu ta première
« femme, de religieuse mémoire, et dans les premiers jours de sa mort ; à quel
« point la vanité du siècle te déplaisait, combien tu désirais le service de Dieu.
« Qui aurait supposé, qui aurait craint que Boniface, comte du palais et de
« l'Afrique, occupant cette province avec une si grande armée et une si grande
« puissance, les barbares deviendraient si hardis, avanceraient si loin, désole-
« raient un si grand espace, et rendraient déserts tant de lieux habités? Qui
« n'aurait dit, quand tu prenais la puissance de comte, que non-seulement
« les barbares seraient domptés, mais qu'ils deviendraient tributaires de la
«puissance romaine? Et maintenant tu vois à quel point l'espérance des
« hommes est démentie. Si tu as reçu de l'empire romain des bienfaits,
« ne rends pas le mal pour le bien ; si, au contraire, tu en as reçu d'injustes
«traitements, ne rends pas le mal pour le mal. Laquelle est vraie de ces
86 DOMINATION ROMAINE.
« deux suppositions, je ne veux pas l'examiner; je ne puis les juger. Je parle
« à un chrétien, et je lui dis : Ne rends pas le mal pour le bien, ni le mal pour
« le mal. »
Cette fois, l'éloquence d'Augustin fut impuissante ; le comte Boniface n'é-
couta que la voix de son ressentiment ; et lorsqu'il reconnut la faute immense
qu'il avait commise, il était trop tard : les Vandales étaient devenus les maîtres
de l'Afrique!
•
CHAPITRE VI.
DOMINATION VANDALE.
( 429 - 555 DE J. -C. )
Origine des Vandales; ils pénètrent en Afrique. — Siège d'Hippone. — Mort île saint
Augustin. — Prise de Cartbage. — Armements de Rome et de Bysance contre les
Vandales. — Sac de Rome. — Organisation politique et administrative des Vandales
en Afrique. — Victoires de Genscric sur les empires d'Orient et d'Occident. — Les
Vandales maîtres de toute l'Afrique. — Persécutions religieuses. — Mort de Gen-
seric. — Décadence de la domination vandale. — Expédition de Bélisaire. — Des-
truction de l'empire des Vandales.
Partis des rives de la Baltique
bien avant l'ère chrétienne , les
Vandales s'étaient répandus d'a-
bord dans la haute Allemagne.
Convertis au christianisme en
Pannonie,ils embrassèrent bien-
tôt l'hérésie d'Arius, et le fa-
natisme avec lequel ils s'effor-
cèrent de la propager devint
pour les catholiques orthodoxes
qu'ils rencontraient sur leur
passage une cause incessante
de malheurs et de persécutions. En W6 ils firent irruption dans les Gaules, d'où
ils passèrent en Espagne. Inquiétés dans cette dernière province par les Suèves,
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les Visigoths et les Romains, ces nouveaux envahisseurs avaient plus d'une fois
tourné leurs regards vers cette terre d'Afrique si renommée pour sa fertilité,
et dont ils pouvaient presque, par delà le détroit qui les en séparait , aper-
cevoir les villes florissantes : aussi acceptèrent-ils avec empressement les
propositions de Boniface.
Quoique la province d'Afrique eût suivi le mouvement de décadence im-
primé à l'empire , sa population était encore considérable : ses exportations
en grains, en huile, en fruits, en marbres précieux , n'avaient point diminué.
Carthage méritait toujours le surnom de la Rome africaine par la magnificence
de ses édifices1, retendue de ses murailles, la multitude de ses habitants; Hip-
pone, Utique, Cirtha, présentaient, quoique dans de moins vastes proportions,
le même spectacle de luxe et de richesses. Boniface, il est vrai, n'avait poinl
promis aux Vandales ces opulentes cités , il ne leur cédait que la partie la
moins civilisée du pays ; mais ces barbares n'étaient pas disposés à se contenter
longtemps du partage.
C'est avec Gonderic que Boniface avait contracté ce pacte funeste ; ce fut
avec Genseric ( Ghenserick ou Ghiserick ) qu'il l'exécuta. Ce changement de
personnes allait devenir fatal aux Romains. A un prince médiocre succédait
un des plus redoutables génies qu'ait produits le monde barbare. Le por-
trait physique et moral de cet homme trop célèbre nous a été conservé par
Jornandès. Sa taille était médiocre, dit cet historien, et semblait presque dif-
forme, parce qu'il boitait des suites d'une chute de cheval ; mais ce corps petit
et contrefait renfermait une ambition démesurée. Doué d'un brillant courage
et d'une dissimulation profonde, il méprisait le luxe et haïssait la débauche ;
bref dans ses discours, prompt dans ses actions, la colère était la seule de ses
passions qu'il ne sût pas réprimer. Tout en lui avait cette grandeur sauvage
qui étonne et subjugue l'imagination. Sa renommée devint bientôt la plus sûre
de ses armes. Par elle il agitait les peuples placés dans le vaste rayon où l'ac-
tion incessante de son ambition se faisait sentir, et jetait habilement de tous
côtés des semences de trouble et d'effroi , de division et de haine. Les projets
qu'il avait arrêtés, il les exécutait en moins de temps que d'autres n'en eussent
mis à les concevoir. Tel était le dangereux allié que le comte Boniface avait
appelé en Afrique.
Les préparatifs de départ des Vandales furent bientôt achevés. Genseric
fit dénombrer la nation assemblée au pied du mont Calpé ( Gibraltar ) : elle
s'élevait à quatre-vingt mille hommes traînant à leur suite un grand nombre
de femmes et d'enfants. Parmi eux se trouvaient des Goths, des Alains et
d'autres barbares qui s'étaient associés à leur fortune. Cette multitude confuse
traversa le détroit sur des vaisseaux en partie fournis par Boniface, ne
1 Une de ses rues, que l'on appelait la rue Céleste, était remplie de temples magnifiques ;
une autre, celle des Banquiers, étincelait de marbre et d'or.
DOMINATION VANDALE. 89
laissant que sou nom ( Andalousie, Yandalousie) à la belle province de la Pénin-
sule qu'ils avaient possédée. Débarqués en Afrique, ils saccagèrent impitoya-
blement toute la Côte de la Mauritanie ; puis, s'avançant lentement , mais sans
s'arrêter, vers la Numidie, ils mirent à découvert les intentions secrètes de
leur chef, qui ne rêvait que la possession de Cartbage. Malgré leurs dévasta-
tions, grûee à l'habileté de Genseric, les Vandales virent bientôt accourir
autour d'eux une multitude d'auxiliaires ; les ariens, les donatistcs, les Maures
et surtout les Gétules, ne tardèrent pas à faire cause commune avec eux. Le
gouverneur romain sentit alors , mais trop tard , qu'en appelant de tels alliés à
son secours il s'était donné des maîtres.
Boniface s'était expliqué avec Tlacidie : tous deux avaient reconnu l'erreur
mutuelle où les avait jetés la fourberie d'Aétius. Déchiré de remords et excité
par son ami l'évèque d'Hippone, le comte essaya de réparer les maux qu'il
avait attirés sur l'Afrique ; mais Genseric avait étreint sa proie, rien ne pouvait
le décider à l'abandonner. En vain Boniface lui offrit-il des sommes immenses
pour l'engager à repasser en Espagne, en vain le menaça-t-il de ses armes;
l'orgueilleux Vandale repoussa dédaigneusement ses promesses et ses menaces,
et reprochant avec hauteur à celui qui l'avait appelé son manque de foi , il le
força à combattre.
Malheureusement, la voie des armes offrait peu de chances de succès au
repentir de Boniface ; il disposait bien des garnisons romaines, mais les popu-
lations, divisées par les discordes religieuses, lui étaient pour la plupart hos-
tiles : l'approche de l'ennemi ne fit que redoubler la fureur des partis. Les
sectaires, favorables aux envahisseurs, paralysaient les efforts des catholiques ;
une foule de sauvages demi-nus sortaient comme toujours des déserts et des
forêts du Grand Atlas pour assouvir leur vengeance sur ceux qu'ils nommaient
les usurpateurs de leur terre natale. Tout se réunissait en ce moment pour
enlever aux empereurs romains l'Afrique civilisée.
Le tableau que les écrivains contemporains ont tracé des malheurs de ce
pays est si affreux, qu'on l'a accusé d'exagération. Leurs plaintes ne sont
cependant que trop réelles : que ne devait-on pas attendre de la rage destruc-
tive des Vandales et des Maures réunis ! Vainqueurs dans une première bataille
contre Boniface, qui n'avait à leur opposer qu'un petit nombre de vétérans, ils
se répandirent comme un torrent dans toute la province. Partout où ils trou-
vaient quelque résistance, ils ne faisaient aucun quartier; la mort d'un seul des
leurs était immanquablement vengée par la destruction des villages ou des villes
devant lesquels il avait perdu la vie ; ils faisaient subir à leurs captifs , sans
distinction de sexe, d'âge ni de rang, les plus cruelles tortures pour arra-
cher d'eux des renseignements sur les trésors qu'ils prétendaient avoir été
cachés; on vit, dit-on, maintes fois les Vandales, lorsqu'ils assiégeaient une
ville, massacrer leurs prisonniers en masse au pied des murailles, afin que
l'infection produite par ces cadavres portât la peste dans l'intérieur. Une telle
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90 DOMINATION VANDALE.
atrocité donne l'idée de celles qui furent commises dans tout le cours de cette
guerre d'extermination.
Après sa défaite, Boniface s'était jeté dans Hippone. Il y fut bientôt assiégé.
Les Vandales, qui voyaient en lui le seul obstacle a leurs desseins, s'opi-
niaTrèrent au siège de cette ville, et l'investirent si étroitement que la famine
ne tarda pas à s'y déclarer. Ces rudes épreuves ne servirent qu'à mettre en
lumière le dévouement et le courage de l'illustre évoque d'Hippone. Quoique
fort avancé en Age , il ne cessa de déployer dans cette grande circonstance
toute l'énergie d'un jeune homme. Chaque jour, du haut de la chaire épisco-
pale, il prêchait le courage aux soldats, la charité aux riches, la patience aux
pauvres, la constance à tous. Pour lui, il ne demandait à Dieu que de cesser
d'être le témoin des malheurs qui accablaient son troupeau. Ses vœux furent
exaucés. Dans le quatrième mois du siège, accablé d'inquiétudes et de soins,
il expira, le cœur déchiré par les maux de son pays, et les yeux attachés sur
cette Cité céleste dont il venait d'écrire la merveilleuse histoire. Augustin fut
le dernier grand homme de l'Afrique, et le seul dont le nom soit demeuré dans
la mémoire de ses peuples. Les Maures d'aujourd'hui ignorent l'existence des
Massinissa , des Jugurtha , des Juba ; le grand nom d'Annibal lui-même est
inconnu de la plupart des indigènes ; mais tous savent qu'Augustin fut un
ami de Dieu et des hommes.
Si douloureuse qu'elle fût pour les assiégés, cette perte n'abattit point leur
courage. Ils continuèrent de se défendre avec une persévérance digne d'un
meilleur sort. Un instant ils crurent leur délivrance assurée ; après avoir ravagé
tous les environs, les Vandales, pressés par la famine, s'éloignèrent. Presque
au même moment, un puissant secours, envoyé à Placidie par l'empereur
d'Orient, Théodose II, arriva de Constantinople. Boniface sortit d'Hippone,
opéra sa jonction avec les Bysantins, et marcha droit aux Vandales. Le sort
de l'Afrique fut de nouveau livré aux hasards d'une bataille ; les Bomains la
perdirent. Boniface reçut les malheureux habitants d'Hippone sur ses navires
et s'éloigna avec eux. Maîtres de la ville abandonnée, les Vandales la réduisi-
rent en cendres , l'église de saint Augustin fut seule épargnée. Par une pro-
vidence toute particulière, à laquelle nous devons la conservation de la plupart
de ses manuscrits, sa bibliothèque échappa aussi à ce désastre.
La victoire de Genseric ne porta pas immédiatement tous ses fruits. La lon-
gueur du siège d'Hippone avait fatigué les Vandales, et Boniface, malgré sa
défaite, était encore en état de défendre Otrthage. Montrant donc une modé-
ration inattendue, Genseric, au lieu de poursuivre la conquête de l'Afrique,
entra en négociation ; il parut vouloir se contenter des provinces qu'on lui
avait cédées, et consentit à reconnaître par un tribut la suprématie de l'em-
pereur d'Occident, offrant, pour garantie de ses promesses, de nombreux
otages , parmi lesquels se trouvait son propre fils Hunneric. Ces propositions
furent acceptées avec empressement par la cour de Bavenne et par Boniface,
DOMINATION VANDALE. 91
qui n'aspirait qu'au moment de se venger d'Aétius (432). Eu effet, à peine
libre de quitter L'Afrique, il passa en Italie pour aller combattre son rival dans
les plaines de la Cisalpine; mais il mourut dans cette expédition, à la suite
d'une brillante victoire, et (ienseric se vit ainsi débarrassé du seul homme
capable de l'arrêter dans ses ambitieux projets.
La mort de Boniface amena de nouvelles concessions de la part du faible
Valentinien, qui rendit à (ienseric son (ils et lui céda plusieurs districts de la
Numidie. A ce prix , le reste des possessions romaines put jouir de quelques
années de repos. Le Vandale en prolita pour consolider sa puissance; car il
avait à craindre à la fois la haine qu'inspirait aux catholiques africains un
maître arien, et les complots de ceux qui voulaient rendre la couronne aux
enfants de Gonderic , ce frère que lui-môme avait remplacé sur le trône après
l'avoir, dit-on, assassiné. Pour mieux assurer son repos, Genseric fit tuer ses
nevettx , noyer leur mère dans l'Ampsaga (la rivière El-Kébir), et massacrer
tous leurs partisans. Certain que les catholiques embrasseraient toujours contre
lui la cause de l'empire, il résolut d'étouflèr le catholicisme par la terreur, et
pour atteindre ce but il enjoignit aux évoques d'abjurer leur religion. Sur
leur refus, il les chassa de leurs églises et les remplaça par des ariens (457). Les
supplices suivirent de près. Afin d'inspirer plus d'effroi , Genseric choisit ses
premières victimes dans sa propre maison , parmi ses amis et ses serviteurs.
Les historiens profanes et ecclésiastiques nous ont conservé d'affreux détails
sur ses cruautés : les biens des victimes, leurs charges, leurs honneurs,
furent distribués aux bourreaux; il n'y eut bientôt plus d'asile assez caché,
de retraite assez profonde pour dérober à la mort les confesseurs de la foi
catholique.
Cependant le répit accordé par Genseric à l'empire ne pouvait être de longue
durée. La possession de Carthage, et, par elle, la domination de la Méditer-
ranée, était le grand but de son ambition. Pendant quatre ans, il s'était appli-
qué à inspirer aux Romains une aveugle sécurité, quand tout à coup, réunis-
sant ses forces, il entre brusquement dans la province romaine, marche droit à
la capitale, la surprend sans défense et s'en empare. Ce fut le 29 octobre (459)
que les Vandales , ministres des châtiments tant de fois annoncés à cette ville
corrompue, entrèrent dans Carthage. Les habitants eurent ordre de livrer aux
vainqueurs leur or, leur argent, et tous leurs objets précieux. Toutefois, afin
de se rattacher les nomades païens et les habitants donatistes, Genseric usa
envers eux de ménagement; mais il traita avec rigueur les villes, où le catho-
licisme et les mœurs romaines étaient le plus vivaces, et en fit démolir les
murailles pour les contenir plus sûrement : Carthage seule conserva des forti-
fications '. Enfin , la population vandale, à l'exception de quelques garnisons,
1 Parmi les mesures que prit Genseric, il en est de très-singulières et de irès-earacléristiques :
il força les courtisanes, dont le grand nombre attestait la dépravation des mœurs africaines, à
92 DOMINATION VANDALE.
évacua les Mauritanies pour se concentrer dans la légion carthaginoise : le
choix de cet établissement au centre des côtes que baigne la Méditerranée,
montre toute l'intelligence politique du conquérant.
A la nouvelle de la prise de Carthage , Rome et Bysanee furent frappées de
stupeur; ces deux capitales croyaient déjà voir les Vandales à leurs portes.
Aussitôt les garnisons de la Gaule furent rappelées en Italie. On répara les
murailles des villes fortifiées ; on exhorta les habitants à prendre les armes.
Genseric ne se laissa pas effrayer par ces vaines démonstrations ; tandis qu'on
organisait à Rome des moyens de défense, il s'emparait de la Sicile et jetait en
Calabre un corps d'armée. Ce fut alors seulement que Théodose songea à venir
au secours de l'empire d'Occident.
Une flotte nombreuse, portant trente mille hommes de débarquement, mit
à la voile de Constantinople (441) et aborda en Sicile , sous la conduite de plu-
sieurs généraux. Cette fois Genseric eut recours à la ruse pour écarter le dan-
ger. Il députa vers les chefs bysantins et leur fit proposer d'attendre dans cette
île le retour des ambassadeurs qu'il allait envoyer à Constantinople pour traiter
de la paix. Cette proposition ayant été acceptée, il sut faire traîner les négocia-
tions en longueur, et rien n'était encore conclu lorsque Attila, secrètement
sollicité par lui , entra dans les états de Théodose à la tête de ses formidables
Huns et le força de retirer ses troupes de la Sicile. Les généraux de l'empereur
furent réduits à signer avec Genseric une paix honteuse , par laquelle ils vali-
dèrent les conquêtes des Vandales en Afrique (442). Dès ce moment celui-ci
ne s'occupa plus que d'organiser une puissante armée de terre et de mer pour
l'accomplissement de ses desseins.
Treize ans plus tard, après six siècles d'une stagnation complète, le port de
Carthage vit de nouveau ses nombreux vaisseaux s'élancer sur la Méditerranée.
Une ivresse sauvage entraînait les Vandales sur les mers. On raconte qu'un jour,
prêt à mettre à la voile, le pilote demanda à Genseric où il fallait aller: — «Où
se marier, et ferma les maisons de prostitution. Ces barbares du Nord associaient à leur farouche
violence une chasteté qui leur a valu les louanges des écrivains ecclésiastiques, malgré l'horreur
de ceux-ci pour l'arianisme. La différence de religion fut le plus puissant obstacle que rencontra
la domination vandale; autrement Genseric eût pu être accepté en Afrique par les populations
civilisées comme Clovis le fut en Gaule ; mais il éleva une barrière sanglante entre lui et les
orthodoxes. Beaucoup de personnes notables émigrèrentou se laissèrent condamner à l'exil ou
aux mines plutôt qued'apostasier; le reste des catholiques, épuré par le malheur, n'en devint
que plus hostile aux conquérants. Carthage avait vu avec stupeur son évêque et presque tout son
clergé jetés nus dans de vieux vaisseaux désemparés, livrés sans vivres à la merci des vents et des
flots, qui par un bonheur inespéré les portèrent sains et saufs à Naples. L'exercice public de leur
religion fut interdit aux catholiques ; les cérémonies sacrées, même celles des funérailles, furent
absolument défendues. Des nombreuses églises qui décoraient la Rome africaine, les unes furent
données aux ariens; les autres, en plus grand nombre, furent démolies. De Carthage les fureurs
.les Vandales s'étendirent sur les cinq vastes provinces dont elle était la métropole : les dévasta-
lions y furent immenses. La persécution ne se ralentit qu'au bout de plusieurs années: le culte
catholique finit par être toléré , mais il resta soumis à de nombreuses restrictions.
DOMINATION VANDALE. 93
Dieu nous poussera ! » rôpondiWl. Toutefois, en 155, le roi barbare savait bien
où Dieu le poussait. Aétius, le seul homme qu'il redoutât encore, venait de
mourir assassiné par Valentinien , et Valentinien à son tour tombait sous les
coups du sénateur Maxime dont il avait déshonoré la fenîme. Après le meurtre
de son maître, Maxime, par un raffinement de vengeance, avait forcé sa
veuve à l'épouser. Eudoxie, dans son désespoir, appela secrètement Genseric,
et lui révéla le désordre qui régnait dans Home depuis l'usurpation de son
nouvel époux. L'ambitieux vandale ne lit point attendre ses secours intéressés.
Débarquant à l'embouchure du Tibre , il marcha sur Rome avec la plus grande
rapidité. A cette nouvelle inattendue , Maxime fut massacré par le peuple
et par les soldats en révolte, après un règne de trois mois. L'ancienne capi-
tale du monde civilisé, la reine des nations, comptait encore de nombreux
habitants, mais n'avait plus de citoyens ; pour la seconde fois elle ouvrit ses
portes aux barbares. Touché de respect, saisi d'une émotion inexprimable,
en présence de cette grande infortune, Alaric avait préservé sa conquête du
pillage; Genseric fut sans pitié. Rome vit ses édifices profanés, ses maisons
livrées aux flammes, ses habitants égorgés ou traînés en esclavage; les trésors
de l'église et de l'empire , les chefs-d'œuvre des arts, les statues des dieux ,
monuments de son ancienne grandeur, furent mutilés et transportés pêle-
mêle sur les vaisseaux africains.
Gorgés d'or et de sang, les Vandales reprirent la route de l'Afrique; mais
avant de se rembarquer ils visitèrent les villes de la côte, des bouches
d'Ostie au cap d'Antium. Ils n'en trouvèrent point les riches possesseurs :
tous avaient fui ; leurs dépouilles allèrent rejoindre celles de Rome sur les
galères de Genseric. Le vainqueur n'épargna point celle qui l'avait appelé en
Italie : l'impératrice Eudoxie figura parmi les captifs emmenés en Afrique.
Deux filles qu'elle avait eues de Valentinien partagèrent son sort. Ces trois
femmes étaient le seul reste de la famille du grand Théodose. La pitié
publique suivit les jeunes princesses dans leur captivité, à laquelle la poli-
tique de Genseric mit promptement un terme : l'aînée devint la femme de
Hunneric, son tils ; peu de temps après, la seconde fut renvoyée avec sa mère
à Constantinople.
Le sac de Rome , qui retentit dans toute l'Europe comme le signal de la
destruction de l'empire d'Occident, valut à Genseric non- seulement des
richesses prodigieuses , mais lui procura encore un grand nombre de bâti-
ments, et des matériaux de toute espèce pour ses constructions navales et ses
armements. La prise de cette capitale donnait en outre à son ascendant moral
une force irrésistible. Après le formidable Attila, le Vandale apparut à l'esprit
des peuples comme le héros du monde barbare : il sut si habilement tirer parti
de ce prestige, que dans l'espace de quelques mois toute l'Afrique septentrio-
nale, depuis l'Océan jusqu'à la grande Syrte, reconnut sa domination. Il
subjugua d'abord la province de Tripoli, envahit successivement les îles de la
9* DOMINATION VANDALE.
Méditerranée, les Baléares, la Sardaigne, la Corse, une partie de la Sicile.
En peu d'années il était devenu le véritable empereur d'Occident.
Pendant que Genseric travaillait à organiser son empire ' et à l'étendre par
de nouvelles conquêtes , l'héroïque Majorien , le dernier Romain véritablement
digne de ce nom, en recevant la pourpre à Ravenne, avait formé le noble
dessein d'arracher l'Afrique aux Vandales. Une première bataille gagnée par
lui sur le beau-frère de Genseric , dans les plaines de la Campanie, l'encou-
ragea à poursuivre cette entreprise sans le concours des populations romaines,
beaucoup trop énervées pour le seconder efficacement. Les barbares auxi-
liaires composèrent presque seuls l'armée avec laquelle Majorien tenta de
sauver l'empire de sa ruine. Vingt peuples divers, Gépides, Ostrogoths,
Rugiens , Bourguignons , Alains et Suèves , accoururent à son appel et s'as-
semblèrent dans les plaines de la Ligurie. L'empereur passe les Alpes au cœur
de l'hiver, s'empare de Lyon , bat Théodoric, roi des Visigoths, soumet les
Bagaudes , et rétablit l'ordre dans la Gaule bouleversée ; l'Espagne aussi s'in-
1 Suivant Procope, ce n'est qu'après le sac de Rome que Genseric aurait commencé à régula-
riser son établissement en Afrique ; c'est donc ici le lieu de parler de l'organisation intérieure de
l'empire des Vandales.
Des pays que Genseric acquit par la pais qu'il lit en 142 avec Valentinien, il garda pour lui
la Bysacène, l'Abaritane, la Gétulie, et la partie de la Numidie que l'empereur romain lui avait
cédée. Il abandonna la Proconsulaire ou Zengitane à ses guerriers, et eu partagea les terres
héréditairement entre eux. Quant aux contrées dont le roi vandale fit la conquête après la paix
de 442, elles restèrent toutes au prince. Ainsi les Vandales ne possédaient qu'une très-petite
partie des terres de l'empire , mais ces terres étaient les plus fertiles du pays : elles s'étendaient
le long de la mer, depuis le promontoire de .Mercure (aujourd'hui cap Bon) jusqu'à l'embouchure
du fleuve Tusca (aujourd'hui Zaïne); au midi, une ligne tirée parallèlement à i'equateur par
Pusput, bourgade située autrefois près de l'extrémité nord-ouest du golfe d'Hainamet, séparait
la Proconsulaire ou Zengitane, province vandale, de la Bysacène, province du prince. Cette
dernière comprend ordinairement tous les pays que bornent au sud la rivière de Zieg et le
lac de Loudéa; la province d'Abaritane était située sur les deux rives du Bagradas (aujourd'hui
Mégerda ), et du côté de Thévesle (aujourd'hui Téfas). La partie de la Numidie que Valentinien
céda à Genseric en 442 était confinée entre la rivière Wad-el-Bul, que reçoit le Mégerda, et le
fleuve Zaïne, qui sépare le territoire d'Alger de celui de Tunis. Lorsque l'empire des Vandales
prit par la suite plus d'extension en Afrique, toute la Numidie, les Mauritanies et la Tripolilaine
faisaient partie des provinces du prince.
Genseric, dit Procope, divisa les Vandales et les Alains en quatre-vingts cohortes , et donna
à chacune un chef; il appela ces chefs chiliarques ou commandants de mille hommes, pour
faire croire qu'il commandait à une armée forte de quatre-vingt mille hommes; mais le corps
d'expédition, ainsi «pie nous l'avons vu plus haut, ne dépassait pas certainement cinquante
mille combattants. Plus tard, il est vrai, ce nombre s'augmenta prodigieusement, tant par
l'accroissement naturel des familles vandales que par l'union des vainqueurs avec les barbares
indigènes; car tous ceux qui n'étaient pas exclusivement maures se confondirent bientôt avec
la race de leurs nouveaux maîtres.
Cette organisation féodale dit assez que les Vandales se regardaient, non-seulement comme
formant une nation, mais aussi comme les membres d'une grande armée permanente. Le roi
était le commandant en chef de celle armée : les comtes, ou chefs de plusieurs milliers
d'hommes, les chiliarques, ou chefs d'un millier d'hommes, les centurions, ou chefs de cent
hommes, et les décurions, ou chefs de dix hommes, composaient en même temps la magistra-
lire civile.
IX (MINAI ION VANDALE. !>.,
cline une dernière lois devant les aigles romaines. Arrivé à Carthagène,
Majorien rassemble dans le port de celle ville tous les éléments nécessaires
pour assurer le succès <le son expédition : irois cents grandes galères et un
nombre proportionne (le bâtiments de transport étaient sortis, comme par
enchantement, des forêts de l'Apennin. Le génie d'un seul domine renou-
velait, à cette époque de complète prostration, les prodiges d'activité des
anciens Romains. Procope raconte un trait qui peint encore mieux le courage
aventureux de Majorien. Selon lui , l'empereur, ne s'en rapportant à personne
pour reconnaître les forces réelles de ses ennemis, teignit en noir ses cheveux
d'un blond aussi éclatant que les rayons du soleil, passa la mer ainsi déguisé,
et se présenta à Genseric sous le nom de son ambassadeur : « Introduit par le
« Vandale dans l'arsenal de Carthage, dit cet historien ', les armes, en sa pré-
« sence , s'entre-choquèrent d'elles-mêmes et résonnèrent sans qu'on les tou-
« chat. » Instruit trop tard du rang de son hôte, Genseric rendit hommage à
l'adresse de l'empereur, et se mit en mesure de lui résister.
La flotte qu'avait rassemblée Majorien avec tant d'efforts se trouvait enfin
réunie dans le vaste port de Carthagène, prête à faire voile pour l'Afrique,
lorsqu'une odieuse trahison renversa toutes ses espérances : une partie des
officiers goths qui étaient à son service, gagnés par Genseric, fournirent h
ce dernier les moyens de la détruire. Un grand nombre de vaisseaux furent
pris, coulés à fond ou brûlés, et l'œuvre de trois années anéantie en une
seule nuit. Majorien, le désespoir dans l'âme, fit la paix avec son trop heu-
reux adversaire , et retourna mourir en Italie sous l'épée de ses soldats sou-
levés par un traître, pendant que Genseric demeurait le maître incontesté
de l'Afrique et de presque tout le bassin occidental de la Méditerranée
(459-460). La Sicile seule continua de se défendre, sous les ordres d'un capi-
taine appelé Marcellin.
L'empire d'Occident touchait à sa fin : la lutte ne tarda pas a s'engager
entre Genseric et l'empire d'Orient. Léon , ayant voulu rétablir l'autorité
romaine en Italie et arrêter les ravages périodiques des Vandales , Genseric
lança ses pirates dans l'archipel jusque sur les côtes de l'Asie mineure : l'em-
pereur grec répondit à cette attaque en réunissant une armée de cent mille
hommes et une flotte composée de tous les vaisseaux qu'il put rassembler.
Des largesses immenses furent faites aux matelots et aux soldats : la somme
de cent trente mille livres d'or suffit à peine à ces préparatifs. L'attaque par
terre et par mer était combinée d'une manière formidable : tandis que la
grande flotte impériale, commandée par Basiliscus, se dirigeait sur le cap Bon
(promotoire de Mercure) , où elle vint jeter l'ancre, une armée partie d'Egypte
sous les ordres du préfet Héraclius reprenait Tripoli ; mais des retards inexcu-
sables firent perdre aux Romains tous leurs avantages. Les contemporains ont
1 Procope, De Bell o vandalico , I. n, c. vu.
9G DOMINATION VANDALE.
attribué ce revers à la lâcheté, ou plutôt à l'impéritie de Basiliscus et à la
trahison de ses lieutenants : en effet, ce n'était pas la première fois que
Genseric faisait agir son or avant de tirer le glaive du fourreau. 11 est donc
permis de croire que les chefs goths et les autres barbares ariens qui étaient
au service de Léon trahirent ce prince comme leurs compatriotes et coreli-
gionnaires avaient trahi Majorien. Quoi qu'il en soit, Genseric, ayant offert de
soumettre sa personne et ses états à l'empereur d'Orient, se borna à solliciter
une trêve de cinq jours pour stipuler, disait-il, les conditions de sa soumission :
ce délai fut accordé. Pendant les négociations, sa flotte s'approchait lentement,
suivie d'une multitude de barques chargées de toutes sortes de matières inflam-
mables. Tout à coup le vent attendu souffle, les Vandales déploient leurs
voiles et poussent leurs brûlots sur la Hotte romaine , qui , trop confiante dans
la foi des traités, ne se réveille qu'au milieu des flammes. Serrés les uns
contre les autres, ces nombreux vaisseaux ne purent échapper à l'incendie ,
dont ils excitaient même l'activité par leurs mouvements. Telle fut la fin désas-
treuse d'une expédition qui avait menacé un moment la puissance des Vandales.
Les débris de la flotte regagnèrent la Sicile ; Héraclius fit une retraite pénible
à travers le désert de Barca; quant à Basiliscus, de retour à Constantinople, il
se réfugia dans l'église de Sainte-Sophie, et ne dut la vie qu'aux prières de sa
sœur, femme de l'empereur [467 .
Cette victoire mit le comble à la renommée de Genseric , qui continua de
couvrir la Méditerranée de ses vaisseaux , désolant sans relâche les côtes de
l'Espagne et de l'Italie, menaçant l'Egypte même , et donnant aux Maures un
avant-goût de cette piraterie dont ils ont fait, pendant de longs siècles, un si
cruel usage. Son principal but était atteint : l'empire d'Occident n'existait
plus; et un roi barbare, l'Hérule Odoacre, régnait sur l'Italie W6). Genseric
traita avec lui, et bientôt après, Zenon , empereur d'Orient , sentant l'inutilité
de ses efforts contre le maître de l'Afrique , consentit au partage de la Médi-
terranée. 11 reconnut la domination de Genseric sur toute la région de l'Atlas,
en y comprenant Tripoli , et sur toutes les îles du bassin occidental , la Sicile
inclusivement. De son côté, le Vandale prit l'engagement de tolérer le culte
catholique. Ce fut là le dernier acte de sa vie, et il mourut quelques mois après
à Carthage (25 janvier 477). Son fils Hunneric lui succéda. Il y avait déjà près
d'un demi-siècle que les Vandales étaient descendus en Afrique, et depuis
trente-huit ans ils occupaient Carthage. Au lit de mort, Genseric ordonna que
son sceptre passât de génération en génération à l'aîné de ses descendants
mâles, afin que le gouvernement ne tombât jamais entre les mains d'un enfant
incapable de régner : inutile recommandation qui ne fut respectée par aucun
de ses successeurs.
Cette terrible renommée des Vandales, due au génie d'un seul homme,
disparut avec lui. La paix de V7G, en apparence si glorieuse pour ces peuples,
devint la cause de leur décadence : n'ayant plus d'ennemis à combattre,
DOMINATION VANDALE. !>7
d'expéditions aventureuses à entreprendre, de riches proies A enlever, ils suc-
combèrent sous les séductions de l'opulence oisive et l'influence du climat
énervant de L'Afrique. En perdant leur rudesse primitive, ils ne prirent de la
civilisation que ses vices, l/aniour du luxe rappela un moment le commerce
extérieur à Carthage et dans les principales villes; mais ce mouvement tout
matériel n'apporta aucun nouvel élément de progrès qui put compenser les
maux causés par la barbarie. D'un autre côté, la puissante organisation mili-
taire qui, du temps des Romains, avait contenu les indigènes, s'effaçant de
plus en plus, les tribus nomades, que Genseric était parvenu à dominer,
moitié' par la crainte, moitié par l'appât du butin , se montrèrent ouverte-
ment hostiles dès le règne de son fils. Hunneric et ses successeurs ne surent
pas mieux réprimer les barbares que s'attirer l'affection des populations civi-
lisées. Les inutiles efforts qu'avait faits Genseric pour étouffer le catholicisme
auraient dû leur inspirer des sentiments de tolérance : loin de là , leur aveugle
fanatisme suscita contre les orthodoxes des persécutions aussi insensées que
cruelles. On eût dit qu'ils prenaient à tâche de rendre impossible, entre
les Vandales et les Romains, cette fusion qui seule pouvait affermir leur puis-
sance '.
Non contents d'opprimer leurs nouveaux sujets , les princes vandales se
déchiraient entre eux. Hunneric fit périr une grande partie de sa famille, sans
en excepter même le chef spirituel de sa communion , le patriarche des ariens,
afin d'assurer la couronne à son fils Hilderic, contrairement aux dernières
volontés de son père. Crimes inutiles : Gundamund, l'aîné de la race de Gen-
seric, monta sur le trône après lui. Ce prince se montra moins dur envers les
catholiques; mais sous le règne de son successeur Thrasamund les persécu-
tions se rallumèrent avec une nouvelle fureur, et durèrent vingt-sept ans.
Cependant, aussi faible contre des adversaires belliqueux qu'impitoyable envers
des prêtres et des populations désarmées , le gouvernement vandale reculait
d'année en année devant les Maures, les Numides et les Gétules. La Mauri-
tanie lui échappa d'abord, à l'exception de Césarée (Cherchell) et de quelques
autres points sur la côte ; en Numidie , ses généraux se laissèrent refouler au
nord du petit Atlas; enfin, l'Afrique proprement dite et la fertile province de
Hysacène (au midi de Tunis) se virent sans cesse ravagées par les irruptions
des tribus nomades.
L'empire d'Orient voyait avec une joie mal dissimulée cette rapide déca-
dence de la monarchie fondée par Genseric, et se croyait à la veille de ranger
l'Occident sous ses lois. Justinien régnait alors, et un progrès sensible dans
les arts et dans la législation , une grande activité politique , se manifestaient
1 II y avait encore sous Hunneric i66 évêques catholiques en Afrique, dont 120 dans la Mau-
ritanie césarienne, 12 ou H dans la province de Sétif, 123 ou 125 en Numidie. Il est évident
que beaucoup de ces évêques ne régissaient que des diocèses d'une étendue très-restreinte.
— Les évêchés étaient réduits à 217 lors de la chute définitive de la monarchie vandale.
18
98 DOMINATION VANDALE.
parmi les Gréco-Romains. Les événements dont l'Afrique était alors le théfltre
avaient mis entre les mains de l'empereur un instrument dont il se servit avec
habileté : c'était le jeune Hildéric, qui, après la mort de son père, était venu
chercher un refuge à Constantinople. Lorsque Thrasamund descendit au tom-
beau, il se trouva l'aîné de la race de Genseric, et par conséquent fut appelé au
trône. Doux et faible de caractère , élevé dans les idées et les mœurs bysan-
tines , la conduite de ce prince fut moins celle d'un monarque indépendant
que d'un lieutenant de l'empereur. En correspondance continuelle avec Jus-
tinien , il se plut à suivre ses inspirations , rendant aux catholiques l'entière
liberté de leur culte , et permettant la réunion d'un concile orthodoxe à Car-
thage4. Cette politique tolérante aurait pu assurer la couronne sur sa tête : inspi-
rée par l'étranger, elle n'eut d'autres résultats que de perdre Hildéric et d'en-
traîner la ruine de la monarchie fondée par ses prédécesseurs.
Irrités de cette condescendance qu'ils regardaient comme une trahison,
les Vandales s'insurgèrent enfin , et les Maures firent cause commune avec
eux. Inhabile au métier des armes, Hildéric chargea son neveu Oamer d'étouffer
cette révolte ; mais celui-ci fut repoussé par Antalas , chef des Maures de la
Bysacène, qui se rendit maître de plusieurs villes, les mit au pillage et en
décima les habitants. Dans cette extrémité , on eut recours aux talents mili-
taires de Gélimer, qui était le prince le plus rapproché du trône. Ce nouveau
général avait déjà battu les insurgés en plusieurs rencontres, quand, par un
mouvement qui parut spontané, mais qui sans doute avait été préparé, on vit
les deux armées ennemies confondre leurs rangs, et le proclamer roi. Aussitôt
il marche droit à Carthage, détrône Hildéric, le jette en prison avec sa famille,
et fait massacrer tous ses partisans.
Justinien s'empressa d'intervenir entre les deux princes et fit sommer
l'usurpateur de rétablir sur son trône le roi légitime ; mais Gélimer congédia
brusquement ses envoyés , et resserra plus étroitement encore son prisonnier.
Engagé dans une guerre contre la Perse, l'empereur dissimula son méconten-
tement, se bornant à demander qu'Hildéric fût renvoyé à Constantinople, et
ajoutant qu'en cas de refus la force viendrait au secours du droit. Ces menaces
étant restées sans effet, la guerre fut résolue. Une victoire remportée sur les
Persans venait de permettre à Justinien de disposer de ses troupes ; il rappela
à Constantinople le général qui commandait en Asie, et s'occupa de faire pas-
ser une armée en Afrique.
Ce projet trouva d'abord de nombreux contradicteurs dans le conseil : des
ministres timides rappelaient les désastres des expéditions dirigées contre Gen-
seric, et en présageaient de semblables ; mais Bélisaire soutint l'avis de l'em-
' Sous la domination romaine, et principalement à partir du règne de Constantin, Carthage
était devenue le chef-lieu du diocèse d'Afrique. A ce titre elle fut choisie pour la réunion de
p usieurs conciles importants qui s'y tinrent de 215 à 6i4 de J.-C. (Je nombre en est de 31) , sous
la domination vandale. Celui dont il s'agit ici fui présidé par l'évêque lîoniface.
DOMINATION VANDALE. 99
pereur, et fit observer que les Vandales étaient loin d'être aussi redoutables
qu'autrefois. « Sous le soleil ardent de l'Afrique , disait-il , le courage et les
mœurs de ces hommes du Nord se sont amollis; ils habitent des maisons de
plaisance entourées de jardins magnifiques où ils entretiennent à grands frais
des bassins et des jets d'eau ; chaque jour, en sortant du bain , ils font servir
sur leurs tables les mets les plus recherchés ; des broderies d'or couvrent leurs
longues robes de soie Ilottantes comme celles des Médes; l'amour et la
chasse sont les seules occupations de leur vie, et ce qui leur reste de loisir,
ou plutôt de vide et d'ennui, est rempli par des spectacles de toute espèce,
des pantomimes, des courses en char, la musique et la danse. En apprenant
le plaisir, les Vandales ont désappris la guerre, et la discorde règne parmi
eux. »
Cependant Gélimer redoublait de rigueur envers le malheureux Hildéric.
Deux princes ses parents, enfermés avec lui, furent livrés au bourreau : l'un
eut les yeux crevés, l'autre perdit la vie dans les supplices. Mais ces inutiles
cruautés ne firent qu'accroître le ressentiment des populations romaines et
catholiques. En effet, une insurrection ne tarda pas à éclater: un Romain de
distinction, nommé Pudentius, s'empare de Tripoli, y appelle les troupes impé-
riales, et quelques jours lui suffisent pour chasser les Vandales de cette pro-
vince ; la Rysacène s'ébranle, la Sardaigne se déclare indépendante. La défec-
tion de cette île fut la plus sensible de toutes pour Gélimer. Il y avait envoyé,
en qualité de gouverneur, un soldat de fortune nommé Godas , goth d'origine
et que rien n'attachait à son maître que la reconnaissance, faible lien pour un
ambitieux. Imitant le catholique Pudentius, Godas l'arien en offrit la souve-
raineté à l'empereur , se reconnaissant pour son vassal : Justinien s'empressa
d'y faire passer des troupes pour en prendre possession. En proie à une
cruelle perplexité, Gélimer hésitait s'il porterait ses efforts sur Tripoli ou
sur la Sardaigne. Le désir de punir Godas l'emporta. Il espérait qu'après
avoir reconquis cette île , son armée aurait le temps de revenir au secours de
Carthage. L'élite de ses forces partit donc sous le commandement d'un de ses
frères , nommé Tzazon : résolution funeste , qui devint une des principales
causes de sa ruine.
Ainsi la guerre se préparait de tous côtés, et l'entreprise de Justinien s'an-
nonçait sous d'heureux auspices. Tout était £n mouvement à Constantinople,
où la haine contre Carthage s'était rallumée aussi vive qu'elle le fut jamais à
Rome. Ces préparatifs ne furent pas indignes de ces grands souvenirs, et les
Scipions semblèrent revivre dans l'héroïque et vertueux Rélisaire. Cinq mille
cavaliers, dix mille fantassins, tant Gréco-Romains que Rarbares, cinq cents
navires montés par vingt mille matelots et chargés d'armes et de munitions
de toute espèce , quatre-vingt-douze brigantins à un seul rang de rames, mais
fermés et couverts, afin que les soldats fussent à l'abri des traits de l'ennemi,
montés par deux mille hommes choisis parmi la plus brave jeunesse de Con-
100 DOMINATION VANDALE.
stantinople : telle était l'importante expédition dirigée contre les Vandales.
La septième année du règne de Justinien , à l'époque du solstice d'été
(22 juin 533), le vaisseau amiral, qui portait Bélisaire, sortit du port, et se
dirigea vers le palais impérial pour recevoir solennellement , aux yeux du
peuple assemblé , la bénédiction du patriarche : au même instant , un soldat
nouvellement baptisé y monta, afin que son innocence attirât sur l'entreprise
la protection du ciel. C'était le signal du départ. Les nombreux navires
déployèrent à la fois leurs voiles, et s'éloignèrent aux acclamations d'une
foule innombrable. Le vaisseau amiral ouvrait la marche , distingué le jour
par la couleur rouge de l'extrémité de ses voiles, et la nuit par des torches
ardentes placées au sommet de ses mâts. La flotte impériale relâcha d'abord
à Héraclée , puis Abydos'; de là un vent favorable la poussa vers Sigée ,
entre les caps Malée et de Ténare, passage étroit et difficile qu'elle franchit
sans accident ; ensuite elle se dirigea vers la Sicile en longeant le Péloponèse.
Arrivé près de Syracuse , Bélisaire consacra quelques jours à faire rafraî-
chir son armée et à se procurer des renseignements exacts sur les positions
occupées par les Vandales, qui, ignorant son approche, ne s'attendaient nulle-
ment à être attaqués. Après ce court repos, la flotte remit à la voile, et bien-
tôt, perdant de vue la Sicile , découvrit les caps de l'Afrique. On jeta l'ancre
au promontoire de Caput Vada , aujourd'hui Capoudia , à cinq journées de
marche ( 160 kilomètres environ ) au sud de Carthage. La traversée n'avait pas
duré moins de trois mois. Bélisaire voulut que le débarquement s'effectuât
aussitôt. La découverte inattendue d'une source abondante qu'on fit jaillir en
creusant un fossé parut aux soldats un heureux présage : le ciel favorisait les
vengeurs de la foi catholique !
Cette terre où les troupes gréco-romaines venaient d'aborder si heureu-
sement était une terre amie. Mais il fallait prouver aux habitants qu'on venait
réellement les affranchir de la tyrannie des Vandales , il fallait leur épargner
autant que possible les maux de la guerre, respecter les personnes et les
propriétés, enfin ne rien permettre de contraire aux lois de la plus sévère
discipline. Bélisaire pourvut à tous ces soins. Des jardins clos de murs ayant
été dépouillés de leurs fruits par des maraudeurs , il fit saisir et châtier
les coupables ; puis , faisant mettre ses troupes sous les armes , il leur repré-
senta dans une énergique allocution que le succès de l'expédition reposait
1 Pendant cette relâche forcée, Bélisaire donnait à ses troupes une sévère leçon de discipline
(pie l'histoire doit recueillir. Deu\ Huns ou Massagètes, pris de vin, massacrèrent un de leurs
compagnons. Le général les interrogea; ils ne niaient point le meurtre, mais ils prétendaient
échapper à la juridiction romaine et jouir du bénéfice de leur propre loi, qui payait le sang par
une amende. Leurs compatriotes, nombreux dans l'armée, appuyaient leurs réclamations; les
Romains auraient vu sans peine qu'elles fussent écoutées, alin de s'en prévaloir dans l'occasion.
Bélisaire resta inflexible. Les corps des deux meurtriers, suspendus à un gibet sur une hauteur
voisine, apprirent à l'année silencieuse que dans un grand caractère la bonté n'exclut point la
sévérité, alors que la sévérité est nécessaire au salut commun.
DOMINATION VANDALE. 101
presque entièrement sur l'antipathie que les Romains d'Afrique éprouvaienl
pour les Vandales. « Ces espérances, ajouta-t-il, vous les détruisez vous-mêmes
« par votre indiscipline. Arrêtez-vous donc sur cette pente funeste; ne cher-
« chez point dans le pillage un gain périlleux et criminel qui causerait votre
a perte; craignez de vous ravir à vous-mêmes l'amitié et la confiance de ces
a peuples qui nous ont appelés comme leurs libérateurs, et que nous force-
ci rions bientôt à nous traiter en ennemis. »
Ces sages exhortations tirent impression sur l'armée; elle s'abstint de tout
acte de violence, et les habitants , se voyant protégés dans leurs biens et dans
leurs personnes, fournirent spontanément les vivres et les renseignements
dont on avait besoin. La petite ville de Syllecte , dont les remparts avaient
été détruits sous Genseric, mais dont chaque maison, fortifiée afin de résister
plus sûrement aux incursions soudaines des Maures, pouvait soutenir un
siège, ouvrit volontairement ses portes à un détachement envoyé par Béli-
saire. Lempsis (Lempta) et Adrumette [Hammamet), villes importantes, situées
sur le passage de l'armée , suivirent cet exemple, et reçurent avec joie le ma-
gnanime lieutenant de Justinien. Conservés par lui dans leurs fonctions, les
officiers civils en continuèrent l'exercice au nom de l'empereur d'Orient, et
le clergé catholique, suivant à la fois les inspirations de sa conscience et de son
intérêt, favorisa de tout son pouvoir la cause d'un prince dont le succès devait
rendre à la religion son ancienne prépondérance. D'Adrumette, Bélisaire se
porta sur Crasse (Jerads) , château de plaisance des rois vandales. Après avoir
donné quelques jours de repos à ses soldats au milieu des belles fontaines ,
sous les arbres chargés de fruits délicieux, dont cette résidence était parsemée,
il se remit en marche, se dirigeant sur Carthage par la base de la presqu'de
que termine le cap Bon.
Cependant Gélimer, au fond de la Bysacène, avait appris l'arrivée des Gréco-
Romains, et courait à la défense de sa capitale. Sa situation devenait de plus
en plus critique, car la consternation régnait parmi les siens , et partout les
populations se montraient favorables aux envahisseurs. Il ne possédait aucune
place forte qui lui pût servir de point d'appui : Carthage seule avait conservé
ses murailles ; mais, mal entretenues depuis longtemps, elles étaient d'une bien
faible défense. L'incurie des rois vandales livrait ainsi leur empire aux hasards
d'une seule bataille, et Gélimer pensait, non sans terreur, que c'en était fait
de lui s'il n'obtenait un premier avantage. Au milieu de ses hésitations, tantôt
il voulait traîner la guerre en longueur et attendre le retour de ses vétérans,
encore retenus en Sardaigne , tantôt se jeter entre sa capitale et l'armée con-
quérante. Enfin, s'arrêtant à ce dernier parti, il divise en trois corps les troupes
qu'il a sous la main : le premier, aux ordres de son frère Ammatas, prend posi-
tion en avant du faubourg de Decimum , point sur lequel l'ennemi devait se
présenter d'abord , afin de l'arrêter dans les défilés qui précèdent ce faubourg ;
le second , commandé par Gundamund , son neveu , et uniquement composé
102 DOMINATION VANDALE.
de cavalerie, reçoit l'ordre de longer le rivage de la mer. Ce corps devait
prendre en flanc les Gréco-Romains , après les avoir séparés de leur flotte. A
la tête du troisième, Gélimer occupa les hauteurs, prêt à tomber sur l'arrière-
garde. Ces dispositions stratégiques ne manquaient pas d'habileté; mais, dans
cette circonstance, la politique du monarque vandale ne répondit pas à
ses dispositions militaires : il fit mourir Hildéric et ses partisans, inutile
cruauté, qui n'eut d'autre résultat que d'exciter la compassion du peuple et de
le rendre plus favorable à Justinien.
Ponctuellement obéi dans l'exécution d'un ordre sanguinaire, Gélimer fut
moins heureux sur le champ de bataille. Ammatas était jeune et fougueux :
emporté par son ardeur, il oublia que le succès dépendait de l'ensemble des
mouvements , et ne tint aucun compte de l'heure fixée pour l'attaque. Maître
du faubourg de Decimum, au lieu de s'y retrancher et d'y attendre l'ennemi, il
se porta en avant avec une faible partie de ses troupes , et aborda sans hésiter
l'avant-garde gréco-romaine. Cette avant-garde, composée de trois cents cava-
liers d'élite sous les ordres de Jean l'Arménien, un des meilleurs lieutenants de
Bélisaire, fut d'abord assez maltraitée; et le prince vandale, combattant au
premier rang avec une rare valeur, avait déjà tué douze hommes de sa propre
main, lorsqu'il tomba lui-même, atteint d'une blessure mortelle. Se voyant
privés de leur chef , ses soldats prennent la fuite , entraînant ceux qui s'avan-
çaient pour les soutenir ; et tous, pêle-mêle , sont poursuivis sur le chemin de
Carthage. A la gauche, les deux mille cavaliers commandés par Gundamund
éprouvaient le même sort : attaqués par six cents Massagètes seulement , ils
furent mis en pleine déroute.
Toutefois ce double échec ne décidait pas du sort de la journée, et Gélimer,
avec le gros de ses forces , pouvait encore arracher la victoire aux Gréco-
Romains. Ignorant ce qui se passait, il s'avançait à travers de longues chaînes
de collines qui lui dérobaient la plaine où l'imprudent Ammatas était encore
étendu sans vie au milieu des douze cavaliers immolés de sa main. A ce
triste spectacle , rempli de douleur et de colère , le roi suspend sa marche
pour rendre les derniers devoirs à son malheureux frère, puis s'élance sur
l'ennemi pour le venger. Ce choc imprévu jette le trouble et l'hésitation parmi
les détachements de l'armée gréco- romaine qui se trouvent sur son pas-
sage, et ils se replient en grande hâte sur le corps principal, où ils portent un
moment la confusion. Mais , de son côté , Bélisaire s'avançait avec sa circon-
spection habituelle , à la tête de sa cavalerie. Son premier soin fut de rallier
les fuyards, qui purent dès lors se reformer derrière lui. Dès qu'il sut la mort
d'Ammatas, il ordonna de fondre sur les Vandales, qui, saisis à leur tour d'une
panique insurmontable , prirent la fuite en désordre et se dispersèrent dans
les montagnes. Gélimer se retira du côté d'Hippone ; les vainqueurs passèrent
la nuit sur le champ de bataille, h la dixième borne milliaire de Carthage.
Le lendemain l'armée gréco-romaine se remit en marche, et arriva le soir
DOMINATION VANDALE. 103
aux portos de la \illi\ qu'elle trouva ouvertes ; mais Bélisaire refusa d'y entrer.
Eu vain les habitants soi lent en foule, portant des flambeaux et poussant des
cris de joie, le prudent général ne donne; rien à l'entraînement du succès. Soit
qu'il craignît quelque embûche , soit plutôt qu'il ne voulût pas exposer la ville
aux désordres inséparables d'une occupation opérée de nuit, il ordonna de
dresser les tentes, établit des postes , et plaça partout des sentinelles , comme
s'il était encore en présence de l'ennemi. La Ilot le seule, dont tous les mouve-
ments avaient été habilement combinés avec ceux de l'armée de terre , reçut
l'ordre de pénétrer dans le port.
Enfin le jour parut, et l'armée entra dans Cartilage enseignes déployées,
comme si elle revenait d'un exercice militaire. Aucun désordre ne ternit son
triomphe : l'Afrique ne faisait que changer de maître. Le commerce de la ville
ne fut pas un seul instant interrompu ; les promenades publiques étaient cou-
vertes de monde comme d'habitude. Seulement, un mouvement inaccoutumé
se faisait remarquer aux portes des églises , où les Vandales couraient cher-
cher un refuge , et les catholiques remercier Dieu de leur délivrance. Un de
ces édifices, dédié à saint Cyprien, s'élevait au bord de la mer. Par un heu-
reux concours de circonstances , ce jour-là se trouvait être celui de la fête du
glorieux martyr : ce fut au pied de ses autels qu'après quatre-vingt-quinze
ans d'une cruelle oppression les chrétiens orthodoxes se réunirent avec un
empressement inexprimable pour offrir au ciel leurs actions de gnlce. L'habile et
sage général qui présidait à ces événements occupa le palais des rois vandales,
si souvent souillé par l'assassinat et les fureurs de ces princes.
Maître de la capitale, Bélisaire ne crut point encore l'être de la province ;
ne pouvant croire qu'une seule bataille eût suffi pour renverser une domina-
tion si solidement établie, il s'attendait à un dernier et terrible effort de la
part des vaincus, et se hâta de tout préparer pour l'affermissement de sa con-
quête. Les fortifications de Carthage tombaient en ruine; il les fit relever,
y ajoutant même de nouvelles tours et plusieurs ouvrages de terrassement ,
puis creuser autour de la ville un large fossé qui acheva d'en rendre l'approche
impossible. Soldats et matelots , aidés par une population de deux cent mille
Ames, prirent part à ces travaux ; et l'ardeur fut telle qu'en moins de deux mois
Carthage se trouvait en état de soutenir un siège.
Le bruit de cette prodigieuse activité , répandu dans toute l'Afrique , porta
le plus profond découragement dans le cœur des Vandales. De leur côté , les
Maures , ce peuple sur l'imagination duquel le récit des choses extraordinaires
est toujours si puissant, courbèrent la tête devant ce signe de grandeur et de
force. Plusieurs de leurs chefs , vassaux ou ennemis de Gélimer, vinrent solli-
citer l'amitié des Gréco-Romains. Bélisaire les accueillit avec distinction, et,
faisant revivre un antique usage, leur remit de sa main les marques distinc-
tives de la dignité royale : c'étaient un sceptre d'argent doré , un diadème à
bandelettes , un manteau retenu par une agrafe d'or, une robe et une tunique
104 DOMINATION VANDALE.
blanches, des brodequins enrichis d'ornements ou de broderies en or. Il y
ajouta de riches présents \
Toute l'Afrique septentrionale avait donc les yeux fixés surles Gréco-Romains,
et s'apprêtait à reconnaître leur domination. Encore une victoire, et l'œuvre
si bien commencée était complète, autant du moins que la conquête peut passer
pour définitive dans une contrée où l'on ne s'établit qu'à la condition de tou-
jours combattre. Mais, pour le moment, il ne s'agissait que de chasser les Van-
dales, sauf à compter plus tard avec les indigènes. Tel était le plan du général
grec, toujours imité depuis par les nations qui ont aspiré à la possession de
l'Afrique, et toujours entravé par les mêmes obstacles.
Réfugié sur les frontières de la Numidie et de la Bysacène, où il était par-
venu à réunir autour de lui la nation vandale presque tout entière, Gélimer
attendait, pour tenter de nouveau la fortune , que son frère, jusqu'alors resté
en Sardaigne , vînt le joindre avec ses vétérans. Or, à la première nouvelle des
succès des Gréco-Romains, Tzazon avait spontanément fait embarquer ses
troupes, et après une heureuse navigation était arrivé en Afrique, où son
retour presque inespéré rendit le courage à ses compatriotes. Après avoir tenu
plusieurs fois conseil , les deux princes levèrent leur camp , et se rappro-
chèrent de Carthage. Aussitôt Rélisaire, sortant d'une inaction prolongée à
dessein, marche droit à eux , et disperse sans peine leurs troupes, qui aban-
donnent sur le champ de bataille le cadavre du frère de leur roi, de Tzazon,
ce dernier soutien de la race de Genseric. La journée fut peu sanglante :
huit cents Vandales et cinquante Romains seulement y perdirent la vie. Ce
sont moins les pertes matérielles que la démoralisation des armées qui amè-
nent les grands désatres. Avant la fin du combat , Gélimer s'était enfui vers
la Numidie , abandonnant à l'ennemi son camp ouvert de toutes parts et dans
lequel se trouvaient réunis les derniers débris de son peuple, femmes, enfants,
vieillards, avec tous ses trésors. Un tumulte étrange y régnait, car, frappés
d'une terreur profonde , ces barbares songeaient plutôt à fuir qu'à combattre.
Sans presque éprouver de résistance, les Romains firent un immense butin.
L'or et l'argent, les objets précieux de tout genre que les Vandales avaient
rapportés de leurs nombreuses expéditions , ou qu'ils avaient extorqué en
Afrique, soit par des spoliations, soit par les impôts, étaient entassés dans leur
camp, et devinrent à leur tour la proie du vainqueur.
Cette bataille, qui anéantit politiquement la puissance des Vandales en
Afrique, fut livrée vers le milieu de décembre 533, trois mois après l'entrée de
l'armée romaine dans Carthage , six mois après son départ de Constantinople.
1 Celte antique coutume subsiste encore dans tout l'Orient, niais elle n'est plus guère consi-
dérée que comme de pur cérémonial. La pelisse d'honneur que le sullan de Constantinople
donnait jadis à sesbeys, à ses ministres, à ses généraux d'année, comme une sorte d'investi-
ture féodale, il l'accorde aujourd'hui à titre de faveur aux représentants des puissances amies,
parfois même à des étrangers de distinction reçus en audience particulière.
DOMINATION VANDALE. lo:>
Pour compléter la victoire, il ne restait plus qu'à s'assurer de la personne de
Gélimer. Ce prince avait trouvé asile chez une tribu maure des montagnes
de Pappua ( Djebel-Edough ) , près des sources de la Seybouse . OÙ il traînait
l'existense la plus misérable. Plus sauvages môme que les Kabaïles de nos
jours, ses hôtes habitaient de sombres buttes, des cavernes creusées dans le
roc, où couchaient pêle-mêle sur la terre nue, hommes, femmes, enfants,
troupeaux. Ils portaient toute' l'année la même tunique et le même manteau ;
des espèces de gâteaux d'orge, d'avoine ou de seigle, à demi cuits sous la
cendre, étaient leur unique aliment, le seul qu'ils pussent offrir au roi fugi-
tif. Étranges courtisans et nourriture plus étrange encore pour un prince
naguère assis à la table la plus somptueuse de l'univers! 11 n'avait pourtant
d'autre alternative que de se résigner ou à vivre dans cette affreuse retraite
ou à se rendre, car la montagne, presque inaccessible de toutes parts, et le
fort de Midenos ' qui la couronnait, étaient étroitement resserrés par Pbaros,
un des lieutenants de Bélisaire. Après quelques inutiles tentatives d'escalade,
cet officier changea le siège en blocus.
Pendant ce temps, le général victorieux retournait à Carthage afin d'achever
de soumettre le pays et de l'arracher à l'influence des Vandales. Césarée de
Mauritanie ; Ceuta, appelée alors le fort des Sept ou Septem; Tripoli, la pre-
mière des villes d'Afrique qui eût reconnu le pouvoir de Justinien, reçurent
garnison romaine. De son côté, la flotte ne restait pas inactive ; elle soumettait
la Sardaigne, la Corse, les îles Baléares, dépendances du vaste empire créé par
Genseric.
Telle était la situation des affaires en Afrique lorsque Justinien reçut les
lettres de son général qui lui annonçaient l'heureux succès de sa glorieuse
entreprise. A la joie publique se mêlèrent aussitôt des intrigues de tout genre,
tant chacun avait hâte d'aller prendre sa part des dépouilles du vaincu. Une
nuée d'agents de toute espèce envahit la province, moins pour assurer la
conquête que pour l'exploiter. On s'y rendait pour s'enrichir, n'importe par
quels moyens. L'empereur lui-même allait au-devant de toutes les mesures
qu'on s'empressait de lui suggérer pour tirer de ses nouveaux sujets les plus
fortes contributions possibles : les subtilités du fisc impérial remplacèrent
les extorsions des Vandales. Tous les descendants des anciens propriétaires
romains furent autorisés à revendiquer les maisons et les terres dont les
soldats de Genseric avaient dépouillé leurs ancêtres. A l'aide d'une telle loi ,
secondée par des déportations en masse, on s'explique comment ces envahis-
seurs ont si complètement disparu du sol de l'Afrique , qu'à peine y reste-t-il
d'eux quelque trace.
Cependant le siège de la montagne Pappua continuait, et l'opiniâtreté de
1 Ce fort ('-tait aussi une petite ville qui n'était habitée qu'à certaines époques de l'année. Il
n'en reste aujourd'hui aucun vestige.
14
10G DOMINATION VANDALE.
Gélimer faiblissait chaque jour devant la vigilance de Pharos. Près de se
rendre sur la promesse d'être généreusement traité par Justinien, la honte le
retenait encore. Depuis six mois il manquait de tout ; une horrible famine
moissonnait autour de lui ce qui lui restait de parents et d'amis. Enfin, un
jour, ayant vu son neveu disputer avec désespoir à un enfant maure un dernier
gâteau d'orge à demi cuit sous la cendre, son courage l'abandonna, et il
consentit à capituler. Conduit à Carthage , il fut accueilli avec distinction
par Bélisaire , à qui un tel prisonnier causa d'autant plus de joie qu'il avait
hâte de retourner à Constantinople, où. ses ennemis répandaient des bruits
injurieux à sa gloire: on disait qu'il voulait se faire roi de l'Afrique, et le
caractère jaloux et soupçonneux de l'empereur lui faisait craindre que ce
prince n'ajoutât foi à de telles calomnies.
Le vainqueur des Vandales fit embarquer sans délai ses gardes, ses captifs,
ses trésors. Sa navigation fut si heureuse , que son arrivée précéda la nou-
velle de son départ. La calomnie se tut, et les soupçons s'évanouirent devant
une telle preuve de loyauté. Il fut reçu avec des honneurs extraordinaires,
et après un intervalle de six siècles les pompes triomphales de la Piome répu-
blicaine reparurent pour honorer le courage et la vertu d'un grand citoyen.
Jamais la ville de Constantin n'avait vu un si magnifique spectacle. Les plus
riches dépouilles attestaient l'importance de la conquête : c'étaient des vête-
ments de soie à l'usage des rois vandales, des charriots de guerre, des pier-
reries, des vases richement ciselés ; des monceaux d'or et d'argent monnayé
et non monnayé, reste du pillage de Rome et de l'Italie. Derrière les chars
qui portaient ces trésors , marchaient lentement sur une longue file les
nobles v andales et leur roi captif : les premiers , remarquables par leur fierté
et par leur haute stature ; le second , couv ert d'une robe de pourpre et répé-
tant de temps en temps ces paroles de Salomon : Vanité des vanités, tout ri est
que vanité! Cependant sa philosophie échoua au moment où, arrivé au pied
du trône de l'empereur, on le dépouilla de sa robe royale, en le forçant de se
mettre à genoux. Celte expression de l'historien grec dit assez qu'il opposa
à cette dernière humiliation une inutile résistance.
Le jour même de cette imposante cérémonie, Bélisaire fut nommé consul
pour l'année suivante, et une fête nouvelle célébrée en son honneur. Ce fut
un second triomphe. Dans le premier , le héros avait marché modestement
à pied à la tête de ses braves compagnons d'armes , s'effaçant autant qu'il
le pouvait , dans la crainte d'éveiller la jalouse susceptibilité de son maître ;
dans le second , il crut pouvoir accepter comme magistrat les honneurs qu'il
avait déclinés comme général. Porté par des esclaves dans sa chaise d'ivoire à
travers la ville, le nouveau consul jetait au peuple, de ses mains victorieuses,
une partie des richesses conquises sur les Vandales : des coupes d'or, de
riches ceintures, de l'argent, des bijoux, fruits d'une conquête dont l'honneur
lui revenait tout entier.
DOMINATION VANDALE. 107
.Mais la récompense la plus chère au héros fut de voir l'empereur tenir au
monarque captif toutes les promesses que lui-même avait faites en Afrique.
En descendant du trône, Gélimer avait subi sa dernière épreuve; un vaste
domaine lui fut assigné, pour lui et pour sa famille, dans la province de
Galatie. Son obstination à ne pas abjurer l'arianisme, l'empêcha seule d'être
revêtu de la dignité de patrice. Il vécut et mourut en homme privé, et ne laissa
point d'enfants. Ainsi finirent la race royale de Genseric et le royaume qu'il
avait fondé.
D'un peuple à si bon droit célèbre il n'est rien demeuré qu'un nom vague-
ment odieux , que les nations modernes considèrent comme une injure et
appliquent comme un stygmate flétrissant au front de tous les ennemis des
arts et de la civilisation. A peine même restc-t-il aux savants quelques
médailles pour appuyer d'une preuve matérielle le témoignage des historiens.
Cependant, soyons justes même envers ces barbares : les Vandales, une fois
établis en Afrique, ne restèrent pas absolument étrangers aux paisibles occu-
pations des Romains ; ils concoururent avec leurs nouveaux concitoyens à la
culture des terres, à l'exploitation de diverses industries, auxquelles ils ajou-
tèrent une branche totalement inconnue avant leur conquête, et qui s'est
perpétuée après eux dans ce pays, c'est-à-dire la fabrication de sabres et
d'épées qui coupaient les métaux les plus durs et dans lesquels on pouvait se
mirer comme dans une glace. Ils exécutèrent aussi plusieurs grands travaux
hydrauliques, soit pour l'arrosement des terres, soit pour le luxe de leurs
jardins.
Disons aussi que sous le rapport intellectuel les auteurs grecs et latins ont
jugé les Vandales très-défavorablement , parce que , repoussant la culture des
langues étrangères, ces peuples s'en tenaient à leur idiome particulier; cepen-
dant un neveu de Genseric était versé dans la langue latine et dans les sciences
que l'on cultivait à Rome. De l'aveu de plusieurs auteurs contemporains , le
roi ïhrasamund fut l'homme le plus lettré de l'Afrique ; il se plaisait à discuter
en latin , sur des questions de thélologie et de philosophie, avec les membres
du clergé catholique. Il composa aussi dans cette langue , en faveur de l'aria-
nisme, un ouvrage qui, dit-on, se recommandait autant par l'élégance du style
que par la force du raisonnement.
Ainsi donc, on le voit ici , les traditions les plus accréditées ne sont pas tou-
jours les plus exactes. D'abord inférieurs aux Romains en civilisation , les
Vandales finirent par gagner à leur contact , et les habitudes de luxe qu'ils
contractèrent en très-peu de temps montrent assez qu'ils n'étaient pas tout
à fait dépourvus d'aptitude pour les arts et la poésie. On assure même que
Gélimer, lorsqu'il se trouvait si étroitemcdt bloqué par les troupes bysantines
dans les montagnes de Pappua , composa sur ses malheurs des chants épi-
ques empreints d'une certaine grâce mélancolique. Mais de tout ce que les
Vandales ont écrit rien n'est parvenu jusqu'à nous ; par suite des guerres
108 DOMINATION VANDALE.
et des dévastations du moyen âge, leurs armes elles-mêmes ont disparu; il
ne nous est resté de leur langue que quelques mots et des noms propres.
C'est cette destruction complète de leurs monuments qui a justifié et validé
en quelque sorte l'anathème irrémissible que la postérité laisse encore peser
sur eux,
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CHAPITRE VII.
DOMINATION GRÉCO-BYSANTINE.
( .">ô8-g:o de j.-c. )
SaloHion gouverneur de l'Afrique. — Insurrection des indigènes. — Ils sont battus dans
la Bysacène. — Conspiration dirigée contre Salomon ; il est obligé de prendre la
fuite. — Stoza chef des insurgés. — Gernianiis , neveu de Justinien , gouverneur.
— Il disperse les insurgés. — Son administration. — Salomon appelé pour la seconde
fois au commandement. — Son expédition contre les monts Aourès. — Sa mort. —
Décadence de la domination gréco-bysantine en Afrique.
W
Les victoires de Bélisaire re-
mirent en quelque sorte l'Afri-
que dans l'état où elle se trou-
vait au moment de la conquête
des Vandales : ceux - ci dispa-
rurent du sol presque en un
instant , et l'oligarchie qu'ils
avaient constituée alla se perdre
dans les rangs de l'armée gréco-
romaine. Mais sous d'autres
rapports, les représentants de
l'empereur d'Orient, c'est-à-dire les exarques (titre sous lequel on dési-
gnait ses délégués , investis du pouvoir civil et militaire), allaient se trou-
110 DOMINATION GRECO-BYSANTINE.
ver dans des conditions moins favorables encore que les derniers gouver-
neurs envoyés par les empereurs d'Occident. Il leur fallut compter avec de
nouveaux ennemis bien autrement opiniâtres que les Vandales , c'est-à-dire
les indigènes, dont la soumission n'est jamais que momentanée. Sortis de leurs
retraites , descendus de leurs montagnes pendant la désastreuse période qui
s'étend de Genseric au dernier de ses successeurs, les nomades faisaient paître
leurs troupeaux et dressaient leurs tentes dans les mêmes plaines d'où les
colons italiens tiraient naguère la subsistance de la métropole. Des six cent
quatre-vingt-dix évèchés qui sous les empereurs romains existaient dans les
sept provinces ( depuis Tanger jusqu'à Tripoli), il n'en restait plus que deux
cent dix-sept : toutes les autres villes épiscopales avaient été ruinées, soit par
les Vandales, soit par les Maures, ou s'éteignaient obscurément sous la domi-
nation des chefs des tribus barbares, à qui leurs succès contre de farouches
dominateurs avaient semblé offrir comme une proie assurée tout le territoire
de l'Afrique septentrionale. Aussi la plupart de ces chefs ne virent-ils qu'avec
un sentiment de regret les victoires de Bélisaire. De ce regret à l'insurrection
il n'y avait plus qu'un pas ; ce pas fut bientôt franchi.
Le successeur que s'était choisi Bélisaire fut l'eunuque Salamon. Homme de
guerre habile, administrateur éclairé, ce général n'avait rien du caractère de
cette classe d'hommes si dignes de mépris et qui pourtant exercent une im-
mense influence dans les intrigues des cours d'Orient. Non moins actif que
brave , non moins prudent que juste , il possédait la confiance des troupes et
l'estime des habitants du pays ; mais ses vertus et ses talents ne purent em-
pêcher qu'après plusieurs années de travaux et de luttes sanglantes il ne suc-
combât, comme tant d'autres , dans cette œuvre si souvent reprise et jamais
achevée : l'assujettissement des peuplades de l'Atlas.
Quoique les chefs maures montrassent toujours la même avidité pour ces
tuniques brodées d'or et d'argent qui à leurs yeux représentaient les insignes
du pouvoir, Bysance ne trouvait en eux ni soumission réelle ni véritable
dévouement. Avant même le départ de Bélisaire, les Mauro-Gétules, que nous
avons vus reconnaître la suprématie de Justinien, avaient commencé à se sou-
lever, et bientôt toutes les tribus, faisant trêve à leurs inimitiés particulières,
se réunirent pour chasser de leur pays les Gréco-Romains : d'un même élan,
elles se précipitent sur les fertiles plaines de la Numidie et de la Bysacène,
brûlent les villes et les villages, dont elles traînent les habitants en captivité.
Un nouvel avantage accrut leur audace : deux braves officiers qui comman-
daient un détachement de cavalerie avaient perdu la vie dans une embuscade
dressée presque aux portes de Carthagc : leurs têtes , promenées triomphale-
ment parmi les autres tribus, devinrent le signal d'une insurrection générale.
Pour adoucir ces peuplades ardentes et fanatiques, les lieutenants de Salomon
leur rappelèrent les malheurs de la domination vandale, les promesses de-sou-
mission qu'elles-mêmes, ou leurs chefs, avaient faites à Bélisaire ; enfin les otages
DOMINATION GRÉCO-BVSANÎINE. 111
qu'elles avaient livrés pour garantie de leur fidélité ; mais à ces paroles conci-
liantes elles répondirent fièrement : « L'exemple des Vandales ne nous effraie
« pas; vous ne les avez vaincus que parce que nous les avions déjà affaiblis par
o des combats continuels. Quant aux menaces (pue vous nous faites de mettre
« à mort nos otages, c'est aux Romains qu'il importe de ménager leurs enfants,
« car ils n'ont chacun qu'une seule femme ; pour nous, qui pouvons en avoir
« cinquante , nous ne craignons pas de voir s'éteindre notre postérité. »
Tout espoir de rien obtenir par les voies de la douceur étant perdu, Salomon
marcha rapidement sur la Bysacène , et occupa cette riche province, autrefois
le grenier de Rome, maintenant inculte et dépeuplée. Campés dans la plaine
de Manimée , les insurgés l'attendaient au pied d'une longue chaîne de mon-
tagnes. De là, s'ils étaient vainqueurs, ils pouvaient se porter droit à Carthage;
si, au contraire, ils étaient vaincus, la connaissance qu'ils avaient du pays
assurait leur retraite vers le désert. L'ordre de bataille qu'observaient ces
Maures orientaux diffère complètement de la manière de combattre des Nu-
mides et des Maures occidentaux. Il est trop remarquable pour ne pas fixer un
moment l'attention. Placés en travers à la suite les uns des autres, les chameaux
formaient un vaste cercle qui servait de retranchement' ; l'infanterie, armée de
lances, de boucliers et d'épées, complétait le cercle, au milieu duquel se
tenaient les femmes, les enfants et le bagage. Parmi ces femmes , un certain
nombre étaient placées de manière à pouvoir prendre part au combat; les
autres dressaient les tentes , pansaient les bêtes de somme , aiguisaient les
armes. Enfin, sur les hauteurs les plus voisines on distinguait plusieurs corps de
cette cavalerie sauvage et à demi nue qui, selon l'occasion, attaque ou fuit avec
une égale rapidité.
L'exarque conduisit ses troupes avec une prudente lenteur à l'assaut de ce
camp défendu par une muraille vivante ; mais, effrayés à la vue des chameaux
ou rebutés par leur odeur repoussante, les chevaux refusèrent d'avancer. Alors
il donna ordre à sa cavalerie de mettre pied à terre, et, portant tous ses efforts
sur un seul point, perça la ligne de chameaux : toute l'armée se précipita par
cette brèche; l'infanterie ennemie fut taillée en pièces. S'il faut en croire les
historiens du Bas - Empire , plus de dix mille hommes restèrent sur la place.
Instruits par cette défaite, qui ne diminua en rien leur opiniâtreté habituelle,
les Maures choisirent un nouveau champ de bataille , cette fois ce ne fut plus
dans une plaine ouverte qu'ils établirent leur camp, mais sur une montagne
escarpée. Du côté de l'est, cette montagne paraissait inaccessible, et elle l'eût
été pour une armée marchant en ordre de bataille ; mais des hommes agiles et
hardis pouvaient parvenir un à un jusqu'au sommet. Au couchant, une pente
assez douce était flanquée de deux rochers d'une hauteur prodigieuse, entre
1 Cette tactique ressemble beaucoup à celle des Cimbres cl des Teutons campant au milieu
de leurs cbaiiots.
112 DOMINATION GBÉCO-BYSANTINE.
lesquels serpentait un chemin fort étroit : ce fut là qu'ils s'établirent. Quant au
point qui dominait cette position , le croyant inaccessible , ils avaient jugé
inutile de l'occuper.
Arrivé au pied de la montagne, Salomon fit halte, afin de reconnaître le
terrain. Vers le soir, il appela un de ses lieutenants, sur la valeur et la prudence
duquel il pouvait compter, et lui ordonna de prendre dans tous les bataillons
mille fantassins vigoureux et déterminés. Sortie du camp en secret , comme
pour explorer la campagne à la faveur de la nuit, cette troupe d'élite se rap-
procha du pied de la montagne, dont elle gravit les flancs et gagna le sommet
sans avoir été aperçue par l'ennemi. Elle s'y tint sans déployer les enseignes,
sans lancer un trait, sans pousser un cri. Dès le point du jour, l'exarque mit en
mouvement le reste de son armée, et la conduisit à l'assaut. Comptant sur un
facile succès, les Maures s'apprêtaient à le recevoir vigoureusement, lorsqu'on
levant la tête ils virent flotter au-dessus d'eux les enseignes bysantines et
entendirent des chants de triomphe que suivit une grêle de traits : aussitôt
leur extrême confiance fit place à une affreuse épouvante. Le chemin de la
plaine et celui de la montagne leur étant fermés, ils se précipitèrent confusé-
ment, cavaliers et fantassins, dans les profondes fissures et sur les pentes
abruptes des deux rochers latéraux, afin de gagner une autre montagne , sépa-
rée par un précipice de celle qu'ils occupaient eux-mêmes. Mais la foule était
si grande, qu'ils s'embarrassaient les uns les autres et roulaient pêle-mêle au
fond de l'abîme. Cinquante mille hommes , dit-on , perdirent la vie dans cette
sanglante journée; des tribus entières furent anéanties. La multitude des
enfants et des femmes traînés en captivité fut telle , qu'à Carthage un enfant
maure était livré pour le prix d'un mouton. Les Barbares de l'Afrique propre-
ment dite ne se relevèrent pas de ce désastre, et la Bysacènc respira plus libre-
ment. La lutte continua en Numidie , pays où les populations étaient plus
nombreuses et le terrain plus difficile encore.
Si florissante sous la domination romaine, la Numidie était, à l'époque
où nous sommes parvenus, divisée entre les Grecs et les Barbares ; en outre ,
les Maures ou Numides s'y battaient sur les ruines de la civilisation , ne parais-
sant d'accord que sur un seul point, c'est-à-dire de menacer incessamment du
pillage et de la mort ce qui restait d'habitants d'origine européenne. Le plus
puissant de ses princes était Jabdas, chef des tribus guerrières et populeuses du
mont Auraze (Aourès). Or, tandis que Salomon détruisait dans la Bysacène les
bandes insurgées , ce Jadbas , suivi de trente mille hommes que l'amour du
pillage avait réunis sous ses drapeaux, prenait sa revanche dans la, Numidie :
toutes les tribus de cette province lui obéissaient de gré ou de force ; celles qui
avaient voulu lui résister ou suivre d'autres chefs avaient été frappées sans
pitié, et, pour mieux assurer sa suprématie, il avait forcé ses rivaux à chercher
un asile auprès des Bysantins.
De leur côté, ces bannis imploraient le secours de Salomon , le pressant
DOMINATION GRÉCO-BYSANTINE. 113
de venger à la fois ses injures et les leurs, rassurant que pour se soulever
contre Jabdas leurs nombreux amis n'attendaient que la présence; d'une armée.
Cédant à leurs instances , Salomon passa en personne dans la Numidie. Los
Maures fugitifs lui servirent de guides dans ce pays monlueux qu'il ne con-
naissait que très-imparfaitement ; mais après une marche pénible de sept jours
sans rencontrer l'ennemi, n'ayant que très-peu de vivres , il jugea prudent de
ne pas s'engager plus avant. D'ailleurs, plusieurs circonstances lui avaient déjà
rendu suspecte la fidélité de ses guides : nulle de leurs promesses ne se réali-
sait, aucune tribu ne venait se joindre à eux ; le pays, au contraire, paraissait
complètement désert, et les chemins devenaient de plus en plus difficiles.
Craignant d'être entraîné dans quelque embuscade, le général grec se rendit
au vœu unanime de ses troupes, et rebroussa chemin. Sa retraite ne fut pas
inquiétée , et cette expédition eut du moins pour lui ce double avantage
qu'elle lui procurait la connaissance des lieux et lui rappelait qu'il ne faut pas
se fier légèrement aux promesses de ces peuplades si mobiles et si dissimulées.
De retour à Carthage, Salomon prépara une nouvelle expédition, mais, cette
fois, sans le secours des Maures et avec des approvisionnements suffisants pour
n'être point obligé de revenir sur ses pas avant d'avoir atteint son but. Malheu-
reusement, au moment d'entrer en campagne, une révolte, fomentée de longue
main par le clergé arien et par les familles vandales restées à Carthage , éclata
tout à coup parmi les troupes indigènes qui composaient la majeure partie
de son armée. Ces sectaires avaient formé le projet de sacrifier le gouver-
neur au pied des autels, au milieu des solennités de la fête de Pâques. La
crainte ou le remords arrêta le poignard des assassins; mais la sécurité qu'il
montra les enhardit, et dix jours après éclata dans le cirque une sédition qui se
répandit en un instant dans tous les quartiers de la ville : le pillage, le massacre
de ses habitants, sans distinction d'âge ni de sexe, ne furent suspendus que par
la nuit, le sommeil et l'ivresse de ces forcenés. Salomon lui-même fut con-
traint de se réfugier en Sicile, accompagné de sept personnes seulement parmi
lesquelles se trouvait l'historien Procope. Les deux tiers de l'armée prirent
part à cette rébellion, et huit mille insurgés, assemblés dans les champs de
Bulla, élurent pour chef un simple soldat nommé Stoza.
Ce chef improvisé avait toutes les qualités nécessaires pour imposer à la
multitude : brave, actif, entreprenant, doué d'une force prodigieuse, sa parole,
quoique grossière, était persuasive, et tous ses actes empreints de cette brutale
énergie qui exerce une irrésistible influence sur l'esprit d'une soldatesque
indisciplinée. Sous la conduite d'un tel chef, les Maures espéraient s'em-
parer de l'Afrique entière. Dans cet audacieux dessein, Stoza fit un appel à ce
qui restait encore d'énergique et de guerrier parmi les Vandales ; il offrit aux
esclaves la liberté; enfin, tous ces vagabonds, tous ces hommes perdus de vices
qui encombrent ordinairement les grandes villes, vinrent grossir les rangs de
son armée, bientôt forte de huit mille hommes. Avec un tel ramassis de troupes
15
Jlï DOMINATION GRÉCO-BYSANT1NE.
sans nationalité et dépourvues d'esprit de corps, il marcha sur Garthage, comp-
tant y entrer sans résistance; mais un brave officier, Théodore, capitaine des
gardes de Sàlomon, avait pris le commandement de la ville avec la résolution
bien arrêtée de ne la rendre qu'à la dernière extrémité. Lorsque les rebelles
arrivèrent sous ses murs, toutes les dispositions étaient prises à l'intérieur
pour soutenir un siège.
Malgré les instances de Théodore , malgré le sang-froid et l'habileté qu'il
déploya en cette grave circonstance, les habitants songeaient à capituler.
Ils avaient même résolu de le faire le lendemain, lorsque Bélisaire entra de
nuit dans le port. Il n'avait qu'un seul vaisseau, et n'était ficcompagné que
de Salomon avec cent hommes d'élite. Les troupes de Stoza dormaient paisi-
blement sous leurs tentes, s'attendant qu'à leur réveil on leur apporterait les
clefs de la ville ; mais au point du jour, quand ils apprirent l'arrivée de Béli-
saire, frappés de stupeur rien qu'à ce nom , ils prirent tumulueusement la
fuite. A la tête d'un corps de deux mille hommes seulement, le général les
poursuivit à outrance, et finit par les atteindre à Membrese, près du fleuve
Bagrada, à dix-sept lieues de Carthage. Sans leur laisser le temps de se rallier
ni de se reconnaître , il les attaque et les presse avec une vigueur que favo-
rise d'une part l'avantage du terrain , et de l'autre un vent impétueux qui
leur jette au visage et dans les yeux des tourbillons de sable. Enfoncés dès le
premier choc, les insurgés prirent de nouveau la fuite, et ne se rallièrent que
sur le territoire numide, où ils reconnurent, non sans une extrême confusion,
qu'ils n'avaient perdu qu'un très -petit nombre des leurs, Vandales pour la
plupart. Bélisaire ne jugea pas à propos de les poursuivre longtemps; il
retourna à Carthage, et partit immédiatement pour la Sicile, où une insurrec-
tion plus importante à réprimer rendait sa présence indispensable, Salomon,
de son côté, fit voile pour Constantinople.
En récompense du service qu'il venait de rendre, Théodore fut appelé
au commandement de Carthage et de la province; Marcel, ayant sous ses
ordres trois lieutenants, fut chargé d'observer les insurgés en Numidie. Brave
officier d'ailleurs, ce Marcel s'était distingué dans les positions secondaires ,
mais il manquait des qualités nécessaires pour commander une armée dans
un pays où l'ennemi emploie sans cesse de nouvelles ruses pour vaincre.
Après être resté quelques mois en observation, il apprit que retiré à Gazo-
phyle, petite ville située à deux journées de Constantine, Stoza s'occupait
d'y rassembler des troupes. Il conçut le projet de surprendre les Maures
avant que toutes leurs forces fussent concentrées : idée heureuse en elle-
même, et dont cependant les résultats furent désastreux. En effet, se portant
sur Gazophyle , Marcel parvint d'abord à investir complètement l'ennemi;
mais, pendant l'exécution de ce mouvement difficile, Stoza avait fait pénétrer
dans les rangs de l'armée bysantine d'habiles émissaires chargés de gagner le
soldats à sa cause. Rappelons ici qu'à cette époque de désordres l'armée impé-
DOMINATION GRÉCO-BYSANTINE. 115
riale, mal payée, oe se composait que d'éléments hétérogènes, et que l'ab-
sence presque complète de discipline ne tendait qu'à l'énerver. Le jour du
combat, Marcel exhortait vainement ses troupes à se conduire avec courage,
à fondre avec impétuosité sur l'ennemi; elles restèrent sourdes à sa voix; de
son coté, Stoza leur criait : « Ave/.-vous donc oublié qu'on vous refuse depuis
<( longtemps cette misérable paye, unique salaire; de vos fatigues et de vos bles-
<( sures? qu'on vous enlève les dépouilles acquises par tant de périls? (pie vos
«(généraux prétendent jouir seuls du fruit de vos victoires? qu'ils s'enrichis-
« sent de votre misère, qu'ils s'enivrent de votre sang? Et vous consentez à
« servir des maîtres si cupides, si impitoyables ! Ralliez-vous à moi : tout sera
« commun entre nous, le danger comme la gloire; nous partagerons en frères
« les esclaves, les terres, l'or, l'argent (pie nous aurons conquis par nos efforts
« communs! » Entraînés par ces séduisantes paroles, les soldats Gréco-Bysan-
tins courent vers Stoza : l'embrassent avec effusion ; l'appellent leur père ,
et jurent de mourir en combattant pour sa cause. En peu d'instants, l'infor-
tuné Marcel se voit abandonné de tout son monde, à l'exception d'un petit
nombre d'officiers grecs. La fuite leur étant impossible, cette poignée d'bommes
restés fidèles se retira avec résignation dans l'église de Gazophyle, afin d'im-
plorer l'assistance divine; mais Stoza les arracha du saint lieu, et les fit déca-
piter en présence des deux armées réunies. Dès ce moment, l'heureux et
hardi soldat se trouva maître de la Numidie et de la Bysacène ; mais son
ambition non encore satisfaite, le portait à s'emparer de Carthage.
Telle était la situation des affaires en Afrique (537 J.-C), lorsque Justi-
nien se décida à y envoyer son neveu Germanus , qui depuis sa brillante
campagne contre les Antes avait été tenu dans l'inaction. En arrivant à Car-
thage , Germanus fit la revue des troupes, et reconnut que plus des deux
tiers de l'armée impériale étaient passés dans les rangs de Stoza ; en outre,
tous les soldats, presque sans exception , comptaient un parent ou un ami
dans celle du rebelle. N'ayant amené de Constantinople qu'un très -petit
nombre de recrues , le neveu de l'empereur comprit que dans des circon-
stances si difficiles, au milieu d'un tel dénuement, recourir à la force c'eût
été tout compromettre : il appliqua son génie à faire jouer les ressorts par-
fois si puissants de la politique. Sa mission était toute pacifique , disait-il
à ceux qui pouvaient approcher de lui; il n'était point venu en Afrique
pour punir les soldats, mais pour les protéger contre leurs oppresseurs. Ap-
puyées de la destitution de plusieurs officiers, ces paroles conciliantes ne tar-
dèrent pas à faire cesser le mécontentement et à ramener tout le monde au
sentiment du devoir. Bientôt la plupart des transfuges qu'avait embauchés
Stoza revinrent à Carthage , où ils furent accueillis avec bonté ; Germanus
régla leur solde, et leur fit môme compter le temps qu'ils avaient servi contre
l'empereur. Une si étonnante générosité décida ceux qui hésitaient encore;
on les vit déserter en masse et venir faire leur soumission.
116 DOMINATION GRÉCO-BYSANTINE.
Recueillant le fruit d'une conduite empreinte tout à la lois de fermeté et de
modération, Germanus se voyait enfin à la tète d'une armée capable d'en-
trer immédiatement en campagne. De son côté, Stoza, craignant de voir ses
forces se fondre complètement par la désertion, prit aussitôt l'offensive , et
marcha droit sur Carthage. Pour encourager les siens, il s'efforçait de leur
persuader qu'il avait des intelligences dans l'armée ennemie; que ceux qui
paraissaient l'abandonner agissaient de concert avec lui , et que dès qu'ils
le verraient sous les murs de la ville, ils viendraient se ranger de nou-
veau sous ses étendarts. Voyant les esprits quelque peu rassurés, il porta
son camp à une lieue de Carthage. Germanus courut à sa rencontre , et
déploya en ordre de bataille son armée. Aucun de ses soldats ne quitta les
rangs; tous faisaient retentir les airs des cris de : « Vive l'empereur! — Mort
à Stoza!» Ce spectacle inattendu acheva de démoraliser les partisans du
rebelle; saisis d'épouvante, ils tournent le dos sans avoir combattu , et s'en-
fuient vers la ÎS'umidie où ils avaient laissé leurs femmes et leurs enfants.
Cependant le vainqueur les poursuivit chaudement , et les atteignit dans une
plaine nommée Scales. Ranger son armée en bataille, former une ligne de
ses chariots, en laissant des intervalles pour le passage de son infanterie, se
placer lui-môme à la tête de l'aile gauche avec l'élite de sa cavalerie, tel est
le plan rapidement conçu et exécuté par Germanus, tandis que Stoza, ne pou-
vant refuser la bataille, ranime le courage des siens et les dispose en pelotons
à la manière des barbares. Un très-nombreux corps de cavaliers maures com-
mandés par les rois Jabdas et Ortaïas, devait lui prêter un puissant secours;
mais ces princes , jugeant le succès douteux , refusèrent de prendre aucune
part au combat, et se bornèrent à en attendre l'issue, afin de se ranger sous
les drapeaux de celui que favoriserait la victoire. Ce moment se fit peu
attendre : après une bien faible résistance, l'armée de leur ancien allié fut
enfoncée de toutes parts ; et aussitôt, sourds aux prières du malheureux Stoza,
Jabdas et Ortaïas fondirent avec leurs cavaliers sur ses bataillons rompus et en
désordre. Quant à lui , après avoir vaillamment combattu , voyant que tout
espoi- rétait perdu, il se décida à fuir. Suivi de quelques Vandales, il se ré-
fugia en Mauritanie, où il épousa la fille d'un prince du pays, et y fixa sa ré-
sidence. Ceux des rebelles qui avaient échappé au carnage vinrent se jeter aux
pieds de Germanus, qui leur fit grâce de la vie et les incorpora dans ses troupes.
Ainsi fut réprimée cette révolte qui avait failli ruiner la prépondérance
îles Bysantins en Afrique ; mais elle avait déposé des germes profonds dans
les esprits ; habitués à passer impunément d'un camp dans un autre, les soldats
commencèrent à faire entendre des murmures, dès qu'ils se virent enfermés
dans les garnisons et assujettis à une vie uniforme et réglée. Carthage était
surtout le grand centre où fermentaient les intrigues , où s'élaboraient les
germes des futures insurrections. Les ariens excitaient ces mauvaises disposi-
tions en leur promettant des auxiliaires; pour des chefs, il n'en manquait
DOMINATION GRÉCO-BYSANTINE. 117
pas. Un garde de Théodore, nommé Maxim in , se présenta entre autres pour
continuer le rôle de Stoza; mais , moins heureux que ce dernier, à peine
eut-il accepté cette périlleuse mission , qu'il fut arrêté par les ordres de Gcr-
manus , et pendu à l'une des portes de Carthage.
Ce double succès donna à Germanus un immense ascendant moral sur l'ar-
mée et sur les habitants : tous ces germes d'insurrection disparurent en présence
d'un homme qui savait si bien les comprimer. Quant à lui , il ne profita de sa
victoire et du raffermissement de son autorité que pour extirper les abus qui
s'étaient glissés dans l'administration des villes, dans la perception des impôts:
aussi, pendant deux ans que dura son gouvernement, l'ordre, la paix, la justice,
régnèrent-elles dans cette partie de l'Afrique; les tribus indigènes s'abstinrent
de tout pillage, et elle aurait sans doute repris la prospérité dont elle jouissait
sous les Romains, si l'épouse de Justinien, Théodora, qui haïssait le neveu de
son mari, ne lui eût fait ôter son commandement. Salomon fut nommé à sa
place (589 J.-C.V.
C'était pour la seconde fois que l'ancien lieutenant de Bélisaire allait remplir
ce poste difficile et si envié. En arrivant à Carthage, il trouva l'ordre rétabli :
les factions étaient apaisées; le nom de Stoza avait cessé de retentir dans la
bouche des soldats, et une rigoureuse discipline les maintenait dans le devoir.
Trois ans auparavant, et il en conservait le souvenir, Salomon avait inutilement
tenté de s'emparer du mont Aurase, sur lequel Jabdas exerçait un pouvoir
incontesté; il avait donc à cœur de réparer cet échec par un éclatant succès.
D'ailleurs il craignait qu'une inaction trop prolongée ne fît renaître parmi les
troupes cet esprit inquiet et mutin auquel son prédécesseur avait si heureu-
sement fait succéder une complète soumission. Une expédition contre les tribus
du mont Aurase fut résolue, et presque aussitôt exécutée.
Les monts Aurase (Aurès ou Aourès) sont la portion de la chaîne du Grand
Atlas qui appartient à la province de Constantine, et qui se déploie entre
cette ville et Biskara. Cette chaîne imposante, regardée jadis comme le rem-
part et le jardin de la Numidie , offre dans sa vaste étendue une grande variété
de sol et de climats. Les vallées profondes , les plateaux élevés dont elle se
compose renferment de riches pâturages , et produisent des fruits d'un goût
délicieux et d'une grosseur surprenante. De ses sommets les plus élevés jail-
lissent des torrents dont le cours ne tarit jamais, mais dont les eaux, vaporisées
par le soleil dans la saison des chaleurs, déposent à leurs pieds de nombreuses
roches salines. Les possesseurs de ces beaux lieux sont les anciens sujets de
Bocchus et de Jugurtha : ils ont bien des fois changé de nom pour les nations
étrangères , mais leur caractère est resté le même. Dans leur langue sau-
vage, ils s'appellent le peuple libre (Imazirgh), et ils le sont en effet. Ni les
Carthaginois, ni les Romains, ni les Vandales, ni les Grecs, ni les Arabes, ni
1 Les généraux Rufin, Léonce et Jean, fils de Sisinniole, accompagnaient Salomon.
118 DOMINATION GRÉCO-BIZANTINE.
les Turcs, n'ont pu les assujettir complètement. Derrière eux est le désert, le
désert brûlant et inhabitable. C'est là qu'ils se retirent lorsqu'ils se voient
pressés par un ennemi trop puissant; mais ce n'est que pour revenir
bientôt : cette terre féconde leur appartient; ils la veulent sauvage comme eux.
Les villes, les forts, les châteaux que les Romains y avaient bâtis couvrent le
sol de leurs ruines, et l'on voit paître les troupeaux parmi les colonnes bri-
sées d'un temple consacré à Esculape. Toujours en guerre avec lui-même et
avec les autres, ce peuple étrange n'épargne personne ; partout il ne voit qu'en-
nemis: il n'apparaît dans la plaine que pour piller, brûler, égorger. C'était
contre ces formidables adversaires que Salomon entreprenait une campagne
décisive à la tète de toutes ses forces.
La première affaire eut lieu au pied même de ces montagnes abruptes et
fut malheureuse pour les Gréco-Romains; peu s'en fallut que, par un habile
stratagème, toute leur avant-garde ne fût détruite. Divisées en un nombre
infini de petits canaux, les eaux de l'un des fleuves qui s'en précipitent, servent
à l'irrigation des plantations d'arbres et des prairies; les indigènes en réuni-
rent le volume entier en un seul courant qu'ils dirigèrent sur le camp des assail-
lants. Presque en un clin-d'œil , un vaste lac se forma autour de ce camp , et
l'avant-garde, assiégée à la fois par les eaux et par les Maures, eût infaillible-
ment succombé si Salomon , accourant avec le reste de l'armée , ne leur eût
arraché la victoire. Il les poursuivit jusqu'au milieu de leurs inaccessibles
retraites , et ne leur laissa ni paix ni trêve qu'il ne les en eût chassés complè-
tement. Les précipices affreux dans le fond desquels ils essayaient d'échapper,
les roches escarpées sur lesquelles ils se réfugiaient avec leurs familles comme
dans des nids d'aigles , furent assiégés tour à tour comme autant de forte-
resses ; enfin le dernier asile de leur chef ayant été enlevé par surprise , ses
femmes, ses enfants, ses trésors, tombèrent entre les mains des vainqueurs;
lui-même ne parvint qu'à grand' peine à gagner le Sahara.
Maître de ces hauteurs qui depuis longtemps interceptaient les communi-
cations entre la Bysacène et la Numidie, Salomon s'y établit solidement
au moyen de forts qui commandaient tous les défilés par lesquels les monta-
gnards descendaient dans le plat pays. La sécurité et le commerce repa-
rurent dans la partie de l'Afrique qui avait été soumise aux Romains : les
antiques cités d'Adrumète et de Leptis retrouvèrent une partie de leur splen-
deur passée; Carlhage fut fortifiée et embellie. Les villes d'une moindre
importance ne furent pas non plus négligées : dans les unes on construisit des
bains publics ; dans les autres , des aqueducs , des églises , des promenades ;
toutes furent environnées de remparts suffisants pour les mettre à l'abri d'un
coup de main. La prospérité du pays semblait encore une fois assurée ; mais
ces brillantes espérances furent presque aussitôt déçues. En voulant favo-
riser l'avancement de jeunes officiers incapables et efféminés , le général
compromit l'avenir de son propre ouvrage.
DOMINATION GRÉCO-BYSANTINE. II!)
Eunuque dès sa plus tendre jeunesse , par suite d'un funeste accident .
Salomon n'avait point d'enfants; en revanche il portait le plus vil' intérêt à
ses deux neveux : CyrUS et Sergius. Ces jeunes hommes lui tenaient lieu de
lils. Il les fit venir en Afrique, et obtint pour Cyrus le gouvernement de la
IVntapole, pour Sergius celui de la Tïipolitaine. Sans mérite et sans expé-
rience, tiers du pouvoir de leur oncle, ils se crurent en droit de tout oser.
Une tribu de .Maures, nommés Leucathes, étant venue sous les murs de Lep-
tis, résidence de Sergius, pour renouveler son alliance avec les Gréco-Romains
et recevoir du gouverneur les présents accoutumés, quatre-vingts de leurs
députés lurent introduits dans la ville, et Sergius les fit asseoir à sa propre
table. Tout à coup, sans aucun motif plausible, il accuse ces Maures de
trahison, et les livre aux poignards d'assassins apostés par lui. Dn seul de ces
malheureux échappa au massacre, et vint apportera ses frères cette sinistre
nouvelle. Aussitôt un long cri de guerre retentit dans toutes les vallées de
l'Atlas, depuis les Syrtcs jusqu'à l'océan Atlantique ; les Maures marchent en
masse sur Leptis; mais mal commandés, ils sont aisément vaincus. Toutefois,
ils ne se découragent pas, et, organisant une armée plus considérable que la
première, envahissent la Pentapole. Antalas, chef d'une autre partie du pays,
jusqu'alors resté fidèle aux Gréco-Romains, joignit ses forces à celles de ses
compatriotes et marcha sur Carthage. Il était d'ailleurs personnellement irrité
contre Salomon , qui après avoir fait mourir son frère , accusé de trahison,
lui avait retranché à lui-même les provisions de vivres qu'il recevait annuel-
lement pour prix de sa neutralité.
Cependant , l'exarque était sorti de Carthage à la tête de ses troupes ,
accompagné de ses neveux , dans la ferme résolution de châtier sévère-
ment les rebelles ; mais les ayant rencontrés aux environs de Sébestc, la
supériorité de leur nombre et de leur contenance farouche, lui imposè-
rent , et il proposa de traiter avec eux , offrant de se lier par les serments
les plus solennels. « Par quels serments peut-il se lier? répondirent avec
« indignation ces hommes a bon droit ulcérés. Jurera-t-il sur les évangiles?
« livre que la religion chrétienne regarde comme divin ? c'est sur ce livre
« que son neveu Sergius avait engagé sa foi à quatre-vingts de nos inno-
« cents et malheureux frères! S'il veut que les évangiles nous inspirent une
« seconde fois quelque confiance, qu'il commence par nous donner des preuves
« de leur efficacité, en châtiant le parjure : c'est le seul moyen de réparer
« l'honneur de son livre sacré. » Cet honneur fut réparé dans les champs même
de Sébeste par la mort de Salomon et par l'entière destruction de son armée.
Les Maures étaient supérieurs en nombre; les Gréco-Romains combattirent
mollement, parce que la veille on leur avait refusé une part dans le butin
enlevé à l'ennemi : Salomon seul , à la tête de ses gardes , se défendait cou-
rageusement, lorsque, son cheval s'étant abattu , il roula dans un ravin où il
fut massacré.
120 DOMINATION GRÉCO-BYSANTINE.
En apprenant la mort de son lieutenant, Justinien confia le commandement
de l'Afrique à Sergius. Il était impossible de faire un plus mauvais choix.
Présomptueux, inhabile, perdu de débauche, ce violateur de la foi jurée
abusait chaque jour de son pouvoir; il devint également odieux aux officiers,
aux soldats, et surtout aux populations qu'il était appelé à gouverner. D'autres
actes d'oppression et de cruauté firent éclater l'orage, et tous les Maures se
réunirent sous les ordres d'Antalas pour le chasser de Carthage. Stoza lui-
même sortit de sa retraite afin de le seconder. Vainement Antalas , qui ne
faisait la guerre qu'à regret, écrivit-il à Justinien qu'il était prêt à poser les
armes s'il rappelait cet indigne gouverneur; ses remontrances ne furent pas
écoutées : une volonté plus forte que celle de l'empereur protégeait Sergius.
Théodora l'avait désigné, et l'Afrique devait le subir. Tous les vices qui infes-
taient la cour de Bysance firent donc irruption dans cette malheureuse pro-
vince: d'un côté, les soldats, qui ne recevaient ni solde, ni vivres, pillaient et
saccageaient les propriétés des particuliers ; les officiers dilapidaient le trésor
public ; de l'autre, les Maures poussaient leurs courses jusque sous les murs de
Carthage, ravageant les villes et les campagnes. Tel était le sort de cette
malheureuse contrée, lorsque enfin l'empereur et ses indignes conseillers se.
décidèrent à donner un collègue à Sergius : le choix tomba sur Aréobinde,
sénateur d'une naissance illustre et mari de Préjecte, nièce de Justinien. Ce
personnage était au-dessous de sa mission , mais on lui adjoignit Athanase ,
préfet du prétoire , Jean l'Arsacide , et son frère Artabane , officiers capables
et remplis d'expérience. Sergius resta chargé de faire face aux Maures de
la Numidie , Aréobinde eut à combattre ceux de la Bysacène. .
En arrivant à Carthage , le nouveau général apprit que Stoza et Antalas
campaient à trois journées de cette ville , près de Sicca Veneria; il donna aus-
sitôt à Jean de Sisinniole l'ordre de les attaquer, et fit demander des renforts
à Sergius. Mais celui-ci ne tint aucun compte de sa lettre , et le laissa livré à
ses propres forces. Jean ne pouvait disposer que d'une faible armée ; il n'en
attaqua pas moins l'ennemi, car depuis longtemps il avait voué à Stoza une
haine profonde. Dès qu'il le voit s'avancer à la tête des siens, il court à lui et
le provoque en personne. Stoza , plein de bravoure, accepte le défi, et la lutte
s'engage entre les deux chefs pendant que leurs armées, attendent dans une
complète immobilité le résultat de ce combat singulier. Enfin, blessé griève-
ment, Stoza tombe de cheval. A ce signal les Maures se précipitent sur les
Gréco-Romains , les enveloppent de toutes parts, s'emparent de leur général ,
et le tuent. La défaite 'fut complète , les principaux chefs , ainsi que Jean
l'Arsacide , périrent dans la mêlée , et Stoza apprit avant de mourir l'écla-
tante victoire qui vengeait sa chute: « Je meurs, content, s'écria-t-il, puisque
« les ennemis de mon pays sont vaincus ! »
Lorsque la nouvelle de cette défaite fut parvenue à Constantinople, Justi-
nien reconnut la faute qu'il avait commise en scindant le gouvernement de
DOMINATION GRÉC0-BYSANT1NE. 121
l'Afrique : il rappela Sergius, et laissa Aréobinde présider seul aux destinées de
ce pays. Mais Sergius et Aréobinde étaient aussi incapables l'un que L'autre <!<•
maîtriser ces Hères et indomptables tribus de l'Atlas, toujours prêtes à la
révolte, toujours excitées par de nouveaux mécontents. A peine ce dernier
était-il installé dans ses fonctions de gouverneur, qu'un nouveau chef se pré-
sente pour remplacer Stoza. Cet autre ambitieux était Gontharis, ancien offi-
cier de Salomon , qui commandai! alors en Numidie et s'était distingué à
l'attaque des monts Aourès. Il révéla son dessein à Antalas, lui promettant la
Bysacène s'il consentait à le seconder : l'offre fut acceptée, et tout aussitôt les
Maures se dirigèrent sur Carthage, tandis que lui-même entrait dans la ville
pour faire soulever les soldats et les habitants. « Voyez le lâche gouverneur
«qui nous a été envoyé de Constantinople ! s'écriait-il. Pendant que les
« ennemis sont à nos portes , il s'enferme dans son palais , entouré de
« femmes, vivant au sein de toutes les voluptés, dépensant en festins et en plai-
« sirs l'argent destiné à votre solde. 11 s'apprête à fuir, au lieu de se pré-
ce parer au combat. Prévenons-le , saisissons-nous de sa personne ; je trouverai
« dans les trésors qu'il se réserve de quoi payer tout ce qui vous est dû. » En-
traînés par ces paroles captieuses, les soldats prononcent la déchéance du
gouverneur, et élèvent sur leurs boucliers Gontharis , à qui ils prêtent le ser-
ment d'obéissance.
Au premier bruit de cette révolte, Aréobinde se disposait à prendre la fuite,
mais une tempête l'empêcha de s'embarquer. Pendant ce temps un de ses
lieutenants, Artabanc, homme de courage et d'exécution, de la famille des
Arsacides, rassemblant aussitôt ses Arméniens et les soldats grecs restés
fidèles, marchait contre Gontharis. Pressés de toute part, les conjurés com-
mençaient à battre en retraite, lorsque le pusillanime Aréobinde, qui n'avait
jamais assisté à aucun combat, courut se réfugier dans une église située au
bord de la mer, où il avait déjà fait retirer sa famille avec ses trésors. Les
troupes suivirent son exemple, malgré les efforts que faisait Artabane pour
les retenir. Maître du palais et du port, Gontharis députe l'évêque de Carthage
vers l'exarque expulsé, pour lui assurer qu'il ne lui sera l'ait aucun mal s'il
se rend auprès de lui. Aréobinde, croyant pouvoir se fier à la parole de son
heureux adversaire , vient se prosterner à ses pieds , vêtu d'une casaque
d'esclave. Gontharis le relève, lui promet de le faire partir le lendemain, puis
l'invite à sa table, où il le place près de lui ; enfin il lui donne pour la nuit un
appartement dans le palais. Ce malheureux se croyait déjà hors de danger,
mais à peine commençait-il à se livrer au sommeil, que des gardes entrent
brusquement dans sa chambre, et le massacrent malgré ses supplications.
La tête d' Aréobinde fut envoyée à Antalas par Gontharis, qui lui refusa la
cession de la Bysacène, se croyant assez fort pour manquer impunément à sa
parole. Sans hésiter, le chef maure réunit ses troupes à celles de Marcentius ,
qui commandait dans cette province au nom de l'empereur. Artabane entra
10
122 DOMINATION GRECO-BYSANTINE.
secrètement dans cette ligue, et pour mieux seconder les projets de ses alliés,
il feignit de reconnaître l'autorité de Gontharis. Celui-ci lui confia la direction
de la guerre contre Antalas et Marcentius : c'était détruire l'édifice qu'il venait
d'élever au prix de tant de crimes. En effet Artabane, se retirant chaque joui-
devant les troupes auxquelles il était opposé, parvint à persuader l'usurpa-
teur que lui seul était capable de terminer la guerre. Son dessein secret était
de l'attirer hors de Carthage, afin de se débarrasser de lui : mais ayant
trouvé l'occasion favorable, il le fit poignarder au milieu d'un repas qu'il don-
nait à ses généraux et à ses courtisans la veille du jour fixé pour son départ.
Pour prix de ce service, Artabane reçut la main de Préjectc, veuve d'Aréo-
binde, et alla habiter le palais des empereurs à Constantinople. Gontharis
n'avait exercé que pendant trente-six jours un pouvoir usurpé.
Jean Troglita , frère de Pappus le Mathématicien , déjà illustré dans
plusieurs campagnes, fut enfin l'homme que la cour de Bysance fit succéder
aux inhabiles ou ambitieux gouverneurs qu'elle avait envoyés en Afrique. Il
dispersa les Maures dans une première rencontre , reprit sur eux les enseignes
perdues dans la bataille où Salomon avait trouvé la mort, et finit par remporter
sur les tribus libyennes une suite de victoires décisives, dans lesquelles péri-
rent dix-sept de leurs princes. Ce furent les derniers exploits des Gréco-Bysan-
tins : on les célébra à Constantinople par des fêtes splendides, et un poëme
héroïque fut publié [Johanneis, la Jcannéidc{) sur cette guerre si glorieuse-
ment terminée (5'»8). Mais ce n'était encore qu'une soumission incertaine et
passagère : retirées dans le désert et dans les parties inaccessibles de l'Atlas,
les tribus n'attendaient que le moment favorable pour reprendre les armes.
Chacun des événements qui vinrent successivement miner les forces du
Bas-Empire détermina en Afrique une déplorable victoire de l'homme sauvage
sur l'homme civilisé. Les Maures ne se rebutaient pas; leur vie errante dans
d'immenses déserts les aidait efficacement à se soustraire au joug d'un con-
quérant qu'affaiblissaient de jour en jour ses discordes intestines. Aussi, ayant
même la fin du règne de Justinien, leurs incursions réitérées avaient réduit le
territoire de la province d'Afrique à un tiers de celui que Borne avait pos-
sédé. EnNumidie, la domination bysantine ne s'étendait guère au-delà des
premières chaînes de l'Atlas; sur le littoral, les villes de Césarée, de Tingis et
1 Ce poème écrit par Flavius Cresconius Corippus , paraît avoir été perdu. Cuspinien le vit
au mont Cassin , et il en cite plusieurs vers clans son Histoire des Césars. C'est ce qui faisait
soupçonner à Barlhius, cent ans après, que l'un des manuscrits pouvait avoir été transporté
à Vienne. Il invitait avec instance les savants à en faire la recherche, ajoutant que s'il pouvait
en obtenir une copie à quelque prix que ce fût, il suspendrait tout autre travail pour ne s'oc-
cuper que de la publication de ce poëme, avec un commentaire. Léon Marcier en fait l'éloge
dans la Chronique du mont Cassin. Corippus lui-même, dans le Panét/yrique de Justinien,
fait allusion à ce poëme dans les vers suivants :
Ouid Libyeas génies: quid syrlia praelia dicam
.t;im libris compléta meis? ....
DOMINATION GRÉCO-BYSANTINE. 123
de Septem, n'assuraient que très-imparfaitement cette domination en dehors
de leurs enceintes. A l'intérieur, la plupart des villes lurent obligées d'élever
de nouvelles fortifications, [tour se mettre à couvert des attaques toujours
plus vives et plus fréquentes des nomades. Ces précautions trahissaient des
dangers réels, dangers que chaque heure voyait s'accroître.
Telle était la dévastation de cette contrée, à la fin du règne de Justinien,
qu'en plusieurs cantons un voyageur marchait des jours entiers sans rencon-
trer ni amis ni ennemis. La nation des Vandales, qui compta un moment cenl
soixante mille guerriers, outre les femmes, les enfants et les esclaves, était
anéantie; une guerre impitoyable avait fait périr un nombre incalculable (h;
Maures. Le climat, les divisions intestines, n'enlevèrent pas moins de monde
aux Gréco-Romains. Lorsque Procope avait débarqué pour la première fois en
Afrique, il admirait la population des villes et des campagnes, l'activité du
commerce et de l'agriculture : en moins de vingt ans, cette contrée n'offrait
plus qu'une muette solitude ; les citoyens opulents s'étaient réfugiés en Sicile
et à Constantinople, le reste avait été décimé par les guerres et par les per-
sécutions de tout genre '.
A tant de causes de dissolution il faut joindre la rapacité du fisc impérial,
qui se montra encore plus oppresseur envers le peuple que ne l'avait été le
gouvernement vandale. On a peine à concevoir l'exagération insensée des im-
pôts prélevés sous les successeurs de Justinien. L'un d'entre eux, Anastase,
avait imaginé d'imposer le droit de respirer l'air : ut guisgue pro haitsta acre
penderet. Les registres qui constataient les anciens tributs ayant, pour la plu-
part, été brûlés ou dispersés, les collecteurs ou exacteurs [exactores] n'en
furent que plus inventifs à créer de nouvelles taxes. Un grand nombre de sol-
dats avaient épousé les veuves ou les filles des vaincus, et réclamaient pour
leur propre compte les terres qui avaient autrefois fait partie du domaine de
l'empire : partagées entre les conquérants, ces terres portaient encore le
nom d'héritages des Vandales. Ces prétentions combattues à leur tour par les
descendants des anciens Romains, lesquels revendiquaient l'héritage de leurs
pères, faisaient naître des procès interminables, source de ruine pour les
familles : afin d'en tarir la source , un rescrit impérial prononça l'exil de
toutes les femmes vandales.
Près d'un siècle s'écoule dans cet état d'oppression et de dépérissement con-
tinu, et voit cinq empereurs occuper le trône : Justin II, Tibère II, Maurice,
Phocas et Héraclius. Quels que soient leur caractère privé, leurs vertus ou
leurs vices, chacun d'eux ne s'occupe de l'Afrique que pour en tirer de nou-
veaux impôts; aussi la population^européenne y diminue-t-elle constamment.
Encore vivace sur les rives du Rosphore, partout ailleurs l'empire gréco-
1 Procope assure que dans l'espace tle vingt années, depuis l'invasion de Bélisaire, la popu-
lation de l'Afrique diminua de cinq millions d'habitants.
12i DOMINATION GRÉCO-BYSATNTINE.
bysantin ne présente plus que des ruines. Les gouverneurs envoyés en
Afrique pour tirer sa dernière goutte de sang à un peuple épuisé, se hâtent
de dévorer une proie que les Maures leur disputent, et que les Visigoths d'Es-
pagne, déjà maîtres de Ceula , menacent de leur arracher. Déplorable et hor-
rible lutte qui continuera jusqu'au moment où un peuple nouveau, poussé
par son fanatisme non moins que par la soif du pillage, sortira de ses déserts
pour conquérir la partie septentrionale de l'Afrique et lui imposer ses mœurs
et ses lois.
CHAPITRE VI11.
DOMINATION ARABE.
( 622 — 1 'i90 DE 3. -C. )
Les Arabes. — Leur origine. — Mahomet , ses doctrines. — Invasions successives des
Arabes en Afrique. — La ville de Kairouan est construite. — Carlhagc est prise et
saccagée. — Les Arabes passent en Espagne. — Leur civilisation, leurs arts , leurs
sciences. — Les Arabes s'affermissent dans le Magreb. — Familles souveraines qui
s'y forment. — Les Ommiades. — Les Abassiiles. — Les Edrisites. — Les
Aglabites. — Insurrection des Berbères. — Décadence de l'empire arabe en Espagne.
— Siège de Grenade. — Les Arabes sont chassés d'Espagne et repassent en Afrique.
L'histoire de l'Afrique septentrionale
sous la domination romaine nous a
montré l'importance que le sénat et
les empereurs attachaient à la posses-
sion de cette contrée. Les Grecs du
Bas-Empire en sentirent également le
prix ; mais pour la conserver il eût
fallu une énergie soutenue non moins
qu'éclairée. L'affaissement moral dans
lequel était tombée la cour de By-
sance ne lui permit pas de garder long-
temps cette position et de la défendre
contre les nouveaux envahisseurs.
])e toutes les conquêtes des Arabes , la plus longue et la plus difficile , sans
12G DOMINATION ARABE.
contredit, fut celle de l'Afrique: si les Gréco-Romains ne leur opposèrent
qu'une faible résistance , les terribles populations de l'Atlas, que nous avons
vues si souvent aux prises avec les conquérants étrangers , ne cédèrent le
terrain que pied à pied. 11 ne fallut aux Arabes pas moins de trois expéditions
successives pour consolider leur puissance; encore n'y parvinrent-ils que
grâce à la communauté d'origine qui , suivant la tradition , existait entre eux
et les Maures.
Comme la période de la domination arabe est une des plus importantes
de l'histoire d'Afrique, il est nécessaire de remonter à la naissance du maho-
métisme, de dire l'origine des nouveaux conquérants, d'indiquer les lieux
qu'ils habitaient, d'expliquer leur caractère, leurs opinions religieuses, leurs
coutumes et leurs mœurs.
L'Arabie forme une grande presqu'île, bornée à l'est par le golfe Persique,
au sud par la mer des Indes , à l'ouest par la mer Rouge. C'est une vaste
contrée absolument dépourvue d'eau, car le petit nombre de rivières qui
l'arrosent sont peu profondes, et se perdent dans le sable non loin de leur
source. Les anciens divisaient l'Arabie en trois parties principales : l'Arabie,
pétrée, l'Arabie déserte et l'Arabie heureuse'. Les géographes modernes, d'a-
près Aboufeda , l'ont partagée en six régions : le Berriah , ou le désert, au
nord ; le Barkheim et l'Omam , districts maritimes situés en face de la Perse;
ITIedjaz et l'Yémen, à l'occident, en regard de l'Afrique, et le Ncdjid,
vaste plateau qui s'élève au centre , semblable à une île entourée de sables et
de plaines basses. Les mêmes géographes classent la race arabe en trois
grandes familles : les Arabes primitifs, ou ceux qui habitèrent les premiers
l'Arabie après le déluge et dont les descendants s'allièrent avec les peuples
qui vinrent plus tard s'établir dans le pays ; les Arabes purs, c'est-à-dire
1 V Arabie pétrée, située au midi de la Palestine et dans la partie occidentale du golfe
Arabique, était habitée par les Madianites, qui lurent successivement attaqués plutôt que soumis
par les Juifs , sous David ; ensuite par les Perses et les Romains. Madiana ( Megar-el-Chouaïb)
en était la capitale. Le nom moderne de celte ville signifie Grotte de Jéthro, parce que c'est là ,
suivant la tradition , «pie demeurait Jéthro, beau-père de Moïse. Les Iduméens , peuple pasteur,
descendant d'Esaii , frère de Jacob, occupaient la région septentrionale de celte partie de
l'Arabie ; à l'est de l'Idumée vivaient les Nabathéens , nation nombreuse, issue de Nabajolh , lils
aîné d'Ismaël. — V Arabie heureuse {Arabia felix), est située entre le golfe Arabique et le golfe
Persique : c'est l'Yémen des Arabes, et le pays où croît l'encens ; elle doit son nom à sa fertilité,
et sans doute aussi au commerce de parfums que faisaient et que font encore ses habitants.
Dans cette contrée s'élève la Mekke ( la Macaroba des anciens ) , dont on attribue la fondation
à Abraham. On y distingue encore Hawr sur la mer Rouge, où les Romains avaient établi une
douane ; Médine ou la ville du Prophète, et l'ancienne Saba (Sabbœa), la Scheba des Hébreux ,
qui était la capitale de toute l'Arabie heureuse. — V Arabie déserte, qui comprend une région
immense et aride entre l'Arabie pétrée et l'Arabie heureuse, s'étend au nord-est jusque vers
le Mésopotamie; elle était habitée, comme aujourd'hui , par différentes races d'Arabes : c'étaient
les Bédouins ou Arabes scéniques ; les Iluricns, autres peuplades adonnées au vol et au
brigandage, vivant sur les limites du désert; les Rubénites , de la tribu de Ruben ; les
Ismaélites, descendants d'Agar, race qui, à une époque postérieure, a été plus particulière-
ment connue sous le nom de Sarrasins.
DOMINATION ARABE. 127
ceux qui, après la confusion des langues, se fixèrent dans l'Yémen et repous-
sèrent toute alliance étrangère ; enfin les Mosarabes, ou Arabes naturalisés.
Elien, qui vivait sous le règne d'Adrien , nous a laissé une esquisse des
mœurs arabes à son époque: elles offrent la plus grande analogie avec celles
d'aujourd'hui. «Ce peuple, dit-il, est voisin des Nabathéens; ce sont des guer-
« riers à demi nÙS, vivant tous de la même manière, et ne portant que de petites
« saies de couleur qui s'arrêtent au haut des cuisses. Montés sur de rapides
« coursiers, et secondés par des chameaux agiles, ils sont toujours errants
« çà et là, qu'ils soient en paix, qu'ils soient en guerre. Aucun d'eux ne
« louche à la charrue, ne soigne un seul arbre, ne demande à la terre cultivée
« sa subsistance; toujours en mouvement, ils sont sans loyer, sans demeure
« lixe et sans loi. Pour eux , voyager c'est vivre. »
Le gouvernement de ces peuples était purement patriarcal ; dans chaque
tribu , le plus ancien de certaines familles privilégiées était investi de pouvoirs
étendus pour la direction ou la défense des intérêts communs , et ses décisions
étaient toujours fidèlement exécutées. Quant aux rapports de tribu à tribu, les
contestations qui s'élevaient entre elles, soit pour la possession des pAturages ,
soit par suite d'enlèvement de bestiaux, étaient soumises au conseil des
cbeiks ou anciens, qui prononçait souverainement : cela n'empêchait pas les
parties d'en venir aux mains lorsqu'elles croyaient avoir à se plaindre du
jugement prononcé. Parmi les sujets de discorde, le plus fréquent et le
plus grave était l'extrême divergence des opinions religieuses : quelques-
unes de ces nombreuses tribus adoraient le soleil et les étoiles ; plusieurs
admettaient la transmigration des âmes ; d'autres leur supposaient le sen-
timent après la mort; celles-ci immolaient à leurs idoles des moutons et des
chameaux , celles-là ensanglantaient leurs autels par des sacrifices humains.
Chaque chef de famille, tout homme influent, se croyait le droit de mo-
difier le culte, ou d'en imposer un nouveau. De cette confusion inextricable,
naissaient des querelles, des luttes et des haines sans nombre. Ainsi ce peuple
énergique, endurci aux plus rudes fatigues et si admirablement constitué pour
exécuter de grandes entreprises, se trouvait sans cesse entravé par des que-
relles intestines. Pour le rendre conquérant, il fallait qu'un homme supérieur
parvînt à lui faire accepter une foi commune , afin d'entraîner dans une
direction unique ces volontés si diverses.
Cette tâche difficile, Mahomet eut la gloire de l'accomplir'.
Sa famille appartenait à la tribu de Koraïsch, laquelle prétendait descendre
en ligne directe d'Ismaël, fils d'Abraham. Après la mort de son père et de
son aïeul, le jeune orphelin fut recueilli par un de ses oncles, qui exerçait
la première autorité à la Mekke, en qualité de chef des Koraïschites. Abou-
Thaleb éleva son neveu avec la plus touchante sollicitude, l'initiant à tous les
1 D'après les documents les plus certains . Mahomet est né le 10 novembre 570 de J.-C.
1-28 DOMINATION ARABE.
détails de son négoce, l'emmenant môme avec lui en Syrie lorsque ses affaires
commerciales l'y appelaient. Pendant un de voyages, ils s'arrêtèrent à Bostra,
dans un monastère où un moine ncstorien les reçut avec cordialité. Ce moine,
que les Arabes nomment Bohaïra, et les Grecs Scrgius, présagea, dit-on, la
grandeur future de cet enfant, alors Agé de treize ans, mais que la sagesse de
ses discours, la régularité de sa conduite, avaient déjà fait surnommer al
Amim (le Fidèle).
A vingt ans, Mahomet fit ses premières armes sous les ordres d'Abou-
Thaleb, qui, comme tous les chefs arabes, était à la fois guerrier, négociant
et pontife. Dans ces diverses expéditions, il se distingua par son courage, et
bientôt on le cita comme le plus brave de la tribu; peut-être môme eût-il
été appelé à un commandement, si son extrême jeunesse ne s'y était opposée.
11 n'avait pas encore atteint sa vingt-cinquième année, lorsqu'une jeune et
riche veuve, nommée Khadidja, dont il administrait les biens, lui offrit sa
fortune et sa main. A trente-cinq ans, il fut appelé à résoudre une grave
difficulté qui s'était élevée entre les Koraïschites , à l'occasion de la pose
de la pierre noire ' du temple de la Caabah. Ainsi la richesse et la consi-
dération souriaient à cet homme déjà si remarquable ; mais des circonstances
plus favorables encore vinrent lui ouvrir une carrière digne de son génie.
L'anarchie religieuse ne régnait pas en Arabie seulement; les chrétiens
d'Orient, divisés en une infinité de sectes, se persécutaient avec fureur,
tandis que la cour de Constantinople, toute occupée de querelles théologiques,
abandonnait l'empire aux ravages des Persans, qui eux-mêmes se trouvaient
épuisés par de longues guerres civiles et par les entreprises de leur souverain.
Ce fut au milieu de ces conflits divers que Mahomet crut pouvoir se donner
comme inspiré de Dieu : il avait d'ailleurs toutes les qualités nécessaires pour
remplir ce rôle surnaturel , une imagination ardente, une éloquence per-
suasive, une rare présence d'esprit, une fermeté et un courage inébran-
lables, et possédait à un haut degré l'art de dissimuler, ressort indispensable
aux ambitieux qui veulent faire tourner à leur profit les passions et la cré-
dulité des hommes; enfin, les livres du christianisme ne lui étaient pas moins
familiers que ceux de Moïse.
Jusqu'à l'Age de quarante ans, le futur prophète n'avait rien négligé de ce
qui peut frapper les yeux de la multitude : affectant une grande austérité de
mœurs, il passait des mois entiers dans les vastes solitudes du mont Haro,
moins sans doute pour prier qu'afin de mûrir ses projets dans la retraite et
par la méditation. Enfin, résolu de faire dans sa propre famille le premier
essai de son influence religieuse, il dit un jour à sa femme que l'ange Gabriel
' On pense que cette pierre est un aérdlithe. Les musulmans la regardent comme le gage
de l'alliance que Dieu lit avec les lionnnes, et ils croient qu'Adam l'ayant emportée en sortant
du Paradis terrestre, elle fut remise par l'ange Gabriel à Abraham , lorsqu'il bâtit la Caabah.
Cette pierre esl placée a hauteur d'homme, à l'un des angles du temple.
DOMINATION ARABE. 120
lui était apparu la nuit , l'appelant apôtre de Dieu , et lui intimant au nom de
l'Éternel l'ordre d'annoncer aux hommes les vérités qui devaient lui être révé-
lées. Transportée de joie à l'idée d'être la femme d'un prophète, Khadidja
s'inclina devant sou époux , le saluant comme uu envoyé de Dieu. Le second
disciple de Mahomet fut Ali, son cousin-germain , âgé de dix à douze ans, fils
de cet Abou-Thaleb qui avait pris soin de son enfance. Après Ali, l'esclave Zaïd
confessa hautement la mission divine de son maître, et en récompense reçut de
lui la liberté. Mahomet gagna ensuite un homme fort considéré parmi les
Arabes et dont la grande influence devait servir admirablement ses projets :
c'était son beau-père Abou-bYkr, magistrat civil et criminel de la Mekke. Il
ne s'agissait plus que de donner un nom à la religion nouvelle : on l'appela
Islam, mot arabe qui exprime l'action de s'abandonner à Dieu.
Nous ne parlerons point de toutes les difficultés dont fut assailli Mahomet
lorsqu'il voulut annoncer publiquement sa mission. Se raidissant contre les
obstacles, il continua de prêcher sa doctrine et parvint à s'attacher deux puis-
sants prosélytes : Kammzah , l'un de ses oncles , et le fameux Omar, qui de
son plus ardent adversaire devint un de ses sectateurs les plus dévoués. Cepen-
dant l'heure du triomphe n'était pas encore venue : le nouveau prophète était
sans cesse en butte aux sarcasmes de la multitude ; on l'insultait, on le per-
sécutait de mille manières ; les habitants de Taïef l'assaillirent môme un jour
à coups de pierres et faillirent le massacrer.
Mais toujours les persécutions religieuses produisent un effet contraire à
celui qu'on s'était proposé : il en fut ainsi pour Mahomet. Chaque jour le
nombre de ses prosélytes allait croissant ; tandis qu'une partie de la popula-
tion le maudissait , l'autre , plus ardente , recueillait avec ferveur ses paroles
comme une émanation divine. Parmi ses partisans les plus fanatisés, six habi-
lants du Jahtreb , de la tribu juive de Kharadj , se firent particulièrement
remarquer : ils jurèrent de le soutenir de tout leur pouvoir. Leur promesse fut
scrupuleusement remplie. De retour dans leurs foyers, ces néophytes procla-
mèrent hautement l'excellence de l'islamisme , et déterminèrent deux autres
tribus à s'attacher au Prophète. On nomma ces nouveaux convertis Ansariens.
c'est-à-dire auxiliaires.
Mais pendant que Mahomet s'occupait sans relâche de propager sa nouvelle
croyance , les Koraischistes , ses concitoyens , formaient secrètement le projet
de se défaire de lui. L'exécution de cette criminelle entreprise avait été
confiée à des hommes choisis parmi toutes les tribus, afin que ce meurtre, une
fois accompli , ne pût à l'avenir faire entre eux le sujet d'aucune récrimi-
nation. La vigilance de Mahomet déjoua le complot; toutefois il crut prudent
•le quitter la Mekke, et se relira au Jahtreb où il comptait des amis sûrs.
Accompagné de ses principaux disciples, Ali ne tarda pas à l'y rejoindre. Cette
époque est restée célèbre chez les musulmans : ils en ont fait le commence-
ment de leur ère, qu'ils désignent sous le nom de hedjrah (vulgairement
17
130 DOMINATION ARABE.
hégire), mot arabe qui signifie fuite '. La ville de Jahtreb, capitale du district,
reçut le nom de Medinah-al-Naby (ville du Prophète), ou simplement Médine,
et n'a cessé d'être pour ces sectaires l'objet de la plus grande vénération.
A partir de ce moment, !a vie de Mahomet ne présente qu'une longue suite
de batailles et de luttes de tout genre, qu'il serait inutile de rapporter ici. Nous
nous bornerons à dire qu'en dix années il termina soit par lui-même, soit par
ses lieutenants, un grand nombre d'entreprises guerrières qui contribuèrent à
fonder sa puissance en imposant sa religion à presque toute l'Arabie. Cha-
cune de ses victoires, comme on le pense bien, était signalée par des prodiges,
indices certains de l'intervention divine. Aussi la plus grande exaltation reli-
gieuse régnait-elle dans son armée. « Mes frères , s'écriait-il fréquemment au
milieu des dangers, je suis le fils et le protégé d'Allah, je suis l'apôtre de la
\ érité ; hommes , soyez constants dans la foi : Dieu va nous envoyer des
secours. » Et aussitôt les fuyards, faisant volte face, fondaient sur l'ennemi
avec une impétuosité à laquelle rien n'était capable de résister. Après la vic-
toire, Mahomet se montrait inexorable envers les vaincus qui se refusaient
à embrasser l'islamisme ; ainsi, lors de la prise de Taïef , les habitants de cette
ville lui ayant demandé une trêve de trois ans et le libre exercice de leur
culte (ils adoraient les idoles) : «Non, leur répondit Mahomet, je ne vous
accorderai pas un mois, pas un jour. — Dispensez-nous, du moins, de la prière.
— La religion est inutile sans la prière. » Les uns furent convertis, les autres
massacrés2.
Non content de convertir par la force des armes , Mahomet envoyait des
missionnaires dans tous les pays limitrophes de l'Arabie. La Perse, la Syrie,
Constantinople même, reçurent ces missionnaires, qui lançaient insolemment
l'anathème contre tous ceux qui se montraient sourds à leur voix ; quelques
villes les chassèrent, comme fauteurs de troubles et de discordes; d'autres les
virent avec indifférence; le plus grand nombre les combla de présents. Ce fut
au milieu de ce mouvement énergique de propagande que la mort vint frapper
Mahomet, l'an 11 de l'hégire, le lundi 12 de rabieh (632 de J.-C).
Les derniers jours de sa vie ne firent qu'augmenter encore l'enthou-
siasme de ses sectateurs : « S'il y a un homme, avait-il dit peu de temps avant
de mourir, que j'aie traité avec injustice, qu'il le dise, et qu'il exerce contre
moi des représailles ; j'y consens. Si j'ai flétri la réputation d'un musulman ,
qu'il s'avance et déclare la faute dont je suis coupable. Si j'ai dépouillé un fidèle
1 Celle ère commence le 1er de moharrem, premier mois de l'année musulmane, jour qui
correspond au vendredi lt> juillet 6*22 de Jésus-Christ. Mahomet avait alors cinquante-quatre
ans; c'était la quatorzième année de sa mission.
u A la suite d'une de ces expéditions , quelques soldats ivres ayant failli le tuer par mégarde,
Mahomet interdit à ses sectateurs l'usage du vin, des liqueurs fortes et des jeux de hasard. Cet
ordre rigoureusement exécuté devint dans la suite un des préceptes fondamentaux de l'isla-
misme.
DOMINATION ARABE. 131
de ses biens , je lui dois le capital cl L'intérêt de sa dette ; le peu que je pos-
sède esta sa disposition. » Un «les assistants s'avança, et réclama trois drachmes
d'argent. Mahomet les lui lit compter, en le remerciant de l'avoir accusé dans
ce monde et non dans l'autre. «11 montra, dit Gibbon , une fermeté tran-
quille à l'approche de la mort; il affranchit ses esclaves (dix-sept hommes
et onze femmes), régla l'ordre de ses funérailles, et donna sa bénédiction à
tous ceux qui l'entouraient, gardant jusqu'au dernier moment de sa vie toute
la dignité d'un apôtre et toute la confiance d'un prédestiné. Il avait dit un
jour, dans un entretien familier, que, par une prérogative spéciale, l'ange de
la mort ne viendrait s'emparer de son <lme qu'après lui en avoir demandé la
permission : quelques instants avant de mourir, il déclara qu'il venait de
l'accorder; puis, la tête penchée sur les genoux d'Aicha, la plus chérie de
ses femmes, il articula d'une voix défaillante ces paroles entrecoupées:
« Dieu... pardonnez mes péchés... Oui... je vais retrouver mes concitoyens
qui sont au ciel... » Et il rendit le dernier soupir, étendu sur un tapis qui
couvrait le plancher de sa chambre. Ceux de sa famille qui se trouvaient lui
tenir de plus près par les liens du sang l'ensevelirent a l'endroit même où il
expira. Sa mort et sa sépulture ont consacré Médine, et les innombrables
pèlerins qui tous les ans se rendent à la Mekke se détournent souvent pour
aller faire leurs dévotions sur le tombeau du Prophète.
En mourant, Mahomet laissait pour ainsi dire achevée l'œuvre qu'il avait
tant à cœur d'accomplir. L'Arabie n'était plus déchirée par les factions ; les
différentes tribus se trouvaient animées d'un même esprit, et formaient un
grand corps soumis aux mêmes lois religieuses et politiques. A la bravoure .
à l'esprit aventureux de leurs devanciers, les sectateurs du Coran avaient
ajouté une force nouvelle, l'union; ils n'avaient tous qu'un même but, la
propagation de l'islamisme.
Pour soutenir et propager ce mouvement il fallait un homme digne de
succéder au Prophète. Trois concurrents se présentaient aux suffrages des
Arabes : Ali, le premier des vrais croyants; Omar, le plus brave des lieutenants
de Mahomet, et le vénérable Abou-Bekr. Ce dernier fut élu d'une voix unanime.
Dès ses premiers actes , il exalta au plus haut degré l'enthousiasme de ses
coreligionnaires. A sa voix, les habitants des vallées de l'Yemen et les pasteurs
des montagnes d'Omam , toutes les tribus qu'éclaire le soleil depuis la pointe
septentrionale de Belis, sur l'Euphrate, jusqu'au détroit de Bab-el-Mandeb, et
depuis Bassora, sur le golfe Persique, jusqu'à Suez et aux confins de la mer
Rouge, vinrent en foule se ranger sous ses drapeaux, aux cris mille fois répétés
de : La Allah iW Allah, Mohammed rassoul Allah.' (îl n'y a de Dieu que Dieu,
et Mohamed est son Prophète).
Confiants dans le succès et dédaignant la prudence , les chefs arabes se
mirent à attaquer tous leurs voisins à la fois. Yezid-ben-Ali reçut l'ordre
d'aller conquérir la Syrie; Khaled-ben-Walid, surnommé le glaive de Dû v ,
132 DOMINATION ARABE.
fut chargé d'envahir la Perse : les villes de Ctésiphon, de Madayn, d'Héraa-
dan, de Caswin, de Tauris, firent leur soumission. Rien ne résistait au flot
envahisseur. Franchissant ensuite l'Oxus, les Arabes réduisirent les vastes
régions situées entre ce fleuve, le Juxartes et la mer Caspienne, refoulant
leurs ennemis jusqu'aux frontières de la Chine. La mort vint surprendre
Abou-Bekr au milieu de ses triomphes ; mais cet événement ne ralentit pas
d'un seul jour la marche de son armée.
Appelé au kalifat, Omar poursuivit avec activité la guerre commencée par
son prédécesseur en Perse et en Syrie. Les villes de Gérusa, de Philadelphie
et de Bosra, que les empereurs avaient entourées d'une ligne de forts, tom-
bèrent en son pouvoir. Damas elle-même, l'ancienne capitale de la Syrie, ouvrit
ses portes après avoir soutenu un siège de soixante-dix jours. La chute de
cette place importante amena la reddition des autres villes de la province. En
très-peu d'années , la Syrie, la Perse, la Judée, furent soumises à la foi du
Prophète. Ces conquêtes ne furent pas plutôt accomplies que aussitôt les
armées arabes se dirigèrent sur l'Egypte sous la conduite d'Amrou-ben-el-
Aasi.
Ce général , l'un des plus célèbres capitaines des premiers temps de l'isla-
misme, devait le jour à une courtisane, qui de cinq Khoraïschites qu'elle rece-
vait chez elle ne put dire lequel était le père de son fils. Ce fut d'après la
ressemblance des traits qu'elle en attribua la paternité à Aasi, le plus ancien de
ses amants. Amrou, dans sa jeunesse, avait montré une haine profonde contre
le Prophète, qu'il avait même plusieurs fois attaqué dans des vers satiriques ;
mais celui-ci parvint à le convertir et à en faire l'un des plus fidèles secta-
teurs du Coran , l'un de ses champions les plus intrépides. Abou-Bekr et
Omar durent à sa bravoure et à ses talents militaires la conquête de la Pales-
tine. On rapporte qu'Omar ayant un jour prié Amrou de lui montrer le glaive
qui avait massacré tant de chrétiens , celui-ci lui présenta un petit cimeterre
dont la forme n'avait rien d'extraordinaire; le khalife parut surpris : « Hélas !
s'écria Amrou avec modestie , sans le bras de Dieu , ce cimeterre n'est ni plus
tranchant ni plus lourd que le sabre de Farezduk le poète ! »
Nommé gouverneur de la Syrie, qu'il avait contribué à soumettre, Amrou
se dirigeait vers l'Egypte, quand il reçut une lettre d'Omar qui lui ordonnait
de revenir si l'armée n'y était pas enrore entrée. Se trouvant en ce mo-
ment à peu de distance des frontières , il fit doubler le pas à ses troupes , et
n'ouvrit la lettre du kalife que lorsqu'il les eut franchies. Après l'avoir lue en
présence de ses officiers , « Continuons notre marche , s'écria-t-il , puisque
déjà nous avons dépassé la frontière. » Son armée ne se composait que de
quatre mille hommes ; cependant elle s'empara de Peluse et de Merr en
très-peu de temps. Pour s'affermir dans le pays, Amrou jeta les fondements
d'une ville nouvelle, qu'il nomma Foslat, aujourd'hui le vieux Caire; puis il
vint assiéger Alexandrie, dont il s'empara après un siège des plus opiniAtres.
DOMINAI ION ARABE. 133
Ces! à la suite tic ce brillant Sliecès qu'il écrivait au kalife Omar: « J'ai pris
la grande ville de l'Occident. Il me serait impossible de l'aire l'énumération
des richesses et des édifices qu'elle renferme : il me suffira de dire qu'elle
possède quatre mille palais, quatre mille bains, quatre cents théâtres ou
lieux de plaisir, douze mille boutiques de comestibles, et quarante mille juifs
tributaires. La ville a été subjuguée par la force des armes; elle n'a obtenu ni
traité ni capitulation , et mes soldats sont impatients de jouir des fruits de
leur victoire. » On connaît la réponse que les écrivains chrétiens ont mise
dans la bouche d'Omar lorsque son général lui demanda ce qu'il devait faire
de la bibliothèque d'Alexandrie : « Si les écrits des Grecs sont d'accord avec
le Coran, ils sont inutiles, il ne faut pas les conserver; s'ils contrarient les
assertions du livre saint, ils sont dangereux, et on doit les brûler. » Les mômes
écrivains ajoutent que les volumes renfermés dans cette bibliothèque , dont la
destruction est à jamais déplorable , furent distribués aux quatre mille bains
de la ville, et que six mois suffirent à peine pour les consumer.
Cependant des jalousies profondes, des rivalités ambitieuses éclataient déjà
parmi les conquérants arabes. On se rappelle que des trois candidats qui
s'étaient présentés pour succéder à Mahomet , Abou - Bekr l'emporta , et
qu'avant de mourir il désigna Omar comme kalife. Mais Ali avait de nombreux
adhérents qui soutenaient ses prétentions. Tl se forma alors deux partis
rivaux d'où sortirent la secte des Shictes, qui prétendent que, si Maho-
met est l'apôtre de Dieu , Ali est le vicaire de la divinité , et la secte des
Sonnites, ou musulmans orthodoxes. Omar mourut assassiné, et Othman ,
qui lui succéda , eut le même sort. Le parti vainqueur promut aussitôt Ali ,
qui malgré sa longue expérience des hommes ne put calmer ces dissensions.
Les deux rivaux se livrèrent en Syrie une bataille sanglante. AH fut tué dans
la mêlée, et Mohawiah-ben-Ommyah , chef des musulmans sonnites, devint
kalife. Le nouveau chef fixa sa résidence à Damas, et exposa dans la mosquée
la robe ensanglantée d'Othman en appelant les orthodoxes à la défense de sa
cause. Soixante , dix mille Syriens jurèrent de lui être fidèles et de mourir
pour lui.
Ces dissensions, qui ensanglantaient le mahométisme à son berceau, lui
seraient devenues fatales si les chefs arabes n'étaient de temps en temps
parvenus à les assoupir. L'intérêt de leur politique, le danger de leur position,
et surtout l'amour du pillage, leur commandaient ces soudaines réconcilia-
tions ; car les pays qu'ils avaient conquis, loin d'accepter sans arrière-pensée
leur domination, profitaient de toutes les circonstances favorables pour se
débarrasser d'un joug odieux.
Après la complète réduction de l'Egypte , l'attention des Arabes se porta
sur l'Afrique septentrionale que le patrice Grégoire, profitant des désordres
de l'empire de Bysance, gouvernait alors plutôt à titre de roi indépendant que
de lieutenant de son maître. Abdallah , fils de Saïd et frère de lait du kalife
l.Ti
DOMINATION ARABE.
Othman, le plus habile et le plus courageux des cavaliers de l'Arabie, lui
chargé de cette expédition. Parti de l'Egypte à la tête de quarante mille
guerriers (647) , Abdallah pénétra dans les régions qui avaient échappé à la
domination romaine, et, après plusieurs jours d'une marche pénible dans
le désert, arriva sous les murs de Tripoli, ville maritime dont les habitants
s'étaient enfuis avec ce qu'ils avaient de plus précieux. Cent vingt mille Grecs,
commandés par le patrice Grégoire, s'avancèrent à sa rencontre. Le général
musulman envoya d'abord offrir la paix au patrice , sous la condition d'em-
brasser l'islanisme, lui et ses sujets , ou du moins de se reconnaître son tribu-
taire. Mais celui-ci ayant rejeté ces propositions, on en vint aux mains. Les
deux armées déployèrent dans cette première rencontre un égal acharnement.
On rapporte mémo que la fille du patrice , jeune personne d'une rare beauté,
combattait auprès de son père, qui avait promis sa main avec cent mille pièces
d'or à celui qui lui apporterait la tête du général ennemi. Cette offre
séduisante redoubla l'ardeur des Bysantins, et les Arabes allaient être culbutés,
lorsque Abdallah fit également publier parmi eux que quiconque lui appor-
terait la tête du patrice recevrait la même récompense. Après un combat
sanglant, la victoire resta aux Arabes. Grégoire fut tué dans la mêlée, et sa
fille tomba au pouvoir de l'ennemi. Les vaincus se retirèrent en désordre
à Sofaytala, ville importante, située à cent cinquante milles au sud de Car-
tilage ; mais ils abandonnèrent bientôt cette place , qui se: vit forcée d'ouvrir
ses portes aux vainqueurs. Les habitants de la province consentirent, les uns
à embrasser l'islamisme, les autres à payer le tribut.
Cependant cette journée était loin d'être décisive. Épuisée par les fatigues
et les maladies épidémiques, l'armée victorieuse fut obligée deregagner l'Egypte,
et la soumission définitive de l'Afrique septentrionale se trouva ajournée.
Une seconde invasion fut entreprise sous le kalife Moawyah (653). Cette fois,
les Arabes étaient appelés par les habitants eux-mêmes, qui, en butte aux
exactions et au despotisme intolérable des ministres delà cour de Bysance,
>oulaient s'y soustraire à tout prix : ils avaient même envoyé une dépu-
tation à Damas , pour inviter ce kalife à rentrer en Afrique afin de la placer
sous sa domination. L'armée musulmane, composée de l'élite des troupes de
Syrie et d'Egypte, s'avança jusqu'à l'extrémité de la Pentapole, mit en fuite
les Bysantins, et s'empara de l'antique Cyrène; mais un ordre venu de Da-
mas l'arrêta une seconde fois au milieu de ses succès , et elle fut obligée de
revenir sur ses pas. Toutefois Moawyah n'abandonnait pas ses projets de
conquête; il cédait seulement à la nécessité de comprimer avec toutes ses
forces des symptômes d'insurrection qui venaient de se manifester en Egypte
et en Syrie.
Une troisième invasion fut plus heureuse ; elle eut lieu sous les ordres de
Oukbah-ben-Nafy, qui ayant déjà fait partie de l'expédition précédente,
était demeuré longtemps à Barkah dans le double but de contenir les Rer-
DOMINATION ARABE- 130
bères et de les convertir au mahométisine. Cet Oukbah était un des plus braves
lieutenants du Ualilé, et t'est à lui qu'appartient à bon droit le surnom de vain-
queur de l'Afrique. Ce fut lui aussi qui, parmi les Arabes, porta le premier le
titre le ouali (gouverneur) de l'Afrikiah '. Après avoir défait en plusieurs ren-
contres l'armée des Itysanlius, qui trop faibles pour lui résister s'étaient réunis
aux Berbères, il soumit complètement la Bysacène, puis, se portant vers L'ouest,
s'empara de Bougie et marcha vers Tanger. En vain les Berbères voulurent
s'opposer à son passage, ils lurent complètement défaits. Oukbali les pour-
suivit dans toutes les directions, et ne s'arrêta (pue sur les bords de l'Atlan-
tique. Ce fut là qu'avec tout L'enthousiasme d'un croyant il poussa son cheval
dans l'Océan, et s'écria en brandissant son cimeterre: u Grand Dieu! si je
« n'étais retenu par les Ilots . j'irais jusqu'aux royaumes inconnus de l'Occi-
« dent. Je prêcherais sur ma roule l'unité de ton saint nom, et j'exterminerais
« les peuples qui adorent un autre dieu que toi ! »
Devenu maître de cette vaste contrée , Oukbah voulut en assurer la soumis-
sion en fondant une grande ville qui servît aux musulmans de place d'armes
pour étendre leurs conquêtes, et de lieu de retraite en cas de revers. Lorsque
remplacement fut choisi, il fit élever une forte muraille en briques, flan-
quée de tours, sur un circuit d'une lieue et demie, puis y construisit des
palais et une vaste mosquée qu'ornaient cinq cents colonnes de granit , de
porphyre, ou de marbre de Numidie. De nombreuses habitations se groupè-
rent bientôt autour de ces édifices. Kairouan (tel est le nom de cette nouvelle
ville) devint la résidence habituelle des gouverneurs arabes en Afrique. Quoi-
qu'elle n'offre aujourd'hui que des ruines, elle a été, pendant plusieurs siècles,
célèbre par sa splendeur et ses écoles publiques 2.
Confiant dans ce résultat, et croyant d'ailleurs la puissance du kalife défini-
tivement établie dans le Mahgreb, Oukbah ne songeait qu'à embellir sa ville et
à y attirer des habitants. Les Berbères, profitant de sa sécurité, descendirent
en foule de leurs montagnes, se joignirent aux Bysantins, chez qui l'arrivée
d'une flotte et d'une armée avait ranimé une lueur d'espérance, et ils mar-
chèrent ensemble contre les musulmans. Dans cette circonstance critique, loin
de se laisser effrayer parle nombre, Oukbah s'avance à la rencontre de l'en-
nemi, décidé à couronner par une mort honorable la gloire de ses exploits
' Ils comprenaient sous cette dénomination presque tout le pays qui tonne aujourd'hui les
régences de Tunis et de Tripoli.
2 De la frontière de Tunis u l'Océan atlantique, la plus grande partie du littoral n'avait pas
cessé pourtant d'appartenir à l'empire grec. La conquête arabe s'était d'abord dirigée le long du
revers méridional de l'Atlas, à travers ces tribus sauvages, voisines du désert, ennemies des villes
cl de leurs habitants, alliées naturelles de l'islamisme vainqueur. C'est ainsi que les débris des
anciennes populations grecque et carthaginoise voyaient se rétrécir chaque jour leur territoire,
et se. trouvèrent enfin de plus en plus resserrés entre la nier et le désert. Carthage elle-même,
nommée par les Arabes Karthadjima, centre et siège des possessions bysantines, était inces-
samment menacée par Kairouan, placée à huit jours de marche.
13ti DOMINATION ARABE.
passés. On raconte qu'au moment de livrer bataille, il fit appeler un chef arabe
<lu nom de Mouéghir, qu'il traînait à sa suite et dont il était jaloux : « Ami ,
« lui dit-il en l'embrassant, c'est aujourd'hui le jour du martyre et des palmes
« les plus précieuses que puisse cueillir un musulman : je ne veux pas te priver
« d'une si belle occasion. — Je te rends grâces de m'accorder cette faveur,
« répondit Mouéghir, car j'ai un vif désir de partager une telle félicité. » A ces
mots, brisant les fourreaux de leurs cimeterres, ils s'élancent ensemble dans
la mêlée. La bataille fut longue et opiniâtre : les deux chefs réconciliés com-
battaient au premier rang , portant la mort de tous côtés. Les Berbères et les
Bysantins, terrifiés, semblaient hors d'état de se défendre. Cependant, leur
nombre relevant leur courage , ils entourent les deux héros , dispersent leurs
gardes , et finissent par les massacrer. Oukbah expira sur un monceau de
cadavres. Le champ de bataille qui fut son tombeau est encore aujourd'hui un
monument de sa valeur : il a conservé le nom de champ a" Oukbah*.
Sous le poids de cette défaite, l'invasion arabe recule jusqu'à Barkah; Zohaïr-
ben-Kaïs , successeur d'Oukbah, essaie de la continuer ; mais après quelques
légers succès il succombe sous les efforts réunis des Berbères et des By-
santins. Hassan le Gassanide, gouverneur de l'Egypte, envoyé en Afrique
avec quarante mille hommes, parvient enfin à fixer la victoire : il marche droit
sur Carthagc, l'emporte d'assaut, et après l'avoir livrée au pillage la détruit de
fond en comble, désespérant sans doute de pouvoir s'y maintenir. Le siège de
la domination arabe continua d'être concentré à Kairouan. Ainsi , malgré les
vicissitudes qu'elle avait d'abord éprouvées, cette puissance n'avait cessé de
grandir en Afrique. Après Hassan, Moussa-ben-Nosaïr, investi du pouvoir
suprême dans cette contrée , pousse ses conquêtes jusqu'à Sous , et constitue
définitivement le gouvernement du Mahgreb. N'ayant plus rien à craindre ni
des Bysantins ni des Maures, les musulmans s'apprêtèrent alors à tourner leurs
armes contre d'autres adversaires.
Les Goths, maîtres de l'Espagne et de quelques villes du littoral de l'Afrique,
se montraient d'incommodes voisins et avaient, tout récemment encore, donné
des secours à Carthage lors du siège de cette ville par Hassan. S'emparer de
l'Espagne était donc pour les nouveaux dominateurs une espèce de représaille,
et de plus un premier pas vers l'asservissement futur de l'Europe. Dans leurs
rêves de conquête, ils espéraient traverser les Pyrénées , soumettre la Gaule et
l'Italie, réduire les peuples de la Germanie , suivre le Danube depuis sa source
jusqu'au Pont Euxin, renverser l'empire de Çonstantinople, et, repassant
d'Europe en Asie , rattacher ces conquêtes au gouvernement des provinces
de Syrie. C'était embrasser le pourtour de la Méditerranée et fonder un nouvel
empire romain.
1 La morl d'Oukbah est attribuée à Koseïlah-ben-Behram, chef des Berbères, converti depuis
a l'islamisme,
DOMINATION ARABE. 137
Ce projet gigantesque plaisait d'autant plus à l'imagination aventureuse des
Arabes, que la conquête de la péninsule ibérique paraissait ne présenter aucune
difficulté sérieuse. Les Goths n'étaient plus ces terribles barbares qui, après
avoir humilié l'orgueil de Rome et s'être enrichis de ses dépouilles , avaient
promené leurs aunes triomphantes du Danube a la mer Atlantique : séparés
du reste de l'Europe par les Pyrénées, les successeurs dégénérés d'Alëric
s'énervaient dans les douceurs d'une longue paix ; les remparts de leurs villes
tombaient en ruines et la discorde régnait parmi eux.
A la suite d'un outrage l'ait à sa tille par Roderic, roi des Goths, le comte
Julien, l'un de leurs généraux, venait de faire des ouvertures secrètes à Tarik-
ben-Zaïd, lieutenant de Moussa, lui offrant d'introduire les Arabes au cœur
de l'Espagne. Tarik choisit cinq cents cavaliers, et traversa sur quatre grandes
barques le détroit qui sépare Tanger de la rive opposée. A la tête de cette
petite troupe, il parcourut les cèles de l'Andalousie sans rencontrer aucune
résistance ; et après avoir fait un butin immense et un grand nombre de prison-
niers, il revint en Afrique (juillet 710). Encouragé par ce succès Tarik pré-
para une expédition plus considérable. Dès les premiers jours du printemps
de l'année suivante, il repassa en Espagne, et débarqua au pied du mont Calpé
auquel il donna son nom (Geb-el-Tarik, aujourd'hui Gibraltar). En apprenant
cette nouvelle agression , Roderic , qui prenait le titre de roi des Romains ,
marcha à la rencontre de l'ennemi avec une armée de cent mille hommes. Le
général arabe n'en comptait que vingt mille, y compris les mécontents que
l'influence du comte Julien avait jetés dans ses rangs. La bataille s'engagea,
aux environs de Cadix , auprès de la ville de Xérès et de la petite rivière de
Guadalète, qui séparait les deux camps. La défaite des Arabes paraissait cer-
taine , déjà ils pliaient de toutes parts , lorsque Tarik les arrête en leur criant :
a Frères, l'ennemi est devant vous et la mer derrière ! où pourriez-vous vous
retirer? Suivez-moi ! j'ai résolu de mourir ou de fouler à mes pieds le roi des
Romains. » A ces paroles, les Arabes reforment leurs rangs et se jettent avec
fureur sur l'ennemi. La mort de Roderic , tué d'un coup de lance laissa les
Arabes maîtres de l'Espagne. Cette bataille avait duré neuf jours avec des suc-
cès balancés.
Après sa victoire , Tarik partagea son armée en trois corps : le premier se
porta sur Cordoue , et s'en empara ; le second soumit la côte de lîétique ou le
royaume de Grenade; avec le troisième il se porta du Bétis au Tage, traversa
la Sierra-Morena, qui sépare l'Andalousie de la Caslille, et parut bientôt sous
les murs de Tolède. Entré dans cette ville sans résistance , il laissa aux habi-
tants leurs propriétés, leurs lois, leurs temples même, à la condition qu'ils
n'en élèveraient pas de nouveaux et s'abstiendraient de faire des processions
publiques. Maître de la capitale, Tarik parcourut les provinces centrales de l'Es-
pagne , détruisant les restes épars de l'armée des Goths.
De si grands et si rapides succès excitèrent au plus haut degré la jalousie de
îs
138 DOMINATION ARABE.
Moussa-ben-Nozaïr. Afin d'enlever à son lieutenant le profit et L'honneur de
cette conquête, il se hâta de quitter son gouvernement avec des forces consi-
dérables, et franchit le détroit. Son armée se composait de dix mille Arabes
et de huit mille Africains ; lui-même était suivi des plus distingués parmi les
Koraïschites. Moussa réduisit Séville et quelques autres places que Tarik avait
laissées derrière lui , et qui depuis son départ avaient secoué le joug. Car-
mona fut emportée d'assaut ; Mérida se rendit après une longue résistance; le
Portugal et la Galice se soumirent également.
Cependant la jalousie de Moussa contre Tarik était plus violente que jamais.
Vainement celui-ci , allant à sa rencontre, lui avait-il présenté une large par I
du butin; peu touché de cette marque de soumission , Moussa lui adressa les
plus vifs reproches, l'accusant d'avoir méconnu son autorité et compromis l'ar-
mée qui lui était confiée ; enfin , consommant son injustice, il le priva de son
commandement, le fit charger de fers, et s'oublia même, dit-on, jusqu'à h1
frapper. Sur les ordres du kalife, Valid 1er, Tarik fut peu de temps après
rendu à la liberté et investi du commandement d'un autre corps d'armée avec
lequel il conquit une partie de l'Aragon , de la Catalogne et de la province de
Valence.
Ces deux chefs paraissaient enfin avoir oublié leurs querelles; mais cette
réconciliation fut de courte durée. Moussa , dans ses expéditions, s'appropriait
tout le butin fait sur l'ennemi; Tarik , au contraire, abandonnait le sien à ses
soldats, n'en prélevant que la cinquième partie pour le Kalife. Valid Ier vint à
mourir sur ces entrefaites , et Soliman son frère lui succéda. Le nouveau
kalife rappela ces deux généraux , qu'il fit paraître devant lui. Moussa fut
exilé à la Mekke , où il mourut; Tarik lui -même tomba en disgrâce peu de
temps après.
Nous ne suivrons pas les tribus de l'Yémen dans leurs excursions au delà des
Pyrénées. Laissons-les s'établira Narbonne, réclamer la province du Languedoc
à titre de dépendance de la monarchie espagnole, inonder les pro\inces de
l'Aquitaine après avoir battu l'intrépide Eudes, dont cependant la fille avait
épousé un chef arabe ; laissons-les arborer leurs drapeaux victorieux sur les
murs de la capitale de la Touraine, puis essuyer une défaite sanglante aux en-
virons de Poitiers : ce qu'il nous importe ici , c'est de rechercher quelle espèce
de civilisation les nom eaux conquérants apportèrent dans le Mahgreb, com-
ment ils parvinrent à faire accepter leurs mœurs et leurs croyances religieuses
aux différents peuples de l'Afrique septentrionale.
Dédaignant la simplicité des premiers musulmans, les kalifes de Damas et
de Bagdad n'avaient pas tardé à vivre dans la pompe et la splendeur. On peut
s'en faire une idée parle récit suivant de l'historien Arabe Aboul-Féda : « Toute
l'armée du kalife était sous les armes ; la cavalerie et l'infanterie formaient
un corps de cent soixante mille hommes. Les grands officiers, ses esclaves
favoris, vêtus de la manière la plus brillante, portant des baudriers étincelanl
DOMINATION ARABE. 139
d'or cl de pierreries, se trouvaient rangés autour de sa personne. Venaient
ensuite sept mille eunuques el sept cents portiers ou gardes des apparte-
ments. Des gondoles richement décorées promenaient leurs banderoles sur le
Tigre ; la somptuosité régnait partout dans l'intérieur du palais. On y remar-
quait trente-huit mille pièces de tapisserie, parmi lesquelles douze mille
cinq cents étaient de soie, brodées en or. On y trouvait vingt-deux mille tapis
de pied. Le kalife entretenait cent lions, qui avaient chacun un garde. Entre
autres raffinements d'un luxe merveilleux , il ne faut pas oublier un arbre d'or
et d'argent dont les dix-huit branches étaient chargées d'oiseaux de toute
espèce; cet arbre s'agitait à volonté comme ceux de nos bois, et alors on
entendait un mélodieux ramage. »
Damas et Bagdad trouvèrent plus tard des imitateurs au Kaire, à Fez, à
Kairouan , en Espagne. C'est ainsi que le troisième et le plus grand des
Abderrhames éleva à trois milles de Cordoue, en l'honneur de sa sultane
favorite, la ville, le palais et les jardins de Zehra. Les sculpteurs et les archi-
tectes les plus habiles de Bysance furent appelés pour la construction et
l'ornementation de ces édifices, qui étaient soutenus par douze cents colonnes
de marbre d'Afrique, de Grèce et d'Italie. On y voyait des incrustations d'or
et de perles , des ligures d'oiseaux et de quadrupèdes, les seuls êtres vivants
que sa loi religieuse permit à l'artiste musulman de retracer. Sillonnée sans
cesse par le passage de leurs armées qui se rendaient en Espagne, l'Afrique
ne devait pas demeurer étrangère à cette magnificence ; et comme, à l'époque
de la conquête duMahgreb, les Arabes y avaient trouvé des traces nombreuses
de la grandeur romaine, leur esprit, prompt à s'enflammer, dut naturellement
chercher à les imiter et à les faire entrer comme éléments dans leurs créations
artistiques et architecturales.
Kairouan , Fez et Maroc brillèrent aussi d'un grand éclat dans les sciences
et les lettres ; leurs écoles rivalisèrent avec celles de Cordoue. La culture en
avait été recommandée par le Prophète lui-même. « Enseignez la science,
dit un verset du Coran , car l'enseigner c'est glorifier Dieu. La dispute
sur la science est une dispute sacrée. Par la science on distingue ce qui
est juste de ce qui est injuste; elle est la lumière sur le chemin du paradis,
une confidente dans le désert , une compagne dans la solitude , un guide
fidèle dans le bonheur comme dans le malheur. Les anges désirent son amitié ;
tout ce qui existe sur la terre brigue sa faveur; elle est le remède des
cœurs contre la mort de l'ignorance , le luminaire des yeux dans la nuit de
l'injustice. »
La littérature arabe se divisait en deux parties distinctes : la première
embrassait les mathématiques, l'astronomie, la physique, la philosophie, c'est-
à-dire ce que ces peuples avaient puisé à des sources étrangères ; la seconde ,
tout ce qui leur appartenait en propre, c'est-à-dire leurs ouvrages d'histoire,
de géographie , de poésie , de philologie. Les œuvres d'Euclide , d'Archimède ,
140 DOMINATION ARABE.
d'Apollonius, de Plolémée, devinrent la base de leurs études mathéma-
tiques. La plus célèbre des versions d'Euclide est celle de Nassir-Eddin , qui a
été imprimée à Rome à la fin du xvie siècle. Le bel ouvrage astronomique
de Ptolémée acquit une si grande autorité chez les Arabes , que l'astronomie
est souvent appelée par eux la science d'Almedjisti (du mot grec [/.eviar/i,
très-grand). Ils tirent connaître cet ouvrage en Europe, et encore aujourd'hui
son titre arabe (Almajest) nous est plus familier que celui de 2-JvTaÇtç [/.eyiVr/i,
que porte l'original grec. Non contents de traduire et de commenter les
auteurs grecs, ils y ajoutèrent beaucoup d'éclaircissements fondés sur leurs
propres recherches, simplifièrent les méthodes, et préparèrent la voie aux
découvertes importantes de nos mathématiciens modernes. C'est encore à
eux que l'arithmétique est redevable de l'usage des chiffres et du système
décimal ' ; ce sont eux enfin qui, par l'introduction de l'algèbre, ont fourni aux
savants modernes un des plus puissants moyens d'analyse mathématique. Ils
ne cultivaient pas avec moins d'ardeur la médecine et les sciences naturelles.
C'est dans Hippocrate, et surtout dans Arislote, qu'ils puisèrent les principes
de leurs connaissances physiques et médicales. Le préjugé religieux les em-
pêcha de se livrer à l'anatomie ; en revanche ils firent de grands progrès dans
la thérapeutique, la pharmacologie, la chimie et la botanique 2.
Importées dans le Mahgreb par les nouveaux conquérants, toutes ces con-
naissances, fruits d'une haute civilisation, s'y naturalisèrent aisément ; mais la
propagation des nouvelles doctrines religieuses y rencontra de grands obsta-
cles. Ce ne fut qu'un demi-siècle après l'expulsion des Bysantins , qu'Abder-
rhaman, gouverneur de l'Afrique, put annoncer au kalife Abboul-Abbas l'en-
tière conversion des infidèles. Il avait fallu déployer (ouïes les rigueurs
imaginables pour détruire le culte des idoles.
Mahomet avait dit dans le Coran : « Combattez les infidèles jusqu'à ce qu'il
n'y ait plus lieu aux disputes; combattez jusqu'à ce que la religion de Dieu
domine seule sur la terre ! » Quelques-uns de ses successeurs suivirent à la
lettre ce précepte qui n'est applicable qu'à des populations peu nombreuses ;
i Les mathématiciens arabes ont simplifié les opérations trigonométriques par la substitution
du calcul des sinus à celui des cordes.
'2 Parmi les auteurs qui ont écrit sur la médecine et l'histoire naturelle, on peut signaler les
suivants: Abou-Belhr-Al-Piazi (932^, surnommé le Gallien arabe, qui écrivit le premier sur la
petite vérole; Isak-Ren-Soleiman, Israélite de Kourainan (941), célèbre par son ouvrage sur les
fièvres; Abou-Ali-Hosain-Ibn-Siner, dit Avicenne (1036), dont le nom et les écrits lurent long-
temps regardés, même en Europe, comme la base de toute science médicale; AhouEl Kasi-AI-
Zahravi (1106), auteur d'une méthode médicale universelle, dans laquelle on distingue surtoul
d'excellents traités de chirurgie. On peut mentionner encore Abou-El-Valed-Ibn-Roschd, dit
Averroès (1198); son disciple, le rabbin Mousa-Ben-Macinoum (1208); Abdallali-lbn-Koitar
(1248), voyageur et botaniste; Abou-Yahya-Zacaiïyja-Al-Kuzwini (1283), le Pline des Orien-
aux, célèbre par son grand ouvrage sur les Merveilles de la nature ; et Kemalcddin-Moham-
med-Ben-Mousa-Damilï (1 105) , auteur d'une Histoire des animaux.
DOMINATION ARABE. 141
mais quand ils eurent étendu leurs conquêtes, lea musulmans fuient obli-
gés de se montrer moins intolérants. Ainsi, en Afrique et en Espagne , ils
se contentèrent d'engager les idolâtres, les juifs et les chrétiens, à embrasser
l'islamisme, leur laissant le libre choix entre l'exercice de leur culte et le paie-
ment dti tribut. C'était réduire les récalcitrants à un véritable ilotisme et leur
interdire l'accès des fondions publiques. Cette barrière qui séparait le vain-
queur du vaincu, il ne dépendait (pie de celni-ci de la faire tomber en pronon-
çant la formule sacramentelle: «Il n'y a de Dieu qu'Allah , et Mahomet est
son prophète : » aussitôt il entrait dans la société islamique , et y prenait une
place proportionnée à ses talents et à son courage '.
Toutefois ces conversions intéressées ne produisirent pas pour l'empire des
kalifes les heureux fruits qu'ils s'en étaient promis. Avec l'islamisme entra
chez les tribus berbères tout le cortège des schismes et des hérésies qui
détruisirent l'unité musulmane. Sous le titre commun de Kkouaridj , des
sectaires de noms et de croyances diverses [ILadis, Sofris) répandirent en
Afrique le germe de dissensions pareilles à celles qui , sous les empereurs
chrétiens, l'avaient si souvent ensanglantée. Une fois converties à l'islamisme,
les mêmes tribus qui avaient fourni aux donalistes et aux circoncellions leurs
partisans les plus intrépides se jetèrent avec une ardeur d'autant plus grande
dans les dissidences de la religion nouvelle , qu'elles leur fournissaient un
prétexte pour entrer en révolte contre leurs nouveaux maîtres. Sous les pre-
miers émirs du Mahgreb, plusieurs tentatives d'insurrection qui avaient éclaté
furen^ facilement et promptement réprimées ; mais , sous le gouvernement
d'Obaïd-Allah-ben-el Habab, de nouveaux troubles prirent un caractère de
gravité qui faillit compromettre l'existence môme de la domination arabe. Le
sofri Meïsara-el-Medghari fut salué kalife par les Berbères hérétiques. Son
successeur, El-Khaled-ben-Hamid-el-Zenati , vainqueur dans un combat qui
reçut le nom d'Ouakat-el-Achraf (Journée des Cher ifs ) , à cause du grand
nombre de guerriers illustres qui y perdirent la vie , parvint à resserrer les
Arabes dans Kairouan, et le Mahgreb tout entier sembla un instant abandonné
aux Kkouaridj.
La situation des affaires dans cette partie de l'empire réclamait de prompts
et énergiques remèdes : le kalife Hescham fit un appel aux armes , auquel
les milices (djends) de Syrie répondirent en fournissant à elles seules un con-
tingent de douze mille cavaliers. Handala-ben-Safouan-el-Kelbi , gouverneur
de l'Egypte, chargé de châtier les rebelles , s'avança à leur rencontre , les mit
en pleine déroute sous les murs de Kairouan , et fit prisonnier leur chef qui
fut mis à mort.
Ces révoltes successives trahissaient dans les populations du Mahgreb un
1 Voilà ce ce qui explique pourquoi les populations africaines, à l'exception peut-être de
quelques tribus errantes dans le désert, ont successivement adopté la religion de Mahomet.
Ul DOMINATION ARABE.
profond malaise. Chose étrange! plus l'Afrique se peuplait d'Arabes, ou le
devenait elle-même, plus le mal semblait s'accroître. L'immense empire de
l'islamisme succombait en quelque sorte sous le poids de ses conquêtes ;
peuples et rois paraissaient sentir à la fois le danger et l'impuissance des domi-
nations lointaines , en l'absence surtout de toute autre constitution que la
volonté du maître. C'est ainsi que se préparait sourdement la scission qui
allait miner les différentes parties de ce vaste corps , puis amener le partage et
enfin la chute du kalifat.
En Orient, Ali avait été vaincu par Moaviah , fondateur de la dynastie des
Ommiades ; un siècle après, cette famille fut à son tour dépossédée en la per-
sonne de son quatorzième et dernier kalife , qui perdit la vie dans une bataille
où il vit les siens taillés en pièces par Saffah, représentant des Abassides. Saf-
fah proclamé kalife, les Ommiades furent proscrits, et quatre-vingts per-
sonnes de la même famille, trop confiantes dans la démence du vainqueur,
s'étant rendues à un festin solennel qui se préparait à Damas, y furent égor-
gées sans pitié : le plus jeune de tous, Abderrhaman , échappa au massacre.
Après avoir erré longtemps en Syrie, en Egypte, dans le désert de Barkah,
poursuivi partout par la haine des Abassides, il trouva enfin un asile dans une
ville alors connue sous le nom de Tuhar, dont les ruines sont situées à quatre
journées de marche à l'est de Tlemcen.
Telle fut l'origine des funestes divisions qui détruisirent la grande unité
religieuse et politique fondée par Mahomet. En Arabie, en Perse, la puissance
des Abassides fut reconnue. Ils quittèrent Damas, et transportèrent le siège
de leur kalifat sur la rive orientale du Tigre , à environ quatre milles au-dessus
des ruines de Modain, où ils fondèrent Bagdad, dont la population, suivant
les écrivains arabes, s'éleva bientôt à huit cent mille âmes, et qui fut une des
villes les plus florissantes de l'islamisme. En Espagne, au contraire, le parti
des Ommiades conserva tout son prestige. Les Abassides, voulant faire rentrer
cette province sous leur obéissance , y envoyèrent des généraux chargés de
remplacer les gouverneurs nommés par leurs adversaires : loin de recon-
naître ces prétentions, ceux-ci envoyèrent une députation en Afrique pour
offrir le pouvoir au jeune Abderrhaman, qui passa aussitôt le détroit, suivi
de mille Africains de la tribu dg Zénètes. Sa présence inattendue intimida
ses ennemis , et ceux qui voulurent opposer quelque résistance tombèrent
sous ses coups. Proclamé kalife d'Occident, Abderrhaman'2 établit sa résidence
1 Les Ommiades n'avaient jamais eu de partisans qu'en Syrie; les Abassides descendaient en
ligne directe d'Abbas, oncle du Prophète. Plus tard, une troisième famille, celle des Falimites,
ou descendants de Fathmè, lille de Mahomet, fut non moins puissante. Ces trois partis ou
sectes se distinguaient non-seulement par différents points de dogme et de rite, mais encore
par la couleur de leurs vêtements : les Ommiades avaient adopté la couleur blanche , les
Abassides la couleur noire, et les Fatimites la couleur verte.
- 11 devint la tige des Ommiades d'Occident, qui régnèrent sur l'Espagne pendant plus de
deux siècles et demi.
DOMINATION AKABE. 143
i'i Cordoue, En vain Almanzor, deuxième kalife de la race des Abassides,
lii-il passer en Espagne AU- ben-Mogueir, émir d'Afrique, à la tête d'une
puissante armée. Conservée dans du camphre, la tête de son lieutenant vaincu
cl mis à mort fut envoyée à Kairouan pour prouver combien était déjà redou-
table la puissance d'Abderrhaman , <|iri reçut de ses partisans le surnom d'El-
Mançour ( le Victorieux ).
L'Afrique elle-même ne tarda pas à devenir le théâtre d'événements ana-
logues à ceux qui venaient d'enlever l'Espagne aux Abassides : elle se frac-
tionna en une multitude de petits états indépendants, dont les chefs ne
cherchèrent qu'à affermir et à étendre leurs domaines aux dépens de voisins
plus faibles. Le Mahgreb n'eut plus d'émir titulaire, chaque petit cheik s'at-
tribua ce titre; la puissance politique du kalife de Badgad cessa même d'être
reconnue : on ne le considéra que comme chef spirituel de la religion, et non
plus comme souverain temporel. L'avènement dans le Mahgreb de dynasties
purement africaines devint pour ce pays le commencement d'une nouvelle
période. Cependant un tel état d'anarchie ne pouvait être que transitoire :
plus forts et plus ambitieux que tous ces cheiks désunis, dans l'ouest les lîeni-
Edris ( Edrissites ) , et dans l'est les Reni-Aghlab (Aghlabites) , rétablirent
quelque unité.
Le fondateur de la dynastie des Edrissites, Edris-ben-Edris , descendait
d'Ali, gendre de Mahomet, et de Fatbmè sa fille. Réfugié d'abord en Afrique
pour échapper aux persécutions de l'Abasside Haroun-el-Rascbid , auquel le
rendaient redoutable les prétentions rivales de sa maison , il s'était depuis
retiré à Tanger, où commandait le cheik Abd-cl-Medjed-el-Euroubi. Reçu
avec amitié, Edris se fit connaître à son hôte, qui le présenta à sa famille et
aux tribus d'El-Euroubi ( les Kabaïles). Grâce à l'ascendant que lui donnait son
origine, il parvint à enthousiasmer à tel point ces esprits impressionnables,
que les Kabaïles le proclamèrent émir. Les Zénètes et les autres tribus ber-
bères suivirent leur exemple. Se mettant à leur tête, Edris se porta sur Tlemcen
dont il s'empara, soumit quelques autres provinces, et finit par conquérir le
.Mahgreb tout entier.
Le bruit des exploits du nouvel émir étant parvenu jusqu'à Ragdad ; le
kalife alarmé, résolut de se défaire de lui parla trahison et fit partir un de ses
affidés avec ordre de s'insinuer dans les bonnes grâces d'Edris, puis de profiter
de l'iiccès qui lui ouvrirait cette intimité pour lui donner la mort. Cet homme
accomplit sa mission à l'aide d'un flacon empoisonné. L'émir ne laissait pas
d'enfants ; mais sa femme était enceinte, et un de ses lieutenants proposa aux
Arabes d'attendre l'accouchement de Kéthira (c'était le nom de sa veuve) :
« Si Kéthira accouche d'un enfant mâle , leur dit-il , nous le nommerons
notre chef; si elle accouche d'une fille, nous donnerons la souveraineté à un
autre. » Cette proposition fut acceptée ; et Kéthira ayant donné le jour à un
enfant du sexe masculin, le nouveau -né fut proclamé chef suprême des
1U DOMINATION ARABE.
croyants du Mahgreb, sous le nom de Edris-ben-Edris , qui était celui de son
père.
Lorsqu'il eut atteint l'âge de douze ans, le jeune émir prit en mains les
rênes du gouvernement , et toutes les tribus du Mahgreb lui prêtèrent de
nouveau le serment d'obéissance. Peu de temps après il conclut avec El-
Hakem , kalife de Gordoue , un traité d'alliance défensive contre le kalife
d'Orient. Edris-ben-Edris voulut aussi devenir le fondateur d'une ville nou-
velle, qui reçut le nom de Fez1 (807). 11 la partagea en divers quartiers séparés
par des murailles , dont les principaux étaient le quartier des Karawis et celui
des Andalous. Huit mille Arabes que son allié venait d'exiler de Gordoue à la
suite d'une révolte, formèrent le noyau de la population. Dès lors Edris-ben-
Edris prit le titre de kalife de Fez.
Presqu'à la même époque un autre kalifat se formait à Kairouan. Un
certain Ibrahim, fils d'Aghlab, sentit naître en lui l'ambition d'imiter le jeune
Abderrhaman. Le succès couronna cette nouvelle tentative2. Pour affermir
son pouvoir, il abolit une partie des impôts , se créa une armée de noirs escla-
ves, bâtit une forteresse auprès de Kairouan, en un mot fonda sur des bases
solides un empire qui passa à ses enfants. Sous le règne de Ziad-el-Allah, le
second de ses successeurs, les Aghlabites firent la conquête de la Sicile, rava-
gèrent le royaume de Naples, la Toscane et toutes les côtes de l'Italie. La France
elle-même ne fut point à l'abri de ses insultes.
De concert avec les Musulmans d'Espagne, les Aghlabites et les Edrissites
attaquèrent la Provence et s'établirent sur différents points du littoral. Ils y
construisirent un grand nombre de forteresses et de châteaux, dont on trouve
encore quelques restes. Ils s'emparèrent successivement de Marseille, d'Avi-
gnon, d'Arles, de Saint-Tropez, et s'établirent principalement au nord-ouesl
du golfe de Grimaud, à trois lieues de cette dernière ville, au sommet
d'une haute montagne appelée Fraxinet2, d'où l'on découvre la mer et les
Alpes. En l'année 9'*0, renforcés par des secours venus d'Afrique, ils assié-
gèrent Frôjus, et la livrèrent à toutes les horreurs d'une ville prise d'as-
saut. En 942, Hugues, comte de Provence et roi de Lombardie, fatigué
de leurs déprédations , entreprit de chasser de ses états ces hôtes incommodes,
1 Fez, ville de l'empire de Maroc, chef-lieu de la province, et jadis du royaume de Fe/ ,
a 375 kilomètres N. E. de Maroc. (Test la ville la plus importante de l'empire, et la plus belle de
la Barbarie ; mais elle n'a pas de beaux monuments. On y fabrique des couvertures de laine,
des armes blanches et à feu, du maroquin, de la poudre à canon, etc. Son commerce est
actif. File a eu des écoles renommées parmi les Mahomélans; elle possède une bibliothèque
considérable pour le pays. Elle fut fondée en 808 par Édris II.
- Ils tirent de cette position une redoutable forteresse; construite sur un immense rocher qui
couronnait la montagne , pourvue d'une vaste citerne creusée dans le roc, elle passait pour
imprenable. Au-dessous de la forteresse principale et à quelques centaines de pas de dislance ,
ils avaient bâti un château appelé la Garde, et couronné toutes les hauteurs voisines de tours de
vigie du haut desquelles au moyen de signaux ils se transmettaient les nouvelles.
DOMINAI ION AllABK. I V",
mais il ne put } réussir. Vingt-six ans après, en Wi8, Othon !•' fil également de
vains efforts pour s'en débarrasser: il les attaqua simultanément parterre h
par mer, mais ceux-ci parvinrent à s'emparer des principaux passages des Alpes
et interceptèrent les communications avec l'Italie. Ainsi, à cette époque,
les Arabes s'étaient établis sur les cotes de la Méditerranée, plus facilement
peut-être que la France aujourd'hui à Alger. Ce l'ait seul peut donner une
idée de leur puissance, de l'exubérance de > ie et d'activité qu'ils avaient
développée en Afrique.
Pendant tout le temps qu'ils occupèrent le trône, les kalifes Aghlabites et
Èdrissites protégèrent les sciences et les lettres. Bien que séparés de l'unité
politique cl religieuse représentée par les kalifes d'Orient, ils cherchèrent à
imiter le mouvement littéraire et artistique qui se produisait à Bagdad , et
s'efforcèrent de rivaliser avec eux en bon goût et en richesse. Cette émulation
lit de Rairouan et de Fez des loyers de lumière et d'érudition où pendant
longtemps la jeunesse musulmane vint puiser les connaissances les plus
variées. .Mais cette prospérité touchait à son terme.
Les peuples indigènes de l'Afrique, connus sous la dénomination générale
de Berbères*, n'avaient jamais accepté complètement la domination arabe.
Une tribu des Zénètes, les Beni-Méquineça , s'étanl soulevée, les kalifes de
Fez furent réduits à mettre toutes leurs troupes en campagne. Malgré ce
déploiement de forces, les Iteni-Mequineça remportèrent quelques avantages
qui rallièrent à leur cause un grand nombre d'autres tribus. Tout ce qui était
en dehors des villes devint la proie des insurgés. Un événement imprévu
aggrava encore cette situation : un marabout de la province de ïlemcen, nommé
Quenin-ben-Menul , qui se donnait pour prophète et prétendait avoir été en-
voyé pour délivrer les peuples de la tyrannie des Èdrissites , se mit à prêcher
l'insurrection aux tribus africaines. Les populations coururent aux armes,
et bientôt Quenin-ben-Menul se sentit assez puissant pour déclarer la guerre
au kalife de Fez. Menacé à la fois par le marabout et la tribu des Beni-Mé-
quineça, se voyant dans l'impossibilité de faire face à ces deux ennemis, le
kalife crut prudent de se débarrasser du premier en traitant avec lui. La paix
fut conclue , mais à des conditions humiliantes pour son orgueil , car le ma-
rabout exigea que ïlemcen fût érigée en principauté. A partir de cette
époque (935) , la province de ïlemcen se trouva placée en dehors de l'autorité
des kalifes de Fez , et conserva son indépendance jusqu'au règne des Almo-
ravides. En se débarrassant d'un de ses ennemis, le kalife avait cru pouvoir
aisément se rendre maître de l'autre ; il en fut tout autrement. Les Zénètes
1 Los Mainioudes habitaient la partie occidentale et méridionale do l'Atlas, c'est-à-dire les
plaines ot les vallées qui s'étendent vers les frontières du Maroc. Les Gomérules se tenaient
dans les montagnes de la Mauritanie qui avoisinent le détroit. Los Zénètes, les Hawarali et les
Sanliadjali résidaient plus avant dans les terres; et ces derniers, qui étaient très-nombreux,
avaient dos tribus répandues derrière les différentes chaînes de l'Atlas.
I!)
146 DOMINATION ARABE.
loin de se soumettre , redoublèrent d'ardeur, et parvinrent en effet à fonder
une principauté indépendante dont ils établirent le siège dans l'ancienne Sidda,
à douze lieues de Fez. Cette ville fut appelée Mequinez, du nom de la tribu
des Beni-Mequineça.
Vers la même époque, celte révolte trouva des imitateurs dans l'est de
l'Afrique septentrionale. Un nouveau marabout, non moins ambitieux que
l'usurpateur de Tlcmcen, Obeid-Allah-Abou-Mohammed , surnommé Maliadi,
qui prétendait descendre en ligne directe deFatmè, fille du Propbète, s'an-
nonça comme l'iman régénérateur attendu par les musulmans orthodoxes
pour réunir tous les peuples dans une même croyance. Mahadi parvint à
réunir une année avec laquelle il attaqua Kairouan , dont il chassa le der-
nier des Aghlabites. Après cette victoire, il fonda sur la côte, à quelques
lieues de Kairouan, une ville à laquelle il donna le nom de Mehedia, et jeta
dans cette partie de l'Afrique les fondements de la puissance de ces kalifes
Fatimites qui devaient plus tard soumettre l'Egypte à leur domination. Ayant
réuni autour de lui un grand nombre de mécontents et de fanatiques, et vu
ainsi considérablement augmenter son influence, Mahadi se porta sur Fez pour
en chasser les Édrissites, qui, déjà épuisés par la lutte qu'ils venaient de
soutenir contre les Zénètcs, ne purent résister; leur capitale fut prise, ainsi
«pie Ceuta, Tanger, et plusieurs autres villes. 11 écrivit alors au gouverneur
de Tsakor, ville que les musulmans andalous possédaient dans le Mahgreb ,
cette lettre pleine d'orgueil et de fierté : «Si vous venez doucement à moi,
« j'irai vers vous avec douceur et clémence ; si vous voulez que nous mesurions
« nos forces dans une bataille, mon épée uctorieuse humiliera la vôtre. »
Dans ce péril extrême, les Edrissites se hAtèrent d'envoyer une députation à
Cordoue, pour demander des secours au kalife Abderrhaman III, fils de
Mohammed. Ce prince, en qui les musulmans andalous avaient placé toutes
leurs espérances et qu'ils se plaisaient à regarder comme le régénérateur de
l'islamisme en Espagne, accueillit favorablement la députation, et s'engagea
à envoyer les secours demandés ; ajoutant qu'il avait une injure personnelle à
venger, puisque Mahadi avait osé attaquer le gouverneur andalou du Mahgreb.
En effet , il fit passer en Afrique l'élite de son armée , s'empara de Fez , de
Tlemeen ', et obligea le kalife Fatimite à quitter l'ouest de l'Afrique pour se
réfugier dans la partie orientale de la Barbarie. Déjà les Edrissites se félici-
taient du succès des armes de leur allié , lorsque celui-ci déclara qu'il s'ap-
propriait leurs états pour son compte personnel , et se fit proclamer dans Fez
prince des croyants (954). Mais son ambition n'était pas encore satisfaite;
voulant à tout prix étendre sa puissance maritime et commerciale, il fit
1 On rapporte qu'Ahderrhaman lit réparer à ses frais le dôme de la grande mosquée,
et que pour rendre hommage à la mémoire de celui dont il venait pourtanl de dépouiller le
dernier descendant . il ordonna île placer à la partie la pins élevée de l'édifice l'épée du
fondateur de !•>/.
DOMINATION ARABE. 1V7
«
construire à Séville un gros navire pour transporter des marchandises en
Egypte et en Syrie. Dès sa première sortie, ce bâtiment se trouva arrêté
dans les eaux de la Sicile par un navire appartenant aux Fatimites; un combat
s'engagea, et ce dernier fut capturé. En représaille, le kalife de Kairouan
équipa une Hotte à laquelle se rallièrent les Sarrasins de la Sicile : cette flotte
donna la chasse aux navires andalous, et lit des prises importantes.
La guerre allait donc recommencer avec une nouvelle fureur; Abderrha-
man envoya Ahmed , un de ses plus habiles généraux , avec une armée , à
Oran. Celui-ci se porta sur Mehedia à la tète de vingt-cinq mille hommes, et
après diverses rencontres dans lesquelles les Fatimites furent constamment
battus, il mit le siège devant Tunis, ville renommée alors pour son commerce
avec l'Occident, et qu'habitaient un grand nombre de négociants juifs. L'es-
poir du pillage animait les Andalous et les Zénètes leurs alliés ; ils serrèrent
vigoureusement la place par terre et par mer. Les habitants, voyant le danger
qui les menaçait, n'ayant aucun espoir d'être secourus, demandèrent à capi-
tuler, et offrirent une forte somme d'argent; mais ils furent contraints de se
rendre à discrétion. Ahmed fit un riche butin ; il s'empara d'une immense
quantité d'étoffes d'or, d'armes, de chevaux et d'esclaves. Les vaisseaux qui se
trouvaient dans le port, avec leurs cargaisons, devinrent la proie du vain-
queur. Il les lit partir avec les siens, et les ramena à Séville. Les richesses
recueillies dans cette expédition furent telles qu'après le prélèvement du cin-
quième réservé au kalife il en resta encore assez pour enrichir Ahmed, ses
officiers et ses soldats.
Après sa défaite , le kalife Fatimite s'était retiré dans Kairouan où il dévo-
rait en silence l'affront fait à ses armes, attendant l'occasion d'en tirer une
vengeance éclatante. Cette occasion ne tarda pas à se présenter. Le puis-
sant Abderrhaman était devenu médiateur entre les princes chrétiens. Sancho,
petit-fils de Tuda, reine de Navarre, s'était retiré à sa cour, après avoir été
chassé de son royaume de Léon. Étant parvenu à captiver les bonnes grâces
du souverain de Cordoue , il en obtint le commandement d'une armée des-
tinée à le replacer sur le trône , ce qui mit celui-ci dans la nécessité de
faire revenir d'Afrique une partie de ses troupes. Aussitôt la partie du
Mahgreb qui dépendait du kalifat de Cordoue fut envahie. Djehwar El-Roumy
( le Romain ) , qui commandait l'armée fatimite , avait ordre de déposer
les cheiks de la maison des Ommiades d'Espagne. Djali-ben-Mohammed ,
lieutenant d'Abderrhaman, alla à la rencontre d'El-Roumy et les deux armées
se trouvèrent en présence dans les environs de Tlemcen. La journée fut fatale
à Djali , qui y trouva la mort. El-Roumy alla aussitôt mettre le siège devant
Fez, dont il s'empara (960). Sigilmesse, place importante, s'était rendue un
peu auparavant. La reddition de ces deux villes entraîna la soumission momen-
tanée de tout le Mahgreb , à l'exception toutefois de Ceuta , de Tlemcen et de
Tanger, dont le vainqueur n'osa entreprendre le siège.
148 DOMINATION ARABE.
En apprenant ces frtcheuses nouvelles, Abderrhaman ne put contenir sa
colère. Pour réparer le mal, il fit passer en Afrique une puissante armée. Ses
généraux se portèrent devant Fez , s'en emparèrent de nouveau , et y firent
un grand carnage des Fatimites et des tribus africaines leurs alliées ; ils sou-
mirent tout le pays jusqu'à l'Océan , et le nom de l'imam de Cordoue fut de
nouveau proclamé dans toutes les mosquées du Mahgreb (961). Après avoir
réhabilité la gloire de ses armes, Abderrahman mourut ; il était parvenu à sa
soixante-douzième année , et avait occupé le trône d'Occident pendant cin-
quante années musulmanes. La paix fut conclue à la suite de cette expédition,
et pendant quelque temps les provinces espagnoles du Mahgreb goûtèrent
un profond repos. L'ambition des kalifes de Kairouan, vaincus dans l'ouest de
l'Afrique, allait se tourner d'un autre côté.
Depuis leur élévation au kalifat de Bagdad, les Abassides avaient été con-
stamment en butte aux attaques de dangereux compétiteurs, et leur puissance
avait récemment éprouvé de cruels échecs. Leurs ennemis levaient la tête jusque
dans l'intérieur de leur palais ; on contestait leurs titres. On avait vu un de ces
princes arraché de son trône par ses sujets révoltés, son palais livré au pillage,
et lui-même , dépouillé de son armure et de sa robe de soie , jeté dans un
cachot après qu'on lui eut crevé les yeux. Cette décadence des Abassides
éveilla l'ambition des Fatimites de Kairouan : ils résolurent d'agrandir leur
empire aux dépens du kalifat d'Orient. Une expédition contre l'Egypte et la
Syrie fut résolue, et, la fortune secondant cette entreprise hardie, ces deux
provinces furent soumises à leur domination (972). Ainsi tomba cette dynastie
des Abassides qui avait jeté un si vif éclat sur les annales des Arabes. Bagdad
seul leur restait encore : on les y vit longtemps jeûner, prier, étudier le Coran
et la tradition, remplir avec zèle, et même dignité, les fonctions spirituelles.
Les nations respectaient en eux les successeurs du Prophète et les oracles de
la foi musulmane.
La guerre ne tarda pas à éclater entre les kalifes de Kairouan et ceux de Cor-
doue. Abderrahman en mourant avait laissé la couronne à son fils El-Hakem,
qui avait nommé pour gouverneur des provinces espagnoles du Mahgreb,
Hassan , de la famille des Edrissites. Tout à coup un chef de la tribu des
Zanagas , appelé Balkin-ben-Zeiri , se jette à l' improviste sur ces provinces.
Hassan vient à sa rencontre et est vaincu ; mais Balkin , ne se sentant pas
assez fort pour rester indépendant, entra en pourparlers avec lui. Ce des-
cendant des Edrissites n'avait pas oublié que ses ancêtres régnaient en
maîtres dans un pays où lui-même n'était plus que le délégué du kalife de
Cordoue : il crut pouvoir s'emparer du pays pour son compte et secouer le
joug de l'Espagne. Mais El-Hakem envoya aussitôt en Afrique une armée
qui fut renforcée de tous les Berbères demeurés fidèles à sa cause. El-
Gralib , qui la commandait , rencontra l'armée de Hassan dans les environs
de Ceuta. Avant d'en venir aux mains, le général andalou répandit l'or à
DOMINATION ARABE. 149
profusion parmi les chefs africains qui étaient dans l'armée du rebelle, el
grâce à ci- talisman il parvint à en ramener un grand nombre. L'affaire s'en-
gagea; Hassan l'ut vaincu, et poursuivi de près il se réfugia dans le château
des Aigles, asile ordinaire des Edrissites dans leurs moments de péril. Bloqué
dans cette forteresse, le manque d'eau le força de se rendre à discrétion [!>":> .
El-Gralib lui accorda la vie sauve, avec la jouissance de tous ses biens, sous la
condition qu'il fixerait sa résidence à Cordoue. Puis, se mettant à la poursuite
de Balkin, il le chassa du pays, se rendit maître de Fez, et replaça sous l'au-
torité de son maître toutes les provinces insurgées.
Malgré ces succès, la guerre n'était pas encore terminée. Le chef des Zané-
gas, que nous avons vu fuir devant les armées victorieuses d'El-Hakem, se hâta
de reprendre l'offensive dès que son général eut quitté l'Afrique. Le moment
était d'autant plus favorable que le kalife de Cordoue se trouvait engagé dans
une guerre contre les chrétiens, guerre qui absorbait toutes ses forces. El-
llakem se vit donc obligé de traiter avec lui. Un nouvel événement vint com-
pliquer encore cette situation : une querelle ayant éclaté entre le kalife et son
prisonnier Hassan , celui-ci s'enfuit , et dépouillé de tous ses biens, parvint à
se réfugier en Egypte auprès du kalife Fatimite , qui lui promit d'épouser sa
cause et de le rétablir sur le trône. L'effet suivit de près la promesse. Hassan ,
qui comptait encore de nombreux partisans dans le Mahgreb , y arriva avec
les troupes que lui avait données le kalife d'Egypte; cette fois encore , vaincu
et sans ressources, il fut obligé de se rendre.
Pendant ce temps El-Hakem était mort, laissant le trône à son fils Almanzor ;
mais ce prince, qui se rappelait de quelle manière Hassan avait abusé de la
générosité et des bienfaits de son père, envoya à sa rencontre un homme
chargé de le mettre à mort. Cet ordre fut exécuté, et la tête du dernier des
Edrissites fut déposée sanglante à ses pieds (985) '. On rapporte qu'au moment
du supplice, il s'éleva un vent impétueux qui emporta le burnous de dessus les
épaules de Hassan , et que, malgré les recherches les plus actives, on ne put le
retrouver 2.
Avant de quitter l'Afrique, le vainqueur d'Hassan, Abd-el-Melek, fils et
lieutenant du nouveau kalife, laissa à un chef de la tribu des Zénètes, nommé
Zeiri-ben-Atia, le soin de pacifier les provinces du Mahgreb où restaient encore
quelques germes d'insurrection. Ce chef, qui devint le fondateur de la famille
des Zeirites, refoula au-delà de l'Atlas le fils et successeur de Balkin , et soumit
1 « El-Hassan, dit un historien do Fez, était inhumain et cruel. Quand il s'emparait d'un
ennemi, il le faisait étrangler ou précipiter du haut du château des Ailles... Cette forteresse
était si haute, (pie le patient mourait au milieu de la chute, et longtemps avant d'avoir atteint
le sol. »
2 Abd-el-Melek, petit-bis d'El-Hakem, avait promis à son prisonnier d'intercéder en sa
faveur auprès du kalife irrité. Lorsqu'il s'embarqua avec Hassan pour retourner eu Espagne, il
ignorait que son aïeul paternel venait de descendre au tombeau.
150 DOMINATION ARABE.
toute l'Afrique occidentale. Ces succès lui donnèrent une telle idée de sa
puissance, qu'il osa se déclarer indépendant (997 ). A cette nouvelle, Almanzor,
qui préparait une expédition contre Santiago , se transporta lui-même à
Algésiras. Après avoir rassemblé son armée , il en confia de nouveau le com-
mandement à Abd-el-Melek. A la tète de toutes les tribus africaines apparte-
nant à la famille des Zénètes, Zeiri marcha à sa rencontre, et le joignit sur les
confins de la province de Tanger. La bataille, qui s'engagea aussitôt, dura
depuis le lever jusqu'au coucber du soleil. Vers le soir, au plus fort de la
mêlée, Zeiri reçut une blessure profonde qui le força de quitter le combat.
Chargée par Abd-el-Melek avec une nouvelle ardeur, l'armée des Zeirites fut
mise en déroute et on en fit un grand carnage. Zeiri parvint à gagner le désert
avec sa famille, et ne survécut pas longtemps à sa défaite. Abd-el-Melek
s'attacha le fils de Zeiri, Alman, qu'il nomma émir du Mabgreb avant de
retourner en Espagne pour aller occuper le trône de Coi doue. La soumission
d'Alman ne se démentit jamais.
L'Afrique se trouvait donc encore divisée en deux grands états, celui des
kalilés de Cordoue et celui des kalifes Fatimites qui, comme nous l'avons vu,
après avoir conquis l'Egypte, avaient transporté le siège du gouvernement au
Kaire. Kairouan, l'ancienne capitale, n'était administrée en leur nom que par
un cheik berbère. Ce gouverneur profita du moment où son maître était engagé
dans une guerre lointaine, pour se soustraire à son autorité. Le kalife, ne pou-
vant disposer de ses troupes pour aller le punir lui-même, fit publier une pro-
clamation par laquelle il offrait un dinar d'or et le libre passage à tous ceux
qui voudraient se rendre en Afrique pour combattre le rebelle. Une foule
d'Arabes répondirent à cet appel : un écrivain de l'époque évalue leur nombre
à cinquante mille combattants. Ils s'emparèrent de Kairouan après un siège
de huit mois, et firent périr le gouverneur berbère dans les supplices. Cette
ville fut détruite de fond en comble par les assiégeants trois cent quarante-
sept ans après sa fondation '. (392 hég., 1001 J.-C). Les factions sans nombre
qui bientôt scindèrent l'Afrique en mille petits états indépendants, préparèrent
le triomphe des Lamptunes Almoravides.
D'un autre côté l'Espagne musulmane , affaiblie par ses guerres intestines ,
laissait échapper de lassitude la souveraineté qu'elle s'était acquise au prix
de tant de combats sur les provinces du Mabgreb. Un prince faible et sans
énergie, Hikem, occupait le trône. L'ambitieux Abderrhaman , second fils
de Mohammed-al-Mançour, était premier ministre. Peu scrupuleux sur les
moyens d'arriver à ses fins , il conçut le dessein de succéder à Hikem , qui
n'avait point d'enfants, et par la menace il le décida à le reconnaître pour son
héritier. Deux factions puissantes se formèrent, celle des Alameris et celle des
Ommiades qui, par ce choix, voyaient leurs droits méconnus. Ces deux fac-
1 Elle it<> son it de ses ruines que sous la domination des Almobades.
DOMINAI ION ARABE. 151
lions en vinrent aux mains ', et firent de Cordoue le sanglant théâtre de leurs
luîtes. La victoire pencha un moment en faveur d'Abderrhaman ; il pénétra
dans le palais et se rendit maître de la personne du kalile. Mais le peuple était
contre lui. L'orgueilleux ministre tomba entre les mains de ses ennemis, qui le
liront mettre à mort en le clouant à un pieu (1000). De là naquirent ces guerres
interminables dans lesquelles devait s'éteindre la dynastie des Ommiades, et
avec elle le.kalifat d'Occident. Le dernier de ses représentants fut Hescham RI,
qui , dépossédé du pouvoir, termina ses jours en 1 036. Elle avait duré deux cent
soixante-seize ans.
DOMINATION BERBERE
( 4070 A 1500 l.-C. ).
Pendant que la péninsule hispanique était ainsi déchirée par des dissensions
intestines, il s'élevait, au-delà de la chaîne Atlantique, dans les déserts de
l'ancienne Gétulie, un homme qui devait reconstituer un jour et ramener à
l'unité les éléments alors dissidents de la domination musulmane, tant en
Espagne qu'en Afrique, et étayer de sa main puissante l'édifice chancelant de
leur empire. Cet homme était le lîerbère loussef-ben-Taschefin, de la tribu de
Zanaga.
Les Lamptunes, fraction de cette grande tribu à laquelle appartenait Ioussef,
bien qu'ils eussent accepté avec les premiers conquérants la religion de l'is-
lam , étaient restés presque entièrement étrangers à l'intelligence de sa morale
et de ses dogmes, lorsque arriva parmi eux Abd-Allah-ben-Yasim , marabout
de Su/, renommé par sa science et sa sainteté. [k\\ de l'hégire, 1026 de J.-C.)
Abd-Allah , homme intelligent et habile, expliquant les préceptes d'une reli-
gion qui prescrit le prosélytisme par la conquête, réveilla sans peine l'instinct
guerrier de ces populations incultes et grossières, et profitant habilement de
l'enthousiasme qu'avait excité au milieu d'elles une foi vivifiée et rajeunie, les
poussa contre quelques tribus berbères des environs restées fidèles à leurs
anciennes croyances. Dans la ferveur d'une conviction nouvelle, les Lamptunes
supportèrent avec constance et dévouement des fatigues inouïes ; ils attei-
1 On appelait Alameris les partisans d'Abderrhaman, du nom <Je son père le grand Almanzor
qui était aussi appelé Abi-Amer.
2 Tout le commencement de <vt article sur la domination berbère est emprunté à l'excellent
ouvrage de M. Walsin Esterhazy sur ce sujet plein de confusion , et où ses travaux ont jeté une
vive clarté.
152 DOMINATION ARABE.
gnirent dans louis âpres retraites les montagnards qu'ils forcèrent d'ac-
cepter la religion du Prophète guerrier ; ce fut alors, et pour les récompenser
du courage dont ils avaient fait preuve, qu'Abd-Allah les appela les hommes
de Dieu ( Al-Morabith) , et leur promit prophétiquement la victoire et la con-
quête des pays du Mahgreh sur les musulmans dégénérés. Abd-Allah avait
compris tout le parti qu'on pouvait tirer de l'enthousiasme de ces nouveaux
convertis; il ne tarda pas à les conduire au delà du désert, et passa avec eux
l'Atlas. La prise de Sijilmesse et de tout le pays de Darab fut le fruit de ses pre-
mières victoires; les vainqueurs vinrent poser leurs tentes dans le Sahel, entre
la montagne et la mer, au milieu des plaines d'Agmat, et ils occupèrent la
petite ville de ce nom. Quelque temps après, Abd-Allah mourut, laissant à
Ahou-Beker-hen-Omar le soin de diriger la régénération religieuse qu'il avait
commencée. Abou-Beker se montra à la hauteur de cette mission difficile
(460 hég., 10G8 J.-C). 11 assit solidement son pomoir dans le pays par la dou-
ceur et l'ascendant de l'opinion , aussi bien que par la force des armes. La ville
d'Agmat devint un centre où vinrent se réunir de tous côtés les populations
attirées par la réputation de justice et le renom de sainteté des Almoravides.
Le nombre des prosélytes devint si considérable, qu'il fallut songer à fonder
une nouvelle ville, et à donner une capitale à ce nouvel empire. Abou-Beker
choisit pour la bâtir une plaine vaste et fertile, appelée dans le pays Eylana.
Mais au moment d'en commencer les constructions, ceux des Lamptunes qui
étaient restés au delà de l'Atlas, se voyant menacés de guerre par leurs voi-
sins, réclamèrent l'assistance des leur cheik, et Abou-Beker, sacrifiant son em-
pire naissant aux exigences de son ancienne patrie, reprit le chemin du désert,
laissant , pour continuer son œuvre en son absence, Ioussef-ben-Taschefin , qui
s'était déjà fait connaître dans les dernières guerres des Lamptunes contre les
Berbères.
Ioussef n'appartenait pas à une grande famille chez les Lamptunes, il ne
dut qu'à son mérite reconnu et à l'estime dont il jouissait auprès des siens
l'honneur d'être choisi pour continuer la mission difficile de conquérant reli-
gieux , si bien commencée par Abd-Allah et par Abou-Beker. Né de parents
pauvres, il ne pouvait prétendre à cette haute faveur. Son père était potier, et
allait de tribu en tribu vendre les ouvrages d'argile produits de son industrie.
Un jour, disent les chroniques arabes, qu'il était en route, accompagné de sa
femme, Toussef, encore jeune, étant porté sur le dos de sa mère, suivant
l'usage du pays, un essaim d'abeilles vint s'abattre sur l'enfant. Les parents
virent dans ce fait extraordinaire un signe dont ils voulurent avoir l'expli-
cation. Arrivés dans la tribu la plus prochaine, ils racontèrent l'aventure à
un taleb, lui demandant ce que pouvait présager ce bizarre événement.
Le taleb leur répondit que ce signe était une manifestation éclatante de
la volonté du ciel ; que leur fils était appelé à de grandes destinées ; que les
abeilles, membres dispersés d'une nombreuse famille, qui étaient venues se
DOMINATION AHABE. 153
rassembler sur lui , riaient les pailics divisées d'un vaste empire qui devaient
se réunir entre ses mains ; grand parmi les puissants de la terre, qu'il com-
manderait du levant au couchant, et que sa puissance serait longue et glo-
rieuse. En effet, loussef acquit en grandissant toutes les qualités qui devaient
réaliser un aussi brillant horoscope, et que les hommes aiment à trouver chez
ceux qui sont appelés à les commander.
[oussef était brave, entreprenant, généreux, et dés qu'il se vil dans une
position élevée, il se montra prévenant et affable, quoique grave et austère
dans son maintien ; simple de mœurs et de manières, quoique libéral et magni-
fique lorsque les circonstances l'exigeaient; en un mot, il avait tous les avan-
tages qui parlent à la multitude et commandent l'enthousiasme des masses ;
aussi ne tarda-t-il pas à s'attirer de nombreux partisans parmi les populations
du pays d'Agmat. Pour assurer son autorité, qui n'était que provisoire, mais
qu'il méditait dès lors de rendre définitive, il résolut de la sanctionner par la
gloire des armes. Il commença donc par porter la guerre chez quelques tribus
arabes des environs, encore insoumises, auxquelles il ne tarda pas à faire
accepter ses lois. Après ce triomphe facile , il médita l'envahissement de l'an-
cien héritage des Edris, du royaume de Fez. Il fit un appel à toutes les tribus
qui reconnaissaient son autorité, et la réputation de sa sagesse s'était si rapi-
dement répandue au dehors, ou bien la lassitude des populations travaillées
par l'anarchie était telle , qu'elles accoururent de tous côtés à la voix d'un
homme qui semblait devoir faire taire toutes les ambitions dont le pays était
déchiré. Plus de quatre-vingt mille cavaliers armés répondirent à son appel.
A la tète de cette formidable masse, il envahit comme un ouragan la province
de Fez, et s'empare de la capitale, après avoir battu près de la montagne
d'Onegui , à douze lieues de Mequinez, les descendants de Zeiri, qui y com-
mandaient indépendants de l'Espagne. De là, il pousse jusqu'à Tlemcen, d'où
il chasse les Zenètes ; il se rend maître de toute la province de ce nom jus-
qu'à Beni-Mezegrenna (Alger), et retourne triomphant dans le pays d'Agmat
commencer les constructions de sa capitale projetée, à laquelle il donna plus
tard le nom de Meur-quec (Maroquech), dont nous avons fait Maroc '.
A cette époque , Abou-Beker, ayant apaisé les différends survenus chez les
Lamptunes, reprenait le chemin du Tell. Il eut bientôt connaissance des bril-
lants exploits de loussef. Trop faible pour vouloir disputer par les armes un
1 Située à 32° 5' N., sur une petite rivière qui débouche de l'Atlas, Maroc est entourée d'une
forte muraille, munie de grosses tours et d'un assez, large fossé. Sa circonférence est de trois
lieues environ. On y entre en passant sous de grandes arcades, d'un goût très-gothique, garnies
de portes soigneusement fermées tous les soirs. — A lui seul , le palais de l'empereur 'est une
petite ville; il a près d'une lieue de tour, et renferme, outre les appartements du souverain ,
de ses femmes, de ses nombreux ofliciers, une très-belle mosquée bâtie par Muley-Abd-Allah.
— Quelques habitations de ministres, mieux bâties que celles des particuliers , plusieurs mos-
quées d'une magnifique architecture, voilà tout ce qu'elle renferme de remarquable. — Un
quartier séparé, El-Casseria. est le lieu où se vendent les marchandises précieuses, telles que
20
154 DOMINATION ARASE.
empire que celui-ci in ait du reste conquis presque en entier, il céda à l'opi-
nion, et fut assez sage pour renoncer à toutes ses prétentions; désirant cepen-
dant voir, avant de partir, l'heureux conquérant , il lui fit demander une
entrevue : elle eut lieu entre Agmat et Fez , da.s un bois qui fut appelé depuis
le bois duBurnouss, parce que Ioussef y étendit son manteau , en guise de
tapis , pour faire asseoir celui qui avait été son maître. Abou-Beker le com-
plimenta sur ses victoires, lui dit qu'il n'avait quitté ses déserts que pour
venir applaudir à la gloire de son élève, l'honneur et le plus ferme soutien des
Almoravides; que pour lui, sa tache était accomplie, qu'il ne demandait plus
que le repos et une vie paisible au milieu des siens.
Exempt d'inquiétude pour tous les pays du Mahgreb qu'il avait entiè-
rement pacifiés et soumis h son autorité , maître de Ceuta et des villes de la
côte, Ioussef porta ses armes dans l'est, faisant partout une guerre implacable
aux Arabes rebelles à sa domination. Ce fut en \ain que les anciens conquérants
essayèrent de repousser un joug qui leur paraissait odieux, imposé par ceux
que leurs ancêtres avaient autrefois subjugués ; vainement ils se débattirent
sous la main puissante du Berbère, ils durent ou reconnaître ses lois ou aller
vivre sous celles des kalifes Fatimites , car bientôt les seules frontières de
l'Egypte furent les limites de sa puissance. Il s'empara de Bougie et de Tunis,
où commandaient les descendants d'Abou-el-Hodjoch ; mais comme ils étaient
Berbères et de la tribu de Zanaga, Ioussef, vainqueur, se contenta de les
rendre vassaux et tributaires, et il les laissa dans leurs principautés. Puis il
rentra victorieux dans sa capitale de Maroc, et se fit proclamer prince des mu-
sulmans , défenseur de la religion.
Après la chute du kalifat de Cordoue, l'Esppgne musulmane, livrée sans
cesse aux luttes intestines, s'était divisée eu une multitude de petits états :
SévïHe, Tolède, Grenade, Badajoz, Merida, Almeria, etc., avaient chacune
leur souverain particulier. Séparés en divers camps par les intérêts de leurs
différents chefs, les musulmans d'Espagne semblaient oublier qu'ils habitaient
un pays conquis, et qu'en s'affaiblissant par leurs divisions ils se mettaient,
pour ainsi dire, à la discrétion de leurs ennemis. Au contraire, les chrétiens
de la Péninsule, bien qu'ils eussent été longtemps saisis du même vertige ,
voyaient enfin leurs armes réunies sous le même drapeau. La Castille , la
étoffes «'I bijoux : il présente une série de boutiques pratiquées dans le unir de face des maisons
ci qui ne -oui autres que des niches dans lesquelles le marchand se lient assis , connue dans les
basais de huiles les villes de l'Orient.— Les juifs habitent nn quartier particulier; ils ne peuvent
entrer dans la ville que pieds uns. —Enfin, Maroc renferme de \astes el nombreux magasins
de grains; sa population est de cinquante mille habitants.
lîn 1120, les Oatassens se rendirent maîtres de Maroc, et fnrenl détrônés en 1512 par une
famille se (lisant issue de Mahomet. Parmi les princes que celte famille donna au Maroc, le plus
grand et le inoins cruel vivait au commencement du XVIIe siècle : c'est Muley-Ismael. Kn 1630 ,
pour la première fois, la France iraila avec le Maroc el envoya nn cousu à Salé.
DOMI NATION ARABE. 155
Galice et le Léon obéissaient à Alphonse VI, dit le Brave. Ce primo s'étail
rendu maître de Tolède, Madrid, Maqueda , Guadalaiara , et il menaçait la
ville de Cordoue, lorsque Mohainmod-ben-Abd, ramené à la prudence par le
senliment de ses propres dangers, convoqua en congrès les rois de Grenade,
d'Almeria et de Badajoz. Il y l'ut arrêté que pour s'opposer aux progrès rapides
et effrayants des chrétiens on appellerait à l'aide de l'Espagne musulmane le
dominateur de l'Afrique, loussef-ben-Taschelin.
La pai\ régnait sur tous les points du grand empire de loussef. Conquis
par ses armes, organisés par sa sagesse, tous les pays depuis l'Atlas et les
limites du désert jusqu'à la Méditerranée et à l'Océan avaient reconnu ses
lois, lorsque les députés de Mohammed vinrent lui faire entendre les cris de
détresse des musulmans de la Péninsule. Séduit par l'espoir de joindre à ses
vastes conquêtes celle d'un pays dont les Arabes racontaient tant de mer-
veilles, plutôt que par le désir de venir au secours de ses coreligionnaires, le
conquérant du Mahgreb promit de passer la mer, mais il exigea d'abord la
concession de la place d'Algésiras pour rester toujours maître du passage
(479 hég., 1086 J.-C.).
Ayant pourvu aux affaires de l'Afrique, il rassembla donc de tous les points
de ses possessions une multitude de soldats, et se disposa à franchir le détroit.
Les chroniques arabes prétendent que, renouvelant dans un but utile ce
qu'un des Césars avait fait jadis dans un accès de folie, il fit jeter, de la
pointe d'Afrique à Bab-el-Fethha , un pont pour faire passer son innombrable
cavalerie. L'armée. d'Alphonse , réunie à celle de Sanche, roi de Navarre et
d'Aragon , voulut en vain opposer une digue à cette formidable invasion.
Vaincu à Zalaca, il se retira en toute hâte à Tolède (V80 hég., 1087 J.-C).
Heureusement pour l'Espagne chrétienne que le départ de loussef, rappelé
en Afrique par la mort de son fils, à qui il en avait confié le commandement,
permit au roi de Léon de trouver dans son génie actif des ressources pour
faire face à l'orage. Pour comprimer les ambitions turbulentes, les rivalités
jalouses de tous ces rois de l'Andalousie, il fallait une volonté forte, énergique,
et une main puissante. A peine loussef fut-il parti que la discorde se mit de
nouveau parmi eux ; ils se séparèrent de Syr-ben-Abou-Beker, qui comman-
dait l'armée des Almoravides ; et Alphonse reprit sur eux quelques avantages.
Os luttes sans cesse renaissantes déterminèrent loussef à s'emparer définiti-
vement de toute l'Andalousie ; il en prépara dès lors activement les moyens, et,
après avoir mûri son projet, il leva brusquement le masque. La prise de
(irenade , dont il vint s'emparer en personne, mit fin à toutes ces dissensions,
en réveillant de leur dangereuse sécurité les rois andalous. Ils s'aperçurent
alors qu'ils allaient payer de leur indépendance les dangereux secours qu'ils
av aient eux-mêmes sollicités : Séville et Cordoue , Dénia et Valence , ne tar-
dèrent pas à tomber devant les armes des généraux de loussef, et lui-même
fut bientôt proclamé souverain de toute l'Espagne musulmane f V89 hé<*.
156 DOMINAI ION ARABE:
1095 .T. -C). Mohammed-ben-Abd, qui avait appelé le conquérant africain,
alla expier à Agmat, dans une rigoureuse captivité, son aveugle confiance.
Ainsi finirent les rois d'Andalousie , après soixante ans environ dune existence
orageuse : la guerre civile les avait placés sur le trône ; l'usurpation étran-
gère, aidée par leurs discordes, les en précipita.
Parvenu ainsi au comble de la puissance, maître et pacificateur de l'Espagne,
Ioussef mourut ebargé d'ans et de gloire, en partant de Cordoue pour retour-
ner dans son pays natal (500 hég., 1107 J.-C). Il avait vécu cent ans ara-
biques; c'était, disent les chroniques, le même nombre d'abeilles que sa mère
avait compté, lorsque, dans son enfance, un essaim était venu s'abattre sur lui.
Le souvenir de Ioussef, de ses conquêtes et de sa gloire, est encore vivant au
milieu des peuplades de l'Afrique. Il est l'Aroùn-er-Keschid des populations du
couchant, et lorsqu'à la veillée, sous la tente des Arabes, vous entendez les
refrains monotones du zendani , c'est Ioussef, ce sont les fabuleux exploits
du conquérant qu'ils célèbrent dans leurs chants.
Après la mort de son père , Ali-ben-Ioussef fut proclamé , prit comme lui
le titre d'émir, et tourna bientôt toute son attention du côté de l'Espagne.
Voulant y affermir solidement son autorité, il publia la guerre sainte et prépara
une formidable croisade contre les chrétiens. Mais les circonstances commen-
çaient déjà à devenir diflieiles de l'autre côté du détroit. Les Andalous, des-
cendants pour la plupart des Arabes qui avaient les premiers conquis l'Afrique,
ne supportaient qu'avec, répugnance le joug que leur imposaient à leur tour
ceux qu'ils avaient autrefois vaincus. Aussi la domination berbère ne subsis-
tait-elle que par la force des armes.
Ali-ben-Ioussef venait d'apaiser une révolta qui avait éclaté à Cordoue contre
les Almoravides (514 h., 1120 J.-C), lorsqu'il fut rappelé en toute hâte de
l'autre côté du détroit; la province de Suz, soulevée à la voix d'un nouveau
fanatique, venait d'allumer le violent incendie qui devait dévorer la puis-
sance colossale fondée par le grand Ioussef; et de ses cendres devait naître
un nouvel empire. Cette révolution , qui changea encore une fois la face de
l'Afrique, fut l'œuvre du fils d'un ancien moudzen { de la grande mosquée de
Tlemcen , de Mohammed-ben-Abd-AUah , de la tribu berbère de Masmouda.
Abd-Allah avait étudié d'abord à Cordoue, ensuite à Bagdad, d'où il avait
apporté les principes de la doctrine des schictes. De retour dans un pays
qui semble avoir toujours été une proie facile pour tout rénovateur religieux,
Abd-Allah fit servir à son ambition le fanatisme qu'il sut exciter au sein de
ces populations dociles à sa voix. Il commença par déclamer contre l'hérésie
et l'impiété des Almoravides2, appelant tout musulman à la véritable religion
du Prophète, et annonçant la venue prochaine de l'Imam-el-Mohdi, celui
1 C'est le nom donné à celui qui du haul des minarets annonce la prière.
-' Les Almoravides étaient de lu secte des sonnites.
DOMINATION ARABE. 157
dont la sévère justice frapperait bientôt ceux qui n'écouteraient pas la voix
de son précurseur. C'est à Tlem :en, dans ses premières prédications , qu'il
attacha à sa fortune Abd-el-Mouraen, qui fut son compagnon, le continuateur
de son œuvre et l'héritier de la puissance qu'il allait fonder. Ayant fait dans
cette ville l'essai de ce qu'il pouvait espérer, il lui fallut bientôt un plus grand
théâtre : il parti! deTlemcen , et se renditavec Abd-el-Moumen successivement
à Fez et à Maroc. Chassé de ces deux villes, où ses préceptes séditieux
avaient déjà trouvé un grand nombre de prosélytes, il se retira à Agmat,
et c'est dans eelte ville, ancien berceau de la puissance des Almoravides,
que grandit la puissance rivale qui devait bientôt la renverser. Ab— Allah,
suivi dune multitude enthousiaste qui se pressait sur ses pas, ne tarda pas à
quitter Agmat, et à parcourir en triomphateur toute la province de Su/.. Les
nombreux Berbères de la tribu de Masmouda accoururent se joindre à lui. Dès
ce moment, il prétendit être l'Imam-el-Mohdi lui-même, prit comme symbole
de régénération un étendard blanc, et, à la tête de ses plus fanatiques dis-
ciples, il s'avança à la rencontre de l'armée almoravide qu'Ali envoyait contre
lui. Comme les premiers soldats du Prophète conquérant, les Almohades (c'est
ainsi qu'on appela les partisans d'El-Mohdi), pleins du même esprit, poussés
comme eux par la même ardeur de prosélytisme , devaient être et furent comme
eux vainqueurs (517 hé»., 1123 J.-C).
Abd-Allah ne poursuivit pas immédiatement le cours de ses succès.- Satisfait
de ses premières victoires, il songea à se ménager une retraite en cas de revers,
et se retira à Tinmal, petite ville située sur un plateau élevé dune des ramili-
cations de la chaîne atlantique. S'étant fait de cette position qu'il fortifia avec
soin un asile à l'abri de tous dangers, il résolut d'aller attaquer les Almoravides
au centre de leur puissance, et rassembla une armée considérable.
Trente mille cavaliers , sous sa conduite , descendirent comme un torrent
des montagnes de Darah, battirent complètement, dans les plaines d'Agmat,
Abou-lieker, second fils d'Ali, qui tenta vainement de s'opposer à leur pas-
sage, et poursuivirent les débris de l'armée almoravide jusqu'aux portes de
Maroc (526 h., 1130 J.-C). Abd-el-Moumen allait entreprendre le siège
de cette ville, lorsqu'il fut rappelé subitement à Tinmal. Abd-Allah, malade
depuis longtemps, sentait sa fin approcher, et ne voulait laisser qu'au dis-
ciple chéri, qu'il regardait comme son fils, le soin de consolider l'édifice de
cette puissance dont il avait jeté avec lui les premiers fondements. Dès
qu'il fut arrivé ; il le proclama pour son successeur, et mourut plein d'espoir
et de confiance dans l'avenir réservé à son empire naissant.
Abd-el-Moumen , après la mort de son maître , continua la forme de gou-
vernement que celui-ci avait adoptée. Il fit frapper des monnaies à son coin,
et pour les distinguer de celles des Almoravides, il leur donna une forme carrée,
et y fit graver ces mots : Allah est notre Dieu ,• Mohammed notre prophète,
El-Mohili notre imam.
158 DOMINATION ARABE
Cependant, maître de Fez, de tout le pays de Darah, de Teza, il se dispo-
sait à marcher à de nouvelles conquêtes. Ali-ben-Ioussef venait de mourir,
assailli sans doute à ses derniers moments par de bien tristes pensées s'il com-
parait l'état florissant du colossal empire qu'il avait reçu de son père au
lambeau déchiré de provinces qu'il transmettait à son fils. Une armée décou-
ragée, fuyant au seul aspect des Almohades, l'Espagne n'attendant pour
échapper aux Almoravides que le départ de Taschefin-ben-Ali , une autorité
chancelante, sapée partout par l'ascendant toujours croissant d'Abd-el-
Moumen, tel était le triste héritage qu'avait à recueillir le petit-fils du grand
loussef. Arrivé en Afrique, Taschefin-ben-Ali ne fut pas plus heureux que son
père, et n'essuya que des revers. Battu dans toutes les rencontres, il voulut
tenter un coup décisif. Ayant réuni toutes les forces des Almoravides aux envi-
rons de Tlemcen , il attendit qu'Abd-cl-Moumen vînt lui présenter le combat.
Il fut long, sanglant, et la victoire longtemps disputée ; mais le sort ne cessant
pas d'être contraire à Taschelin, il dut céder à la fortune de son heureux com-
pétiteur. Son année, complètement défaite, fut presque anéantie, et lui-même,
fugitif, abandonné de tous, il alla chercher un asile dans Oran. Abd-el-
Moumen y poursuivit le vaincu, qui, n'ayant plus d'espoir en Afrique, ré-
solut d'aller cacher son malheur et sa honte à Almeria, la dernière ville d'Es-
pagne qui tînt encore pour les Almoravides. Il sortit donc, disent les chroniques
arabes, par une nuit obscure, monté sur sa belle jument Rihhana \ ayant en
croupe une de ses femmes qui avait toujours été la compagne fidèle de ses
fatigues et de ses dangers : il se dirigeait du château vers le port, où un
bâtiment l'attendait pour le transporter en Espagne ; mais il n'échappa point
à la vigilance des gardes. Découvert par les sentinelles, il aima mieux mourir
que de tomber vivant entre les mains de ses ennemis, et il se précipita du
haut d'un rocher escarpé. « Le lendemain, son corps, celui de sa femme
« Aziza2 et celui de sa jument, furent trouvés sanglants et déchirés au bord
« de la mer. »
Le farouche Abd-el-Moumen n'épargna même pas le cadavre de son ennemi;
la tète de Taschelin alla porter dans les montagnes de Darah la nouvelle de
la victoire des Almohades et de la ruine de leurs ennemis. Oran ouvrit ses
portes au vainqueur. Tlemcen essaya vainement de résister à ses attaques ;
emportée de vive force, Abd-el-Moumen en fit passer sans pitié tous les
habitants au fil de l'épée. Fez, Mequinez, Agmat, etc., avaient reçu sa loi. La
ville de Maroc seule obéissait encore à Ibrahim-Abou-Isehaq , à qui les cheiks
almoravides avaient remis le pouvoir après la mort tragique de son père. Abd-
el-Moumen vint mettre le siège devant cette place; après une longue et
héroïque défense, pendant laquelle les habitants eurent à supporter toutes
les horreurs de la famine, la porte d'Agmat fut livrée aux Almohades par les
Vite comme Le vent. — - Aziza, hien-aimée.
IHJMIN Vïïo.N AHABE. 15!)
Mosarabes andalous au service d'Ibrahim. La ville prist*, Ibrahim, les cheiksel
les habitants, comme ceux deTlemcen, furent livrés au fer -du barbare \ ain-
queur. Tous ceux qui ne furent point égorgés furent vendus comme esclaves,
cl des tribus berbères du désert vinrent, par ordre d'Abd-el Moumen, repeu-
pler la ville tic loussef, veuve de ses habitants. Intimidées par cette épouvan-
table exécution, Sigilmesse, Ceuta el les villes de la côte se rendirent pour
éviter leur ruine I 542 hég., LiW J.-C. ).
Cependant , après le départ d'Espagne de Taschefin-ben-Ali , les Andalous
avaient couru de tous côtés aux armes pour secouer le joug des Almoravides.
Aben-Gania, un de leurs généraux, voulut vainement lutter contre ce soulève-
ment général, il parvint toutefois à se soutenir quelque temps à Sé\ille,
Cordoue et Almeria; partout ailleurs les Almoravides furent expulsés. Mais,
unies entre elles dans un intérêt commun , toutes les ambitions se séparèrent
aussitôt que leur but fut atteint; les mômes divisions qui, après la mort du
dernier des Ommiades, avaient livré l'Espagne à la conquête de l'étranger,
vinrent de nouveau déchirer ce malheureux pays. L'expérience du passé fut,
comme toujours, perdue pour l'instruction du présent. Il se forma autant de
partis qu'il y avait d'hommes ambitieux et influents, et les mêmes causes qui
avaient conduit les Almoravides au sein de l'Espagne asservie v amenèrent les
Almohades.
Quelques-uns des chefs qui a\ aient surgi au milieu de l'anarchie, voyant
toutes ces puissances éphémères qu'un jour avait élevées, que le lendemain
voyait disparaître, se succéder rapidement, songèrent à mettre leur usurpa-
tion à l'abri du caprice populaire en le conservant à l'ombre de quelque grande
puissance protectrice. Us appelèrent les Almohades en Espagne; mais Abd-
el-Moumen ne se bâta point de saisir une proie qu'il savait ne pouvoir lui
échapper. Il ne \oulut point laisser son œuvre incomplète et passer v? détroit
avant d'avoir achevé la pacification de tous les pays du Mahgreb, qui avaient
reconnu les lois des Almoravides. 11 se contenta d'envoyer en Espagne une
armée, qui s'empara d'Algésiras; lui-même, à la tète de toutes ses forces, partit
de Ceuta , longea les rivages de la Méditerranée, rangeant sous ses lois , dans
sa marche triomphale, tous les pays qui n'avaient pas encore reconnu son auto-
rité. Il s'empara de Bougie. La ville de Tunis, qui voulut essayer de résister, fut
prise et livrée au pillage, et Abd-el-Moumen , maître de toute l'Afrique occi-
dentale depuis i'Océan jusqu'au désert de Barcah, rentra triomphant à Maroc
(555 hég., 1100 J.-C.).
Pendant ce temps, ses partisans, victorieux en Espagne, l'avaient proclamé
souverain dans l'Algarbe. Lui-même \int à Gibraltar, et ne tarda pas à recon-
naître que tous les princes, musulmans ou chrétiens, divisés entre eux, sans lien
ni intérêt commun , laissaient l'Espagne incapable de résister à un effort vigou-
reux de ses armes. Il pensa que le moment était venu de l'accabler d'un seul
coup et de l'asservir tout entière. Il revint donc en Afrique, et y fit aussitôt
160 DOMINATION ARABE.
publier la guerre sainte; mais, au moment de conduire au delà du détroit les
innombrables soldats qu'il avait rassemblés dans les plaines de Sal, il fut subi-
tement frappé par la mort, à l'Age de soixante-trois ans.
La grande figure d Abd-el-Moumen s'élève dans la mémoire des populations
africaines à côté de celle d'Ioussef-ben-Taschefin , mais entourée de souvenirs
de cruauté et de sang. Maroc , ïlemcen , Tunis livrées au pillage, et leurs
habitants massacrés, sont là pour témoigner de l'inflexibilité du farouche sec-
taire. 11 favorisa cependant les philosophes et les savants. De son temps, Avi-
cenne (Aben-Sina) , lTlippocrate, l'Arislote des Arabes, leur fit connaître, au
milieu d'une vie agitée par les malheurs et les guerres qui désolèrent l'Es-
pagne, la philosophie des péripatéticiens ; et le célèbre Aben-Rosch (Averroès),
la gloire de Cordoue, traduisit et commenta Aristote. Ses ouvrages furent long-
temps le guide des schnlastiqucs dans les écoles d'Occident. Abd-el-Moumen
fonda aussi, dans diverses \illes d'Afrique, des universités et des écoles, notam-
ment une à Maroc, destinée à répandre et perpétuer la doctrine d'El-Modhi.
loussef-ben-Abou-Yacoub , qu'Abd-el-Moumen avait désigné, avant de
mourir, pour son héritier et son successeur, au détriment de son fils aîné, Mo-
hammed , ne put songer à profiter des immenses préparatifs d'invasion qu'avait
rassemblés son père, car bientôt après un horrible fléau, qui vint désoler toutes
les contrées de l'Afrique occidentale, l'obligea à remettre à un autre temps
l'exécution de ses projets sur la Péninsule. La peste avait éclaté à Maroc et y
faisait d'affreux ravages (570 hég., 1175 .1.-0.). Un grand nombre d'habitants
périrent victimes de la contagion. Trois frères du roi, atteints par l'épidémie,
en moururent; les jours de Iousscf furent respectés. Il put enfin reporter
la guerre en Espagne, et y passa à la tète d'une nombreuse cavalerie, envahit
le Portugal , mit le siège devant Santarem, dont la prise lui eût ouvert le che-
min de 'Lisbonne. Mais, au moment où il redoublait d'efforts pour se rendre
maître de la place , il fut atteint par une flèche chrétienne , et mourut des
suites de sa blessure. L'armée , privée de son chef dans ce moment critique ,
leva le siège, et Yacoub-ben-Ioussef, qui fut depuis surnommé El-Mançour,
succéda à son père (58i hég., 1188 J.-C).
Ce prince se hâta de pourvoir provisoirement aux affaires d'Espagne, et
passa en Afrique où l'attendaient de nouvelles insurrections à comprimer.
Celui qui gouvernait à T lemeen , sous la suzeraineté de Yacoub , voulut pro-
fiter de ses embarras momentanés pour se rendre indépendant. S'appuyant
sur les animosités et les haines toujours vivaces des Arabes contre les Ber-
bères, il ne lui fut pas difficile de mettre ces deux nationalités en présence.
Yacoub marcha contre lui, le battit, se contenta de le déposséder de ses états,
et pour dépayser ces rivalités dangereuses, il transporta sur les bords de l'Océan
une grande partie des tribus arabes qui peuplaient la province de Tlemcen.
Plusieurs de ces tribus ne voulurent point se soumettre à cette émigration ;
elles préférèrent s'enfoncer dans les déserts, et entées sur les populations
DOMINATION ARABE. 161
indigènes, elles allèrent augmenter le nombre de ces Iribus maures de race
mélangée qui peuplent la partie centrale <ln Djerid.
Aussitôt qu'il eut pacifié l'Afrique, ïacoub songea à attaquer les chrétiens
en Espagne. Profitant de son absence, ceux-ci avaient à leur tour envahi le
territoire musulman, cl Alphonse de Castille était venu camper sous les murs
d'Algésiras. Le cri de guerre retentit aussitôt; une année innombrable passe
le détroit, marche à l'ennemi, qu'elle rencontre dans les plaines d'Alarcon , et
j remporte la fameuse victoire de ce nom, la plus signalée de toutes celles que
les musulmans (Missent remportées depuis la journée de Zalaca, où un autre
Alphonse avait été vaincu '. Rentré à Maroc, Yacouh y fut atteint d'une ma-
ladie qui résista à tous les secours de l'art, et fut enterré dans une des villes
qu'il avait fondées, à llahhat, où l'on voit encore son lomheau. Il était à peine
âgé de quarante ans; il en avait régné quinze. Il désigna en mourant pour
son successeur son fils Mohammed- Abou-Abd-Allah.
Celui-ci, paisible dans sa capitale de Maroc, ne songeait qu'à jouir des dou-
ceurs de la paix, lorsque des envoyés d'Espagne vinrent l'arracher à la mollesse
du harem en lui faisant entendre les cris de détresse des musulmans d'outre-
mer. L'Andalousie était de nouveau envahie par les armées chrétiennes. En
apprenant ces désastreuses nouvelles, Mohammed lit proclamer la guerre
sainte, et ^Afrique entière sembla se lever à sa voix. Le pape Innocent III
répondit aux Africains en faisant prêcher une croisade en Europe. De tous
côtés, (Mi France, en Allemagne, en Italie, on courut aux armes; de nombreux
croisés passèrent les Pyrénées pour venir au secours de leurs frères d'Espagne.
Les plaines de Tolosa, au pied des montagnes de la Sierra-Morena, furent la
sanglante arène où les deux nations combattirent pour leurs destinées. Dans
ce grand et solennel duel, les Barbares de l'Orient, incessamment poussés vers
l'Occident, dont ils rêvaient toujours la conquête, furent définitivement vaincus
(509 hég. 1212 J.-C), et l'étendard rouge des Almohades fuyant devant la
croix , fut le triomphe de la liberté sur le fatalisme. Mohammed, après celle
sanglante défaite, alla cacher dans son harem son désespoir et sa honte.
Il mourut bientôt, empoisonné, dit-on, pour prévenir les excès auxquels le
portait un caractère ombrageux qu'avaient aigri les revers. Il avait désigné
son lils Abou-Vacoub-Ioussef pour son successeur.
Abou-Yacoub avait à peine onze ans lorsque son père mourut. Ce n'était
pas la main débile d'un prince mineur qui pouvait raffermir la puissance fon-
dée par Abd-el-Moumen, chancelante encore du coup terrible qui venait de
lui être porté. Après un règne insignifiant de dix années, il échappa par la
mort à la mauvaise fortune qui allait l'atteindre: épuisé par les excès, il s'étei-
gnit à la fleur de l'âge sans laisser de postérité.
1 Ce lut ce brillant succès qui mérita à Yacoub le surnom d'Ël-Mançour (le Victorieux). Il lit
élever en mémoire de sa victoire la fameuse mosquée dont le minaret fui appelé, plus lard , par
les Espagnols, la Giralda.
21
102 DOMINATION ARABE.
La mort de ce fantôme de roi devint le signal de la décadence de l'empire
des Almohades. Leur puissance fit place à celle des Beni-Mericin, tribu des
Zénètes. Guidés par un chef entreprenant et habile, du nom de Yahya, ces
Berii-Mericin s'emparèrent de Fez et de Tezza, et livrèrent une bataille aux
Almohades, dont les derniers débris périrent dans cette journée. Les Beni-
Mericin se trouvèrent ainsi maîtres de la patrie occidentale du Mahgreb, et
étendirent leur domination sur les provinces de Tlemcon et de Tunis, où se
trouvaient les Hafsyttes et les Beniziens. Les Hafsyttes parvinrent toutefois à
repousser l'invasion des Beni-Mericin de Maroc. Ce fut au milieu de leurs
luttes qu'eut lieu la sixième croisade, commandée par saint Louis; l'armée
française vint camper devant Tunis, et prit la citadelle d'assaut, après quel-
ques jours de siège. Mais la peste arrêta ces premiers succès, et saint Louis
mourut dans son camp, sans avoir pu entrer dans la ville ("25 août 1270). Une
chapelle consacre aujourd'hui cette expédition et cette mort, toutes deux
également mémorables.
Il serait impossible d'énumérer toutes les dynasties, toutes les familles, plus
ou moins puissantes, qui se partagèrent l'Afrique septentrionale après la chute
tles Almohades. A cet égard , l'histoire de la domination arabe présente de
grandes lacunes et beaucoup de confusion. Mais il est peu important de con-
naître toutes ces dynasties ,, et de les suivre dans leurs expéditions guer-
rières; car toutes ces expéditions ont le même principe et le même caractère,
c'est toujours l'ambition qui s'allie à l'enthousiasme religieux. Les seuls
faits sur lesquels tous les historiens s'accordent, ce sont les règnes brillants
des Almoravides et de leurs successeurs les Almohades. Après eux , une perpé-
tuelle instabilité et une anarchie profonde régnent dans les dominations des
nombreuses familles qui se renversent l'une l'autre. Les Beni-Mericen, dont
les armes avaient été pendant quelque temps la terreur de l'Afrique, dispa-
raissent à leur tour, malgré le prestige de leur puissance. « Les Beni-Mericen,
disent les chroniqueurs arabes, avaient le secret de faire de l'or; ils lisaient
dans les étoiles, donnaient une interprétation à la voix du tonnerre, et pré-
disaient la destinée des hommes. »
Le règne de quelques-unes de ces familles secondaires ne fut pas sans jeter
un assez vif éclat. Les souverains de Tlemcen , du temps que cette capitale
appartenait aux Beni-Zian , vivaient avec une grande magnificence. Le bruit
de leurs richesses avait plusieurs fois armé contre eux les princes voisins.
Le roi de Mequinez, sultan El-Khal, qui joue un grand rôle dans les contes
populaires des Arabes, fut séduit par l'espoir de se rendre maître des fabuleux
trésors de Tlemcen. Une aventure merveilleuse le conduisit, dit-on, sous les
murs de cette ville. Un jour qu'il était allé faire sa prière à la mosquée, il laissa,
suivant la coutume, son cheval à la porte, sous la garde d'un palefrenier.
Pendant que le maître priait, le palefrenier s'endormit, et un voleur profitant
de son sommeil coupa les élrivières, et emporta les magnifiques étriers d'or
DOMINATION ARABE. IG3
qu'elles soutenaient, Le palefrenier, en s'é veillant, s'aperçut du vol, el craignanl
que son maître ne punît sévèrement sa négligence, il se sauva. Après avoir
erré pendant plusieurs jouis, il arriva un soir à Tlemcen, et demanda en en-
trant l'hospitalité. Elle lui fut accordée chez le kaïd dos chasses du roi. Celui-ci
recul sou hôte de sou mieux, et lui demanda, après le repas, d'où il venait,
el à quelle famille il appartenait. Par un singulier hasard , il reconnut dans le
fugitif un de ses parents, le prit sous sa protection, el lui promit d'apaiseï
la colère du sultan son maître, et de le faire rentrer en grâce. Kn effet, deux
jours après, il lui donna une lettre, el, le conduisant à l'endroit où étaient
renfermés les chiens de la chasse du roi, dont il avait la garde, il enleva à
l'un d'eux son collier (qui était d'or pur orné de pierres précieuses), et le
remit à son parent en lui disant : « Voilà qui te servira d'aman. » De retour à
Mcquincz, le palefrenier lit à son maître un récit pompeux de ce qu'il avait
vu à Tlemcen. Ce récit fit naître dans le cœur du roi le désir de posséder une
ville où se trouvaient tant de trésors. «Mais il l'assiégea vainement, dit la
chronique; elle avait sept remparts et sept enceintes, et ses maîtres ne dor-
maient ni jour ni nuit. » 11 fut obligé de lever le siège, après être resté
trois années sous ses murs. Ce récit, bien que fabuleux, n'indique pas moins
l'importance qu'avait alors la ville de Tlemcen.
Ainsi, les trois principales dynasties qui s'étaient substituées aux Almo-
hades arrivaient simultanément à une complète décadence; mais, nulle part,
le besoin d'une domination nouvelle et stable ne se faisait plus vivement
sentir que dans le Mahgreb-el-Aousath (future régence d'Alger), morcelé en
une infinité de petits états et sans cesse envahi par les souverains de Tunis et
de Maroc. L'affaiblissement de la domination des Maures en Espagne, et leur
expulsion de ce pays, hâtèrent et produisirent cette grande révolution.
Depuis le jour où, quittant le sol africain, les musulmans vinrent planter
leur étendard sur le territoire de la Péninsule, malgré tous leurs efforts, ils
n'étaient jamais parvenus à dompter complètement leurs ennemis. Dès les
premiers temps de la conquête, le territoire leur avait été disputé pied à
pied. Enfin , Pélasge, ayant rassemblé les débris épais d'un peuple abattu par
les revers, donna le signal d'une résistance opiniâtre devant laquelle devait
un jour tomber le croissant. Son exemple fut imité par ses successeurs.
Pendant ce temps, le kalifat de Cordoue suivait un mouvement inverse; il se
fractionnait en une multitude d'états indépendants. Au milieu de ces révolu-
tions successives, les musulmans perdaient du terrain, et sans les discordes des
princes chrétiens, ils eussent été chassés d'Espagne dès le xir" siècle. Ce ne
fut pourtant que sous Ferdinand et Isabelle, reine de Castille, qu'ils furent dé-
finitivement chassés de la péninsule Hispanique. Le royaume de Grenade,
fondé en 1235, sous Mohammed 1er Aben-al-Hamar, était le seul état musul-
man qui subsistât encore en Espagne à la fin du xnr siècle. Les dissensions
intestines l'avaient réduit à la seule capitale et à quelques villes autour d'elle,
I6'i DOMINATION ARABE.
lorsque enfin il succomba, en 1492. Abd-Allah fut le dernier roi de Grenade.
Il se réfugia à Fez, et la plupart de ses sujets repassèrent en Afrique.
Mais un mal qu'on n'avait pas prévu, et dont les funestes effets semblèrent
bientôt intolérables, la piraterie naquit en quelque sorte de la victoire. Les
Maures (basses de leur patrie, regrettaient leur ancienne indépendance et leur
royaume tombé. Aussi jamais les côtes d'Espagne ne furent plus tourmentées
qu'à cette époque. On eût dit que les musulmans voulaient reconquérir par
portions cette terre qu'ils n'avaient pas su défendre, et leurs corsaires, s'acbar-
nant à l'attaque des rivages d'Andalousie, semblaient s'efforcer d'en arracher
des lambeaux et de transporter en Afrique les débris de leurs foyers ruinés.
Ces vains efforts d'un peuple dégénéré appelèrent sur lui de nouveaux mal-
heurs; ils attirèrent en Afrique les armées de l'Espagne et des auxiliaires plus
dangereux encore que l'ennemi, car ceux-ci ne tardèrent pas à dépouiller les
souverains indigènes et à se rendre maîtres du pays.
CHAPITRE IX.
DOMINATION TURQUE.
FONDATION l!K L'ODJEAC D'ALGER. — 1500- 45i4.
Ai rivée des frères Barberousse sur les côtes d'Afrique. — Fondation de l'odjeac d'Alger,
—Luttes contre les Arabes et les Espagnols. — Expédition de Charles-Quint.
Los époques que nous venons de
parcourir, importantes pour le mou-
vement général de l'histoire de l'Afri-
que septentrionale , n'ont été que
d'un intérêt secondaire pour l'histoire
k spéciale qui nous occupe. Jusqu'ici
- Alger ne s'est montré à nous que
comme une petite fraction de cette
vaste contrée tour à tour désignée
" x^x sous les noms de Numidie, de Mauri-
tanie ou de pays de Mahgreh. C'est
qu'en effet les véritables annales de
l'Algérie ne commencent qu'au xvr
siècle ; c'est alors seulement qu'Alger,
sous l'influence de deux étrangers, les frères Barberousse, devient le siège
de celle espèce de république religieuse et militaire qui fut élevée contre
1GG DOMINATION TURQUE.
la chrétienté , comme Rhodes l'était depuis un siècle contre l'islamisme.
C'est alors seulement que se forme ce terrible gouvernement appelé Yod-
jeac d'Alger, qui en quelques années envahit toutes les principautés qui
l'avoisinent : Mostaganem , Medcah , Tenez, Tlemcen, Constantinc, recon-
naissent sa souveraineté; Tunis lui est môme un instant soumis, et Alger
finit par imposer son nom à tout le territoire qui s'étend depuis Tabarque
jusqu'à Milonia. Au dehors, le bruit de ses conquêtes et l'influence de ses
chefs se répandent avec non moins de rapidité. Alger, à son berceau, est
tour à tour l'auxiliaire ou la terreur des états les plus puissants d'Europe. En
1518, le grand-seigneur, sultan Selim, avait daigné prendre Alger sous sa pro-
tection ; en 1534, Soliman, le conquérant de Belgrade, de Rhodes et de la Hon-
grie, appelle à son aide le chef suprême de l'odjeac, et lui confie le comman-
dement de ses Hottes, pour l'opposer au plus grand amiral de la chrétienté, à
André Doria. François Ier, dans son ardente soif de conquêtes, sollicite à son
tour l'appui de cet homme prodigieux, qui tient en échec les marines de Venise,
de Gênes et d'Espagne ; il paie huit cent mille écus d'or le concours de Barbe-
rousse. Les galères de France abaissent leur pavillon devant la capitane de ce
corsaire-roi. Toulon, Marseille l'accueillent dans leur port comme un souverain,
et le fils du duc de Vendôme, le comte d'Enghien, lui sert de lieutenant au siège
de Nice. Les Espagnols, ennemis naturels du nouvel état, voient trois fois leurs
armes humiliées devant Alger, et Charles-Quint lui-même, vainqueur à Pavic,
à Tunis est obligé de courber le front sous la fatalité qui brise ses vaisseaux et
jette l'épouvante parmi son armée. N'est-ce pas plus qu'il n'en faut pour l'illus-
tration d'une république de pirates, à son début? Cette période, où se pressent
tant d'événements majeurs, est sans contredit la plus brillante et la plus remar-
quable de l'histoire d'Alger : en moins d'un demi-siècle, nous assisterons à la
formation de cet état, aux luttes les plus mémorables qu'il eut à soutenir,
ainsi qu'à l'apogée de sa puissance.
Les Maures, chassés d'Espagne par les armes victorieuses de Ferdinand et
d'Isabelle, étaient venus chercher un refuge sur ces mêmes rives d'Afrique
d'où leurs aïeux étaient partis huit siècles auparavant pour conquérir l'Europe
occidentale. Tls espéraient trouver chez leurs coreligionnaires une assistance
fraternelle; mais leurs malheurs, loin d'exciter la sympathie des Arabes, ne
tirent que réveiller leur cupidité et leurs instincts féroces : on dépouilla les
exilés des débris de leur fortune, on les empêcha de pénétrer dans l'intérieur
des terres; et on ne les toléra que dans quelques villes du littoral : Brescar,
Cherchcll, Tanger, Ccuta, Oran, Bougie, en reçurent le plus grand nombre.
Cet indigne traitement ne fit qu'accroître la haine des Maures contre leurs
premiers oppresseurs : disséminés sur la côte, ils vinrent donner une activité
nouvelle aux entreprises des corsaires africains qui croisaient des deux côtés
dû détroit de Gibraltar. A cette époque, les rapports maritimes de l'Espagne
avaient pris un grand développement : la conquête d'Amérique faisait entrer
DOMINAI ION TUUQI E. M',7
dans les ports tic Cadix, de Gibraltar el «le Malaga, des navires richement
chargés qui attiraient les pirates de toutes les mers. Pour arrêter ce déborde-
ment, l'Espagne et le Portugal effectuèrent d'abord quelques descentes-sur
les côtes de Barbarie; mais ces expéditions sans suite n'apportaient qu'un
remède passager au mal, et la piraterie recommençait aussitôt qui' les vais-
seaux de guerre étaient de retour en Europe.
L'inefficacité de ce moyen lit songer à un système de répression pins éner-
gique : l'Espagne se mit en mesure d'occuper plusieurs points du littoral, afin
d'exercer une surveillance active et continue sur tout ce qui s'j passerait.
Sous l'inspiration de celle idée, le duc de Médina Sidonia s'empara, en i Vï>T,
de Melilla ; en 1 505 , Don Diego deCordoue, marquis de Comarès, s'établit
à Mers-el-Kebir ; quatre ans après, le cardinal Ximenès vint lui-même en
personne commander le siège d'Oran et prendre possession de cette ville
importante; puis il chargea son lieutenant, Pierre de Navarre, d'assiéger
Bougie et de l'aire de cette place le centre de l'occupation espagnole. Les
intentions du cardinal lurent exactement accomplies : en 1510, Pierre de
Navarre était maître de Bougie et s'y trouvait militairement installé. Ces
complètes successives jetèrent l'épouvante sur les côtes de Barbarie : Tunis,
Tédélès, Alger, Mostaganem, Ar/eou, firent leur soumission et demandèrent
à être reconnues vassales de l'Espagne. Dès ce moment, on eût pu croire la
piraterie éteinte; mais cette industrie offrait trop d'appàls pour (pie ceux
qui l'exerçaient l'abandonnassent au premier échec.
Les Algériens surtout, à cause de leur éloignement du centre d'observation
choisi par Pierre de Navarre, continuèrent à armer impunément de petits
navires qui croisaient sans cesse sur les côtes d'Espagne, et qui en enlevaient
même les habitants, faute d'autre butin. Pour mettre fin à celte violation des
traités, Ferdinand ordonna à Pierre de Navarre de s'avancer de nouveau
contre Alger avec une escadre. A la vue de ce déploiement de forces, les
Algériens implorèrent la pitié du vainqueur ; ils envoyèrent à Valence des
ambassadeurs chargés d'offrir au roi d'Espagne cinquante esclaves chrétiens,
comme premier gage de leur soumission; ils promirent, en outre, de payer
tribut pendant dix années, et s'engagèrent solennellement à ne plus armer
en course. Mais les Espagnols, se fiant peu à ces promesses, et voulant obliger
les Algériens à les tenir, firent construire une grosse tour sur les îles Beni-
Mezegrenna, qui sont en avant du port d'Alger et qui, réunies aujourd'hui à
la terre-ferme par une chaussée, forment le môle principal. Cette forteresse,
armée de canons, reçut une garnison de deux cents hommes, et comme elle
n'était éloignée de la ville que de 200 mètres, elle pouvait facilement la battre
de son artillerie. Cette petite citadelle fut appelée par les Espagnols et par les
marins qui naviguaient dans ces parages, el Penon dÂrgel; sur ses ruines
s'élève aujourd'hui le phare qui signale au loin l'entrée difficile du port
d'Alger.
108 DOMINATION TURQUE.
C'est vers celle époque que deux corsaires de l'archipel grec vinrent s'éta-
blir sur les rives d'Afrique : les uns les disaient originaires de Sicile; les avilies
leur donnaient pour patrie Midellin, l'ancienne Lesbos. N'importe : c'étaient
de véritables musulmans, animés d'une haine implacable contre les chrétiens.
Ils s'étaient déjà rendus célèbres par les courses qu'ils avaient faites sur les
côtes d'Egypte et d'Italie ; et sans doute attirés par le récit des riches cargai-
sons que l'on enlevait aux Espagnols, ils venaient s'installer dans le voisinage
de leur nouvelle proie : c'était Aroudj et Khair-ed-Pin , plus connus en Eu-
rope sous le nom des frères Barberousse.
Leur père, simple potier, ou plutôt patron de navire, les avait dressés de
bonne heure ainsi que deux autres frères aînés, Elias et Isaac, au rude métier
de la mer. Elias et Khaïr-ed-Din étaient pirates; Isaac et Aroudj caboteurs.
Ceux-ci, souvent traqués par les galères des chevaliers de Rhodes, finirent par
tomber entre leurs mains; Elias périt dans la rencontre, et Aroudj fut em-
mené captif à Rhodes. Aussitôt que Khaïr-ed-Din apprit la triste situation de
son frère, il offrit mille drachmes pour sa rançon; ses offres furent rejetées.
Aroudj ne se laissa pas accabler par l'infortune; mettant à profit les années de
sa captivité, il apprit le français, l'italien, et s'initia à quelques détails de
l'administration de l'Ordre. Sa jeunesse, son esprit naturel , sa bonne humeur,
lui attirèrent la confiance de ses maîtres ; il sut en profiter pour tromper leur
vigilance et recouvrer la liberté. De Rhodes il passa furtivement à Castello-
Rosso, petite ville maritime de Caramanie ; puis il alla rejoindre à Lesbos son
frère Khaïr-ed-Din : ils avaient alors vingt-quatre à vingt-six ans; c'est l'âge
des entreprises audacieuses; le péril ne fait qu'en rehausser le prix. Aroudj
et Khaïr-ed-Din se mirent aussitôt à écumer les mers.
Lorsque les deux frères, précédés de leur renommée, vinrent, en 150'*,
demander au boy de Tunis le droit de bourgeoisie, en lui offrant la dîme de
loutes leurs captures, ils étaient possesseurs de quatre petits navires : le bey
les accueillit avec empressement et mit son port à leur disposition. Dès leur
première sortie, ils capturèrent deux galères du pape, dont l'équipage était
dix fois plus considérable que le leur; en 1505, ils naviguèrent avec non moins
de succès sur les côtes de la Calabre. De 1505 à 1510, on les vit croiser de
préférence depuis l'embouchure du Guadalquivir jusqu'au golfe de Lyon ,
et ramener à Tunis des esclaves et des navires sans nombre. En 1510, Don
Garcia de Tolède ayant été expulsé des îles Gelves, appartenant au bey,
celui-ci, craignant que h; roi d'Espagne ne cherchât à venger celte défaite,
donna ces îles aux Barberousse , qui s'y installèrent. Ce fut leur arsenal el
leur chantier de construction. Leur flottille se composait alors de douze na-
vires, dont huit étaient leur propriété, et les quatre autres celle de leurs
camarades. Les exploits des Barberousse étaient répétés sur toutes les côtes
de Barbarie; partout on vantait leur audace et leur richesse; aussi, lorsque
Bougie fut occupée par les Espagnols, les habitants de cette ville vinrent solli-
DOMINATION TURQ1 E. lu!)
citer L'assistance dos doux frères pour les aider à se débarrasser de leur ennemi,
Aroudj, ne consultant que sou courage, vint faire le siège de Bougie; mais
les forces dont il disposait riaient insuffisantes, et malgré sa bravoure il fut
obligé d'abandonner l'entreprise, après avoir reçu an bras une blessure grave
qui nécessitait l'amputation de ce membre. Il alla se rétablir à 'l'unis, et son
frère continua les croisières. Aroudj , guéri de ses blessures , et Kbaïr-ed-Din ,
fier des riches captures qu'il avait faites, se portèrent de nouveau sur Bougie;
mais, tomme la première fois, ils furent repoussés. C'est alors que, pour
réparer cet échec, ils songèrent à s'établir à Zigel, petite ville jusque-là in-
dépendante, située à 70 milles de Bougie vers l'est. Zigel n'offrait aux Barbe-
rousse qu'un port de moyenne grandeur, mais très-convenable pour leurs
entreprises; les habitants, au nombre de mille à douze cents, reçurent les
deux frères avec acclamation , car ils comptaient d'avance sur la part de butin
qui allait leur revenir; et Zigel fut le premier point de la régence occupé
par les Turcs. Ceux-ci, par reconnaissance, se sont fait un devoir, pendant
toute la durée de leur domination, de donner de grandes immunités aux
habitants de cette ville.
De Zigel partirent bientôt de nouvelles expéditions qui ramassèrent un
butin considérable sur les côtes d'Espagne , de Sicile et de Sardaigne : les
humbles cabanes de cette bourgade se transformèrent insensiblement en
maisons de luxe; la rade se couvrit de vaisseaux et l'aisance régna dans toutes
les familles. Pour reconnaître tant de bienfaits, les habitants de Zigel offrirent
à leurs hôtes la souveraineté de leur ville et du territoire qui en dépendait.
Aroudj et Khaïr-ed-Din acceptèrent ce don sans témoigner une trop grande
joie, comme des hommes qui espéraient encore mieux de leur fortune.
En effet, la mort de Ferdinand le Catholique (22 janvier 1516) vint accroître
l'importance des deux aventuriers. Le roi d'Espagne, en mourant, ne laissait
pour successeur qu'un enfant; et les Africains espéraient qu'au milieu des
tiraillements de la régence, ils parviendraient à s'affranchir du joug qui les
opprimait. Alger, plus qu'aucune autre ville de la côte, se montrait désireuse
de conquérir cette indépendance. La forteresse du Penon gênait tous ses
mouvements; car, malgré les traités, les Algériens exerçaient toujours la
piraterie. Afin de se soustraire à la vigilance des Espagnols, ils étaient obligés
d'aborder dans la petite anse qui est un peu à l'est de la porte de Bab-
Azour ou à Matifoux , ou bien encore à Sidi-Ferruch ; et sur une plage si
hérissée de récifs , si tourmentée par les tempêtes, ces lenteurs et ces détours
portaient de graves préjudices à leurs expéditions. Aussi , depuis longtemps ,
les Algériens travaillaient sourdement à leur émancipation. Pour accroître leurs
forces, ils avaient même placé à leur tête Selim Eutemy, cheik arabe, issu
d'une famille riche et puissante de la Metidja. Celui-ci n'osa cependant rien tenter
contre les Espagnols ; seulement, en 151 G, il se décida à appeler a son aide le
frère aîné des Barberousse. Aroudj mesura d'un coup-d'œil l'immense horizon
170 DOMINATION TURQUE.
qui s'ouvrait devant lui ; il accepta avec empressement la proposition qu'on lui
Taisait, mais il eut soin de déguiser sous des scrupules religieux la joie
secrète qu'il en éprouvait. Avant de se rendre à l'invitation d'Eutemy, il se
porta sur Cherchell, où un de ses compagnons de piraterie, Cara Hassan,
s'était établi en souverain. Ce rival faisait ombrage à Aroudj, surtout dans la
nouvelle position où il allait se trouver; en homme prudent , il ne voulait rien
laisser derrière lui qui eût pu le gêner plus tard. Il attaque brusquement
Cara Hassan, il s'empare de Cherchell et fait décapiter celui qui s'en disait
le maître. Après cette sanglante expédition, n'ayant plus de rivaux à redouter,
Aroudj se dirigea vers Alger, avec dix-huit galères et trois navires chargés
d'artillerie; un de ses lieutenants l'avait déjà précédé à la tète de douze cents
Turcs ou renégats, depuis longtemps dévoués à sa fortune.
Une fois installé à Alger, Aroudj lit quelques démonstrations hostiles contre
le Penon et les Espagnols ;"mais son affaire principale, ce qui le préoccupait
avant tout , c'était de s'emparer du pouvoir. Accueilli tous les jours chez
Eutémy comme un libérateur, il put apprécier le caractère de son hôte, doux
et timide, inhabile au métier des armes; ses farouches Turcs, logés chez les
principaux habitants, leur avaient inspiré une crainte profonde. Depuis son
arrivée à Alger , toutes les démarches d' Aroudj , toutes ses paroles , tous
ses entretiens, n'eurent d'autre but que de se rendre redoutable à la multi-
tude. Lorsqu'il crut les voies suffisamment préparées, lorsqu'il pensa qu'il
pouvait impunément tenter un coup décisif, il ordonna à ses gardes d'étran-
gler Eutémy , et se déclara souverain d'Alger. Les principaux habitants
voulurent s'opposer à cette usurpation ; Aroudj les fit saisir et les livra au
cimeterre de ses soldats. Menacés par les Espagnols, dominés par l'ascendant
moral d'Aroudj, intimidés par la force brutale des Turcs, les Algériens
finirent par accepter le pouvoir nouveau qui leur était imposé.
Dès ce moment, Aroudj agrandit son rôle : ce n'est plus un corsaire aven-
tureux , sillonnant les mers pour augmenter ses prises; c'est un politique
adroit , c'est un stratégiste habile qui , sans autre ressource que ses Turcs et
ses renégats, entouré de populations hostiles, continuellement attaqué par
les Arabes et les Espagnols, entreprend néanmoins de se maintenir dans un
pays étranger, et atteint ce résultat, à force de courage, d'audace et de per-
sévérance. Disons-le, cependant, Khaïr-cd-Din , son frère, le seconda
puissamment dans cette tâche, et, après la mort d'Aroudj , ce fut lui qui par-
vint à consolider la domination turque sur les côtes de la Barbarie. Quelques
historiens ont pensé qu'Aroudj ne s'occupa ni du gouvernement intérieur de
l'odjeac, ni de l'administration des domaines qui en dépendaient; c'est une
erreur. Aussitôt après le meurtre d'Eutemy, Aroudj détermina les attributions
des différents po .voirs, telles qu'il les avait conçues et telles qu'elles se sont
maintenues, à très-peu de, modifications près, jusqu'à rentière destruction
de la domination turque en Algérie.
DOMINATION TURQUE. 171
A peine est- il reconnu souverain d'Alger, Aroudj (liasse les Arabes de leurs
emplois, dont il investit ses officiers les plus dévoués, et déclare solennelle-
ment que les membres de sa milice auront seuls désormais le droit d'y con-
courir. Pour soustraire" entièrement sa puissance à l'influence locale, Aroudj
refuse aux (ils mêmes des miliciens nés à Alger le droit de faire partie de
l'odjeac ; il veut que ce corps ne soit exclusivement composé que de musul-
mans originaires de la Turquie, ou de renégats étrangers. Ces deux bases,
comme on voit, plaçaient le gouvernement militaire d'Alger dans les mêmes
conditions que la république militaire des chevaliers de Saint- Jean de Jérusalem.
Il existe encore d'autres points de ressemblance entre les deux institutions :
à Rhodes, les chevaliers partageaient seuls l'autorité avec le grand-maître, et le
chef de l'armée conduisait l'administration de la guerre. A Alger, le divan ou
conseil de régence ne fut composé que des officiers de la milice, et l'aga
remplissait les doubles fonctions de ministre et de commandant. Au reste,
pour donner une sanction religieuse à sa constitution, Aroudj en attribua
l'idée première à un marabout très-renommé dans le pays , à Sida-Abd-er-
Habman , et dont il sut exploiter la popularité au profit de sa politique.
Pendant qu' Aroudj travaillait ainsi à organiser son pouvoir, Khaïr-ed-Din ,
qui tenait la mer, arriva à Gigel, amenant des prises considérables. Là, il
apprit l'étonnante fortune de son frère, et il s'empressa d'aller mettre à sa
disposition ses ressources et son courage. Ce renfort n'était pas inutile dans
les circonstances difficiles où le sultan improvisé devait bientôt se trouver.
Les Espagnols, dès qu'ils apprirent l'usurpation d'Aroudj, en conçurent les
plus vives alarmes; ils sentaient, par avance, tout le mal que le voisinage
d'un bomme tel que lui pouvait faire au commerce de la Péninsule. Le
cabinet de Madrid résolut aussitôt d'abattre son pouvoir naissant , et ne né-
gligea rien pour assurer le succès de l'expédition qu'on allait tenter contre
lui. Le fils d'Eutémy, l'héritier de son titre et de ses possessions, était par-
venu à s'échapper d'Alger au moment où son père et ses partisans tombaient
sous les coups des soldats d'Aroudj. Les Espagnols recueillirent le prince
fugitif; ils le prirent sous leur protection et annoncèrent aux Arabes de la
Metidja et du Sahel qu'ils allaient replacer ce jeune prince dans l'héritage de
ses pères; ils comptaient ainsi obtenir le concours des indigènes. Alger n'avait
alors aucune fortification ; le succès d'une telle entreprise ne paraissait donc
pas douteux.
Pour mettre à exécution ces promesses et ce projet, une flotte de quatre-
vingts navires, portant huit' mille hommes de troupes, sortit de Carthagènc
le 30 septembre 1516; Francisco de Vcro, grand-maître de l'artillerie, com-
mandait l'expédition. Lorsqu'il fut arrivé devant Alger, personne ne s'opposa
à son débarquement ; on remarquait seulement sur les hauteurs des masses
compactes d'Arabes qui se tenaient en observation. Le général espagnol
s'avança aussitôt contre Alger; mais au lieu de faire marcher sa petite armée
172 DOMINATION TURQUE.
en colonne serrée, il la divisa en quatre corps qui devinrent trop faibles pour
résister isolément soit aux sorties de la ville, soit aux irruptions des Arabes.
Aroudj s'aperçut de cette faute et donna aux siens le signal de l'attaque.
Les Turcs et les Arabes , réunis par la communauté du danger, se précipi-
tèrent avec fureur sur les assaillants ; ils les ébranlèrent par ce choc imprévu ,
et la cavalerie des Bédouins acheva leur déroute. En un instant, les Espagnols
se trouvèrent enveloppés par une multitude furieuse, qui les pressait de
toutes parts et les empêchait de faire usage de leurs armes. La fuite seule
pouvait les soustraire au danger qui les menaçait, et ils gagnèrent tumultueu-
sement leurs navires; mais, à peine embarqués, une tempête épouvantable
assaillit la flotte, brisa les vaisseaux les uns contre les autres, et dispersa leurs
débris sur le rivage. Le quart seulement de l'armée expéditionnaire rentra en
Espagne; Francisco de Vero fut tué par la populace qui lui reprochait de s'être
laissé battre par un manchot, et le cardinal Ximenès, en apprenant cette
fatale nouvelle, s'écria, sans doute pour déguiser le chagrin qu'il en éprou-
vait : « Dieu merci ! voilà l'Espagne purgée de beaucoup de mauvais garne-
« ments! » Paroles bien imprudentes , si elles furent l'expression réelle de son
opinion ; car dès-lors il était facile de prévoir que cette défaite coûterait cher
à réparer et qu'elle allait augmenter la puissance et l'ascendant moral des
Barberousse.
Après l'expédition malheureuse de Francisco de Vero, Aroudj chercha à
agrandir son territoire, et un concours de circonstances imprévues vint
seconder ses desseins. Les Arabes de la Metidja conservaient toujours un
souvenir pénible du meurtre de leur prince Eutémy, et voulaient à tout prix
se débarrasser des Barberousse et de leur milice : ils firent part de leurs
intentions à Hammid-el-Abid, roi de Ténès, de race arabe comme eux,
et qui partageait leur ressentiment; ils résolurent donc d'attaquer ensemble
l'usurpateur. Les confédérés, au nombre de six à huit mille, s'avancent pêle-
mêle vers Alger, faisant entendre des cris d'imprécation contre les Turcs.
Aroudj , prévenu à temps de cette agression , laisse le commandement de la
ville à son frère Khaïr-ed-Din, et marche à la rencontre des confédérés avec
quinze cents Turcs bien déterminés ; il les atteint sur les bords de l'Oued-Djer
à quatre ou cinq lieues nord de Blida; il chasse devant lui cette cohue
tumultueuse; il entre dans Ténès'et déclare ce territoire définitivement réuni
à l'état d'Alger. Medeah et Miliana le reconnaissent aussi pour souverain.
Bientôt après , profitant de la mésintelligence qui existait entre le sultan de
Tlemcen et ses sujets, il se présente aux portes de cette ville comme conci-
liateur, il en chasse le sultan et prend possession de Tlemcen et de son
territoire au nom du grand-seigneur. Ces conquêtes ne lui coûtèrent que
quelques journées de marche.
Une fois maître de cette ville, il défendit aux habitants, sous les peines
les plus sévères, d'entretenir aucune relation avec les Espagnols établis à
DOMINATION TURQUE. 17.J
Oran. Jusque-là, Tlemcen avait exclusivement approvisionné cotte place.
Bou-Hamoud, le sultan dépossédé, qui savait combien la cessation dos rap-
ports entre ces deux villes allait rendre précaire la situation des Espagnols,
envoya dire au gouverneur d'Oran , que, s'il voulait l'aider à recouvrer son
royaume, il ne tarderait pas à ramoner l'abondance dans ses magasins. Le
gouverneur, qui comprenait la position difficile où il allait se trouver, mit
aussitôt une partie de sa garnison au service de Bou-Hamoud. Le sultan réunit
à cette troupe un corps nombreux d'Arabes et marcha sur Tlemcen. A l'ap-
proche de cette armée, Aroudj fortifié la ville à la hâte et se retire lui-même
dans le mechouar (la citadelle), déterminé à faire une vigoureuse résistance.
Les assaillants investissent la place, tracent avec méthode leurs lignes de
circonvallation , l'ont jouer activement leur artillerie; et après vingt-six jours
de siège, réduisent les Turcs aux abois. Aroudj était hors d'état de résister;
il se décide alors, accompagné d'une faible escorte, à sortir do la place, à
franchir les lignes ennemies et à se replier sur Alger. Ce projet audacieux
causa sa ruine. Les Arabes et les Espagnols, au lieu d'entrer dans Tlemcen ,
se mettent à la poursuite d'Aroudj et le serrent de près; pour ralentir leur
marche, il fait jeter sur la route, de distance en distance, les bijoux, la
vaisselle, les pièces d'or et d'argent qu'il emportait. Ruse inutile; les Espa-
gnols sont sur le point de l'atteindre. Dans ce moment critique, comme un
homme de cœur et de résolution qui ne veut pas mourir en fuyant, Aroudj
fait volte-face; il forme sa troupe en carré et engage le combat; ce fut un
carnage épouvantable, qui ne cessa que lorsque les Turcs virent leur chef mor-
tellement atteint. Un lieutenant de l'armée espagnole, Don Garcia de Tinco, lui
avait percé le cœur d'un coup de pique. La tête d'Aroudj fut envoyée à Oran , et
son cafetan, bizarre destinée, servit à faire une chape d'église. Ainsi mourut,
à quarante-cinq ans, le fondateur de l'odjeac d'Alger, laissant après lui une
brillante renommée, qui a grandi encore dans l'imagination des Arabes, par
les récits merveilleux dont on l'a entourée. Aroudj était doué d'une force
prodigieuse, et quoique privé d'un bras, il se battait comme un lion.
Abou-Hamou fut rétabli roi de Tlemcen ; il se déclara vassal de l'Espagne
et s'engagea à lui payer 12,000 ducats d'or et un tribut annuel de six faucons.
Si, aussitôt après cette expédition, le marquis de Comarès, profitant de la
panique que la déroute des Turcs et la mort d'Aroudj avaient jetée parmi les
habitants d'Alger, se fût porté sur cette ville, il s'en serait infailliblement
rendu maître. Mais il voulut, pour opérer, avoir des instructions de Madrid, et
pendant ce temps Khaïr-ed-Din consolida son pouvoir nouveau et organisa ses
moyens de résistance. Doué d'un caractère souple et adroit, il sut tout d'abord
s'attirer l'affection de la multitude, en faisant preuve d'un grand zèle contre
les infidèles et en s'entourant des marabouts les plus renommés par leur piété.
Puis, comme il comprit que ses seules forces seraient insuffisantes, s'il était
obligé de tenir tête à un ennemi nombreux et discipliné, il expédia immédia-
174 DOMINATION TURQUE.
tement à Constantinople un de ses officiers les plus dévoués, et le chargea
de porter au grand-seigneur, avec de riches présents , l'hommage de l'odjeac
d'Alger, déclarant qu'il se reconnaissait tributaire de la Sublime Porte. Sélim ,
qui régnait alors, appréciant tout l'avantage qu'il y avait pour son empire à
posséder ce nouveau territoire, situé, pour ainsi dire, au cœur de la chrétienté,
accepta l'offre de Khaïr-ed-Din et le constitua gouverneur de la ville avec le
titre de bey; il lui expédia, en outre, le cafetan d'investiture officielle et lui
envoya un premier secours de deux mille hommes; puis il fit publier un fir-
man qui promettait à tous ceux qui voudraient se rendre à Alger le passage
gratuit, et un traitement semblable à celui des janissaires de Constantinople.
La prévoyance de Khaïr-ed-Din ne fut pas inutile : le 15 mai 1518, Charles-
Quint, ayant appris la victoire éclatante de Comarès sur Aroudj, résolut de
chasser définitivement les Turcs de l'Afrique septentrionale , et chargea le
marquis de Moncade, vice-roi de Sicile, de mettre à exécution ce projet. Le
17 août, la nouvelle expédition, forte de sept mille cinq cents hommes, se
trouvait dans la baie d'Alger. Les Espagnols débarquèrent le lendemain, et
s'emparèrent d'une hauteur située entre El-Harach et la ville. Ils s'y établirent
avec quinze cents hommes; mais, au lieu de pousser activement les opérations
du siège, ils attendirent sept jours l'arrivée des troupes du sultan deTIemcen,
qui avait promis à l'empereur son concours. Pendant celte semaine d'inaction,
une tempête horrible survint; vingt-six navires furent engloutis, et quatre
mille hommes, restés à bord, périrent dans les flots. Le marquis de Moncade,
désespéré, abandonna son matériel de campement, s'embarqua avec le reste de
son armée, et fit voile pour Ivice, l'une des îles Baléares. Cette défaite ines-
pérée, et qui avait coûté si peu aux vainqueurs, mit les Algériens au comble
de la joie, car les armes et les débris de toute espèce qu'ils recueillirent sur
la plage augmentèrent considérablement leur arsenal et leurs chantiers;
mais, chez des hommes dominés par le fatalisme, cet événement eut encore
une plus grande portée : dès ce moment, les Turcs de l'odjeac et Khaïr-ed-Din
lui-même se considérèrent comme les protégés d'Allah, et se crurent en droit de
tout oser.
Khaïr-ed-Din, fidèle à la politique de son frère, une fois délivré des Espa-
gnols, songea à étendre le territoire d'Alger. Bou-IIamoud, le sultan de Tlem-
cen , vassal de l'Espagne, était mort, et avait laissé deux fils qui se dispu-
taient l'héritage de leur père : Moulah-abd-Allah , l'aîné , était soutenu par les
Espagnols; Khaïr-ed-Din accorda sa protection au plus jeune, nommé Mas-
saoud. La chance des combats fut fatale au fils aîné de Bou-Hamoud ; il périt,
en fuyant, assassiné par son escorte. Sous prétexte de rendre plus efficace son
intervention, et d'intimider les Espagnols qui menaçaient Massaoud d'une
invasion prochaine, Khaïr-ed-Din vint s'installer à Tlcmcen. Insensiblement
toutes les villes importantes du royaume furent occupées par les milices de
l'odjeac, et lorsque le protégé crut pouvoir se passer d'appui, il vit qu'il n'était
DOMINATION TURQUE. 175
plus maître dans ses états. Massaoud, pour n'être pas entièrement dépossédé,
l'ut obligé de se reconnaître tributaire de Khaïr-ed-Din; Tenez, Mezouna, Mos-
taganem acceptèrent, à la même condition, la suzeraineté de Ilarberousse.
Ces rapides conquêtes effrayèrent le souverain de Tunis, Moula-Mohammed,
issu de l'ancienne Famille des Beni-Hafsi ; pour en arrêter le cours, il excita les
principaux officiers de l'odjeac, ainsi que les Arabes auxiliaires, à se révolter
contre Khaïr-ed-Din. Le cheik arabe Hamed-ben-el-Cadi, le plus ancien allié
d'Aroudj, celui qui l'avait assisté dans toutes ses expéditions, se laissa gagner
par Moula-Mohammed. Cette détection fut le prélude d'un soulèvement général;
de tous côtés, à l'est et à l'ouest, les Arabes se révoltent; la guerre est déclarée.
Soutenus par les Tunisiens, les insurgés s'avancent pour l'aire le siège d'Alger.
Khaïr-ed-Din croit les mettre en fuite en leur opposant Kara- Hassan, son aga;
mais cet officier, séduit aussi par les agents de Moula-Mohammed, laisse mas-
sacrer ses troupes, et fait cause commune avec les révoltés. La conspiration a
pénétré jusque dans Alger, et les principaux habitants sont au nombre des
conjurés. C'en était fait de Khaïr-ed-Din, si un esclave ne fût venu l'avertir
du danger. Le danger n'effraie pas le chef de l'odjeac; il ne demande qu'à le
connaître. Aussitôt qu'il fut instruit du complot, sans perdre un instant, il con-
voque une réunion générale des fidèles à la mosquée, et s'y rend en personne,
accompagné de quelques Turcs dévoués. A peine est-il entré, les portes se
ferment, et tout ce qui fut désigné comme traître eut la tète tranchée. La for-
tune des victimes récompensa le zèle des bourreaux ; ainsi le veut la loi en
Turquie.
Khaïr-ed-Din, après avoir étouffé cette conspiration, resta deux ans encore
à Alger; mais à la suite d'une vision, ou plutôt à cause des conspirations
incessantes que l'on tramait contre lui , il prit le parti de se retirer à Gigel ,
premier théâtre de ses exploits. Pendant trois ans il porta l'épouvante sur
toutes les côtes de la Méditerranée; il intercepta le commerce de la plupart
des états d'Europe, et saccagea une foule de villes importantes parleur richesse,
et que le nombre de leurs habitants semblait mettre à l'abri des pirates. Cepen-
dant cette absence si longtemps prolongée ruinait le pouvoir de Khaïr-ed-Din
dans la régence : les uns le disaient mort, les autres prétendaient qu'il avait
renoncé à ses conquêtes. Hamed-ben-el-Cadi , mettant à profit l'incertitude
du peuple, s'était emparé du commandement d'Alger, et y régnait en maître;
Kara-Hassan s'était fait reconnaître chef suprême des tribus de l'ouest, et occu-
pait Cherchell.
Khaïr-ed-Din, tout entier à ses expéditions maritimes, aurait sans doute
laissé se consolider ces usurpations , si un trait d'insolence inouïe ne fût venu
l'avertir du danger auquel étaient exposées ses possessions. Une de ses galères,
qui revenait de course, fut assaillie, en entrant dans le port d'Alger, par le feu
des batteries de mer, ni plus ni moins qu'un ennemi; elle faillit sombrer.
Exaspéré de l'insulte faite à son pavillon, Khaïr-ed-Din réunit toutes ses forces,
170 DOMINATION TURQUE.
débarque secrètement à Sidi-Ferruch, et marche sur Alger. Hamcd-ben-el-Cadi
voulut lui résister, mais l'ascendant du maître triompha : les soldats de Hamed
se défendirent mal, ils rompirent leurs rangs au premier choc; ils entrèrent
précipitamment dans Alger, et, craignant la vengeance de Khaïr-ed-Din , ils
voulurent du moins acheter sa clémence par la mort de l'usurpateur. L'offrande
expiatoire fut acceptée, et tout rentra dans l'ordre. J)'Alger, Khaïr-ed-Din se
porta sur Cherchell, où Kara-IIassan avait formé une alliance secrète avec les
Espagnols pour ruiner l'odjeac; il entra dans la place sans aucune résistance;
les soldats lui livrèrent Kara-ITassan , et il le fit étrangler sous ses yeux. Le
sultan de Tlemcen avait aussi profité de l'absence de Barberousse pour se
soustraire aux obligations qui lui avaient été imposées : une simple sommation
le lit rentrer dans le devoir. Ainsi, parla rapidité de ses mouvements, Khaïr-
ed-Din était parvenu, en quelques jours, à consolider toutes ses conquêtes et
à faire respecter son autorité sur un pays qui offrait plus de six cents milles
d'étendue.
Ce fut alors que, pour mettre la dernière main à son ouvrage, il conçut le
projet d'attaquer le Penon, de renverser cette forteresse gênante qui humiliait
son ambition, qui était un obstacle à tous ses projets. La circonstance était on
ne peut plus favorable : par l'incurie du gouvernement espagnol, la place man-
quait de vivres, et la garnison, qui n'avait pas été renouvelée depuis long-
temps, était accablée par les fièvres. Khaïr-ed-Din, instruit de la situation dans
laquelle se trouvaient les Espagnols, les fit sommer de se rendre. Don Martin
de Vargas, brave et loyal officier, qui commandait la place, lui fit répondre
que, tant qu'il aurait un souffle de vie, le drapeau de Castille flotterait au
sommet du Penon, et il tint parole. L'île fut investie le G mai 1530. Des galères
armées d'artillerie et des batteries disposées sur la terre-ferme lancèrent contre
ses remparts, pendant dix jours consécutifs, un nombre considérable de bou-
lets ; des brèches furent pratiquées sur plusieurs points ; mais l'étendard de
Castille flottait toujours au sommet de la tour. Voyant que la garnison ne son-
geait pas à se rendre , Khaïr-ed-Din ordonne l'assaut. Treize cents Turcs
s'élancent aussitôt dans la place par les différentes brèches, sans que personne
leur oppose la moindre résistance. Ils ne trouvaient partout sur leurs pas que
des cadavres mutilés et des soldats mourant de faim ou accablés par la maladie.
Don Martin de Vargas se tenait seul sur la brèche, l'épée à la main, comme un
noble gentilhomme ; les Turcs le renversent sans pitié, et Khaïr-ed-Din, moins
généreux que Soliman après le siège de Rhodes, fit, quelque temps après,
périr sous le bâton ce brave guerrier, parce qu'il refusait d'abjurer la religion
de ses pères ! Le Penon, une fois au pouvoir des Turcs, fut rasé, et ses démo-
litions servirent à former la digue qui lie aujourd'hui les îlots de Beni-Mcze-
grenna à la terre-ferme. Les secours que l'Espagne destinait aux défenseurs
du Penon arrivèrent trop tard ; Khaïr-ed-Din, avec sa flotte, qui se composait
alors de trente galères, s'en empara. Il poussa même ses reconnaissances jus-
DOMINATION TURQUE. 177
qu'à Valence et Barcelone , d'où il ramena un nombre considérable de Maures,
qu'un décret de l'empereur venait d'expulser d'Espagne.
Pendant (pie la fortune couronnait ainsi toutes les entreprises de Khaïr-ed-
Din, Charles-Quint, secondé par les Vénitiens et par leur célèbre amiral André
Doria, faisait éprouver de rudes échecs à la marine turque. Plusieurs îles de
l'Archipel et un grand nombre de places fortes de la Morée et de la Dalmatie
avaient été enlevées coup sur coup au grand-seigneur. Soliman, irrité de l'inha-
bileté de ses capitans-pachas , et frappé des étonnants succès qu'obtenait son
belliqueux vassal , succès qui lui étaient révélés et par la voix publique et
par les riches présents que celui-ci lui envoyait, résolut de lui confier le
commandement de ses flottes. Khaïr-ed-Din reçut avec respect le fetwa qui
l'appelait à cette haute dignité, et s'empressa de déférer à la volonté de son
suzerain. 11 laissa son fds à la garde de son parent Celebi-llamadan, et confia
cette fois le commandement d'Alger à un officier dévoué, Hassan-Aga, renégat
sarde, qui, bien jeune encore, avait été élevé par ses soins, et lui avait donné
des preuves nombreuses de son dévouement.
Khaïr-ed-Din se rendit à sa destination , accompagné de quarante galères
magnifiquement armées. Chemin faisant, il ravagea les côtes de Sardaigne et
de Sicile, et entra dans le port de Constantinoplc, emmenant avec lui dix-huit
prises et quatorze cents esclaves chrétiens. Sa présence suffit pour dissiper
quelques intrigues ourdies dans le sérail contre sa nouvelle promotion, et la
dignité de capoudan-pacha, la seconde de l'empire, lui fut solennellement
conférée. On le^vit remettre à la voile avec une flotte de quatre-vingts
vaisseaux , se dirigeant sur Coron et Patras , récemment conquises par André
Doria. Rien ne lui résiste; toutes les villes enlevées par les Vénitiens passent
de nouveau sous la domination du grand-seigneur. La flotte turque ravage
les côtes d'Italie, et jette l'épouvante jusque dans Rome. Puis, changeant de
direction, Khaïr-ed-Din se porte brusquement sur Tunis, où il avait à satis-
faire une vieille rancune, car il n'avait pas oublié que le souverain de cette
ville, Moula-Mohammed, avait fomenté le trouble dans ses états et s'était
montré l'un de ses ennemis les plus acharnés. Un autre prince y régnait alors,
mais il appartenait à la même famille des Beni-Hafi : c'était plus qu'il n'en
fallait pour justifier l'agression de Barberousse.
Biserte et la Goulette furent enlevées par surprise ; Khaïr-ed-Din pénétra
ensuite dans Tunis avec six mille hommes, en chassa le prince régnant,
Mouley-Hassan, et, ramenant à lui l'esprit populaire par les ressources de sa
politique souple et insidieuse, il prit possession de cette ville au nom du grand-
seigneur, et s'en fit nommer souverain par acclamation. Cette conquête jeta la
consternation dans la chrétienté. Malte et la Sicile implorèrent l'intervention
de Charles-Quint, et celui-ci, craignant que ses possessions d'Italie ne devins-
sent la proie des'pirates, résolut de se mettre à a tête d'une puissante armée
pourchasser les Turcs de cette nouvelle position. Il rassembla, des divers
23
178 DOMINATION TURQUE.
points de ses vastes états, quatre cents navires, sur lesquels il fit monter vingt-
cinq mille hommes; il les rallia tous en Sardaigne, et les conduisit en per-
sonne devant Tunis.
Khaïr-ed-Din n'était pas en mesure de résister à un pareil armement; cepen-
dant, intrépide comme toujours, il voulut se mesurer avec le plus grand sou-
verain de la chrétienté. Il marche courageusement à sa rencontre et lui livre
combat. L'agression fut vive et acharnée ; mais, accablé par le nombre, il dut
abandonner la défense de la Goulette pour se retirer à Tunis. Là encore un
nouvel échec l'attendait : pendant que les Turcs sont sur les remparts occupés
à repousser les assaillants, les captifs chrétiens brisent leurs chaînes et fondent
sur eux à l'improviste. Obligés de se battre contre l'ennemi du dehors et de se
défendre à l'intérieur contre leurs esclaves, les mahométans abandonnent leur
position et vont chercher un refuge dans les murs de Biserte. Charles-Quint,
maître de Tunis, livra cette malheureuse ville au pillage, et rendit à la liberté
vingt-cinq mille esclaves : beau triomphe pour un prince chrétien , auquel
vinrent s'ajouter d'autres avantages non moins positifs. Mouley-Hassan , le
souverain dépossédé, qui par ses agents avait préparé la défaite de Khaïr-ed-
Din, fut replacé sur le trône; mais il s'engagea à payer à l'Espagne un tribut
annuel de 12,000 ducats d'or, reconnut la suzeraineté de l'empereur, renonça
solennellement à la piraterie, et laissa occuper la Goulette par une garnison
espagnole.
Cependant, quelque glorieux que fussent pour l'empereur les résultats de son
expédition , le but le plus important n'avait pas été atteint : Khaïr-ed-Din ,
l'effroi de la chrétienté, s'était échappé par terre avec quatre mille Turcs et ses
trésors, et avait gagné Bone, où se trouvaient déjà ses vaisseaux. L'empereur
envoya André Doria, avec trente galères et deux mille soldats, pour chercher
à s'emparer des navires du corsaire ; mais il n'était plus temps : Khaïr-ed-Din
les avait déjà fait partir pour Alger, et s'était lui-même dirigé par la voie de
terre sur cette place avec sa cavalerie.
Une fois arrivé à Alger, rien ne lui manqua pour ravitailler sa flotte, recom-
poser son matériel et augmenter sa troupe. Il avait formé le projet de séjour-
ner quelque temps dans sa capitale; mais, tourmenté par le souvenir de sa
défaite récente, on le vit bientôt reprendre la mer, afin d'exercer de ter-
ribles représailles sur toute la chrétienté. Hassan-Aga fut encore une fois chargé
du gouvernement de l'odjeac. Khaïr-ed-Din ouvrit cette nouvelle campagne
en enlevant deux navires portugais dans le port de Mahon. Il ravagea ensuite
le double littoral de la Péninsule, incendiant les maisons et les récoltes, enle-
vant tout ce qu'il rencontrait. Ce ne fut qu'après s'être rassasié, pendant dix-
huit mois, de butin et de carnage, qu'il songea à rentrer au port. Durant ces
incursions, Khaïr-ed Din avait oublié qu'il était le chef suprême de la marine
ottomane, pour ne se souvenir que de son premier état de corsaire : des ordres
impérieux du grand-seigneur l'appelèrent à des exploits plus honorables.
DOMINATION TURQUE. 1T0
a la tête de la Dotte turque, il croise dans le golfe de Naples et opère plu-
sieurs descentes sur les côtes'de L'Albanie. Il s'empare ensuite de vingt-cinq
îles appartenant aux Vénitiens, en soumet douze à un tribut annuel, en ravage
treize autres, sans y laisser un seid habitant, et ramène à Conslantinople quatre
mille esclaves. L'année suivante, il se rend dans les eaux de Corfou, à la
recherche de la Botte commandée par André Doria, Il la rencontre dans le
golfe d'Ambracie, non loin du promontoire d'Actium , OÙ Antoine et Auguste
vinrent autrefois décider le sort du monde. khaïr-ed-l)in offre le combat à
l'amiral vénitien, et reste maître de la mer par l'habileté de ses manœuvres.
La Hotte chrétienne se composait de cent soixante-sept navires, dont trente-
six appartenaient au pape, cinquante aux Espagnols et quatre-vingt-un aux
Vénitiens. Envoyé bientôt après par Soliman pour assiéger Castel-Nuovo, place
forte de la Dalmatie, située entre Ragusc et Gattaro, dernière conquête des
Vénitiens, Khaïr-ed-Din, aussi heureux sur terre que sur mer, emporta en
quelques jours cette place d'assaut.
Un traité glorieux pour les Ottomans vint couronner tant de victoires :
Venise leur céda non-seulement toutes les petites îles de l'Archipel dont Khaïr-
ed-Din avait l'ait la conquête, mais encordes places fortes de Napoli de Komanie,
de Malvoisie, ainsi que les chiUeaux d'Urana et de Nadin ; la république
s'engagea en outre à payer au grand-seigneur une indemnité de 300,000 du-
cats. Tels lurent, dans une seule campagne, les résultats de l'intervention
du chef suprême de l'odjeac d'Alger, au profit de Soliman !
Pendant ce temps, les Algériens, conduits par Hassan-Aga , étaient loin de
rester inactifs : ils parcouraient les côtes d'Espagne avec une audace inouïe;
partout le meurtre et l'incendie marquaient leur passage, et l'Espagne, im-
puissante, ou absorbée par d'autres guerres, fut réduite à élever de distance
en distance, sur les bords de la mer, des tours de vigie, qui donnaient l'alarme
aux habitants dès qu'un corsaire algérien se présentait. Ces terribles pirates
se rendirent tellement redoutables, qu'ils avaient interrompu tout commerce
dans la Méditerranée ; l'Europe entière souffrait de leurs brigandages, et adres-
sait au vainqueur de Tunis de ferventes prières, pour qu'il voulût bien encore
une fois réprimer les barbares : l'esprit aventureux du prince auquel ces sup-
plications étaient adressées, la gloire de venger l'humanité outragée, peut-être
aussi le besoin de faire oublier de récentes défaites par quelque action
d'éclat, décidèrent Charles-Quint à diriger en personne une expédition déci-
sive contre Alger. Comme cette expédition est sans contredit l'événement qui
a le plus marqué dans l'histoire de l'Algérie, et que ses funestes résultats
donnèrent aux corsaires algériens un ascendant immense sur l'Europe, nous
allons en faire le récit avec quelque détail.
Ce fut au retour de la diète de Ratisbonne, dans le mois d'août 1541 , que
Charles-Quint décida sa grande entreprise contre Alger. Ni l'opinion contraire
d'André Doria, partagée par le marquis de Guast et le prince de Melphy, ni
180 DOMINATION TURQUE.
les exhortations du pape Paul III lui-même, qui tous faisaient prévaloir l'état
avancé de la saison , ne purent détourner l'empereur de son dessein. Il or-
donna à ses gouverneurs de presser l'armement de tous les navires disponibles
qui se trouvaient dans les ports d'Espagne et de Sicile, et les fit diriger sur
Majorque , qu'il avait choisi pour le rendez-vous général de ses forces. L'ex-
pédition se composait de G5 galères et de 451 navires de transport, montés
par 12,330 matelots. Les troupes de débarquement s'élevaient à 22,000 hommes,
6,000 Allemands, 5,000 Italiens, 0,000 Espagnols ou Siciliens, 3,000 volon-
taires, 1,500 cavaliers, 200 gardes de la maison de l'empereur, 150 officiers
nobles, et 150 chevaliers de Malte. Parmi les chefs qui commandaient cette
brilante armée, on remarquait : Fernand Cortez, le conquérant du Mexique,
accompagné de ses deux fils ; le duc d'Albe, les princes Colonna, Virginius Urbin
d'Anguillara, qui avait assisté Charles-Quint dans l'expédition contre Tunis;
Ferdinand de Cordoue, Ferdinand Gonzague, vice-roi de Sicile; Bernardin de
Mendoza, capitaine général des galères espagnoles, et André Doria, comman-
dant en chef le mouvement naval.
Après bien des retards, cette flotte formidable appareilla, dans les pre-
miers jours d'octobre, époque fatale, où les vents de l'équinoxe dominent en
maîtres dans les parages de l'Algérie. Hassan-Aga, pris au dépourvu, fit ses
efforts pour résister à cette invasion : il ajouta de nouvelles fortifications à
celles qu'avait déjà fait construire Khaïr-ed-Din , fit armer toutes les batte-
ries de la marine , et flanquer de tours le mur d'enceinte qui enfermait Alger
du côté de terre. Pendant ces préparatifs, il affecta de se montrer à la multi-
tude, tranquille et comme assuré du triomphe. 11 défendit aux habitants, sous
peine de mort, de quitter la ville ; puis fit raser tous les jardins et abattre tous
les arbres qui avoisinaient la ville. Les forces dont il disposait alors n'étaient
pas considérables : il n'avait que 800 Turcs de l'odjeac, auxquels il avait
donné pour auxiliaires un corps de 5,000 hommes, levé à la hâte et composé
d'Algériens, mais surtout de Maures d'Andalousie, qui maniaient très-
adroitement l'escopette ou se servaient d'arcs en fer d'une grande puis-
sance. Dans la plaine, il comptait sur les Arabes et les Kabaïles. Tels étaient
les moyens de défense d'Hassan ; il est facile de voir qu'ils se trouvaient bien
inférieurs ceux des chrétiens.
Quoi qu'il en soit, le 19 octobre, le saheb el nadour (l'officier de la lunette)
vint annoncer à Hassan que l'on découvrait à l'horizon une flotte immense.
Hassan parcourt aussitôt à cheval les divers quartiers de la ville, examine mi-
nutieusement tous les préparatifs, assigne à ses officiers les positions qu'ils
doivent occuper; puis il se rend à la porte Bab-Azoun, où il pensait que
commencerait l'attaque, et monte à la batterie qui défendait cette partie des
fortifications. De là, son œil pouvait embrasser toute l'étendue de la baie,
le rivage et les premières crêtes du Sahel, qui commençaient à se couronner
de burnous blancs. Dès que les divers chefs de poste aperçurent Hassan sur
DOMINATION TURQUE. 181
la plate-forme de la batterie, ils s'empressèrent de le saluer par une décharge
générale de leurs armes à feu. Le grand drapeau national d'Alger, formé
de trois bandes de soie, rouge, verte et jaune, se déploya majestueusement
au-dessus de la porte de Bab-Azoun, tandis que les tours, les forteresses,
les remparts, se hérissaient d'armes, se pavoisaient de drapeaux de diverses
couleurs, la plupart chargés de symboles mystiques ou de versets du Coran.
Les Algériens étaient remplis de confiance : car une prédiction avait dit
que les Espagnols seraient détruits dans trois expéditions différentes, dont
une commandée par un grand prince, et qu'Alger ne serait prise que par des
soldats habillés de rouge'.
Le 21 octobre, la flotte impériale, complètement ralliée, se trouvait dans la
baie d'Alger; le 23 seulement, elle put opérer son débarquement. On choisit
cette partie de la plage qui avoisine la rive gauche d'Kl-Harach , située au
pied des hauteurs qui dominent la plaine de Moustapha. Monté sur la poupe
de la Reafe , qui portait l'étendard impérial, Charles-Quint dirigea cette
opération. Toutes les galères , pavoisées de leurs couleurs nationales, étalaient
leurs rames et disputaient de vitesse pour faire arriver les transports mouillés
au large et les rapprocher du rivage, tandis que les bateaux plats prenaient les
soldats et les déposaient à terre. Sur la plage, on voyait une multitude com-
pacte d'Arabes , les uns à pied , les autres à cheval , défier les Espagnols en
élevant leurs armes au-dessus de leur tête, et en agitant les pans de leurs bur-
nous. Leur nombre augmenta surtout lorsque le débarquement commença,
ils tentèrent môme de s'y opposer ; mais les galères qui s'étaient rapprochées
de terre soutinrent cette opération difficile par des bordées bien nourries,
qui forcèrent les Arabes de se tenir à distance. Aussitôt que l'infanterie fut
entièrement débarquée, Charles-Quint, qui avait toujours présente à l'esprit
sa conquête de Tunis , envoya à Hassan un parlementaire pour le sommer
de se rendre. «Dis à ton maître, répondit celui-ci à l'officier espagnol,
« qu'Alger s'est déjà deux fois illustrée par la défaite de Francisco de Vero
« et de Hugues de Moncade , et qu'elle espère acquérir une gloire nou-
« velle par celle de l'empereur lui-même. » L'intimidation étant restée sans
effet, il fallut songer à agir. Le 24 octobre, l'armée de Charles-Quint, divisée
en trois corps , se porta sur Alger.
La première division , ou l'avanl-garde, se composait des Espagnols com-
mandés par Ferdinand de Gonzague; les Allemands formaient le corps de
bataille ; ils étaient commandés par l'empereur ayant pour lieutenant le duc
d'Albe; l'arrière-garde, composée de la division italienne, des chevaliers de
Malte et des volontaires, était sous les ordres de Camille Colonna. L'avant-
1 La dernière partie de cette étrange prédiction ne devait s'accomplir que trois siècles plus
tard : les pantalons garance et les retroussis rouge des habits de nos soldats justifièrent,
en 1830, aux yeux de cette population fanatique, le pronostic de la devineresse.
182 DOMINATION TU ROLE.
garde occupait la gauche, c'est-à-dire le haut de la plaine; l'arrière-garde
suivait le bord de la mer, et le corps de bataille gardait le centre. Dès que
l'armée impériale se mit en mouvement, les Arabes ne cessèrent de la har-
celer, si bien qu'après six heures de marche elle n'avait pas avancé d'un
mille; le soir elle prit position à El-Hamma, sans toutefois pouvoir goûter un
seul instant de repos, car les Arabes continuèrent leurs escarmouches pendant
toute la nuit.
Le 25, l'armée, après une marche difficile, constamment entravée par les
attaques partielles des Arabes, parvint néanmoins à gagner les hauteurs qui
dominent la ville. L'avant-garde se porta jusqu'auprès du ravin de Bab-el-Oucd,
et Charles-Quint s'établit, avec le corps de bataille, sur la môme colline du
Coudiat-el-Saboun où en l'année 1518 Hugues de Moncade avait pris position,
et où fut construit plus tard le fort de l'Empereur. Son arrière-garde formait
l'aîle droite, et occupait tout l'espace compris depuis le pied des montagnes jus-
qu'au bord de la mer au cap Tafoura, là où est aujourd'hui le fort Bab-Azoun.
La position était on ne peut plus avantageuse. Par cette manœuvre on avait
isolé les Arabes de la ville , et des ravins profonds les tenaient éloignés de
l'armée. Il n'y avait plus qu'à commencer les travaux du siège. Charles-Quint
fit débarquer sa grosse artillerie, et ordonna en même temps à la flotte de
s'embosser le plus près possible de la place, afin de pouvoir la canonner simul-
tanément par terre et par mer. Ni l'empereur ni ses généraux ne comptaient
sur une longue résistance : les murs d'enceinte étaient très-faibles, et l'artil-
lerie des Algériens peu nombreuse; mais Alger avait pour elle de plus puis-
sants auxiliaires : c'est-à-dire les orages qui jusque là l'avaient protégée, grâce
au mauvais choix de la saison pendant laquelle on était chaque fois venu l'at-
taquer.
Dès l'après-midi du 25, le ciel était devenu tout à coup orageux, et de larges
gouttes d'eau avaient humecté la terre. Vers le soir, le temps devint glacial ; la
pluie tomba en abondance, ruina les chemins, grossit les torrents, et les soldats
sans abri étaient transis de froid. Pendant la nuit, survint une violente rafale :
on entendait les câbles se rompre avec fracas ; les navires chassaient sur leurs
ancres, s'entrechoquaient les uns les autres, et finissaient par couler à fond.
Cette nuit fut terrible pour l'empereur; sa douleur était poignante, mais rien
ne trahissait au dehors ses émotions intérieures, et, constamment entouré de
ses généraux et de ses principaux officiers, il s'efforçait de les rassurer par son
calme apparent.
Au point du jour, un brouillard épais couvrait la plage et la pleine mer; la
pluie n'avait pas cessé; il était impossible de rien distinguer à une faible dis-
tance. En ce moment de crainte et d'incertitude, on entendit, vers le bas de la
montagne, non loin des murs d'Alger, des cris tumultueux : c'étaient les Turcs
et les Maures, qui, profitant de l'orage et de la pluie, venaient attaquer l'armée
impériale jusque dans ses retranchements. Les soldats de Charles- Quint
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DOMINATION TURQUE. 183
coururent aux armes; mais leurs mousquets tout mouillés les servaient mal :
les Maures, au contraire, armés d'arcs en fer, leur envoyaient une grêle de
flèches qu'ils ne pouvaient éviter, le vent et la pluie leur battant au visage.
Pour faire cesser cette lutte inégale, les Italiens et les chevaliers de Malte, car
c'était l'arrière-garde qui se trouvait ainsi attaquée, voulurent combattre corps
à corps; mais leurs ennemis, plus agiles et connaissant mieux les chemins, les
esquivaient en se repliant sur Alger. Cette escarmouche se continua jusqu'aux
portes de la ville. Alors les Turcs et les Maures, se voyant en sûreté, montent
sur les remparts, et aux nuées de flèches font succéder des décharges de
mousqueterie. Les Italiens, surpris et effrayés, se mettent à fuir; les chevaliers
conservent seuls leurs rangs, et, malgré une nouvelle sortie, ils se replient
en bon ordre.
A la vue du danger que court cette partie de son armée , l'empereur vient
en personne, accompagné de ses lidèlcs Allemands, rétablir le combat. Les
chevaliers, à leur tour, se sentant appuyés, reprennent l'offensive ; ils chargent,
quoique à pied, les cavaliers turcs; ils les refoulent dans les rues étroites et
tortueuses du faubourg Bab-Azoun, et les pressent avec une telle vigueur qu'ils
seraient entrés dans Alger avec eux, si Hassan-Aga, pour prévenir ce danger,
n'eût sacrifié une partie de son armée en faisant fermer précipitamment les
portes. C'est à ce moment que le chevalier Ponce de Balagner, qui tenait
déployé l'étendard de l'Ordre, furieux de se voir arrêté dans sa poursuite ,
se jeta contre la porte et y enfonça son poignard.
Bientôt après, les Turcs et les Maures, ralliés par Hassan, se précipitaient
sur cette brave milice, qui formait l'arrière-garde pendant que l'armée chré-
tienne se retirait dans ses retranchements. Les chevaliers de Malte, après tant
d'efforts, étaient trop accablés de fatigue pour résister à cette nouvelle attaque ;
ils voulurent néanmoins tenir tête à l'ennemi, et on les vit se former en bataille
dans les gorges étroites qui avoisinent le pont des Fours. Mais leur courage ne
servit qu'à illustrer ce lieu , qui depuis a retenu le nom de Tombeau des
Chevaliers!
Ce fut au retour de ce déplorable engagement que la brume, venant à
s'éclaircir, dévoila à l'armée de Charles-Quint les désastres de la nuit. Cent
cinquante navires de diverses grandeurs étaient brisés sur la plage ou bien
coulés à quelque distance, ne laissant apercevoir que l'extrémité de leur
mAture. Presque tout ce qu'ils contenaient avait été submergé, et les hommes
avaient péri, soit dans les flots, soit sous le yatagan des Arabes. La grosse artil-
lerie, tout le matériel du siège, étaient perdus, car, avant que les ordres donnés
par Charles-Quint eussent pu recevoir un commencement d'exécution , les
bateaux de transport avaient été engloutis. Les soldats, qui n'avaient ni vivres
ni tentes, contemplaient avec effroi le désastre de la flotte; leur douleur
s'accrut encore lorsqu'ils virent les bAtiments qui avaient échappé à la tempête
mettre à la voile et gagner le large. L'amiral se portait sur le cap Mati-
18i DOMINATION TURQUE.
foux. « Mon cher empereur et fils, écrivait André Doria à Charles-Quint en
l'instruisant de cette manœuvre , l'amour que j'ai pour vous m'oblige à vous
annoncer que, si vous ne profitez pour vous retirer de l'instant de calme que
le ciel vous accorde, l'armée navale et celle de terre, exposées à la faim, à la
soif et à la fureur de l'ennemi , sont perdues sans ressource. Je vous donne cet
avis parce que je le crois de la dernière importance. Vous êtes mon maître ;
continuez à me donner vos ordres, et je perdrai avec joie , en vous obéissant,
les restes d'une vie consacrée au service de vos ancêtres et de votre per-
sonne. » Cette lettre décida l'empereur à lever le siège. Voici les principales
dispositions qu'il prit pour assurer sa retraite : la prévoyance et le sang-froid
qu'il mit à ordonner tous les détails de cette difficile opération l'honorent à la
fois comme prince et comme guerrier.
Charles-Quint décida que l'artillerie et les bagages seraient abandonnés,
que les chevaux de trait serviraient à la nourriture de l'armée jusqu'au moment
où il serait possible de recevoir des vivres de la flotte ; puis il fit rassembler
les blessés ainsi que les malades, et les établit au centre de la colonne. Sur les
deux flancs il plaça les divisions allemande et italienne, et réserva pour l'arrière-
garde les troupes qui avaient conservé le plus d'énergie : c'étaient les Espagnols
et les chevaliers de Malte; la cavalerie fit aussi partie de ce poste d'honneur.
Ainsi s'achemina vers le cap Matifoux cette armée naguère si brillante et si
pleine d'espérance ; sa marche fut lente, pénible, semée d'obstacles. Les pluies
avaient détrempé le sol et considérablement enflé les torrents. Les soldats ,
énervés par la disette , pouvaient à peine se tenir sur ce terrain fangeux ; les
Arabes les harcelaient avec une rage féroce, se précipitant comme une nuée
d'oiseaux de proie sur ces malheureux qui tombaient de fatigue , et les mas-
sacraient sans pitié.
Les Turcs et les Maures ne dépassèrent pas les rives d'El-Harach ; ils retour-
nèrent vers Alger, où de plus riches dépouilles les attendaient, laissant aux
Arabes de la plaine et du Sahel le soin de poursuivre et d'inquiéter l'armée
chrétienne. Ceux-ci s'acquittèrent si bien de leur tâche , que plus de deux
mille cadavres jalonnèrent l'espace qui s'étend depuis Tafoura jusqu'à Mati-
foux. Une fois arrivé en présence de la flotte , Charles-Quint pressa l'embar-
quement; mais, malgré ses soins et sa diligence, il perdit encore un grand
nombre de soldats, et ne parvint à ramener en Espagne que la moitié de son
monde. Les conséquences de cette désastreuse expédition ont pesé pendant
plus de trois siècles sur l'Occident, car c'est à la terreur que répandit dans tous
les états de la chrétienté la nouvelle de cette fatale défaite qu'il faut attribuer
la résignation avec laquelle l'Europe supporta si longtemps l'insolence des
Barbaresques jusqu'au jour enfin où la France, prenant en main la cause de la
civilisation, vint chasser les pirates de leur repaire et venger le grand empereur.
La nouvelle d'un armement considérable que préparait le sultan de Constan-
tinople pour agir de concert avec la flotte française contre l'Espagne , aug-
DOMINATION TURQUE. 185
moula la joie que les Algériens ressentirent de la défaite de Charles-Quint.
On ne doutait pas que Barberousse, avec le concours de la (lotte française,
n'achevât de détruire un ennemi déjà consterne, et qu'une grande pari des
prises ne revînt à la capitale de l'Algérie. La Hotte turque, composée de cent
cinquante bâtiments de guerre de toute grandeur, se présenta devant Reggio,
le iO mai 1543. Barberousse s'empara de la ville, et la livra aux flammes. Diego
de Gaëtan, gouverneur de Reggio, avail une fille remarquable par sa beauté;
Barberousse la lit enlever, et l'épousa après l'avoir contrainte à changer de
religion. Mais le terrible capitan-pacha ne consacra que peu de jours au plaisir.
On le vit bientôt après reprendre la mer, et occuper les sept embouchures du
Tibre; de là ses lieutenants se portèrent sur Home et y jetèrent la consterna-
tion et l'effroi. Sa flotte vint ensuite mouiller dans la rade de .Marseille (5 juil-
let 1543).
Barberousse se rendait dans ce port pour prêter son appui à la France, que
menaçaient alors Henri VHI et Charles-Quint. Aussi fut-il reçu à Marseille
avec les plus grands honneurs. On admirait le luxe et la richesse qu'il étalait.
« 11 se montrait en public, dit Vieille-Ville, accompagné de deux bâchas (car
« il portait lui-même le titre de roi) et de douze autres personnes vêtues de
m longues robes de drap d'or. Il était en outre suivi d'une foule de gens et
« d'officiers qui lui servaient de secrétaires et d'interprètes. » Khaïr-ed-Din
attendit avec impatience l'arrivée de la flotte française, qui devait se composer
de vingt galères et de dix-huit navires de transport. Plusieurs fois même il
témoigna son mécontentement du retard qu'on lui faisait éprouver, et menaça
le roi de se retirer, si l'on ne réalisait bientôt les promesses qu'on lui avait
faites. Enfin, le jeune comte d'Enghien, qui commandait les forces françaises,
arriva; il s'empressa de faire ses excuses à Barberousse et de se mettre sous
ses ordres. Le jeune comte était accompagné d'une foule de gentilshommes
qui avaient quitté la cour galante de François Ier plutôt pour voir des Turcs que
pour se battre.
Mais Barberousse, qui prenait l'expédition au sérieux, organisa toutes ses
ressources et se porta immédiatement sur Nice, l'un des points les plus vulné-
rables des possessions de Charles-Quint. La ville fut emportée par un coup
de main; mais, pour être enlevée, la citadelle demandait un siège en règle.
Au milieu des préparatifs, les Français reconnurent qu'ils n'avaient ni poudre
ni boulets; d'un autre côté, Barberousse apprit que Doria et Du Guast, avec
des forces considérables, marchaient au secours de la citadelle. Cette nou-
velle jeta la consternation parmi les assiégeants , qui abandonnèrent à la bâte
leur camp et leur artillerie, et se réfugièrent à bord des vaisseaux après avoir
mis le feu à la ville. Le comte d'Enghien se retira avec sa flotte derrière le
Var. Barberousse gagna le port de Toulon.
Cet insuccès, auquel les Algériens étaient loin de s'attendre, les impres-
sionna vivement. Toutefois, une double compensation vint s'offrir à eux. Au
2J
180 DOMINATION TURQUE.
moment même où la nouvelle de la retraite des deux flottes combinées leur
parvenait, une escadre de vingt-cinq galères entrait dans le port d'Alger,
chargée d'un immense butin. Cette escadre, commandée par Hassan-Caleb,
lieutenant de Barberousse, venait de parcourir les côtes d'Espagne. On
venait d'apprendre en même temps, qu'à la suite d'une négociation avec Doria,
Barberousse avait obtenu que Dragut, l'un de ses auxiliaires, serait rendu à la
liberté. La libération de Dragut était de la plus haute importance pour les Algé-
riens, qui savaient ce que rapportaient la valeur et l'intrépidité dans les
courses de mer. Or, Dragut possédait ces qualités au plus haut degré. Tour le
délivrer, Barberousse avait offert dans une négociation précédente trois mille
ducats ; mais l'empereur avait refusé. 11 s'était décidé enfin à le renvoyer sans
rançon; et, par cet acte de générosité, la plupart des historiens contempo-
rains pensent que Charles-Quint avait voulu engager les corsaires algériens
à tourner leurs armes contre la France.
Sur ces entrefaites, une révolution éclata à Tunis, et mit en péril le pouvoir
des Espagnols dans cette ville. Le gouvernement d'Alger crut entrevoir dans
cet événement la possibilité d'expulser les Espagnols de la (ioulette, et de faire
rentrer le royaume de Tunis sous la domination turque. Au bruit de l'appari-
tion de la Hotte de Barberousse dans la Méditerranée, Muley-Hassan, l'allié de
Charles-Quint, s'était hâté de passer en Italie, confiant ses trésors au gouver-
neur espagnol de la Coulette, et laissant à son fils, Hamida, le soin de défendre
la capitale de son royaume contre les tentatives des Turcs et des Arabes.
A peine arrivé en Italie, Muley-Hassan apprit que son fils s'était emparé du
trône; il se hâta donc de revenir en Afrique, et débarqua, à la tète de dix-
huit cents hommes que lui avait fournis le vice-roi de Naples, auprès des puits
où Charles-Quint avait mis en fuite l'armée de Barberousse. Il s'avança vers sa
capitale; mais les parfums qui s'exhalaient de ses vêtemenls l'ayant fait con-
naître, il fut pris, et son fils lui fit crever les yeux.
La chute de Muley-Hassan devenait dangereuse pour les Espagnols ; car ils
se trouvaient bloqués dans la Coulette, et ne pouvaient espérer aucun secours
des amis du roi déchu. Ne prenant alors conseil que de leur désespoir, ils atta-
quent vigoureusement Hamida, dispersent ses troupes, et l'obligent à renoncer
au trône qu'il venait d'usurper. Abdul-Maleck, frère de Muley-Hassan, qui
vivait retiré à Biscari, fut mis à sa place. Ce prince s'empressa de payer
tribut à l'empereur, et de donner 0,000 ducats au gouverneur de la Cou-
lette pour l'entretien delà garnison. Mais, après trente-six jours de règne,
il fut atteint d'une maladie qui le mit au tombeau. Hamida reparut alors; il
était soutenu par un grand nombre de partisans, et offrait de reconnaître l'au-
torité de Charles-Quint. Ses propositions furent acceptées, et il remonta sur le
trône, dont il demeura paisible possesseur jusqu'en 1570, époque à laquelle le
royaume de l'unis rentra sous la domination des Turcs.
Pendant ce temps, Barberousse attendait à Toulon la décision de François l,r
DOMINATION TURQUE. 187
pour dévaster, de concert avec la flotte française, les côtes de la péninsule
espagnole; mais aucun ordre n'arrivait do celle cour insouciante, toujours
plongée dans les plaisirs, et kliair-ed-Piii quitta la France, mécontent, quoi-
que comblé de présents et gorgé d'or. « Les sommes que les Barbares reçurent
« alors de la France, dit Vieille-Ville, dépassèrent 800,000 écus; il y avait
« à Toulon deux trésoriers qui, trois jours durant, ne cessèrent de faire des
« sacs de 1,000, "2,ooo et 3,000 écus, et passèrent à cet emploi la plupart des
o ii u ils. » De Toulon, Barberousse se porta sur Gênes, où le sénat lui offrit
de magnifiques présents , après quoi il lit voile pour l'île d'Elbe. A son
arrivée devant celte île, il écrivit au gouverneur, Jacopo d'A piano, pour
demander qu'on lui rendît un jeune juif, nommé Sinan, élevé par ses soins, et
qui avait été fait prisonnier à Tunis. Après bien des hésitations qui irritèrent
le vieux corsaire et attirèrent aux habitants de l'île quelques déprédations, le
gouverneur rendit Sinan. De l'île d'Elbe, Barberousse se dirigea vers les cèles
de Toscane. Il surprit la ville de Télamone, celle de Montéano, située à une
distance de près de trois lieues dans l'intérieur des terres , celle de I'orto-
Hercole, et les livra au pillage. Les habitants furent réduits en esclavage.
Barberousse se portant ensuite sur Ischia, pilla les trois principaux villages
de l'île , puis entra à pleines voiles dans les eaux bleues du golfe de Pouz-
zole, canonna la ville de ce nom, et tombant avec la rapidité de la foudre
sur les villes de Carreoto et de Lipari, en enleva plus de sept mille habi-
tants. Après tant d'exploits, Barberousse rentra à Constantinople, emportant
sur ses galères un nombre d'esclaves chrétiens tellement considérable que,
pressés les uns contre les autres, ils périssaient par centaines. «Ceux qui estoient
« en cette armée, dit la chronique, racontèrent depuis qu'il y avoit un si grand
« butin de toutes sortes de personnes, que, dans le cours de ceste navigation,
« plusieurs corps de ces captifs, tués de faim, de soif et de tristesse, comme
« ils estoient fort étroitement serrés ensemble, au plus bas des carènes, entre
« les immondices de nature, presque à toute heure estoient jetés à la mer. »
Après avoir dévasté les côtes de l'Italie, Barberousse s'était retiré à Constan-
tinople. Là, il se reposait de ses fatigues dans la mollesse et les voluptés du
harem. Cette vie efféminée lui fut fatale. Une maladie grave l'emporta après
quelques jours de souffrance (15V7). 11 était âgé de quatre vingts ans. La même
année vit mourir trois hommes également célèbres: François Ier, Henri VIII et
Luther !
Les écrivains chrétiens de l'époque se sont plu à peindre le caractère de
Barberousse sous les couleurs les plus odieuses. L'opinion des écrivains turcs,
quoique exagérée dans un sens contraire, nous paraît plus juste. En se repor-
tant par la pensée aux temps et aux lieux où il vivait on doit reconnaître
que le fanatisme religieux et politique, qui s'identifie toujours dans l'esprit
d'un musulman, entra pour beaucoup dans les actes de cruauté qu'il commit
envers les chrétiens. Mais ceux-ci, de leur coté, étaient-ils plus humains? La
188 DOMINATION TURQUE.
politique et la religion ne s'unissaient-elles pas aussi pour les pousser à toutes
sortes d'excès envers les musulmans et les juifs? En Afrique, en Amérique
et même en Espagne, les Espagnols de cette époque n'ont-ils pas été aussi
vindicatifs, aussi impitoyables que les Turcs? Barberousse n'eut que les dé-
fauts de son époque.
Barberousse fut enterré dans une chapelle richement ornée, où il avait l'ail
lui-même construire son tombeau. Ce lieu, situé dans le faubourg de Bissislach,
à cinq milles de Constantinople, fut pendant longtemps un objet de vénération
pour les marins turcs. En quittant le Bosphore, tous les navires étaient dans
l'usage de saluer le tombeau de Barberousse par des décharges d'artillerie ;
les équipages venaient à pied y faire leurs dévolions1.
'. Nous avons emprunté les principaux éléments de ce chapitre au remarquable travail de
MM. Sander-Rang et Ferdinand Denis sur la fondation de la régence d'Alger, publié d'après un
manuscrit de la Bibliothèque Royale; ouvrage plein d'intérêt, dont les noies et les diseussions
critiques ajoutées au manuscrit attestent la prodigieuse sagacité des auteurs.
\
I ! ■
CHAPITRE X.
DOMINATION TURQUE. — DEUXIEME ÉPOQUE.
îoil — J830.
Les pachas et deys successeurs de Barberousse. — Luttes entre les tribus indigènes el
les Espagnols. —Siège de Malle. — Bataille de Lépante. — Cervantes prisonnier à
Alger. — Détails sur le traitement et le rachat îles esclaves. — Origine des établisse-
ments français en Algérie. — Réforme politique dé Podjack. — Bombardement de
Duquesne. — Expédition des Espagnols contre Alger. — Bombardement de lord
Exmouth. — Avènement de Hussein dey, dernier pacha d'Alger.
mœurs
Nous avons vu que les Algériens s'é-
taient placés volontairement sous la
dépendance des sultans de Constanli-
nople. Sélim n'avait fait que céder à
leurs désirs en leur permettant de faire
la prière et de battre monnaie en son
nom, tout en se réservant l'investiture
du chef de l'odjack et en entretenant
à sa solde une milice turque dans
leur ville. Mais cette création poli-
tique, qui n'avait d'autre but que de
défendre les musulmans d'Afrique
contre la chrétienté, n'avait pas jeté
de profondes racines dans le pays. Les
et les coutumes des diverses races qui formaient la population de
ISO DOMINATION TURQUE.
l'Algérie, différaient, sous trop de rapports, dos mœurs et des coutumes
turques, pour qu'où pût espérer d'eu voir sortir uu tout homogène. Les Otto-
mans d'ailleurs, avaient une croyance religieuse qui n'était pas en identité
parfaite avec celle des populations qu'ils aspiraient à dominer : en effet, les
Turcs suivaient la tradition hamélite, tandis que les Arabes et les Berbcrs
suivaient la tradition malékite ; les Nègres professaient le judaïsme comme
les Juifs, et quelques tribus étaient encore idolâtres. D'un autre côté, l'arro-
gance de ces nouveaux venus, et la prétention qu'ils avaient de s'attribuer la
meilleure part dans les prises faites sur l'ennemi, n'étaient pas non plus de
nature à faire aimer leur pouvoir aux indigènes. Ilassan-Aga, qui tenait en ce
moment les rênes du gouvernement d'Alger, ne trouvait pas d'autres moyens,
pour maintenir les mécontents, que d'abattre des têtes. Mais la politique du
salire est une politique dangereuse, même quand on l'applique à des nations
barbares. Le gouvernement turc en fit l'expérience dès le début de sa domi-
nation dans cette contrée.
Hassan-Aga préparait une expédition contre Tlemcen, lorsqu'il fut surpris
parla mort (1544). Aussitôt, et sans attendre les ordres du grand-seigneur,
un Turc, nommé Agi , fut proclamé gouverneur à sa place. Les auteurs de cet
acte audacieux étaient les janissaires de la milice turque eux-mêmes, race tur-
bulente et toujours prête à tourner ses armes contre ses chefs, au profit de
celui qui lui promettait davantage. Cette nouvelle causa une vive sensation à
Constantinople. La Porte se hâta de détacher de sa flotte une escadre de douze
galères; elle en confia le commandement à Hassan, fds de Kaïr-ed-Din,
après lui avoir donné l'investiture du gouvernement d'Alger, à litre de kalifat
de fiarberousse. Hassan parut bientôt devant la ville avec des troupes de débar-
quement, et sa présence fit rentrer les mutins dans l'obéissance.
Cet événement n'ayant pas eu d'autre suite, Hassan reprit le projet d'expé-
dition contre Tlemcen, formé par son prédécesseur. Le royaume de Tlemcen
était en ce moment en proie à des divisions intestines, qu'entretenaient les
Espagnols dans le dessein de s'emparer du pays. Abd-Halla, fils d'Abu-Hamu,
avait pour concurrent au trône son frère aîné, Muley-Hamet. Abd-Allah avait
réclamé l'assistance du gouverneur d'Oran, qui lui avait envoyé le comte d'Al-
candette. De son côté, Muley-Hamet s'était adressé aux Turcs. Déjà plusieurs
rencontres sanglantes avaient eu lieu entre les deux frères, et Muley-Hamet,
l'allié des Turcs, avait été vaincu. Hassan accourait en ce moment avec toute
ses forces pour le soutenir; mais il était trop tard. Pour réparer sa faute,
il se hâte de joindre les Espagnols près de Mostagancm, leur livre bataille, et
les oblige de lever leur camp pendant la nuit. Le lendemain, voyant que sa
proie lui échappe encore, il les poursuit avec une nouvelle ardeur, et peut-
être l'armée espagnole tout entière aurait péri, sans le courage héroïque du
jeune fils du comte d'Alcandctte, qui, saisissant une peituisane, combattit à
l' arrière-garde et arrêta l'ennemi. Les Espagnols eurent ainsi le temps d'ache-
DOMINAI ION TURQUE. 191
ver leur retraite, et d'atteindre le bord de la mer. Hassan pril la roule de
Tlemcen, et rétablit sur le trône Muley-Hamet, à titre de vassal du grand-
seigneur. Cette victoire raffermit le pouvoir des Turcs dans l'Algérie.
Les divisions que nous avons déjà signalées, entre la population indigène
el les Turcs, devenaient chaque jour plus profondes. La situation des esprits
ciaii de nature à susciter de graves embarras aux gouverneurs du sultan , et
peut-être cette domination en Afrique aurait-elle succombé dès l'origine de
son établissement, s'il n'eût existé, pour la protéger, îles haines invétérées
de tribu à tribu. La conduite de Hassan était donc naturellement tracée ; il ne
manqua pas de mettre en pratique cet adage si connu : « Divise pour régner. »
A l'est d'Alger el vers l'extrémité de la plaine de la Mitidja, au milieu des
nombreux contreforts de l'Atlas, se trouvaient concentrées des tribus berbères,
puissantes et industrieuses. Kouko et Callah étaient les villes principales et
formaient comme les capitales de ces deux tribus, qu'une haine implacable
avait toujours divisée. Ennemies naturelles des Turcs, leur haine réciproque
l'emportait encore sur celle qu'ils avaient vouée aux Ottomans. Les habitants
de Callah recherchèrent l'amitié de Hassan-Pacha, afin de dominer plus sûre-
ment leurs ennemis. Il leur prêta son appui; et, dès ce moment, Abd-
el-Asis, cheik de Callah, devint en quelque sorte le maître de la tribu de
Kouko. Hassan ne tarda pas à tirer parti du dévouement d'Abd-el-Asis.
Muley-Hamet, qu'il avait rétabli sur le trône de Tlemcen , se trouvait alors
menacé par ses propres sujets, qui conspiraient contre lui pour mettre à sa
place le roi de Fez. Jugeant la circonstance favorable pour attaquer ce prince
et pour étendre en même temps [la domination turque sur le royaume de
Tlemcen, en dépossédant Muley-Hamet, il se mit en campagne avec une
armée de dix mille hommes, dans laquelle on comptait cinq mille renégats,
obéisssant à son appel, le cheik de Callah accourut en personne, à la tète
de ses guerriers, grossir les rangs de l'armée turque. Cette armée com-
binée rencontra, près d'une rivière, celle du roi de Fez , que commandait
Abd-el-lvader, et la mit en pleine déroute. Ce chef fut tué dans la mêlée ;
les vainqueurs lui tranchèrent la tète, et, de retour à Alger, placèrent ce
sanglant trophée sous la voûte de la porte Bâbazoun. Poursuivant son triomphe,
Hassan se porta sur Tlemcen, que Muley-Hamet venait d'abandonner pour
se placer sous la protection des Espagnols d'Oran ; il s'en empara et la mit
au pillage: puis, un divan, dans lequel furent appelés les principaux chefs
de l'armée, décida que l'autorité des princes maures serait abolie à Tlem-
cen , et que cette ville et ses dépendances serait annexées à la régence d'Al-
ger. Une garnison, composée de quinze cents janissaires, avec dix pièces
d'artillerie et un approvisionnement suffisant en munitions de guerre, fut
laissée à Tlemcen, et le commandement de la place donné à Safer, à titre de
kaïd. Telle fut l'origine de bcylick de Tlemcen.
Taudis que Hassan fomentait la discorde et les divisions parmi les tribus
19-2 DOMINATION TURQUE.
guerrières de l'Algérie, et qu'il étendait ainsi les limites de la puissance turque,
il s'occupait d'embellir Alger par des travaux utiles, en y déployant un luxe
qui rappelait les plus beaux jours du kalifat. Sous son administration, celle
ville, qui jusqu'alors n'avait présenté qu'un amas de bouges infects, prit un
nouvel aspect. Hassan avait les goûts qui ont fait donner au sultan Sélim,
son maître, le surnom de Magnifique. Il aimait le luxe et les beaux-arts.
Plusieurs monuments, dans lesquels il prodigua le marbre et les ornements
fantastiques qui caractérisent le style de l'architecture orientale, s'élevèrent
comme par enchantement. Il construisit aussi des bains, un hôpital pour les
janissaires pauvres et infirmes, ainsi qu'une tour, située sur l'emplacement
qu'occupe aujourd'hui le fort de l'Empereur. Sa résidence était somptueuse
et présentait une image de la cour des sultans. Son exemple trouva des imita-
teurs ; les Turcs de sa suite, ainsi que les Maures, voulurent se loger d'une
manière plus somptueuse et plus commode.
Mais déjà le gouvernement d'Alger devenait un objet de convoitise pour les
personnages influents à Constantinople ; déjà commençaient, parmi les mem-
bres du divan, ces rivalités jalouses dont le contre-coup, en se faisant res-
sentir à Alger, ne pouvait manquer d'être fatal au nouveau pouvoir. Pendant
que Hassan profitait des loisirs de la paix pour se livrer à des travaux d'em-
bellissements, il apprit que l'on intriguait au sérail pour le renverser, et
que Rustan-Pacha, le gendre même du sultan , était l'âme de cette intrigue.
Aussitôt il rappelle, de Tlemcen, le kaïd Safer, à qui il donne le gouverne-
ment d'Alger par intérim ; et, dans l'espoir de prévenir une disgrâce, il monte
sur une galère et fait voile pour la capitale de l'empire. Mais il arriva trop
tard ; ses ennemis l'avaient emporté. A peine eut-il aperçu les minarets élevés
de Stamboul, les coupoles resplendissantes de Sainte-Sophie, qu'il reçut
la nouvelle de sa destitution.
Son successeur était Salah-Reis, homme d'une grande valeur, recherchant
les entreprises périlleuses et ne reculant devant aucun danger. Ses expéditions
maritimes l'avaient rendu la terreur du nom chrétien. 11 avait suivi Barberousse
dans ses campagnes, et les Turcs le regardaient comme l'un des plus vaillants
compagnons du capitan-pacha. Au courage le plus bouillant Salah-Reis alliait
la prudence la plus consommée, fruit de l'âge et d'une longue expérience.
Hardi , téméraire dans un coup de main , il était grave, réfléchi quand il s'agis-
sait d'une entreprise importante. En arrivant à Alger, il comprit tout d'abord
qu'il devait marcher sur les traces de son prédécesseur, c'est-à-dire, qu'il
devait faire la guerre au moyen des indigènes, combattre l'ennemi par l'en-
nemi lui-même, et entretenir les relations déjà commencées avec les tribus
qui, par rivalité entre elles, cherchaient un appui parmi les Turcs. Il com-
prit aussi qu'il devait frapper de grands coups, afin de tenir les mécontents
dans le respect et la crainte et d'inspirer une terreur salutaire à ceux qui
seraient lentes de se soulever.
DOMINATION TURQl E. 193
Dans ce but, Salah-Reis entreprit une expédition coude le cheik de Tricarte.
L'entreprise était hardie; car ce cheik habitait sur les confins du Sahara,
à cent lieues d'Alger, distance qui semblait le mettre hors de l'atteinte des
Turcs. Mais son crime était d'un exemple trop dangereux pour qu'on pùl
le lui pardonner. En effet, après avoir recherché leur protection contre
les Arabes, le cheik de Tricarte avait secoué le joug de ses alliés, et s'était
refusé de leur payer tribut. Salah-Reis résolut de le châtier; et, rassemblant
une armée de douze mille hommes , dans laquelle on comptait à peine
trois mille Turcs ou renégats, il quitta Alger. Les vivres et les munitions de
guerre étaient portés à dos de chameaux ; des Berbères traînaient l'artillerie.
Après vingt jours d'une marche pénible, l'expédition atteignit la tribu de
Tricarte. La victoire ne resta pas longtemps indécise : la ville l'ut emportée
d'assaut, et Salah-Reis en fit massacrer les habitants. De Tricarte, le pacha se
porta sur Huerguela, ville qui refusait également de reconnaître son autorité
et de payer le tribut : les habitants s'étaient enfuis à l'approche du vainqueur.
Il ne trouva à Huerguela que quarante marchands nègres, auxquels il imposa
une contribution de deux mille écus d'or. Après avoir laissé une garnison
dans les citadelles de ces deux villes . il reprit la route d'Alger, emmenant
avec lui cinq mille esclaves nègres, et quinze cents chameaux chargés de
butin. L'esprit d'indépendance et de révolte, qui caractérisa toujours les
tribus indigènes, était loin , comme on le voit, d'avoir diminué sous la domi-
nation turque.
Les succès que venait de remporter Salah-Reis étaient dus principalement
aux Arabes; car, sur douze mille hommes qui composaient l'effectif de l'armée
d'opération, on en comptait neuf mille, parmi lesquels figuraient Abd-el-Asis
et sa tribu. Jaloux d'une puissance dont les coups frappaient aussi loin, et se
voyant d'ailleurs plus nombreux que leurs nouveaux alliés, /Vbd-el-Asis et les
siens résolurent de secouer le joug. Tandis que Salah-Reis se félicitait de sa
victoire, et croyait, par un coup aussi audacieux, avoir courbé les plus indé-
pendants sous son autorité, le chef berbère lève l'étendard de la révolte.
C'était un ennemi d'autant plus dangereux que depuis son alliance avec les
Turcs il avait acquis une grande influence sur les tribus. Reaucoup d'entre
elles l'appuyaient en secret, le poussaient à se déclarer, et les Rcrbères de
Kouko eux-mêmes, oubliant leurs vieilles inimitiés, s'étaient rapprochés de
lui , et lui avaient promis leur concours contre l'ennemi commun.
Salah-Reis, sans perdre un instant, sortit d'Alger à la tête d'une armée, et
s'avança jusqu'à une lieue environ de Callah. Mais une neige abondante, qui
couvrait la terre, ne lui permit pas d'agir, et, après quelques combats de peu
d'importance, dans lesquels l'avantage resta aux Rerbères, il fut obligé de
se retirer. Abd-el-Asis profita de la retraite de son ennemi pour réparer la
citadelle de la ville, et pour fortifier les gorges des montagnes qui donnaient
accès sur son territoire. Lorsque Mohamed-Rey, fils de Salah-Reis, s'avança
25
19i DOMINATION TURQUE.*
à la tète d'une nouvelle armée, Abd-el-Asis put lui opposer une vigoureuse
résistance. Aussi, après avoir essuyé des pertes considérables, les Turcs furent
obligés d'abandonner le cbamp de bataille à leur adversaire, qui devint plus
redoutable que jamais.
Le vieux pacha, dont la prudence se trouvait cette fois en défaut, n'avait
confié à son fils le commandement de l'armée destinée à agir contre les révol-
tés, que parce qu'il avait supposé que le cbeik de Callah était un ennemi facile
à vaincre. Quant à lui, s'abandonnant à son activité naturelle, il était sorti du
port d'Alger, à la tète d'une flotte de quarante voiles, pour croiser dans le
détroit de Gibraltar. Il y rencontra une escadre portugaise, et s'en empara.
A bord d'un des navires capturés, se trouvait Muley-Buacon, ex-roi de Fez,
qui s'était adressé à la cour de Portugal pour l'aider à rentrer en possession
de son royaume. Cette capture importante que le hasard venait de faire
tomber dans ses mains lui suggéra l'idée de rendre le royaume de Fez tri-
butaire dupacbalik d'Alger. Pour parvenir à ce but, Salah-Reis promit au roi
déchu de l'aider à rentrer dans ses états, à condition qu'il reconnaîtrait la suze-
raineté de la Porte. Mais, afin que le cheik de Callali , dont il avait différé le
châtiment, ne profitât pas de son absence pour se fortifier auprès des Arabes
et des Berbères, il eut l'art d'attirer sur le territoire de Fez les tribus d'une foi
douteuse, en leur offrant l'appât d'une campagne où tous devaient s'enriebir.
Cestribus accoururent avec joie sous ses ordres; le cbeik de Kouko lui-môme,
l'ennemi juré des Turcs, se détacba de l'alliance récente qu'il avait faite avec
le cheik de Callah , pour se ranger sous les drapeaux du pacha.
L'armée de Salah-Reis prit le cbemin du royaume de Fez. Au moment où
elle quittait Alger, une flotte de vingt-deux voiles sortait du port, et se diri-
geait sur Melilla, pour appuyer les mouvements de l'armée de terre et lui
offrir une retraite en cas de revers. Mais la victoire suivait partout le pacha
lorsqu'il commandait lui-même. Le shérif qui avait dépossédé Muley-Buacon
fut vaincu ; Fez fut livré au pillage et saccagé ; les Juifs, qui avaient eu la pru-
dence de traiter avec les Turcs et de leur payer une forte rançon , furent les
seuls épargnés. Muley-Buacon fut rétabli sur le trône par Salah-Reis, qui,
après avoir reçu de son protégé de fortes sommes et la promesse d'une obéis-
sance passive, reprit la route d'Alger, s'arrètant sur son passage à Mostaga-
nem, à Tenez, à Tlemccn, et prenant partout des mesures pour assurer la
parfaite soumission du pays.
Profitant de son absence, Abd-el-Asis avait obtenu de nouveaux succès.
A son départ, le pacha avait confié à un de ses lieutenants un corps de
deux mille cinq cents Arabes, pris dans les tribus les plus soumises, avec
ordre d'observer tous ses mouvements. Abd-el-Asis avait marebé hardiment à
la rencontre de cette armée, et, après l'avoir taillée en pièces, il avait mis à
mort tous les Turcs qui étaient tombés entre ses mains. Loin d'effrayer le
pacha, ce second revers l'engagea à poursuivre avec plus de vigueur encore le
DOMINATION TURQUE. 1!>5
système politique de diversion dont il avait obtenu de si heureux résultats pour
le royaume de Fez. Ses regards se tournèrent du côté de Bougie'. Les Espagnols,
qui l'occupaient , retranchés derrière ses murailles, se; croyaient en sûreté, et
bravaient impunément les Turcs, en Fomentant contre eux des discordes parmi
les tribus africaines, et en leur créant sans cesse de nouveaux ennemis. Le
pacha comprit que la domination des Turcs en Afrique ne pourrait s'affermir
que lorsque Bougie serait enlevée aux Espagnols ; aussi résolut-il de les en
déloger.
L'entreprise était difficile, et les moyens d'exécution dont il pouvait dis-
poser étaient bornés. Toutefois, il parvint à surmonter ces obstacles, en ral-
liant à sa cause toutes les tribus de l'Algérie, même celles qu'il n'avait pu
soumettre jusqu'alors. En effet , la nouvelle d'une guerre contre les chré-
tiens fut à peine répandue, que toutes les tribus se hâtèrent de fournir des
cavaliers et des fantassins à son armée. Une guerre contre les Espagnols était
une guerre sainte; personne ne voulut y manquer. Il réunit ainsi, en peu de
jours, une armée de trente mille hommes avec laquelle il marcha aussitôt sur
Bougie, tandis que deux galères algériennes et une caravelle française trans-
portaient par mer douze canons de gros calibre et deux pierriers; car le reste
de la flotte algérienne, réuni à celle de Dragut, agissait en ce moment, de
concert avec la flotte française, contre l'île de Corse. Cette coopération des
deux flottes nous oblige à quitter pour un moment le siège de Bougie, et à
nous occuper des événements extérieurs qui se passaient en Europe, et de la
part qu'y prenait l'Algérie.
Sept ans s'étaient écoulés depuis la mort de Barberousse. A la suite de cet
événement, Charles-Quint avait signé une trêve avec le sultan. Mais, malgré
cette suspension d'armes, les navires espagnols étaient constamment pillés
dans la Méditerranée, et leurs équipages réduits en captivité. L'auteur de ces
déprédations était Dragut, digne émule du fameux capitan -pacha. Après la
mort de Barberousse, Dragut s'était montré dans le golfe de Naples, s'empa-
rant, dans le port de Pouzzoles, d'une galère de Malte, surprenant, au milieu
de la nuit, la ville de Castellmare , et mettant tout à feu et à sang sur les côtes
de la Calabre. Échappant ensuite aux croisières de Doria, Dragut s'établissait
dans l'île de Gelves, pour y passer la mauvaise saison, et y préparer en même
temps la conquête de Méhédia.
Cette ville, qu'on croit être l'ancienne et splendide Adrumette, est bAtie
sur un roc bas et plat qui s'avance dans la mer en forme d'isthme. Elle était
alors entourée d'une bonne muraille, et la langue de terre qui la rattachait
au continent était fortifiée avec un soin particulier. Ruinée par l'invasion des
Arabes, le kalife de Kairouan, Mahady, l'avait plus tard reconstruite, et lui
avait donné son nom. A l'époque de la décadence de l'empire des kalifes, des
1 Cette ville est située à '»5 lieues d'Alger, à 30 de Constantin^ , et à 55 de Boue.
196 DOMINATION TURQUE.
corsaires de la Sicile s'en étaient emparés. Puis, elle était retombée au pou-
voir des Turcs, qui en avaient fait une dépendance de Tunis. Les habitants de
Méhédia, comme tous les Maures, étaient légers, inconstants et portés à la
révolte. Lors de la prise de Tunis, par Cliarles-Quint, ils s'étaient constitués
en république; et, depuis cette époque, jaloux de leur liberté, ils ne souf-
fraient qu'avec peine les étrangers dans leur port, et souvent môme ils en
avaient refusé l'entrée aux vaisseaux de la marine turque.
Dragut résolut de faire rentrer cette place sous la domination du sultan ,
et afin aussi d'assurer à ses vaisseaux un port de refuge qui leur manquait
dans ces parages. Dans ce dessein, il eut recours à la ruse. Depuis que Mé-
hédia s'était constituée en république , cette ville était déchirée par des
factions intestines. Dragut gagna, à prix d'or, un des principaux magistrats
de Méhédia, nommé Ibrahim-Brambarac, qui lui livra la ville; il y fit recon-
naître aussitôt sa souveraineté et en confia le commandement à son neveu,
Hez-Reis, à qui il laissa quatre cents Turcs, puis il reprit la mer, emmenant
avec lui, comme otages, quelques-uns des plus riches habitants. Mais, avant
de partir, il ordonna de faire mourir Brambarac, se défiant, avec raison, de la
fidélité de celui qui avait trahi sa patrie.
Cet événement répandit l'effroi sur les côtes de l'Italie et de la Sicile.
Charles-Quint ordonna aussitôt à Doria de se mettre en mer pour reprendre
Méhédia. L'amiral génois réunit une flotte de cinquante voiles, à laquelle se
rallièrent les galères du grand-duc de Toscane et celles du pape. A Naples,
Doria prit à bord de ses vaisseaux huit cents Espagnols, à la tête desquels
marchait don Garcia de Tolède, fils du vice-roi. A Palerme, don Juan de
Véga, vice-roi de Sicile, fournit cinq autres galères, commandées par Alvarez,
son fils; et l'ordre de Malte, sur l'invitation de l'empereur, équipa quatre
navires, montés par cent quarante chevaliers et un bataillon de quatre cents
hommes. La flotte ainsi composée alla mouiller à l'île de Fabiana, où elle
trouva Pérez de Vargas, gouverneur de la Goulette, qui était venu se rallier
à elle avec quelques navires, et appareilla pour Méhédia.
Mais rien n'égalait l'activité de Dragut. Tandis que Doria rassemblait sa
flotte, il introduisait dans Méhédia trois vaisseaux chargés de vivres et de mu-
nitions de guerre, faisait arrêter tous les habitants mal disposés, et, lui-
même courant les mers, il cherchait à intercepter les convois, à enlever les
bâtiments isolés, ou à ravager les côtes; puis tout à coup, quittant l'île de
Gelves, à la tête de sept fustes et de quatre brigantins, il débarqua, pendant
la nuit, près de Méhédia, avec douze cents soldats turcs ou maures, et environ
deux mille Africains. Il attaqua les impériaux le matin dans un bois où l'en-
nemi venait habituellement couper des fascines pour les tranchées; cette ren-
contre fut sanglante et acharnée de part et d'autre. Pérez de Vargas, gou-
verneur de la Goulette, s'étant élancé au milieu des rangs ennemis pour
sauver un jeune officier que menaçait le yatagan des Turcs , tomba, la
DOMINATION TURQUE. 107
poitrine traversée d'une balle. La lutte n'en devint que plus meurtrière ; car
la richesse des lialùis de Pérez de Vargas et l'éclat de ses armes augmentaient
l'acharnement îles ennemis, qui voulaient s'emparer de son cadavre. Toutefois,
une décharge bien dirigée leur lit lâcher prise, et les obligea à battre en
retraite. La victoire resta aux impériaux. Cette journée avait coûté aux Turcs
cinq cents hommes mis hors de combat ; les chrétiens n'avaient eu de leur
côté que soixante-dix morts et quatre-vingt-dix blessés. Mébédia lut prise
d'assaut deux mois après.
La complète de celte ville irrita vivement Soliman, qui lit aussitôt partir
du port de Constantinople cent douze galères et de trois galions. Sinam-
Pacba, qui les commandait , avait Dragut sous ses ordres. La flotte parut en
vue de la Sicile, et débarqua des troupes dans l'île de Malte. Mais elles furent
forcées de se rembarquer, par suite de la résistance héroïque que leur oppo-
sèrent les chevaliers de l'Ordre. La flotte ottomane, se portant alors sur l'île
de (îozo, en attaqua le fort, et obligea le gouverneur à capituler. Tripoli, l'une
des villes les plus importantes du littoral africain, ne tarda pas à subir le
même sort.
Ces succès, quoique peu décisifs, exaltèrent néanmoins l'ambition de l'im-
pétueux Soliman: il conçut, dit-on, alors le projet de conquérir l'Europe.
C'est à la poursuite de cette idée gigantesque que quelques bistoriens attri-
buent l'alliance intime qui se forma alors entre la France et la Turquie.
Une pareille alliance présentait un spectacle bien nouveau et bien extraor-
dinaire : d'une part, la Turquie, l'ennemie naturelle des états chrétiens, im-
posait silence à sa haine et à son mépris pour les infidèles, et liait ses inté-
rêts à ceux de la monarchie française ; de l'autre , la France, la nation très-
chrétienne, faisait cause commune avec l'islamisme, et favorisait ses projets
de conquête. Mais la France avait en ce moment besoin d'un appui ; car elle
continuait ses luttes avec l'Empire, luttes sanglantes, qui divisaient tous les
autres états de l'Europe. La situation politique de la France étant restée la
même après la mort de François Ier, Henri II , son successeur, vit dans l'al-
liance de Soliman, qui pesait d'un poids immense dans la balance de l'Europe,
une arme puissante contre la maison d'Autriche, et suivit les errements de la
politique de son prédécesseur.
Henri II donna donc l'ordre à Polin , baron de La Garde, de rallier la flotte
ottomane avec vingt-six galères françaises. Ce prince méditait, dès cette
époque, le projet de conquérir l'île de Corse, qui, jetée dans la Méditerranée
entre Marseille et les côtes d'Italie, interceptait le chemin de la Toscane et de
Naples, et commandait le golfe de Gènes, dont il n'avait pas perdu l'espoir
de s'emparer. Dragut, à la tête de la flotte turque, attaqua Bonifacio, pen-
dant que le baron de La Garde se présentait devant Bastia. Cette dernière ville
se rendit presque sans résistance; mais Dragut, après avoir perdu six cents
hommes devant Bonifacio, fut obligé de recourir à la ruse. Un officier, que le
198 DOMINATION TURQUE.
baron de La Garde avait placé près de l'amiral ottoman, ayant demandé une
entrevue avec quelques-uns des habitants, leur représenta tous les dangers
auxquels leur ville était exposée, si elle persistait à se défendre. Cet officier
ajoutait que, pour sauver leur fortune et leur vie, il ne restait aux habitants
qu'à se mettre sous la protection de la France. Ces paroles produisirent l'effet
qu'on en attendait; et Bonifacio ouvrit ses portes. Mais, comme cette soumis-
sion volontaire privait les Turcs d'un immense butin, la ville n'en fut pas moins
saccagée, et une partie de la garnison et des habitants massacrés, au mépris
de la capitulation. Cette indigne violation du droit des gens ayant fait écla-
ter des divisions entre les Turcs et les Français, Dragut se sépara de ses
alliés, et son départ compromit le succès de l'expédition. A quelques mois
de là, Doria reprit l'offensive, et rentra dans Baslia. Henri H envoya aus-
sitôt un ambassadeur à Constantinople, pour se plaindre au sultan et réclamer
l'exécution du traité.
Fidèle à sa parole , Soliman ordonna que les forces navales de l'empire
fussent mises de nouveau à la disposition du monarque français, pour agir
contre l'île de Corse. Sa flotte se composait de cent galères, indépendam-
ment de vingt navires de toutes grandeurs que devait fournir le pacha d'Al-
ger. Ordre fut donné à Salah-Rcis de tenir prêts ses navires, qui rallièrent
les galères de Constantinople devant Piombino. De là, la flotte ottomane
rejoignit le baron de La Garde, qui s'était dirigé sur la Corse avec vingt huit
galères et tout le matériel nécessaire à un siège. Les navires turcs, que com-
mandait Dragut, et les navires algériens eux-mêmes, avaient à bord des équi-
pages composés d'hommes déterminés ; mais une guerre de la nature de celle
qu'on allait entreprendre, de concert avec les Français, no pouvait plaire
à Dragut ni à ses gens, par la raison qu'elle ne rapportait aucun butin. Aussi ,
devant Bastia, Dragut refusa-t-il des troupes pour l'attaque, ce qui obligea le
baron de La Garde à renoncer au siège de cette ville. A Calvi , place dont les
Français voulaient s'emparer, les Turcs combattirent également avec répu-
gnance et se retirèrent en poussant de grandes clameurs, signe ordinaire de
leur mécontentement.
Telle était la nature des événements qui avaient amené la coopération des
forces maritimes d'Alger avec la flotte française. Bien que cette coopération
n'eût été, pour ainsi dire, que négative, parce que les Turcs n'avaient qu'un
intérêt secondaire dans l'expédition, toutefois on peut voir, par ce seul fait,
de quelle importance était alors la possession de ce port. Aucun événement
ne s'accomplissait dans le bassin de la Méditerranée sans que la marine algé-
rienne y prît part.
Mais si , dans l'expédition contre la Corse , les flottes turque et algérienne
agirent mollement, en revanche, Salah-Beis, devant Bougie (juin 1555),
montrait une vigueur et une activité qui allaient rendre aux armes ottomanes
leur ancien prestige, et porter un coup fatal aux Espagnols. Bougie fut
DOMINATION II lion:. 199
attaquée par terre cl par mer. Une batterie, établie sur le penchant de la
montagne, mina bientôt le fort Impérial; celui de la Mer, situé à ['entrée
du port, fut également démantelé; el la garnison, n'ayant plus de retraite
que le Grand- Fort , demanda à capituler. La garnison et les habitants eurent
la vie sauve ; mais, à l'exception du gouverneur et de vingt autres personnes
auxquelles il fut permis de quitter la ville, tous les chrétiens, au nombre de
six cents, hommes, femmes et enfants, restèrent prisonniers, c'est-à-dire
esclaves, entre les mains du vainqueur. Le gouverneur espagnol partit sur
Une caravelle française; mais, au moment OÙ il mettait le pied en Espagne,
Charles-Quint le lit arrêter, et le condamna à perdre la vie sur la place
publique de Valladolid.
Malgré quelques brillants faits d'armes, les Espagnols voyaient chaque jour
s'amoindrir le territoire qu'ils possédaient sur le littoral africain. Il ne leur
restait plus, en effet, sur cette longue côte, que les deux points extrêmes
d'Oran et de Tunis. Les Turcs, au contraire, ne cessaient de faire des progrès,
depuis qu'ils avaient mis le pied dans ce pays. Encouragé par la prise de
Bougie, Salah-Reis conçut le projet d'enlever aux Espagnols la ville d'Oran
elle-même. Le pacha sollicita, pour cette entreprise importante, le secours de
la Porte, qui lui promit six mille Turcs et quarante galères. Mais, avant l'arri-
vée de ces forces, la mort surprit le valeureux pacha. Il fut atteint de la peste,
et succomba en moins de vingt-quatre heures (1556). Salah-Reis était âgé
de soixante-dix ans. Son corps fut déposé près de la porte Bab-el-Oued.
Un Maure et un esclave chrétien furent chargés d'entretenir le feu d'une
lampe sur son tombeau, et de l'orner de Heurs, selon la coutume des riches
musulmans.
Cette mort imprévue n'arrêta point les préparatifs de l'expédition contre
Oran. La Porte n'avait pas encore nommé le successeur de Salah Ileis, et déjà
Hassan-Kaïd, renégat corse, que l'armée avait nommé gouverneur par inté-
rim, marchait sur cette ville avec un corps composé de trois mille Turcs
et d'un grand nombre d'Arabes et de Berbères. Hassan-Kaïd commença par
l'investir; et bientôt la Tour des Saints, édifice construit hors de la ville
pour défendre les sources des fontaines, tomba en son pouvoir. Mais, ayant
appris que le successeur de Salah-Reis était parti de Constantinople pour
prendre possession du gouvernement d'Alger, Hassan-Kaïd, qui était aimé
de l'armée et des janissaires, résolut de garder le pouvoir, au mépris des
volontés de la Porte. Les alcades de Bougie et de Boue reçurent l'ordre de
repousser à coups de canon le nouveau pacha, nommé Tékéli, s'il ne se reti-
rait sur leur sommation. Les alcades obéirent, et Tékéli ne put aborder ni à
Boue ni à Bougie. Il continua sa route, et, arrivé au cap Matifoux, il tira un
coup de canon, suivant l'usage des navires envoyés par le sultan; mais la
batterie du cap ne lui rendit pas le salut.
Ainsi l'autorité du divan venait d'être une seconde fois méconnue pnr
■100 DOMINATION TURQUE;
les janissaires. Cependant une réaction ne tarda pas à s'opérer; ses auteurs
étaient les hommes de la marine qui montaient les galères pour aller en course.
Vivant depuis longtemps en mauvaise intelligence avec la milice turque,
ils ne voyaient aucun avantage à conserver Hassan-Kaïd au gouvernement
d'Alger, et craignaient, en le soutenant, de s'attirer la colère du sultan. Ils
résolurent donc de prendre le parti de Tékéli, et, profitant d'une nuit sombre,
ils l'introduisirent dans la ville. Une garde de deux mille arquebusiers reçut le
nouveau pacha, qui, s'avançant aussitôt vers le palais, s'empara d'Hassan-
Kaïd et le fit jeter en prison. Un supplice atroce lui était réservé, ainsi qu'à
l'alcade de Bougie, qui, moins heureux que son collègue de Bone, n'avait pu
parvenir à s'échapper. Hassan fut jeté sur des crochets de fer, auxquels il
demeura suspendu pendant trois jours, attendant la mort au milieu des plus
horribles souffrances. L'alcade fut coiffé avec un casque de fer rougi au feu,
et ensuite empalé.
Nous allons voir maintenant se développer cette lutte constante entre les
janissaires et les représentants de la Porte, qui caractérise cette période de
l'histoire d'Alger. Pour mieux en faire comprendre l'esprit, il convient de jeter
un coup d'oeil rétrospectif sur la nature et l'origine des janissaires, de cette
milice turbulente qui ne fut abolie que sous le règne du sultan Mahmoud. Le
janissariat fut institué par Orcan en 1347. Les soldats qui le composaient
furent d'abord des esclaves chrétiens que le sultan enlevait dans ses différentes
expéditions ; mais, par la suite, on y admit des Turcs. Le derviche Haji-Bektas,
qui vivait sous le règne d'Amurat 1er, donna à ce corps le nom de yengis-
chehri (janissaire ou nouveau soldat) , puis il le combla de souhaits heureux.
« Que leur allure soit vive et fière ! que leurs mains soient victorieuses, leur
« épée tranchante, leurs lances toujours prêtes à frapper leurs ennemis ! En
«■ quelque lieu qu'ils aillent, puissent-ils retourner avec un visage de santé ! »
Les janissaires, choisis parmi les plus jeunes et les plus beaux esclaves, rece-
vaient dans les jardins du grand-seigneur une éducation toute militaire.
Leurs armes étaient le mousquet et l'épée; mais, à Constantinople, dont la
police leur était confiée, ils portaient de longues cannes. Leur solde était
supérieure à celle des autres troupes. Us avaient un aga, ou général, qui était
un des cinq grands-officiers de l'empire, et ne reconnaissaient d'autres juges,
dans quelque cas que ce fût, que leurs officiers.
A Alger, les janissaires avaient la même organisation et jouissaient des
mêmes privilèges : aussi la régence fut-elle souvent le théâtre de ces péri-
péties sanglantes, si communes dans les annales de la Turquie. La mort
d'Hassan-Kaïd en fut cette fois le prétexte. Irrités des cruautés commises
sur lui, les janissaires résolurent de le venger, et s'abouchèrent, à cet
effet, avec un renégat calabrais, nommé Joussuf, alcade deTlemcen, qui
devint l'âme du complot. La peste régnait alors à Alger, et Tékéli s'était
retiré dans une maison de campagne, sur les bords de la mer, pour échapper
DOMINATION TURQUE. -201
à la contagion. Instruit de cotte circonstance, Joussuf quitta secrètement
Tlemcen, à la tète <le ses soldats, et se dirigea vers la maison habitée par le
pacha. Celui-ci n'eut que le temps de monter à cheval pour retourner à
Alger, dont il trouva les portes fermées. Les janissaires étaient en pleine
révolte. Ayant cherché un refuge dans un marabout, il y fut poursuivi par
Joussuf, qui, malgré la sainteté du lieu, le perça d'un coup de lance en lui
reprochant les cruautés qu'il avait exercées sur le malheureux Hassan-Kaïd.
Aussitôt après, Joussuf fut proclamé gouverneur par intérim ; mais il mou-
rut de la peste au bout de quelques jours, et les janissaires lui donnèrent
pour successeur un de leurs chefs nommé Jaga (janvier 1557).
Six mois plus tard, Constantinople envoya, pour la seconde fois, Hassan -
Pacha, fils de Khaïr-ed-Din, prendre le commandement de l'odjack d'Alger.
Hassan fut reçu sans résistance, et parut disposé à oublier l'outrage que l'au-
torité de la Porte venait de subir; mais cette indulgence n'était qu'apparente.
Toutefois, comme il eût été imprudent d'attaquer de front un corps aussi
redoutable que celui des janissaires, il résolut de miner peu à peu son influence
et de l'affaiblir, afin de s'en rendre maître plus sûrement. A cet effet, il se
rapprocha des chefs berbères et arabes, que, jusque là, les Turcs avaient
traités avec hauteur et dédain ; il s'appliqua à les favoriser, de préférence aux
janissaires; lui-même épousa la fille du cheik de Kouko, qui pendant quelque
temps avait été l'ennemi le plus acharné des Turcs; enfin, il permit aux
Arabes et aux Berbères, contrairement aux mesures adoptées par ses prédé-
cesseurs, de se fournir à Alger de toutes les armes offensives et défensives
dont ils auraient besoin.
Cependant, au milieu de ces dissensions intestines, les représentants de la
Porte ne perdaient pas de vue leurs ennemis naturels , les chrétiens. L'admi-
nistration de Hassan-Pacha ne fut pas stérile à cet égard. Dès les premiers
mois de son arrivée à Alger, il s'était empressé de voler au secours de Tlemcen,
menacée par le roi de Fez , et avait été assez heureux pour en faire lever le
siège. De là il s'était porté sur Mostaganem, dont le comte d'Alcandette avait
voulu s'emparer. En effet, au commencement du mois d'août 1558, le comte
sortit d'Oran à la tête d'une armée de six à sept mille hommes pour sur-
prendre cette place : mais les Turcs étaient prévenus de ses mouvements,
et quand il se présenta devant Mostaganem, il la trouva occupée par une forte
garnison. Une lutte sanglante s'engagea; les Espagnols furent mis en dé-
route. Le comte d'Alcandette chercha vainement à rallier son armée ; mais
ses prières et ses menaces ne purent arrêter les fuyards. Renversé, foulé
aux pieds de son cheval, il reçut de ses soldats une mort qu'il cherchait vai-
nement dans les rangs ennemis. Dans cette circonstance, Hassan- Pacha se
montra généreux. Il rendit le corps du comte à son fils don Martin , qui lui-
même était tombé au pouvoir des Turcs. Le pacha, après avoir ravitaillé Mos-
taganem, s'empara de Mazagran, et rentra couvert de gloire à Alger.
26
■202 DOMINATION TURQUE.
Après sa victoire de Mostaganem , Hassan-Pacha s'attacha à ruiner Abd-el-
Azis, ce cheik redoutable de Callah, que Salah- Réis n'avait pu dompter, et qui
ne cessait de harceler les Turcs. Son audace était extrême : il levait des contri-
butions sur des contrées qui leur étaient soumises; et, dans plusieurs ren-
contres, il avait remporté sur eux des avantages signalés. Hassan-Pacha réso-
lut de venger tous ces affronts. 11 forma une armée dans laquelle il fit entrer
tous les chrétiens qui étaient dans les bagnes, et qui consentirent à embrasser
l'islamisme ; puis il envahit le pays des Rerbères de Callah. La fortune des
armes abandonna cette fois Abd-el-Azis , qui fut tué en combattant , et les
Berbères s'enfuirent dans leurs montagnes , où ils élurent pour cheik son
frère ; mais ceiui-ci se hâta de déposer les armes et d'entrer en accommode-
ment avec le pacha.
Arers cette époque , une nouvelle révolte éclata parmi les janissaires. Cette
milice indisciplinée avait vu avec une secrète irritation la permission accordée
par Hassan-Pacha aux Arabes et aux Berbères, de se fournir d'armes défen-
sives et offensives à Alger, et attendait l'occasion de s'en venger. Leur aga
réunit secrètement les chefs de la milice, qui décidèrent qu'il serait défendu,
sous peine de mort, aux Berbères et aux Arabes, d'acheter des armes à Alger.
Hassan-Pacha lui-même, chargé de fers, fut jeté à bord d'un navire et ren-
voyé à Constantinopie. Les janissaires élurent ensuite pour gouverneurs, Has-
san , leur aga, et Coussa-Mohamed.
La déposition de Hassan-Pacha était certes un acte de révolte trop grave
pour pouvoir être toléré par un homme d'un caractère aussi absolu que l'était
Soliman. Mais une grande distance sépare Constantinopie d'Alger, circon-
stance qui rendait toute entreprise contre la régence coûteuse et difficile.
D'un autre côté les galères algériennes avaient rendu de grands services à la
Porte, et pouvaient lui en rendre encore dans ses différends avec les états
de la chrétienté. Toutes ces considérations engagèrent le divan à procé-
der avec mesure. On se contenta d'envoyer Hamet-Pacha, avec ordre de se
saisir des deux kalifats que les janissaires avaient nommés gouverneurs par
intérim. Hamet s'attendait à la résistance, mais il n'en éprouva aucune. Il
revint, amenant avec lui les deux prisonniers, qui eurent la tête tranchée à la
porte du sérail. Afin d'en imposer davantage aux janissaires, Soliman nomma
pour la troisième fois le fils de Khair-ed-Din au pachalik d'Alger.
Hassan-Pacha revint donc, et trouva le gouvernement occupé par un kalifat
intérimaire, mais qui se démit aussitôt de ses fonctions. Voyant que les janis-
saires , malgré leur apparente soumission , étaient toujours prêts à se soule-
ver, il comprit la nécessité de remettre l'exécution de ses projets de vengeance
à un autre temps. En attendant, pour donner un aliment à leur activité, et
peut-être aussi pour se débarrasser des plus turbulents, il résolut d'achever
l'œuvre commencée par ses prédécesseurs, et d'expulser les Espagnols de la
ville d'Oran. Les préparatifs de cette expédition, bien que faits sur une grande
DOMINATION TURQUE, 203
échelle, furent enveloppés d'un profond mystère. Alger n'avait jamais vu
d'armement aussi considérable. Hassan parvint aussi à faire taire pour un
moment les rivalités qui séparaient le cheik (le Kouko et celui de Callah, et
chacun d'eux fournit à l'expédition six mille combattants.
Hassan-Pacha quitta Alger le 15 avril 1503, et prit la route d'Oran. Le trajet
est de quatre-vingts lieues environ. L'armée traversa la plaine de la Mitidja ,
quelques petites chaînes de montagnes , et ensuite de vastes plaines qui
s'étendent jusqu'à l'empire de Maroc. On ne rencontre sur la roule aucune
ville , mais on y trouve les ruines de quelques cités romaines. Après avoir
passé plusieurs fleuves, et entre autres le Ghélif, et s'être recrutée d'une
foule de tribus nomades qui, par haine contre les chrétiens, s'associèrent avec
empressement à cette expédition, l'armée arriva sous les murs d'Oran. Pendant
ce temps, une flotte composée de trente-deux galères et de trois caravelles
françaises, chargées d'artillerie, de munitions et d'approvisionnements de
guerre, appareillait d'Alger et faisait voile pour Arzevv, où elle devait rece-
voir les ordres du pacha.
Hassan établit son camp à une petite distance de la Tour des Saints , dont il
s'empara sans difficulté. Puis , voulant se rendre maître de Mers-el-Kébir ,
afin d'avoir une rade sûre pour ses vaisseaux, il porta une partie de son armée
devant le fort Saint-Michel, qui s'élevait sur une colline et protégeait la place.
Ce fort était défendu par une garnison qui soutint l'assaut des Turcs avec une
valeur extraordinaire. Toutefois, le courage des assiégés dut céder au nombre
des assaillants , et le fort fut évacué. Maître de ce fort, Hassan-Pacha se rap-
procha de Mers-el-Kébir et en ruina promptement les murailles. Cette ville
n'avait qu'une garnison de quatre cents hommes, commandée par don Martin
de Cordoue. Sommé de se rendre par Hassan qui lui représentait l'inutilité
d'une plus longue résistance, il se contenta de répondre : « Je m'étonne que ,
« la brèche étant si facile , le pacha hésite à donner l'assaut. » L'attaque fut
donc résolue pour le lendemain. Douze mille Arabes et Berbères furent mis
en tête pour essuyer le premier feu de l'ennemi , tandis que les janissaires
appuieraient leur mouvement. Le choc fut terrible : assiégés et assiégeants
firent des prodiges de valeur, et bientôt les fossés de la place furent jonchés de
cadavres. Cependant l'avantage resta aux Espagnols : un violent orage s'étant
déclaré, les Algériens se hâtèrent de regagner leurs navires, après avoir perdu
leurs plus braves soldats.
Sur ces entrefaites , Hassan-Pacha apprit qu'une flotte espagnole composée
de trente-cinq galères, et commandée par François de Mendoza, s'approchait
à toutes voiles. Battus par la tempête, les navires algériens étaient pour la
plupart désemparés, et se trouvaient hors d'état de repousser l'ennemi. Loin de
décourager Hassan , ces deux circonstances ne firent que l'engager à hâter le
moment d'un nouvel assaut. Mais les Espagnols , instruits du secours qui leur
arrivait, redoublèrent d'ardeur et d'opiniâtreté dans la défense. Hassan,
204 DOMINATION TURQUE.
furieux de l'inutilité de ses efforts , s'avança jusqu'au pied des murailles ,
et s'écria en jetant son turban dans le fossé : « Quelle honte pour les musul-
« mans d'être repoussés par le petit nombre d'hommes que renferme cette
« bicoque. » Puis, s'élançant sur la brèche : « Je mourrai, dit-il à ses soldats,
« je mourrai pour votre éternel déshonneur. » Les Turcs , à la voix de leur
chef, reprenaient leur audace, lorsqu'un coup de canon annonça l'arrivée de
la flotte espagnole. Les galères algériennes, qui étaient au cap Fulcon, se
hâtèrent aussitôt de prendre le large, laissant derrière elles cinq galiotes désem
parées et les trois caravelles françaises qui tombèrent au pouvoir de l'ennemi.
De son côté , Hassan-Pacha , perdant entièrement courage , leva le siège de
Mers-el-Kébir, et reprit la route de Mostaganem avec les débris de son
armée. C'est ainsi que se termina la seconde entreprise des Algériens contre
Oran.
Si le gouvernement militaire établi à Alger éprouvait quelquefois des
échecs sur terre, soit de la part des Espagnols , soit de la part des Arabes , en
revanche , sa puissance maritime s'augmentait chaque jour. La régence cou-
vrait de ses navires les bassins de la Méditerranée ; ce n'était pas seulement
l'odjack , mais les particuliers eux-mêmes qui armaient en course. Toute la
population d'Alger ne vivait que de piraterie. Les navires étaient ordinaire-
ment bien équipés , fournis d'armes et de poudre en abondance ; le person-
nel se composait de Turcs ou d'autres soldats que commandait un boulouch-
bachi. Le raïs (capitaine), après avoir obtenu du divan la permission de quitter
le port , visitait quelques-uns des marabouts les plus réputés pour leur sain-
teté. Il les consultait sur son voyage , et se recommandait à leurs prières.
Après l'accomplissement de ces actes religieux , le navire mettait à la
voile, ayant en poupe un riche étendard, et se dirigeait vers les parages où
il espérait trouver un riche et facile butin. Les pirates algériens unissaient le
courage à la prudence ; ils n'attaquaient les navires qu'après avoir examiné
attentivement leur force et leur grandeur, et ils faisaient force de rames et de
voiles pour s'éloigner à la moindre apparence de danger. Puis, quand ils avaient
opéré des prises importantes , ils rentraient dans le port où l'on procédait au
partage du butin , selon le rang et le droit de chacun. Douze pour cent sur la
valeur totale était attribué au pacha ; un pour cent était réservé pour l'en-
tretien du môle; un pour cent pour les marabouts qui servaient dans les mos
quées. Après ce prélèvement , on partageait par moitiés : l'une était répartir
entre le rais et les armateurs, suivant les proportions convenues; l'autre
formait la part des janissaires , des officiers et des soldats qui montaient le
vaisseau capteur.
La marine algérienne coopérait à toutes les expéditions maritimes dans
lesquelles la Porte se trouvait engagée. Nous avons déjà vu les flottes combinées
d'Alger et de Constantinople agissant de concert avec la flotte française devant
l'île de Corse. Voici une autre circonstance dans laquelle elles apparaissenl
DOMINATION TUKQ.UE. 205
aussi conjointement. Après la prise; de Tripoli, Dragut avait obtenu le comman-
dement de cette ville, à titre de pacha. Quelque temps après, les habitants
de Kairouan et de l'île de Gelves se révoltèrent contre lui, et demandèrent
des secours au vice-roi de Naples et à Jean-André Doria, neveu du célèbre
amiral génois. Ceux-ci se hâtèrent de réunir une Hotte nombreuse et de faire
une démonstration en faveur des révoltés. Cette Hotte se présente devant
l'île, et s'en empare. Mais une Hotte turque et algérienne, commandée par
Piali-Pacha, tombe à l'improvisle sur la Hotte chrétienne, capture la plu-
part de ses navires, et disperse le reste. La garnison chrétienne , qui avait
été laissée à Gelves, fut aussitôt assaillie par Piali et par Dragut qui venait
d'amener un renfort de onze galères et de plusieurs escadrons de cavalerie.
Alvare de Sande, qui commandait la place, fut sommé de la rendre, mais inuti-
lement. Les Turcs débarquèrent aussitôt leur artillerie, dirigèrent le feu de
vingt-quatre pièces de canon sur le fort, et ouvrirent une large brèche. Alvare
de Sande, qui ne pouvait leur opposer que douze pièces d'un moindre calibre,
rassemble ses soldats, choisit les plus intrépides, et, à leur tète, il se jette
pendant la nuit dans le camp des infidèles, pour les forcer à lever le siège.
Une lutte terrible s'engage dans l'obscurité; les Turcs, accourant en foule,
entourent les Espagnols et les forcent à la retraite. Alvare de Sande, cou-
vert de blessures, épuisé de fatigue, tomba en leur pouvoir. Frappé de
tant de courage, Piali-Pacha accueillit l'Espagnol avec distinction, et lui lit
les propositions les plus brillantes pour l'engager au service du sultan, mais
cet intrépide officer rejeta ces ofl'res, et fut conduit à Constantinople.
C'est ainsi que les Turcs s'assuraient la possession des points les plus impor-
tants du littoral de l'Afrique , et qu'ils tenaient en échec les puissances chré-
tiennes. Après la défaite des Espagnols à l'île de Gelves , l'attention de
Soliman se porta sur Malte. L'occupation de cette île était importante pour lui ;
car, par sa situation , elle offrait à ses navires un refuge assuré contre la tem-
pête et les croiseurs ennemis. Malte était alors au pouvoir de ces cheva-
liers qui en ont retenu leur nom, et qui s'étaient toujours montrés les adver-
saires les plus acharnés et les plus redoutables du croissant. C'était de Malte
que partaient ces galères, fines voilières, qui s'attachaient aux flancs des
convois turcs , harcelaient leurs navires de commerce , visitaient les côtes de
l'empire, et venaient s'y recruter d'esclaves pour leurs chiourmes. Partout,
depuis le détroit de Gibraltar jusqu'à l'entrée des Dardanelles , on les rencon-
trait, et partout les marins qui les montaient , faisaient preuve de courage et
d'audace. C'étaient aussi les chevaliers de Malte qui, parla fréquence de leurs
relations avec les différentes langues de l'Europe, appelaient l'attention de ces
puissances sur les affaires des états barbaresques, et les excitaient à des entre-
prises hardies contre la Porte. Le plus pressant intérêt de cette puissance était
de chasser de l'île de Malte les chevaliers, comme elle les avait déjà chassés
de l'île de Rhodes. Soliman résolut donc une expédition contre eux. Il réunit
200 DOMINATION TURQUE.
une flotte de cent cinquante-neuf galères et une armée de trente mille soldais.
Piali fut nommé cnpitan-pacha, et Mustapha , l'un des meilleurs généraux du
sultan, eut le commandement de l'armée. En même temps, le pacha d'Alger,
Hassan , rassemblait deux mille cinq cents vieux soldats qui s'appelaient
fièrement eux-mêmes les braves d'Alger, et se dirigeait avec vingt-huit voiles
sur Malte, où se trouvait déjà la flotte ottomane ( 18 mai 1565 ).
Le siège de Malte est l'un des plus fameux dont l'histoire fasse mention.
Jean de la Valette , alors grand-maître de l'ordre , avait tout disposé pour une
résistance vigoureuse. Sept cents chevaliers et douze mille soldats composaient
toutes ses forces ; mais, comptant plus sur la valeur que sur le nombre,
il se flattait de contraindre bientôt les Turcs à se rembarquer. Il distribua
ses troupes dans les différents postes , et se logea lui-même dans le Grand-
Bourg, l'un des plus importants et des moins fortifiés. Les Turcs résolurent
d'attaquer d'abord le fort Saint-Elme; persuadés que la prise de ce fort entraî-
nerait celle de toutes les autres places '. Ils dressèrent aussitôt leurs batteries,
et firent un feu si terrible, qu'aucun des assiégés n'osait se montrer à décou-
vert. Sur ces entrefaites, Dragut, pacha de Tripoli, arriva à Malte, avec des
renforts pour l'armée ottomane. Dragut désapprouva l'attaque du château
Saint-Elme ; mais en déclarant toutefois que l'honneur du sultan exigeait
qu'on poursuivît ce qui était commencé. Il alla reconnaître lui-même les
ouvrages, et le 24 mai 1565, jour de l'Ascension, il fit dresser deux nouvelles
batteries, qui eurent bientôt foudroyé, tout démoli devant elles.
Encouragés par ce succès, les assiégeants se précipitèrent en foule vers la
brèche, plantèrent leurs échelles contre la muraille, et, bien qu'elles se trou-
vassent trop courtes, ils tentèrent l'escalade. Cette attaque terrible dura depuis
le matin jusqu'à deux heures après-midi ; mais enfin ils furent forcés de se
retirer. Ils firent venir alors un grand nombre de pionniers et d'esclaves chré-
tiens, qu'ils employèrent à porter de la terre, du bois et des fascines pour com-
bler le fossé. Ne doutant plus du succès, ils livrèrent un nouvel assaut, qui
dura six heures entières. Au plus fort de la lutte, ils se retirèrent tout à coup
1 . Malle, située entre la Sicile et l'Afrique, a environ douze lieues de circonférence. Au levant,
se trouve l'Ile de Candie; au couchant, celle de Pantalerie; le nord regarde la Sicile, et le midi
le royaume de Tunis : ce côté n'est presque bordé que de rochers et d'éeueils. Un peu plus loin,
à l'occident, est l'île deGoze, séparée de Malte par un canal de quatre milles de largeur. En avan-
çant ensuite vers le nord , on trouve deux grands ports, dont l'un, appelé port Musset , renferme
une petite île ; l'autre se nomme le Grand-Port. Ils sont séparés par une langue de terre assez
élevée, sur la pointe de laquelle est construit le fort Saint-Elme, qui défend l'entrée des deux
ports. Dans le plus grand, sont deux langues de terre qui s'étendent du levant au couchant. V
l'extrémité de la première, la plus voisine de l'entrée du port, est situé le château Saint-Ange,
derrière lequel se trouve une petite ville appelée le Grand-Bourg ; sur l'autre pointe est le fort
Saint-Michel , avec un autre bourg : cette seconde langue de terre portait aussi le nom de Vile de.
la Sangle, quoiqu'elle ne fut qu'une presqu'île. Quant à la Cité-Notahle, ou ville de Malte, ello
est située sur une colline, à six ou sept milles des deux grands ports. Celait alors la capitale de
l'ile ; on la nomme aujourd'hui la Cité-Vieille, et la véritable capitale est la cité Valette.
DOMINATION 11 KOI E. 207
pour laisser jouer leur artillerie, et les assiégés, qui s'étaient présentés en
roule pour défendre la brèche, furent victimes de ce stratagème, car il en
périt un grand nombre; les autres, entièrement découragés, envoyèrenl
le chevalier de Médian vers le grand-mattre, pour lui représenter l'inutilité
(le la défense. La Valette leur répondit que, puisqu'ils avaient peur de la
mort, il allait envoyer des troupes prendre leur place, dette réponse lit une
impression profonde sur l'esprit de ces chevaliers, qui jurèrent de s'ensevelir
sous ses ruines, plutôt (pie de se rendre.
Depuis un mois le siège durait sans interruption, quand un assaut général fut
lixé pour le 10 juin. Mais cette fois encore les Turcs rencontrèrent une résis-
tance opiniâtre. Les assiégés faisaient pleuvoir sans cesse une grêle de pierres
et de traits. Des cercles de bois, enveloppés de coton et de chanvre, et trempés
ensuite dans des chaudières pleines d'huile et de bitume, étaient lancés avec
des pinces de fer au milieu des ennemis, qui étaient forcés d'aller se précipiter
dans la mer pour n'être point brûlés vifs. Après six heures d'un combat opi-
niâtre, les généraux turcs, voyant périr leurs plus braves soldats, firent sonner
la retraite. Les assiégés avaient toutefois fait des pertes considérables : le che-
valier de Médran et presque tous ses confrères furent tués.
Le lendemain, les pachas étaient allés visiter les travaux, lorsqu'un boulet
de canon , parti du château Saint-Ange, tomba à quelques pas d'eux, et fit
voler un éclat de pierre qui blessa mortellement Dragut. Un autre boulet em-
porta Soli-Aga, qui était aux côtés de Mustapha. Ce général, sans témoigner
la moindre émotion, continua de donner ses ordres, et fit commencer, sous
ses yeux, un rempart pour mettre ses troupes à l'abri des batteries du château
Saint-Ange. En ce moment un soldat chrétien, qui s'échappait du fort, apprit
à Mustapha que les assiégés ne se défendaient avec tant de courage, que parce
qu'ils étaient ravitaillés continuellement par des secours qui leur venaient du
Grand-Bourg. A l'aide d'un chemin couvert, qui fut élevé aussitôt, les Turcs
coupèrent les communications. Ils donnèrent un troisième assaut au fort
Saint-Elme ; enfin un quatrième emporta la place.
Après la prise du fort Saint-Elme, les Turcs établirent six batteries contre
le chûteau Saint-Ange, le bourg et l'île de la Sangle, et poussèrent leurs tran-
chées jusqu'au bord du fossé Saint-Michel. En ce moment même, Hassan,
pacha d'Alger, arrivait à Malte avec sa flotte et deux mille cinq cents hommes.
Hassan, qu'une grande réputation de valeur avait précédé, se chargea de l'at-
taque de l'éperon Saint-Michel. Trois fois les Algériens plantèrent leurs éten-
dards sur la brèche; mais après cinq heures d'efforts inutiles ils furent
repoussés et Hassan fit sonner la retraite. Deux mille janissaires perdirent
la vie dans cet assaut. Du côté des assiégés, les chevaliers de Guiney, de
Simiane et plus de deux cents soldats, restèrent sur la place.
Tandis que ce terrible assaut se donnait, une partie des Algériens, com-
mandés par Gandelissu, khalifat de Hassan, attaquaient l'éperon Saint-Michel
208 DOMINATION TURQUE.
du côté de la mer, et parvenaient, malgré la résistance des chevaliers, à planter
sept de leurs étendards sur le parapet. Le grand-maître découvrit du Grand-
Bourg le péril des assiégés, et envoya sur des barques le commandeur de Gion
à leur secours. Ce brave chevalier fondit avec sa troupe sur les Algériens, déjà
vainqueurs, les précipita du haut du parapet, et, les poursuivant jusque sur le
rivage, massacra tous ceux qui ne purent s'embarquer assez promptement.
Les pachas assemblèrent aussitôt un conseil extraordinaire, et après plusieurs
délibérations tumultueuses, fatigués de tant de résistance, ils finirent par
abandonner le siège. Cependant, avant de se rembarquer, ils firent une
descente sur un autre point de l'île et s'avancèrent jusqu'à la Cité-Notable,
mais ayant rencontré l'armée chrétienne, ils furent encore une fois battus, et
regagnèrent à la hâte leurs vaisseaux. La flotte ottomane mit alors à la
voile pour Constantinople, et rentra pendant la nuit dans le port, honteuse
de sa défaite. De son côté, Hassan reprit la route d'Alger. Pendant quelques
années, la Méditerranée jouit d'une paix qu'elle ne connaissait plus depuis
longtemps.
Depuis son rétablissement aux fonctions de gouverneur, Hassan-Pacha
s'était attaché à ruiner le pouvoir des janissaires, tantôt en adoptant contre
eux des mesures sévères, tantôt en favorisant les Berbères ou le corps de la
marine. Ce système ne fit qu'irriter les janissaires, qui le déposèrent pour la
troisième fois (15G7). Selim HT, successeur de Soliman, prince efféminé, n'osa
pas châtier cet acte de rébellion. Mohamed, fils de Salah-Rcis , nommé gou
verneur d'Alger en remplacement de Hassan, fit même de nouvelles con-
cessions à la milice des janissaires algériens.
Avant l'arrivée des Turcs à Alger, les raïs, patrons ou capitans, étaient les
seuls chefs des forces de terre et de mer. car Aroudj et Khair-ed-Din com-
mandaient à la fois sur mer et sur terre. Mais, depuis que l'Algérie s'était
placée sous la domination des Turcs, on avait introduit une ligne de démar-
cation entre les janissaires et les raïs. De là des jalousies et des dissensions
perpétuelles, qui dégénéraient souvent en luttes à main armée. Les janis-
saires étaient jaloux des marins, parce que ceux-ci retiraient de leurs excur-
sions des profits plus considérables qu'eux-mêmes n'en avaient en restant à
terre. Mohamed-Pacha changea cet ordre de choses en prescrivant qu'à l'avenir
les janissaires turcs ou renégats seraient admis comme soldats à bord des
navires algériens qui faisaient la course. Dès ce moment, on ne connut plus
dans la régence qu'une seule force sur terre et sur mer, celle de la redou-
table milice algérienne.
Après une administration qui avait duré environ quinze mois, Mohamed-
Pacha fut remplacé par Ali, renégat corse (1568). Ali, surnommé Fartas (le
Teigneux), était l'un des meilleurs généraux de sultan Selim. Sa valeur lui
avait mérité le surnom de Kilidj (homme d'épée), et il passait pour le plus
habile marin qui eût navigué dans la Méditerranée depuis le fameux Barbe-
DOMINATION II KOI E. 209
rousse. Il fut donc reçu avec acclamation. Deux galères allèrent à sa rencontre,
el les chefs des janissaires, l'aga à leur tôle, vinrent au-devant de lui jusque
sur le port. Quinze cents coups de canon lurent tirés des forts et des galères
pour saluer son arrivée, et dès qu'il eut mis pied à terre, on lui présenta
un magnifique cheval, richement caparaçonné, portant une bride et des étriers
d'or enrichis de turquoises; vêtu d'une veste blanche, symbole de la paix,
il s'avança sur son noble coursier vers le palais, au milieu d'une foule avide
de contempler ses traits. Mais malgré ces démonstrations dont on accueillait
les pachas envoyés par la Porte , son autorité commençait à n'être plus , à
Alger, qu'une lettre morte.
Dès qu'il eut pris possession du gouvernement de la régence, Ali-Pacha
tourna son attention vers Tunis, qu'il voulait faire rentrer sous la domination
du sultan. Par son ordre, une armée de six mille hommes fut dirigée sur
cette ville, qui fut prise presque sans combat, au moyen d'intelligences
secrètes qu'il avait su s'y ménager. Toutes les autres places tombèrent égale-
ment en son pouvoir, à l'exception du fort de la Goulette, dont il pressa le
siège avec une vigueur extrême; mais le gouverneur espagnol, Pecaëntel ,
lui opposait une résistance non moins énergique. Sur ces entrefaites, Phi-
lippe II, successeur de Charles-Quint, envoya des secours en hommes et
en munitions de guerre, et la Goulette fut sauvée ; mais Tunis resta au pou-
voir des Algériens.
La situation de la Porte vis-à-vis des états de la chrétienté n'avait point
changé depuis la mort de Soliman. Cherchant un prétexte de rupture, son
successeur, Sélim, se plaignait aux Vénitiens de la piraterie des Uscoques,
qui nuisaient, disait-il, au commerce du golfe Adriatique. Aussi redemandait-il
l'île de Chypre, sur laquelle il prétendait avoir des droits, cette île ayant
dépendu autrefois de l'Egypte. Pour soutenir ces prétentions, la flotte otto-
mane sortit des Dardanelles au printemps de l'année 1571, pour faire voile
vers l'île de Chypre. Mustapha commandait les troupes de débarquement, et
Piali était grand-amiral. Ali, pacha d'Alger, rejoignit dans l'Archipel la flotte
du sultan. La première attaque des Turcs se porta sur Bussa, qu'ils trouvèrent
sans défense ; après s'en être emparés, ils allèrent investir Nicosie. Toutes les
richesses de l'île étaient renfermées dans cette place , qui était bien fortifiée
et pourvue d'une nombreuse garnison commandée par Nicolas Dandolo. Les
Turcs dressèrent leurs batteries, ouvrirent la tranchée, et pressèrent vivement
la place. La garnison fit une vigoureuse sortie, et repoussa les assiégeants;
mais, s'étant avancée trop loin, elle fut chargée à son tour, et éprouva des
pertes considérables. Dans cette situation difficile, les assiégés envoyèrent
demander des secours à Zune , commandant de la flotte vénitienne. Celui-ci
leur répondit par un refus, et Nicosie tomba au pouvoir des Turcs. Leur
barbarie et leur amour du pillage furent telles qu'ils massacrèrent vingt-cinq
mille habitants, et embarquèrent à bord de leurs vaisseaux une quantité
27
210 DOMINATION TURQUE.
considérable d'or, d'argent et de dépouilles précieuses, ainsi que quinze mille
prisonniers. Tout le reste de l'île éprouva bientôt le même sort, à l'excep-
tion de Famagouste, que Mustapha fut obligé de tenir assiégée pendant six
mois.
Pendant ce temps la flotte chrétienne s'était ralliée , forte de trois cents
voiles, sous les ordres de don Juan d'Autriche. Partie de Messine vers la
lin du mois d'août, elle rencontra l'ennemi dans le golfe de Lépante. La
Hotte ottomane se composait de trois cent vingt-quatre navires , montés par
les meilleurs soldats et les officiers les plus habiles de l'empire. C'étaient
Mahomet, sangiac de Tripoli, fils de Salah-Reïs ; Hassan-Pacha, fils de Khaïr-
ed-Din; Pertau, général renommé pour sa prudence et sa valeur; Carey-
Ali, l'un des plus intrépides marins, et surtout Ali-Kilidj , pacha d'Alger. La
mer, couverte d'une foret de mâts, semblait ployer sous le poids des navires.
La flotte ottomane fut disposée en forme de croissant; le capitan-pacha occu-
pait le centre; Sirocco, sangiac d'Alexandrie, commandait l'aile droite, et
le vaillant Ali Kilidj , commandait l'aile gauche. Du côté de la flotte chré-
tienne , don Juan conduisait le corps de bataille , assisté des généraux Co-
lonne, Venieri, et Pierre Justiniani, commandant des galères de Malte. Doria
tenait l'aile droite, et Barbcrigo, noble vénitien, l'aile gauche.
La bataille s'engagea le dimanche 7 octobre 1571. Don Juan fit arborer
l'étendard de la croix sur sa galère , et bientôt la mêlée devint générale ,
partout on combattait avec fureur. Le bruit des canons , le sifflement de la
mousqueterie, les cris des chrétiens et des Turcs, la fumée épaisse qui déro-
bait aux combattants la clarté du jour, formaient une affreuse confusion. Du
côté des chrétiens, Barbarigo obtint le premier succès, en coulant à fond la
galère de Sirocco, sangiac d'Alexandrie; cette mort jeta l'épouvante dans
l'aile droite des Turcs. Don Juan d'Autriche s'attachait en ce moment même
aux flancs de leur vaisseau amiral, et faisait sur lui un feu terrible. Le capitan
pacha est tué par un boulet. Aussitôt les Espagnols se précipitent à l'abor-
dage, et sautent dans la galère de l'amiral , dont ils massacrent l'équipage ;
puis arrachant le drapeau impérial, ils arborent l'étendard de la croix. A ce
spectacle , des cris de victoire partent de l'armée chrétienne , et les Turcs ,
frappés de stupeur, se laissent égorger sans défense.
Cependant la victoire n'était pas complète ; car l'aile droite de la flotte
chrétienne, commandée par Doria, était sérieusement compromise; elle
avait pour adversaire l'aile gauche, où était le pacha d'Alger. Celui-ci, pro-
fitant d'une fausse manœuvre, attaqua les galères ennemies avec impé-
tuosité ; et dix d'entre elles, au nombre desquelles était la capitane de Malte,
tombèrent en son pouvoir. Mais, à la vue du danger que courait Doria , don
Juan d'Autriche s'avança sur le théâtre de l'action à la tête de ses galères
victorieuses. Alors Ali-Kilidj, réunissant ses navires, passa au milieu de
l'armée chrétienne, et gagna la pleine mer; ce ne fut, après son départ,
DOMINATION TURQUE. 211
qu'une horrible déroute el un massacre général sur la flotte turque. Les chré-
tiens eurent cinq mille des leurs hors de combat; mais les Turcs perdirent
trois cents pièces de canon et trente mille hommes. Depuis la défaite de
Bajazet par Tamerlan , ils n'avaient pas éprouvé de plus grande perte, ni
livré de bataille plus sanglante. Constantinople en fut épouvantée, et quand
Ali-Kilidj \ arriva avec les débris de la Hotte, les Turcs le reçurent comme leur
libérateur et leur unique espérance. Sélim lui lit un brillant accueil, et le
nomma grand amiral. Cependant les chrétiens no surent pas profiter de leur-
victoire; après avoir employé quinze jours à partager les dépouilles, ils s'en
retournèrent chacun dans leurs ports.
La part que la marine algérienne prenait à ces luttes mémorables peut
donner une idée de l'importance du pacbalik d'Alger à cette époque. Mais,
malgré cette puissance et cet éclat, un grave inconvénient résultait pour le
gouvernement de la régence de l'absence continuelle des pachas qui, ayant
déjà tant à l'aire eux-mêmes pour se soutenir au pouvoir, confiaient l'admi-
nistration des affaires publiques à des intérimaires et allaient, ou comman-
der les Hottes du sultan , ou séjourner à Constantinople. Exposés sans
cesse à mille intrigues, ne faisant que passer au pouvoir, ils n'accomplis-
saient aucune grande entreprise. Ainsi , dans l'espace de quatorze ans, depuis
1508, époque de l'avènement à la régence d'Ali-Kilidj, jusqu'en 1582, on
compte neuf gouverneurs, tant pacbas titulaires qu'intérimaires.
Cependant, sous l'empire de ces gouverneurs épliémères, les corsaires algé-
riens deviennent de plus en plus redoutables. La Méditerranée n'est plus assez
\ aste pour eux ; ils cherchent un autre théâtre pour leurs déprédations, et
s'avancent jusqu'aux îles Canaries, où ils portent la désolation et la mort.
Dans l'espace d'une seule année , en 1382, deux mille esclaves chrétiens sont
vendus à Alger, et on en comptait alors plus de trente mille dans les différentes
parties de la régence. Michel Cervantes, qui y était prisonnier à cette époque,
nous a laissé des détails curieux sur la manière dont les Algériens traitaient
leurs esclaves; nous allons les rapporter en faisant le récit de la captivité du
célèbre romancier espagnol.
Michel Cervantes s'était trouvé à la bataille de Lépante , où il avait perdu la
main gauche. Déposé à Messine pour guérir de sa blessure, il s'était rendu à
Xaples aussitôt après son rétablissement. Le 26 septembre 1575 il avait quitté
cette ville sur la galère du roi le Soleil pour retourner en Espagne. Ce navire
fut capturé dans la traversée par le fameux Arnaute Mami, le corsaire le plus
redoutable de son temps. La captivité à Alger, que les Espagnols regardaient
alors comme le plus affreux de tous les malheurs, devenait cependant quel-
quefois supportable pour ceux qui tombaient entre les mains de maîtres assez
humains ou assez intéressés pour ménager l'existence de leurs esclaves ; mais
la fortune refusa cette triste consolation au malheureux Cervantes , car elle
voulut qu'il échut en partage au terrible Mami lui-même. Mami était un renégat
212 DOMINATION TURQUE.
Albanais, ennemi mortel des chrétiens, et surtout des Espagnols. Il s'était
signalé contre eux par tant d'atrocités, que, même parmi les Algériens, ce
farouche corsaire passait pour un maître impitoyable et barbare. Une situation
si cruelle, et qui semblait ne laisser aucune ressource au courage le plus déter-
miné, n'abattit cependant point l'intrépide Cervantes. Loin d'être écrasé par
l'horrible pesanteur de ses fers , il trouva dans son âme assez de force pour
entreprendre de les briser.
Un Algérien , renégat grec , avait, à trois milles d'Alger, un jardin qu'il
faisait cultiver par un chrétien navarrais , son esclave. Ce Navarrais, après
plusieurs années de travaux , était parvenu à creuser dans l'endroit le moins
fréquenté du jardin un souterrain dont l'extrémité aboutissait au bord de
la mer. Cervantes parvint à s'évader de la maison de son maître, et se
rendit le premier au souterrain, à la fin de février 1577. L'espoir de re-
couvrer la liberté y appela bientôt d'autres esclaves. A la fin du mois d'août
de la môme année , ils y étaient au nombre de quinze , tous Espagnols ou
Majorquains, et tous hommes d'honneur et de résolution. La sûreté, les moyens
de subsistance, en un mot, le gouvernement de cette petite république,
étaient confiés à la vigilance et à la sagesse de Cervantes , qui s'exposa sou-
vent seul pour le salut de tous. Le jardinier s'était chargé de surveiller
au dehors, et de donner l'alarme au moindre danger. Un autre esclave
qu'on nommait le Doreur, et qui, à raison de cet emploi chez son maître,
pouvait aller et venir avec une certaine liberté, avait la commission de se
procurer les vivres, et de les porter secrètement au jardin. Il était, d'ailleurs,
expressément défendu à tous les autres de se montrer de jour hors du souter-
rain, ce n'était jamais qu'à la faveur des ténèbres de la nuit que ces infortunés
pouvaient sortir pendant quelques heures des entrailles de la terre.
Au commencement de septembre de la même année, Cervantes apprit qu'un
esclave majorquain, nommé Viane, devait bientôt retourner dans sa patrie. Ce
Yiane était homme d'honneur, courageux, excellent marin, connaissant
parfaitement les côtes d'Alger. 11 le décida à s'intéresser au sort de ses com-
pagnons , et lui remit une lettre pour le vice-roi de Majorque, dans laquelle
étaient exposées les souffrances des malheureux captifs. Viane s'engagea à
revenir prendre Cervantes et ses amis, sur un petit bâtiment qu'il espérait
obtenir de la bienveillance du vice roi.
Il tint parole. Car de retour, le 28 septembre au soir, il manœuvrait à la
hauteur d'Alger avec un brigantin que le vice-roi s'était empressé de lui
confier. A la chute du jour, Viane s'approcha de la côte où il arriva
heureusement. Plein d'ardeur et de joie , il s'élançait sur le rivage pour
voler au souterrain, lorsqu'il fut aperçu par quelques Maures. Ceux-ci
donnèrent l'alarme et appelèrent les gardes-côtes. Viane reprit aussitôt le
large , décidé à faire une autre tentative quand l'alerte qu'il venait de pro-
duire se serait apaisée. Pendant ce temps, Cervantes et ses compagnons,
DOMINAI ION TURQUE. ^I;>
ignorant qu'il lui si près d'eux, l'attendaient avec confiance. Mais la fortune,
par un second coup bien plus cruel encore, cl qu'ils étaient loin de pré-
voir, allait les arracher au zèle de leur libérateur, au moment môme où
celui-ci croyait enfin pouvoir les sauver.
Le Doreur, cet esclave (pie Cervantes avait mis dans sa confidence , et qui
s'était montré si plein de zèle pour les intérêts communs, n'était malheu-
reusement qu'un traître. Le lendemain du jour de l'apparition de Viane,
cet esclave se présenta devant le pacha d'Alger, lui déclarant qu'il désirait
embrasser la religion musulmane; et, afin de manifester la sincérité de
sa conversion, il dénonça les quinze esclaves cachés dans le souterrain.
I.e pacha envoya aussitôt une troupe de soldats avec ordre de ramener
tous les esclaves , et de charger de chaînes le malheureux Cervantes. Celui-
ci , redoutant pour ses compagnons les premiers mouvements de la colère
du pacha , résolut de risquer sa vie pour les sauver. « Si c'est un crime
« à tes yeux , lui dit-il avec une noble tierté, d'avoir cherché à briser nos fers,
« je suis le seul coupable. Épargne mes frères ; tu le dois , puisque c'est moi
« qui les ai séduits et livrés à la discrétion du traître qui nous a vendus. »
Hassan-Pacha avait de la grandeur d'àmc , et, touché de la noble audace de
Cervantes, il le retint dans son palais. Peut-être aussi espérait-il tirer une
forte rançon d'un homme qui , se montrant si grand dans le malheur, ne
pouvait manquer d'appartenir à une famille distinguée. Il l'acheta donc au
corsaire Mami, moyennant cinq cents écus d'or, et il le traita toujours avec
beaucoup d'égards.
Malgré ses efforts continuels pour briser ses chaînes, Cervantes n'avait point
négligé le moyen beaucoup plus sûr de recouvrer la liberté par voie de rachat.
Par suite des démarches qu'il avait faites auprès de sa famille, sa mère, devenue
veuve, et doua Andréa de Cervantes, sa sœur, vinrent, en juillet 1579, à
Madrid, remettre aux pères Juan Gil et Antonio de la Vella, trinitaires, chargés
d'un prochain rachat de captifs à Alger, une somme de trois cents ducats
qu'elles étaient parvenues à se procurer en vendant tout ce qu'elles possédaient.
Aussitôt leur arrivée à Alger ces deux religieux s'empressèrent de traiter du
rachat de Cervantes. Mais comme il appartenait au pacha , qui en demandait
mille écus d'or afin de doubler le prix qu'il avait payé au corsaire Mami , cette
affaire souffrit beaucoup de difficultés; peut-être même aurait-elle échoué
sans une circonstance imprévue. Le grand - seigneur venait de rappeler
Hassan -Pacha, et avait confié le gouvernement d'Alger à Safer- Pacha
(24 août 1580). Hassan, obligé d'obéir aux ordres du sultan , réduisit à cinq
cents écus d'or la rançon de Cervantes. Mais, pour montrer que c'était là son
dernier mot, il feignit de vouloir emmener Cervantes avec lui, et le fit embar-
quer sur sa galère. Alors le père Juan Gil se décida à compléter la rançon
exigée , au moyen de quelques fonds destinés à d'autres rachats qu'il prit sur
lui de différer. Cervantes fut débarqué, et demeura à Alger en pleine liberté
214 DOMINATION TURQUE.
jusqu'à ce qu'il pût repasser en Espagne. Ce moment heureux arriva au bout
de quelques mois, et il put mettre enfin le pied sur le sol natal (jan-
vier 1581) , après être resté plus de onze ans absent de son pays et en avoir
passé cinq dans les bagnes algériens.
Nous allons joindre à cet intéressant épisode des détails plus circonstanciés
sur la condition générale des esclaves chrétiens à Alger. Les malheureux pri-
sonniers faits par les corsaires se divisaient en deux classes : la première com-
prenait le capitaine, les officiers du bâtiment capturé et les passagers avec
leurs femmes et leurs enfants ; cette première classe était soumise à un tra-
vail moins dur que les simples matelots, qu'on vendait publiquement au plus
offrant et dernier enchérisseur ; les enfants étaient presque tous envoyés au
palais du dey ou aux maisons des premières familles, et les femmes servaient
les dames maures ou entraient dans les harems. Quant au traitement des
esclaves en général, Lcweso, secrétaire du consulat danois, qui a publié un
livre sur Alger vers la fin du siècle dernier, n'en fait pas une peinture trop
révoltante. « Mais les plus malheureux, dit-il, étaient ceux qu'on employait
aux travaux publics. Nourris de pain grossier, de gruau, d'huile ranec et de
quelques olives, il n'y avait que les plus adroits qui pouvaient par leur indus-
trie, en travaillant pour leur compte, après le soleil couché, se procurer quel-
quefois une meilleure nourriture et un peu de vin. L'état leur accordait pour
tout vêtement une chemise , une tunique de laine à longues manches et un
manteau.
Dans le principe, il n'y eut qu'un seul bagne affecté au logement des
esclaves, et il appartenait au pacha; mais bientôt les prises furent si nom-
breuses qu'on en construisit cinq nouveaux. Chaque bagne formait un vaste
édifice distribué en cellules basses et sombres , qui contenaient chacune de
quinze à seize esclaves. Une natte pour quelques-uns , et la terre humide pour
le plus grand nombre, leur servait de lit. Ces lieux malsains étaient infestés de.
vermine, d'insectes et de scorpions. On y logeait quelquefois cinq ou six cents
esclaves, et, lorsque tous ne pouvaient être placés dans les cellules, on les fai-
sait coucher dans les cours ou sur les terrasses de l'édifice. C'est là qu'étaient
tenus les esclaves qu'on appelait de magasin, c'est-à-dire esclaves appartenant
à l'état. Ceux-ci étaient le plus à plaindre, car, n'ayant pas de maîtres parti-
culiers avec lesquels on put traiter de leur rachat, il leur était extrêmement
difficile, même avec de l'argent, de recouvrer leur liberté. Un bachi en chef
(gardien) était chargé de les surveiller; il répondait d'eux ; aussi exerçait il le
le plus souvent sa surveillance d'une manière cruelle. Les esclaves, qui appar-
tenaient aux particuliers, étaient généralement assez bien traités surtout ceux
que l'on présumait rachetables. Us servaient comme domestiques dans la ville,
et travaillaient aux champs dans la campagne ; quelquefois même on ne les
forçait pas à travailler, à moins que leur rachat ne tardât trop à s'effectuer.
Alors seulement, et dans le but de les obliger à presser leurs parents ou leurs
DOMINATION TURQUE. 215
amis , on les employait aux corvées les plus pénibles. Dans quelques circon-
stances, l'esclave chrétien obtenait la permission (le tenir une taverne, moyen-
nant une redevance qu'il payait à son maître; mais, jusqu'à ce qu'il se lui
racheté, il portait à la jambe gauche, au-dessus de la cheville, un cercle de
cuivre qui rappelait sa condition.
La vente des esclaves se faisait dans un bazar particulier, appelé le lla-
(istan. La valeur vénale de chaque esclave dépendait de son Age, du lieu
de sa naissance, de sa fortune présumée, de sa position sociale en Europe,
de l'état de sa santé et de ses forces physiques. Un écrivain espagnol, don
Emmanuel d'Aranda, qui fut longtemps captif à Alger, s'exprime ainsi au
sujet des principales circonstances qui accompagnaient cet abominable trafic :
«Le douzième de septembre; (1574), dit-il, on nous mena au marché ou
« Ton a coutume de vendre les chrétiens. Un vieillard caduc, avec un bâton
x à la main, me prit par le bras et me fit faire plusieurs fois le tour du marché.
« Ceux qui avaient envie de m'acheter demandaient de quel pays j'étais, mon
«. nom, ma profession. Sur lesquelles demandes je répondais avec des men-
« songes étudiés, que j'étais natif du pays de Dunkerque , et soldat de profes-
« sion. Ils me touchaient les mains pour voir si elles étaient dures et pleines
« de cal; outre cela, ils me faisaient ouvrir la bouche pour voir si mes dents
((étaient assez bonnes pour briser le biscuit sur les galères. Après quoi,
« ils me firent asseoir ainsi que mes compagnons ; et le vieillard, prenant le
« premier de la bande , fit trois ou quatre fois avec lui le tour du marché en
« criant : gui offre le plus? le premier étant vendu , il passa à un second , puis
« à un troisième , et continua ainsi jusqu'au donner. » Ces esclaves appar-
tenaient à toutes les nations chrétiennes, même à la nation française, que
son alliance avec la Porte ottomane aurait dû mettre à l'abri de pareils
outrages.
Le rachat des esclaves s'accomplissait de trois manières: il y avait premiè-
rement la rédemption publique ; c'était celle qui se faisait aux dépens de l'état
auquel appartenaient les esclaves. Il y avait ensuite le rachat qui s'opérait par
l'entremise des religieux de la Merci , lesquels faisaient des quêtes dont le
montant était destiné à cette œuvre de charité, et enfin le rachat qui se faisait
directement par les parents ou les amis des captifs. La rançon une fois payée
au propriétaire de l'esclave, on exigeait ensuite une foule de redevances sup-
plémentaires à titre de droits divers, comme par exemple le droit de caffetan
du pacha, le droit du secrétaire d'état, le droit du capitaine du port, le droit
du bachi , ou gardien des portes du bagne, et mille autres encore, qui réunis
finissaient par doubler le prix de la rançon convenue. Pour donner une idée
de l'importance à laquelle toutes ces exactions pouvaient faire élever le prix
du rachat, nous dirons qu'en 1719, une jeune enfant de douze ans, la petite-
fille du lieutenant-général de Bourck, gouverneur de la chûtellenie de Bou-
chain, ayant été capturée pnr les Algériens avec son oncle et deux femmes de
216 DOMINATION TURQUE.
chambre, ses parents furent obligés de payer 75,000 livres pour obtenir la
délivrance de ces quatre personnes.
Au reste, la sollicitude des Pères de la Merci ne se bornait pas à faire des
quêtes dans les divers états de la chrétienté pour subvenir au rachat des mal-
heureux esclaves , ils visitaient , ils consolaient dans leur captivité ceux qu'ils
n'avaient pu affranchir; ils entendaient leur confession et les maintenaient
dans leur foi ; lorsqu'ils étaient malades, ils les soignaient dans un petit hôpital
qu'ils avaient élevé à leurs frais, et les empêchaient de tomber dans les vices
honteux où la passion brutale de leurs maîtres ne les entraînait que trop
souvent. Telle était la malheureuse condition des chrétiens que le sort de la
guerre faisait tomber entre les mains des redoutables corsaires algériens.
A l'issue de la bataille de Lépante, nous avons vu le fameux Ali-Kilidj
élevé aux fonctions de capitan-pacha. Après avoir parcouru toute de la Mé-
diterranée , Ali-Kilidj , qui gouvernait encore à Alger par l'intérimaire
Mami , résolut d'expulser les chrétiens de la Goulette. Ce projet fut secondé
par la Porte. La flotte ottomane parut en vue de Tunis le 13 juillet 1574 ; elle
avait à bord quarante mille hommes de débarquement. La Goulette fut aussitôt
investie et attaquée; les assaillants éprouvèrent d'abord une vigoureuse ré-
sistance; mais leur nombre, leur persévérance, les firent triompher de tous
les obstacles ; et , après plusieurs assauts , ils demeurèrent maîtres de la
place. Cette prise importante , puisqu'elle enlevait aux Espagnols leur der-
nière position sur la côte tunisienne , ne coûta aux Ottomans que trente jours
d'efforts. Toutefois, Tunis ne devint pas une dépendance d'Alger; on en
forma un état à part qui releva directement deConstantinople '.
Nous allons nous occuper maintenant des relations politiques ou commer-
ciales que l'odjak avait établies avec les divers états de la chrétienté, car cette
partie de notre histoire a aujourd'hui un grand intérêt pour nous. A l'exté-
rieur, les relations de la régence se bornaient à la France, qui , par suite de
1 Hassan-Pacha et Ali-Kilidj coin prirent qu'un pays qui avait ses mœurs, ses coutumes,
ses intérêts particuliers, avait besoin d'être gouverné par une autorité immédiate; ils organisèrent
donc une administration, et établirent une milice composée de cinq mille Turcs distribués en
deux cents pavillons, c'est-à-dire en compagnies de vingt-cinq hommes chacune, qu'on nommait
odjak, sous le commandement d'un capitaine qui était appelé odjak-bachi. Les odjak-bachi, au
nombre de deux cents, étaient pris parmi les soldats les plus anciens. Les quatre plus anciens
odjak-bachi étaient promus à la dignité iVodjacki ou conseillers du pacha ; ils passaient ensuite
à celle de bachi-odolar ou membres du divan ; et, après six mois de service, ils étaient élevés à
la charge de boluck-bachi ou aga. Ces derniers étaient envoyés dans les garnisons éloignées de
Tunis. Le chaoux-bachi était pris parmi les agas, et avait sur eux le droit de préséance; c'était
une des premières dignités de l'état. Un divan, ou grand conseil, fut chargé de connaître des
affaires qui concernaient l'état. Cette assemblée ne comptait parmi ses membres que des gens de
guerre ; elle était présidée par un aga qui avait pour coadjuteur un kaya ou lieutenant-général ;
elle se composait de huit chaoux, de quatre bohicks-bachis ou agas, et de vingt odjack-bachs.
Hassan-Pacha et Ali-Kilidj créèrent également la charge de bey ou de grand trésorier. Cette charge
se donnait tous les six mois au plus offrant, et ne pouvait être exercée pendant plus d'une année
Cette organisation, comme on voit, était à peu près la même que celle d'Alger.
DOMINATION TURQUE. 217
l'alliance contractée entre ses rois et les sultans do l'empire ottoman, se trou-
vait à Alger l'objet spécial du patronage de ces derniers. L'Espagne, au con-
traire, toujours maîtresse d'Oran et de Mers-el-Kébir, était en butte à la haine
des Algériens, et c'était habituellement contre elle que l'odjak dirigeait ses
corsaires. Quant à l'Angleterre, cette puissance ne commença à entrer en
relations avec la régence qu'en 1581. Mais, tout en constatant la préférence et
les ménagements dont la France jouissait à Alger, nous devons reconnaître
que la régence faillit bien souvent aux obligations que lui imposaient la volonté
du grand-seigneur et l'amitié dont elle se disait pénétrée envers nous. Les
actes de barbarie que commirent ses corsaires sur les équipages de nos bâti-
ments de commerce, les avanies qu'ils tirent subir à ceux de nos marchands
qui trafiquaient dans leurs ports, furent nombreux, et auraient mérité d'être
réprimés sévèrement, si la France se fût trouvée à cette époque en mesure
de le faire.
F'ntrc tous nos ports de la Méditerranée, Marseille se distinguait par l'acti-
vité de ses relations avec les états barbaresques, et notamment avec Alger. En
1561, deux armateurs de cette ville, Linche et Didier, établirent un comptoirà
la Callc. C'est là l'origine de la fondation des établissements français dans le nord
de l'Afrique '. Le comptoir de la Calle prospéra, et à quelques années de là les
Marseillais négocièrent pour avoir un consul à Alger. Une tentative de cette
nature avait déjà été faite en 156V, sous le règne de Charles IX, par l'entre-
mise de M. Pétremol de Norvoie , agent du roi de France à Constantinople.
Ce prince avait nommé Bcrtholle, de Marseille , aux fonctions de consul à
Alger; Bertholle prêta serment entre les mains du comte de Tende, gouver-
neur de Provence, mais il ne fut jamais admis dans sa résidence. Fin 1579, sous
le règne de Henri III, les Marseillais n'avaient pu encore obtenir cette faveur,
ainsi que le démontre la lettre suivante , écrite par Hassan-Pacha dit le Véni-
tien, document dont nous avons été assez heureux pour nous procurer l'original.
« Magnifiques Seigneurs ,
« Il est venu ici un nommé François Giugigotto , porteur d'une expédition de consul
« en faveur du capitaine Maurice Sauron, dont il serait le substitut. Mais nous, qui
1 Voici, d'après M. le baron Baude, quelle a été l'origine des établissements français sur les
côtes de l'Algérie. « En 1520 des négociants provençaux traitèrent avec les tribus de la Ma-
zoule, pour faire exclusivement la pèche du corail, depuis Tabarque jusqu'à Bone. Sous le règne
de Charles IX, Selim II fit concession à la France du commerce des places, ports et havres de
Malfacarel, de la Calle, de Collo, du cap Rose et de Bone. En 1560, le Bastion de France fut
achevé; en 160i, les liens d'amitié qui existaient entre Henri IV et les sultans de Constanti-
nople amenèrent la confirmation de toutes les concessions déjà faites. Tombées sous les Guise
dans le dernier état de désordre et de faiblesse, ces concessions se re'evèrent sous la voix puis-
sante de Richelieu ; et en 162i, trois mois après que le roi eut changé son consul, Amurath IV
cédait à la France en toute propriété les places dites le Bastion de France, la Calle, le cap Rose,
Bone et le cap Nègre, » ( L'Algérie, page 172, tome 1". )
2S
218 DOMINATION TURQUE.
« voulons rester d'accord avec les anciennes confédérations , et avec l'affection que nous
« portons à la majesté de Henri, notre cher ami et votre roi, nous ne trouvons aucun
< moyen pour le mettre en place , la chose répugnant à l'esprit des marchands, du peuple
« et de tous. Ils ne veulent point admettre la nouvelle autorité que vous leur imposeriez,
■> et qui ferait du tort à l'échelle d'Alger. Si elle venait à s'y établir de force, nous serions
< bien surpris que vous l'ayez permis , vos prédécesseurs n'ayant jamais eu la hardiesse
< de le faire, et la chose étant à votre préjudice et notre grand dommage. Lorsque vous
« nous demanderez des choses qui seront dans nos habitudes et conformes à nos devoirs,
« nous ne manquerons pas de vous montrer la bonne volonté que nous avons de vous
< faire plaisir. Que Dieu vous accorde tout contentement.
« Votre bon ami ,
« Hassan, Pacha d'Alger.
Alger, 28 avril 1579.
Cependant le consulat français d'Alger ne tarda pas à s'établir. Les religieux
de la Trinité de Marseille, qui s'employaient particulièrement au rachat des
captifs, en acquirent la propriété, et le premier consul en charge fut
M. Boinneau. Sa prise de possession date de 1581. Quatre ans après, il fut
mis en prison par l'ordre du pacha : les troubles auxquels la France était
alors en proie ne permirent pas de demander réparation de cet outrage, et
l'on ignore encore si, à la suite de cet incident, M. Boinneau fut remplacé.
Quoi qu'il en soit, de 1581 à 1597, les événements de la régence furent en gé-
néral de peu d'importance : Jeffer-Pacha céda la place à celui-là même qui
avait été son prédécesseur, à Hassan le Vénitien, dont les intrigues, aidées de
sa fortune, étaient parvenues à lui ouvrir, pour la seconde fois, le chemin du
pachalick. Mami Arnaute, renégat albanais, le remplaça, et se montra non
moins ardent que lui pour les entreprises maritimes. Vint ensuite Mehmet,
puis Heder, sous le gouvernement duquel les corsaires d'Alger eurent l'ordre
du grand-seigneur de courir sur les navires de Marseille « pour punir cette
\ille, disait le firman, de s'être rangée du parti de la ligue contre son roi
légitime. » Il nous a paru curieux de constater d'une manière précise les pre-
miers rapports diplomatiques que la France établit avec la régence d'Alger :
nous allons les suivre encore pendant quelques années ; car, en définitive, ils
résument les événements les plus importants de l'odjack.
En 1597, M. de Vias, maître des requêtes de Catherine de Médicis, fut mis à
la tète du consulat. A cette époque les Algériens élevaient de vives récrimi-
nations contre la France, parce que le roi, disaient-ils, en accordant à certains
navires le privilège de naviguer sous son pavillon, les frustrait de leur droit de
(ourse et les privait de leur bien. Cette réclamation resta sans succès ; la France
ne voulut pas abdiquer un privilège qu'elle avait acquis par sa puissance, el que
le temps avait consacré. Les Algériens, irrités de ce refus, se mirent aussitôt
à courir sur les navires de Marseille, et firent éprouver de grandes pertes aux
arematurs de cette \ille. Henri IV, qui régnait alors, ne se laissa pas intimider
DOMINATION TURQUE. 219
par ces démonstrations; il ordonna à ses galères d'user de représailles contre
la marine algérienne, pendant que son ambassadeur à Constantinople deman-
dait à la Porte la prompte répression «le ces hostilités. Le grand-seigneur
reconnut la justice des réclamations «le la France; il lit rendre les navires cap-
turés, et 6,000 sequins furent en outre comptés aux négociants français qui
avaient essuyé des pertes. » C'est le premier exemple, dit Hammer, d'une
réparation donnée par la Porte à une puissance étrangère. » lledcr occupai!
alors le pachalick: furieux de cette sentence, il voulut continuer ses courses
contre les navires français; niais le lacet fit justice de sa désobéissance : il
mourut étranglé dans son palais (160V) par ordre du sultan.
m Ce fut dans ce temps, dit le capitaine Sander-Rang, à qui nous devons de
précieuses recherches sur l'histoire du pachalick d'Alger, ce fut alors que
M. de Brève reçut de Henri IV l'ordre de renouveler les capitulations, afin d'y
ajouter quelques articles qui devaient assurer la tranquillité du commerce
maritime, et remédier au mal que faisaient les Barbaresques. Ce digne re-
présentant remplit sa mission à l'honneur de la France et à la satisfaction de
son prince. L'un des articles de la capitulation autorisait le roi « à se faire
« justice lui-même, en cas de nouvelles contraventions de la part des corsaires
« d'Alger. » Après la conclusion de ce traité, un chiaoux de la Porte, Mus-
tapha-Aga, se rendit en Afrique, accompagné de M. de Castellane, délégué par
la ville de Marseille, pour signifier aux Algériens la volonté de Sa Hautcsse.
Il leur était enjoint de laisser rebâtir le Bastion de France , ruiné quelque
temps auparavant par la milice d'Alger, et de rendre tous les esclaves français
retenus dans les bagnes. Mais cette négociation resta sans succès, et la paix
entre la France et l'odjack ne fut signée qu'en 1628. Pendant ce laps de temps,
le commerce français eut à subir de fréquentes avanies.
En 1606, un corsaire flamand, Simon Danser, vint apporter aux Algériens
une force nouvelle , en leur apprenant à substituer à leurs galères des vaisseaux
ronds pontés et à voiles. Ce changement de système donna un nouveau déve-
loppement à leur marine, et leurs courses n'en devinrent que plus redou-
tables pour le commerce de la Méditerranée. Les Marseillais furent les pre-
miers à s'en ressentir; dans l'espace de sept à huit mois, ils se virent enlever
pour plus de deux millions de marchandises: ils armèrent à leur tour contre
les pirates et retinrent prisonniers quelques Algériens, échappés des galères
d'Espagne, qui étaient venus se réfugier à Marseille. Dès que la milice d'Al-
ger, qui voulait régner sans contrôle sur la Méditerranée, eut connaissance
de ces faits, elle enleva le consul de France de sa demeure et le chargea de
chaînes; M. de Yias n'obtint sa délivrance qu'en payant une forte rançon.
Ainsi tous les bons rapports qui avaient existé entre la France et l'odjack se
trouvaient définitivement rompus.
La France demanda satisfaction de toutes ces avanies; mais le brusque chan-
gement des pachas, et les agressions ou les représailles qu'exerçaient les deux
220 DOMINATION TURQUE.
partis au milieu des négociations, ajournèrent pendant longtemps la conclu-
sion d'un traité. Enfin , en 1616, Mustapha-Pacha envoya des chiaoux au roi
de France pour lui demander la liberté des esclaves turcs. On la lui accorda à
la condition que l'odjack n'armerait plus contre les navires français. Malheu-
reusement, ces esclaves se trouvaient pour la plupart à bord des galères que
le duc de Guise entretenait sur les côtes de Provence ; et on ne put renvoyer
à Alger qu'une quarantaine de Turcs, que le fils de M. de Vias accompagna.
La milice ne se montra pas satisfaite et continua ses déprédations.
En 1618, le baron d'Allemagne fut encore envoyé à Alger, pour négocier
avec la régence. Ce nouvel ambassadeur n'aurait pas mieux réussi que les pré-
cédents, si les Algériens n'avaient eu quelques inquiétudes au sujet des arme-
ments considérables que M. de Guise faisait à Marseille et à Toulon. Le traité
de paix fut donc presque conclu; mais, en 162-2, les habitants de Marseille,
ayant appris qu'un corsaire algérien avait massacré tout l'équipage d'un
de leurs navires, voulurent user de représailles, et assassinèrent un envoyé
d'Alger, qui se trouvait dans leur ville, ainsi que quarante Turcs de sa suite.
Cet acte de vengeance fit encore ajourner la ratification du traité.
Ce fut vers cette époque que la Hollande, qui avait aussi à se plaindre
des Barbaresques , dirigea une expédition de six vaisseaux contre Alger;
elle fut prompte et décisive. Le capitaine Lambert, qui commandait cette
escadre , avait capturé pendant la traversée plusieurs navires appartenant à
l'odjack. En arrivant devant Alger, il demanda satisfaction ; le divan éconduisit
son parlementaire, et lui , pour toute réponse , fit pendre ses prisonniers aux
vergues de ses bâtiments. Quelques jours après, le capitaine Lambert reparut
encore devant Alger avec de nouveaux prisonniers , décidé à leur faire subir
le môme sort si le divan lui refusait la réparation qu'il demandait. Son éner-
gique persévérance obtint un succès complet, tandis que la France, plus
généreuse , attendait toujours le résultat de ses négociations.
En 162k, Sidi-Saref, qui avait dirigé les affaires sous Mustapha, fut appelé
à lui succéder. Sidi-Saref était un homme capable, qui s'était d'abord
montré bienveillant pour les Français; mais, soit faiblesse, soit politique, il
laissa ses corsaires arrêter et dépouiller nos navires. Cependant la cour de
France espérait obtenir de lui un traité favorable, et Sanson Napollon fut chargé
de cette négociation. Lorsqu'il arriva à Alger (9 juin 1626) , ce pacha était
mort, et la plus complète anarchie régnait dans la ville. Napollon revint en
France et détermina le commerce de Marseille à réunir une somme de
72,000 livres pour racheter les Turcs retenus sur les galères de M. de Guise,
et les ramener à Alger. En 1628, il reparut dans cette ville avec les esclaves
rachetés par ses soins, et le 19 septembre de cette même année il conclut un
traité de paix avec le divan et le nouveau pacha Hussein. Cette négociation
coûta 272, 435 livres. Le bastion fut rétabli et la pèche du corail reprit son cours.
Ce traité ratifiait, entre autres conditions , la concession précédemment faite du
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DOMINATION TURQUE. 221
Bastion de France, avec l'échelle à Bone; et, pour cette concession, la
France s'engageait à payer 26,000 doubles, 16,000 pour la milice, 10,000 pour
le trésor de la Casbah... Le traité portail, en outre, que les navires de la com-
pagnie pourraient naviguer librement sur les cotes d'Afrique qui dépendaient
de la régence; qu'ils pourraient vendre, négocier, acheter, enlever cuirs, cire,
laine, etc., à l'exclusion des navires des autres puissances; que ces vaisseaux
ne seraient point inquiétés par les corsaires algériens; que, si les bateaux de
poche venaient à être poussés par les vents contraires ou la grosse mer dans
différents lieux de la cote , et notamment à Gigelly et à Bone , il ne leur serait
l'ait aucun mal; que les équipages seraient respectés, et ne pourraient être
vendus comme esclaves'.
En signant ce traité, le pacha avait déclaré qu'il punirait de mort tout raïs
qui commettrait la moindre avanie contre les bâtiments français; mais ses me-
naces furent impuissantes, les courses continuèrent, et les vaissseaux du roi de
France s'emparèrent d'un corsaire d'Alger qu'ils avaient surpris croisant dans
le golfe de Lyon. De leur côté, les Marseillais ayant appris qu'un de leurs
navires avait été pillé, se mirent à égorger tous les Algériens qui se trou-
vaient dans leur port. Ainsi cette paix toujours si difficile à conclure était
sans cesse rompue par des actes de violence qui reculaient le but. A cette
époque, la marine algérienne, avait, il est vrai, atteint son apogée et elle se
montrait intraitable ; les pachas s'intitulaient fièrement Rois de la mer, et
leurs capitaines frémissaient de rage à la vue des navires qu'ils ne pouvaient
capturer. Les moins expérimentés d'entre eux croisaient sur les côtes d'Es-
pagne, de Provence et d'Italie ; d'autres allaient en Egypte guetter les vaisseaux
qui sortaient d'Alexandrie; enfin les plus hardis franchissaient le détroit de
(iibraltar et croisaient à l'embouchure de la Manche, sur les côtes du Dane-
mark ou de l'Angleterre. Le père Dan estime : « que les prises de ceux
« d'Alger, depuis vingt-cinq ou trente ans, se montaient à plus de vingt mil-
« lions; » leur marine, au dire du même auteur, témoin des événements de
1 A ce traité était annexé un état de ce qui était nécessaire pour l'entretien du Bastion de
France, de Calle, du cap Rose, et de la maison de Bone. Cet état, dont nous croyons devoir re-
produire les principales dispositions parce qu'elles donnent une idée de l'importance de nos
établissements à cette époque, portail que la forteresse de Rose serait commandée par un caporal
au salaire de 30 livres par mois, avec huit soldats, au salaire de 9 livres chacun par mois; qu'un
interprète, aux émoluments de 18 livres par mois, y serait établi à demeure; que la petite gar-
nison recevrait ses vivres du Bastion de France ; qu'il y aurait, au lieu dit La Calle, une garnison
de quatorze hommes, commandée par un capitaine dans les temps ordinaires ; que cette garnison
serait renforcée au besoin ; que le Bastion de France, étant la place la plus forte et un lieu de
dépôt pour les munitions de guerre, il servirait de résidence habituelle à un capitaine et son
lieutenant, à deux caporaux, vingt-huit soldats et un tambour; que cet établissement posséderait
en outre un homme chargé de l'administratisn du commerce, un écrivain pour la comptabilité,
un capitaine et quarante matelots, deux charpentiers, un boulanger, et deux religieux pour des-
servir l'église; «pie vingt-un bateaux seraient employés à la pêche; que chaque bateau porterait
sept hommes, etc., etc,; ce document établissait enfin que tous les meubles et ustensiles qui se
trouvaient dans le forteresse du Bastion étaient la propriété de la compagnie.
111 DOMINATION TURQUE.
cette époque, se composait de soixante -dix bâtiments, tant polacres que
barques de course, armés de vingt-cinq à quarante canons. On calcule que,
depuis la paix de 1G28 jusqu'en lG3i, les Algériens ont pris à la France quatre-
vingts navires, dont cinquante-deux appartenaient aux ports de l'Océan. Leur
valeur totale montait à V, 752, 600 livres tournois. Le nombre des captifs prove-
nant de ces prises fut de 1,331, dont 149 se firent musulmans. A cette époque
les bagnes d'Alger contenaient plus de 3,000 esclaves français !
Pour remédier à un état de choses si déplorable, Louis XIII chargea
M. Samson Lepage, premier héraut d'armes de France, d'aller négocier un
traité de paix avec la régence. Mais la mission de ce diplomate n'eut d'autre
résultat que le rachat de quelques esclaves qui furent ramenés en France par
le père Dan. Le roi, voyant qu'il ne pouvait parvenir à son but par la concilia-
tion, résolut d'employerla voie des armes. En conséquence une Hotte partit des
ports de Marseille et de Toulon sous les ordres de l'amiral de Mantis ; elle avait
pour mission de forcer le divan à ratifier la paix depuis si longtemps convenue
et à faire cesser la piraterie. Malheureusement, les vents contraires la dis-
persèrent ; et lorsqu'elle arriva devant Alger elle se trouvait hors d'étal
d'opérer la moindre attaque. Cette démonstration hostile eut pour résultat la
ruine du Bastion, qui fut détruit, à titre de représailles, par les Algériens;
six cents Français furent jetés de nouveau dans les fers.
Enfin, en 1 G fi>0 , le traité tant désiré fut conclu, et le Bastion se releva par les
soins de Jean de Coquielle, gentilhomme de la chambre du roi, et de Thomas
Siquer, négociant ; les actes de piraterie n'en continuèrent pas moins. Les
bagnes d'Alger étaient toujours remplis d'esclaves français qui devenaient un
objet de spéculation pour leurs patrons. Les gémissements de ces malheureux
parvinrent jusqu'en France, et les Pères de la Trinité redoublèrent d'efforts
pour les racheter. Un pasteur protestant de la Rochelle, M. Maistrezaf, marcha
sur leurs traces ; il fit des quêtes dans les temples pour retirer de l'esclavage
ses coreligionnaires, qui étaient abandonnés par les Pères de la Mission.
Mais détournons un instant notre attention des rapports extérieurs de la ré-
gence pour examiner sa situation intérieure.
Nous avons vu avec quel soin les fondateurs de l'odjack avaient cherché a
écarter toute i nfluence locale ; aucun indigène, aucun Maure, pas même les fils de
Turcs issus d'une femme algérienne, ne pouvaient faire partie de leurs batail-
lons. Cependant, après les terribles échecs de Malte et de Lépante, on s'était
insensiblement relâché de cette loi d'exclusion, et on avait fini par admettre
dans la milice les Maures et les Koulouglis (nom donné aux enfants nés d'un
père Turc et d'une mère Africaine). Ceux-ci, pour la plupart, riches, instruits,
et doués de plus d'intelligence que les aventuriers et les renégats envoyés do
Constantinople, comme janissaires, ne tardèrent pas à s'élever aux premiers
emplois de l'odjack, à envahir les postes les mieux rétribués, et à exercer
une grande influence sur les délibérations du divan. Cette suprématie si légi-
DOMINAI lo.N TURQl E. 223
timemenl acquise déplut aux janissaires puis, toujours habiles à saisir des
prétextes d'insurrection. En Ki2(i, dix-huit cents d'entre eux se réunirent
pour faire revivre les anciens statuts de l'ordre et chasser de lii milice Ions les
Maures ou Koulouglis qui occupaient un grade; les conjurés prétendaient,
pour justifier leur proposition, que les Maures ou 1rs Koulouglis travaillaient
depuis longtemps à se rendre les souverains maîtres de l'odjack et à se sou-
straire à la suzeraineté du sultan. Ces raisons spécieuses, appuyées d'une
Foule d'autres moins solides encore, rallièrent la majorité des janissaires, et
l'exclusion des Maures et des Koulouglis fut prononcée; ou les obligea même
à quitter immédiatement le territoire d'Alger.
Les Maures et les Koulouglis, accablés par la force, subirent sans se plaindre
le jugement inique qui venait d'être porté contre eux, espérant (pie plus tard
ils pourraient le faire révoquer. Les uns allèrent dans les environs d'Alger
attendre des temps meilleurs; les autres restèrent cachés dans la ville même.
Ils comptaient tous, dans la milice, des parents, des amis; et ils pensaient que
de tels appuis finiraient par obtenir leur pardon auprès de leurs farouches
ennemis. Quelques mois après cette expulsion , ils étaient tellement per-
suadés de leur prochaine réintégration, qu'ils avaient abandonné leurs re-
traites et se promenaient librement dans la ville. Cette conduite, qui puisait sa
source dans les sentiments les plus chers à l'homme, les affections de famille,
fut considérée comme de l'audace, comme une rébellion contre les arrêts du
divan. La mort seule pouvait expier un tel forfait. Les janissaires se réunirent
de nouveau, et on décida que tous les Maures et Koulouglis condamnés au ban-
nissement et retrouvés dans Alger seraient jetés à la mer. Deux cents de ces
malheureux, cousus dans des sacs, expièrent dans les flots leur amour pour
leur famille et leur ville natale.
Cette exécution barbare exaspéra les Koulouglis qui ne se trouvaient pas à
Alger ou qui avaient pu échapper au massacre; mais ils refoulèrent leur res-
sentiment au fond de leur cœur, en attendant une occasion favorable pour en
tirer vengeance. L'entreprise n'était pas facile. Réunis dans un petit village
du Sahel , ils s'entretenaient sans cesse de leur malheur, et cherchaient acti-
vement les moyens de le réparer. Dans la ville, ils comptaient beaucoup sur
l'assistance des Maures, qui formaient la majorité de la population ; ils étaient
sûrs aussi de trouver dans les rangs de l'odjack des amis dévoués. Avec du
courage et de l'audace ils pouvaient donc triompher.
Depuis près de trois ans leur exil durait, et cependant aucun mouvement
n'avait encore eu lieu; enfin, vers le milieu de l'année 1G29, ils se décident
à mettre à exécution leurs projets. Ils rentrent dans Alger sous divers dé-
guisements , bien armés ; ils gagnent par différentes rues la Kasbah , poi-
gnardent les sentinelles qui veulent leur en défendre l'entrée, et s'y installent
au nombre de cinquante environ, faisant des signaux à leurs amis qui se trou-
vent dans la ville, appelant avec le canon ceux qui sont dans la campagne.
±2Ï DOMINATION TURQUE.
Mais les Maures indécis se rendent mollement à l'appel de leurs frères;
d'un autre côté, les Koulouglis qui étaient restés aux environs d'Alger trou-
vent les portes de la ville fermées, et partout marchent en compagnies les
janissaires, qui , voyant leur existence menacée, redoublent d'ardeur pour
conjurer le sort qui les menace. Ils se dirigent à leur tour vers la Kasbah ; cin-
quante hommes seulement étaient hors d'état de défendre une si vaste cita-
delle; ils simulent sur plusieurs points défausses attaques, tandis qu'on brise
à coups de hache la porte principale. On somme alors les Koulouglis de se
rendre; ceux-ci répondent à ces paroles par d'horribles imprécations et de
sanglantes menaces; on marche contre eux, on les chasse des postes avancés;
mais, bien décidés à vendre chèrement leur vie, ils se retirent tous vers la
poudrière, et là, des torches à la main, ils demandent à leurs ennemis une
honorable capitulation et la réintégration de leurs droits. Cette satisfaction si
juste leur est refusée; les janissaires sont impitoyables, et, dans leur rage
aveugle , se pressent autour des malheureux Koulouglis comme pour les
déchirer. Ceux-ci les regardent s'approcher avec sang-froid, et lorsque toute
la Kasbah est remplie de janissaires, ils mettent le feu aux poudres. En un in-
stant cette immense citadelle ne fut plus qu'un monceau de ruines; cinq cents
maisons d'Alger furent renversées par l'explosion, et plus de six mille per-
sonnes périrent dans cette épouvantable catastrophe La conjuration des Kou-
louglis est, sans contredit, l'un des événements les plus mémorables de l'his-
toire d'Alger; et si elle eût réussi, si cette éviction barbare prononcée contre
eux et les Maures eût été révoquée, la civilisation aurait fait à Alger des pro-
grès bien autres que ceux qu'elle y a accomplis sous le despotisme brutal et
stupide des janissaires.
Trente années vont encore s'écouler sans que nous ayons aucun événement
important à rapporter. De 1640 à 1G58, rien de remarquable ne s'est accompli
en Algérie. M. Sandcr Rang résume ainsi l'histoire de ces années : « En 16V6,
Hamed-Pacha vint remplacer Joussouf, dont le gouvernement avait duré près
de douze ans, fait bien rare dans l'histoire des pachas algériens; en 1652, les
Hollandais firent un traité de paix et de commerce avec l'odjack ; la franchise
entière de leurs navires y fut stipulée ; en 1655, une Hotte anglaise vint à Alger,
et y conclut un traité; en 1657, Hamed-Pacha, après un gouvernement
presque aussi long que celui de Joussouf, fut remplacé par Ibrahim-Pacha. »
Ici finit la première période du gouvernement turc tel que l'avait établi Barbe-
rousse, c'est-à-dire l'exercice du pouvoir par les pachas et le divan.
En 1659, une révolution importante vint modifier dans ses bases essen-
tielles le gouvernement d'Alger. Depuis longtemps le divan, prévoyant la possi-
bilité de circonstances difficiles, avait formé un trésor à la Kasbah. Ce trésor
était sous sa propre responsabilité, et le pacha ne pouvait y puiser sans l'au-
torisation de ce conseil. Mais ces chefs ne tardèrent pas à profiler du prestige
de le>u titre et de l'appui de Conslantinople, pour envahir tous les pouvoirs
DOMINATION TURQUE. ±>r>
et amasser de grandes richesses au détriment de l'odjack. Cette domination
oppressive «i absolue était devenue odieuse non-seulement aux Arabes, mais
à la milice, qui ne manquait pas de manifester son mécontentement chaque
fois que le paiement de sa solde éprouvait quelque retard ; alors elle entrait en
révolte, emprisonnait le pacha, souvent même ['égorgeait. Enfin, En 1G5!>,
le divan fut sommé de réduire l'autorité de ces chefs despotes et prévaricateurs.
Le pacha était alors en prison, un boulouck-baschi, nommé Calil, chef du
parti réformateur, provoqua et obtint du divan celte décision que le père
Barreau rapporte en ces termes : « Au mois de juin, le divan , continuant tÔU-
c( jours dans les bonnes dispositions qu'il a prises de maintenir la correspon-
de danec avec les pays étrangers, et particulièrement avec Marseille, s'étant
« fait informer, tant de ses propres sujets que marchands chrétiens et autres,
u des raisons pourquoi son port semblait abandonné aussi bien que le pays de
« sa domination, et lui ayant été représenté que la trop grande autorité qu'il
« a laissé prendre insensiblement aux pachas qui viennent de la Porte du
« grand-seigneur, leur donnait occasion de taire beaucoup d'extorsions et
« avanies; c'est pourquoi il se serait résolu, pour le bien et avantage de tous,
a d'abolir entièrement cette autorité démesurée qu'il s'était imposée, et, pour
« Cet effet, aurait interdit et détendu à celui qui est de présent en charge de
« ne se mêler de quoi que ce soit. »
A la suite de cette résolution, une députalion fut envoyée au sultan, pour
lui exposer que la conduite des pachas compromettait non-seulement le main-
tien de l'odjack dans sa composition primitive, mais menaçait même l'existence
de la domination turque dans la régence. Ahmed Ier, qui régnait alors, admit,
peut-être parce qu'il ne pouvait mieux faire, la validité de ces raisons, et con-
sentit à ce qu'il fût créé à côté du pacha, délégué de la Porte, un second chef
de la régence, qui prit le titre de manzoul-aga. L'aga représentait spécia-
lement les intérêts de la milice ; c'était lui qui était chargé de la levée des
tributs, de l'administration des finances et du paiement des troupes. Le
pacha continua d'ailleurs à garder ses titres honorifiques; on lui assura un trai-
tement de 500 piastres par lune, et l'approvisionnement de sa maison resta à
la charge de l'odjack. Mais son intervention dans le gouvernement dut se borner
à une sorte de contrôle ; sa présence dans le divan ne fut plus requise que
dans les grandes occasions, et il n'y parut guère que pour sanctionner des
mesures auxquelles il restait presque complètement étranger.
La milice, ayant ainsi absorbé tout le pouvoir exécutif, se montra plus hau-
taine et plus indisciplinée qu'auparavant. 11 n'y avait pas un an que Calil s'était
placé à la tête du gouvernement, que déjà il tombait sous les coups de ses
propres partisans. Baba-Ramadan, qui lui succéda et qui avait été l'un des plus
ardents promoteurs de la réforme, fut massacré peu de temps après en plein
divan par ses ministres. Ramadan était un homme très- capable; il avait
organisé les diverses branches de l'administration , et conclu un traité de paix
29
220 DOMINATION TURQUE.
avec Charles 11, roi d'Angleterre: mais son mérite ne le préserva pas du
yatagan de ses ennemis.
Au milieu de tous ces conflits, la piraterie continuait plus active que jamais.
Les corsaires d'Alger se prirent à attaquer tous les pavillons, à croiser sur
toutes les côtes. On ne répondit à ces hostilités que par des expéditions insi-
gnifiantes. Le commandeur Paul, envoyé à leur poursuite avec quinze vais-
seaux, fit quelques prises, et rentra sans s'être montré devant Alger. Les
chevaliers d'Hocquincourt et de Tourville les inquiétèrent aussi. Les Hol-
landais firent contre eux de nouveaux armements; mais l'amiral Ruyter, qui
les commandait, une fois devant Alger, se borna à demander une trêve de
neuf mois, et autorisa la visite des navires de sa nation. Les états de Hollande,
mécontents de cette clause , renvoyèrent Ruyter pour obtenir de nouvelles
conditions; sa nouvelle mission n'eut d'autre résultat que le rachat de quel-
ques esclaves. A cette époque si déplorable pour les nations maritimes de l'Eu-
rope, le consul anglais était retenu dans les bagnes et travaillait à la charrue !
Tant d'audace de la part des corsaires algériens méritait une énergique
répression ; mais les guerres dans lesquelles les puissances européennes
étaient engagées.entre elles, et peut-être aussi le souvenir toujours présent de
la dernière et fatale expédition de Charles-Quint, avaient depuis un siècle
empêché toute tentative sérieuse. C'était à la France qu'il appartenait d'ouvrir
de nouveau la voie qu'elle devait si glorieusement fermer en 1830. En effet,
Louis XIV ordonna un armement considérable contre les Algériens; et le duc
de Beaufort, qui le commandait, les fit repentir en plus d'une rencontre de
leur audace. Encouragé par ce premier succès, le cabinet de Versailles résolut
l'année suivante d'occuper d'une manière permanente un point du littoral
d'où l'on put tenir constamment en respect les Barbaresques, surveiller les
côtes, et prévenir toute agression. Après avoir hésité quelque temps entre
Bougie et Gigelly, on se décida pour ce dernier point, et le duc de Beaufort
fut encore chargé de diriger cette entreprise. Elle réussit au delà de toutes les
espérances; le duc, à la tète d'un corps de 5,200 hommes, s'empara de
Cigelly le 23 juillet 166i, et s'y établit. Mais bientôt la division qui éclata
entre les chefs de l'armée, la faiblesse des ressources qui avaient été mises
à leur disposition, enfin la négligence que l'on apporta à fortifier la place et
à y réunir tout ce qui était nécessaire à l'entretien des troupes, obligea la
France de renoncer à cette conquête.
Cet échec ne fit qu'accroître l'audace des Algériens; leurs corsaires se
mirent à poursuivre nos navires avec un tel acharnement, que le duc de
Beaufort se vit obligé de reprendre la mer pour les châtier de nouveau. Le
2i juin 1665, il atteignit l'escadre algérienne en vue du fort de la Goulette;
il l'accula dans la baie, s'empara des trois plus grands vaisseaux , et incendia
les autres. Ali, homme d'esprit et d'un mérite singulier, au dire de M. le che-
valier d'Arrieux , était alors aga; il se hâta du conclure un traité de paix avec
DOMINATION TURQUE. 227
la France, et le lit observer avec, la plus rigide exactitude (1666). Ali fut le
dernier aga; comme ses prédécesseurs, il Put assassiné, et sa tête, exposée sur
la place publique, devint le jouet des enfants et de la populace. Sa femme,
chose inouïe dans les révolutions turques, eut à subir les tourments les plus
atroces, pour la forcera déclarer le lieu qui recelait, disait-on, les trésors
de son mari. De la mort d'Ali dale une modification nouvelle dans le gouver-
nement de l'odjack. La milice, fatiguée des agas, supprima le titre et non lii
fonction. A l'exemple des Tunisiens, les janissaires d'Alger donnèrent à leui
nouveau chef le titre de dey (patron et, selon quelques écrivains, généralis-
sime de la milice), et lui laissèrent toutes les attributions de l'aga. Ce fut un
vieux raïs, ennemi des Français, nommé Hadji-Mohamet-Trick , qui fut leur
premier dey; il partagea l'autorité avec son gendre Baba-Hassan, qu'il avait
choisi pour son lieutenant, et qui avait eu l'adresse de se faire aimer des soldats.
Sous le gouvernement de Mohamet-Trick et de Baba-Hassan , plusieurs
puissances entamèrent des négociations avec la régence; la plupart n'eurent
aucun résultat. Il y avait dix ans que le vieux Trick gouvernait, et la crainte
de subir le môme sort que ceux qui l'avaient précédé le porta à s'enfuir se-
crètement d'Alger, et à se réfugier à Tripoli. Baba-Hassan fut élu à sa place.
Ce nouveau dey fit aussitôt exécuter des armements considérables ; puis ayant
fait venir le consul de France, et lui montrant l'escadre qui était prête à appa-
reiller : « La paix avec ton pays est rompue; malheur à ton maître! lui dit-il,
« dans quelques jours ces vaisseaux auront anéanti sa marine et son com-
« merce. » Cette insolente provocation décida l'expédition de Duquesne.
L'Angleterre se hâta de profiter de cet état de guerre entre la France et la
régence d'Alger pour obtenir un traité que le père Levacher qualifie de hon-
teux. En effet, l'amiral Herbert se désista de toute prétention sur trois cent
cinquante bâtiments de commerce que les Algériens avaient pris aux Anglais;
il rendit les Turcs qui étaient sur la flotte, sans réclamer ses compatriotes
enfermés dans les bagnes d'Alger; enfin il livra une quantité considérable de
matériel de guerre (1682).
Louis XIV était en ce moment à l'apogée de sa gloire ; il venait, après des
guerres brillantes , de conclure le fameux traité de Nimègue ; il avait une
armée nombreuse et aguerrie, et ses flottes, commandées par d'Estrées, Mar-
tel, Vivonne, Duquesne, Tourville, s'étaient couvertes de gloire dans plusieurs
rencontres avec l'ennemi. Il ne pouvait donc ajourner le châtiment qu'avaient
encouru les Algériens. L'expédition dont le brave Duquesne fut chargé se
composait de onze vaisseaux de guerre, de quinze galères, de cinq galiotes à
bombes, de deux brûlots et de quelques tartanes. C'était la première fois qu'on
allait se servir de mortiers à bombes sur mer. La proposition en avait été faite
par un jeune Navarrais nommé Benaud d'Eliçagarray. a On n'avait pas d'idée,
« dit Voltaire, que des mortiers pussent n'être pas posés sur un terrain solide.
« Sa proposition révolta. Benaud essuya les contradictions et les railleries que
228 DOMINATION TURQUE.
« tout inventeur doit attendre ; mais sa fermeté et son éloquence déterminèrent
« le roi à permettre l'essai de cette nouveauté. » Les galiotes proposées par
Renaud étaient des bâtiments de la force des vaisseaux de cinquante canons,
mais ils avaient un fond plat et étaient très-garnis de bois pour résister à la
réaction de la bombe. Chacune de ces galiotes était armée de deux mortiers
placés en avant du grand mat, et de huit pièces de canon placées à l'arrière
du bâtiment, quatre de chaque bord. Dans le combat, elles présentaient la
pointe a l'ennemi, de manière à offrir une moindre surface à ses coups. Les
mortiers, de douze ou quinze pouces, étaient établis sur une plate-forme de
bois supportée par des couches de madriers et de câbles.
Là flotte parut devant Alger vers la fin d'août 1G82, mais la grosse mer
empocha l'attaque pendant quelques jours; il fallut attendre le calme pour
que les vaisseaux pussent prendre leur poste de combat. Le feu s'ouvrit alors ;
mal dirigé d'abord, il fit peu de mal à l'ennemi. Un mortier chargé d'une
bombe laissa même tomber son projectile enflammé dans l'intérieur du na-
vire d'où il devait être lancé. Duquesne ordonna aux galiotes de se rappro-
cher de la ville, et le tir recommença avec plus de justesse et de vivacité que
la première fois. Cette attaque dura pendant toute la nuit, et causa des dégâts
considérables à Alger et dans le port. Le jour suivant, le mauvais temps força
l'amiral français à rompre ses lignes; mais, le 3 septembre, il y eut un nou-
veau bombardement plus terrible que les précédents. Le lendemain, on vit le
père Levacher, vicaire apostolique qui remplissait à Alger les fonctions de
consul de France, s'approcher du vaisseau amiral pour faire des propositions de
paix. Duquesne ne voulut pas le recevoir : « Si les Algériens, lui dit-il, désirent
« la paix, ils n'ont qu'à venir à bord eux-mêmes pour la demander; » et le
bombardement fut repris avec une nouvelle vigueur. Le 5, des envoyés du
dey se présentèrent; l'amiral exigea qu'au préalable tous les esclaves français
seraient rendus, condition qui ne fut pas acceptée. Mais le mauvais temps
s'étant déclaré et la saison étant fort avancée, Duquesne quitta Alger le
12 septembre pour rentrer dans le port de Toulon.
Cette expédition, dont le succès était loin d'être complet, eut néanmoins un
grand retentissement en Europe, tant à cause de l'innovation des mortiers
employés à bord des galiotes qu'à cause des désastres essuyés par les Algé-
riens; car leur ville était pour ainsi dire entièrement détruite. Cependant
leur audace ne les abandonnait point encore; ils se vantaient d'être assez
riches pour en rebâtir une nouvelle. Louis XIV résolut donc de renouveler
l'attaque au printemps de l'année suivante. L'hiver fut employé à radouber les
vaisseaux, à perfectionner les galiotes.
La nouvelle expédition prit la mer vers la fin de juin 1683. A son arrivée
devant Alger, elle rallia cinq vaisseaux français commandés par le marquis
d'Àmfre ville. Le 28 juin, les galiotes s'étant emhossées devant Alger com-
mencèrent le bombardement, et jetèrent un grand nombre de projectiles
DOMINATION TURQUE. ±M
dans la \illc La consternation des Algériens fui si grande, que le divan
envoya aussitôt le père Levacher pour solliciter la paix. Celui-ci» que l'amiral
avait refusé de recevoir à son bord l'année précédente, était cette fois accom-
pagné d'un Turc et d'un interprète. Duquesne demanda, avant d'entamer au-
cune négociation, que tous les esclaves français' et étrangers pris à boni des
bâtiments français lui lussent livrés, menaçant de recommencer le bombarde-
menl si cette condition préliminaire n'était pas acceptée. Le divan, auquel
l'envoyé turc transmit la demande de l'amiral, s'empressa d'y faire droit, et,
dans la matinée du jour suivant, une partie des esclaves français qui étaient
à Alger furent rendus. Duquesne demanda ensuite que Mezzomorte, amiral de
la flotte algérienne, et Ali, raïs de la marine, lui fussent remis comme otages.
Sa demande fut également accordée avec d'autant plus d'empressement, (pie
le dey était jaloux de l'influence de Mezzomorte.
La condition la plus rigoureuse pour les Algériens était le paiement de l'in-
demnité de 1,500,000 francs que Duquesne réclamait, indemnité des prises
faites sur ses compatriotes. Baba-Hassan déclara à l'amiral français qu'il lui
serait impossible de remplir cette dernière condition; mais Mezzomorte, qui
voulait à tout prix sortir de la position où il se trouvait, l'engagea à le laisser
aller à terre, en lui disant : «Dans une heure j'en ferai plus que Baba-Hassan
« en quinze jours. » Duquesne ne comprenant pas le double sens de ces
paroles, lui accorda la faveur qu'il demandait. Au moment où il quittait le vais-
seau français, il toucha la main de l'amiral, lui promettant bientôt de ses
nouvelles. En effet, dès qu'il fut à terre, Mezzomorte se rendit auprès du
dey et le lit poignarder par quatre de ses affidés ; il endossa son caftan , fit
annoncer son élection au peuple, ordonna d'arborer des drapeaux rouges sur
tous les forts, et de tirer le canon de toutes les batteries contre la flotte
ennemie; puis il envoya un officier français, M. Hayet, à l'amiral avec recom-
mandation de lui dire que, s'il lançait encore des bombes, il ferait mettre les
chrétiens à la bouche des canons.
Les négociations étant rompues, le bombardement recommença; mais les
nouveaux ravages que faisaient les galiotes exaspérèrent à tel point la milice et
le peuple, qu'un Anglais, homme influent, en profita pour provoquer les san-
glantes exécutions dont Mezzomorte avait menacé l'amiral. Les domestiques du
père Levacher ayant mis du linge à sécher sur la terrasse de la maison consu-
laire, l'Anglais fit accroire au peuple que c'étaient des signaux qu'on faisait à
la flotte. Les portes du consulat furent aussitôt enfoncées; on pilla tout ce qui
s'y trouvait. Le consul était perclus de ses membres depuis qu'il avait eu la peste
à Tunis, les forcenés le portèrent sur sa chaise, et, dit un ouvrage du temps,
« ils conduisirent cette innocente victime à la mort qu'ils voulaient lui faire
« souffrir sans aucune formalité; car, l'ayant mené sur le môle, le dos tourné
« à la mer, ils chargèrent un canon de poudre, et après avoir mis le serviteur de
« Dieu à la bouche, toujours assis dans sa chaise, ils lui firent mille indignités,
230 DOMINATION TURQUE,
« et ayant l'ait mettre le feu au canon , ils sacrifièrent ce saint homme à leur
« rage et à leur désespoir. Le canon creva , mais il avait eu tout l'effet que
« ces misérables en avaient attendu , car il consuma la plus grande partie de
« cette victime; les restes de son corps et de ses habits furent ramassés par
« des chrétiens qui les conservèrent comme de précieuses reliques; il y eut
« même des Turcs qui en voulurent avoir, pour se ressouvenir d'un homme
« dont les vertus et la rare prudence les avaient charmés pendant sa vie. » Ce
meurtre fut suivi de celui de vingt-deux autres chrétiens qui périrent de la
même manière. Il y avait, parmi les prisonniers français que l'on conduisait
au lieu du supplice, un jeune homme appelé Choiseul, plein de calme et de
résignation. Dans des temps plus heureux, il avait fait prisonnier un raïs
algérien, et l'avait traité avec beaucoup d'égards. Celui-ci, redevenu libre,
conserva le souvenir de ces bons traitements; et au moment où Choiseul fut
mis à la bouche d'un canon, il le reconnut. Aussitôt il s'élança pour embrasser
le malheureux Français, déclarant qu'il mourrait avec lui si on ne lui faisait
pas grâce. Cet acte de fraternel dévouement aurait dû les sauver tous deux ;
mais la férocité des Algériens était tellement excitée par le carnage, qu'ils
n'écoutèrent même pas les prières de leur compatriote, et au lieu d'une vic-
time, le même coup de canon en fit deux.
Tel était l'état des choses lorsque les bombes vinrent à manquer. Une
soixantaine de maisons et quelques mosquées avaient été renversées; les rues
étaient pleines de décombres; quatre cents personnes avaient péri, et trois
gros corsaires avaient été coulés dans le port ; mais les Algériens résistaient
encore, et ne faisaient pas de propositions. M. de Seignelay envoya M. Dus-
sault auprès du dey pour sonder ses dispositions. Celui-ci déclara que l'amiral
Duquesne n'ayant pas traité après la remise des esclaves, il s'ensevelirait sous
les ruines d'Alger plutôt que d'entamer de nouvelles négociations avec lui.
Après une telle réponse, l'escadre française, se trouvant hors d'état d'agir, partit
et rentra à Toulon le 25 octobre, ramenant un grand nombre de captifs.
L'année suivante, M. Dussault fut envoyé à Alger pour prendre des arran-
gements avec Mezzomorte ; celui-ci était alors en butte à diverses conspira-
tions, et avait été grièvement blessé à la figure dans une émeute provoquée
par les agents du bey de Tunis. Il était tellement disposé à faire la paix, qu'il
déclara à M. Dussault que si le roi la voulait unejois, lui la voulait dix; mais
le divan entravait toujours les négociations. Enfin, le 1er avril, "M. de Tour-
ville arriva devant Alger avec une nombreuse escadre pour presser la con-
clusion du traité. Après vingt-trois jours de négociations, on s'entendit sur
les conditions, et la paix fut signée le 25 avril Ki8i, au grand dépit des An-
glais et des Hollandais, qui avaient mis en jeu toute sorte d'intrigues pour en-
traver la négociation. Les esclaves furent rendus de part et d'autre, et le dey
envoya un ambassadeur à Paris.
Ce traité portait en substance que le commerce international des deux pays
DOMINATION II 1UJI E. 231
serait tait librement et sans obstacle; que tous les esclaves français retenus en
Algérie seraient rendus; que tous les bâtiments naviguant sous pavillon fran-
çais sciaient respectés par les navires algériens , qui , de leur Côté , seraient
respectés par les vaisseaux du roi de France; que les navires français venant
chercher un refuge contre l'ennemi dans les ports d'Alger seraient défendus
par les Algériens eux-mêmes; que tous les Français pris par les ennemis de
la France et conduits à Alger seraient remis en liberté ; que si quelque navire
se perdait sur les côtes, il serait secouru par les Algériens comme leurs
propres navires; que le consul français établi à Alger aurait dans sa maison
le libre exercice du culte chrétien , tant pour lui que pour ses coreligion-
naires; que les différends survenus entre un Français et un Turc ne seraient
pas portés devant les juges ordinaires, mais devant le divan; enfin qu'un
navire de guerre français venant mouiller à Alger, le dey, sur l'avis du consul
français, ferait faire le salut d'usage, etc., etc.
Mais les corsaires algériens ne purent rester longtemps dans l'inaction ;
quelques mois après la signature de ce traité, ils couraient déjà sur les navires
anglais, et dès 1686 ils capturaient sans le moindre scrupule les bâtiments
français. Vrers la tin de cette année, leurs expéditions devinrent si nom-
breuses et les pertes de notre commerce si considérables, que le ministre de
la marine fut obligé d'ordonner une chasse à outrance contre tout corsaire
algérien qui serait rencontré dans la Méditerranée; et une prime considérable
fut accordée pour chaque capture. Le pacha qui gouvernait alors l'odjaek eu
l'absence du dey fit piller, à titre de représailles, la maison consulaire de
France, et M. Piolle, consul, fut jeté dans les bagues. Le pacha se préparait
sérieusemeiit à la guerre; il fit commencer la construction d'un fort au cap
Matifou; mais, afin de gagner du temps, il écrivait à M. de Vauvré, intendant
de la marine à Toulon, pour faire des ouvertures de paix. La France ne fut
pas dupe du stratagème. Lorsque ses lettres arrivèrent, une escadre allait
mettre à la voile, sous le commandement du maréchal d'Estrées, et rien n'en
suspendit le départ. L'escadre mouilla devant Alger à la fin du mois de juin
1688. Le maréchal adressa aussitôt au pacha la déclaration suivante :
« Le maréchal d'Estrées, vice-amiral de France, vice-roi d'Amérique, com-
te mandant l'armée navale de l'empereur de France, déclare aux puissances et
« milices du royaume d'Alger que, si dans le cours de cette guerre on exerce
ce les mêmes cruautés qui ont été ci-devant pratiquées contre les sujets de
« l'empereur son maître, il en usera de même avec ceux d'Alger, à commencer
« par les plus considérables qu'il a eidre les mains, et qu'il a eu ordre d'ame-
« ner pour cet effet avec lui. Ce 29 juin 1688. »
11 paraît que l'emploi des bombes avait singulièrement frappé les Algériens,
car Mezzomorte répondit sur le revers de cet écrit : « Vous dites que si nous
> mettons les chrétiens à la bouche du canon vous mettrez les nôtres à la
« bombe; eh bien! si vous tirez des bombes, nous mettrons le roi des vôtres
•232 DOMINATION TIKQUE.
« au canon; et si vous me dites : Qui est le roi? c'est le consul. Ce n'est pas
« parce que nous avons la guerre, c'est parce que vous tirez des bombes. Si
« vous êtes assez forts, venez à terre ou tirez le canon avec les vaisseaux. »
Pendant quinze jours, le l'eu des galiotes ne discontinua pas, et fit des
ravages affreux dans Alger. Dix mille bombes furent lancées; elles avaient
renversé un grand nombre de maisons, tué beaucoup d'habitants, coulé cinq
gros corsaires, démantelé la plupart des batteries, et rasé la tour du fanal.
Mezzomorte fut lui-même atteint d'un éclat de bombe à la tète. Ces ravages,
au lieu de faire fléchir les Algériens, amenèrent de nouveaux actes de cruauté.
Le père Montmasson, vicaire apostolique, ancien curé de Versailles, fut leur
première victime ; puis on immola successivement à la bouche des canons le
consul Piolle, un religieux, sept capitaines et trente matelots. En apprenant
ces scènes de carnage, le maréchal d'Estréesne put contenir son indignation,
et fit égorger dix-sept des principaux Turcs qu'il avait à bord ; leurs cadavres
furent ensuite placés sur un radeau que l'on poussa vers le port. Puis il rentra
à Toulon avec son escadre.
Cependant ces actes de cruauté étaient loin d'amener la paix et la sécurité
que réclamait si vivement notre commerce maritime. Le gouvernement français
le sentait bien ; aussi, l'année suivante, se prévalant des lettres écrites à l'in-
tendant de la marine à Toulon, fit-il de nouvelles tentatives qui eurent un
plein succès. Un traité de paix fut conclu, et Mohamed-el-EminCogea se
rendit à Paris en qualité d'ambassadeur du dey avec la mission de demander
au roi la ratification de ce traité. Il fut présenté à Louis XIV le 26 juillet 1690,
et lui adressa le discours suivant, que nous reproduisons comme l'un des
monuments les plus curieux des rapports diplomatiques de la France avec
l'odjack :
« Très-puissant, tres-majestueux et très-redoutable empereur, Dieu veuille conserver
Votre Majesté avec les princes de son sang, et augmenter de un à mille les jours de
votre règne. Je suis envoyé, ô très-magnifique empereur, toujours victorieux, de la
part des seigneurs du divan d'Alger et du très-illustre dey, pour me prosterner devant
le trône impérial de Votre Majesté , et pour lui témoigner l'extrême joie qu'ils ont res-
sentie de ce qu'elle a eu la bonté d'agréer la publication de la paix qui vient d'être
conclue entre ses sujets et ceux du royaume d'Alger.
« Les généraux et les capitaines, tant de terre que de mer, m'ont choisi, Sire, d'un
commun consentement, nonobstant mon insuffisance, pour avoir l'honneur d'entendre
de la bouche sacrée de Votre Majesté la ratification de cette paix, étant persuadé que
c'est de cette parole royale que dépend son éclat et sa durée, qui sera, s'il plaît à Dieu,
éternelle. Ils m'ont ordonné d'assurer Votre Majesté de leur très- profond respect et
de lui dire qu'il n'y a rien au monde qu'ils ne fassent pour tâcher de se rendre dignes
de sa bienveillance. Us prient Dieu qu'il lui donne la victoire sur les ennemis de toutes
sortes de nations qui se sont liguées contre elle, et qui seront confondues par la vertu
des miracles de Jésus et de Marie, pour le droit desquels nous savons que vous com-
battez. Je prendrai la liberté, Sire, de dire à Votre Majesté qu'ayant eu l'honneur de
servir longtemps à la Porte ottomane, à la vue de l'empereur des musulmans , il ne me
DOMINATION TURQUE. 233
restait pour remplit mes désira que de saluer un monarque qui, uon-seulement par sa
valeur héroïque, mais encore par sa prudence consommée, s'esl rendu le plus grand el
le plus puissant prince de toute la chrétienté, I' Uexandreet leSalomon de son siècle, el
enliu l'admiration de tout l'univers
« C'est donc pour m'acquitte!" de cette commission, qu'après avoir demandé pardon
à Votre Majesté, avec les larmes aux veux et avec une entière soumission, au nom de
notre supérieur et de toute notre milice, à cause des excès commis pendant la dernière
guerre, et L'avoir priée de les honorer de sa première bonté, j'ose lever les \ eux en
liant, el lui présenter la lettre des chefs de notre divan, en y joignant leurs très-huinhles
requêtes, dont je suis chargé; et comme ils espèrent qu'elle voudra bien leur accorder
leurs prières, il n'y a point de doute qu'ils ne fassent éclater dans les climats les plus
éloignés la gloire, la grandeur et la générosité de Notre Majesté, afin que les soldats et
les peuples, pénétrés de son incomparable puissance, soient fermes et constants a
observer jusqu'à la tin des siècles les conditions de la paix qu'elle leur a donnée.
« Je ne manquerai pas aussi, si Votre Majesté me le permet, de rendre compte par
une lettre à l'empereur ottoman, mon maître, dont j'ai l'honneur d'être connu, des
victoires que j'ai appris avoir été remportées par vos armées de terre et de mer sur
tous vos ennemis, et de prier Dieu qu'il continue vos triomphes. Au reste, toute notre
espérance dépend des ordres favorables de Votre Majesté. »
Voici la réponse tant soit peu hautaine (pie lit Louis XIV à ce message.
« Je reçois agréablement les assurances qu'il me donne des bonnes intentions de ses
maîtres. Je suis bien aise d'entendre ce qu'il vient de me dire, et je confirme le traité
de paix qui leur a été accordé en mon nom. J'oublie ce qui s'est passé; et pourvu qu'ils
se comportent de la manière qu'ils doivent, ils peuvent être assurés que l'amitié et la
bonne intelligence augmenteront de plus en plus, et qu'ils en verront les fruits. »
Après la signature de ce traité, Mezzomorte , fatigué de ses fonctions et
n'osant pas les résigner en public, quitta furtivement la régence. Chaaban fut
élu dey à sa place (1689). Ce nouveau chef de l'odjak s'empressa d'écrire au
gouvernement français pour l'assurer de ses bonnes dispositions en faveur de
la paix.
A cette époque de troubles et d'agitation en Europe, la France chercha un
point d'appui à Alger; elle voulait que le dey déclarât la guerre à la Hollande
et à l'Angleterre; mais le consul anglais se montra si habile et répandit l'or
avec tant d'à-propos, que M. de Seignelay ne put obtenir du divan qu'une rup-
ture avec la Hollande, et l'assurance que ses corsaires captureraient tous les
navires anglais qui ne seraient pas munis d'un passe-port de Jacques H. La
coopération de l'odjack n'alla pas plus loin. Il est vrai qu'en ce moment on
méditait à Alger de grandes expéditions pour étendre les limites de la régence.
Ce fut au roi de Maroc , qui venait parfois ravager son territoire , que le
nouveau dey Chaaban déclara la guerre : il se porta à cet effet sur la frontière
de l'ouest avec 10,000 janissaires et 3,000 spahis. Les Algériens y rencon-
trèrent l'armée ennemie, qui était forte de li,000 fantassins et 8,000 chevaux;
malgré l'infériorité de leur nombre, ils attaquèrent vigoureusement les Maro-
cains et leur tuèrent 5,000 hommes; les Algériens n'en perdirent qu'une cen-
30
23* DOMINATION TURQUE.
taine. Aussitôt après, Chaaban se porta sur Fez, que protégeait une armée de
24,000 fantassins et 20,000 chevaux. Le roi de Maroc, Ismaël, la commandait
en personne ; il n'osa pas cependant engager le combat. La victoire inespérée
que venaient d'obtenir les Algériens avait répandu la terreur parmi ses soldats,
et malgré leur supériorité numérique ils l'obligèrent à faire des propositions
de paix. Les deux chefs se rendirent sous une tente élevée entre les deux camps,
et la paix fut signée. Ismaël se présenta à la conférence les mains liées, en signe
de soumission , et baisant trois fois la terre il en appela à la protection du
grand-seigneur; puis il dit au dey : « Tu es le couteau et moi la chair que tu
peux couper. » Chaaban ne fit pas hacher en morceaux le roi de Maroc, mais
il lui imposa de si dures conditions qu'il fut hors d'état de les tenir.
Après une si heureuse expédition, Chaaban dirigea ses forces contre Tunis
(169*), dont il finit par s'emparer après plusieurs assauts. Il imposa les habi-
tants à une forte rançon, leur laissa pour gouverneur Hamed-ben-Chouquer,
un de ses favoris, et revint à Alger avec de riches dépouilles. Mais à peine eut-il
quitté Tunis, que les habitants chassèrent Hamed-ben-Chouquer; de son côté,
la milice de l'odjack s'opposa à ce que le favori de Chaaban se réfugiât à Alger,
et menaça même de se soulever si le dey voulait encore faire la guerre aux
Tunisiens. Chaaban, ne tenant pas compte de ces dispositions, voulut entre-
prendre une seconde campagne ; aussitôt le camp du Levant se révolta et marcha
sur Alger. Le dey envoya au-devant des révoltés le pacha, lecadi et le muphti,
qui ne purent les calmer. Alors Chaaban fit ouvrir le trésor de la Casbah , et
distribua beaucoup d'argent aux miliciens qui se trouvaient dans la ville, afin
d'exciter leur zèle; mais il fut saisi, jeté en prison, et étranglé trois jours
après. On dit qu'il refusa de déclarer le lieu où étaient enfermés ses trésors,
et qu'il supporta avec un courage extraordinaire les tortures cruelles auxquelles
on le soumit pour lui arracher cet aveu.
Cette révolte amena encore de nouveaux changements dans le gouverne-
ment de l'odjak. Pour remplacer Chaaban, la milice choisit Hadji-Hamet,
vieillard maladif, d'un caractère doux, que l'on venait de trouver assis à sa
porte raccommodant ses babouches. Il fut convenu que le divan donnerait
connaissance de ses décisions au dey, et que celui-ci n'aurait d'autre charge
que de les faire exécuter ; qu'il ne sortirait pas de son palais et n'y donnerait
aucune audience sur les affaires du gouvernement. Le divan devait s'assembler
régulièrement deux fois par semaine à la Kasbah; il avait l'autorité souveraine
et devait se composer du chef de la milice, du chiaia, de vingt-quatre yas-
bachis, vingt-quatre boulous-bachis, vingt-quatre odabaschis et douze man-
zoul-ogas.
Le vieux Hadji-Hamet, à qui on n'avait conféré sa dignité qu'en attendant
un choix plus convenable, promit tout ce qu'on voulut; mais une fois installé
il parvint à ressaisir une partie du pouvoir que les janissaires avaient enlevée à
ses attributions, et mourut paisiblement en 1698. Hassan Chiaoux le remplaça.
DOMINATION TURQUE. 23.",
Le nouveau dey *'*taii un homme de beaucoup de sens et d'une grande acti-
vité. Il s'empressa de ratifier le trait é de I0!>() avec la France, et fit comprendre
BU divan que le maintien des bons rapports avec celle puissance était nécessaire
à la prospérité de l'odjack. Il renouvela la paix avec l'Angleterre, et lit présent
de quelques bètes fauves pour la Tour de Londres a l'amiral Almers, qui s'était
montré devant Alger avec huit vaisseaux. Quant aux états secondaires de la
chrétienté, leur marine ne lut pas plus respectée que par le passé.
Le bey de Tunis profita de la sollicitude qu'apportait le nouveau dey au
règlement de ses affaires intérieures pour l'attaquer à l'improviste. Il égorgea la
garnison d'un fort et mit le siège devant Constantine ; Mourad se vantait d'être
bientôt maître d'Alger, et désignait même le dey qui gouvernerait cette
régence sous sa suzeraineté. A cette nouvelle, la milice murmura; Hassan-
Ghiaoux, effrayé de l'effervescence qui se manifestait, se retira dans la Kasbah
et déclara qu'il résignait le pouvoir. Le divan élut aussitôt Hadji-Moustapha,
et, chose extraordinaire dans les annales algériennes, Hassan put se retirer
librement à Tripoli ; on mit une barque à sa disposition, et son départ fut salué
par le canon de la ville et des forts. La milice se porta en toute hâte contre
Mourad. Les Turcs mirent leurs bonnets entre leurs dents, en signe de rage, et
se précipitèrent avec une telle impétuosité contre les troupes tunisiennes que
la déroute de celles-ci fut bientôt complète ; 2,000 prisonniers furent égorgés.
Dès que les troupes furent rentrées à Alger, le dey se mit à leur tête et les
conduisit contre le roi de Maroc , qui ne pouvant payer le tribut qui lui
avait été imposé en 1691, s'était allié avec le bey de Tunis pour envahir cha-
cun de leur côté la régence d'Alger. Moustapha, sûr de la victoire, s'avançait
avec assurance contre un ennemi qu'il avait déjà battu, n'ayant que 6,000
fantassins et 1,000 spahis, lorsqu'il se trouva en face d'Ismaël qui comptait
50,000 combattants, la plupart à cheval. Mais telle était la terreur que les Turcs
inspiraient aux Arabes indisciplinés, que cette poignée d'Algériens défit en
quatre heures une armée huit fois plus forte, ne perdant que dix hommes et
enlevant 3,000 têtes et 5,000 chevaux à l'ennemi. Le cheval d'Ismaël, resté au
pouvoir des Turcs, fut offert à Louis XIV. Malheureusement, la joie de ce
triomphe fut de courte durée; la peste de 1701, d'après le rapport du consul
de France, vint enlever 45,000 habitants à Alger.
En 1702, le dey, pour terminer les luttes qui existaient entre lui et ses voi-
sins, conclut un traité de paix avec le bey de Tunis, Ibrahim-Shérif, qui avait
succédé à Mourat, mort assassiné avec toute sa famille. Hadji résolut alors de
se porter contre les Espagnols et de s'emparer d'Oran ; mais il en fut détourné
par le consul de France, qui lui dit qu'Oran entre les mains des Espagnols lui
était plus utile qu'entre les siennes propres, «c'est, lui dit-il, une source abon-
dante par où l'argent entre dans votre pays; gardez-vous de la détruire.»
ïïadji se rendit à ce conseil.
L'année suivante, l'amiral Bing fut envoyé à Alger par la reine Anne avec
•236 DOMINATION TURQUE..
de riches présents. L'Angleterre voulait un traité spécial qui la mît sur le
même pied que la France dans ses relations commerciales avec la régence;
elle l'obtint du divan, en prodiguant l'or à tous ses membres; l'or était à
cette époque tout puissant à Alger, car les caisses étaient vides. Ce fut même
cette pénurie du trésor qui décida l'odjack à entreprendre une nouvelle guerre
contre Tunis, malgré le traité qui venait d'être ratifié. Le grand-seigneur
avait détaché l'île de Zerbi du pachalick de Tunis, et avait confié l'exécution
de ses ordres au dey d'Alger et au bey de Tripoli. Moustapha se porta sur la
frontière de l'est, battit Ibrahim-Shérif à une journée de Keff , et le fit pri-
sonnier. Les habitants de Tunis, qui n'avaient pas oublié le dernier sac de
la ville, offrirent 150,000 piastres pour obtenir la paix, et firent observer
au dey qu'il avait atteint son but en dépossédant le bey ; mais Moustapha
voulait surtout entrer dans la ville pour y faire du butin ; il rejeta les propo-
sitions qu'on lui faisait et commença le siège. De leur côté, les Tunisiens
étaient décidés à se défendre jusqu'à la dernière extrémité. Leurs sorties furent
meurtrières et les Algériens perdirent sept cents hommes en quarante jours.
Le dey fit alors demander la paix; les habitants, au lieu d'offrir de l'argent,
réclamèrent une indemnité pour les frais de la guerre. Moustapha prit donc
le parti de lever le siège, abandonnant une partie de son matériel. L'armée
algérienne, dans sa retraite, fut attaquée par les Arabes; épuisée de faim et
de fatigue, démoralisée, elle perdit beaucoup de monde, et le dey ne ramena
que des débris de ses bataillons. 11 n'osa pas entrer dans la ville et se réfugia
à sa maison de campagne ; mais le divan ne perdit pas de temps : dans la nuit
il élut un nouveau dey, Hussein-Cogea-Shérif, et Moustapha fut étranglé; ses
biens servirent à payer la milice. Le bey de Tunis fut mis en liberté; il promit
d'envoyer 150,000 piastres, et laissa sa famille pour garantie de cette pro-
messe; mais il fut tué en rentrant dans sa capitale.
Hussein trouva le trésor presque vide ; c'était là le plus grand écueil qu'un
dey pût rencontrer, et contre lequel plusieurs de ses prédécesseurs s'étaient
brisés. La milice n'étant pas exactement payée murmura d'abord ; puis elle
laissa déposer le dey par quatre Turcs que celui-ci avait bannis de l'odjak et
qui y étaient rentrés secrètement (1707). L'un d'eux, Pectache-Cogea, fut élu
à sa place. Son premier soin fut de donner de l'occupation à la milice ; dans
cette intention, il projeta la conquête d'Oran, et envoya dans l'ouest son
gendre Baba-Hassan avec un corps d'armée.
L'Espagne, agitée à cette époque par les discordes sanglantes qui avaient suivi
la mort de Charles II, et par la guerre de la succession, n'avait pu apporter
qu'une attention secondaire à ses possessions du nord de l'Afrique. Oran, qui
était alors le seul point qu'elle occupât, se trouvait dénué de toute espèce d'ap-
provisionnement et ne pouvait faire une longue résistance. Cependant la pre-
mière tentative des Algériens échoua; les Espagnols, soutenus par la puissante
tribu des Beni-Amers, repoussèrent les assiégeants. Les Algériens ne se décou-
DOMINATION TURQl E. 237
ragèrent pas, et reparurent bientôt sous les murs de la ville. Oran résista
encore pendant une année; mais les Espagnols, ne recevant aucun secours du
dehors, demandèrent à capituler (1708). Le fort Saint-Philippe se rendit le
premier, à la condition que la garnison serait libre; elle n'en fut pas moins
mise en esclavage. Un traître livra le fort Sainte-Croix aux Turcs; quant au
château Saint-Grégoire, défendu par un moine, il résista avec courage; l'en-
nemi n'y entra qu'après un assaut des plus opiniâtres, et la garnison tout en-
tière fut massacrée. Enfin, la ville capitula. Mors-el-Kobir, qui avait une gar-
nison de 1/200 hommes, aurait pu résister longtemps, mais ses défenseurs,
pressés par la famine, furent obligés de se rendre. La perte de cette possession
fut vivement sentie par la cour d'Espagne, qui, faible et épuisée, ne put
songer en ce moment à la reprendre.
Après cette expédition, l'histoire d'Alger ne va plus nous offrir que des
révolutions sans portée, lâches assassinats et exploits de pirates : l'odjack se
ressent de la décadence de l'empire ottoman , et semble attendre sa dernière
heure. Pectache, lier de ses derniers succès, envoya au grand-seigneur trois
clefs d'or, et sollicita le caftan de pacha pour son gendre; mais il ne l'obtint
pas; il s'en vengea en réduisant de moitié les émoluments du pacha. Au mois
de mars 1710, lui-même n'ayant pu payer la milice, est assassiné par Deli-
lbrahim, qui se fait proclamer à sa place et endosse son caftan tout san-
glant (1710). Baba-Hassan, qui s'était distingué par la prise d'Oran, est exécuté
à son retour : il portait ombrage au nouveau dey. Deli-lbrahim ne gouverna
néanmoins que six mois; il fut assassiné le li août 1710, et remplacé par Ali-
Chiaoux. Pour consolider son pouvoir, Ali déploya une férocité inouïe; il fît
périr coup sur coup plus de dix-sept cents personnes, et gouverna ensuite
avec équité. Mais ce qui donne une importance réelle à son avènement, c'est
l'expulsion définitive des pachas et la réunion de leur dignité à celle de dey.
Ali fut l'auteur de cette grande mesure qui achevait enfin la révolution com-
mencée en 1659.
« Ali-Chiaoux, dit M. de Rotalier, décidé à conserver le pouvoir que le sort
lui avait départi, et mécontent du pacha, fit saisir ce fonctionnaire, et le ren-
voya à Constantinople en le menaçant, si jamais il remettait les pieds à Alger,
de lui faire trancher la tête. Si Ali se fût borné à cette seule violence, il eût
manqué de l'adresse et de l'intelligence nécessaires aux hommes qui veulent
disputer le pouvoir aux factions, ou accomplir de grands changements dans
l'état. En se bornant à détruire, il eût compromis le reste de l'édifice qu'il avait
à cœur de conserver, mais il sut comprendre avec cette pénétration dont sem-
blent doués tous les novateurs habiles, qu'il fallait flatter d'une main le sultan
qu'il insultait; de l'autre, ne pas briser les derniers liens qui unissaient Alger
à Constantinople, et conserver tous les avantages d'une pareille union, tandis
qu'il se débarrassait des dernières charges qu'elle imposait; enfin, en chassant
l'homme, ménager une dignité dont le nom seul avait une grande importance.
238 DOMINATION TURQUE.
Un ambassadeur précéda donc le pacha à Constantinople. Les sultans, les
visirs, les principaux officiers du sérail furent gagnés par de somptueux pré-
sents, et l'envoyé du dey put aisément faire agréer au sultan les excuses d'Ali.
« Le pacha, dit-il, s'était fait remarquer par un esprit d'intrigue qui avait failli
« porter le désordre dans l'état, et la mort seule eût été une punition digne
« d'un si grand crime. Par respect pour le sultan, la milice s'était contentée de
« l'expulser du deylick; mais la colère des janissaires était à son comble; les
(( pachas leur étaient devenus odieux. Il suj pliait donc le sultan de ne point
« exposer son autorité, mais de daigner accorder à Ali lui-même le titre glo-
« rieux de pacha'.»
Malgré la hardiesse d'une demande qui sous des formes obséquieuses pou-
vait paraître une injonction, le sultan jugea politique et prudent de déférer
aux vœux de l'odjack; la nomination d'un chef unique, abandonnée au choix
de cette milice, ne donna plus lieu, de la part du sultan, qu'à une sorte de
sanction qu'il était à peu près hors d'état de refuser. Ainsi s'accomplit cette
grande réforme, ainsi fut concentrée sur une seule tête la double dignité de
dey et de pacha. Ahmed III sanctionna la révolte d'Ali en le nommant dey-
pacha; les trois queues lui furent envoyées, et jusqu'à l'époque de la conquête
d'Alger parles Français, les deys régnèrent sans partage. La réunion des pou-
voirs dans les mains d'un seul chef ne rendit point les janissaires plus soumis
ni moins terribles. Mais Ali, qui le premier était parvenu à réunir en sa per-
sonne les deux dignités de pacha et de dey, fut pour eux l'objet d'une grande
vénération; ils le regardaient comme un saint, et longtemps après sa mort
on l'implorait à l'égal des marabouts les plus renommés.
Le traité d'Utrecht ayant raffermi Philippe V sur le trône d'Espagne, ce mo-
narque annonça l'intention de reconquérir Oran, tant pour illustrer son règne
que pour se rendre agréable au saint-siége. En conséquence, le 7 juin 1732,
le roi publia à Séville un manifeste dans lequel il faisait part à l'Europe de son
projet. Rien ne fut négligé pour le succès de l'expédition. Une flotte composée
de douze vaisseaux , deux frégates, deux galiotes et cinq cents bâtiments de
transport, partit d'Alicante le 15 juin, et débarqua près du cap Falcon
25,000 hommes commandés par le comte de Montemar. Le généralissime fai-
sait ses préparatifs d'attaque, lorsque une affaire d'avant-garde décida du sorl
de la place. Les Turcs poursuivaient l'aile droite de l'armée espagnole, quand
les grenadiers de l'aile gauche, commandés par le marquis de Villa-Durias ,
parurent sur le sommet d'une colline qui dominait la ville. La garnison qui
était dans les forts fut si effrayée à cette apparition inattendue, qu'elle se
replia en foule sur la ville et y répandit l'alarme : avant la nuit Oran et tous
ses chAteaux-forts furent déserts. Les Espagnols n'avaient perdu que cent cin-
1: M. Cli. de Rolalier a publié un livre du plus grand intérêt sur l'histoire d'Alger el la
piraterie des Turcs dans la Méditerranée.
DOMINATION TURQUE. 239
quante hommes; ils trouvèrent dans la ville et les loris cent quarante-six
pièces de canon, plusieurs mortiers et des vivres en abondance.
Les Espagnols s'empressèrent de réparer les fortifications et d'en con-
struire de nouvelles; c'est de celte époque que (latent le fort Saint-André et
le Chôteau-Neuf. Ôran était pour eux d'une grande importance, car ils s'y four-
nissaient d'esclaves noirs, et venaient y chercher des cuirs, de la cire, de l'huile.
Maîtres de celte ville et de Mers-el-Kebir, ils espéraient étendre ensuite; leurs
conquêtes sur le sol africain. Mais les Arabes qui leur étaient restés fidèles
lors de la prise d'Oran avaient été refoulés dans les montagnes, et les Turcs
les avaient remplacés par une ceinture de tribus hostiles qui empêchèrent les
Espagnols de renouer leurs anciennes relations avec les indigènes. La gar-
nison d'Oran fut dès lors comme prisonnière dans la ville et les forts.
Pendant tout le règne de Louis XV, les Algériens continuèrent leurs dépré-
dations sur mer. Les conventions, les traités, les renouvellements furent fré-
quents. Le 16 janvier 1764, le chevalier de Fabry, commandant l'escadre
mouillée à Alger, conclut avec le dey Ali-Aga un traité en si\ articles, por-
tant que tous les griefs passés seraient oubliés; qu'un délai de trois mois serait
donné aux marchands français résidant à Alger s'il survenait une cause de
rupture ; que, dans le cas de collision entre deux bâtiments, le coupable serait
sévèrement puni parle dey, s'il était Algérien, et par le consul, s'il était Fran-
çais; que les corsaires de Salé ne pourraient ni vendre leurs prises, ni rési-
der à Alger; qu'un bâtiment abandonné en mer, dans la crainte des Salétains,
étant conduit à Alger par les corsaires, le séquestre en serait accordé au consul
français, s'il le requérait, et le vaisseau restitué ensuite, s'il était reconnu
pour français ; enfin, que s'il y avait un combat entre les corsaires d'Alger et
des bâtiments français, il ne serait fait aucun mal aux Français résidant dans les
villes de la régence. Ces conventions n'avaient pas une grande valeur, mais à
défaut d'expéditions décisives, c'était le seul moyen qu'on put employer pour
contenir les forbans dans le respect.
En 1770, le Danemark, pour se soustraire au paiement d'un tribut arbitraire
(lue lui avait imposé le chef de l'odjack, envoya une Hotte assez considérable
devant Alger ; ses attaques échouèrent complètement, et le gouvernement
danois fut obligé d'acheter la paix, moyennant cent mille écus et deux navires
chargés de munitions de guerre. Malheur aux vaincus! tel était le grand
axiome des Algériens.
La plupart des états qui, à cette époque, entretenaient des consuls à Alger
étaient soumis à des redevances de différente espèce envers la régence. Le
royaume des Deux-Siciles payait au dey un tribut annuel de 24,000 piastres
fortes, et faisait en outre des présents de la valeur de 20,000 piastres. La
Toscane n'était soumise à aucun tribut, mais à un présent consulaire de
•23,000 piastres. La Sardaigne avait obtenu, par la médiation de l'Angleterre,
d'être libre de tout tribut : mais elle payait une somme considérable à chaque
240 DOMINATION TURQUE.
changement de consul. Les États de l'Église devaient à la protection du roi de
France l'exemption de tout tribut et de tout présent consulaire. Le Portugal
avait conclu un traité aux mêmes conditions que les Deux-Siciles. L'Espagne
était parvenue à s'affranchir du tribut, mais elle devait des présents à chaque
renouvellement de consul. L'Autriche, par la médiation de la Porte ottomane,
avait obtenu la remise des tributs et des présents consulaires; cependant elle
faisait toujours des cadeaux. L'Angleterre , même après le bombardement
d'Alger par lord Exmouth, en 1816, fut obligée de s'engager à envoyer un
présent de 600 livres sterling (15,000 fr.) à chaque renouvellement de consul.
La Hollande, par suite de sa coopération au bombardement de 1816, fut
comprise dans les stipulations du traité. Les États-Unis, lors du traité conclu
par le commodore Décatur, adoptèrent le même arrangement que l'Angleterre.
Le Hanovre et les états de Brème s'étaient obligés à payer une somme consi-
dérable à chaque renouvellement de consul. La Suède et le Danemark payaient
annuellement un tribut consistant en munitions de guerre, pour une valeur
d'environ 4,000 piastres fortes. En outre, ces différents états payaient, de dix
ans en dix ans, au renouvellement des traités, un présent de 10,000 piastres
fortes, et leurs consuls, en entrant en fonctions, faisaient des cadeaux. La
France, suivant la lettre de ses conventions, ne devait rien; cependant l'usage
de faire des présents lors de l'installation d'un consul avait été conservé.
Malgré ces traités, les navires de commerce des différents états européens
étaient constamment exposés aux attaques des Algériens ; car ceux ci s'étu-
diaient à élever sans cesse de nouvelles contestations pour justifier leurs
hostilités. La marine espagnole en souffrait plus que toutes les autres.
Charles 111, prince éclairé et habile administrateur, gouvernait alors.
Indigné de ces continuelles avanies et surtout d'une tentative audacieuse que
les Algériens avaient dirigée contre le Penon de Vêlez , l'un des présides
d'Espagne sur la côte d'Afrique, il résolut d'en tirer vengeance, et fit préparer
une expédition considérable contre eux. Un officier de fortune irlandais,
O'Reilly, qui avait servi avec quelque distinction dans les armées de France
et d'Autriche , en reçut le commandement. O'Reilly se présenta devant
Alger le 1er juillet 1775. Sa flotte se composait de plus de trois cents
vaisseaux de toute grandeur; elle portait 2-2,000 hommes de troupes de
débarquement, et un matériel de siège considérable. Au lieu de jeter immé-
diatement son armée sur la côte, O'Reilly fit parader la flotte pendant
huit jours devant Alger pour intimider l'ennemi. Les beys de Constantine,
de Medeah, de ïitery, de Mascara, mirent à profit ce temps perdu en inu-
tiles démonstrations, pour accourir avec leurs contingents au secours d'Alger.
Enfin le débarquement s'opère (8 juillet); les Algériens n'opposent d'abord
aucune résistance; ils semblent fuir devant les Espagnols, les laissent s'en-
gager au milieu des chemins couverts qui sillonnent la campagne , et lorsque
toute l'armée se trouve disséminée, hors d'étal de se rallier, ils fondent
DOMINATION TURQUE 241
sur elle et la déciment. Une seule journée suffit pour dégoûter les Espagnols
de. leur entreprise; O'Reilly et sou conseil décidèrent que l'armée se rembar-
querai! le lendemain. On abandonnaà l'ennemi le matériel, ;iiusi que 1rs m;»-
lades el K*s blessés qui ne purent regagner les vaisseaux. Le gouvernement
espagnol voulut réparer cet échec, et de nouvelles tentatives de bombarde-
ment succédèrent à l'expédition tic 177."). Mois ces tentatives n'eurent aucun
succès, et l'Espagne fut obligée de conclure avec Alger une paix qui ne la mit
pas toujours à l'abri de ses insultes (1785).
A Charles lit venait de succéder un prince failli»' et incapable, qui considéra
tout d'abord l'occupation d'Oran comme une charge sans compensation. Une
catastrophe vint lui fournir un prétexte pour en rejeter le fardeau. Dans la nuit
du 8 au9 octobre 1790, un affreux tremblement de feue se lit sentir à Oran et
dans ses environs. Les édifices, les maisons, les fortifications s'écroulèrent; un
tiers de la garnison périt sous les décombres; le reste se trouvait sans vivres
ni munitions, et dépourvu de lentes, d'hôpitaux, de médicaments pour les
blessés. Le bey de Mascara, profitant de la consternation générale, se présenta
devant Oran avec 30,000 hommes; mais le commandant, ayant reçu quelques
renforts , défendit ces ruines jusqu'au mois d'août de l'année suivante. Des
négociations furent alors ouvertes, et en 1792, par une convention passée entre
le gouverneur d'Oran et Mohamed-el-Kebir, il fut stipulé que l'Espagne céde-
rait Oran au dey d'Alger; que les Espagnols emporteraient leurs canons de
bronze et leurs approvisionnements; que les habitants musulmans pourraient
se rendre à Ceuta ou à Melilla, ou rester dans la ville; que leurs propriétés
seraient respectées, et qu'ils ne seraient point recherchés pour des faits anté-
rieurs à la prise de possession par les Turcs. La plupart des habitants abandon-
nèrent Oran avec les Espagnols, et la ville fut repeuplée par des familles maures
et juives de Mascara, de Mazouna, de Tlemcen, de Mostaganem et de Maza-
gran. Cet abandon d'Oran prouve assez l'état d'abaissement dans lequel était
tombée l'Espagne. Avec un peu de persévérance, il lui eût été facile de con-
server cette position et de rendre ainsi plus difficiles les expéditions des cor-
saires, jusqu'au moment où des temps plus heureux lui eussent permis de les
réprimer complètement.
• Voilà donc les Turcs seuls maîtres de l'Algérie ; aucune puissance ne la
leur dispute ; mais les indigènes protestent toujours contre la souveraineté
qu'ils s'arrogent. Trois siècles de possession n'ont pas suffi pour légitimer et
consolider leur pouvoir. Us sont obligés de subir la loi qui a constamment
pesé sur les conquérants de l'Afrique septentrionale : Carthaginois, Romains,
Vandales, Bysantins, furent réduits à combattre pour se maintenir; et le jour
où ils crurent pouvoir déposer leurs armes et goûter enfin les douceurs de la
paix, les indigènes, se soulevant en masse, vinrent les faire repentir de leur
sécurité. Fatale condition que nous n'avons cessé de constater dans le cours
de cette histoire, et à laquelle la France, nous devons l'espérer, grâce à la
31
'l'i'l DOMINATION TURQUE.
supériorité de sa civilisation et de sa tactique militaire, saura aujourd'hui se
soustraire.
La révolution de 1789 n'apporta d'abord aucun changement dans les rap-
ports de la France avec la régence d'Alger ; les traités de paix et d'amitié lurent
renouvelés en 1791 et 1793. Mais, lors de l'expédition d'Egypte, les corsaires
algériens, pour se conformer aux ordres du grand-seigneur parlant au nom
de l'islamisme menacé, firent une guerre acharnée à notre marine et à notre
commerce. L'établissement de la Galle fut encore une fois livré aux flammes;
les Européens se sauvèrent, et le consul resta prisonnier à Alger. En 1800,
la Turquie ayant accédé au traité d'Amiens, fit rentrer les corsaires dans
leurs ports ; enfin (30 septembre"1 , par un nouveau traité de paix et de com-
merce entre le dey d'Alger et la république française, la régence restitua à
la France les concessions d'Afrique, ainsi que l'argent, les marchandises et
les effets qui avaient été saisis. Ce traité fut renouvelé et confirmé avec plus
de développements, le 17 décembre 1801, par Duhois-Thainville, chargé d'af-
faires de la république. Mais, comme à toutes les époques, la paix ne fut pas
très-religieusement observée par les Barbaresques; ils butinaient et captu-
raient sans cesse, suivant leur habitude. C'est alors (1803) que, pour arrêter
ces exactions, le premier consul adressa à Moustapha-Pacha , dey d'Alger, le
message suivant :
« Bonaparte, premier consul, au très-hautet très-magnifique dey d'Alger.: que Dieu
le conserve en principe, en prospérité et en gloire ! — .le vous écris cette lettre directe-
ment, parce que je sais qu'il y a de vos ministres qui vous trompent, qui vous portent à
vous conduire d'une manière qui pourrait vous attirer de grands malheurs. Cette lettre
vous sera remise en mains propres par un adjudant de mon palais. Elle a pour but de
vous demander réparation prompte, et telle que j'ai droit de l'attendre des sentiments
(pie vous avez toujours montrés pour moi. Un officier français a été battu dans la rade
de Tunis par un de vos raïs; l'agent de la république a demandé satisfaction et n'a pu
l'obtenir. Deux bricks ont été pris par vos corsaires, qui les ont menés à Alger et les ont
retardés dans leur voyage. Un bâtiment napolitain a été pris par vos corsaires dans la
raded'Hyères, et par là ils ont violé le territoire français. Enfin, du vaisseauqui a échoué
cet hiver sur vos côtes, il me manque encore plus de 150 hommes qui sont entre les
mains des Barbares. Je vous demande réparation pour tous ces griefs, et, ne doutant pas
(pie vous ne preniez toutes les mesures que je prendrais en pareille circonstance, j'envoie
un bâtiment pour reconduire en France les 150 hommes qui me manquent. Je vous prie
aussi (ie vous méfier de ceux de vos ministres qui sont ennemis de la France, vous ne
pouvez en avoir de plus grands ; et, si je désire vivre en paix avec vous, il ne vous est pas
moins nécessaire de conserver cette bonne intelligence qui vient d'être rétablie et qui
peut seule vous maintenir dans le rang et la position où vous êtes; car Dieu a décidé que
tous ceux qui seraient injustes envers moi seraient punis. Que si vous voulez vivre en
lionne amitié avec moi, il ne faut pas que vous me traitiez comme une puissance faible,
il faut que vous fassiez respecter le pavillon fiançais, celui de la république italienne,
qui m'a nomme son chef, et que vous me donniez réparation de tous les outrages qui
in'oiii été faits.
« Bonaparte, premier consul.
DOMINATION TURQUE. -l'i.l
Voici la réponse pleine de déférence que reçut le premier consul. L'obsé-
quiosité de cette dépêche est d'autant plus remarquable, qu'elle contraste avec
le ton d'insolence que la régence affecta depuis l s i r> dans ses rapports diplo-
matiques avec la Franco. Mais, sous le consulat, la campagne d'Egypte avait
grandi le nom français dans l'esprit des musulmans, et ils s'inclinaient
humides et soumis devant l'homme du destin , devant le vainqueur d'Aboukir
et des Pyramides.
« a notre ami Bonaparte, premier consul de la république française, président de la
république italienne. — Je vous salue; la paix de Dieu soit avec vous. Ci-après, notre
ami, je vous avertis que j'ai reçu votre lettre datée du 20 messidor; je l'ai lue, et
j'y réponds article par article : — Vous vous plaignez du raïs Ali-Tatar : quoiqu'il soit
un de mes johlaches, je l'ai arrêté pour le l'aire mourir; au moment de l'exécution votre
consul m'a demandé sa grâce en votre nom ; et pour vous, je la lui ai accordée. \ ous me
demandez la polacre napolitaine prise, dites-vous, sous le canon de la France : les détails
qui vous ont été fournis à cet égard ne sont pas exacts; mais, sur votre désir, j'ai délivré
dix-huit chrétiens composant son équipage. Vous demandez un bâtiment napolitain qu'on
dit être sorti de Corfouavec des expéditions françaises : on n'a trouvé aucun papier fran-
çais ; mais, selon vos désirs, j'ai donné la liberté à l'équipage. Vous demandez la punition
du raïs qui a conduit ici deux bâtiments de la république française : selon votre désir je
l'ai destitué ; mais je vous avertis que mes raïs ne savent pas lire les caractères européens ;
ils ne connaissent que le passeport d'usage, et, pour ce motif, il convient que les bâti-
ments de la république française fassent quelque signal pour être reconnus par mes cor-
saires. V ous me demandez 150 hommes que vous dites être dans mes états: il n'en existe
pas un ; Dieu a voulu que ces gens se soient perdus, et cela me peine. Vous dites qu'il y
a des hommes qui me donnent des conseils pour nous brouiller : notre amitié est solide
et ancienne, et ceux qui chercheraient à nous brouiller n'y réussiront pas. Vous me
demandez que je sois ami de la répuhlique italienne, et de respecter son pavillon comme
le votre : si un autre m'eût fait pareille proposition, je ne l'aurais pas acceptée pour un
million de piastres. Vous ne m'avez pas voulu donner les 200,000 piastres que je vous
avais demandées pour me dédommager des pertes que j'ai essuyées pour vous : que vous
me les donniez ou que vous ne me les donniez pas, nous serons toujours hons amis. J'ai
terminé avec mon ami Dubois-Thainville, votre consul, toutes les affaires delà Calle, et
l'on pourra venir faire la pêche du corail : la compagnie d'Afrique jouira des mêmes
prérogatives dont elle jouissait anciennement. J'ai ordonné au hey de Constantine de
leur accorder tout genre de protection. Si à l'avenir il survient quelque discussion entre
nous, écrivez-moi directement, et tout s'arrangera cà l'amiable.
« Moustapha, pacha d 'Alger. »
Cette influence presque souveraine de la France sur Alger devait cependant
avoir bientôt un terme. Le désastre de Trafalgar porta le dernier coup à notre
marine et à notre commerce; le pavillon français ne paraissait plus qu'à de
longs intervalles dans la Méditerranée, et l'Angleterre était devenue maîtresse
de Malte. A l'instigation de cette puissance, le bey de Constantine admit en
1806 la concurrence des Maltais, des juifs, des Espagnols, sur les marchés où
nous avions seuls le droit d'acheter. De cette flagrante infraction à l'abolition
du traité il n'y avait qu'un pas; le dey le flt, et, moyennant une redevance
annuelle de deux cent soixante sept mille francs, il investit, en 1807, l'Angle-
244 DOMINATION TURQUE.
terre de nos concessions. C'est alors que Napoléon chargea le capitaine Boulin
d'explorer surtout le littoral de l'Algérie , et que de son doigt prophétique il
indiqua le lieu où vingt-trois ans plus tard la France devait trouver un abor-
dage facile et triompher des Barbaresques '. C'est vers cette époque aussi
qu'un des savants les plus illustres dont s'honore la France entrait comme
captif à Alger. Arrêtons-nous un instant à cet intéressant épisode.
La mort de Méchain et les erreurs qu'il avait commises dans les opérations
concernant la mesure de l'arc du méridien terrestre laissaient incomplets les
calculs relatifs à l'espace compris entre Barcelone et Bhodez ; le gouvernement
français chargea MM. Biot et Arago de se rendre aux îles Baléares pour redresser
et compléter ce grand travail. En avril 1807 les opérations principales furent
terminées, et M. Biot, chef de l'expédition, partit pour Paris, afin de rédiger
les tables qui devaient en faire connaître le résultat définitif. Besté en Espagne
pour achever les travaux , M. Arago se transporta bientôt à Mayorque et alla
s'établir sur le sommet de la montagne de Galatzo, afin de communiquer avec
Iviceet mesurer l'arc du parallèle compris entre ces deux stations. Cependant
la guerre venait tout à coup d'éclater entre l'Espagne et la France ; et tandis
que M. Arago poursuivait tranquillement ses opérations le bruit se répandit
parmi le peuple que les feux et les signaux du jeune savant français avaient
pour objet d'appeler l'ennemi. Les Mayorcains se soulèvent et courent en
armes vers Galatzo, en poussant des cris de mort. M. Arago n'eut que le
temps de se déguiser en paysan et d'emporter les papiers contenant ses obser-
vations ; puis, grâce au concours de quelques amis, il parvint à passer à Alger
où il se rendit avec son bagage d'astronome , sur une barque de pêcheur con-
duite par un seul matelot.
Le consul de France à Alger, M. Dubois-Thainville, accueillit M. Arago avec
la plus touchante sympathie et obtint pour lui passage à bord d'une frégate
algérienne qui faisait voile pour Marseille. On était déjà en vue des côtes de
France, lorsqu'un corsaire espagnol qui croisait dans ces parages joint la
frégate, s'en empare, et conduit prisonniers en Espagne tous ceux qui étaient
à bord. Cependant le dey, à la nouvelle de l'insulte faite à son pavillon, exige
et finit par obtenir qu'on rende la liberté à l'équipage, et quelques jours
après cette sommation, le navire algérien faisait voile pour l'Afrique. Tout à
coup, une affreuse tempête du nord-ouest le surprend et le jette sur les côtes
de la Sardaigne. Nouveau péril. A cette époque les Sardes et les Algériens
étaient en guerre : aborder c'eût été retomber dans une nouvelle captivité. On
se décide alors, malgré une voie d'eau considérable qui vient de se déclarer, à
affronter tous les périls, et à diriger vers l'Afrique. Le vaisseau désemparé et
prêta couler bas toucha enfin à Bougie.
1 Sans contredit, ce fut l'empire qui prépara noire conquête de 1830. Toutes les indications
du lieutenant de Napoléon ont été exactement suivies pour le lieu de débarquement, pour la
marche sur Al^er, pour le chiffre même de l'armée.
DOMINATION TURQUE. 2 Vf»
Là M. Arago apprit que le dey, qui L'avait assez bien accueilli la première
lois, venait d'être tué dans une émeute. Il se trouva seul et sans appui bu
milieu des Barbares : on s'empare des caisses qui renferment ses instruments,
parce qu'on les croit pleines d'or; on le Touille; ou le menace; on exerce sur
lui les plus marnais traitements ; mais un marabout, indigné de la conduite de
ses compatriotes, prend le jeune sa\ant sous sa protection, et ils se dirigent
ensemble vers Alger, ('ouvert du burnous des Arabes, M. AragO traverse à
pied l'Atlas sous la sauvegarde de son libérateur. Lorsque les deux voya-
geurs arrivèrent à Alger, le nouveau chef de l'odjack était en différend avec
la France : il refuse de les recevoir, et pour toute réponse aux demandes
que lui adresse M. AragO, il le fait inscrire sur la liste des esclaves et l'en-
voie senir à bord des corsaires de la régence en qualité d'interprète. M- Nor-
desling, consul de Suède, obtint quelque temps après la permission de
recueillir cbez lui le malheureux captif, et enfin, le 1er juillet 1809, M. Arago,
rendu complètement à la liberté, s'embarqua pour la France.
Revenons maintenant aux affaires intérieures de l'odjack. Que s'y passe-t-il?
toujours des insurrections, des meurtres, des assassinats. Les Kabades con-
tinuent leur guerre désespérée contre les Turcs; et les janissaires toujours
mécontents de leurs chefs les déposent ou les étranglent. Moustapha, que nous
avons vu se dire si orgueilleusement l'ami de Bonaparte, succombe sous leurs
coups; Ahmed, qui lui succède, occupe assez tranquillement le pouvoir pendant
trois ans ; mais, le 23 juillet 1808, une révolte éclate et il est d'posé. Heureu-
sement pour lui , le nouveau dey fut décapité le jour même de son élection ,
en sorte que le lendemain on recourut à Ahmed pour qu'il prît de nouveau
les rênes de l'état : honneur bien éphémère! le 7 novembre suivant il était ,
lui aussi, contraint d'offrir son cou au fatal lacet. Ali-Khodjâ, qui vient après,
meurt à la suite d'une guerre contre les Tunisiens. Hadji-Ali, promu en 1809,
ne se maintint quatre ans au pouvoir qu'en déployant la plus horrible cruauté;
il parvint à intimider les janissaires, mais non à s'en faire aimer. Aussi , ne
pouvant l'atteindre par la force, eurent-ils recours à la perfidie ; ils séduisirent
le cuisinier du palais, et Hadji-Ali mourut empoisonné (22 mars 1815). Les
vœux de la milice se portèrent alors sur Omar, aga des janissaires; mais
celui-ci connaissait trop bien les allures de ses soldats, et pensa qu'un seul
assassinat ne suffirait pas pour assouvir leur soif du sang; il se récusa. Un
vieux chiaoux, Mohamed, fut élu dey .-quatorze jours après il mourait assassiné.
Omar, renégat grec, lui succéda, et lit preuve d'habileté et de courage pendant
les trois années qu'il conserva le pouvoir.
A cette époque, le congrès de Vienne était réuni; les plénipotentiaires qui
le composaient portèrent leur attention sur l'Algérie, et témoignèrent le désir
de s'unir pour opposer une digue aux déprédations des corsaires. L'Angleterre
seule, qui craignait que cette répression ne rendît à la France l'influence qu'elle
avait précédemment exercée sur les Barbaresques , s'y opposa. Dans ce mo-
246 DOMINATION TURQUE.
ment même, une escadre américaine composée de trois frégates , un sloop ,
un brick, trois shooners, et commandée par le capitaine Decatur, se dirigeait
vers Alger. Elle venait relever l'Union d'un honteux tribut que lui avait im-
posé le dey; bien décidée à obtenir une prompte et complète satisfaction.
Avant même de se montrer devant la ville, les Américains capturèrent trois
navires algériens. Une attitude si énergique déconcerta le divan, qui souscrivit
presque sans réclamations à tout ce qu'exigeaient des ennemis si déterminés
à faire triompher leur bon droit.
Le succès de cette expédition ramena l'attention des puissances européennes
sur Alger, et dès ce moment elles résolurent d'abolir l'esclavage des chrétiens
dans les états Barbaresques. En avril 1816, lord Exmouth fut chargé par le
gouvernement anglais de négocier avec les différentes régences pour arrivera
ce résultat; il devait en même temps obtenir que les îles Ioniennes fussent
traitées à l'égal des autres possessions britanniques. Vingt-six vaisseaux armés
en guerre accompagnaient le plénipotentiaire , dont la mission réussit assez
bien à Tunis et à Tripoli. Mais Alger se montra intraitable : Omar déclara qu'il
ne consentirait jamais à se dessaisir des droits qu'il avait de charger de fers
tout ennemi de l'odjack, offrant d'ailleurs de s'en rapporter à la décision du
grand -seigneur. L'amiral consentit, avant d'accomplir aucun acte d'hos-
tilité, qu'un envoyé du divan allât à Constantinople pour se consulter avec la
sublime Porte; mais l'envoyé algérien ne rapporta aucune réponse favo-
rable. D'ailleurs, pendant cet armistice, le consul s'était vu ignominieuse-
ment outragé dans les rues d'Alger; à Oran et à Bone, les équipages de
plusieurs navires de sa nation avaient été massacrés. Lord Exmouth reparut
donc devant Alger (26 août 1816j avec l'intention bien arrêtée d'en finir. Sa
Hotte, renforcée de six frégates hollandaises, se composait de trente-deux
voiles. A son arrivée, il fit signifier au dey les conditions suivantes :
1" La délivrance sans rançon de tous les esclaves chrétiens;
•1" La restitution des sommes payées par les étals sardes et napolitains pour
le rachat de leurs esclaves;
3° L'abolition de l'esclavage;
V La paix avec les Pays-Bas aux mêmes conditions qu'avec l'Angleterre.
Sur le refus du divan d'accéder à ces conditions, le bombardement com-
mença. Une manœuvre hardie, au moyen de laquelle les Anglais parvinrent à
tourner le môle et à s'embosser à l'entrée du port, jeta la consternation parmi
les Algériens : leur feu causa d'affreux ravages; bientôt l'incendie se commu-
niqua dans le port, et consuma une partie des navires qu'il renfermait. Lord
Exmouth écrivit alors au dey qu'il continuerait le bombardement si l'on ne se
hâtait d'adhérer aux conditions déjà proposées. Omar, qui pendant toute la
durée du combat avait déployé le plus grand courage, refusa d'abord de se
soumettre; mais les officiers de la milice, voyant que la résistance devenait
impossible, le déterminèrent à entrer en arrangement. Les quatre articles
DOMINATION TURQUE. 2.7
signifiés furenl acceptés, et devinrent la base d'un traité définitif entre lu
régence et l'Angleterre.
Bientôt après le départ <lc lord Exmouth, un»' sourde conspiration se Irama
contre le chef de la régence; les janissaires l'accusaient de trahison, de lâcheté,
lui ipii, s'il n'eût écouté que son courage, se lût volontiers enseveli sous les
ruines d'Alger ; lui qui, au moment où l'on complotait contre sa personne,
s'occupait activement d'armer plusieurs vaisseaux et de faire réparer les forti-
fications, afin de rendre impossible une nouvelle attaque. L'habileté d'Omar
et ses bonnes intentions furent impuissantes pour conjurer l'orage : attaquée
('improviste au sein de son palais, il tendit le cou au fatal lacet après avoir
l'ait d'inutiles efforts pour ramener au devoir les révoltés.
Son rival et successeur fut Ali-Khodja, nom laineux dans la régence par le
caractère impitoyable de celui qui le portait. Les consuls étrangers, dit Sha-
ler, qui se rendaient auprès de lui dans les cérémonies publiques, n'arrivaient
à sa salle d'audience qu'après avoir passé sur vingt cadavres. Entouré de gardes
et magnifiquement vêtu, il affectait de tenir toujours un livre à la main. Il
montrait en effet quelque goût pour la littérature. Mais, aussi voluptueux que
cruel, il ne connaissait ni frein ni obstacle à ses passions, et faisait saris
scrupule enlever les femmes qui avaient le fatal privilège de lui plaire. On
assure que la femme et la fille du consul hollandais n'échappèrent elles-mêmes
à ce triste sort que par la mort d'Ali. Ce monstre mourut de la peste. Il avait
l'ait tomber plus de quinze cents tètes dans le court espace de quelques mois
qu'avait duré son règne. Sa vigilance était extrême, et il suivait d'un œil in-
quiet tous les complots des janissaires. Ce fut lui qui fit transporter le trésor
public dans la Kasbah, et qui y établit ensuite sa résidence. Lorsqu'il fut
installé dans cette citadelle, il s'écria: «Maintenant, je suis maître!» En effet,
les janissaires voulurent s'opposer à cette innovation, mais Ali les fit impitoya-
blement mitrailler. Depuis cette époque , une garde composée d'indigènes
maures fut attachée à sa personne, et veilla à sa sûreté.
Ali-Khodja eut pour successeur Hussein -Khodja : c'est le dernier dey
d'Alger. Appelé au trône par les dernières volontés d'Ali, Hussein refusa
d'abord; mais les instances du divan l'obligèrent à accepter. « Il y allait de ma
« tête, » disait-il en racontant lui-même son avènement au pachalick, lors de
son voyage à Paris en 1831 ; « car ceux des membres du divan dont le choix
« était tombé sur moi m'auraient tenu compte de ce mépris que je semblais
« faire de leur vote , qui avait trompé de hautes espérances et avait dû
« leur donner pour ennemis tous les prétendants sur lesquels je l'avais em-
« porté. D'un autre côté, l'un de ces prétendants, arrivé au trône, aurait bien
« pu se débarrasser d'un homme possédant l'affection du peuple, car il eût été
« difficile de lui cacher que cet homme avait été désigné par le testament
« du pacha , puis élu par le divan. Je pouvais donc devenir dangereux au
«dey; j'étais la seule garantie de ceux qui m'avaient choisi; force me fut
2V8 DOMINATION TURQUE.
« d'accepter. » Bien qu'on lui ait généralement accorde des dispositions géné-
reuses, un grand esprit de justice et beaucoup de sagacité, Hussein fut lui-
même en butte aux violences capricieuses des janissaires. Un jour, étant sorti
de la Kasbah pour examiner des fortifications qu'on élevait sur le bord de
la mer, il faillit périr assassiné par ces mutins. Ils n'avaient point cependant
de griefs contre lui, car son avènement ne datait encore que de quelques
mois, mais ils entrevoyaient dans l'élection d'un nouveau dey le moyen de
s'assurer de nouveaux profits. Hussein se réfugia à la hâte dans son palais de
la Kasbah, dont il ne sortit plus que douze ans après, lorsque le général
Bourmont entra victorieux à Alger.
CHAPITRE XL
DOMINATION FRANÇAISE.
Causes de l'expédition de 1830. — Hussein-Pacha. — Blocus d'Alger. — Départ de la
Botte et de l'armée. — Naufrage des bricks V Aventure el le Silène. — Relâche à
l'aima.— Sidi-Ferruch. — Débarquement — Batailles de Staoueli et de Sidi-Khalef.
— Marche sur Alger. — Investissement de la place. — Siège du fort l'Empereur. —
Capitulation d'Alger.
frappé
d'une
Nous voici enfin parvenus à l'époque
la plus intéressante de notre histoire,
la France à son tour, après tant de
peuples célèbres , vient imposer ses
lois à l'Afrique septentrionale; c'est à
elle qu'est dévolue la mission difficile
et périlleuse de faire revivre sur cette
terre et d'y agrandir encore la civi-
lisation que Rome y avait autrefois
déposée. Le dernier gouvernement ,
l'odjack , eût été impuissant pour ac-
complir une telle œuvre. L'expédition
de lord Exmouth, en 1816, l'avait
au cœur; les restrictions sévères apportées à ses courses, en le privant
importante source de revenus, lui avaient ôté tous ses moyens d'ac-
:Y2
250 DOMINATION FRANÇAISE,
lion; d'ailleurs l'islamisme, dans sa déplorable caducité, était hors d'état
de rien régénérer. Il fallait donc un peuple nouveau, fortement constitué,
dominé par des idées généreuses et de grands principes d'humanité, pour
faire sortir l'Afrique de l'état d'abrutissement où l'avaient plongée les vingt
siècles d'oppression, de guerres, de luttes, d'invasions, qui nous séparent
de cette période si belle et si florissante , où nous l'avons vue , sous le
patronage de Rome, prendre une large part au mouvement général de la
civilisation.
Disons-le, toutefois, dès les premiers temps, l'expédition quia valu à la
France la possession de l'Algérie ne fut pas conçue d'après ces vues larges et
sociales, encore moins dans un but d'établissement durable. On ne voulait
qu'obtenir la réparation de griefs particuliers , et subsidiairement détruire la
piraterie, abolir l'esclavage des chrétiens et faire cesser le honteux tribut
que les puissances maritimes de l'Europe payaient à la régence. Ces idées
étaient même si vagues, que Charles X et le prince de Polignac, son premier
ministre, s'arrêtèrent un instant au projet de confier à Mehemet-Ali le soin de
venger notre injure. On avait offert pour cela au pacha d'Egypte dix millions
de francs, tous les moyens de transport nécessaires, et quatre vaisseaux de
ligne montés et dirigés par des marins français; avec ce secours Mehemet-
Ali se chargeait de détruire Alger et d'en extirper la piraterie. M. de
Uourmont et plusieurs de ses collègues s'étant refusés à la ratification de ce
Iraité, Charles X revint à des sentiments plus dignes de la France ; ses con-
seillers sentaient d'ailleurs qu'il était important de faire diversion aux embarras
de la politique intérieure ; que la monarchie, qui commençait à chanceler sous
les coups répétés du libéralisme, demandait à être défendue avec énergie, et
que l'éclat d'une conquête récente rendrait moins périlleuse une atteinte portée
aux libertés publiques. Dans la pensée de Charles X et de son gouvernement,
l'expédition d'Alger se trouva donc intimement liée à ces mesures illégales ,
méditées depuis longtemps, et qui devaient, comme on disait alors, donner à
la royauté un nouveau principe de force.
En dehors du gouvernement, et à cause de la désaffection qu'il inspirait aux
masses, la conquête de l'Afrique était vue avec indifférence par les uns, avec
une sinistre défaveur par les autres. Convaincus que cette fougue guerrière de
la royauté cachait une pensée funeste, les divers organes de l'opinion publique
mirent tout en œuvre pour effrayer les esprits. L'eau manquait, disait-on, dans
les environs d'Alger; la chaleur y était intolérable; on n'y trouverait pas de
bois pour les travaux du siège, et l'armée serait détruite avant d'avoir com-
battu. D'un autre côté, des hommes spéciaux aggravaient ces inquiétudes en
annonçant que le débarquement était impossible. Seuls de Jour opinion,
MM. Dupetit-Thouars et Guy de Taradel, qui avaient fait partie du blocus
d'Alger, déclarèrent que le débarquement était non seulement praticable,
mais facile, fris étaienl les sentiments divers sous l'influence desquels
DOMINAI ION FRANÇAISE. 2â1
furent accueillis les premiers projets do notre expédition en Afrique. Exami-
nons maintenant quelles furent les causes de cette expédition.
Les rapports de bonne intelligence qui avaient existé entre la France et la
république algérienne, depuis le règne de Louis \1V, la terreur que Napoléon
avait inspirée aux régences barbarosques , cessèrent avec la restauration.
La politique suivie depuis 1815 par notre représentant à Alger avait un tel
caractère de faiblesse, qu'elle ne pouvait commander ni la confiance ni le
respect. M. Deval, né dans le Levant, connaissant la langue turque et les usages
des Orientaux, fut nommé consul-général à celte résidence en 1HIÔ. Il avait
exercé pendant plusieurs années les fonctions de drogman à Pera, et y avait
contracté l'habitude de ces formes souples et obséquieuses (pie les autorités
musulmanes exigent toujours des agents inférieurs. Ainsi, il avait consenti,
sans faire d'objections, à ce que la redevance annuelle de la compagnie
d'Afrique lut portée de 60,000 à 200,000 francs; il avait laissé imposer à la
France la condition de ne construire dans les limites de ses concessions ni fort
ni enceinte pourvus d'artillerie, privilège réservé dans les anciens traités.
Enhardi par tant de faiblesse, le dey d'Alger annonça hautement le projet
de chasser la compagnie d'Afrique de ses possessions et de détruire ses éta-
blissements; il avait violé le privilège de la pêche du corail, en exigeant une
redevance énorme; il refusait maintenant de se conformer au droit maritime
international ; il prétendait continuer son système de piraterie, et commettait
sans cesse des infractions aux règlements arrêtés pour la visite des bâtiments
en mer; enfin, il autorisait et encourageait, sous divers prétextes, le pillage
des bâtiments qui naviguaient sous la protection du pavillon français. Une
dernière insulte, faite au représentant de la France, amena une rupture immé-
diate. M. Deval s'étant présenté, le 27 avril 1827, à l'audience du dey pour
le complimenter, selon l'usage, la veille des fêtes du Beyram, Hussein lui
demanda s'il n'avait pas reçu une réponse à la lettre qu'il avait écrite au mi-
nistre des affaires étrangères; le consul répondit quil ne l'avait pas encore;
alors le dey le frappa de plusieurs coups de chasse-mouche, et lui ordonna
de se retirer. Tel est le récit officiel de notre chancellerie.
D'après le maure Sidi-Hamdam, la réponse de M. Deval fut on ne peut
plus insultante. « Mon gouvernement, aurait-il dit, ne daigne pas répondre
à un homme comme vous. » Ces paroles, prononcées en présence de toute sa
cour, froissèrent tellement l'amour-propre d'Hussein , toujours d'après Sidi-
Hamdam, qu'il ne put maîtriser un premier mouvement de colère, et lui
donna un coup d'éventail (formé de paille de dattier). Ainsi, en adoptant même
celle des deux versions qui est la plus favorable au dey d'Alger, on voit que
dans cette rupture de la France avec la régence , les premiers torts viennent
du coté du dey. S'il avait à se plaindre du consul , ce que nous ne saurions
admettre, il ne devait pas le frapper.
Les réclamations du pacha se rapportaient à une créance due par le gouver-
252 DOMINATION FRANÇAISE.
nement français à la maison Bacri, d'Alger, qui elle-même était débitrice du
gouvernement algérien. Sous la république , le juif Jacob Bacri nous avait
fait diverses fournitures de blé. S'il faut en croire M. Labbey de Pompières,
la maison Busnach et Bacri vendait à la France des blés qu'elle embar-
quait en Barbarie sur des bâtiments neutres ; des corsaires, prévenus à temps,
enlevaient les navires à leur sortie du port, et les ramenaient à Alger ou à
Gibraltar. Là, les blés étaient rachetés à bas prix par les Bacri, qui les reven-
daient à la France ; alors ils arrivaient à Toulon tellement avariés qu'on était
obligé de les jeter à la mer pendant la nuit. Le 15 février 1798, les Bacri reçu-
rent en paiement du ministre de la marine, M. Pléville de Pelley, une somme
de 1,589,748 francs, et, en outre, des munitions navales de toute espèce en
grande quantité ; mais ce n'était là qu'un faible à-compte, car ils portaient le
chiffre total de leur créance à 14,000,000 de francs. Les Bacri imaginèrent
donc de faire appuyer leurs nouvelles réclamations par un de leurs com-
mis, Simon Aboucaya , qu'ils firent passer pour un ami du dey et pour le frère
d'une de ses femmes. Simon Aboucaya avait pris rang parmi les ambassadeurs;
il allait chez les ministres, dans leurs bureaux, et menaçait tout le monde de
la colère de son prétendu beau-frère, lorsque, reconnu dans le jardin de Tor-
toni, il fut enfermé au Temple avec Jacob Cohen Bacri, son maître. On les mit
quelque temps après en liberté. L'affaire était assoupie, et les demandes paru-
rent abandonnées.
A la chute de l'empire, les Bacri renouvelèrent leurs réclamations; mais
le temps n'était pas propice; ils furent encore ajournés. La restauration survint,
et les négociations recommencèrent; enfin une convention, passée le 28 oc-
tobre 1819 avec les maisons algériennes Bacri et Busnach, approuvée et
ratifiée par le dey, arrêta à sept millions de francs le montant des sommes
que la France devait à ces maisons. L'article 4 de cette convention donnait
aux sujets français qui se trouvaient eux-mêmes créanciers de Bacri et Bus-
nach le droit de mettre opposition au trésor royal sur cette somme pour une
valeur équivalente à leurs prétentions, après jugement préalable des Cours
royales de Paris ou d'Aix, qui étaient chargées spécialement d'en connaître.
Des sujets français ayant fait constater la validité de deux millions et demi de
titres, quatre millions et demi furent payés à Bacri, et le reste fut versé à la
caisse des dépôts et consignations, en attendant que les tribunaux eussent
définitivement prononcé. Les années 1824 et 1825 se passèrent dans l'examen
de ces titres; mais le dey, impatient d'encaisser le reste des sept millions,
écrivit, en octobre 1826, au ministre des affaires étrangères une lettre par
laquelle il le sommait de faire passer immédiatement à Alger les deux millions
et demi, prétendant que c'était à lui que les créanciers français devaient jus-
tifier de la légalité de leurs réclamations. M. le baron de Damas, alors mi-
nistre des affaires étrangères, n'ayant pas jugé à propos de répondre lui-même
à une lettre si inconvenante, se borna à faire connaître au consul-général que
DOMINAI ION FRANÇAISE. 253
l,i demande du de) était inadmissible, attendu qu'elle était directemenl con-
traire à la convention du 28 octobre 1811). De là les récriminations elles
insultes.
Le gouvernement français, sans hésitation, prit parti pour son représentant,
el le Moniteur du 5 juin 1827 annonça à l'Europe qu'une escadre était partie
de Toulon pour tirer satisfaction de l'insulte l'aile à la France par le dey d'Alger,
ainsi que des autres griefs dont on avait à se plaindre.
Hussein-Dey, qui tenait alors les rênes du gouvernement de la régence, n'était
point un homme ordinaire. Suivons-le dans sa carrière. Il était né à Vourla,
petite \\\\c de l'Asie mineure '; d'autres disent à Smyrne. Son père, officier
d'artillerie au service de la Porte ottomane, avait pris un soin particulier de son
éducation, et l'avait envoyé de bonne heure à Constantinople pour qu'il s'y
enrôlât dans le corps des topjïs ou canonniers du sultan. Par son aptitude, par
son zèle à accomplir tous les détails du service, le jeune Hussein n'avait pas
tardé à se faire aimer de ses chefs , et bientôt il obtint un grade élevé dans
cette arme. Mais il était opiniâtre, irascible; ses défauts, qu'il ne pouvait domp-
ter, vinrent l'arrêter dans sa carrière militaire, tout en lui ouvrant, sans qu'il
s'en doutât encore, les voies de sa future grandeur.
Un jour qu'ayant violé la discipline militaire il s'était attiré un sévère châti-
ment, il résolut de s'y soustraire, et partit secrètement pour Alger où il s'enrôla
dans les janissaires '-. Dès qu'il eut endossé l'uniforme de la milice algérienne,
Hussein renonça à la gloire des armes pour se livrer au commerce et se créer
une position indépendante. Tout milicien appartenant à l'odjack avait la liberté
d'utiliser son temps ; il lui était permis d'exercer un métier s'il en avait un, et il
pouvait môme s'absenter, pourvu qu'il fût toujours prêt lorsque le service de
l'état réclamait sa présence. Hussein commença par tenir une boutique de
fripier dans Asouaka, partie basse de la ville. L'activité, l'ordre, et l'économie
qu'il sut mettre dans ses affaires lui firent bientôt réaliser des bénéfices con-
sidérables, qui lui permirent de solliciter et d'obtenir la place de directeur
de l'entrepôt du blé. Dans cette position nouvelle , Hussein montra toute
l'aptitude et toute l'habileté dont il était doué pour l'administration des
affaires. Omar-Pacha, alors dey d'Alger, distingua Hussein et l'appela aux fonc-
tions de secrétaire de la régence, et de mir-akhor, ou grand-écuyer; il lui
confia ensuite l'administration de tous les domaines appartenant à l'état, avec
le rang de kodja-el-key (ministre des propriétés nationales) et de membre du
1 Vourla est située sur le bord de la mer, à 53 kilomètres de Smyrne. Quelques biographes
prétendent que Hussein naquit à Smyrne vers 1773; d'autres font remonter sa naissanceà 1707.
- Dès qu'un individu faisait partie de cette milice , la justice turque n'avait plus aucun pou-
voir sur lui. Le plus grand coupable, un assassin même, étant poursuivi, parvenait-il à s'intro-
duire chez un recruteur de la régence , et à lui dire : «Je m'engage , » il était sauvé à l'instant
même ; il pouvait aussitôt se présenter dans la rue, et dire à ceux qui le poursuivaient : « Je suis
janissaire d'Alger;» on le laissait aussitôt libre et tranquille.
25V DOMINATION FRANÇAISE.
divan. Ali, successeur d'Omar-Pacha, montra les mômes dispositions bienveil-
lantes à l'égard de Hussein, et ajouta de nouveaux honneurs à ceux qui lui
avaient été déjà conférés.
Nous avons dit que le règne d'Ali ne fut que de courte durée ; qu'en mou-
rant il légua le pouvoir à Hussein, comme au seul homme de la régence qui fût
digne de lui succéder ; enfin, quelle fut la surprise de Hussein lorsque le divan
eut ratifié les dernières volontés d'Ali, et les motifs qui l'empêchèrent de
refuser. Quelques écrivains expliquent d'une autre manière son élévation ;
ils prétendent que Hussein parvint au poste suprême de chef de l'odjack en
tenant la mort d'Ali secrète pendant quelques jours, et en se frayant, durant
cet interrègne, les voies qui devaient le conduire au pouvoir. Nous ne nous
prononçons ni pour l'une ni pour l'autre de ces deux versions, dont la pre-
mière est confirmée par les paroles d'Hussein lui-même; mais nous recon-
naissons qu'il fallut au nouveau dey autant de talent que d'habileté pour
s'élever et se maintenir à ce poste éminent. Ce qui confirme notre opinion,
c'est la bonne administration dont il a fait preuve pendant toute la durée
de son règne. Les Algériens qui l'ont connu assurent, en effet, que cette
administration se distingua par un caractère de justice et de fermeté que
n'eurent point les précédentes. Il professait une vive admiration pour le
sultan Mahmoud ainsi que pour Mehemet-Ali , le régénérateur de l'Egypte ;
il étudiait les -progrès de la civilisation européenne, et se proposait, dit-on,
d'initier la régence à quelques-uns de ses bienfaits. Peut-être aurait-il réussi
dans sa tâche, sans la faute grave qu'il commit envers nous.
L'outrage fait à M. Deval fut vivement senti en France. Malgré l'opposition
formidable qui existait alors contre le gouvernement, on vit avec joie partir les
bâtiments qui devaient venger l'insulte faite à notre nationalité. La division
navale dont le Moniteur avait annoncé le départ était commandée par M. le
capitaine de vaisseau Collet; elle se composait du vaisseau le Diadème, des
frégates V Aurore, la Cybèle, la Veslale, la Constance, la Marie Thérèse, com-
mandées par MM. de Villaret-Joyeuse, Maret, d'Oysonville, Lenormant de
Kergrist et Fouque, capitaines de vaisseau ; des bricks le Cuirassier, le Faune,
C Adonis, de la gabare le Volcan, des goélettes la Torche, l" Alsacienne et VÉtin-.
celle; en tout treize bâtiments.
La goélette la Torche, commandée par M. Faurc, capitaine de frégate,
mouilla en rade d'Alger le 11 juin 1827, et remit au consul Deval des dépêches
du gouvernement français, qui lui ordonnaient de quitter sa résidence. Celui-
ci se rendit à bord le 15, et fit publier une ordonnance qui enjoignait à tous les
Français résidant à Alger de quitter cette ville et de s'embarquer immédiate-
ment. De son côté, le dey s'empressa de les prévenir que son intention n'avait
été ni d'insulter la France ni de se mettre en guerre avec elle; que ses dis-
dissions avec le consul lui étaient purement personnelles, et qu'ils pouvaient
rester paisiblement dans ses états, où il les protégerait de tout son pouvoir.
DOMINATION FRANÇAISE. 255
Malgré ces protestations, l'ordre du consul fut exécuté: M. Jobertetsa famille,
;iiusi qu'un prêtre, en tout sept personnes, se rendirent à bord de l'escadre.
Alors une noie diplomatique lut remise au dey p;ir l'intermédiaire du consul
deSardaigne. Le commandant Colin y tenait un langage digne de la France;
mais, il faut le dire, Louis XIV, vainqueur des Algériens, leur avait imposé des
conditions moins humiliantes lorsqu'il eut à venger, non pas seulement une
insulte, mais la mort de son consul, mis à la bouche du canon. On en jugera
par le texte même de cette note :
ci I Les principaux personnages de la régence, à l'exception du dey, se ren-
dront à bord du commandant pour faire, au nom de ce prince, des excuses au
consul français.
« 2" A un signal convenu, le palais du dey et tous les forts devront arborer
le pavillon français et le saluer de cent un coups de canon.
« 3" Les objets de toute nature, propriété française, embarqués sur les na-
vires ennemis de la régence, ne pourront être saisis.
« V Les bAtimcnts portant pavillon français ne "pourront plus être visités par
les corsaires d'Alger.
«5" Le dey, parmi article spécial, ordonnera l'exécution dans le royaume
d'Alger des capitulations entre la France et la Porte ottomane.
« 6" Les sujets et les navires des états de Toscane, de Lucques, de Piombino
et du Saint-Siège, seront regardés et traités comme les propres sujets du roi
de France. »
La lecture de cette note irrita le dey au dernier point; sa réponse portait
cependant l'empreinte de la modération. 11 rappelait seulement : 1° l'afl'aire
Bacri et les sept millions payés par le gouvernement français, et dont la ré-
gence et ses sujets n'avaient encore rien touché; 2° les fortifications élevées
par les Français à la Calle; 3° la violation des traités de la part de la France, qui
accordait des pavillons, des passe-ports et sa protection à des sujets des puis-
sances étrangères qui n'avaient point de traités avec la régence. Dès ce mo-
ment commença le blocus d'Alger et des côtes. La division navale qui se trou-
vait dans ces parages fut renforcée par les vaisseaux la Provence, le Trident et
le Breslaiv. De son côté, le dey ordonna au bey de Constantine de détruire les
établissements français en Afrique, et notamment le fort de la Calle, qui fut
ruiné de fond en comble, le 21 juin, après que les Français l'eurent évacué.
L'escadre s'occupa d'abord de resserrer dans le port d'Alger les corsaires
algériens. Cependant quelques felouques parvinrent, à la faveur de la nuit et
de leur faible tirant d'eau, à se soustraire à la surveillance des croiseurs, et
causèrent de vives inquiétudes au commerce français. Le brick l'Arlequin fut
capturé par elles à la hauteur d'Adra. Le 3 septembre, le navire le Machabée,
parti de Marseille avec un convoi qui se rendait au Sénégal, fut séparé de l'es-
corte par un fort coup de vent; à la hauteur du cap de Gâte, il fut attaqué par
une balancelle algérienne, quFs'en empara et le conduisit à Oran. Le lende-
250 DOMINATION FRANÇAISE.
main, le brick de guerre le Cuirassier rencontra le corsaire et le navire capturé ;
labalancelle, qui était bien disposée pour la marebe, parvint à se réfugier dans
Le port d'Oran; mais le Machabée fut repris avec les neuf pirates qui le mon-
taient. Le 14 et le 16 septembre, la corvette la Cornélie, la gabare VHécla et le
brick le Faune , détruisirent des bâtiments algériens chargés de grains et de
sel, malgré le feu très-vif qui partait du rivage. Quelque temps après, la divi-
sion navale chargée du blocus fut démembrée par le départ des vaisseaux la
Provence, le Trident et le Breslaiv, que l'on expédia dans le Levant. M. Collet
mit son pavillon de commandement sur la frégate V AmphitrUe.
Fatigué du blocus, le divan décida que la division mouillée dans le port
d'Alger tenterait d'en sortir. Si cette entreprise avait eu le succès qu'on en
attendait, la France aurait été forcée de modérer ses prétentions et de conclure
au plus tôt un traité avec le dey. Heureusement, le commandant Collet fit
avorter cette entreprise, et sa conduite, dans cette circonstance, couronna sa
belle carrière.
Onze bâtiments de guerre algériens, dont une frégate de W, portant pavillon
de grand-amiral, quatre corvettes de 20 et 24, six bricks ou goélettes de 16 et
18, ayant en tout 3,260 hommes d'équipage, sortirent du port d'Alger dans la
nuit du i octobre 1827, avec la mission de se livrer à la piraterie dans la Mé-
diterranée et môme dans l'Océan. Ils se dirigèrent vers l'ouest, serrant de près
la côte. M. le commandant Collet rallia à lui la frégate la Galathée, les bricks
le Faune, la Cigogne, et la goélette la Champenoise, et refoula l'escadre algé-
rienne dans le port, après l'avoir bien maltraitée. Le vent était fort et la houle
portait;» terre; cependant, la frégate du commandant reconduisit l'ennemi
à coups de canon jusque sous les batteries de la baie. Le combat s'engagea
vivement à midi et demi; deux fois l'ennemi plia complètement; à deux
heures et demie , il se mit sous la protection de ses batteries , et pendant la
nuit il rentra dans le port. Sans la grosse mer et la proximité des côtes ,
M. Collet aurait entièrement détruit cette division qui , du reste , ne put
occasionner par la suite aucun préjudice à notre commerce.
Le dey, qui comprenait toute l'importance de cette tentative, avait promis
cent mille piastres à l'équipage qui s'emparerait d'une des frégates françaises,
et mille piastres fortes par canon , indépendamment d'un riche caftan et
d'un sabre de prix pour le commandant. Toutes ces promesses restèrent
stériles. Les Algériens furent repoussés et avouèrent quatorze morts et
soixante-deux blessés.
L'année 1828 ne se présentait pas sous d'heureux auspices ; les affaires
d'Orient avaient absorbé toute l'attention du gouvernement, et à peine s'occu-
pait-on du blocus d'Alger, où nos marins supportaient avec courage les souf-
frances d'une croisière très-pénible. L'escadre algérienne était désarmée, il
est vrai ; mais on avait toujours à craindre les rescifs de la côte, les tempêtes
cl les maladies, qui causaient de grands ravages à bord de nos bâtiments croi-
DOMINATION FRANÇAISE. 257
soins. Cette année ne fui pas, du reste, féconde en événements. Voici le seul
fail qui mérite d'être i ilé : M. Uopcrt, commandant le brick /' [doniset la sub-
division chargée du blocus d'Oran, résolut d'enlever le navire F Arlequin , que
les pirates avaient capturé et amarré sous le forl Mers-el-Kébir. Ce coup de
main hardi réussit à merveille. Le temps éténl favorable, M. Kopert iil afmer
en guerre, le 28 mai au soir, les chaloupes de l'Adonis et de /'Alerte. A une
heure après minuit , elles abordèrent le brick , sans répondre au feu de l'en-
nemi, et le traînèrent à la remorque vers /' Idonis et /' Maie qui se tenaient
sous petites voiles près des fortifications, disposés à entrer dans le poil, au
besoin, et, à s'y embosser.
En ouvrant la session de 1828, Charles X rappela les griefs de la France
contre la régence d'Alger, et menaça le dey d'une punition éclatante. L'opinion
publique n'était pas encore préparée à un grand événement militaire; l'éco-
nomie était alors le seul but auquel tendit la chambre élective pour se popu-
lariser, elle lit donc peu d'attention aux paroles de la couronne, dépendant,
le projet de l'expédition contre Alger, conçu en 1827, n'était pas entièrement
abandonné par le gouvernement; une commission, présidée par le général
Loverdo, préparait, au ministère de la guerre, un plan d'attaque et les moyens
d'exécution. A la lin de 1828, on donna mémo des ordres pour opérer une
réunion de troupes dans le midi de la France ; mais le système des hésitations
prévalut de nouveau, on continua le blocus par mer, et de nouvelles négocia-
tions furent entamées.
En 1829, la question d'Afrique était encore sans importance dans les débals
parlementaires ; la politique intérieure du cabinet préoccupait seule les esprits.
Enfin , à l'ouverture de la session , elle commença à être prise en plus sérieuse
considération. Le 5 février, le roi disait aux pairs et aux députés : « Un blocus
« rigoureux, dont le terme est fixé au jour où j'aurai reçu la satisfaction qui
« m'est due, contient et punit Alger, et protège le commerce français. » De
son côté, le ministre de la marine s'exprimait ainsi dans les bureaux de la
chambre des députés : « A l'égard des Barbaresques, nous sommes informés
« que la régence et la population d'Alger sont fatiguées d'un blocus rigoureux,
« que notre marine a su tenir étroitement serré, malgré l'hiver. Dix bâtiments,
« dont un vaisseau et cinq frégates, y sont consacrés, tandis que vingt-cinq
« autres sont destinés à escorter les expéditions du commerce. Nous avons lieu
« de croire, jusqu'à présent, que le blocus suffira pour obtenir les satisfactions
« exigées, sans qu'on ait besoin de recourir à d'autres moyens, qui, dans tous
« les cas, devraient être mûrement discutés. » La chambre des députés, se
tenant dans une timide réserve, répondit ainsi à cette communication : « Des
« sujets de plainte légitimes ont armé contre Alger les forces de Votre Majesté,
y Nous nous reposons sur la vigueur des mesures qu'elle a prescrites pour
« protéger etticacement notre commerce et venger le pavillon français, tou-
« ours uni dans son honneur avec la fortune de nos rois. »
258 DOMINATION FRANÇAISE.
Ainsi donc , la question d'Alger n'entrait encore dans les discussions politi-
ques que d'une manière incidente. On prévoyait, comme par instinct, que
nous pourrions bien avoir un jour des établissements importants sur les côtes
septentrionales de l'Afrique; mais personne n'était en mesure de traiter à
fond ce grave sujet. A propos d'un projet d'emprunt, M. de Roux parla de l'Al-
gérie. Il invitait le gouvernement à prendre un parti, parce que le blocus ne
portait aucun préjudice aux Algériens, et ne donnait pas assez de sécurité aux
armateurs; il demandait qu'on ne laissât pas écbapper cette occasion de dé-
fendre la cause de l'Europe entière, de purger la Méditerranée des pirates, et
d'affranchir à jamais la chrétienté des tributs qu'elle leur payait. « La cession
«sur ces côtes de quelques ports fortifiés, ajoutait-il en terminant, nous
« offrirait des garanties, en même temps qu'elle nous mettrait en relation avec
« les Rédouins, à qui nous pouvons être utiles avec avantage pour nous. Ne
« nous livrons pas au désir de nous approprier les plus belles terres qui
« bordent la Méditerranée; mais ne négligeons pas les avantages que présente
a un sol superbe, que nous voyons presque de nos demeures, avec lequel nous
«pouvons communiquer en quatre jours, et qui est propre à produire les
« précieuses denrées que nous allons chercher dans les contrées les plus loin-
« laines. Au lieu de tenter de les asservir, traitons en amis les naturels du
« pays ; apprenons-leur à se gouverner par des lois qui leur conviendront; ne
« les contrarions pas dans l'exercice de leur religion ; reportons dans ces con-
« liées la civilisation qui les avait autrefois si éminemment distinguées, et nous
m verrons les Africains, quittant leurs habitudes nomades, se réunir successi-
« vementdans des demeures stables. Donnons-leur des instruments d'agricul-
« ture, ils ne tarderont pas d'être étonnés eux-mêmes de nous offrir en échange
« les productions des deux mondes. N'en doutons pas, ils deviendraient bien-
« tôt nos amis, s'ils ne nous connaissaient que par nos bienfaits. »
N'oublions pas que ces opinions remontent à 1829; à celte époque on
n'avait pas appris à connaître le caractère arabe : l'illusion était permise. Ce
discours fut écouté avec indifférence ; la chambre voulait renverser le minis-
tère, et tout ce qui ne tendait pas vers ce but passait inaperçu.
Depuis le retour de M. Deval en France, quelques conférences avaient eu
lieu entre le dey et des négociateurs français, dans le but de faire cesser un
état de choses si préjudiciable aux deux parties. Ces négociations n'amenèrent
aucune solution. On était ainsi arrivé au milieu de l'année 1829. M. Collet avait
été promu au grade de contre-amiral; mais sa santé, épuisée par vingt mois
d'une croisière très-pénible, le força à rentrer. l\ revint à Toulon, où il mou-
rut un mois après son retour. M. le capitaine de vaisseau de La Bretonnière
l'avait remplacé dans le commandement de la station. Jusqu'à cette époque,
notre marine n'avait éprouvé aucun de ces sinistres, si fréquents sur la côte
d'Afrique, et qui, plus tard, causèrent à la France des pertes bien sensibles.
Le 17 juin !82!>. six chaloupes des frégates Vfphigénie e! h Duchesse do
DOMINATION I ItANCAISi:. 259
Hnrij, armées en guerre, furent envoyées près le < ,tp Dellys pour s'emparer
d'un corsaire algérien mouille'' près de la côte. Trois d»' ces chaloupes accos-
tèrent le navire et I»' sabordèrent en partie ; mais les trois autres furent pous-
sées à terre par la lame; la force du venl ne permit pas de les remettre à flot.
Les hommes qui le> montaient, au nombre de quatre-vingts, se voyant perdus,
saisirent leurs armes, décidés a vendre chèrement leur vie aux innombrables
Bédouins qui s'étaient rassemblés sur le rivage. Le combat fut meurtrier;
nos marins tirent îles prodiges de valeur, et se battirent en désespérés, sous
la direction des élèves de première liasse Cassius el Barginac, qui déployèrent
dans cette action beaucoup de courage et une grande énergie. Mais, que pou-
vail une poignée de braves contre douze ou quinze cents indigènes, animés
par la soif du sang et du pillage? ils furent accablés par le nombre. Cependant
la plus grande partie parvint à se sauver à la nage et fut recueillie par les trois
autres embarcations. MM. Cassius et Barginac, ainsi que vingt-deux matelots,
lurent impitoyablement massacrés! Le matelot Martin, de la Duchesse de
Berry, fut seul conduit à Alger. Grièvement blessé à la tête, il ne dut la vie
qu'à la bravoure et à la générosité d'un Arabe qui, l'ayant l'ait prisonnier, le
défendit contre la férocité de ses compatriotes, et le présenta au dey. ITusscin-
Pacha, pour récompenser cette bonne action et les rendre plus fréquentes à
l'a\ enir, nous le disons à sa louange, lit donner une gratification de 200 piastres
à cet Arabe, tandis qu'il n'en accorda que 100 pour chaque tête qui lui fut
apportée. Quant à l'inaction dans laquelle restèrent les deux frégates et les
trois chaloupes qui n'avaient pas été jetées à la côte, nous n'osons la blâmer.
Il y a là une question de tactique navale qui ne peut être jugée par un his-
torien.
Ce désastre jeta quelques germes de découragement parmi les équipages des
bâtiments croiseurs. D'un autre côté, le gouvernement désirait d'en finir avec
le dey par une transaction , car le blocus devenait tous les jours plus onéreux
à la France. En conséquence, M. de La Rrctonnière, conformément aux in-
structions qu'il reçut, fil demander au dey une entrevue. Le 30 juillet 18-20,
le vaisseau la Provence, qu'il commandait en personne, et le brick l'Alerte,
vinrent mouiller en parlementaires sur la rade d'Alger. Une embarcation con-
duisit à terre MM. de La Bre'.onnière , Gabrié, son secrétaire, Bianchi, son
interprète, M. le capitaine de frégate Andréa de Nerciat et une garde d'hon-
neur. Les officiers furent introduits chez le ministre de la marine, qui avait
en même temps le portefeuille des affaires étrangères, et on convint que le
lendemain le dey les recevrait en audience dans son palais. Le 31 , l'envoyé
français et sa suite étaient au quai à midi ; le consul de Sardaigne et le drpg-
man du dey se trouvèrent au rendez-vous. En attendant leur introduction à la
Kasbah , le cortège se reposa à l'hôtel de la marine , dans la salle du divan
khanè salle du conseil). Cette pièce, construite depuis peu de temps dans le
genre mauresque, était très-belle, et prouvait que les Algériens n'avaient pas
260 DOMINATION FRANÇAISE.
entièrement perdu le goût de l'architecture; des bassins en marbre, des jets
d'eau y entretenaient une agréable fraîcheur. A l'entrée de celte salle se trou-
vait un kiosque élevé, d'où la vue s'étendait sur le port et sur toute la longueur
du môle.
Un spectacle bien affligeant semblait avoir été ménagé à nos parlementaires:
les trois chaloupes de l'Iphigénie et de la Duchesse de Berry, tristes débris de
la malheureuse entreprise du 17 juin, avaient été placées sur leur passage,
de manière à ne pas échapper à leurs regards ; de jeunes garçons se pressaient
autour de ces embarcations, s'efforçant, par leurs gestes et leurs cris,
d'attirer l'attention des Français sur ces objets, que les Algériens considéraient
comme les trophées d'une grande victoire.
Introduits dans la première cour du palais du dey, M. de La Bretonnière et
sa suite y attendirent le retour d'un officier, qui était allé prévenir S. A. de
leur arrivée. C'était dans ce lieu , formant un carré long, que le dey donnait
quelquefois des audiences publiques. Le tronc, espèce de sopba dressé sur
une petite estrade en bois, recouvert de drap rouge, s'élevait sous une galerie
qui lui servait de dais. Après quelques minutes d'attente , on vint annoncer
(pie S. A. daignait admettre en sa présence l'envoyé du roi de France. M. de
La Bretonnière et M. de Nerciat, précédés de leurs gardes, arrivèrent, par un
escalier assez large, à une galerie longue et étroite, à l'extrémité de laquelle
ils aperçurent le dey, assis et entouré de ses grands-ofliciers. Autrefois l'éti-
quette obligeait les consuls et les commandants des navires européens à baiser
la main du dey; depuis quelques années ils se bornaient à une simple saluta-
tion, et à toucher la main que le pacha avançait en signe d'amitié; mais il était
toujours défendu aux étrangers de se présenter devant lui en armes. Quelques
observations faites à ce sujet à M. de La Bretonnière ayant été hautement,
repoussées, il conserva son épée, ainsi que les officiers qui l'accompagnaient.
On ne leur permit pas cependant de s'asseoir; et ils furent obligés de rester
debout pendant la conférence, qui dura trois heures. Après une discussion
très-animée, dans laquelle le dey formula des prétentions exorbitantes, on
s'ajourna au surlendemain.
Dans cette seconde conférence, qui eut lieu le 2 août, le dey ne voulant rien
rabattre de ses prétentions, le négociateur français s'excusa dignement sur
l'impossibilité dans laquelle il se trouvait de conclure un arrangement aux
conditions proposées, et prit congé de S. A. Hussein s'écria alors : « J'ai de la
« poudre et des canons; puisque nous ne pouvons nous entendre, vous êtes
« libre de vous retirer. Vous êtes venu sous la foi du sauf-conduit, je vous per-
« mets de sortir sous la même garantie. »
A midi, M. de La Bretonnière, de retour sur son vaisseau, ordonna au brick
l'Alerte d'appareiller et de sortir de la baie, couvert du pavillon parlementaire.
Quoique forcé par le vent de passer sous les batteries de la ville cl à portée
du canon, M. le capitaine de Nerciat exécuta ce mouvement avec habileté, et
DOMINATION FRANÇAISE. 261
prit le large sans être troublé dans sa manoeuvre A une heure, la Provence
suivit la même rond*, portant pavillon parlementaire au mal de misaine, le
|M\ill<>n blanc à la corne et le guidon de commandement au grand mât. Elle
naviguait pour sortir de la baie lorsqu'un coup de canon à poudre partit de
la batterie du Fanal; un instant après on entendit nu second et un troisième
coup; puis toutes les batteries <lc la ville et <lu môle firent feu simultanément ,
en prenant le vaisseau pour point de mire.
il n'y avait pas à en douter, c'était un des plus lâches attentats que l'on eût
jamais commis contre le droit des gens. Lu Provence essuya, impassible, pen-
dant une demi-heure le feu de l'artillerie algérienne. Onze boulets l'attei-
gnirent ; trois entrèrent dans la coque; un brisa la grande vergue; les autres
causèrent des dommages à la voilure et au gréement ; enfin, des bombes tom-
bèrent à une petite dislance de l'arrière. Heureusement, personne ne lut at-
teint ; mais si les hommes de l'équipage avaient élé placés au poste du combat ,
plusieurs d'entre eux y auraient trouvé la mort; cardes boulets pénétrèrent
dans la batterie do 18. Le vaisseau eût infailliblement péri si l'on avait eu le
malheur de perdre un mât. M. de La lîrelonnière pouvait répondre par une
bordée, mais il sentit que ce serait compromettre, sans utilité et sans gloire,
son caractère de parlementaire, l'existence des braves placés sous ses ordres,
el le beau vaisseau qui lui avait élé confié : conduite d'autant plus admirable;,
qu'il eut besoin d'une grande énergie' pour commander à la fois à sa propre
indign ition et à celle de son équipage. Si , dans le premier moment d'exalta-
tion , quelques marins voulurent se jeter sur les pièces et faire feu, tous, il
faut le dire, écoutèrent la voix de leurs chefs, et se bornèrent à lancer sur
leurs agresseurs des regvrds qui exprimaient à la fois le mépris et l'espoir
d'une prompte et éclatante vengeance! La corvette anglaise Pilorus et la
goélette espagnole Guadaletla , mouillées dans la baie, furent témoins de
cette infraction aux lois de la guerre
Pour s'excuser, Hussein prétendit que les canonniers du mole avaient tiré
sans ordre sur le vaisseau français ; afin même de donner plus de poids à sou
assertion, il destitua le commandant du môle et fit donner la bastonnade aux
canonniers qui axaient servi les pièces. Mauvaise défaite. La canonnade dura
près d'une demi-heure ; or. si le dey n'en avait pas élé sinon l'ordonnateur du
moins le complice, il lui eût été très-facile de l'arrêter plus tôt.
Le Maure Sidi-llamdam, qui jouait un rôle important sous le gouvernement
de la régence, a donné sur cet événement les explications suivantes, qui ne con-
tribueront guère à réhabiliter son maître: «A l'occasion des malheureux coups
« de canon qui furent tirés sur le vaisseau la Provence, je puis certifier, dit-il,
« qu'ils l'ont été à l'insu d'Hussein-Pacha ; mais nous disons en arabe que « le
ff maître est responsable des fautes de son serviteur. » Si le dey avait nommé
« à la charge de ministre de la marine un homme digne de cet emploi, le droit
« sacré de parlementaire n'aurait pas été violé. Ce ministre fui destitué... four
■26-2 DOMINATION FRANÇAISE.
« laver cette tache, qui devait nous être imputée, il fallait que le pacha en-
« voyât immédiatement un ambassadeur en France pour exposer les faits,
« avouer publiquement nos torts et faire connaître la destitution du ministre
<( et la disgrâce du chef des canonniers. Cet envoyé aurait dû déclarer que le
« dey était persuadé que le gouvernement serait satisfait des réparations qu'il
« était chargé de lui faire, et qu'il espérait pouvoir s'entendre sur l'affaire ma-
« jeure, que M. Deval avait compliquée en compromettant son gouvernement
« jtar ses actes de corruption, et en interceptant les dépêches du dey. Ce con-
« seil ne fut pas suivi. »
Dés ce moment les conférences cessèrent, et le blocus fut plus resserré. La
France fit connaître officiellement aux cabinets de l'Europe l'acte de perfidie
dont le dey d'Alger venait de se rendre coupable à son égard, ainsi que l'in-
tention où elle était d'obtenir une éclatante réparation de cet outrage. Un
cri unanime d'approbation l'encouragea à persévérer dans cette généreuse
détermination. L'Autriche et la Prusse furent sincèrement favorables à ce pro-
jet ; la Russie nous voyait avec plaisir prendre position sur les côtes d'Afrique,
parce qu'elle espérait que de là notre marine tiendrait en échec celle de l'An-
gleterre dans la Méditerranée. Les petits états d'Italie, la Sardaigne surtout,
y voyaient l'affranchissement de leur commerce; la Hollande n'avait pas ou-
blié qu'en 1808 son consul à Alger avait été mis insolemment à la chaîne par
l'ordre du dey, pour un léger retard dans le paiement du tribut annuel. L'Es-
pagne, malgré la contrariété qu'elle éprouvait de notre armement, ne témoi-
gna aucun mauvais vouloir. L'Angleterre seule sentit, à cette nouvelle, se
réveiller en ('lie toutes ses vieilles haines : elle se montra tour à tour surprise
et indignée; elle demanda des explications, fit entendre des plaintes, eut re-
cours aux menaces. Lord Stuart, ambassadeur de S. M. Britannique, essaya
d'intimider successivement le ministre de la marine , M. D'Haussez, et le pré-
sident du conseil, M. de Polignac. Le premier repoussa ses démarches avec
une certaine véhémence ; le second leur opposa une politesse froide et dé-
daigneuse. Le cabinet se décida enfin à adresser la dépêche suivante à la cour
de Saint-James, en réponse à ses pressantes instances : « Le roi, ne bornant
« plus ses desseins à obtenir la réparation des griefs particuliers de la France,
« a résolu de faire tourner au profit de la chrétienté tout entière l'expédition
« dont il a ordonné les préparatifs; et il a adopté, pour but et pour prix de ses
« efforts, la destruction définitive de la piraterie, la cessation absolue de Tes-
te clavage des chrétiens, l'abolition du tribut que les puissances chrétiennes
« paient à la régence. »
L'expédition était donc définitivement résolue ; rien ne pouvait plus l'ar-
rêter. Les préparatifs de guerre se poursuivirent avec ardeur ; l'armée de
terre fut rapideiraeit organisée, et, dans tous les ports du royaume, la tâche
des ouvriers fut doublée, ainsi que leur salaire. Le succès du plan arrêté par
le ministère dépendait principalement du zèie que la marine allait déployer.
DOMINATION FRANÇAISE. 2<>3
La saison était avancée; il ne fallait |>;is perdre un moment pour se trouver
en mesure de saisir l'instant favorable et les vents propices.
Le !> février 1830, Toulon, Brest, Rochefort, Cherbourg, Bayonne et
Lorient reçurent l'ordre d'armer immédiatement 11 vaisseaux, 2\ frégates,
7 corvettes, ±~ bricks, 7 corvettes de charge, 9 gabares, 8 bombardes, 7 ba-
teaux à vapeur, 2 goëlettes, i transport, 1 balancelle; en tout 1 o V bâtiments de
guerre, Cette formidable escadre devait jeter i>0,000 hommes sur la côte d'Alger.
Partout on mil le plus vif empressement à seconder les intentions du gouver-
nement : la plupart des bâtiments désignés se trouvaient encore sous leurs toi-
tures le 10 lévrier, et le dernier que devait armer le port de Toulon était en
rade le 14 mai suivant. En même temps, des officiers de la marine militaire,
commissionnés à cet effet, affrétaient à .Marseille, en Catalogne, en Italie, des
navires de commerce destines à transporter l'immense matériel de l'armée.
Le choix du commandant supérieur d'une; si formidable expédition, l'une des
plus considérables qui soit jamais sortie des ports de la France, était d'une
haute importance. On pensait généralement que dans une campagne lointaine,
où l'autorité devait avoir beaucoup de force, il était nécessaire que le chef fût
revêtu du grade militaire le plus élevé. Parmi les maréchaux, le duc de Ragusc
fut le seul qui avouât hautement ses prétentions. Avide de célébrité, facile-
ment accessible à la séduction des idées chevaleresques, il aurait vivement
désiré accomplir ce que Charles-Quint et Louis XIV avaient tenté sanssuccis ;
mais il l'ut aussitôt écarté ; son nom n'inspirait pas assez de confiance. Les
lieutenants généraux Gérard, Keille et Clausel, se mettaient aussi sur les
rangs. M. de Rourmont aurait peut-être sollicité la nomination du premier,
s'il n'eût lui-même aspiré à commander l'armée. La dauphine, qui lors des
événements de Bordeaux, en 1815, avait pu apprécier le caractère du géné-
ral Clausel , ne dissimulait pas l'opinion avantageuse qu'elle avait de ses talents
et de sa capacité. Charles X fit cesser toutes les hésitations , en se prononçant
formellement pour son ministre de la guerre; choix impopulaire, mais que
justifiaient aux yeux de la cour les nombreuses preuves de dévouement que
M. de Bourmont avait données à la cause des Bourbons.
Le choix du commandant en chef de l'armée navale n'était ni moins impor-
tant ni moins difficile. La plupart des amiraux avaient déclaré le débarquement
impossible: MM. Jacob, Verhuel , Houssin , avaient formellement combattu
l'expédition sous le rapport maritime; le commandement de la flotte ne
pouvait donc leur être confié. Quelques courtisans songèrent à M. de Rigny,
sur qui la victoire récente de Navarin avait fixé l'attention publique ; mais
M. de Rigny se trouvait alors dans l'Archipel ; et d'ailleurs, n'avait-il pas décliné
l'honneur d'être le collègue de M. de Polignac? Ce refus suffit pour le rendre
impossible. Au milieu de cet embarras, M. de Bourmont jeta les yeux sur le
vice-amiral Duperie, alors préfet maritime à Brest : de beaux faits d'armes en-
vironnaient d'éclat ce nom déjà populaire dans la marine. Le vice-amiral Du-
-20V DOMINATION FRANÇAISE.
perré s'était distingué dans plusieurs rencontres avec les Anglais sur nos côtes,
et leur avait fait essuyer dans l'Inde des pertes considérables ; c'était lui qui, eu
1812, avait mis l'Adriatique dans un étatde défense formidable; enfin, enl823,
il avait dirigé les préparatifs de l'attaque par mer projetée contre l'île de Léon,
attaque que prévint la capitulation de Cadix. M. de Bourmont, qui comman-
dait les troupes destinées au siège de cette place, avait passé plusieurs jours à
bord de l'amiral Duperré, et le souvenir des bons rapports qu'il avait entre-
tenus avec lui dans cette circonstance le décida à se l'adjoindre. L'amiral,
lorsqu'on lui apporta les ordres du roi, ne présenta d'abord aucune objection ;
plus tard, il témoigna moins d'assurance, soit (pic des influences dont il ne
s'était pas bien rendu compte eussent \ictoricusemcnt agi sur lui, soit qu'un
examen plus attentif de l'entreprise lui en eut mieux révélé les obstacles et les
dangers. Il accepta pourtant; mais, comme son altitude et ses relations inspi-
raient à la cour quelque défiance, le général Bourmont emporta secrètement
une ordonnance qui lui donnait pleins pouvoirs et sur l'armée de terre et sur
l'armée de mer.
A ces deux chefs principaux furent adjoints des lieutenants d'un mérite
reconnu depuis longtemps. Ainsi, dans l'armée de terre, se trouvait : le
général Valazé, qui a dirigé plusieurs sièges mémorables, entre autres ceux
de Saragosse et d'Aslorga; le lieutenant-général Loverdo, né dans l'île de Cé-
phalonie, mais depuis 1791 associé à toutes les gloires de la France, et qui a
fait une étude spéciale de l'Afrique septentrionale; le baron de Bertbezène,
dont les étals de service remontent au siège de Toulon, et dont tous les titres
et tous les grades datent d'un champ de bataille ; le lieutenant-général Desprez,
major-général de l'armée, qui a déjà rempli ces fonctions en Catalogne,
auprès du maréchal Moncey. Dans l'armée navale, on compte : le contre-amiral
llosamel, commandant en second, illustre par ses combats dans l'expédition
d'Irlande et sur l'Adriatique ; le contre-amiral Mallet, major-général; le baron
Hugon, dont la prudence ne fut jamais en défaut; Yillaret-Joyeuse, issu d'une
famille de marins célèbres; Cosmao Dumanoir, noble débris de Trafalgar.
Nous aurons plus tard d'autres noms à signaler à la reconnaissance de la
France.
Seize régiments d'infanterie de ligne et deux régiments d'infanterie légère
devaient composer la force principale de l'armée expéditionnaire. On décida
tpie ces corps auraient deux bataillons, comptant chacun sept cent cinquante
hommes, sous-officiers et soldats. L'organisation de ces bataillons à un tel
effectif présentait de graves difficultés : les corps avaient été considérablement
affaiblis dès le commencement de l'année par le départ d'un grand nombre de
soldats, envoyés dans leurs foyers avec des congés d'un an; aussi doutail-on
généralement qu'il fût possible de réunir, avant la fin de mai, des forces suf-
fisantes pour l'expédition. C'était ne pas rendre justice au caractère français.
Le signal d'une guerre aventureuse avait réveillé une ardeur qui semblait s'être
DOMINATION FRANÇAISE. 2G5
éteinte au milieu de la paix. La mer a franchir, des Turcs à combattre, des
esclaves Chrétiens à délivrer, c'en était assez pour enllammer l'imagination de
nos jeunes soldats; tous quittaient avec joie le foyer paternel; les malades
seuls De répondirent pas à l'appel. Un grand nombre de militaires qui avaient
atteint le terme de leur service contractaient de nouveaux engagements; les
MHis-olliciers renonçaient à leurs galons pour être incorporés dans les batail-
lons de guerre; et on vit des officiers de tout grade solliciter la faveur de
faire la campagne à leurs frais. Parmi ces derniers se trouvait un jeune lieu-
tenant du génie, alors ignoré, et qui depuis est devenu une des gloires les
mieux éprouvées de notre armée d'Afrique: c'est nommer M. de Lamo-
ricière.
Plusieurs personnages de distinction obtinrent aussi la faveur de prendre part
à cette campagne: le prince de Sehwartzemberg, fils aîné du feld-marécbal,
qui commandait en 1815 les armées de la coalition ; le prince de Carignan ; le
prince Poniatowski; le fils d'un magnat de Hongrie; le baron Leclerc de
Berlin; le colonel Filosof, aide de camp du grand-duc Micbel de Russie;
sir W, Mansell, capitaine de vaisseau de la marine anglaise, qui avait fait partie
de l'expédition de lord Exmouth en 181 G, brave officier qui, dans toutes les
affaires, lit preuve du plus grand courage.
La difficulté du transport, l'incertitude où l'on était de trouver des fourrages
sur les cotes d'Afrique, décidèrent le gouvernement à réduire la cavalerie au
plus petit effectif possible. On pensa que trois escadrons, forts chacun de
cent cinquante chevaux, seraient suffisants pour une guerre dont un siège
devait être la principale opération. Deux mille cinq cents chevaux furent
affectés au service de l'artillerie et à celui du train des équipages.
Avant la tin de mars, plusieurs des régiments d'infanterie qui devaient faire
partie de l'expédition avaient quitté leurs garnisons et se dirigeaient vers la
Provence. Partout nos soldats furent accueillis avec une touchante cor-
dialité; ils ne recevaient point encore les vivres de campagne, l'hospitalité
provençale y suppléa en leur faisant gratis des distributions de vin. En effet,
les habitants des contrées méridionales de la France voyaient avec un vif
intérêt ces préparatifs : les uns, poussés par l'exaltation religieuse, les
autres par la haine contre les Barbaresques , baine qu'avaient ranimée les
entraves que le commerce éprouvait depuis trois ans. Ils pensaient qu'un éta-
blissement français sur le littoral algérien leur offrirait de précieux avantages.
La perte de l'Egypte, celle des concessions africaines, avaient causé de grandes
perturbations dans les fortunes ; le moment de les réparer leur paraissait
venu: jamais les ports de la Provence n'avaient vu se déployer un appareil plus
imposant !
Le 30 avril toutes les troupes de l'expédition étaient réunies dans leurs can-
tonnements. On les exerça aussitôt à rectifier leur tir, à prendre des disposi-
tions convenables contre la cavalerie; on leur apprit à se former rapidemenl
KM DOMINATION FRANÇAISE,
en carré, et à couvrir leur front et leurs flancs avec des espèces de chevaux de
frise, formés de lances assemblées trois à trois. Enfin, l'héritier présomptif de
la couronne, qui, en sa double qualité de grand amiral et de généralissime,
aurait dû peut-être prendre le commandement supérieur de cette brave armée,
vint la passer en revue. Les régiments, dans une tenue magnifique, manœu-
vrèrent avec une précision admirable sur les glacis de la place de Toulon et
au Champ-de-Mars. De son côté, la flotte, entièrement pavoisée, exécuta un
simulacre de débarquement dont la réussite fit concevoir les plus heureuses
espérances pour le succès de l'expédition. L'indifférence flegmatique du prince,
en présence de l'enthousiasme qui éclatait chez les soldats et sur toutes ces
physionomies provençales, si animées, si expressives, produisit un douloureux
contraste : on eût dit qu'il pressentait déjà la tempête qui menaçait sa famille,
et qui devait bientôt engloutir dans le même abîme trois générations de
rois!
Le 10 mai, toutes les dispositions étant prises pour l'embarquement des
Iroupes, la première division s'ébranla, et le lendemain elle était réunie autour
de Toulon avec plusieurs détachements d'artillerie et du génie. Mais avant d'as-
sister à cette opération, faisons avec détail l'énumération de cette jeune et brave
armée qui s'est acquis tant de droits à la reconnaissance de la France et à
l'estime de l'Europe.
SITUATION DE L'AKMEE D'AFRIQUE,
a l'époque de soin embarquement, le 11 mai 1830.
Effectif général.
Désignation des corps. Hommes. Chevaux.
Ktats-majors 110 246
Infanterie 30,410 219
Cavalerie 539 493
Artillerie 2,815 1,246.
Génie 1,345 117
Train des équipages militaires 882 1,302
Ouvriers d'administration 688 >■
Gendarmerie 113 31
Officiers d'administration 429 354
rotai général .:;.:;:;i -i.oos
DOMINAI ION FRANÇAISE.
207
COMPOSITION l)K L'ARMÉE.
ÉTAT-MAJOR GENERAL.
Le lieutenant-général comte de Bourmont,
pair de Fiance, commandant en chef; île Tre-
lan, chef de bataillon; de Boni mont, capitaine,
aides de camp; Delamyre , d'Arthes, capi-
laines; de Biencourt, de Maillé, lieutenants,
officiers d'ordonnance.
Le lieutenant-général Desprez, chef d'élat-
major général; de Montcarville, clief de ba-
taillon; Mirangoy, capitaine, aides de camp;
Fournier do Trelo, officier d'ordonnance; —
le maréchal de camp de Tolozé, sous-chet' de
L'état-major général; Sol, capitaine, aide de
camp; Bernard , lieutenant, officier d'ordon-
nance.
Haubert de Nérully, lieutenant-colonel de
gendarmerie, grand-prévôt; de Bartillac, com-
mandant le quartier-général ; de Carné, chef
de bataillon, vaguemestre général.
Jucliereau de Saint-Denis, colonel ; Auvray,
lieutenant-colonel; de Montlivault , chef de
bataillon ; Fernel, id. ; Lerminier, id. ; Perrin-
Solliers, id. ; de Ligniville, capitaine ; Chape-
lier, id. ; Berger de Castelnau , id. ; Pelissier,
id. ; Maussion, id. ; Boyer, id., officiers atta-
chés à l'état-major; prince de Chalais, sous-
lieutenant; de Bellevue, id. ; de Bethisy, id. ;
Henri de Noailles, id., officiers à la suite du
quartier-général.
ARTILLERIE. —ETAT-MAJOR.
Le maréchal de camp vicomte de Lahitte,
commandant; Maleschard, capitaine, aide de
camp ; de Sulle, lieutenant, officier d'ordon-
nance; Desclaibes, colonel, chef d'état-major;
Bgerlé, lieutenant-colonel, commandant l'équi-
page de siège; de Julvécourt, Legrand , de
Foucault, Romestin, Molin, Buisson, chefs de
bataillon; de Camoin, Labaume, de Saintc-
Foix , Admirault, Legagneur, Bonnet, Marey,
capitaines.
GÉNIE. — ÉTAT-MAJOR.
Le maréchal de camp baron de Valazé, com-
mandant ; Guy, capitaine, aide de camp ; Du-
pont, lieutenant-colonel, chef d'état-major :
Lemercier, cher de bataillon, directeur du
parc— Chambaud, Vaillant, chefs de bataillon.
Gallice, Beurnier, Duvivier, Guèze, Gaultier-
Despreménil, Roussel, Foureau, Collac, d'Ous-
sièivs, Morin, Dufour, de Montfort, Chabaud-
Latour, RibOl, Dcsessart, de Revillc, capi-
taines; Bigot, Bouscaren, lieutenants.
INTENDANCE MILITAIRE.
Baron Denniée, intendant en chef ; Lambert ,
Evrard, de Saint- Jean, sous-intendants; Du-
bois, adjoint; baron deSermet, sous-intendant
charge du service du grand quartier-général cl
de la police supérieure ; Raynal, adjoint ; Bru-
gnière, sous-intendant chargé du service du
trésor, des postes et hôpitaux militaires ; de
Limoge, adjoint ; Ferrand de Saligny, sous-
intendant chargé du campement, habillement,
harnachement; Fontenay et Charpentier, sous-
intendants chargés des équipages militaires,
artillerie et génie; Dorville, sous-intendant
chargé du parc général des bestiaux ; Forsté,
sous-intendant près du chef de l'état-major
général; Firino, payeur général ; Roux, mé-
decin en chef du service de santé des hôpi-
taux ; Beaupré, chirurgien en chef; Charpen-
tier, pharmacien en chef; Michel, officier
d'administration en chef.
RRIGADE TOPOGRAPHIQUE.
Filhon, capitaine; Levret, lieutenant; Ro-
zet, id.; Ollivier, id., ingénieurs géographes
RRIGADE DES INTERPRETES.
Girardin, d'Aubignosc, Jacob Habaïby, an-
cien colonel de mamelncks, Charles Zaecard,
Ponssick, interprètes de première classe ayant
rang de colonel; Vincent, Muller, Fusèbe De-
salle, interprètes de deuxième classe ayant rang
de chef d'escadron ; Abilhal, Boyer, Abdallah
d'Asbonne, Gautier, Bourcet, Dumesnil, inter-
prètes de troisième classe ayant rang de capi-
taine ; Joseph Habaïby , Dudoud Habaïby ,
Lemanne , Salem , Monty-Nathan , Axaria de
Soutzos, Abdel-Malack, guides interprètes avec
rang de lieutenant.
•268
DOMINATION FRANÇAISE.
PREMIERE DIVISION.
ETAT-MAJOR.
Le hanm Berthezène , lieutenant-général,
commandant; Lelier, Barchou , capitaines,
aides de camp ; Crevel, capitaine, oflicier d'or-
donnance ; de Brossard, colonel, chef d'état-
inajor; Reveux, chef de bataillon, sous-
chef; Rivière, Guyot Duhamel, Deslabenrath,
capitaines d'état- major; Sergent de Cham-
pigny, sons-intendant militaire ; Barbier, ad-
joint.
Première Brigade.
Poret de Morvan, maréchal de camp, com-
mandant; Beaugnet, capitaine, aide de camp;
Cerfber, sous-lieutenant, officier d'ordonnance.
— 1er régiment de marche, un bataillon du 2e
et un du 4P léger; colonel, Bosquillon de Fres-
cheville; lieutenant-colonel, d'Orsanne; chefs
de bataillon, Loyré d'Arbouville, Cousin. —
:te régiment d'infanterie de ligne , colonel ,
Roussel: lieutenant-colonel, de l'Aubépin;
chefs de bataillon, Delavau, Menni.
Deuxième Brigade.
Baron Achard, maréchal de camp, comman-
dant; Bospiec, capitaine, aide de camp; Gar-
don de la Place, lieutenant, officier d'ordon-
nance. — 14e régiment d'infanterie de ligne,
colonel, vicomte Laforest d'Armaillé; lieu-
tenant-colonel, Petit d'Auterive; chefs de
bataillon, de Mongelas, Gasquet. — 37e régi-
ment d'infanterie de ligne, colonel, baron
Feuchères; lieutenant- colonel, Lamarque;
chefs de bataillon, Tremeaux, Ducros.
Troisième Brigade.
Baron Clouet, maréchal de camp, comman-
dant; Senilhes , capitaine, aide de camp; de
Béarn, lieutenant, officier d'ordonnance. —
20e régiment de ligne , colonel , Horrie de
Lamolte ; lieutenant -colonel, de Beaucajrc ;
chefs de bataillon , Poupel , de Chaussoy. —
28° régiment d'infanterie de ligne, colonel,
Mounier; lieutenant- colonel , chevalier de
Mutrecy; chefs de bataillon, de la Brigue
Chalmeton.
DEUXIEME DIVISION.
KT.Vi-.MAJOR.
Le comte Loverdo, lieutenant- général ,
commandant; Courcenet, chef de bataillon;
Dubreton, capitaine, aides de camp ; de Saint-
Mars, capitaine, officier d'ordonnance; Jacobi,
colonel, chef d'état major; Aupick , chef de
bataillon, sous-chef; Perrot, Conrad, Eynard ,
capitaines d'état-major; Behaghel, sous-inten-
dant militaire.
Première Brigade.
Comte de Damrémont, maréchal de camp,
commandant; Foy, capitaine , aide de camp ;
de Vogué , sous-lieutenant, officier d'ordon-
nance. — 6« régiment d'infanterie de ligne,
colonel, de la Villegille ; lieutenant-colonel,
Boullé; chefs de bataillon, Carcenac et de
Lavoyrie. — 49e régimentd'infanteriede ligne,
colonel, Magnan; lieutenant-colonel , Ferrand
de Sundricourt; chefs de bataillon, Buart ,
Apchié.
I>eii\ièine Brigade.
Monk d'ii/.er, maréchal de camp, comman-
dant; Sicard, lieutenant, aide de camp; Ri-
beret, capitaine, officier d'ordonnance. —
15e régiment d'infanterie de ligne , colonel ,
Mangin ; lieutenant-colonel, Durris; chefs de
bataillon, Laurent, Allain. — 48e régiment
d'infanterie de ligne, colonel, de Leridant;
lieutenant-colonel , Lefol; chefs de bataillon,
Blanchard-Duval, Marcel.
Troisième Brigade.
Colomb d'Arcinc, maréchal de camp, com-
mandant; Gotschik, capitaine, aide de camp;
de Fezcnsac, sous-lieutenant, officier d'ordon-
nance. — 21e régiment d'infanterie de ligne,
colonel, Bérard de Contefrey; lieutenant-colo-
nel, Augousleaux; chefs de bataillon, Lugnot,
Peliljean.— 29e régimentd'infanteriede ligne,
colonel , Delachaux ; lieutenant-colonel , vi-
comte Dupuy Melgueil ; chefs de bataillon ,
Delachaux , Tardieu de Colombier.
DOMINATION FRANÇAISE
•2<;«>
TROISIEME DIVISION.
ETAT-MAJOR.
Duc d'Escars, lieutenant-général , comman-
dant; Born, chef de bataillon; de Surineau,
capitaine, aides <l<' camp; de Lorges, <:i | >î —
laine, officier d'ordonnance; baron Petit, colo-
nel, chef d'état-major; Phétot, chef de batail-
lon, sous-chef; Sallonier de Tamnay, Boyer
de la Bouère, Demalel de la Védrine, capi-
taines d'état-major ; d'Armand, ;ous-intendanl
militaire; Merle, adjoint.
Première KHivaUe.
Vicomte Bertierde Sauvigny, maréchal de
camp, commandant; Le Carron, capitaine,
aide de camp; de Bertier, lieutenant, officier
d'ordonnance. — -2e régimenl de marche, un
bataillon du 1er et un du 9° léger; colonel,
marquis de Neuchèse; lieuienant-colonel, Ba-
raguay d'Hilliers; chefs de bataillon, Kléber,
Bruno de Lagrange. — 35« régiment d'infanterie
de ligne, colonel. Rullière ; lieutenant-colonel ,
Bostolan; chefs de bataillon, Ballon, Lapeyre.
Deuxième Brigade.
Baron HurcL maréchal de camp, comman-
dant; de la Motte, capitaine, aide de camp;
Curial, sous-lieutenant, officier d'ordonnance.
— 171- régiment de ligne, colonel, Duprai ; lieu-
tenant-colonel, Bermann; chefs de bataillon,
Escande, Gallimardet. — 80' régiment de
ligne, colonel, de Beaupré ; lieutenant-colonel,
d'Albenas; chefs de bataillon, Daguzan, Re-
vesl.
Troisième Brigade.
De Montlivault, maréchal de camp, comman-
dant; Le Barbier de Tinan, capitaine, aide de
camp; de Bougé, sous-lieutenant, officier d'or-
donnance.—23e régiment d'infanterie de ligne,
colonel, comte de Montboissier ; lieutenant-
colonel, Guillemeau de Préval ; chefs de ba-
taillon, Rognât, Wilhelm. — 34e régimenl d'in-
fanterie de ligne, colonel , comte de Roucj ;
lieutenant-colonel, Hurault de Sorbe; chefs de
bataillon, Esnau'» des Moulins, Corbin.
CAVALERIE.
l« escadron du 13e chasseurs, et 2e esca-
dron dut"1, même arme; colonel, Bontems
Dubarrv.
GENDARMERIE.
Chevalier Despinay, lieutenant.
ARTILLERIE DE LA MARIXE.
Gobert de Neufmoulins , colonel ; Préaux ,
chefde bataillon ; Cabaret, Lefèvre, Laphairie,
Mercier, capitaines, chefs de compagnie; De-
huy, adjudant-major; Bourré, chef de batail-
lon chargé de la direction des projectiles.
SERVICE DE SANTÉ.
Roux, médecin en chef; Stéphanopoli, mé-
decin principal; Peysson, Vimiguerra, Vignes,
Vignard, Jonrdan, Monard (Pascal), Monard
(Cli. ), Pallas, médecins ordinaires; douze
médecins adjoints.
Beaupré, chirurgien en chef; Chevreau,
chirurgien principal; Pointis, Demeyer,
Pierron , Fleschut , Girardin , Devaux , Huet,
Brée, Delesalje, Durand, Guérin, Molinard ,
Chambolle, Renucci, Chaudron, chirurgiens-
majors ; vingt-quatre chirurgiens aides-majors,
et cent douze sous-aides.
Charpentier, pharmacien en chef; Juveny,
pharmacien principal ; Herbin , Borde ,
Froslé, Sauret, Bougleux, Desbrières, phar-
maciens-majors; vingt -deux pharmaciens
aides-majors, cinquante-deux sous-aides.
SERVICE RELIGIEUX.
Seize aumôniers, dont un aumônier-général
et un prêtre syrien.
MATÉRIEL.
Le matériel d'artillerie se compose de
82 pièces de siège, 48 pièces de campagne.
2 5- pièces de montagne, 18 mortiers, 150
fusils de rempart.
Les principaux approvisionnements de
guerre consistent en 2,000 fusils d'infanterie
de réserve, 172,000 boulets, 3,000 fusées à
la congiève , 5,000,000 de cartouches, et.
28,500 kilog. de poudre à canon. — Le matériel
du campement et des ambulances avait été
formé sur une très-large échelle; il y avait
i,8i0 tentes, 30 hangards pour 50 malades
chacun, 3,000 lits en fer avec matelas et draps,
21 fours en tôle, et 6 forges de campagne.
270 DOMINATION FRANÇAISE.
COMPOSITION DE LA FLOTTE.
Le nombre des bâtiments de l'état s'élevait à 103 ; ils portaient ensemble 2,908 bou-
rbes à feu. 350 navires du commerce, destinés au transport du matériel et des vivres,
avaient été affrétés par le gouvernement, ainsi que 130 petits bateaux catalans et génois,
.")."> cbalands, et 30 bateaux plats. Le numitionnaire général, M. Sellières, avait en outre
affrété pour son compte 100 navires de commerce. En sorte que le total des bâtiments
employés a l'expédition était de 768; et le nombre d'bommes transportés s'élevait, y
compris l'armée d'expédition , à 70,450. Voici rénumération des bâtiments de l'état
avec le nom des capitaines qui les commandaient.
VAISSEAUX ARMÉS EN GUERRE.
La Provence, commandée par M. deVillaret taine de frégate , et monté par M. le contre-
Joyeuse, et portant lé pavillon du vice-amiral amiral de Rosamel, commandant en second
Dnperré, commandant en chef l'expédition. Le Breslaw, commandé par M. Maillard de
Le Trident j commandé par M. Casy, capi- Liscourt.
VAISSEAUX ARMÉS EN FIAJTE. .
Le Duqucsne, Basoche, cap. de vaisseau. Le Nestor, Latreyle , cap. de vaisseau.
L'Algésiras, Ponée, id. Le Marengo, Duplessis-Parscau, id.
La Ville de Marseille, Robert, id. Le Superbe, Cuvillier, id.
Le Scipion, Emeric, id. La Couronne, de Rossy, id.
FRÉGATES ARMÉES EN GUERBE.
La Guerrière, Rabaudy, cap. de vaisseau. La Melpomène , Lamarehe, capitaine de
L'Àmphitrite, Le Serec, id. vaisseau.
La Pallas, de Forsams, id. La Jeanne d'Arc, Lettré, id.
LIphigénie, Christy de la Pallière, id. La Vénus, Russel de Bedforl, id.
La Didon, de Villeneuve Bargemont, id. La Marie-Thérèse, Billard, id.
La Surveillante, Trotel, id. LSArlémise, Cosmao-Dumanoir, id.
La Belle Gabrielle, Laurens de Choisy, id. La Circé, Rigodit, id.
L'Herminie, Le Blanc, id. La Duchesse de Berry, Kerdrain, id.
La Syrène, Massieu île Clerval, id. La Bellonc, Gallois, id.
FRÉGATES ARMÉES EN FI.UTE.
La Proserpine, de Reverseaux , capitaine La Thétis, Lemoine, capitaine de vaisseau,
de vaisseau. La Médée, de Plan lys, id.
La Cybèle, Rohillard, id. VAréthuse, de Moges, id.
La Thémis, Legoarant de Tromelin, id. La Magicienne, Bégué, id.
CORVETTES PE GUERRE.
La Créole, commandée par M. de Péronne, L.a Bayonnaise, Ferrin, cap. de vaisseau.
capitaine de frégate, et montée par M. le capi- LOrythie, Luneau, id.
laine de vaisseau baron Hugon , commandant La Victorieuse, Gnérin des Essarts, id.
supérieur de la flottille. La Cornélie, Savy de Mondiol, id.
L'Écho, Groiil), capitaine de frégate. La Perle, Villeneau, capitaine de vaisseau.
DOMINATION FRANÇAISE.
•m
/.' action, Hamelin, capitaine de frégate.
L'Adonis, Huguet, id.
Le Cuirassier, de la Rouvraye, id.
Le Voltigeur, Ropert, id.
le Hussard, Thoulon, id.
Le Dragon, Le Blanc, id.
L'Alerte, Andréa de Nereiat, id.
Le D'Assas, Pujol, id.
Le Ducouedic, Gay de Taradel, id,
Le Cygne, Longer, id.
Le Griffon, Dupetit-Thouars, id.
L'Emlyniion, Nonav, id.
L'Alacrity, Laine, id.
VAlcibiade, Gantier, id.
Le Zèbre, Leférec, capitaine de Frégate.
Le Rusé, Jouglas, id.
i.a Comète, Ricard, lieutenant de vaisseau.
La Cigogne, Barbier, id.
La Badine, Guindet, id.
Le Lézard, llerpin de Fremonl, id.
VEuryaîe, Parseval, capitaine de (régate.
Le Faune, Couliille, id.
La Capricieuse, Brindjone Treglodé, lieu-
tenant de vaisseau.
Le Lynx, Armand, id.
L'Alsacienne, Hanei-Cléry, id.
L'Aventure et Le Sylène, qui dînaient luire
partie de la Hotte, s'étaient perdus.
tiOELEl'TES.
la Vaphnë, Hubert Dubreuil, lieutenant de vaisseau. — L'Iris, Guérin, id.
HOMBAUDES.
Le Vésuve, Mallet, lieutenant de vaisseau.
L'Hécla, Ollivier, id.
Le Volcan, Brait, id.
Le Cyclope, Texier, id.
Le Vulcain, Baudin, lieutenant de vaisseau.
L'Achéron, Lévèque, id.
Le Finistère, Rolland, id.
La Dore, Long, id.
COKVETXES DE CHAHGE.
La Bonite, Farnajon, capitaine de frégate.
Le Tarn, Fleurine de Lagarde, id.
L'Adour, Leinaître, id.
La Dordogne, Mathieu, id.
La Caravane, Denis, capitaine de frégate.
Le Lybio, Coste, id.
Le Rhône, Febvrier Despointes, lieutenant
de vaisseau
La Vigogne , de Sercey , lieutenant de
\ aisseau.
Le Robuste, Delasseaux, id.
Le Bayonnais, Lefebvre d'Abancourt, id.
Le Chameau, Coudein, id.
La Garonne, Aubry de la Noé, t'd.
La Lamproie, Dussault, id.
La Truite, Miégeville, lieutenant de vais-
seau.
Le Marsouin, de Forget, id.
L'Astrolabe, Verninac Saint-Maur, id.
La Désirée (transport) , Daunac, chef de
timonerie.
L'Africaine [balancelle), Lautier, id.
BATEAUX A VAPEl'M.
Le Pélican, Janvier, lieutenant de vaisseau.
Le Souffleur, Grandjean de Fouchy, id.
Le Nageur, Louyrier, id.
Le Sphinx, Sarlat, id.
Le Coureur, Lugeol, lieutenant de vais-
seau.
Lx Rapide, Galier, id.
La Ville du Havre, Turiaull, id.
172 DOMINATION FRANÇAISE.
Pour éviter la confusion, et afin de faciliter la marche de ce grand nombre
de navires de tout rang, de toute allure, la Hotte de guerre fut divisée en trois
escadres, dites de bataille, de débarquement et de réserve, désignation qui
indique assez le rôle que chacune d'elles devait remplir. Le convoi, com-
posé de navires marchands, chargés du transport de différents approvisionne-
ments et d'une petite portion de troupes qui n'avaient pu être logées à bord
des bâtiments de l'état, fut aussi divisé en trois sections; enfin, les navires
destinés à prendre l'armée sur les grands vaisseaux pour la conduire à terre,
forma une section spéciale, sous le titre de flottille de débarquement. Lorsque
toutes ces dispositions d'ordre eurent été arrêtées, l'embarquement des troupes
commença ; et le général en chef leur adressa la proclamation suivante :
« Soldats,
« L'insulte faite au pavillon français vous appelle au-delà des mers ; c'est pour le
venger que vous avez couru aux armes, et qu'au signal donné du haut du trône, beau-
coup d'entre vous ont quitté le foyer paternel.
« Déjà les étendards français ont llotté sur la plage africaine ; la chaleur du climat,
la fatigue des marches, les privations du désert, rien ne put ébranler ceux qui vous ont
devancés. Leur courage tranquille a suffi pour repousser les attaques tumultueuses
d'une cavalerie brave niais indisciplinée; vous suivrez leur glorieux exemple.
« Soldats , les nations civilisées des deux mondes ont les yeux fixés sur vous ; leurs
vœux vous accompagnent-, la cause de la France est celle de l'humanité; montrez-vous
dignes de cette noble mission. Qu'aucun excès ne ternisse l'éclat de vos exploits; ter-
ribles dans le combat , soyez justes et humains après la victoire : votre intérêt le com-
mande autant que le devoir. Longtemps opprimé par une milice avide et cruelle,
l'Arabe verra en vous des libérateurs; il implorera notre alliance. Rassuré par votre
bonne foi, il apportera dans nos camps le produit de son sol. C'est ainsi que, rendant
la guerre moins longue et moins sanglante, vous remplirez les vœux d'un prince aussi
avare du sang de ses sujets que jaloux de l'honneur de la France.
« Soldats, un prince auguste vient de parcourir vos rangs; il a voulu se convaincre
lui-même que rien n'avait été négligé pour assurer vos succès et pourvoir à vos besoins.
Sa constante sollicitude vous suivra dans les contrées inhospitalières où vous allez
combattre. Vous vous en rendrez dignes en observant cette discipline sévère qui
\alut à l'armée qu'il conduisit à la victoire l'estime de l'Espagne et celle de l'Europe
entière.
>< Le lieutenant-général commandant en chef T expédition ,
< Comte DE BOURMONT. >'
Le 11 mai au matin, l'embarquement de la première division commença :
les régiments arrivaient sur le quai des Marchands, où venaient les prendre les
embarcations pour les conduire à bord. C'était un admirable coup-d'œil, un
spectacle ravissant, que ces innombrables chaloupes, hérissées de baïonnettes,
s'avançant vers les majestueux vaisseaux restés en rade, au bruit d'une mu-
sique guerrière, et aux acclamations mille fois répétées de : Vive le roi ! vive
lu Frana ' Les première et deuxième brigades furent pincées à bord des hAli-
DOMINATION FlUNCAISU. 273
roents de guerre composait! la deuxième escadre; la troisième brigade ne put
gagner s»'s vaisseaux que le 12. Le lendemain, malgré une pluie; continue,
on embarqua la deuxième division sur la première escadre, dite de bataille.
La troisième division ne fut complètement à bord que le 17. M. le contre-
amiral Malle!, major-général de l'armée navale, dirigeait Cette importante
opération.
Les bâtiments de guerre prirent le matériel de l'artillerie et une portion de
relui du génie; le restant avait été embarqué à Marseille sur des navires de
commerce. Les bagages, les effets de campement, les tentes, les chevaux de
frise, les triples lances, les caissons, etc., furent placés sur les navires du
convoi. Cinq bateaux avaient été installés en poudrières, et occupaient en rade
des postes isolés.
Le 17 mai, le brick VEuryale, commandant en second le convoi, et la goélette
l'Iris, appareillèrent de la rade de Toulon, escortant une division de la flottille
de débarquement, composée des bateaux-bœufs, et se dirigèrent vers les îles
Baléares, où ils devaient attendre l'armée navale. Les trois escadres auraient
pu partir le même jour; mais on attendait de Porlsmouth des cûbles en fer,
destinés aux vaisseaux de guerre pour leur mouillage sur la cote d'Afrique. Le
18 seulement, l'état-major de l'armée navale se rendit à bord de la Provence
avec le général en chef de l'armée de terre, les généraux Desprez, Valazé,
Labitte, et l'intendant en chef Denniée.Le 19, la seconde division de la flottille
appareilla sous l'escorte des gabares la Truite et la Garonne, et se dirigea sur
l'aima.
Pendant la journée du 19, le temps se maintint au beau; les vents étaient
favorables pour sortir ; troupes , matériel , bagages , tout était à bord ; chacun
attendait impatiemment la journée du lendemain, qui devait être celle du
départ. Une gaieté franche régnait sur tous les bâtiments; point de tumulte
ni de confusion, malgré l'encombrement; les soldats et les marins chantaient
en chœur des hymnes militaires, que répétaient les musiques des régiments.
La rade offrait l'aspect d'une ville mouvante, ayant ses rues, ses palais et
une population de 70,000 ûmes ! les canots, qui circulaient dans tous les sens,
donnaient à ce magnifique panorama une vie et un mouvement extraordi-
naires. Le 20, les vents contraires soufflèrent avec violence, et pendant cinq
mortelles journées les navires restèrent enchaînés à leurs ancres, au grand
mécontentement des soldats et des curieux.
Enfin, dans l'après-midi du 25, la brise fraîchit. L'amiral donna le signal du
départ, et soudain tous les navires se couvrirent de voiles. Au même instant la
proclamation suivante était lue à tous les équipages :
"OFFICIERS, SOLS-OFFICIERS ET MARINS,
« Appelés avec vos frères d'armes de l'armée expéditionnaire à prendre part aux
chances d'une entreprise (pie l'honneur et l'humanité commandent, vous devez aussi en
3.'»
274 DOMINATION FRANÇAISE.
partager la gloire. C'est de nos efforts communs et de notre parfaite union que le roi
et la France attendent la réparation de l'insulte faite au pavillon français. Recueillons
les souvenirs qu'en pareille circonstance nous ont légués nos pères; imitons-les, et le
succès est assuré. Partons ! Vive le roi !
« Le vice-amiral commandant l'armée navale ,
« DUPEIVRÉ. »
Ce jour-là même on apprenait à Toulon qu'une importante modification
était survenue dans le ministère : MM. Chabrol et Courvoisier, partisans
d'une politique sage et modérée, se retiraient du cabinet pour faire place à
MM. Chantelauze et Peyronnet. Cette nouvelle était de funeste présage; mais
elle resta concentrée dans le cercle des officiers supérieurs. Quelques géné-
raux en furent douloureusement affectés; le reste de l'armée continua ses
rêves de gloire et de bonheur. Que l'on se figure treize grands vaisseaux de
ligne, vingt frégates, quatre-vingts bâtiments légers, avec leurs longues
flammes de guerre, et une quantité prodigieuse de transports de toute gran-
deur, voguant majestueusement vers la pleine mer; que l'on se figure cin-
quante mille spectateurs qui, des hauteurs du fort Lamalgue, suivent du
regard et accompagnent de leurs vœux cette flotte qui occupe une étendue
de douze lieues; les musiques des dix-huit régiments embarqués répondant
aux acclamations qui saluent leur départ; les soldats, montés sur les hunes,
sur les haubans, sur les vergues, et faisant retentir l'air de leurs chants
d'adieux, alors seulement on aura une idée du magnifique tableau qui s'éta-
lait à tous les regards, et dont la plume ou le pinceau ne peuvent que diffici-
lement esquisser les gigantesques proportions.
Toute la flotte suivit l'ordre naturel sur colonne; lu Provence marchait en
tète de l'escadre de bataille; l'escadre de débarquement et celle de réserve
s'avançaient sur deux colonnes parallèles; la première section du convoi,
qu'escortaient plusieurs bâtiments de guerre, faisait voile à gauche de l'es-
cadre de bataille. A trois heures, ces cent trente biUiments avaient franchi le
goulet et se formaient en deux divisions , ayant chacune trois colonnes. Les
bateaux à vapeur circulaient dans tous les sens, soit pour porter des ordres,
soit pour donner des secours aux navires qui pouvaient en avoir besoin. Un
seul bâtiment du convoi brisa son mât de hune, et fut obligé de rentrer en
rade. A huit heures du soir, on ne voyait plus dans le lointain que des points
blancs formés par les voilures.
Le2G, la seconde section du convoi mit à la voile, sous l'escorte du brick la
Comète; le 27, une autre division des bateaux de transport quitta les îles
d'Hyères pour se diriger vers les Baléares.
Le lendemain de son départ de Toulon, l'armée navale continuant sa route,
reconnut vers l'est deux frégates qui venaient du sud, l'une portant le pavillon
français, l'autre le pavillon turc. Le vaissoau amiral leur fit dis signaux, el
DOMINATION FRANÇAISE. ' 275
bientôt elles manœuvrèrent pour se rapprocher. Le bateau à vapeur le Sphynx
fut envoyé au-devanl d'elles pour prendre les dépêches dont on supposait
que le commandant du bâtiment français était porteur. Après avoir exécuté
cet ordre, le capitaine «lu Sphynx se rendit à bord de la Provence^ et apprit à
l'amiral que la frégate française qui était en vue [la Duchesse de Bary, capi-
taine Kerdrain, avait quitté le 21 mai la station d'Afrique pour escorter la
frégate turque, où se trouvait Tahir-Pacha, amiral de la floite ottomane. Ce
dernier, disait-on, avait reçu du grand-seigneur l'ordre de faire voile vers
Alger pour décider le de> à demander la paix. Voici une explication plus
complète et plus vraie de cet événement :
oràce aux instigations pressantes de l'Angleterre, la Porte, usant de son
droit de suzeraineté, s'était décidée à envoyer à Alger un pacha chargé de saisir
le dey, de le faire étrangler, et d'offrir ensuite à la France les satisfactions
qu'elle pouvait désirer. C'était enlever tout prétexte à l'expédition française;
c'était faire triompher la secrète jalousie de l'Angleterre. Tahir-Pacha partit
donc pour Alger sur une frégate fournie par les Anglais. Mais le ministre de la
marine, prévenu à temps, avait ordonné à la croisière française d'interdire
l'entrée du port à toute espèce de navires. La frégate que montait le plénipo-
tentiaire turc, ayant rencontré un petit bâtiment commandé par l'enseigne
Dubruel, cet intrépide officier déclara résolument qu'il ne la laisserait passer
qu'après s'être fait couler bas. Tahir-Pacha, n'osant pas enfreindre un ordre
si énergiquement exprimé, et que M. Massieu de Clerval, commandant supé-
rieur du blocus, eût appuyé de toutes ses forces, manifesta le désir de se
rendre à Toulon, dans l'espoir de faire accepter au gouvernement français la
médiation de son souverain.
Tahir-Pacha fut reçu à bord de la Provence avec tous les honneurs dus à son
rang : l'équipage était en tenue, et la garde sous les armes; l'amiral Duperré
en personne attendait sur le pont, précédé par son capitaine de pavillon, et
accompagné de l'état major de l'armée expéditionnaire. Vingt-un coups de
canon saluèrent la frégate turque, qui s'empressa de rendre le saîut. Tahir-
Pacha accepta le café que lui offrit l'amiral, et ne donna que peu de détails
sur sa mission. L'aspect imposant de notre escadre le frappa vivement; son
regard annonçait une sorte de préoccupation chagrine, et à deux ou trois
reprises, on le vit jeter les yeux sur les fenêtres de la dunette, comme pour
s'assurer que sa frégate ne quittait pas sa position. Après cette courte entre-
vue, Tahir-Pacha continua sa route vers Toulon, pour attendre, sans doute,
l'issue du grand événement. Voilà où vinrent aboutir, grùce à une louable
énergie, les menées de la diplomatie britannique.
Le capitaine Kerdrain apprit également à l'amiral Duperré une nouvelle
qui produisit sur toute l'armée une bien pénible impression : les bricks
V Aventure et le Sy/ène, appartenant à l'escadre du blocus, avaient échoué
sur la côte d'Afrique, et les deux équipages avaient été massacrés par les
276 DOMINATION FRANÇAISE.
indigènes. Voici des détails circonstanciés sur cet événement, l'un des plus
fâcheux de notre expédition.
Le brick l'Aventure, commandé par M. d'Assigny, lieutenant de vaisseau,
avait été chargé de croiser sur la côte d'Alger, afin de surveiller tous les mou-
vements de l'ennemi; il naviguait de conserve avec la frégate la Dellone. Dans
la nuit du Ik au 15 mai, la mer étant grosse et le vent N.-O. grand frais,
M. d'Assigny fit prendre le second ris dans les huniers. Pendant cette opéra-
tion, il perdit de vue la Bellone. Dans la journée du 15, il fut rejoint près du
cap Bengut par le brick le Si/lène, commandé par M. Bruat, lieutenant de vais-
seau, qui venait de Manon avec des dépêches pour M. Massieu de Clerval,
commandant les forces du blocus. Deux heures après, V Aventure était échoué,
et le Sy/ène, qui le suivait, éprouva bientôt le même sort. Dès que les deux
commandants eurent reconnu l'impossibilité de relever leurs navires, ils s'oc-
cupèrent d'établir un va-et-vient pour transporter à terre les hommes des
deux équipages. Cette opération se fit avec le plus grand ordre; les malades
furent mis à terre les premiers; les matelots et les états-majors ensuite. Mais
ce n'était là que le commencement des malheurs réservés aux naufragés.
Arrivés à terre, ils virent accourir vers eux une foule de Bédouins armés. C'en
était fait de nos marins sans la présence d'esprit d'un Maltais, qui appartenait
à l'équipage du Sylène. Cet homme se dévoua pour le salut de tous. Il savait
l'arabe, et avait longtemps navigué sur les chcbecks de la régence. Il recom-
manda à ses compagnons d'infortune de ne point le contredire dans la fable
qu'il allait imaginer; puis il s'avança vers les Bédouins, et leur dit que les
naufragés étaient x\nglais. On lui mit le poignard sur la gorge, pour tAcher
de l'effrayer et pour juger par son émotion si ce qu'il avançait était vrai. Mais
sa fermeté ne se démentit point; elle en imposa aux Arabes, et bien qu'ils ne
fussent pas entièrement convaincus, elle jeta des doutes dans leur esprit. Ce
doute sauva les équipages.
Les deux navires avaient échoué près du cap Bengut, à trente-six milles du
cap Caxine. L'intention des officiers était de suivre la côte pour se rendre à
Alger. Sous prétexte de les conduire dans cette ville par le chemin le plus
court, les Arabes leur firent prendre la route des montagnes. Après un quart
d'heure de marche, ils arrivèrent à un village composé d'un petit nombre de
cases ; là leurs farouches guides se mirent à les piller, et les laissèrent sans
vêtements, exposés au vent et aux froides ondées du nord. Le voyage fut
ensuite repris, et après avoir fait environ quatre lieues dans les montagnes, les
naufragés arrivèrent à un village assez considérable, où on leur distribua du
pain en petite quantité. Plusieurs fois, pendant cette pénible route, ils avaient
passé aux mains de différentes tribus, et chaque changement avait donné lieu
à des cris affreux, aux menaces les plus terribles.
Cependant les Arabes s'étant aperçus que le village dans lequel venait de se
faire la dernière halte n'était pas suffisant pour contenir tous les prisonniers,
DOMINATION FRANÇAISE. 277
résolurent de les disséminer. M. Bruat, commandant du Sylène, } resta avec
la moitié de ses compagnons; l'autre moitié, sons le commandement de
M. d'Assigny, lui obligée de revenir sur ses pas, pour trouver un gîte.
Chemin faisant, les matelots furent distribués dans des hameaux épars ,
et la plupart (rentre eux subirent de Tort mauvais traitements de la pari
des habitants chez qui ils lurent logés. Le commandant d'Assigny, conduit
avec quelques-uns de ses hommes dans la maison d'un Bédouin qui l'avait pris
d'abord sous sa protection, se vit repoussé par la maîtresse du logis; il se
présenta dans une autre case, et y fut accueilli de la même façon par une
Bédouine. Cependant ces femmes, qui se montraient si brutales, Gnirent par
prendre en pitié le sort des malheureux naufragés, et la première maison dont
ils avaient d'abord été repousses devint leur asile. On leur alluma du feu, on
leur donna à manger, et deux jours se passèrent sans trouble.
Sur ces entrefaites, plusieurs frégates françaises, s'étant détachées de
l'escadre qui bloquait Alger, parurent à l'endroit où les deux bricks avaient
échoué, et envoyèrent des embarcations pour les reconnaître. Cette circon-
stance faillit devenir fatale aux prisonniers : prenant ces dispositions pour
une tentative de débarquement, les Arabes s'armèrent et descendirent des
montagnes en poussant de grands cris ; les femmes mirent leurs enfants sur
leur dos, prêtes à fuir ; enfin, les naufragés dont se composait la brigade du
commandant d'Assigny furent étroitement enfermés dans les cabanes les
plus solides, privés de nourriture, exposés à toutes sortes d'avanies, menacés
de mort au moindre mouvement qu'ils feraient pour s'évader.
Nous avons dit que le commandant Bruat était resté dans un village diffé-
rent de celui où se trouvait M. d'Assigny. Le Maltais à qui ses compagnons
d'infortune devaient la vie faisait partie de la brigade de M. Bruat. Cet offi-
cier avait d'abord été logé dans une seule et même maison avec ses hommes;
mais comme elle n'était pas assez grande, on les en fit sortir, et on les plaça
dans une espèce de mosquée, ouverte à tous venants. Les deux premiers
jours, les Arabes qui les avaient capturés leur disaient que la rivière de
Bouberak, gonflée par les pluies, rendait impossible le voyage d'Alger, et
les engageaient à prendre patience ; le troisième, ils paraissaient moins bien
disposés, lorsqu'un koulougli, ayant passé la rivière, vint leur apporter la
nouvelle que des officiers et un secrétaire du dey d'Alger s'approchaient pour
protéger les naufragés. «Mais, par Allah! ajouta-t-il en s'adressant aux
« Arabes, vous êtes bien sots si vous prenez ces hommes pour des Anglais.»
Le Maltais partit alors pour se rendre auprès des officiers turcs, et sans
doute il plaida avec beaucoup de chaleur la cause de ses compagnons, car
une heure après son départ nos marins étaient mieux traités, et plusieurs
des Arabes leur rendaient les effets dont ils les avaient d'abord dépouillés.
Dans le même moment, un des guides fit sortir le capitaine Bruat, et lui
donna à entendre qu'il allait le conduire vers la rivière. Celui-ci refusa de se
278 DOMINATION FRANÇAISE.
séparer de ses camarades, qu'il instruisit aussitôt de la proposition qui venait
de lui être faite ; mais, d'un avis unanime, ils lui représentèrent que sa pré-
sence parmi eux ne serait pas, à beaucoup près, aussi utile qu'auprès des
officiers du dey. M. Bruat se décida donc à partir. En passant la rivière à
la nage, il perdit ses effets, qui furent entraînés par la violence du courant;
mais arrivé sur l'autre rive, un Turc se dépouilla des siens pour l'en couvrir.
Il fut alors conduit à la tente du secrétaire, qui l'interrogea en espagnol et
lui donna les plus grandes assurances pour la sécurité de tous.
Les choses prenaient une tournure favorable : l'effendi avait expédié deux
officiers dans les montagnes, et avait même permis au commandant Bruat
d'écrire une lettre à son second pour qu'il rassurât les hommes des deux
équipages. Une imprudence, commise par plusieurs Français qui s'étaient
échappés des cases où ils étaient retenus, eut les suites les plus terribles. Ces
hommes, en fuyant, avaient blessé une femme; pour venger cet outrage, les
Bédouins massacrèrent une partie des prisonniers, et, selon la coutume arabe,
leur tranchèrent la tête. Ces sanglants trophées furent aussitôt portés à Alger
et exposés aux regards avides de la populace.
Le commandant Bruat fut envoyé à Alger, où il arriva sain et sauf; on le
conduisit aussitôt chez l'aga , qui lui adressa plusieurs questions sur son
voyage sur la force de son navire, et sur les causes de son naufrage. Bientôt
après, le commandant d'Assigny et les hommes qui restaient des deux équi-
pages furent conduits par les Arabes à la rivière Bouberak, et remis entre
les mains des officiers du dey. L'un d'eux, qui parlait français, leur dit qu'ils
étaient bien heureux d'être hors des mains des Arabes; que déjà vingt têtes
avaient été portées à Alger, et qu'on parlait d'un plus grand nombre encore.
Les naufragés passèrent la nuit au cap Matifoux dans des transes mortelles ; le
lendemain, à environ quatre heures du soir, ils entrèrent en ville, escortés
de soldats turcs et suivis d'une nombreuse populace. On les mena avec inten-
tion devant le palais du dey, où étaient exposées les têtes de leurs camarades;
plusieurs d'entre eux ne purent supporter ce sanglant spectacle et tombèrent
évanouis. On les renferma ensuite dans le bagne. Le consul d'Angleterre et
celui de Sardaigne voulurent recueillir les officiers dans leurs hôtels ; mais
ceux-ci refusèrent ces offres obligeantes, décidés qu'ils étaient à partager le
sort de leurs hommes. Le dey essaya à son tour d'obtenir des naufragés
quelques renseignements sur l'expédition ; toutes ses tentatives furent sans
résultat : si la tempête avait détruit leurs navires, l'honneur du moins était
resté sauf chez nos braves marins1.
Cependant, instruit par ses agents de ce qui se passait en France, Hussein
faisait de grands préparatifs de défense. 11 venait d'appeler à son aide les
1 Le dévouement du Maltais fut récompensé par la croix de la légion d'honneur, et par le
ilon d'un bateau. — M. Bruat vient d'être appelé au commandement <le; îles Marquises.
DOMINATION FRANÇAISE. 271)
chefs qui relevaient de son pachalick. Hassan , beyd'Oran, lui était parfai-
tement dévoué; mais, cassé par l'âge, il nt' pouvait se meltre en personne
à la tête des troupes destinées à se réunir aux forces algériennes. Achmet,
bey de Conslantine, et Mustapha, bej de Titery, nourrissaient depuis long-
temps contre le pacha des projets de révolte; de son côté celui-ci, qui
connaissait leurs desseins, se proposait de les destituer; mais dans ce mo-
ment critique, il jugea prudent de remettre sa vengeance à des temps meil-
leurs, et leur lit même de brillantes promesses. Séduits par ces offres , les
deux beys s'engagèrent à lui amener tous leurs contingents. Enfin, Hussein
avait entamé des négociations avec le Maroc, Tunis et Tripoli, pour en ob-
tenir des secours Tunis et Maroc se contentèrent de répondre par ries pro-
testations de dévouement, et parties vœux fort stériles pour le succès de la
cause algérienne. Le bev de Tripoli ne lit pas mieux ; mais il écrivit une
lettre qui mérite d'être conservée, car on trouve dans ce type de chancellerie
musulmane quelques faits curieux sur la part que Mehemet-Ali devait prendre
à la lutte qui se préparait, coopération dont nous avons déjà entretenu nos
lecteurs :
Tkès-excellejnt seio.xeur,
i Louange à Dieu! Puissent ses bénédictions s'étendre sur la plus parfaite des
créatures, la lumière qui vivifie les ténèbres, le Prophète après lequel il ne viendra
plus de prophète , notre seigneur Mahomet , sa famille et ses compagnons !
< Que Dieu conserve le souverain fort, victorieux sur terre et sur les mers, dont la
puissance est redoutée de toutes les nations au point de les remplir de terreur, le chef
des guerriers qui combattent pour la foi , celui qui retrace les vertus des Ualifes, dont
le génie est élevé et l'aspect gracieux, notre frère Sidi-Hussein, pacha d'Alger la bien
gardée, et le séjour des ennemis des Infidèles! L'assistance de Dieu soit toujours avec
lui! que la victoire et la prospérité guident ses pas!
« Après vous avoir offert nos salutations les plus sincères et les plus parfaites (que
la miséricorde de Dieu et ses hénedictions vous visitent soir et matin}, nous avons
l'honneur de vous exposer que nous sommes, et Dieu en soit loué! dans une situation
satisfaisante, et que nous demeurons fidèle aux sentiments d'amitié et d'affection qui
depuis longtemps ont uni d'une manière si étroite, en toutes circonstances , les deux
souverains des deux odjacks d'Alger et de Tripoli , sentiments.,dont nous ne uous
écarterons jamais.
> Notre lettre nous est arrivée, nous en avons rompu le cachet, et nous avons lu
les honnes nouvelles que vous nous y donnez relativement à votre personne. Vous nous
informez aussi qu'il était venu à votre connaissance que nous faisions des préparatifs
sur terre et sur mer, et que nous nous disposions à marcher à la rencontre du maître
des pachalicks de l'Orient. Votre Kxcellence s'en étonne et nous demande à lui expli-
quer cette circonstance, non pas d une manière succincte, mais avec détails.
« Avant la lettre que nous écrivons aujourd'hui, vous savez que nous vous en avons
écrit une autre, dans laquelle nous vous faisions connaître que les nouvelles qui ont
donne lieu à nos préparatifs étaient venues de tous cotés, qu'elles se trouvaient dans
les journaux reçus par les consuls, et elles sont assez justifiées par l'événement , que
les Fiançais, ces ennemis de Dieu, étaient, disait-on. les instigateurs de Mehemet-Ali
280 DOMINATION FRANÇAISE.
dans cette affaire ; qu'ils l'avaient excité à s'emparer du pachalick de l'Occident , lui
avaient persuadé cpie les chemins étaient faciles, lui avaient promis de l'aider à accom-
plir les projets d'indépendance qu'il poursuit , et à devenir roi de toute l'Afrique des
Arabes; qu'ils s'étaient engagés à l'appuyer par l'envoi d'une expédition qui irait
mettre son fils Ibrahim-Pacha en possession d'Alger.
m Eh bien! lorsque nous avons eu connaissance de ces nouvelles, nous avons levé et
équipé des troupes, et préparé tout ce qui est nécessaire pour faire la guerre. Nous
avons en même temps envoyé aux habitants de toutes les parties de notre od aek l'ordre
de se tenir prêts à entrer en campagne, et d'être bien sur leurs gardes.
« Maintenant, si Dieu permet que Mehemet-Ali se présente, nous le recevrons à la tête
de nos troupes , sans sortir toutefois des limites de nos possessions, et nous le ferons
repentir de son entreprise. S'il plaît à Dieu , il retournera sur ses pas avec la honte
d'une défaite; avec la grâce du Tout-Puissant, nous lui donnerons le salaire qu'il
mérite pour sa conduite. Les trames perfides tournent toujours contre ceux qui les our-
dissent.
'< Ce n'est pas que nous ne fussions content que Mehemet-Ali, se bornant à ses états,
renonçât à ses projets de porter la guerre dans les nôtres ; car nous n'avons rien de
plus à cœur que d'épargner le sang des musulmans, et de voir l'islamisme dans une
paix complète. La guerre entre fidèles est un feu, et celui qui l'allume est du nombre
des misérables.
« Si Votre Seigneurie désire avoir des nouvelles concernant notre personne, nous lui
dirons que nous avons été fort ennuyé et fort affligé que les Français (que Dieu fasse
échouer leur entreprise!) rassemblaient leurs troupes, et allaient se diriger contre
votre odjack. Nous n'avons cessé d'en avoir l'esprit en peine et l'âme triste, jusqu'à ce
qu'enfin , ayant eu un entretien avec un saint de ceux qui savent découvrir les choses
les plus secrètes, et celui-là a fait en ce genre des miracles évidents qu'il serait inutile
de manifester, je le consultai à votre sujet; il me donna une réponse favorable qui , je
l'espère de la grâce de Dieu , sera plus vraie que ce que le ciseau grave sur la pierre-
Sa réponse a été que les Français (que Dieu les extermine ! ) s'en retourneraient sans
avoir obtenu aucun succès. Soyez donc libre d'inquiétude et de soucis , et ne craignez,
avec l'assistance de Dieu, ni malheur, ni revers, ni souillure, ni violence. Comment
d'ailleurs craindriezvous? n'étes-vous pas de ceux que Dieu a distingués des autres par
ies avantages qu'il leur a accordés ? Vos légions sont nombreuses, et n'ont point été
rompues par le choc des ennemis ; vos guerriers portent des lances qui frappent des
coups redoutables, et ils sont renommés dans les contrées de l'Orient et de l'Occident ;
votre cause est en même temps toute sacrée , vous ne combattez ni pour faire des pro-
fits , ni dans la vue d'aucun avantage temporel , mais uniquement pour faire régner !;i
volonté de Dieu et sa parole.
» Quant à nous, uous ne sommes pas assez puissant pour \ous envoyer des secours ;
nous ne pouvons vous aider que par de bonnes prières , que nous et nos sujets adres-
serons à Dieu dans les mosquées. Nous nous recommandons aussi aux vôtres dans tous
les instants. Dieu les exaucera par l'intercession du plus généreux des intercesseurs et
du plus grand des propbètes.
« Nous demandons à Votre Seigneurie de nous instruire de tout ce qui arrivera;
nous en attendons des nouvelles avec, la plus vive impatience; elle nous obligera de
nous faire connaître tout ce qui l'intéressera. Qu'elle vive éternellement en bien , santé
et satisfaction ! Salut.
Le -2'. Jet k.iadi de l'an l-2'..'i ISr>0 .
> x 01 SEF,
J'th (V ///' , f>ac/i(( de Tripoli.
DOMINATION FRANÇAISE. -J8I
Aiti>i, des le début de la campagne, le dej d'Alger ne pouvant compter sur
aucun allié, se trouvait réduit à ses propreB forces. Suivons maintenant la
marche de noire armée.
Dans la nuit du -21 au 28 niai, la flotte lut assaillie, à la hauteur de Minorque
et de Majorque, par uno forte bourrasque d'E.-S.-E. On la conduisit aussitôt
snus le vent de ces Iles, ou clic trouva un abri; depuis quelques jours, la flot-
tille était en relâche à Palina. Le 28 au malin, le temps s'élanl remis au beau,
toute L'armée reprit sa roule sur Alger; le 30, elle était a cinq lieues nord du
cap Caxine ; un nouveau coup de vent l'obligea à prendre le large. Malgré l'avis
contraire de plusieurs officiers de marine, l'amiral Duperré jugea prudent de
ramener celte masse de bâtiments sous le vent des îles Baléares, et choisit
pour lieu de relâche la haie de Palma. Quelques puhlicisles ont blâmé cette
manœuvre: mais que l'on tienne compte des sinistres prévisions qui avaient
précédé le départ de l'expédition, et on verra si le commandant en chef de
l'armée navale n'était pas condamné à une excessive prudence.
Enfin, le 10 juin, après onze jours de temps contraires, la Hotte se remit en
marche, et se trouva le 1-2 au malin sur la côte d'Afrique. In vent d'est-
nord-est, grand Irais, qui s'éleva soudain, l'obligea une seconde fois à prendre
le large. Le 13, le vent soufflait encore avec violence de la partit! de l'est ;
mais la mer étant moins agitée que la veille, la Hotte put se rapprocher de
terre, et, au lever du soleil, elle ne se trouvait plus qu'à deux ou trois lieues
d'Alger. On aperçut alors distinctement cette ville, avec ses maisons éclatantes
île blancheur rangées en amphithéâtre sur les bords de la mer, et sa forme
triangulaire se détachant des massifs de verdure qui l'environnent. Une longue
chaîne de montagnes fort élevées, puis d'autres montagnes d'une teinte
bleuâtre, mais plus éloignées (le grand et le petit Atlas), formaient les limites
de ce brillant panorama. Au milieu du jour, trois cents voiles, l'amiral en tète,
se trouvaient en avant de la rade d'Alger. Le vaisseau la Provence , celui sur
lequel les batteries algériennes avaient naguère osé faire feu , était là majes-
tueux, et semblait, avec son innombrable cortège, venir annoncer au dey le
châtiment terrible qu'il allait bientôt recevoir pour l'outrage fait au pavillon
français. L'armée, en grande tenue, l'enthousiasme au cœur et la joie au
visage, était sur le pont des vaisseaux, contemplant le magnifique spectacle
qui se déroulait à ses yeux, et témoignant par ses cris le vif désir qu'elle
avait de se mesurer avec l'ennemi.
L'amiral Duperré, après être resté en panne quelque temps dans la rade,
comme pour donner au dey le temps de compter les voiles de sa flotte, doubla
la pointe de Caxine, mit le cap sur Sidi-Ferruch, et se porta dans cette direc-
tion avec toute l'armée. Ce fut un imposant spectacle que celui de tous ces
vaisseaux de guerre, défilant majestueusement sous les yeux des Algériens,
et leur faisant pressentir, par leur noble attitude, tout le danger qu'il y avait
pour eux d'avoir osé braver une nation aussi puissante que la France; mais,
3G
•282 DOMINATION FRANÇAISE.
aveuglés par leur fanatisme, ceux-ci regardaient avec indifférence ce redou-
table déploiement de forces , et s'écriaient dans leur opiniâtre ignorance :
« Allah et Sîdi-Abd-el-Rahman et Tsaalebi sauveront, comme ils l'ont fait déjà
(( tant de fois, Alger la bien gardée! » Le 13 au soir, la flotte française jetait
ses ancres sur la plage de Sidi-Ferruch. Cette baie avait été choisie à cause
de son étendue, de sa plage basse et sablonneuse, qui est d'un facile accès,
et parce qu'elle est abritée contre les vents d'est, qui, pendant les mois de
juin, de juillet et d'août, régnent presque constamment dans ces parages.
Esseïd-Efroudj, dont nous avons fait, par corruption, Sidi-Ferruch, tire son
nom d'un marabout dont on vénère en cet endroit le tombeau; c'est un petit
promontoire à l'ouest d'Alger, qui s'avance de onze cents mètres dans la mer,
et qui forme la pointe occidentale du massif contre lequel cette ville est ados-
sée. Il est relié à la côte par une langue de terre, basse, couverte d'un sable
rougeàtre, et où croissent des lentisques, des arbousiers et une multitude de
plantes rampantes ; sa largeur varie de six à huit cents mètres. En sorte qu'au
moyen d'un retranchement d'environ mille mètres, il était possible d'isoler
complètement la presqu'île de la terre ferme, et d'en faire une place d'armes
inexpugnable. L'extrémité de cette langue de terre se termine en ï par un
banc de rochers élevés qui se prolonge par des îlots et forme sur les côtés
deux abris excellents. Sur le point culminant, on aperçoit une tour blanche,
appelée par les marins espagnols Torrc-Chica , un minaret et quelques corps
de logis qui entourent le tombeau du marabout. Au bas du rocher se trouve
un jardin, un puits ombragé par un superbe palmier, et enfin une batterie
circulaire, percée de douze embrasures. Les avantages de cette position avaient
déterminé le capitaine du génie Boutin à la signaler comme la plus favorable
au débarquement ; l'Américain Shaler, dans son excellent ouvrage sur l'Al-
gérie, avait confirmé l'opinion du capitaine Boutin ; aussi, depuis longtemps,
était-il décidé que, si l'expédition avait lieu, les troupes débarqueraient à Sidi-
Ferruch. Deux baies s'étendent de chaque côté de la presqu'île : l'une à l'est,
l'autre à l'ouest. Le vent soufflant de l'est, l'amiral pensa que c'était dans la
baie occidentale qu'il fallait débarquer.
On s'attendait à une vigoureuse résistance ; il n'y en eut pour ainsi dire pas;
et telle fut l'inconcevable ineptie du dey ou de ses chefs militaires, qu'ils ne
songèrent même pas à établir sur quelques points de la côte des batteries, dont
le feu bien dirigé, au moment de la concentration de la flotte, nous eût fait
un mal considérable. On reconnut que la tour de Torre-Chica n'était point
armée, et que des canons y étaient grossièrement figurés par des pièces de
bois. Quand on eut doublé la pointe de Sidi-Ferruch, la batterie basse présenta
ses douze embrasures; mais pas une seule bouche à feu ne s'y montrait. Le
commandant de Sidi-Ferruch, au lieu de disputer ce point important, comme
il eût pu le faire, se contenta d'établir au-delà de la presqu'île plusieurs
mortiers et piiccs de canon, et de lancer sur la flotte quelques bombes et
DOMINATION FRANÇAISE -Ml
quelques boulets; mal dirigés, ils atteignirent peu de monde el ne firent
qu'endommager faiblement le Breslaw.
L'amiral Duperré lit vivement accoster la plage par le navire à vapeur le
\ageur, qui présenta successivement ses Qancs à la batterie turque et ouvrit
le feu. Aussitôt l'escadre de réserve, qui louvoyait en attendant que les signaux
de l'amiral l'appelassent, vira de bord et se prépara au combat. Aux derniers
rayons du soleil, le canon des dunes de Sidi-Ferruch se tut tout à coup; les
broussailles, au milieu desquelles peu d'instants auparavant on avait vu vol-
tiger les chlamides des Turcs et les burnous des Arabes, devinrent désertes;
puis, le croissant de la lune se détacha des cimes de l'Atlas, les feux des bi-
vouacs ennemis scintillèrent au milieu des chênes-verts et des figuiers de
Barbarie; les vaisseaux allumèrent leurs fanaux, et un silence profond qu'in-
terrompaient seulement par intervalles le bruit des vagues et le cri des chacals,
régna bientôt sur la Hotte française et dans le camp des Arabes. On était à la
veille d'une grande journée!
Le 14, à la pointe du jour, les navires de la deuxième escadre, ayant à bord
la première division de l'armée, se forment en ligne parallèle au rivage; la
première escadre et la réserve se placent en arrière ; le convoi et la flottille
sont groupés entre les escadres et le rivage. Au signal du débarquement,
donné par le vaisseau amiral, toutes les embarcations sont mises à l'eau.
Cette manœuvre s'accomplit sans confusion, et, en un instant, la première et
la deuxième division de l'armée (vingt mille bommes) furent placées dans les
chaloupes ; en même temps, dix pièces de campagne et une batterie de mon-
tagne, accompagnées de quatre cents canonniers, s'installaient sur des cha-
lands, toutes prêtes à être mises en batterie ; le génie, embarqué sur six bateaux
génois ou catalans, occupait les ailes de la flottille. Tous ces préparatifs s'ef-
fectuèrent avec une merveilleuse précision. M. le capitaine de vaisseau baron
Ilugon était chargé de la direction supérieure du débarquement; M. Rem-
quet, capitaine de frégate, major de l'armée navale, avait la conduite particu-
lière de la première ligne ; M. le capitaine de frégate Salvy, commandant en
second le vaisseau amiral, était chargé de la deuxième ligne ; M. Casy, capitaine
de frégate, dirigeait la troisième ligne ; la quatrième était sous les ordres de
M. Lelebvre, lieutenant de vaisseau. Chaque canot remorqueur était com-
mandé par un aspirant, et chaque bateau transportant des troupes était monté
par un élève de marine.
Lorsque tout fut disposé, les remorqueurs entraînèrent vers le rivage les
bateaux chargés de soldats et d'artillerie ; l'aspect de ces phalanges flottantes
était majestueux ; elles s'avançaient lentement et avec ensemble, observant un
profond silence, que rendaient plus solennel encore les légères vapeurs qui les
entouraient; on n'entendait que le bruit cadencé des rames qui frappaient la
lame, et bientôt on ne distingua plus que des masses confuses qui se perdaient
au milieu du brouillard. La flottille se trouva bientôt à une très-petite distance
•2H.. DOMINATION FRANÇAISE.
de la terre ; alors quelques pièces d'artillerie et des fusées à lacongrève ouvri-
rent le feu dans la direction des batteries ennemies, et contre tous les mou-
vements de terrain qui pouvaient favoriser une embuscade: puis les marins,
ayant de l'eau jusqu'à la ceinture, se mirent à haler les bateaux pour les faire
échouer sur le sable. Mais les soldats, impatients de gagner le rivage, se jettent
dans l'eau aussitôt qu'ils peuvent aborder sans mouiller leurs gibernes. Grâce à
cette louable émulation, toute la plage fut en un instant hérissée de baïon-
nettes. Les brigades Achard et Porrct de Morvan sont les premières à se former
en ligne, tandis que deux braves marins, Sion, chef de la grande hune de la
frégate la Thémis, et Brunon, matelot de la Surveillante, s'élancent vers la tour
de Sidi-Ferruch, l'escaladent et y arborent le drapeau français. Cette action
solennelle fut saluée par les acclamations unanimes de l'armée et par le canon
de la Hotte. En ce moment, le général en chef et son état-major abordaient
la plage algérienne.
La première division, une fois formée, se disposa à marcher immédiatement
contre les dunes occupées par les Arabes , dont l'artillerie faisait un feu assez
bien nourri. L'ennemi avait pris en dehors de la presqu'île une position que
défendaient trois batteries échelonnées; il montrait sept à huit mille hommes
presque tous Arabes; des Turcs servaient les bouches à feu. Différer l'attaque,
c'eût été exposer l'armée à des pertes considérables : le général Berthezène
donna donc l'ordre de s'avancer par bataillon en masse vers la gauche de la
position que l'ennemi occupait, et de tourner ses batteries. Le terrain n'était
que faiblement accidenté ; mais les fortes broussailles dont il était couvert ren-
daient la marche difficile. L'ardeur de nos soldats triompha de ces obstacles ;
ils s'élancent au pas accéléré, chassant devant eux une horde de cavaliers
arabes qui cherchaient à s'opposer à leur passage, et se trouvent en un clin
d'œil au pied des redoutes. Pour seconder ce mouvement, l'amiral Duperré
faisait prendre en écharpe les batteries ennemies par l'artillerie des bateaux à
vapeur le Nageur et le Sphynx, qui se trouvaient dans la baie de l'ouest, et par
celle de la corvette la Bayonnaise et des bricks la Badine et ÏActcon, mouillés
dans la baie orientale. Les feux combinés de ces cinq navires, partant des deux
côtés de la presqu'île , firent de grands ravages dans les rangs ennemis et y
jetèrent l'épouvante. Les redoutes ainsi attaquées furent tournées et enlevées
en un instant; deux jeunes officiers du 3e de ligne, MM. de Bourmont et Bes-
sières, y entrèrent les premiers, et tous les hommes qui les défendaient, horde
confuse et indisciplinée , se retirèrent précipitamment et dans le plus grand
désordre. Ce premier succès, d'un si favorable augure, et qui inspira tant de
confiance à nos troupes, ne nous coûta qu'une centaine d'hommes mis hors
de combat. Onze pièces de canon et deux mortiers richement ciselés, qui
avaient appartenu à l'armée de Charles-Quint, furent les trophées de cette
journée.
Pendant que la première division se portait ainsi en avant, la seconde opé-
DOMINATION FRANÇAISE. 285
rail sou débarquement, el chaque brigade allait successivement se placer en
arrière de la précédente, pour soutenir la division engagée. Grâce à l'infati-
gable activité que déployèrent nos marins, à deux heures après midi les (rois
divisions d'infanterie, une partie des sapeurs et des canonniers, toute l'artillerie
de campagne, une grande quantité de vivres <d soixante-quatre chevaux,
étaient réunis dans la presqu'île. Longtemps avant le débarquement, on avait
arrête le projet de taire de Sidi-Lerruch une plaee de dépôt, fermée du côté
d(> terre par une ligne continue de fortifications : le général Valazé se mit aus-
sitôt à l'œuvre; et deux mille cinq cents hommes furent immédiatement
employés à creuser les fossés, à élever les escarpes, à planter les palissades.
Après s'être emparée des batteries ennemies, la première division prit posi-
tion à la hauteur de celle de ces batteries qui était le plus éloignée du point de
débarquement, et reçut l'ordre d'en tourner les pièces contre l'ennemi. Sa
gauche s'étendait jusqu'à la mer ; l'espace qui resta vide sur la droite fut occupé
par la division Loverdo. La division d'Kscars s'établit en partie dans la pres-
qu'île, et en partie au-delà du tracé des ouvrages. Le quartier général s'installa
dans la tour de Siili-Ferruch et ses dépendances.
Le marabout d'Esseïd-Efroudj est l'un des plus beaux des environs d'Alger ;
il était alors l'objet d'une vénération toute particulière de la part des fidèles
musulmans, qui attribuaient aux reliques qu'il renferme une puissance sans
bornes pour attirer ou conjurer les tempêtes; aussi le considéraient- ils comme
le meilleur des auxiliaires pour repousser la flotte française. C'est sans con-
tredit à cette stupide croyance qu'il faut attribuer le peu de résistance que
rencontra notre débarquement sur cette plage si bien gardée. Les dépouilles
du santon reposent dans une grande salle couverte d'un dôme octogone, où
l'on ne pénètre qu'à travers d'autres salles et une cour formée de murs
élevés. La cbàsse qui renferme ses restes est artistement incrustée de bois
précieux; mais des amulettes en corail, en argent ou en verroterie la recou-
vrent en entier. Des bannières et des pièces de soie de différentes couleurs,
offrandes de pieux pèlerins, décorent les murs de la salle. Le général lit
religieusement respecter tous ces objets et se logea dans la chapelle, seule
pièce habitable du marabout. Sur le donjon de la tour il fit établir un télé-
graphe pour correspondre avec la flotte.
Voilà donc enfin une armée française campée sur cette terre d'Afrique où
tant de nations différentes sont venues tour à tour imposer leurs lois! Les
pieds de nos soldats victorieux foulent déjà le territoire de cette Mauritanie
césarienne, si florissante sous le règne semi-romain de Juba II, et maintenant
déserte, inculte, barbare ! La France est-elle donc destinée à raviver, à fécon-
der les germes de civilisation que la société antique avait déposés et si heu-
reusement développés en Afrique? Le christianisme, sous notre domination,
y relèvera-t-il ses autels? Ces sièges épiscopaux qui furent une des gloires de
la primitive église, retrouveront-ils des pasteurs aussi fervents, aussi éclairés
286 DOMINATION FRANÇAISE.
que ceux dont l'histoire nous a transmis les noms? Sous notre influence, le sol
africain va-t-il de nouveau se couvrir de riches moissons? Ces villes magni-
fiques, dont il ne reste plus que des ruines, verront-elles encore la foule se
presser dans leurs murailles? L'intérieur du pays sera-t-il bientôt sillonné de
routes semblables à ces larges voies romaines dont la description nous a valu
presque une histoire? Enfin, les cotes d'Afrique, aujourd'hui si rapprochées de
nous par la vapeur, auront-elles le pouvoir d'attirer vers elles, comme au siècle
d'Auguste, l'élite de nos citoyens? A toutes ces questions, l'avenir se char-
gera de répondre ; bornons-nous à répéter avec orgueil qu'une nation puis-
sante, généreuse, éclairée, capable de concevoir et d'entreprendre de grandes
choses, vient d'aborder en Afrique !
Dès le premier jour cette plage de Sidi-Ferrucli, si morne, si déserte, a changé
d'aspect : le sol est déblayé de ses broussailles; des cabanes de feuillage s'im-
provisent; les tentes se dressent; les ambulances s'établissent; chaque corps,
chaque service administratif forme un quartier distinct; on creuse des puits,
on construit des fours pour l'alimentation de l'armée; et, chose merveilleuse à
dire ! trois jours après le débarquement, le soldai reçoit du pain frais fabri-
qué en Afrique. Bientôt une imprimerie, instrument indispensable des peuples
civilisés, s'organise et lance par milliers des proclamations écrites dans les
divers dialectes usités en Algérie. Partout la vie et le mouvement. Quarante
bataillons français s'agitent dans cet étroit espace, impatients des retards qui
les y retiennent; les accents du clairon et le bruit du tambour se mêlent aux
chants des soldats; les charpentiers et les forgerons établissent leurs ateliers,
tandis que les cantinières et les restaurateurs fournissent à tous des provisions
de luxe en abondance. Les voitures n'étaient pas connues dans la régence;
elles circulent déjà dans notre camp, et les officiers du génie tracent des
routes. Lorsque les feux des bivouacs et les ombres de la nuit eurent donné
du relief à toutes ces constructions improvisées, on eût dit, des hauteurs de
Sidi-Ferruch ou de la pleine mer, comme une immense ville sortie tout à
coup du sein des flots.
Le 15, le débarquement du matériel continua : toutes les voitures de l'artil-
lerie de campagne et quelques pièces de siège, deux cents chevaux, une quan--
tité considérable d'outils et une partie de l'approvisionnement de vivres furent
mis à terre. Pendant ce temps, les troupes de la première division soutenaient
une vive fusillade contre les Arabes, et les soldats de tranchée travaillaient
aux fortifications qui devaient mettre la presqu'île de Sidi-Ferruch à l'abri de
toute attaque. L'achèvement de ces travaux était indispensable pour que l'ar-
mée put songer à se porter en avant. Aussi l'amiral Duperré , désireux de
seconder les intentions du général en chef , et voulant lui laisser toute son
infanterie disponible , offrit-il de faire garder le camp par trois mille hommes
de marine, utile coopération qui fut acceptée avec empressement, et qui éta-
blit un lien de plus entre les armées de terre et de mer.
DOMINATION FRANÇAISE. 2*7
Le 16, au lever «lu soleil, le leraps était calmé; mais bientôt après on \ii
tomber des gouttes d'eau d'une grosseur extraordinaire. Ce phénomène, assez.
fréquent dans les contrées équinoxiales , était le signe précurseur d'une do-
lente tempête. Tout à coup un impétueux vent d'ouest s'élève, l'air s'obscurcit,
les éclats du tonnerre se succèdent avec une effrayante rapidité, et les rafales
deviennent de plus en plus terribles. Le débarquement est suspendu; cha-
que bâtiment est obligé de songer à sa propre sûreté; presquetous mouillent
une deuxième ancre, parce qu'étant très-près les uns des autres ils courent
risque de s'aborder. La gabare la Cigogne, trop rapprochée de terre, talonne
ù chaque coup de mer qu'elle reçoit, et finit par perdre son gouvernail. Par-
tout régnait une vive anxiété. L'armée n'avait que cinq jours de vivres et une
petite quantité de munitions : on craignit de voir se renouveler les désastres
qui accablèrent l'expédition de Charles-Quint. Enfin, à onze heures, le temps
g'éclaircit, le vent passe du N.-O. à l'E., et dissipe toutes les alarmes. Les
manœuvres ordonnées par l'amiral Duperré , et habilement exécutées par
chaque commandant, sauvèrent la flotte. Le danger fut si grand, que l'amiral
écrivit en France que si la tempête eût duré deux heures de plus, il n'aurait
pas répondu des bâtiments. Après midi, la plage se couvre de nouveau de
travailleurs, et la baie de cbaloupes et de chalands; on met à terre des che-
vaux, du fourrage, des caissons, et bientôt à l'horizon se montre la deuxième
division du convoi, portant le régiment de cavalerie et une partie des chevaux
d'artillerie; mais l'ouragan la disperse, et elle est obligée de gagner le large.
Cette journée fut affreuse ; cependant nos troupes soutinrent avec un calme
admirable les attaques répétées de l'ennemi, dont notre attitude passive avait
relevé le courage.
Pendant ces premières journées, entièrement consacrées à asseoir le camp
et à concentrer toutes les ressources, il n'y eut que des combats d'escarmouche
et des fusillades d'avant-postes. Mais au milieu de ces engagements sans
importance s'accomplirent quelques scènes pleines d'intérêt que nous croyons
devoir rapporter, parce qu'elles ont une empreinte de couleur locale utile à
recueillir dès nos premiers pas en Algérie.
Les longs fusils des Arabes portent plus loin (pie les nôtres ; aussi, dans les
engagements de tirailleurs avions-nous rarement l'avantage , et l'ennemi en
profitait pour couper les tètes de nos malheureux soldats restés sur place,
morts ou blessés. Les Français, au contraire, ramenaient aux ambulances
les Arabes que leurs compagnons n'avaient pu entraîner dans leur fuite.
Cependant des bruits sinistres sur notre férocité avaient été répandus dans
tous les douairs ; on nous représentait comme égorgeant sans pitié nos prison-
niers, et nous repaissant de leurs chairs palpitantes. Ce fut sous ces impres-
sions qu'un cheik, un vieillard, se présenta dans la journée du 1G aux avant-
postes de la brigade du général Berthier. Le malheureux ayant appris que son
fils avait été blessé et amené prisonnier dans le camp français, venait le récla-
-288 DOMINATION FRANÇAISE.
nier, ou du moins savoir ce qu'il était devenu. La douleur paternelle lui avait
inspiré cette généreuse résolution et lui donnait le courage d'affronter le feu
de nos sentinelles et l'effroi que nous lui inspirions. Dès qu'il fut en présence
du général en chef, il s'écria eu se prosternant : « Par la face de ton fils, je te
« demande le mien ; rends-le-moi ! » M. de Bourmont ne comprenait pas ; les
interprèles lui expliquèrent le sens de ces paroles : le fils de ce cheik était aux
ambulances, très-grièvement blessé et sur le point de subir l'amputation
d'une jambe.
On conduisit le vieillard près du jeune malade. L'entrevue de ces deux
hommes fut touchante ; le père promenait des regards inquiets sur son fils,
pour s'assurer qu'il ne se trompait pas , et le fils, ivre de joie, portait respec-
tueusement la main de son père à ses lèvres et la baisait avec effusion. Lors-
que le cheik eut reconnu la gravité de la blessure on lui dit que les chirurgiens
avaient jugé l'amputation indispensable : « Par Allah ! s'écria-t-il aussitôt ,
qu'il n'en soit pas ainsi ; je le défends. Le corps que nous tenons de Dieu ne
nous appartient pas plus que la vie qu'il nous a donnée; nous ne pouvons dis-
poser ni de l'une ni de l'autre. Couper une partie de notre corps, c'est un
sacrilège dont notre vie ne saurait dépendre; Dieu n'a donné aux hommes ni
le droit de l'abréger, ni le pouvoir de la prolonger. » La volonté du vieillard
fut respectée, et son fils, à quelques jours de là, expiait dans d'horribles
souffrances les déplorables erreurs du fatalisme.
Le lendemain, un autre Arabe, d'un Age aussi avancé que le premier, mais
encore plein de force et de vigueur, se présenta aux avant-postes. 11 était
à jeun et paraissait épuisé de fatigue. « Dieu est grand, disait-il à chaque
« instant ; c'est Dieu qui l'a voulu ; que la volonté de Dieu soit faite. » On lui
demanda ce qu'il désirait : « J'ai, répondit-il, une mission divine à remplir; je
ce veux parler à votre chef. » On lui présenta d'abord des oranges et quelques
citrons; il les saisit avec avidité et les mangea. Un officier supérieur ayant
tiré sa bourse pour la lui donner, il la repoussa avec indignation, en fai-
sant le geste d'un homme qui lui-même serait disposé à donner de l'argent
et non à en recevoir. Conduit enfin devant le général en chef, il s'exprima
sans contrainte : a Quoique vêtu de ces habits en haillons, dit-il, je suis eheick
« d'une nombreuse tribu, et c'est de ma propre volonté que je viens vers toi.
« J'ai voulu voir de près les étrangers qui envahissent notre pays, et connaître
« leurs sentiments à l'égard des Turcs et des Arabes. » Le général lui fit
répondre que son désir était de rétablir la paix entre les Français et les Arabes,
et de les délivrer du joug dés Turcs qui les opprimaient. Le vieillard parut
satisfaitde cette réponse, et ajouta que puisqu'il en était ainsi, il espérait déter-
miner bientôt sa tribu à traiter avec les Français. Puis il demanda à retourner
parmi les siens : « Car je ne suis pas votre prisonnier, disait-il à tous ceux qui
«l'approchaient; je suis venu de mon plein gré au milieu de vous. » On lui
représenta que son retour allait l'exposer à de grands dangers; mais ces paroles
DOMINATION FRANÇAISE. 289
ne l'effrayèrent point, o Je suis déjà vieux, la conservation de ma vie est sans
« importance; j'ai reçu «1rs Français une généreuse hospitalité, je veux leur
« prouver mon dévouement et ma reconnaissance. » M. «le Bourmont consen-
tit à le laisser partir ; mais on sut plus tard que, trahi par des Arabes à qui il
s'était confié, il avait étéconduil à Alger, et que le dey lui avait l'ait trancher la
tête sous ses yeux.
Toutes ces scènes d'abnégation et de dévouement exaltèrent au plus liant
degré l'imagination d'un de nos interprètes, si bien que le jour même où le
vieux marabout quittai! le camp français, George Garoué , syrien de nais-
sance , autrefois trésorier du pacha de Damas , et parti de Paris en qua-
lité d'iiderprète attaché à Télal-major de l'armée , vint demander au général
en chef la permission de faire auprès des Arabes une démarche semblable
à celle qui venait d'être laite auprès de nous. « Les Français, dit-il, ont
« été calomniés dans l'esprit des tribus; on les leur a dépeints comme les
« ennemis jurés de leur patrie et de l'islamisme. Il faut doue les détromper,
« et amener les Arabes à faire cause commune avec nous, à servir les intérêts
« de la France contre les Turcs, leurs oppresseurs. Élevé parmi les Arabes,
«je connais leur langue, leurs mœurs, leurs usages; je parviendrai à les
« persuader.
« — Mais vous êtes fou, lui dit-on, c'est la mort que vous demandez,
« malheureux !
— « Qu'importe, si cette mort vous épargne des milliers de soldats? Je suis
« vieux , ma vie est peu de chose, et ce sera pour moi une occasion de payer
« ma dette à ma patrie adoptive, à la France hospitalière, où fugitif et sans
« ressources , j'ai trouvé protection , sympathie , assistance. » Il partit pour
accomplir sa périlleuse mission ; et plus tard on apprit que sa tète avait été
grossir le nombre de celles qui, durant le siège d'Alger, furent exposées sous
le porche de la Kasbah.
La journée du 18 fut sans orage, et le débarquement continua ; mais des
émissaires secrets, arrivés au quartier général, apportèrent la nouvelle que les
Algériens se disposaient à une attaque décisive pour le lendemain. Ils attri-
buaient notre apparente inaction à la crainte que leur armée nous inspirait,
et se flattaient de nous jeter à la mer. Cependant tout le monde , dans le
camp français, était prêt à bien recevoir l'ennemi.
A six kilomètres environ de la presqu'île deSidi-Ferruch s'élève un plateau
d'un assez grand développement, couvert d'une végétation active, et où se
trouvent plusieurs sources dont les eaux réunies forment un ruisseau qui se
dirige vers la baie orientale. De temps immémorial, les bergers arabes avaient
choisi cette espèce d'oasis pour y établir leur douair à la belle saison. En 1808,
le capitaine Boutin reconnut cet emplacement, et lui donna le nom de tentes;
mais par suite de la confusion que présentaient les cartes géographiques de la
régence à l'époque de l'expédition de 1830, nous avons donné à ce même pla-
37
290 DOMINATION FRANÇAISE.
teau le nom de Staouêli \ qui lui est resté. C'est là que devait s'effectuer la
réunion des forces algériennes, sous les ordres d'Ibrahim, aga des janissaires
et gendre du dey. Les beys de Constantine et de Titery s'y trouvaient en per-
sonne à la tète de leurs troupes ; le kalifa de la province d'Oran remplaçait
son chef, cassé par l'âge ; enfin, plusieurs cheicks kàbaïles, sous les ordres du
fameux Ben-Zamoun 2, s'y étaient rendus avec les contingents de leurs tribus.
Ces forces réunies s'élevaient de 25,000 à 30,000 hommes, y compris 3,000
Turcs de la milice d'Alger. Une grande partie des Arabes et des Kàbaïles
étaient montés. Le camp dTbrahim-Aga présentait la forme d'un croissant, et
avait sa droite appuyée sur la Madiffla, torrent qui se change en fleuve dans
les temps d'orage. En avant du plateau et sur une hauteur assez rapide, les
Algériens avaient construit une redoute armée de pièces de gros calibre et
occupée par de forts détachements; enfin, sur les ondulations du terrain qui
précédaient cette redoute, ils avaient disposé en tirailleurs des milliers d'Arabes,
chargés d'inquiéter nos avant-postes.
La disposition de l'armée française n'était peut-être pas aussi avantageuse;
nos ailes présentaient plusieurs vides, et le front de bataille se trouvait trop
éloigné de la réserve. Les deux premières divisions, protégées par deux bat-
teries que l'ennemi avait abandonnées le 14, étaient échelonnées sur les terrains
accidentés des collines qui s'abaissent jusqu'aux dunes de Sidi-Ferruch, en
avant de la plaine de Staouêli. La troisième division venait en seconde ligne,
et occupait un ancien cimetière qui avait reçu le nom de Fontaines et Tom-
beaux . Le plan d'attaque de l'ennemi était de tourner notre gauche, et de la
séparer de la presqu'île en manœuvrant sur ses derrières. Pendant ce temps,
le canon de la redoute devait entamer notre front, et le bey de Constantine,
à la tête de ses troupes, avait ordre d'attaquer la droite et de placer ainsi notre
armée entre plusieurs feux. Ce plan était bien conçu, mais il eût fallu, pour
le faire réussir, des chefs plus habiles que ceux qui se trouvaient à la tète des
forces algériennes.
La nuit fut tranquille ; mais au point du jour , les Kàbaïles commencèrent à
couronner les hauteurs de Staouêli ; puis des fantassins arabes, conduits par
des cavaliers turcs, s'avancèrent en tirailleurs vers nos lignes; enfin, l'avant -
garde du bey de Constantine traversa la Madiffla à quatre heures du matin, cl
vint attaquer l'aile droite de l'armée française. Les collines élevées de la rive
gauche du torrent étaient couvertes de Bédouins qui descendaient serrés et
tumultueux , faisant disparaître la verdure sous leurs manteaux blancs, comme
sous une épaisse couche de neige. Le corps des janissaires , commandé par
Ibrahim-Aga en personne, s'ébranlait de son côté et opérait aussi un mou-
vement en avant.
1 Le plateau de Staouêli s'élève à 150 mètres au-dessus du niveau do la mer.
- Avant notre débarquement Ben-Zamoun avait promis au dey de lui ameuer cent soixante-
dix mille hommes; il ne parvint à en rallier que six à se|>i mille,
DOMINAI ION FRANÇAISE. 291
Après un quart d'heure de marche, la fusillade s'engage et s'étend sur tout
le développement de celte ligne immense; les cavaliers arabes, qui ont
franchi le torrent, fondent avec audace et la lance baissée sur nos retran-
chements, dans l'espoir d'j pénétrer, mais nos soldats les reçoivent vigou-
reusement et avec un sang-froid admirable. En vain, poussant des cris sauvages,
ils essaieid de répandre la terreur, nos jeunes soldats restent inébranlables et
leur opposent toujours avec succès leurs terribles baïonnettes, lue position
favorable avait été assignée aux obusiers de montagne par le général Monck
d'Uzer, leur feu acheva de porter répouvante parmi les ennemis. Tous prirent
la fuite et repassèrent le ravin en laissant sur ses bords plus de cent cadavres.
Nos soldats ne faisaient pas de quartier; la vue de ceux de leurs camarades
qui avaient succombé, et dont les corps étaient horriblement mutilés, les
exaspérait au dernier degré.
Cependant la fusillade continuait de plus en plus vive, et le canon y mêlait
sa voix formidable. La division Loverdo, vivement attaquée dès le commen-
cement de la journée, et qui avait sur les bras la plus grande partie des forces
algériennes, faisait néanmoins bonne contenance; de son côté, le général
Berthézène , se maintenant dans ses positions , repoussait toutes les attaques.
A l'extrême gauche, les tirailleurs du général Clouet , emportés par leur
ardeur, ayant poussé trop vivement l'ennemi, ce général s'était vu forcé de
prendre position sur les hauteurs d'où les Arabes avaient été débusqués ; il
se trouvait ainsi faire une pointe en avant de l'armée. Le 20* de ligne et le
1er bataillon du 28e qui formaient cette brigade reçurent l'ordre de s'établir à
quelques centaines de mètres plus en arrière ; mais avant que ce mouvement
put s'opérer, la brigade fut assez rudement maltraitée par les feux de l'en-
nemi. Le Ie' bataillon du 28e surtout éprouva de grandes pertes et son dra-
peau faillit tomber aux mains des Arabes. Ces derniers montraient d'autant
plus d'audace qu'ils s'imaginaient que nos troupes fuyaient devant eux ; ce
qui les encourageait encore , c'est que les soldats du 28e avaient épuisé
toutes leurs cartouebes , et se trouvaient trop serrés dans la mêlée pour faire
usage de leurs baïonnettes. Au milieu de ce péril extrême , on entend le
colonel Mounier s'écrier d'une voix vibrante : « Mes enfants, au drapeau! »
Ce mot magique suffit pour rallier en un instant le bataillon. Officiers et
soldats se pressent autour de leur étendard, et jurent tous de le sauver ou de
mourir. Déjà ils avaient eu la pensée de l'enfouir dans le sable , où peut-être
il allait leur servir de linceul , lorsque l'arrivée du général en cbef sur le champ
de bataille décida un mouvement en avant qui les sauva. Le général d'Arcine
et le colonel de Lacbau,à la tète du 29e de ligne, contribuèrent puissamment,
par leur courage et leur promptitude, à dégager le 28e.
En voyant par lui-même, d'un côté la bonne contenance et l'ardeur de nos
troupes , de l'autre l'hésitation et le peu de persévérance de l'ennemi , le
général en cbef, dont l'intention n'avait pas été tout d'abord de donner suite à
292 DOMINATION FRANÇAISE.
cette affaire, parce que le débarquement du matériel n'était pas assez avancé,
prit une résolution subite. Il se place de sa personne , et à la tête de son état-
major, au centre de l'armée et donne le signal de l'attaque. Trois régiments
de la division d'Escars arrivaient en ce moment sur ce terrain si vaillam-
ment disputé. Aussitôt que la tête de leurs colonnes paraît à la hauteur des
autres divisions, toutes les troupes s'élancent au pas de charge et aux cris de
Vive le Roi! l'enthousiasme de nos soldats est à son comble.
Notre armée, jusque-là harcelée dans ses retranchements par les Arabes,
tenait enfin l'ennemi en rase campagne; aussi, avec quelle ardeur elle se
précipite sur ces masses confuses ! Turcs et Bédouins, poursuis is la baïonnette
dans les reins, tourbillonnent, chancellent, reculent, sont débusqués de leurs
positions, et mis en pleine déroute ; des obus, lancés avec une merveilleuse
adresse partout où se présentaient des groupes nombreux , y jettent l'épou-
vante. Les batteries algériennes , au contraire, tirant sans justesse, ne pro-
duisaient aucun effet; dirigées même par de plus habiles canonniers, leur feu
n'aurait point ébranlé nos troupes, tant leur mouvement s'opérait avec en-
semble. Dès ce moment, l'ennemi comprit sa faiblesse; il n'attendit pas le
choc qui le menaçait, et s'enfuit précipitamment vers son camp, qu'il traversa
sans même songer à le défendre. La milice turque ne s'arrêta que dans l'inté-
rieur d'Alger; les Arabes épouvantés se groupèrent sous les batteries de la
place, et si l'on eût laissé nos troupes suivre leur élan, elles seraient entrées
dans la ville pêle-mêle avec l'ennemi.
Dès le commencement de cette journée tout avait annoncé chez les Turcs
et les Arabes la plus grande confiance ; Ibrahim-Aga s'était montré à son
armée, revêtu de ses plus riches habits, promettant à tous un butin considé-
rable et la défaite complète des chrétiens. Dans son camp , tout était disposé
pour fêter et récompenser les janissaires victorieux : des repas copieux étaient
préparés, et dans les tentes de plusieurs chefs on trouva des sommes impor-
tantes, destinées sans doute à solder les hauts faits de l'invincible milice ou à
payer les têtes françaises que les Arabes auraient offertes à leur général en chef.
Dans cette panique , les Turcs ne songèrent ni à emporter leurs trésors , ni à
détruire leurs approvisionnements; ils abandonnèrent même leurs bestiaux.
Les divisions Berthézène et Loverdo s'établirent sur l'emplacement du camp
arabe , et les tentes qui s'y trouvaient encore leur servirent d'abri. Plusieurs
de ces tentes et entre autres celles de l'aga et des beys d'Oran et de Constan-
tine , étaient d'une richesse remarquable. La tente d'Ibrahim attira surtout
l'attention de nos jeunes soldats par sa magnificence et le luxe tout oriental
avec lequel elle était décorée. L'intérieur, divisé en plusieurs compartiments,
était tendu de velours cramoisi, avec des draperies relevées de glands et de
franges d'or. Des tapis de Turquie , d'une grande beauté , ornés de dessins
gracieux, aux couleurs brillantes et variées, recouvraient le sol. L'essence
pure de roses et celle de jasmin y étaient répandues à profusion, tandis que
DOMINATION FRANÇAISE. 293
des courants d'air habilement ménagé! \ entretenaient une constante fraîcheur.
Les tentes des autres chefs étaient moins riches; mais toutes se faisaient
remarquer par l'extrême variété de leurs ornements et des étoiles qui les
composaient. Le camp de Staouëli contenait en tout deux cent soixante-dix
lentes presque exclusivement réservées pour les Turcs et les chefs des tribus;
les Arabes bivouaquaient.
Depuis plus d'un mois, l'année ne se nourrissait que de viande salée ; les
approvisionnements de toute espèce que renfermait le camp d'Ibrahim lui
procurèrent une agréable et utile diversion. La prise des chameaux remplit
surtout nos soldats d'allégresse. Depuis le commencement de la campagne,
ces quadrupèdes étaient le sujet de leurs plaisanteries et de leur convoitise. On
les leur distribua, parce qu'on crut qu'ils leur seraient d'un grand secours
pour le transport des bagages; cette attente fut déçue : étrangers à la manière
de conduire et de soigner ces excellentes bêtes de somme, ils n'en purent
tirer aucun service; ils les frappaient outre mesure, croyant, par ce moyen ,
les forcer à obéir, mais ces pauvres animaux, habitués à être menés avec dou-
ceur, s'accroupissaient et se laissaient écraser de coups. On fut donc obligé
de les abandonner.
La bataille de Staouëli est sans contredit l'une des plus brillantes et de
plus décisives, qu'aient livrées les armées françaises depuis les grandes batailles
de Napoléon. Elle nous ouvrait le pays, assurait, pour ainsi dire, le succès de
l'expédition, inspirait aux soldats une confiance sans bornes, et nous donnait
un immense ascendant sur l'esprit des Arabes. Tous ces avantages ne nous
coûtèrent que sept officiers et cinq cents hommes tués ou blessés.
Lorsque la première nouvelle de cette épouvantable défaite fut connue à
Alger, la populace indignée vint assiéger, en hurlant, les portes de la Kasbah,
demandant la déposition du dey , sa mort , son supplice , car elle rendait res-
ponsable le chef de l'odjack du désastre de la journée. En même temps une
multitude de janissaires, débouchant par les petites rues qui avoisinent la
Kasbah, chargés de tètes, d'armes et d'uniformes de soldats français, venaient
demander le prix de leurs trophées'. Mais les portes de la Kasbah ne s'ouvri-
rent ni pour les mutins ni pour les faux braves; lbrahim-Aga, seul, fut intro-
duit. C'était lui qui avait conseillé au pacha de laisser débarquer les Français,
« afin que pas un seul d'entre eux ne retournât dans sa patrie. » Un rapport
adressé par lui à son beau-père, et qui fut trouvé parmi les papiers de ce der-
nier, atteste cette rodomontade. «Ces infidèles écrivait-il, veulent, je crois, nous
« attaquer par terre. S'ils débarquent, ils périront tous. » Maintenant, le front
bas et la rougeur au visage, ce farouche exterminateur venait rendre compte
de sa défaite. Il aborda le dey avec la contenance troublée et inquiète d'un
criminel qui comparaît devant son juge.
1 Le dey d'Alger, au commencement de la campagne , avait annoncé qu'il donnerait cinq
piastres pour chaque tête de Frauçais qui lui serait apportée.
29V DOMINATION FRANÇAISE.
«Eh bien! s'écria Hussein, d'une voix trembante de colère, d'aussi loin
« qu'il aperçut son gendre, quelles nouvelles apporte notre invincible aga?
« Les Français ont sans doute regagné leurs navires, à moins qu'il ne les ait
« précipités à la mer, ainsi qu'il nous l'a promis tant de fois. La Kasbah sera-
ce t-elle assez vaste pour contenir leurs dépouilles, et les bagnes assez grands
a pour enfermer tous les esclaves? »
Terrifié par cette sanglante ironie, l'aga gardait un morne silence.
« — Parle donc! parle, lui disait le pacha. Est-il vrai que mon gendre , le
« généralissime de notre sainte milice, ait pris honteusement la fuite devant
« cette armée d'infidèles?
« — Eh que voulais-tu donc que je fisse? répondit enfin l'aga avec effort.
« Trois fois je me suis précipité avec rage contre ces chrétiens maudits, et tou-
te jours ils sont restés inébranlables. Par Allah! il faut qu'un puissant génie les
« protège, ou qu'on les ait ferrés les uns aux autres '. »
Loin de s'apaiser par cette excuse, la fureur du dey, jusque-là concentrée,
éclata en terribles injures.
«Chien, esclave, poltron! s'écria -t- il avec rage, en s' élançant contre
«l'aga, et en lui crachant au visage; va-t-en, sors de ma présence,
« misérable. Si tu n'étais l'époux de ma fille , je te ferais à l'instant précipiter
« sur les ganches. » Ibrahim, attéré , s'inclina respectueusement et alla cacher
sa honte au fond de sa villa mauresque, où il ne tarda pas à recevoir l'avis de
sa grâce, obtenue par l'intercession de sa femme, toute-puissante sur l'esprit
du dey.
Maîtres de la position de Staouëli, les Français s'empressèrent de la forti-
fier. Le général La Hit te avait résolu de concentrer sur ce point tout le
matériel de siège nécessaire à l'attaque du château de l'Empereur; en consé-
quence, une route spacieuse fut ouverte pour relier le nouveau camp à la
presqu'île de Sidi-Ferruch; des blockhaus et des redoutes, placés à de courtes
distances, protégèrent à la fois le chemin et la station ; enfin , un télégraphe ,
qui correspondait avec Sidi-Ferruch et le vaisseau la Provence, compléta notre
prise de possession. L'absence du matériel de siège, de la cavalerie et des che-
vaux de trait , imposait au général en chef la plus grande circonspection. En
pénétrant plus avant dans le pays, sans cavalerie et sans moyens de transports,
il craignait que ses communications avec la presqu'île ne fussent coupées et
que l'armée ne se trouvât exposée à manquer de vivres et de munitions.
Le 22 juin, l'artillerie de siège et tout ce qu'on avait embarqué sur la pre-
mière et la seconde section du convoi était rassemblé dans la presqu'île, ainsi
que les trois escadrons de cavalerie. Le 23, la troisième section, où se trou-
' En effet, l'aspect de nos lignes toujours compactes, que ne pouvaient rompre ni le l'eu des
tirailleurs, ni les charges de la cavalerie, firent dire aux Arabes que le sultan de France avait
enchaîné ses soldats pour les empêcher de prendre la fuite. Le dey lui-même partageait cette
croyance.
DOMINATION FRANÇAISE. 295
vaient les chevaux de parc, était en vue; mais une brise d'ouest et le courant,
qui sur cette côte règne constamment dans la même direction , l'avaient
poussée vers l'est et la tenaient à huit lieues du mouillage.
Ces relards rendirent de nom eau le courage aux Arabes. Ibrahim Aga,
qui malgré sa défaite avait conservé te commandement en chef des forces
algériennes, se remit à la tête des troupes régulières, rallia les Bédouins qui
s'étaient dispersés après la bataille de Staouëli, et se disposa à reprendre l'of-
fensive. Pendant quelques jours, ce ne fut que tirailleries et escarmouches
continuelles, qui fatiguaient au dernier point nos soldats. Enfin, le U2V, au
matin , on vit les Turcs, au nombre de huit mille environ, escortés d'innom-
brables bandes de Bédouins, couronner les collines qui terminent à l'est
la plaine de Staouëli, puis descendre en assez bon ordre , et présenter une
ligne de bataille fort étendue. Dès que les premiers feux d'avant-poste furent
engagés, le général en chef, voulant faire cesser ce genre de combat dans
lequel nos pertes étaient presque toujours égales sinon supérieures à celles
de l'ennemi , ordonna au général Berthézène de se porter avec ses trois bri-
gades et une batterie de campagne sur la route d'Alger. L'attaque de la droite
fut cou liée au général Damrémont ; le général Loverdo resta dans le camp avec
les deuxième et troisième brigades de sa division.
Aussitôt que nos bataillons , disposés en colonne , eurent débouché dans la
plaine , l'ennemi prit la fuite sur tous les points ; seulement quelques groupes
de cavaliers qui se trouvaient aux ailes, essayèrent de faire une pointe
dans nos lignes. Le général Damrémont, les voyant se réunir, crut un instant
sa droite sérieusement menacée, et, pour résister au choc, forma le 6e de ligne
en carrés par bataillons. Les cavaliers arabes, désespérant de les entamer, se
dirigèrent vers le camp qu'ils croyaient dégarni de troupes ; la bonne conte-
nance de la brigade Monck d'Uzcr et les habiles dispositions de son chef leur
firent abandonner tout projet d'attaque. Ils s'éloignèrent. Cependant, comme
cette cavalerie appartenait à des tribus voisines, elle resta constamment en
vue, toujours prête à nous prendre en défaut. Le général Damrémont recon-
nut bientôt qu'il n'avait rien à redouter de pareils ennemis, et suivit le mou-
vement de la division Berthézène. Le pays que traversèrent d'abord les quatre
brigades était découvert et peu accidenté. Après une heure de marche , la
première division franchit successivement deux petits cours d'eau qui coulent
vers le nord, se réunissent à gauche de la route et se jettent dans la baie
orientale de Sidi-Ferruch, aune demi-lieue environ de l'embouchure du ruis-
seau de Staouëli. Sur le bord du premier de ces cours d'eau, on trouve deux ou
trois maisons presque ruinées, des huttes construites en pierre et en terre
glaise, ombragées d'arbres : c'est le marabout de Sidi-Khalef, qui depuis a
donné son nom à la seconde bataille que livrèrent en Algérie nos troupes vic-
torieuses. Cachés derrière ces massifs, les Arabes faisaient un feu très-vif; mais
dès que nos bataillons parvenaient à les aborder à la baïonnette, ils les délo-
296 DOMINATION FRANÇAISE.
geaient presque sans résistance. Leur fuite fut si rapide à travers les vergers,
que notre cavalerie, commandée par le colonel Bontems-Dubarry, et qui don-
nait pour la première fois, ne put les atteindre.
Cependant, vers le soir, l'armée algérienne, sous le commandement du bey
de Tittery, parvint à se rallier sur un plateau dont l'accès était défendu par
un ravin appelé Baekschédéré. La route d'Alger, débris de l'ancienne voie
romaine , a son tracé tout auprès. Le général en chef hésita un moment à
donner l'ordre de s'emparer de cette position. «Porter l'armée en avant,
« disait-il, c'est accroître les difficultés du service des transports, alors quu
« nous n'avons ni charrois ni bètes de somme. » Une autre considération le
décida. Il était vraisemblable qu'en attaquant brusquement l'ennemi, battu
et découragé depuis le commencement de la journée, il céderait sans beau-
coup de résistance le terrain couvert que l'on avait à franchir; si, au con-
traire, on le laissait s'y établir, il était à craindre qu'il ne le défendît pied à
pied et ne fît acheter chèrement cet tardif avantage.
La première division se porta donc en avant. Les tirailleurs ennemis,
quoique protégés par la hauteur et l'épaisseur des haies , se repliaient sur
le gros des leurs aussitôt qu'ils avaient fait leur premier feu ; mais notre
artillerie, qui avait surmonté avec une merveilleuse rapidité toutes les diffi-
cultés du terrain , se mit en batterie , et quelques obus bien dirigés suf-
firent pour disperser les masses qui essayaient de se maintenir sur la hau-
teur. Les trois brigades du général Berthézène ne firent halte que lorsque
elles eurent atteint les limites des vergers. Un intervalle de G, 000 mètres seu-
lement les séparait alors du fort de l'Empereur. Au moment où l'état-major
atteignit le sommet du plateau , une forte détonation se fit entendre, et la di-
vision se trouva enveloppée dans un nuage épais qui la couvrit de sable;
on eût dit l'éruption d'un volcan : c'était l'explosion d'un dépôt de poudre
auquel les Arabes venaient de mettre le feu, dans la crainte qu'il ne tombât
en notre pouvoir. La brigade Damrémont, qui avait eu à traverser un terrain
montueux, coupé par de profonds ravins, ne rejoignit le corps principal que
vers la fin du jour.
Ce nouveau succès nous fit gagner deux lieues de terrain, et ne nous
coûta qu'un très-petit nombre d'hommes. « Un seul officier, disait le général
« en chef dans son rapport, a été dangereusement blessé dans cette journée ;
« c'est le second des quatre fils qui m'ont suivi en Afrique. J'ai l'espoir qu'il
« vivra pour continuer à servir avec dévouement le roi et la patrie. » Hélas! il
n'en fut pas ainsi. Le jeune Amédée de Bourmont, lieutenant au .18' de
ligne, avait reçu une blessure mortelle en chargeant les Arabes au milieu des
vergers qui avoisinent Sidi-Khalef ; transporté aux ambulances de Sidi-Fer-
ruch, il mourut le lendemain de la prise d'Alger.
L'aspect du pays que l'armée découvrait en se portant en avant était bien
différent de celui qu'elle avait vu d'abord. Ce n'étaient plus, comme à Sidi-
DOMINATION FRANÇAISE. 297
Ferruch et à Staouëli, des terres incultes cl sans habitations. Ici, le sol étail
couver! d'oliviers, de Qgùiers, d'arbres fruitiers de toute espèce ; les oran-
gers répandaient dans l'air le suave parfum de leurs fleurs ; de jolies mai-
sons, abritées par un vert feuillage contre les rayons brûlants dn soleil,
offraient ça et là des lieui de repos charmants. Aussi, officiers et soldais,
après la cessation du combat, se mirent-ils à visiter les lieux voisins du camp.
Mais un ennemi implacable épiait tous leurs mouvements, et, au détour d'un
sentier, du milieu d'une touffe d'orangers, partait une balle meurtrière qui fai-
>ait repentir l'explorateur de son imprudente curiosité. Au nombre des vie-
limes de ces Iftches guet-apens se trouva un jeune officier d'artillerie,
M. Amoros, lils du fondateur des établissements gymnastiques en France. Il
se promenait, à une très-petite distance du camp, avec un de ses amis, em-
ployé aux subsistances, lorsqu'il fut tout à coup assailli par un groupe d'Arabes.
Le commis aux vivres se jeta dans les broussailles et parvint, par cette retraite,
à échapper à la mort; le lieutenant Amoros voulut, au contraire, résister
aux assaillants; inutile courage ! Les Arabes l'entourent, le pressent de toutes
parts, le déchirent de leurs poignards, jusqu'à ce qu'enfin l'un d'eux, l'atti-
rant par les cheveux vers le pommeau de sa selle, lui eut tranché la tète.
In instant après et au môme endroit, deux canonniers subissaient le même
sort ; quatre gendarmes furent aussi trouvés sans tête, et le baron Hugon ainsi
que M. Villaret-Joyeuse ne durent leur salut qu'à la vitesse de leurs chevaux.
Pendant que l'armée combattait et s'avançait dans l'intérieur, les vents
d'ouest qui retenaient au large le convoi, parti le 18 de la baie de Palma,
vinrent à cesser. On signala l'escadre en vue de Sidi-Ferruch dans la journée
du 24, et le 25 le débarquement commença. Malgré quelques coups de vent de
l'ouest, qui firent échouer plusieurs bâtiments, cette difficile opération put
être entièrement terminée le 28. Les chevaux d'artillerie, les caissons, les
approvisionnements de siège, tout était à terre; rien ne devait donc plus
retarder ni la marche sur Alger, ni les travaux du siège. La presqu'île de Sidi-
Ferruch, véritable arsenal de notre armée, était parfaitement retranchée. Une
ligne bastionnée, armée de vingt-quatre pièces de canon, la séparait du con-
tinent, et la mettait en état de braver toutes les forces de la régence. Quinze
cents hommes de la marine, un bataillon d'infanterie et divers détachements
d'artillerie et du génie, formaient la garnison de cette importante place d'armes.
La route qui avait été primitivement établie de Sidi-Ferruch à Staouëli fut
poussée jusqu'à Sidi-Abderrahman ou Fontaine-Chapelle, aux confins des pre-
miers échelons du mont Boudjaréah, où nos divisions avaient établi leur cam-
pement après le combat de Sidi-Khalef. Toute la ligne de communication
entre ce point et Sidi-Ferruch fut fortifiée par huit redoutes, qui servaient à
protéger les convois contre les attaques des Arabes. Il ne s'agissait plus que
de faire arriver l'artillerie de siège et d'investir la place. Pendant les quatre
jours employés au débarquement, voici quelle fut la situation de nos troupes.
38
298 DOMINATION FRANÇAISE.
En face du plateau qu'occupait l'armée française, se trouvait un des contre-
forts du Boudjaréah, sur lequel les Algériens , après le combat de Sidi-Khalef,
concentrèrent toutes leurs forces, en s'appuyant de plusieurs bouches à feu
de gros calibre. De ce point, ils dirigeaient contre nos lignes des nuées de
tirailleurs, qui, profitant de tous les ravins, de toutes les ondulations de ter-
rain , nous faisaient un mal affreux par leurs feu\ d'embuscade. Il était impos-
sible de déplacer le moindre détachement sans qu'il fût aussitôt enveloppé
par les Bédouins, harcelé et décimé par leur mousqueterie; d'un autre côté,
les retards que le mauvais temps apportait au débarquement du matériel nous
forçaient à rester dans l'inaction. Les 17e et 30e régiments de ligne eurent
particulièrement à souffrir de cette guerre d'avant-postes.
C'est à repousser ces misérables escarmouches que s'écoulèrent les journées
du 25 au 28; dix-sept cents hommes se trouvaient hors de combat, depuis
l'ouverture de la campagne , et dans ce nombre , outre les officiers que nous
avons déjà cités, on comptait M. Borne, chef d'escadron, aide de camp du duc
d'Escars; les capitaines Rachepelle et Limoges du 9e de ligne, atteints tous
les deux d'une balle au front; enfin le jeune lieutenant Bigot de Morogues,
frappé d'une balle à la gorge au moment où il s'emparait d'un drapeau en-
nemi. Ces pertes et les malades qui se trouvaient aux ambulances, firent sentir
au général en chef la nécessité d'appeler la quatrième division de l'armée, qui
était restée en réserve à Toulon. L'ordre fut donné; mais les succès ulté-
rieurs de la campagne, aussi prompts que décisifs, rendirent cette précaution
inutile.
Pendant la journée du 28 , le feu s'engagea de nouveau sur tout le déve-
loppement de notre front. Un mouvement, effectuée par la division du duc
d'Escars , pour se porter en première ligne, fut la cause de cette attaque. Le
bataillon du 2e léger, l'un de ceux qui composaient le 1" régiment de marche
(division Berthézène), était campé à l'extrême droite de Fontaine-Chapelle.
En avant, et sur la droite, le terrain était fortement accidenté; l'ennemi le
franchit Surpris par une attaque aussi vive qu'inattendue, ce bataillon ne put
se former qu'après avoir exécuté un mouvement rétrograde. Cette manœuvre
s'opéra avec quelque désordre, et causa la perte de soixante hommes. Mais le
succès des Arabes ne fut pas de longue durée ; les trois autres bataillons de la
brigade Poret de Morvan courent aux armes, chargent l'ennemi avec vigueur,
en font un grand carnage, et le mettent en déroute. A la gauche, la com-
pagnie de grenadiers du premier bataillon du 35e avait été détachée, comme
poste d'observation, en avant des deux brigades de la division d'Escars. Le tracé
vicieux d'un retranchement dans lequel elle s'était logée, la laissant en prise
au feu des tirailleurs ennemis, elle se vit forcée de l'abandonner. Pendant
cette retraite, elle fut vivement attaquée, mais les autres compagnies du ba-
taillon à la tête desquelles marchait le brave colonel Kulhière, vinrent aussitôt
à son secours, et après un combat opiniAlre , elles repoussèrent l'ennemi et
DOMINATION FRANÇAISE. BÔ9
sauvèrent leurs grenadiers. Le 86* aeheta chèrement ce succès; il eut quatre-
vingts hommes mis hors de combat.
La nouvelle de l'entier débarquemenl du matériel de siège, décida le général
en chef à faire cesser ces engagements partiels, H à prendre énergiquement
l'offensive. Le 28 au soir, le quartier général fut transféré ù Fontaine-Chapelle,
el m) résolut d'escalader, dès le lendemain à la pointe du jour, les hauteurs
occupées par l'ennemi , de les enlever, et d'investir aussitôt après Alger et le
Tort de l'Empereur. Le général Monk d'Uzer reeut l'ordre d'occuper le camp de
Staouëli avec sa brigade, et d'assurer les communications entre la presqu'île
et ce camp ; la brigade Poret de Morvan fut chargée de garder dans la position
de Fontaine-Chapelle le parc d'artillerie de siège; les 23e et 3V de ligne
lurent disposés par échelons entre cette position et le camp de Staouëli.
Le -2\) , au lever de l'aurore , l'armée se mit en mouvement sur trois colonnes
marchant à la même hauteur ; elle franchit d'abord le vallon intermédiaire qui
la séparait de l'ennemi, puis, sans perdre un instant, elle gravit la colline
élevée que couronnait l'artillerie des Algériens. L'aile droite était aux ordres
du général Loverdo; au centre se trouvait la division Berthézène; la division
d'Escars formait l'aile gauche. Une brigade de la deuxième division était placée
en seconde ligne, formant la réserve; l'artillerie de montagne et les obusiers
s'intercalaient entre tous ces corps.
Ainsi qu'on l'avait prévu , les brigades de la troisième division ne tardèrent
pas à rencontrer l'ennemi ; elles l'abordèrent aux cris répétés de Vive le Iîoi !
sans tirer un seul coup de fusil. L'immobilité à laquelle nos troupes avaient
été condamnées pendant plusieurs jours, rendait leur ardeur encore plus vive.
Quelques moments leur suffirent pour s'emparer de toutes les positions.
Aucune résistance sérieuse n'arrêta la marche des divisions Berthézène et
Loverdo. La direction que suivait la première l'aurait conduite par une pente
rapide vers la rade d'Alger, et loin du fort de l'Empereur : elle aurait eu,
en outre, à parcourir un terrain sillonné par des ravins profonds , et hérissé
d'obstacles de toute espèce. Le général en chef donna au général Berthézène
l'ordre de suspendre sa marche. La brigade Achard fut dirigée vers le Boudja-
réah, qui commande tout le pays environnant : l'occupation de ce point stra-
tégique était de la plus haute importance.
Cependant les deux brigades de la deuxième division avaient continué de
marcher vers le château de l'Empereur ; mais les arbres et les plis du terrain
ne leur permettaient pas de le découvrir. Craignant qu'elles ne s'égarassent,
M. de Bourmont prit le parti d'arrêter leur mouvement jusqu'à ce que, s'étant
porté lui-même vers la gauche, il eût pris une connaissance exacte, et de ce
qui s'y passait, et de la position du fort. Les brigades de la division d'Escars
venaient de faire halte, lorsqu'il les rencontra. Ayant, du lieu qu'elles occu-
paient, aperçu le château de l'Empe eur, le général en chef pensa que le
moment était venu de diriger vers cette forteresse les troupes des deuxième
300 DOMINATION FRANÇAISE.
et troisième divisions. A cet effet , le général Tholozé lut envoyé auprès du
général Loverdo, pour lui porter l'ordre d'avancer rapidement. Mais ici , la
confusion était extrême, et ce ne fut qu'après des contre-marches accablantes
que cette division put reprendre son rang.
Au reste, pendant toute cette journée du 29, notre armée fut exposée
aux plus grands dangers. Obligées de s'avancer sans guide , sans cartes stra-
tégiques , à travers un pays hérissé de monticules , sillonné par des ravins et
des anfractuosités sans nombre, les divisions et les brigades s'égarèrent plu-
sieurs fois dans ce vaste labyrinthe. On faisait deux , trois fois la même route ;
le mirage produit par les vapeurs de la Mitidja fit supposer à plusieurs chefs
de corps qu'ils se trouvaient en face de la mer, et que par conséquent ils
suivaient une route contraire à celle qu'ils devaient tenir. Les régiments se
confondaient, leurs drapeaux marchaient pêle-mêle dans le même peloton,
et de toutes parts on entendait les tambours battre le rappel pour rallier les
détachements, comme il arrive après une violente mêlée. La chaleur excessive
qu'il faisait au milieu de ces gorges et de ces vallons rétrécis , rendait encore
plus pénibles ces contre-marches et ces déconvenues ; l'eau manquait partout,
et le soldat tombait accablé de fatigue, ou exténué de besoin. Si , dans cette
journée de désordre et d'imprudence, Hussein eût fait garder les principaux
passages et couronner quelques hauteurs par ses miliciens et ses Arabes, c'en
était fait de notre armée ; une poignée d'hommes eût suffi pour l'anéantir
ou la forcer à rendre les armes sans avoir combattu. Mais Dieu en ce moment
protégeait la France !
Enfin l'ordre se rétablit , et l'armée , après avoir nettoyé les environs du
Boudjaréah , en couronna le sommet. Elle vit alors se déployer devant elle tout
le revers d'Alger, le fort de l'Empereur, et à l'horizon la mer, où l'œil décou-
vrait notre escadre qui s'avançait pour combiner une double attaque. Ce spec-
tacle grandiose excita l'enthousiasme des troupes, et, par un mouvement una-
nime et spontané, on les entendit saluer, des cris mille fois répétés de Vive le
Roi! les remparts de cette orgueilleuse cité, où allait bientôt flotter victorieux le
drapeau qu'elle avait osé naguère insulter. C'est surtout des hauteurs du Boud-
jaréah que le port d'Alger, la ville et les campagnes qui l'environnent, pré-
sentent un aspect délicieux, un magnifique panorama. Arrêtons-nous ici un
moment pour reconnaître les lieux où les dernières scènes de l'invasion fran-
çaise vont s'accomplir.
Le massif isolé du Boudjaréah occupe en avant de la plaine de la Mitidja une
aire a peu près elliptique de trente-trois mille hectares ; son point culminant
esta trois mille six cents mètres de distance horizontale d'Alger, et à 402 mètres
au-dessus du niveau de la mer. La surface que l'œil embrasse du haut de cette
élévation est immense : elle s'étend de la mer aux crêtes de l'Atlas, de Dellys
à Cherchell, et se divise en trois parties bien distinctes : le Sahel ou massif
d'Alger, la plaine de la Mitidja et les flancs de l'Atlas. Le massif d'Alger
p
Fi
DOMINATION FRANÇAISE. 301
occupe avec ses annexes une superficie de vingt-cinq lieues carrées; sa base
esl baignée au nord par la nier, à l'est par l'IIaracli, à l'ouest par le Mazafran ;
au sud il descend brusquement vers la Mitidja.
lin réseau inextricable <le chemins sinueux traverse dans tous les sens la
campagne qui avoisine Alger et en Fait un véritable labyrinthe. C'est dans ces
droits défilés, on ne peut plus favorables à la défense, qu'en 1775 les troupes
espagnoles d'Oreilly, en butte à des feux d'embuscade très-vils, perdirent cou*
rage et se rembarquèrent après avoir laissé sur le champ de bataille plus de
monde «pie la conquête d'Alger n'en a coûté à l'armée française. Tous ces
sentiers conduisent à des milliers de petites habitations, dont l'éclatante blan-
cheur contraste avec la végétation qui les environne. Le sol est entièrement
recouvert de vignes, de pastèques, de melons, d'orangers, d'acacias, de
chèvre-feuilles, de peupliers mélangés de nopals à rosaces jaunes, et de toutes
les brillantes variétés de la flore numidienne. Le cactus avec son feuillage massil
et ses troncs fantastiques entoure les champs de ses impénétrables buissons,
tandis que l'agave dresse ses immenses rameaux semblables aux glaives d'une
race de géants. Au milieu de ces délicieuses petites villas, les résidences des
consuls européens se faisaient remarquer par leurs plus grandes proportions
et les larges pavillons dont elles étaient surmontées.
(.'est au milieu de ce tapis d'émeraudes et d'opales que s'élève Alger, la vic-
torieuse, la bien gardée. Son enceinte triangulaire a un développement de trois
mille mètres environ. Le front de mer regarde l'orient; les deux autres fronts,
moins développés que le premier, sont tournés, l'un vers le nord-ouest, l'autre
vers le sud-ouest. Le point où ils se réunissent, qui est le plus élevé de l'en-
ceinte, se trouve à cent vingt-quatre mètres au-dessus du niveau de la mer.
Sur les fronts nord-ouest et sud-ouest, l'enceinte consiste en un mur qui n'est
point bastionné, et dont le pied n'est défendu que par des flancs extrêmement
courts. Il n'y a d'artillerie que sur un petit nombre de points : les remparts
ont trop peu de largeur pour qu'on puisse y en établir. Dans plusieurs parties
les maisons adossées au revêtement ne laissent pas même assez d'espace pour
les fusiliers. Sur le front sud-ouest, on remarque en avant de l'enceinte une
forte dépression qui ne paraît pas être entièrement l'ouvrage des hommes ,
et à laquelle un mur parallèle à celui de la place donne l'aspect d'un fossé.
L'autre front est couvert sur presque tout son développement par un ravin
très-prononcé. Du côté de la mer, l'enceinte n'est presque partout qu'un
simple mur. Le port ou la darse est formé par un môle qui joint au continent
les petits îlots auxquels Alger paraît devoir son nom ; une chaîne en ferme
l'entrée. Plusieurs des batteries établies dans l'île sont casematées et dispo-
sées sur différents étages. La ville d'Alger a cinq portes : deux sont ouvertes
sur le front de mer ; deux autres se trouvent aux extrémités inférieures des
fronts de terre: c'est Bab-Azoun, à l'ouest, Bab-el-Oued à l'est. La cin-
quième porte est comprise dans le même front que la porte Bab-Azoun et se
302 DOMINATION FRANÇAISE.
trouve à cent vingt mètres environ de la Kasbah. On la nomme porte neuve.
Au sommet de l'angle que forment les deux fronts de terre, s'élève une
espèce de citadelle, dont les murs sont plus hauts que ceux de la place ; c'est
la Kasbah (mot arabe qui signifie forteresse). En avant de cet ouvrage , et à
peu près dans la môme direction que la route d'Alger à Sidi-Ferruch, s'étend
une chaîne de monticules dont l'élévation progressive est en raison directe de
leur éloignement de la place. A droite de la ligne qui forme le faite de cette
petite chaîne, les eaux affluent vers le ruisseau qui donne son nom à la porte
Bab-el-Oued ; à gauche, elles se dirigent vers la rade ou vers YHaraeh. C'est
sur l'un de ces monticules qu'en 1541 Charles-Quint établit ses quartiers.
Après la retraite de l'armée espagnole, Hassan, qui gouvernait alors Podjack,
voulut mettre cette importante position à l'abri d'une nouvelle tentative et y fit
élever un fort qui fut appelé d'abord du nom de son fondateur, citadelle de
Muley-Hassan (Muley-Hassan-Bordj) ; mais depuis la mort de ce dey, on l'a
généralement désigné sous le nom de Sultan- Calussy (fort de l'Empereur) ,
en commémoration sans doute de la victoire remportée sur le sultan chrétien
qui avait campé sur ce mamelon.
Le fort de l'Empereur, dont l'armée française allait faire le siège, est assis
sur le roc vif et présente une forme à peu prés rectangulaire ; les grands côtés
du rectangle ont cent cinquante mètres de longueur, et les petits , cent ; la hau-
teur moyenne des revêtements est de neuf mètres. Aux quatreangles s'élèvent
des bastions peu spacieux et d'un tracé irrégulier; les revêtements et les para-
pets de ces bastions et des courtines qui les joignent sont construits en pizé et
recouverts de maçonnerie. Il n'y a point de fossé ; mais, en avant du front nord-
ouest, celui contre lequel l'attaque semblait devoir particulièrement se diriger,
le roc présente une forte excavation. Une tour ronde, construite dans l'inté-
rieur, domine tous les ouvrages et forme comme une espèce de réduit entouré
de magasins casemates. L'élévation du fort au dessus du niveau de la mer est de
deux cent trente mètres.
Les abords de la ville étaient encore défendus au sud par de nombreuses
batteries échelonnées sur la plage, et au nord, par le fort des Vingt-quatre-
Heures, situé à trois cents mètres du Fort-Neuf; plus loin encore, à quinze cents
mètres, s'élève le fort des Anglais. Malgré ces constructions multipliées, la
défense d'Alger était faible du côté de terre, car il n'y avait sur ce point que
le château de l'Empereur qui put faire une résistance sérieuse, et encore était-
il dominé lui-même et vu dans son intérieur par le plateau supérieur du Boud-
jaréah. Aussi, dès que nos soldats eurent couronné ces hauteurs, le fort de
l'Empereur tira le canon d'alarme : les Algériens n'avaient jamais pensé que
notre armée eût tenté de les escalader et de s'y établir.
Quoiqu'on fût persuadé à Alger, et que le dey lui-même partageât cette opi-
nion, que les Français ne pourraient jamais s'emparer du château de l'Empereur
qu'après avoir construit une citadelle de force supérieure et capable de le
DOMINATION FRANÇAISE. .503
ruiner, cependant les progrès rapides que nous avions faits <Ians une seule
jom nrf avaient jeté une vive alarme dans la ville. Le muphti fut chargé de
relever, par ses exhortations, le moral »les troupes et des habitants; on dis-
tribua de nouveaux étendards, auxquels étaient attachées des grâces spéciales,
et le Khasnadji ( ministre des finances), qui avait toute la confiance du dey, se
chargea de la défense du château de l'Empereur. Huit cents tobjis canonnière)
pris parmi les plus habiles pointeurs , et quinze cents janissaires , furent
Chargés de le seconder; tous jurèrent de détendre la place jusqu'à la dernière
extrémité.
Après avoir visité les différentes positions de notre armée et reconnu un pla-
teau que le capitaine Boulin avait désigné, en 1808, connue remplacement le
plus favorable pour l'ouverture de la tranchée, M. de Bourmont établit son
quartier général à deux mille mètres du fort de l'Empereur. A peine y fut-il
installé, que les consuls résidant à Alger demandèrent à lui être présentés. Ils
venaient complimenter le général en chef de l'armée française, et lui exprimer
les vœux qu'ils faisaient pour le succès de notre entreprise. Quoique leur pa-
villon flottât sur chacune de leurs résidences, ils s'étaient cependant tous
réunis, pour plus de sécurité, au consulat américain, situé à mi-côte du
Boudjaréah. M. de Bourmont les rassura encore davantage en mettant à
leur disposition une garde particulière , composée de gendarmes et de gre-
nadiers français. Malgré les horribles fatigues de la journée , il fut ordonné
que les travaux de tranchée commenceraient dès le soir même. Cinq maisons,
situées à une distance moyenne de cinq cents mètres du château , et qui for-
maient un cordon entre le consulat de Suède à droite et un mamelon opposé
à la face ouest du fort, devaient être crénelées et servir de première paral-
lèle. Le 30 au matin, ces travaux préliminaires étaient accomplis, et mille
mètres de tranchée avaient été ouverts.
Dès que les artilleurs du château de l'Empereur découvrirent nos travaux,
ils commencèrent un feu terrible , surtout contre la ligne de l'ouest, dont
quelques parties n'étaient pas entièrment terminées, et qui ne se trouvait
d'ailleurs qu'à une faible distance de la place. Le chef de bataillon du génie
Chambaud y perdit la vie. De leur côté, les janissaires, fidèles à leur engage-
ment, firent une sortie, mais ils furent repoussés avec une grande perte. Ces
attaques sans portée ne ralentirent pas un seul instant les travaux du siège.
Les généraux commandant l'artillerie et le génie reconnurent le fort au
milieu des escarmouches, et s'occupèrent de déterminer l'emplacement des
batteries de siège.
L'angle ouest du château, dont l'un des côtés est tourné vers le nord-ouest,
et l'autre vers le sud-ouest, fut considéré comme la partie qui offrait le plus
d'avantages pour l'attaque, et celle dont la brèche serait plus facilement abor-
dable. A cet effet, trois batteries armées, l'une de deux obusiers de huit
pouces, l'autre de six canons de vingt-quatre , la troisième de quatre pièces du
304 DOMINATION FRANÇAISE.
môme calibre, devaient faire converger leurs feux sur la face sud-ouest. On
pensa en outre qu'à l'extrême gauche, dans le prolongement du front sud-
ouest, six canons de seize seraient favorablement placés pour enfiler la cour-
tine de ce front et battre de plein fouet le front nord-ouest. Cette considération
détermina la formation d'une quatrième batterie. Enfin , le général La Hitte,
après de nouvelles études, décida la construction de deux autres batteries
moins importantes, mais capables de répondre aux feux de la Kasbah. Presque
toutes ces batteries étaient masquées par des arbres , des haies ou des buis-
sons, et dominaient de plusieurs mètres les parapets du château.
Pendant que ces travaux s'organisaient, que les pièces de siège se met-
taient en marche, l'armée française rectifiait ses positions et se rapprochait de
la place. Le 6e régiment d'infanterie de ligne campa dans les jardins de la
maison consulaire d'Espagne, à droite de la route de Staouëli; ses postes
s'avancèrent jusqu'au consulat de Suède. On plaça le 49e près du terrain
assigné au dépôt de tranchée. Les deux régiments de la brigade d'Arcine
s'établirent à quatre cents mètres en arrière de la maison du consul des Pays-
Bas. Le camp du deuxième régiment de marche ( 1er et 2e légers ) se trouvait à la
hauteur du grand quartier général; le 35e, après être resté deux jours dans
l'emplacement qui lui avait été assigné le 29 au soir, se réunit au deuxième de
marche. La deuxième brigade de la troisième division , composée des 17e et
30e de ligne, campa en arrière de la première. On marqua l'emplacement des
parcs du génie et d'artillerie à droite et à gauche de la route, un peu en
arrière du quartier général; ce fut là aussi que le régiment de chasseurs à
cheval vint prendre position. La division Berthézène ayant toujours combattu
en première ligne, ses pertes avaient été très-considérables, aussi, pour la
ménager, la chargea-t-on de couvrir l'armée de siège , d'escorter les convois
et d'occuper, à partir du camp de Staouëli, les postes et redoutes destinés à
le protéger. Par suite de cette disposition, le 15e de ligne et le premier
bataillon du 48e, ainsi que la brigade Montlivault, rejoignirent leur division
sous les murs d'Alger.
Le terrain où devaient s'opérer les travaux du siège présentait partout
de grandes difficultés : il était composé de roche mixte que la pioche avait
peine à entamer; immédiatement après la surface du sol, le roc se montrait
à nu, et pour former les épaulements il fallait recourir aux sacs à terre. Le dé-
vouement et l'activité de nos soldats triomphèrent de tous ces obstacles : la tran-
chée avait été ouverte dans la nuit du 29 au 30 juin ; la nuit suivante, la colline
était déjà couronnée dans tout son développement. Pendant la nuit du 1er au
2 juillet, on élargit les communications et on commença à construire les bat-
teries d'enfilade; enfin, la nuit d'après les bouches à feu furent amenées
dans la tranchée et montées sur leurs affûts. Mais tous ces travaux, qui furent
poursuivis sans relâche jour et nuit, nous causèrent des pertes considé-
rables. Les canons du fort de l'Empereur et ceux de la Kasbah, incessamment
DOMINATION FRANÇAISE. 30S
braqués sur nos ouvrages, luisaient un feu roulant qui détruisait les parapets;
tandis qui* les Arabes, armés de leurs longs fusils, prenant à revers les boyaux
de tranchée, y décimaient les travailleurs Ces attaques continuelles démora-
lisaient le soldat. Afin de détourner un instant L'attention de l'ennemi des
travaux du Siège, l'amiral lui chargé d'opérer avec la Hotte sur le front de
mer. En effet, le I" juillet, une luise ayant permis ce mouvement, l'amiral
Rosamel défila avec sa division, depuis la pointe Pescade jusqu'au Môle, à
portée de canon, lâchant toutes ses bordées contre les batteries turques. Cette
manœuvre obtint le plus grand succès, lui défilant «levant les forts on
reconnut qu'ils étaient dépourvus de leurs canonniers , car aucun ne riposta
aux feu* de nos premiers vaisseaux; puis on vit accourir en foule les tobjis,
qui, se détachant des batteries de terre, venaient charger les canons de la
Marine, et répondre par des volées régulières à nos derniers bâtiments. Pen-
dant cet échange peu meurtrier de boulets, nos soldats, moins harcelés,
purent donner une plus grande activité à leurs travaux. Le 3, M. Duperré, son
vaisseau amiral en tête, renouvela la même manœuvre et obtint des résultats
encore plus salisfants; en effet, fa licllone , de concert avec un détachement
de l'armée de terre, parvint à s'emparer de trois batteries où se trouvaient
trente-trois canons.
Le feu dirigé contre nos travailleurs cessait ordinairement après le coucher
du soleil , car eu bons musulmans les tobjis du fort de l'Empereur ne se sou-
ciaient ni de veiller ni de combattre au milieu des ténèbres. L'imminence du
danger les Ht pourtant déroger à cet usage pendant la nuit qui précéda la ruine
de Sultan-Calassy. Ayant aperçu nos travailleurs sur plusieurs poiids, ils y
dirigèrent un feu terrible de mitraille, accompagné de bombes et d'obus,
en même temps qu'une troupe de miliciens braves et dévoués se précipitait
sur une de nos batteries qui n'avait pas encore été démasquée. Assaillis impé-
tueusement et à l'improvistc par les Arabes et les Turcs, qui, après avoir
escaladé les gabions et les sacs à terre, déchargeaient sur eux à bout portant
leurs pistolets et leurs fusils ou les égorgeaient à coups de yatagan , nos sol-
dats furent obligés de se défendre avec leurs instruments de travail. On com-
battit corps à corps; un sergent d'artillerie assomma d'un coup de levier un
Bédouin; les officiers d'artillerie mirent le sabre à la main; l'un d'eux, le lieu-
tenant Daru, reçut une légère blessure; le capitaine du génie de Villalier,
moins heureux que lui, succomba. Après avoir déchargé ses pistolets sur les
Arabes, ne pouvant plus leur opposer que sa frêle épée, assailli par le
nombre, il reçut un coup de yatagan au cœur, et sa tète alla augmenter le
nombre de celles qui se trouvaient déjà à la Kasbah. Mais bientôt l'infan-
terie, qui s'était formée en bataille, ouvrant un feu de deux rangs bien nourri,
força les Arabes et les janissaires à une prompte retraite.
lue demi-heure après cette alerte, les premières lueurs de l'aube mirent à
découvert les embrasures du château. Aussitôt une fusée lancée du quartier
39
306 "*■ DOMINAT ION FRANÇAISE.
général donna à l'artillerie française le signal de commencer le l'en. Au même
instant six batteries lancèrent leurs terribles projectiles contre la place.
Sultan-Calassy riposta vigoureusement à nos premières volées ; les deux
étages de ses batteries s'éclairent d'une vive lumière, et les tobjis, comprenant
que c'est une lutte décisive qui va s'engager, redoublent d'activité à défaut de
précision. Mais leurs coups portaient presque toujours à faux. De notre côté ,
au contraire, le tir des pièces était d'une justesse remarquable ; presque tous
nos boulets atteignaient les embrasures et faisaient voler la pierre en éclats.
La direction des bombes était moins régulière; le général La Hitte s'em-
pressa de la rectifier. Une heure après l'ouverture du feu, toutes les bombes,
sans exception, éclatant dans l'intérieur du fort, répandirent la terreur et la
mort parmi les Turcs qui s'y trouvaient rassemblés. A huit heures, le feu de
l'artillerie ennemie se ralentit. Dans quelques parties des fronts attaqués , la
chute presque entière des parapets laissait les canonniers à découvert ; néan-
moins ils gardaient leur poste et remplaçaient par des balles de laine et des
blindages les pans de murailles ruinés : inutiles efforts ! le courage des tobjis
turcs ne pouvait lutter contre l'habileté de nos pointeurs. Pour faire taire les
pièces qui, malgré le désarroi général de l'ennemi, n'étaient point encore
éteintes, on en dirigea plusieurs des nôtres contre chacune d'elles; et à dix
heures, le feu du château avait entièrement cessé. Aussitôt le général La Hitte
donne l'ordre de battre en brèche les deux faces du bastion de l'ouest. Nos
boulets déterminent bientôt partout de nombreux éboulements. Épouvantée
à la vue des rapides progrès de notre artillerie, la garnison veut se retirer ;
mais le dey lui ordonne de se défendre. Alors les janissaires et les tobjis,
ne consultant que leur désespoir, se précipitent furieux vers la ville, en
maudissant mille fois Hussein, qui voulait, disaient-ils, les sacrifier sans
utilité. Quelques hommes seulement furent laissés au milieu des décombres
pour accomplir un dernier devoir..., mettre le feu aux poudres.
En effet, quelques instants après cette évacuation forcée, une détonation
épouvantable se fait entendre. Un épais nuage de poussière et de fumée s'élève
au-dessus du fort et s'étend avec rapidité dans toutes les directions ; des masses
de maçonnerie, des quartiers de rempart, d'énormes pierres, des affûts de
canon, et des lambeaux de cadavres sont lancés dans les airs et retombent en
pluie effroyable sur les batteries françaises. L'obscurité plus encore que cette
horrible grêle ébranle quelques courages ; des travailleurs et des sentinelles
abandonnent leurs postes ; mais les canonniers impassibles restent à leurs
pièces , et les coups de canon qui parlent de nos batteries rassurent l'armée
sur les effets de l'explosion. La continuation du feu était cependant inutile.
Lorsque le vent eut dissipé le voile lugubre qui recouvrait le fort de l'Em-
pereur, on reconnut que toute la face ouest s'était éboulée, et qu'elle n'offrait
plus qu'une immense brèche. Aussitôt le général Hurel, qui commandait
la garde de la tranchée, donna l'ordre de se porter en avant. Une compagnie
DOMINATION FRANÇAISE. 807
du 17 régiment de ligne franchi! rapidement l'espace qui la séparait de l'en-
ceinte du fort, en escalada sans résistance les ruines, et arbora le drapeau
blanc Les carabiniers du 9' léger, ayant à leur tête le général Hurel, suivi-
rent ce mouvement ; et un quart d'heure après l'explosion, les troupes fran-
çaises, ainsi que le général en chef, occupaient l'inexpugnable château de
l'Empereur.
Dès que les Arabes, qui s'étaient tenus en dehors d'Alger pour harceler
notre année, virent que leur palladium, Sultau-Calassy, n'existait plus, ils
poussèrent des cris d'épouvante, et s'enfuirent en tumulte vers laMitidja.
Presque tous ceux qui faisaient partie des contingents de Constantine etd'Oran
s'éloignèrent ce jour-là même. Cependant, la Kasbah et le fort Bab-Azoun
n'avaient pas ralenti leurs feux ; c'était contre le fort l'Empereur qu'ils le
dirigeaient maintenant. Placée derrière le front sud -ouest du château, la
garde de la tranchée ne pouvait être atteinte par les boulets de la Kasbah ;
mais ceux du fort Bab-Azoun arrivaient jusqu'à elle, quoique leur point de
départ fût de 200 mètres plus bas. Le général La Hitte fit tourner contre ce fort
deux pièces de campagne , et trois des bouches à feu que l'explosion avait
laissées sur leurs affûts. Ces pièces, bien dirigées, suffirent pour réduire au
silence l'artillerie ennemie. De son côté, le général Valazé s'occupa activement
de faire ouvrir une nouvelle tranchée devant la ville, afin de ne pas donner à
l'ennemi le temps de se reconnaître.
M. de Rourmont était à peine établi avec son état-major dans le fort de
l'Empereur , qu'un parlementaire, envoyé par le dey, se présenta aux avant-
postes. C'était Sidi-Mustapha , premier secrétaire de Hussein. Le général en
chef le reçut au milieu même des décombres. En arrivant auprès de lui, l'en-
voyé turc se prosterna, à la manière orientale, mais M. de Bourmont le releva
avec bonté, et un interprète fut chargé de traduire ces paroles :
« 0 invincible tète des armées du plus grand sultan de notre siècle! lui dit-il, Dieu
est pour toi et pour tes drapeaux ; mais la clémence de Dieu commande la modération
après la victoire. La prudence humaine la conseille comme le moyen le plus sur de
désarmer tout à fait l'ennemi vaincu. Hussein-Pacha baise la poussière de tes pieds,
et se repent d'avoir rompu ses anciennes relations avec le grand et puissant Melek
Charal [\e roi CharlesX). Il reconnaît aujourd'hui que, quand les Algériens sont en
guerre avec le roi de France, ils ne doivent pas faire la prière du soir, avant d'avoir
obtenu la paix. Il fait amende honorable pour l'insulte commise sur la personne de son
consul: il renonce, malgré la pauvreté de son trésor, à ses anciennes créances sur la
France; bien plus, il paiera tous les frais de la guerre. Moyennant ces satisfactions,
notre maître espère que tu lui laisseras la vie sauve, le trône d'Alger, et que, de plus,
tu retireras ton armée de la terre d'Afrique et tes vaisseaux de ses côtes. »
Ce langage fut loin de satisfaire le général en chef : « Monsieur Bracewithz,
dit-il en s'adressant à son interprète , recommandez à ce parlementaire de
•i08 DOMINATION FRANÇAISE.
rapporter fidèlement à son maître la réponse que je vais faire à ses propo-
sitions :
« Le sort de la ville d'Alger et de la Kasbah est dans mes mains, car je suis maître
du fort l'Empereur et de toutes les positions voisines. En quelques heures, les cent
pièces de canon de l'armée française et celles que j'ai enlevées aux Algériens auront
fait de la Kasbah et de la ville un monceau de ruines; et alors Hussein-Pacha et les
Algériens auront le sort des populations et des troupes qui se trouvent dans les villes
prises d'assaut. Si Hussein veut avoir la vie sauve, pour lui, les Turcs et les habitants
de la ville, qu'ils se rendent tous à merci, et remettent sur-le-champ aux troupes fran-
çaises la Kasbah, tous les forts de la ville et les forts extérieurs. »
En entendant cette fatale réponse, une tristesse profonde se répandit sur la
mule et belle figure de l'envoyé du dey. Il parut consterné , et déclara que sa
bouche n'oserait jamais transmettre à Hussein-Pacha de si dures conditions.
Il fallut pour le décider que M. de Bourmont les fit rédiger et apposât son
cachet sur cette pièce officielle.
Les diplomates d'Alger ne se bornèrent pas à cette seule tentative pour
sauver leur ville de la domination française. En même temps que Sidi-Mus-
tapha se rendait auprès du général en chef de l'armée de terre, le ministre de
la marine du pacha arrivait en parlementaire à bord du vaisseau la Provence,
pour demander à l'amiral la cessation des hostilités. Le dey faisait dire par
son envoyé que « de même que le magnanime empereur de Russie s'était
« arrêté aux portes de Constantinople, de même les généraux français s'arrê-
« teraient aux portes d'Alger.» L'amiral Duperré le renvoya, en l'engageant à
s'adresser au général en chef; il lui remit toutefois la note suivante : « L'amiral
« soussigné, commandant en chef l'armée navale de S. M. très-chrétienne, en
« réponse aux communications qui lui ont été faites au nom du dey d'Alger,
« et qui n'ont que trop longtemps suspendu le cours des hostilités, déclare que
« tant que le pavillon de la régence flottera sur les forts et la ville d'Alger, il
« ne peut plus recevoir aucune communication, et se considère toujours comme
« en état de guerre.» En se retirant, le parlementaire se dirigeait vers un brick
anglais qui était mouillé en rade, l'amiral lui envoya aussitôt un canot avec
un de ses officiers pour le sommer de rentrer en ligne directe dans le port, ce
qu'il exécuta sur-le-champ.
De leur côté, les janissaires, qui depuis le commencement de la campagne
s'étaient montrés très-irrités contre Hussein, voulaient en ce moment suprême
le sacrifier, afin de s'assurer la possession du beylh k. Ils s'étaient en consé-
quence réunis en divan extraordinaire, et avaient fésolu d'envoyer un parle-
mentaire au général en chef pour lui faire part du n'sultat de leurs délibéra-
tions. Cet envoyé fut admis comme le précédent :
« Salut et gloire au grand sultan et Padischa Charal (Charles X). le glorieux, le sublime,
e secouru de Dieu, et à son selictar (général) redoutable, illustre et fidèle Contidi. —
DOMINATION FRANÇAISE. 809
Les grands rois qui ont d'immenses domaines ne font pas la guerre pour y ajouter des
provîntes pauvres et éloignées. L es mis possesseurs d'immenses trésors dédaignent de les
grossir d'un peu d'or. Mais, liers et implacable», ils ne posent les armes que quand le
sang «le leur ennemi a coulé, que quand ils y ont lavé l'insulte qui fut la première cause
de la guerre, apprends donc, ô vaillant général, que l'insulte faite au grand Melek Charal
est la taule personnelle de Hussein-Pacha. L'argent qu'il réclamait de lui et de son con-
sul, au lieu d'être la propriété du beylick et celle de ses frères et entants, les miliciens
turcs, était sa propriété unique et celle de quelques chiens de Juifs qui lui avaient prête
leurs ruses et leurs noms dans cette affaire. Le glorieux Melek Charal a eu raison de
refuser de paver, et il doit vouloir la mort de l'insolent qui osa insulter son ambassadeur
Plusieurs fois déjà nos frères ont essaye de se révolter, à cause de cette offense, contre
Hussein, qui, en la commettant, s'est montre traître à ses devoirs et à son pays; nous
avons enfin réussi, nous le tenons prisonnier dans son palais. Que ta bouche laisse
tomber une seule parole , et nous allons t'envoyer sa tête en réparation de ses méfaits.
Nous espérons que cette satisfaction fera cesser la guerre, et que ton armée se retirera.
Nous nous empresserons d'élever au pouvoir suprême un autre pacha , qui recher-
chera et cultivera, par tous les moyens possihles, l'amitié et les bonnes grâces de
Melek Charal, et protégera les consuls, les marchands et les vaisseaux dans nos ports.
En attendant... »
« Assez! assez ! s'écria le général en chef, dont l'indignation ne pouvait plus
se contenir. Interprète, dites à cet homme de porter mes ordres à ses frères
ignorants et féroces. Dites lui bien que j'entends que ce divan extraordinaire
de la milice algérienne cesse à l'instant même ses délibérations. Jusqu'à ce
que je commande dans la Kasbah, Hussein est leur souverain, et ils lui doivent
soumission et obéissance. Ma volonté est de ne traiter qu'avec lui seul. Les
membres de ce divan me répondront sur leur tête de la moindre attaque
dirigée contre la Kasbah, la ville ou la personne du dey. Qu'ils sachent que
l'armée française n'est pas venue ici pour faire assassiner un homme, mais
pour vaincre glorieusement un ennemi. »
Le député de la milice, qui avait compté pleinement sur le succès de sa
mission, éprouva plus d'étonnement encore que de peine, en entendant ces
menaces. Il ne comprenait pas que M. de Bourmont pût refuser une occasion
si belle de se défaire du dey. De retour aux casernes, où l'attendait le divan
extraordinaire, il rapporta les paroles du général en chef; elles y causèrent
une vive explosion. On en vint aux résolutions les plus extrêmes. « Mort à
Hussein! » s'écrièrent à la fois plusieurs voix, auxquelles toutes les autres
répondirent à l'unisson : « A nous sa tête, et l'or de la Kasbah ! »
Sidi-Mustapha avait demandé deux heures pour rapporter la réponse du
dey ; il retourna au quartier général a\ant qu'elles fussent écoulées, accom-
pagné du consul et du vice consul anglais, pour demander que le général vou-
lût bien adoucir les conditions qu'il tenait à imposer. Le consul anglais dit à
M. de Hourmont que ce n'était pas comme agent du gouvernement britan-
nique qu'il se présentait; que le dey, avec lequel il avait eu des relations
amicales , l'avait fait presser de se rendre auprès de lui ; qu'en cédant à ses
.Î10 domination française.
instances, il avait été déterminé surtout par le désir d'arrêter l'effusion du
sang; que la chute de la place était inévitable; que Hussein-Pacha lui-même
ne l'ignorait pas; mais que son exaltation religieuse le disposait à se porter
aux dernières extrémités ; et que si on lui imposait des conditions trop dures,
il pourrait fort bien faire sauter la Kasbah, comme il avait fait sauter le châ-
teau de l'Empereur. M. de Bourmont l'écouta sans lui répondre. A ces par-
lementaires s'étaient joints encore deux autres personnages, dont le concours
contribua à rendre plus faciles les préliminaires de la capitulation. C'étaient
deux Maures , les plus riches d'Alger, qui avaient voulu se rendre auprès
du général en chef pour le supplier de faire suspendre le feu que nos bat-
teries dirigeaient contre la ville. Cette grâce leur fut accordée immédiatement.
L'un de ces Maures , Sidi-Abou-Derbah , qui depuis fut syndic d'Alger,
parlait très-bien le français. Sa position l'avait mis à même d'étudier et de
bien comprendre la situation des deux partis, et sa qualité de Maure lui
donnait une espèce de neutralité ; car au fond la guerre n'existait qu'entre
les Français et les Turcs. Aussi son intervention aplanit-elle bien des
difficulté'.
Sidi-Abou-Derbah fit aisément comprendre à M. de Bourmont qu'il fallait
abandonner cette demande de reddition à merci; car elle n'était propre qu'à
exaspérer des hommes barbares qui, n'ayant jamais épargné un ennemi
vaincu , verraient toujours dans cette clause la mort en perspective. En
effet, les premières conditions dictées par M. de Bourmont avaient causé
une grande fermentatron dans Alger, ainsi qu'à la Kasbah. On ne se faisait
point une juste idée de ce que le général entendait par ces mots «5e rendre
<i discrétion ; » on pensait que les Français avaient l'intention de se
livrer aux actes les plus barbares : de là ces accès de rage et de fureur. Il
était donc indispensable de rassurer les esprits, de développer les articles
de la capitulation , et de les faire expliquer au divan par un interprète de
l'armée.
M. de Bourmont assembla son conseil , et avec le concours des géné-
raux Desprez, Berthézène, d'Escars, Valazé, La Hitte, Tholosé, etc., il rédi-
gea une nouvelle convention, en ayant soin d'adoucir les conditions qui
avaient jeté tant d'alarme parmi la population et la milice algériennes ; puis
il remit cette pièce, revêtue de sa signature, aux envoyés d'Hussein , en les
faisant accompagner de M. Bracewithz , l'un des principaux interprètes de
l'armée.
La mission de M. Bracewithz n'était pas sans danger. Le récit que nous en
a laissé ce fonctionnaire , prouve assez que ses appréhensions n'étaient pas
sans fondement. Les longs rapports que M. Bracewithz avait entretenus avec
les Orientaux, car il avait été premier interprète de Bonaparte à la campagne
d'Egypte, lui avaient appris tout ce qu'un parlementaire peut redouter de la
colère des Turcs, lorsqu'il est porteur de dépêches contraires à leurs idées ou
DOMINAI ION FRANÇAISE. 3U
à leurs intérêts. Nous consignons donc ici cette relation, non-seulemenl parce
qu'elle renferme »1** curieux détails, mais encore parce qu'elle consacre le
dernier acte politique que le gouvernement de l'odjack accomplit à Alger.
« En arrivant à la Porte-Neuve, qu'on n'ouvrit qu'après beaucoup de diffi-
cultés, je me trouvai, dit M. Bracewithz, au milieu crime troupe de janissaires
en fureur ; ceui qui me précédaient avaient peine à faire écarter (levant moi la
foule de Maures, de Juifs et d'Arabes qui se pressaient à nos cotés, pendant que
je montais la rampe étroite qui conduit à la Kasbah. Je n'entendis que des cris
d'effroi, de menace et d'imprécation qui retentissaient au loin, et qui augmen-
taient à mesure que nous approchions de la place. Ce ne fut pas sans peine que
nous parvînmes aux remparts de la citadelle. Sidi-Mustapha , qui marchait
devant moi, s'en fit ouvrir les portes, et elles furent, après notre entrée, aussitôt
refermées sur les Ilots de la populace qui les assiégeait. La cour du divan où
je fus conduit était remplie de janissaires ; Hussein était assis à sa place accou-
tumée. Il avait, debout autour de lui, ses ministres et quelques consuls étran-
gers. L'irritation était violente ; le dey seul me parut calme, mais triste. Il
imposa silence de la main, et tout aussitôt me lit signe de m'approcher, avec
une expression très-prononcée d'anxiété et d'impatience. J'avais à la main les
conditions écrites sous la dictée de M. de Bourmont. Après avoir salué le dey
et lui avoir adressé quelques mots respectueux sur la mission dont j'étais
chargé, je lus en arabe les articles suivants, avec un ton de voix que je
m'efforçai de rendre le plus rassuré possible: 1° Vannée française prendra
possession de la vil/e d'Alger, de la Kasbah , et de tous les forts qui en dé-
pendent, ainsi que de toutes les propriétés publiques, demain 5 juillet 1830, à
dix heures du malin, heure française.
« Les premiers mots de cet article excitèrent une rumeur sourde, qui aug-
menta quand je prononçai les mots à dix heures du matin. Vi\ geste du
dey réprima ce mouvement. Je continuai : 2° La religion et les coutumes
des Algériens seront respectées; aucun militaire de l'armée ne pourra entrer
dans les mosquées. Cet article excita une satisfaction générale ; le dey regarda
toutes les personnes qui l'entouraient, comme pour jouir de leur approbation,
et me fit signe de continuer. 3° Le deg et les Turcs devront quitter Alger dans
le plus bref délai. A ces mots, un cri de rage retentit de toutes parts ; le dey
pAlit, se leva, et jeta autour de lui des regards inquiets. On n'entendait que
ces mots, répétés avec fureur par tous les janissaires : El moût ! cl moût ! (la
mort! la mort!) Je me retournai au bruit des yatagans et des poignards
qu'on tirait des fourreaux, et je vis leurs lames briller au-dessus de ma tète.
Je m'efforçai de conserver une contenance ferme, et je regardai fixement le
dey. 11 comprit l'expression de mon regard, et prévoyant les malheurs qui
allaient en résulter, il descendit de son divan , s'avança d'un air furieux vers
cette multitude effrénée, ordonna le silence d'une voix forte, et me fit signe
de continuer. (> ne fut pas sans peine que je fis entendre la suite de l'article,
312 DOMINATION FRANÇAISE.
qui ramena un peu de calme. On leur garantit la conservation de leurs richesses
personnelles ; ils seront libres de choisir le lieu de leur retraite.
« Des groupes se formèrent à l'instant dans la cour du divan ; des discus-
sions vives et animées avaient lieu enîre les officiers turcs ; les plus jeunes
demandaient à défendre la ville. Ce ne fut pas sans peine que Tordre fut rétabli,
et que l'aga, les membres les plus influents du divan et le dey lui-même leur
persuadèrent que la défense était impossible , et qu'elle ne pourrait amener
que la destruction totale d'Alger, et le massacre de la population. Le dey
donna l'ordre de faire évacuer les galeries de là Kasbab, et je restai seul avec
lui et ses ministres. L'altération de ses traits était visible. Sidi-Mustapha lui
montra alors la minute de la convention que le général en chef nous avait
remise, et dont presque tous les articles lui étaient personnels et réglaient ses
affaires particulières. Elle devait être échangée et ratifiée le lendemain matin,
avant dix heures. Cette convention fut l'objet d'un long débat entre le dey et
ses ministres ; ils montrèrent, dans la discussion des articles et dans le choix
des mots, toute la défiance et la finesse qui caractérisent les Turcs dans leurs
transactions. On peut apercevoir, en la lisant, les précautions qu'ils prirent pour
s'assurer toutes les garanties désirables ; les mots et les choses y sont répétés
a dessein et avec affectation ; et toutes ces répétitions, qui ne changeaient
rien au sens, étaient demandées, exigées ou sollicitées avec les plus vives
instances de la part des membres du divan.
«Sidi-Mustapha copia en langue arabe cette convention, et la remit au dey
avec le double en langue française que j'avais apporté. Comme je n'avais pas
mission de traiter, mais de traduire et d'expliquer, je demandai à retourner
vers le général en chef, pour lui rendre compte de l'adhésion du dey, et de la
promesse que l'échange des ratifications serait fait le lendemain de grand
matin. Hussein me parut très-satisfait de la conclusion de cette affaire. Pen-
dant que ses ministres s'entretenaient entre eux sur les moyens à prendre
pour l'exécution de la capitulation , le dey se fit apporter par un esclave noir
un grand bol en cristal rempli de limonade à la glace. Après en avoir bu, il
me le présenta, et je bus après lui. Je pris congé. 11 m'adressa quelques
paroles affectueuses, et me fit reconduire jusqu'aux portes de la Kasbab par le
bachi-chiaouh, et par Sidi-Mustapha, son secrétaire. Ce dernier m'accom-
pagna avec quelques janissaires jusqu'en dehors de la Porte-Neuve, à peu
de distance de nos avant postes. »
Ainsi, en vingt jours, l'armée française avait défait l'ennemi dans deux
batailles décisives, et l'avait repoussé dans une multitude d'engagements par-
tiels; elle avait investi une place de très-grande étendue, exécuté tous les tra-
vaux de siège, pris une citadelle importante, et, pour récompense de tant de
travaux si vaillamment accomplis, elle allait entrer victorieuse dans une ville
qui jusque-là avait passé pour imprenable !
Voici le texte de l'acte ofliciel qui consacra notre prise de possession :
l>o\|l\ \ TIOM FRANÇAISE.
313
CONVENTION ENTHE LE GENERAL EN CHEF DE LARME
i i SON M i ESSE i l. ni \ l' tLGER.
FRANÇAISE
Le fort delà K.asbah,tous les autres forts qui dépendenl d' llgeret leporl de cette ville
seronl remis aux troupes françaises ce malin, a dix heures heure française). Le général
en chef de l'armée française s'engage envers s. v. le dey <l llger à lui laisser la liberté
el la possession de ce qui lui appartient personnellement. Le dey sera libre de se retirer
avec sa famille et ce qui lui appartient dans le lieu qu'il Qxera, et tant qu'il restera à
Uger il y sera, lui et toute sa famille, sous la protection du général en chef de l'armée
française; une garde garantira la sûreté de sa personne et celle de sa famille. Le gé-
néral en chef assure à tous les soldats de la milice les mêmes avantages et la même pro-
tection. I. 'exercice de la religion inalionieiane restera libre; la liberté des habitants de
toutes les classes, leur religion, leur commerce et leur industrie, ne recevront aucune
atteinte; leurs femmes seront respectées, le général en chef en prend l'engagement sur
l'honneur. L'échange de cette convention sera fait avant dix heures, ce matin, et les
troupes françaises entreront aussitôt après dans la Kasbab,et successivement dans tous
les autres forts de la ville el delà Marine. »
Comte de Bourmont '.
Au camp, devant Alger, le '< juillet is:>o.
1 c.eiie convention lui ratifiée en entier par Hussein-Pacha le •"> juillet au matin. Le dey obtint
seulement un sursis de deux heures,
lu
CHAPITRE XII.
DOMINATION FRANÇAISE.
L'armée française entre il;ms Alger. — Aspecl el description de la ville —La Kasbah.
— Inventaire du Irésor de la Kasbah. — Entrevue de M. de Bourmont avec Hus-
sein-Pacha.— Embarquemenl du dey et des janissaires. — Organisation civile cl
politique de la régence sous les Turcs. — Classification des différentes espèces
d'habitants qui composaicnl la population d'Alger.
(allait
chef à
(loue
l'env
Le 5 juillet, au matin, alors que dans"
le camp français tout le monde s'ap-
prêtait à relever par une brillante
tenue la solennité qui avait été an-
noncée , un envoyé du dey venait
encore implorer du gênerai en chef
un nouveau délai. Mais les ordres les
plus précis avaient été donnés la
veille pour que l'armée opérât sans
retard sa concentration sur Alger ;
c'eût été commettre une faute «rave
que de contremander ce mouvement.
D'ailleurs, on avait fait au vaincu
toutes les concessions possibles; il
que la capitulation s'accomplit. «Au reste, » dit le général en
o\é du dey, « si votre maître n'est pas satisfait des avantages qui
Domination FRANÇAISE. 315
« lui oui été accordés , qu'il relire si signature. Vous le voyez, toul ici s'ap-
« prête àcanonner la kashah.» En effet, le général La Hitte , craignant une
surprise, a\;iit mis à profit la nuit du V au 5 pour ouvrir de nouvelles tran-
chées et s'approcher de la place. Au moment où l'envoyé du dey cherchai!
encore à négocier, une batterie se dressait à quatre cents mètres de la kashah.
La réponse du général en chef fut donc considérée comme définitive, et Hus-
sein ne songea plus qu'à exécuter la capitulation.
a onze heures, les trois divisions de l'armée française se mirent en marche
[tour prendre possession des différents postes qui leur a\ aient été assignés. La
Porte Neuve, qui était la plus rapprochée des attaques, fut choisie pour l'entrée
triomphale; le général A c ha ni , avec sa brigade, devait occuper la porte Ha h -
el-Oued et les forts qui l'avoisinent ; le général Berthierde Savigny, le fort
Hah-A/oun et les différents postes de la Marine, car l'escadre, depuis la canon-
nade du 3, était tenue au large par les vents contraires.
Le chemin qui conduit du fort l'Empereur à la Porte-Neuve est étroit,
encaisse, rocailleux ; il se trouvait, en outre, obstrué par des boulets, des éclats
de bombes et des débris de toute espèce, au milieu desquels les chevaux et les
roues des caissons demeuraient sans cesse engagés. Une batterie de campagne,
ouvrait la marche; venaient ensuite les sapeurs du génie, l'une des gloires les
plus éprouvées de l'armée française; puis le Ce régiment de ligne, qui, par
son numéro d'ordre, tonnait tète de colonne de la deuxième division. Ces
troupes devaient occuper la Kashah. Le général en chef, entouré d'un nom-
breux et brillant état-major, escorté d'un escadron de chasseurs dont les
lances et les shakos étaient ornés de branches de myrte et de laurier, s'avan-
çait ensuite, au bruit des fanfares guerrières. Le ciel était d'une limpidité
extrême, et des (lots de lumière se jouant à travers toutes ces masses d'hommes
et de chevaux, rehaussaient l'éclat de leurs armes et la couleur variée de leurs
uniformes. Officiers et soldats partageaient l'ivresse de leur général ; tous savou-
raient à longs traits les délices de cette journée. Cependant, lorsque l'on fut
près des remparts , un profond sentiment de tristesse remplaça ces élans de
honneur : là se trouvaient, entassés pèle-mèle , les cadavres horriblement
mutilés des prisonniers français que les Arabes avaient faits pendant la durée du
siège ; leurs membres étaient déchirés et les têtes séparées du tronc. C'était un
spectacle affreux. Les drapeaux s'inclinèrent devant ces glorieuses dépouilles ,
les tambours roulèrent la marche funèbre, et l'armée défila au port d'armes;
enfin on franchit la Porte-Neuve.
Ici , les difficultés du chemin augmentèrent : de la Porte-Neuve à la Kashah,
ce n'est plus qu'une étroite ruelle, bordée de mauvaises bicoques, bâties sans
alignement , et où trois hommes pouvaient à peine passer de front. Les essieux
de l'artillerie renversaient à chaque instant des pans de muraille, et ces dé-
molitions imprévues obstruaient la marche de la colonne. Pendant que
l'on était occupé à déblayer la voie, le colonel Bartillat, chargé de faire le
il(i DOMINATION FRANÇAISE.
logement du quartier général , surmontant tous ces obstacles , s'avança avec
un faible détachement vers la Kasbah. Aussitôt qu'on le vit approcher de
l'enceinte, le dey, qui s'y trouvait encore, en sortit précipitamment; ses
domestiques maures et les esclaves nègres imitèrent son exemple, emportant
tout ce qui leur tombait sous la main , et laissant échapper dans leur fuite la
plupart des objets qu'ils enlevaient; si bien, qu'en un clin d'œil l'entrée de la
Kasbah et ses abords semblaient avoir été livrés au pillage. Les Juifs profitèrent
seuls de cette panique ; ils recueillirent ces épaves avec une avidité extrême.
Nos soldats s'emparèrent bien de quelques objets, mais moins à cause de leur
valeur intrinsèque que de leur bizarrerie.
Dans ses autres quartiers, Alger était loin de présenter l'aspect triste et dé-
solé d'une ville où la victoire vient d'introduire l'ennemi. Les boutiques étaient
fermées, mais les marchands, assis tranquillement devant leurs portes, sem-
blaient attendre le moment de les ouvrir. Ni l'harmonie d'une musique qu'ils
n'avaient jamais entendue, ni l'éclat du triomphateur ne firent impression sur
les Algériens. Assis ou couchés sur des bancs de pierre, ils ne se retournaient
même pas pour voir défiler nos troupes. Dans les faubourgs , on rencontrait
des Arabes montés sur leurs ânes ou conduisant leurs chameaux, qui faisaient
signe aux détachements français de les laisser passer, en criant de toute leur
force : balak! balak! gare! gare! Cet imperturbable sang-froid s'expliquait par
la confiance que notre parole leur inspirait. En effet, tous les habitants d'Al-
ger savaient que la capitulation garantissait à chacun l'inviolabilité de ses pro-
priétés, le respect des femmes, la sûreté individuelle; n'ayant rien à craindre,
ils n'éprouvaient que de l'indifférence pour les nouveaux venus. Seuls les
Maures et les Koulouglis, les Juifs surtout, accueillirent notre arrivée avec
joie, car ils espéraient que la longue oppression des Turcs allait faire place à
un régime meilleur. Quelques musulmanes voilées se laissaient entrevoir, à
travers le grillage épais de leurs balcons; les Juives, plus hardies, garnissaient
les terrasses de leurs demeures, sans paraître surprises du spectacle nouveau
qui s'offrait à leurs yeux. «Nos soldats, au contraire, dit le commandant
«Pelissier, jetaient partout des regards avides et curieux, car tout faisait
« naître leur étonnement dans une ville où leur présence seule semblait
« n'étonner personne. »
Les portes Bab-Azoun et Bab-el-Oued , les forts qui leur correspondent et
les batteries de la côte furent occupés en même temps que la Porte-Neuve
et la Kasbah. Nulle part on ne rencontra des janissaires; sur aucun point la
garnison turque n'avait laissé de postes. Les miliciens célibataires s'étaient
retirés dans les casernes; ceux qui étaient mariés avaient cherché asile dans
les habitations de leurs familles. Malgré cet abandon, jamais ville en Europe
ne fut occupée avec plus d'ordre. Le quartier-général s'établit , ainsi que nous
l'avons dit, à la Kasbah; un bataillon seulement de la division Loverdo et quel-
ques compagnies d'artillerie en formèrent la garnison. Deux autres bataillons
o
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DOMINAI ION FRANÇAISE. MIT
de cette division s'installèrent près «le la porte Bab-Azoun; le reste campa
près de I;» Porte-Neuve et autour du château de l'Empereur. Une partie <l<' la
brigade Achard toi nm la garnison du forl Bab-el-( >ued el de celui tics Anglais ;
l'autre campa dans les terrains environnants. Le fort Bab-Azoun lui occupé
par un bataillon dé* la division d'Escars; le deuxième régiment de marche avait
pris position une demi-lieue en avant, sur les bords delà nier. Les autres
corps de cette division étaient répartis sur les hauteurs qui dominent la plage
orientale. Les sapeurs du génie et la plus grande partie des canonniers furent
logés dans les bâtiments de la Marine.
Le premier soin des chefs qui occupèrent les postes de la Marine fut de se
rendre au bagne, pour en faire sortir les esclaves chrétiens. C'était un vieux
el sombre édifice qui, si l'on en croit la tradition, avait été autrefois une cha-
pelle catholique. <ni n'y trouva que cent vingt-deux prisonniers, dont quatre-
vingts appartenaient aux équipages du Sylène et de l'Aventure, les autres
étaient des soldats français tombés récemment aux mains des Algériens,
et saines par les Turcs du yatagan des Kabaiïes ; il y avait aussi quelques
Génois et nu petit nombre de Grecs. La plupart des prisonniers qui sortirent
de cet affreux séjour ressemblaient plutôt à des spectres qu'à des êtres vivants ;
on éprouvait un sentiment douloureux envoyant leur démarche incertaine, lente
et pénible. Plusieurs de ces malheureux avaient, à force de souffrances, perdu
la raison; d'autres n'y voyaient presque plus; quelques-uns étaient tout à fait
aveugles '. Les capitaines du Sylène et de l'Aventure, admis auprès du général
en chef, avaient déjà donné quelques détails sur le traitement des prisonniers
en général; et voici comment ils résumèrent les différentes phases de leur
propre captivité. « Le dey nous envoya, en arrivant, les objets que récla-
« niaient nos premiers besoins; mais l'apparition de la flotte française dans la
baie modéra tout à coup à notre égard les élans de sa générosité. Notre
captivité devint plus dure quand il apprit le débarquement à Sidi-Ferruch.
Depuis lors, chacun des progrès de l'armée nous fut indiqué par un redou-
« blement de mauvais traitements et de clameurs populaires. Le consul de
a Sardaigne , dans ces moments difficiles, acquit des droits à notre reconnais-
« sauce par le zèle et le dévouement dont il fit preuve à notre égard. Mais
bientôt l'imminence de la catastrophe rappela Hussein à des sentiments
de douceur et de clémence auxquels nous n'étions pas accoutumés, et nous
i devinâmes, à cette recrudescence de bons procédés, le triomphe prochain
« de l'armée française. »
A peine les différentes divisions eurent-elles occupé leurs postes respectifs,
que tout change.) de face dans Alger et les environs de la ville. Les préjugés
des musulmans s'opposaient à ce qu'on fit loger les troupes dans-les maisons
1 Parmi les esclaves français se trouvait un nommé Réraud, de Toulon, qui était enfermé dans
le bagne depuis 1802.
318 DOMINATION FRANÇAISE.
particulières; aussi observa-t-on rigoureusement tout ce qui avait été prescrit
à cet égard dans la capitulation. Nos soldats ne franchirent le seuil d'aucune
habitation privée ; des sentinelles ou simplement des consignes écrites suffi-
rent pour empêcher l'accès des mosquées. Disons-le à la gloire de l'armée
française, sa modération et sa retenue prouvèrent au monde civilisé qu'elle
comprenait parfaitement la haute mission qui venait de lui être confiée. Les
brigades qui étaient entrées dans la ville établirent leurs bivouacs sur les
places , sans que leur présence excitât la moindre alarme parmi les habitants.
Un grand nombre, au contraire, accouraient pour les voir de près, et les
nègres finirent par se mettre à danser au son de la musique de nos régiments.
Il semblait que ce fût pour eux un véritable jour de fête. La plupart venaient
offrir gratuitement leurs services aux soldats et se prosternaient devant eux,
en criant : « Allah! » Dans les bivouacs de l'extérieur, la scène était encore plus
pittoresque et plus animée. Ici, les soldats avaient pour tentes des palmiers,
ou de larges platanes, ou bien des haies de laurier-rose et d'aubépine.
Une fraîcheur délicieuse, entretenue par des sources d'eau vive, régnait sous
tous ces ombrages, tandis que la fumée grise et vaporeuse des cuisines, qui
s'échappait à travers ces masses touffues, produisait avec le beau vert du feuil-
lage et l'azur des cieux un piquant contraste. Les bivouacs étaient remplis
d'Arabes qui venaient offrir à nos soldats des légumes, des œufs, des volailles.
Ils s'étonnaient qu'on leur en offrît le paiement, et quand ils avaient reçu
l'argent ils se prosternaient, frappaient la terre de leur front, et murmuraient
avec une grande volubilité des phrases inintelligibles qui provoquaient de
longs éclats de rire.
Aussitôt après son entrée dans la Kasbah, le général en chef fit chanter le
Te Denm pour remercier Dieu de la victoire qu'il venait d'accorder aux armes
de la France. Les aumôniers deCombret, Bertrand, Gabrielli, Isacharus et
Dopigez, qui, pendant toute la durée du siège, avaient prodigué des conso-
lations aux mourants et aux blessés, célébrèrent ces solennelles actions de
grâces, car la prise d'Alger par les Français assurait à la fois sur la terre
d'Afrique le triomphe de la civilisation et celui du christianisme l. Avec quel-
ques coffres tirés des appartements du dey on forma un autel, et la grande
cour du palais servit de sanctuaire.
Ce devoir religieux accompli, M. de Bourmont adressa à l'armée l'ordre du
jour suivant :
Soldats ,
La prise d'Alger était le but de la campagne. Le dévouement de l'armée a devancé
l'époque 011 il semblait devoir être atteint; vingt jours ont suffi pour la destruction de cel
1 M L'abbé Dopigez, à qui nous sommes redevables de plusieurs détails très-intéressants sur
DOMINATION FRANÇAISE. ;j|<>
étal dont l'existence fatiguait l'Europe depuis tanl de siècles. I .a reconnaissance de toutes
les nations Civilisées sera pour l'armée d'expédition le fruit le plus précieux de sa vic-
toire. 1. éclat qui doit en rejaillir sur le nom français aurait largement compensé les Irais
de la guerre, mais ces frais même seront payés par la conquête. In trésor considérable
existe dans la K.asbah ; une commission composée de M. l'intendant en chef de l'armée,
de M. le général Tholosé et de m. le payeur-général , est chargée par le général enchef
d'en faire l'inventaire; dès aujourd'hui elle s'occupera (le ce travail sans relâche, et
bientôt le trésor conquis sur la régence ira enrichir le trésor français.
Le comte m Bot rmont.
Le 6 juillet , vers midi , le vaisseau la Provence \int mouiller sous les murs
d'Alger; les autres bâtiments de l'armée navale, partagés en deux divisions,
sous le commandement du contre-amiral Rosamel et du capitaine de vaisseau
renier, croisèrent à l'ouest des haies d'Alger et de Sidi-Ferruch. Le premier
soin de l'amiral fut de reconnaître le matériel qui se trouvait dans le port : il
se composait (Hune frégate et d'une corvette hors de service , de sept bricks
ou goélettes, et d'un grand nombre de cbebecks. Les magasins contenaient
des bois, de la toile et des cordages en abondance; en outre, il \ avait sur
chantier une belle frégate. Les fortifications du Môle étaient bien plus consi-
dérables que celles de la Kasbah; trois cents bouches à feu formaient, leur
armement. Cet immense matériel fut reconnu et inventorié avec soin. On
démolit la frégate ainsi que la corvette hors de service, pour fournir du com-
bustible aux soldats; quatre bricks furent mis en disponibilité, et à l'aide des
cbebecks on établit une communication entre le port et l'escadre.
La Kasbah , que le général en chef venait de choisir pour sa résidence ,
n'était point un palais, ni même, dans nos habitudes européennes , une habi-
tation tolérable; c'était une enceinte informe, fermée par de hautes murailles
crénelées à la mauresque , et d'où s'échappaient , par de profondes embra-
sures, de longs canons dont l'embouchure était peinte en rouge. Deux ruelles
étroites et tortueuses conduisaient à l'entrée principale de cette espèce de
citadelle. Un porche, fermé du côté de la ville par une porte à deux battants
au-dessus de laquelle étaient peints deux lions, emblème de la puissance d'Al-
ger , en formait l'entrée: c'était dans l'intérieur de ce porche que se tenaient
les nègres qui dans les derniers temps formaient la garde fidèle du dey. Sous
la voûte, on voyait une fontaine jaillissante, dont les eaux limpides tombaient
dans une \asquc de marbre; à droite du jet d'eau, on appercevait .dans un
réduit obscur plusieurs monceaux de tètes empilées les unes sur les autres,
comme des boulets de canon : il s'en exhalait une odeur repoussante.
Après avoir franchi le porche, on parvenait à une allée découverte qui con-
duit au palais du dey et aux batteries de la forteresse ; à gauche, était la pou-
la campagne de 1830, nous apprend, particularité assez curieuse, qu'au nombre des personnes qui
assistèrent au Te Dcum, se trouvait une danseuse de l'Opéra 'le Londres.
320 DOMINATION FRANÇAISE.
drière. dont la voûte avait été mise à l'épreuve de la bombe par une double
coucbe de terre et de balles de laine; sur la droite s'ouvrait une cour assez
spacieuse, dallée en marbre, où se trouvaient un jet d'eau et quelques citron-
niers. C'est dans cette cour que les négociants étaient obligés de venir dépo-
ser la cargaison de leurs navires, aGn que le dey pût prélever la part qui lui
convenait sur les marchandises importées; c'était sous une galerie voisine et
de plain-pied , que se trouvaient les salles renfermant le trésor.
Le premier étage se composait de quatre galeries, dans l'une desquelles était
placé une espèce de palanquin sous lequel le dey venait entendre la musique
ou donner des ordres à la milice assemblée dans la cour. C'était là qu'avait eu
lieu la fatale scène du chasse-mouche. Cette galerie communiquait à une bat-
terie qui commande la ville, ainsi qu'à un escalier tournant qui conduisait
aux appartements du dey. Cinq pièces, dont la plus grande n'excédait pas la
dimension d'un salon ordinaire , composaient la résidence privée du chef de
l'odjack; la partie inférieure des murs était revêtue de carreaux en faïence;
la partie supérieure était blanchie à la chaux ou ornée de dessins très-gros-
siers. Le mobilier consistait en coussins et divans recouverts de riches étoffes
de Lyon ; il y avait aussi des coffres en Lois précieux , des pendules anglaises
à cadrans arabes , des miroirs , de grands vases en cristal ou en porcelaine.
Le salon où le dey donnait ses audiences , et une pièce voisine , contenaient
des objets plus riches : c'étaient des fusils d'un travail curieux , et dont la
plupart avaient été fabriqués en Espagne ; des sabres de Damas de différentes
formes, puis des yatagans, des pelisses doublées de martre zibeline, des
brides couvertes de nacre et d'or ; des pistolets rehaussés par de belles cise-
lures; on trouva encore dans ces deux pièces une lunette astronomique et des
appareils représentant le mouvement des planètes, objets provenant des ca-
deaux faits par le gouvernement anglais.
En sortant de l'appartement du dey, on traversait mie galerie éclairée par
une rotonde vitrée; et qui conduisait à une porte extrêmement basse: c'était
la porte du harem ou du quartier des femmes, subdivisé en plusieurs appar-
tements distribués le long de la galerie. Une grande salle pavée en marbre
établissait une communication intérieure entre toutes les chambres des oda-
lisques. Le harem ne recevait le jour que par une cour intérieure, dont le
sol était à la hauteur du premier étage. Cet étroit espace, transformé en une
espèce de jardin , était encaissé par de hautes murailles d'une blancheur
éblouissante ; un berceau de jasmin et quelques arbustes formaient toute la
décoration de ce parterre, seul endroit où il fût permis aux femmes de
prendre l'air. Dans quelques chambres privilégiées on avait pratiqué des fenê-
tres en forme de meurtrières qui donnaient sur la galerie supérieure où le dey
venait parfois se promener. Les appartements du harem n'étaient ni mieux
décorés, ni plus amplement pourvus de meubles que ceux du pacha; on y
trouva confondus, sans ordre, des lapis, des étoffes de soie, des robes et des
S
Fini
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1EMJ2S MM
(A BAB-EL- OUED.)
l 'niti h par l'ui ne, à Paris.
DOMINATION FRANÇAISE. 321
voiles ornés de riches broderies, des coffres en bois de rose incrustés de nacre
et d'écaillé; puis des lits à colonnes auxquels étaient attachés des rideaux de
gaze appelés moustiquaires, pour soustraire les belles dormeuses aux piqûres
des insectes. L'odeur des essences , dont les femmes de l'Orient font un usage
immodéré, était répandue à profusion dans toutes les parties de ce mystérieux
sanctuaire.
L'enceinte de la Kasbah renfermait encore d'autres bâtiments de moindre
importance : c'était une mosquée d'une très-belle ordonnance architecturale,
des magasins où se trouvaient enfermées pêle-mêle les dîmes que le dey pré-
levait sur les négociants qui fréquentaient le port d'Alger ; des écuries entière-
ment vides ; quelques cabanons infects où des tigres et des lions se débattaient
(outre la faim et la vermine; puis des salles d'armes, une boulangerie délabrée;
enfin , des cours où croissaient sans ordre des citronniers, des vignes , des pla-
tanes, des sycomores. Telle était la résidence ou plutôt la prison qu'Hussein-
Pacha venait de quitter, et dans laquelle, comme nous l'avons déjà dit, il
lut obligé de se tenir renfermé pendant douze ans pour échapper aux poi-
gnards de ses janissaires. Les terrasses qui forment la partie supérieure de
la Kasbah étaient années de bouches à feu parmi lesquelles il s'en trouvait
quelques-unes aux armes de France : ces dernières avaient été prises par
Charles-Quint sur François Ier à la bataille de Pavie ; et l'empereur, à son
tour, avait été obligé de les abandonner en Afrique, lors de sa malheureuse
expédition. Hussein-Pacha était fier de la possession de ces canons; il les
montrait avec orgueil aux consuls et aux envoyés des puissances europénnes,
comme un témoignage glorieux de la puissance algérienne'. Le jour de
l'arrivée de notre Hotte devant Alger, croyant que l'armée allait débarquer
dans la baie, le dey fit apporter dans toutes les batteries un approvisionne-
ment considérable de poudre et de boulets, et, appuyé sur l'une de ces pièces,
il dit aux officiers qui l'entouraient : « C'est d'ici que doivent partir les pre-
miers coups qui détruiront la flotte des infidèles. » Vingt jours s'étaient à
peine écoulés depuis cette rodomontade, que la Kasbah était la première à
donner aux Algériens le signal de la soumission : Dieu seul est immuable dans
ses décrets !
Des terrasses de la Kasbah on découvre une vue magnifique : les yeux se
reposent d'abord sur les maisons de la ville, dont les masses blanches et irré-
gulièrement accidentées arrivent par une pente rapide jusqu'à la Marine, et
viennent se terminer au Môle et au triple rang de forts et de redoutes qui
défendent les approches de la côte et du port. Immédiatement après les rem-
parts, on n'aperçoit plus que des pierres blanches surmontées de turbans, et
une myriade de petites constructions bizarres : ce sont les cimetières des
' D'après le récit de M. le général Desprez, une de ces bouches à l'eu aurait été fondue en
France, sous Louis XII ; s<|>( sous François Ier, une sous Henri II , une sous Louis XIII-
41
322 DOMINATION FRANÇAISE.
Turcs, des Maures, des Juifs et des Nègres qui habitent Alger; lieux privilé-
giés pour la promenade des femmes, et que par cette raison on a tenus très-
rapprochés de la ville. L'œil, parcourant ensuite un horizon plus vaste, em-
brasse tout à la lois les hauteurs du Boudjaréah et du fort des Anglais jusqu'au
cap Matifoux, où se termine cette large baie qui sert de limite du côté de la
mer à la plaine de la Mitidjah, si riche, si féconde ; enfin, se repliant sur le
Faits, il contemple ces milliers de maisons de campagne entourées de bos-
quets d'orangers et de citronniers où les Algériens allaient autrefois passer la
belle saison, et où se trouvaient maintenant établis les bivouacs de notre
armée. Au pied du Boudjaréah, on distinguait parfaitement le jardin du dey,
qui allait bientôt être transformé en hôpital militaire; et dans tous les replis
de cette verdoyante colline, une foule d'habitations particulières qui reluisaient
comme des perles jetées sur un fond d'émeraude.
Au premier aspect, la vue demeurait troublée en présence des quatre ou
cinq mille maisons qui composent la ville d'Alger: ce n'est d'abord qu'une
masse confuse et compacte sans jours et sans issue; mais insensiblement ce
chaos se débrouille , et on finit par reconnaître les voies principales qui
entretiennent la circulation dans ce dédale de maisons, de bazars , de casernes
et de mosquées. Deux grandes rues (Bab-Azoun et Bab-el-Oued ) , qui
se joignent sur une place irrégulière, traversent la ville du nord au sud sur
une longueur de 940 mètres. Entre ces deux rues et sur la place s'ouvre
encore une rue importante, c'est celle qui conduit au port. Dans une direc-
tion opposée, la rue de IaKasbah, longue, sinueuse et étroite, s'élevait abrup-
tement en forme de rampe, de la mosquée d'Ali-Bedjnem jusqu'à la place de
la Victoire, située au pied de la citadelle. Ces rues, dans leurs plus belles par-
ties, n'ont guère que six à sept mètres de large ; toutes les autres sont si res-
serrées, que deux hommes ne sauraient y marcher de front. Dans le quartier
de la Marine et près du port, les rues sont disposées avec quelque régularité,
et se coupent souvent à angles droits ; mais ailleurs, et surtout dans la partie
haute de la ville, elles forment un vrai labyrinthe; tortueuses, escarpées,
on y gravit à chaque pas des degrés, on y rencontre une multitude d'impasses;
souvent même elles se transforment en sombres tunnels où les rayons du jour
ne pénètrent que par leurs extrémités. Aucune de ces rues, à l'exception de
celles de Bab-Azoun et de la Kasbah, n'était pavée ; toutes offraient, à des
distances très-rapprochées, d'immenses cloaques où croupissaient des chiens
morts et des immondices de toute espèce.
Ce qui empêchait de saisir au premier 'coup d'oeil les détails de cette
masse de constructions , c'est que toutes les maisons sont bâties sur le même
modèle, c'est qu'aucune n'a de façade extérieure et ne se distingue par des
ornements d'architecture particuliers; la seule différence qui existe entre
elles consiste dans les dimensions, car c'est toujours et partout, chez le
pauvre comme chez le riche, un quadrilatère à un étage surmonté d'une ter-
=!
R
DOMINATION FRANÇAISE: 323
rasse ou d'un toit plat. Au-dessus de la porte d'entrée, quelques maisons ont
un balcon entièrement recouvert de treillages en 1er ou en bois, peint en verl
et tellement serré, que du dehors il est impossible de distinguer les traits de la
personne qui se trouve derrière. Dans les habitations de la classe riche, la cour
intérieure est spacieuse et pavée en marbre blanc ; elle a une fontaine et un jet
d'eau. Des colonnes gothiques, torses, également en marbre, soutiennent une
galerie qui sert de communication aux divers appartements du premier. Un
vestibule formant un carré long se trouve immédiatement après la porte d'en-
trée: c'est là que le maître de la maison reçoit ses amis avant de les admettre
dans les appartements intérieurs. Les marches de l'escalier qui conduit à la
galerie sont très-hautes ; elles sont revêtues de carreaux de faïence ornés de
dessins de diverses couleurs. Les chambres des femmes sont décorées avec
goût; le plafond, en bois sculpté, offre des cartouches et des rosaces d'un
dessin quelquefois très-pur et très-original. Ces ornements peints en rouge,
en bleu, ou dorés, recevant obliquement la lumière, produisent mille reflets
capricieux qui en rehaussent encore le mérite. Nulle part on ne voit ni
tableaux, ni gravures, ni tapisseries; seulement, quelques glaces bien rares. En
revanche, tout autour de la chambre règne un large divan recouvert d'étoffes
de soie ; le jour il sert de siège , et de lit la nuit. Les habitations de la classe
inférieure sont distribuées de la même manière; mais ici la brique est sub-
stituée au marbre, les nattes de jonc aux tapis moelleux, les bancs de bois
ou de pierre aux élastiques divans. Les pauvres, surtout ceux des faubourgs,
n'ont pour habitations que des huttes d'une malpropreté repoussante.
Les boutiques d'Alger, car il est impossible de donner le nom de magasins
aux misérables échoppes dans lesquelles demeurent accroupis la plupart des
marchands, sont fermées sur la rue à hauteur d'appui; on n'y entre pas ; les
acheteurs se tiennent dehors ; le marchand seul est en dedans, assis les jambes
croisées, et presque toujours il peut, sans se lever, atteindre à tous les rayons
sur lesquels sont placées ses marchandises. Il ne faut demander à ces marchands
aucun objet de luxe ni de goût : du tabac, des pipes, du sucre, du café, des
épices, des étoffes de laine et des tissus de coton, des calottes rouges de Tunis,
des essences, des verroteries d'Italie de forme bizarre, quelques fichus de soie
de Smyrne, des ceintures de brocart à fleurs et à franges d'or de fabrique algé-
rienne, et au milieu de tout cela de sales étaux de bouchers et de fruitiers, puis
des rues entières remplies de cordonniers et de fripiers vendant les plus dé-
goûtantes défroques: voilà ce qu'offraient la plupart des quartiers marchands.
La partie supérieure de la ville, celle qui se trouve entre la Kasbah et la rue
Bab-Azoun, paraissait peu fréquentée, les rues presque désertes; on n'y ren-
contrait que quelques vieilles femmes entièrement enveloppées de longs voiles
de laine, ou bien des jeunes Négresses qui allaient à la fontaine n'ayant pour
tout vêtement qu'une grande pièce de toile de Guinée à carreaux blancs et
bleus, dont elles se drapaient de la tête aux pieds d'une manière gracieuse et
:m DOMINATION FRANÇAISE.
piquante. Telle était la ville d'Alger en 1830; nous indiquerons plus tard les
nombreux changements qu'elle a subis.
La capitulation, comme nous l'avons dit, fut rigoureusement exécutée, et
les Algériens paraissaient accepter notre conquête, sinon avec joie, du moins
avec une calme résignation ; ce qui les satisfaisait surtout, c'était de voir les
Français s'interdire complètement leurs habitations particulières. Les seules
maisons que l'on occupa furent celles qui étaient affectées aux différentes admi-
nistrations publiques, et encore ne les livra-t-on qu'aux généraux et aux offi-
ciers d'état-major. Mais si les maisons particulières des Maures et des Turcs
furent respectées, les officiers français usèrent largement de celles qui avaient
été mises à leur disposition, surtout des terrasses qui en faisaient le principal
agrément. A la chute du jour, c'était l'endroit le plus commode à occuper; les
appartements sans fenêtres sur la rue sont insupportables pour des Européens ;
le soir, on ne trouvait de l'air et de la fraîcheur que sur les terrasses. Or, c'était
aussi sur les terrasses que les femmes turques venaient respirer ; car après le
soleil couché elles en ont la jouissance tout à fait exclusive. Comme nos offi-
ciers ignoraient cet usage, et que d'ailleurs la capitulation n'avait rien statué
a cet égard, ils s'y promenaient sans façon, au grand chagrin des dames d'Alger,
qui pendant les premiers jours ne s'y montrèrent plus, ou du moins si tard,
que la nuit les dérobait presque complètement aux regards indiscrets. Cepen-
dant , au bout de quelques jours , elles se décidèrent à paraître de meilleure
heure ; la chaleur étouffante faisait de la brise de mer un besoin. Il fallait voir
alors ces pudiques Algériennes se cacher derrière leurs Négresses, et chercher
par tous les moyens possibles à se soustraire à l'indiscrétion des lorgnettes
et des longues-vues braquées sur elles. La légèreté presque diaphane de leur
costume, qui ne se compose absolument que d'une chemise de laine très-fine
ou de percale, expliqua bientôt l'habitude qu'ont les maris de s'interdire
mutuellement les terrasses pendant les heures où ils permettent à leurs femmes
d'y paraître dans ce négligé. L'indiscrétion de nos officiers n'en continua pas
moins ; peut-être même n'en fut-elle que plus active. Cet acte, répréhensible
il est vrai, mais le seul dont les Français se soient rendus coupables dans cette
ville, irrita les habitants au dernier point, et le général en chef fut obligé
d'intervenir pour calmer leur exaspération.
Toutefois, des soins plus graves préoccupaient en ce moment les hôtes de la
Kasbah. L'inventaire du trésor public que renfermait cette citadelle était une
des opérations les plus délicates qu'eût à remplir le général en chef; aussi
avait-il, dès son entrée à Alger, institué une commission, composée de trois
personnes d'un rang élevé, en leur recommandant de poursuivre sans relâche
leurs investigations. Malgré l'espèce de solennité dont la commission s'efforça
d'entourer ses travaux, malgré le grand nombre d'officiers qui y prirent
part, des bruits si étranges, si contradictoires, si malveillants, ont été accré-
dités sur l'importance du trésor d'Alger et sur les dilapidations dont il aurait
§ë
DOMINATION FRANÇAISE. 32ô
été l'objet , qui' nous considérons comme an devoir de rapporter avec détail
tous les faits qui se rattachent à cette partie de la conquête.
M. Firino, payeur-général de l'armée, étail entré dans la Kasbah ou môme
temps que les premières troupes. Au milieu de la confusion qui y régnait, il
aperçut SOUS l;i galerie OÙ se trouvait l'entivc du trésor le kkasftQffyi (tréso-
rier en chef seul', impassible , tenant dans ses mains un trousseau de ciels.
Des que M. Firilio l'eut instruit des fonctions qu'il remplissait et de la mission
dont il était chargé, l'oflicier du de> s'empressa de lui remettre les clefs;
puis, lorsque la commission fut réunie, elle lui adressa quelques questions
sur l'état des finances de l'odjack. Le kliasnadji déclara que le trésor de
la régence était demeuré intact ; qu'il n'avait jamais existé de registres consta-
tant les recettes ni les dépenses ; que les versements avaient lieu sans qu'aucun
acte en indiquât l'objet ou l'importance ; que les monnaies d'or et d'argent
étaient entassées péle-méle, sans acception de valeur, de titre ni d'origine;
que les sorties de fonds, au contraire, ne s'opéraient jamais que sur une déci-
sion du divan, et que le dey lui-même n'avait le droit de pénétrer dans le
trésor qu'accompagné du kliasnadji.
Après avoir donné ces premiers renseignements, l'ex-trésorier conduisit la
commission à l'extrémité de la galerie, où il ouvrit les portes d'une salle basse
qui était coupée vers le milieu par une cloison de trois pieds de haut, divisée
en deux compartiments contenant des boudjoux ( monnaie algérienne de la
valeur de 3 fr. 60c). Cette porte ayant été refermée, et les scellés apposés, il
en ouvrit une autre formant équerre avec la première et située également sous
la galerie. Après avoir traversé trois salles de plain-pied, le kliasnadji ouvrit une
troisième porte donnant entrée dans une salie transversale éclairée par une
fenêtre garnie de barreaux en 1er: elle avait en longueur vingt à vingt-
quatre pieds, sur huit de largeur , et renfermait trois coffres formant ban-
quettes; deux de ces coffres contenaient des boudjoux, de la monnaie de billon,
et le troisième des lingots d'argent. Trois portes à égale distance l'une de
l'autre, s'ouvrant au moyen d'une même clef, fermaient trois pièces obscures,
coupées comme la première salle par des compartiments en bois : celle du
milieu renfermait les monnaies d'or jetées pêle-mêle , depuis le roboa soltani
(3 fr. 80 c.) jusqu'à la double quadruple mexicaine. Les deux caveaux latéraux
contenaient, l'un des mokos ou piastres de Portugal, l'autre des piastres fortes
d'Espagne.
Après s'être assurée qu'il n'y avait d'autre issue que les portes principales ,
la commission y apposa de triples scellés, et fit placer dans la galerie un poste
permanent de gendarmerie commandé par un officier. M. le général Desprez
ajoute à ces détails les observations suivantes : « 11 n'aurait pas suffi , dit-il ,
« pour qu'une soustraction criminelle eût lieu, que les gendarmes eussent cédé
« à la corruption. La porte du trésor s'ouvrait sur la cour principale, qui était
« le lieu le plus fréquenté de la Kasbah ; des soldats et des officiers s'y trou-
;>,2fi DOMINATION FRANÇAISE,
« vaient jour et nuit : ainsi l'armée exerçait une sorte de surveillance et de
« contrôle sur les opérations de la commission. »
Le khasnadji indiqua ensuite aux commissaires le lieu où se fabriquait
la monnaie ; la valeur des lingots qui s'y trouvaient était de vingt-cinq à trente
mille francs. Les scellés furent mis sur la porte, et on y plaça une sentinelle;
mais une ouverture pratiquée, pendant la nuit du 5 au G, dans un mur en
maçonnerie , rendit inutiles ces précautions , et les lingots disparurent. Les
recherches que l'on fit pour découvrir les auteurs de ce délit restèrent sans
résultat.
Parmi les objets de toute espèce abandonnés dans la cour principale , on
trouva une petite caisse dont la paroi supérieure avait été enfoncée : elle
contenait encore deux sacs de monnaie. On porta cette caisse à M. Firino,
qui la déposa au trésor après avoir constaté que les sacs renfermaient des
sequins en or pour une somme d'environ trente mille francs. La rupture
de l'une des parois fit présumer qu'une soustraction avait été commise :
devait-on l'imputer à des soldats français ou aux individus qui avaient fui h
notre approche? Des Maures et des Nègres avaient été aperçus emportant de
l'or, mais par respect pour la capitulation on n'y avait pas mis d'obstacle.
Nous avons appelé l'attention sur ce fait, parce que plus tard une réclamation
de l'aga fit présumer que cette caisse lui appartenait.
En parcourant les pièces de l'appartement du dey pour procéder à l'inven-
taire des objets précieux qui s'y trouvaient, les membres de la commission
reconnurent aussi qu'on y avait laissé une petite caisse pleine de sequins
d'or : elle contenait trente mille sequins d'Alger, c'est-à-dire, en monnaie
française, une somme d'environ deux cent soixante-dix mille francs. Quoi-
que cette caisse fut évidemment la propriété particulière du dey, M. Firino la
fit transporter au trésor. Nous verrons plus lard qu'elle fut réclamée et resti-
tuée à Hussein-Pacha.
Dans les différentes salles qui renfermaient le trésor, M. l'intendant
Denniée avait été frappé de la grande quantité d'or et d'argent qui s'était
offerte à sa vue, et avait estimé que la valeur totale de ces richesses pou-
vait s'élever à quatre-vingts millions. Le payeur général, que ses fonctions
habituelles rendaient plus apte à ce genre d'appréciation, écrivit au ministre
des finances que le trésor contenait une somme d'environ cinquante millions.
Cependant le général en chef qui, d'après les suppositions de M. Denniée et
sur l'assertion du consul anglais, confirmée par le témoignage du juif Ben-
Durand , regardait comme trop faible l'évaluation de M. Firino , écrivit au
président du conseil que la conquête du trésor, de l'artillerie et des magasins
de toute espèce que renfermait Alger, équivalait pour la France à une somme
de quatre-vingts millions. Ce chiffre lui servit de base pour proposer au roi de
consacrer cinquante millions au paiement des frais de la guerre, trois millions
en gratification à l'armée expéditionnaire, et d'affecter le reste à l'arriéré des
DOMINATION FRANÇAISE. .127
traitements de la Légion d'Honneur : noble inspiration, qui, si elle eût été
écoutée, aurait établi une liaison intime entre l'ancienne <'i lu nouvelle armée;
la récente conquête de nos jeunes soldais eût servi à réparer envers leurs
devanciers une injustice que les malheurs de la France avaient presque con-
sacrée.
La répartition des trois millions demandés pour l'armée devait être réglée de
la manière suivante :
Pour les lieutenants-généraux 24,000 IV.
Pour les maréchaux de camp 16,000
Pour les colonels 8,000
Pour les lieutenants- colonels (;,ooo
Pour les chefs de bataillon 4,000
Tous les autres officiers, les sous-officiers et soldats, devaient recevoir trois
mois de solde. Le président du conseil, préoccupé de ses coups d'état, ne
répondit même pas à ces propositions.
Cependant tous ces projets de distribution avaient circulé dans l'armée, et,
comme ils ne se réalisaient pas, de sourdes rumeurs s'élevèrent contre le
général en chef et les habitants de la Kasbah. La mauvaise humeur des mili-
taires dont les espérances avaient été déçues les disposait au soupçon ; beau-
coup de ceux qui campaient hors des murs d'Alger s'imaginaient qu'une
pluie d'or tombait sur les hôtes du quartier général, et dans les lettres qu'ils
écrivaient en France, ils faisaient part à leurs parents, à leurs amis, de leurs
craintes et de leurs suppositions. Ainsi, dès les premiers jours, l'importance
exagérée du trésor d'Alger et sa dilapidation se trouvaient simultanément
accréditées en France et en Afrique. Les révélations de quelques agents con-
sulaires, qui se disaient bien informés, corroboraient encore ces bruits. Un
Mémoire, adressé en l'an vin au gouvernement français, portait les richesses
de l'odjack à cent millions; et d'autres rapports aussi peu véridiques les éva-
luaient à deux cent cinquante millions. Ainsi, par une étrange fatalité, les
bonnes intentions de M. de Bourmont furent une des principales causes des
accusations portées non contre l'armée, mais contre ses principaux chefs.
Au reste, on paraissait si convaincu de l'existence de ces sommes fabu-
leuses, que le gouvernement de Juillet, pour calmer l'opinion générale,
se crut obligé de nommer une commission d'enquête , chargée d'étudier dans
les caveaux vides de la Kasbah quelle avait pu être l'importance primitive du
trésor. La commision se livra aux supputations les plus minutieuses , et en
définitive, se reconnaissant impuissante à rien constater, elle rendit un verdict
des plus honorables en faveur des inculpés '.
1 Voici un fragment d'un Mémoire judiciaire qui fut public à propos de celle enquête, et que
nous croyons devoir rapporter, pour démontrer à quelles subtilités l'imagination se rattache pour
328 DOMINATION FRANÇAISE.
En effet , toutes ces supputations ne reposaient sur aucune appréciation
positive, sur aucun document digne de foi. Les caissiers de l'odjack ne
tenaient aucun livre d'entrée ni de sortie ; le dey et ses ministres ignoraient
complètement l'importance de leur trésor; comment les consuls étrangers
auraient-ils pu avoir des indications plus positives? Tous ces prétendus chiffres
officiels n'étaient que des fables auxquelles la crédulité donna cours et que
l'évidence eut peine à détruire. N'a-t-on pas cru pendant trois siècles à l'exis-
tence de l'Eldorado , et pendant tout ce laps de temps n'y a-t-il pas eu con-
stamment des expéditions très-sérieusement formées pour aller à la décou-
verte du pays où la terre et les montagnes étaient d'or? C'est à cet amour
aveugle du merveilleux que l'on doit attribuer les exagérations dont le trésor
d'Alger a été l'objet.
M. le lieutenant-général Desprez, dans son excellent Journal sur la campagne
d'Alger, dit que les lingots d'or et d'argent enlevés par effraction dans la fon-
derie, et les quatre mille sequins d'or soustraits d'une cassette qui appartenait à
l'aga, furent les seules valeurs dérobées soit parle vainqueur, soit par le vaincu.
En définitive, si des soustractions considérables avaient eu lieu à la Kasbah,
des plaintes sérieuses se seraient propagées et maintenues dans l'armée ;
bien au contraire, après les premières irritations du moment, on oublia
les largesses qui avaient été promises, et M. de Bourmont ayant ordonné la
distribution de quelques armes de prix entre les principaux officiers, tout le
inonde parut satisfait. Ces armes se trouvaient dans le salon d'audience du
dey et n'étaient pas sa propriété particulière ; M. de Bourmont crut devoir
les faire distribuer aux officiers généraux et supérieurs de l'armée, comme un
souvenir glorieux de leur coopération à la conquête algérienne. La répartition
s'imposer à elle-même. Los matières d'or et d'argent entassées depuis longues années dans le
même lieu avaient laissé sur la muraille des traces très-visibles de leur présence : on mil à profit
ces fugitives indications ; on pensa qu'en prenant toutes les hauteurs et en les cubant, on par-
viendrait à déterminer l'importance des valeurs concentrées à la Kasltah. M. Guy, capitaine du
génie, procéda à cette opération, et constata que l'or avait pu occuper un espace de quatre mètres
quatre cent soixante sept millimètres cubes , et l'argent , trente-quatre mètres quatre cent
soixante -quatre millimètres cubes. D'après ce volume et le poids spécifique des métaux , le
trésor de la Kasbah aurait contenu plus de trois cents millions de francs. Pour arriver à la vérité,
il fallait défalquer les interstices vides qui existent toujours dans une réunion de pièces déta-
chées de corps multiples; c'est ce que l'on fit, et, après de longs calculs géométriques, on établit
qu'en déduisant quarante pour cent pour la différence du plein au vide, et dix pour cent pour
l'alliage des monnaies, on ferait une large part à l'inconnu. Le véritable résultat fut donc que le
nombre de mètres cubes qui étaient remplis d'espèces monnayées d'or et d'argent représentait,
toute compensation faite, au-delà de cent cinquante millions; «chiffre, ajoute le Mémoire, qui
est en parfait accord avec les déclarations du consul d'Angleterre, sur l'importance du trésor
d'Alger, reçues par M. de Bourmont, le jour de la capitulation; avec le document historique
publié par M. Schœler, consul général d'Amérique près la régence d'Alger : avec le rapport que
M. Deval, consul de France près de ladite régence, avait envoyé au gouvernement le 20 février
IH2N; et enfin avec la déclaration du premier ministre du bey de Tunis, reçue par M. le chef de
bataillon du génie Guy, le même qui a procède u l'opération matérielle «lu cubage. »
DOMINATION FRANÇAISE. 320
de ces armes fut réglée de lu manière suivante : on remit aux lieutenants-
généraux un fusil, un sabre, un yataghan et une paire de pistolets; aux maré-
chaux-de-camp, un fusil, un yataghan et deux pistolets; aux officiers supé-
rieurs, un yataghan. Tel fut, pour les officiers d'une année qui avait fait une
si riche conquête, le seul fruit matériel de la victoire.
Certes, lorsque l'on rapproche ces minces trophées de ceux que tous les
généraux de Rome rapportèrent de l'Afrique, de ces richesses prodigieuses
queSalluste, Marins, Sylla, Bélisaire lui-même recueillirent dans leurs expédi-
tions de Numidie et de Mauritanie; lorsqu'on les compare au butin que de nos
jours les armées russe et anglaise se sont approprié dans leurs expéditions
contre les Asiatiques', on ne pourra s'empêcher de reconnaître que si, dans
la conquête d'Alger, il y a eu quelques malversations partielles, la masse de
notre armée n'obéissait «lu moins qu'à ces sentiments de gloire et d'honneur
qui sont si puissants sur l'esprit français et qui ont toujours été le principal
mobile de nos conquêtes.
Maintenant que nous avons fait la part de l'exagération , occupons-nous de
la reconnaissance exacte du trésor algérien. La commission fit d'abord le tri
des pièces et des lingots qui se trouvaient dans les différentes salles; puis elle
procéda à leur pesage. Cette opération délicate et qui dura plusieurs jours
eut lieu par les soins des officiers d'état-major et de la trésorerie, sous la sur-
veillance de la commission des finances. Ses résultats donnèrent :
7,212 kilogrammes d'or, à 3,k3i fr. le kilogamme. . fr. 24,768,000
108,70V kilogrammes d'argent, à 220 fr. le kilogramme. 23,915,000
115,916 kilogrammes représentant ensemble fr. V8,083,000
Huit sous-officiers d'artillerie furent chargés d'emballer ces matières. A
mesure que les caisses étaient clouées , ficelées et cachetées , elles recevaient
un numéro d'ordre et on les plaçait méthodiquement dans l'un des caveaux ,
d'où elles ne sortaient que pour être transportées à bord des vaisseaux de
l'état par des militaires de corvée, commandés par des officiers, et sous la con-
duite du payeur-général et des agents de la trésorerie. Quarante-trois millions
seulement furent envoyés en France. Le Marengo et le Duquesne reçurent à
leur bord les matières d'or; celles d'argent furent réparties entre le Scipion,
le Nestor et la Vénus. Les cinq millions restant, qui se composaient d'espèces
monnayées, ayant cours dans la régence, furent employés au service des
dépenses publiques.
Après que cette reconnaissance minutieuse fut achevée , les membres de la
1 La conquête seule du Mysore fit la fortune de tous les officiers généraux qui composaient
armée anglaise. Chaque soldat reçut pour sa part 100 livres sterling ( 2,500 fr.).
42
330 domination française.
commission, toujours sous l'influence des bruits exagérés qui circulaient, pen-
sant encore que la Kasbah devait renfermer quelques casemates, quelques sou-
terrains, quelques lieux secrets, où d'autres valeurs se trouvaient cachées,
mandèrent le khasnadji et ses employés. On les questionna séparément; on
les menaça de punitions sévères, s'ils ne révélaient pas ce qu'ils savaient à
l'égard du trésor ; rien ne fit. On ne put obtenir d'eux aucun renseignement ,
car ils n'en avaient aucun à donner; ils offrirent tous de jurer sur le Coran
que les valeurs reconnues par la commission étaient tout ce qui composait
le trésor ; et ils consentirent à perdre leur tête si on parvenait à découvrir dans
toute la Kasbah la moindre cachette, une seule pièce murée qui contînt de l'or
ou de l'argent soit monnayé, soit en lingots. Ils firent de nouveau observer
que depuis quinze ou vingt ans les dépenses de l'odjack excédaient les recettes
de plusieurs millions; que les constructions nouvelles que l'on avait faites au
port depuis l'expédition de lord Exmouth, avaient coûté des sommes consi-
dérables ; que le blocus par les navires français avait rendu nul , pendant
trois ans , le produit des douanes; qu'en un mot, les revenus de la régence
subissaient depuis longtemps un dépérissement progressif, et que l'état était
en décadence lorsque l'armée française entra triomphante dans Alger. Ces
raisons étaient justes et on ne peut mieux fondées. La piraterie avait rempli
les caisses de la Kasbah ; elles s'étaient vidées pour subvenir aux besoins des
pirates dès que leurs déprédations furent rendues impossibles. Au reste, voici
comment les Maures, ennemis naturels des Turcs, et qui les observaient de
près, s'exprimaient sur les changements que le trésor de l'odjack avait éprou-
vés pendant ces dernières années : « Dans les puits de la Kasbah, disaient-ils,
« l'or coulait jadis par-dessus la margelle; ensuite il a fallu pencher le corps
« et bien enfoncer les mains pour y puiser; enfin, dernièrement on n'y pouvait
« atteindre qu'avec le secours d'une échelle. »
Ainsi , par un hasard heureux , la conquête d'Alger, loin de grever la France,
couvrit ses propres dépenses et fit rentrer plusieurs millions dans les caisses
publiques ; car, outre le trésor, la Kasbah contenait encore des quantités con-
sidérables de laine , de peaux , de cuirs, de cire , de plomb et de cuivre ; dans
les magasins de la marine on trouva aussi du blé, du sel, de la toile, des
cordes, des ferrures et du chanvre en abondance. En résumé, voici l'état des
recettes et des dépenses de l'expédition jusqu'à l'époque du retour des forces
navales à Toulon :
Le trésorier de la Kasbah , à Alger, consigna à la commission française des
finances, en juillet 1830 48,684,527 fr.
Valeur des laines et denrées diverses 3,000,000
Idem, des pièces d'artillerie de bronze 4,000,000
Total 55,684,527 fr.
DOMINATION FRANÇAISE. Ml
Los dépenses de tout genre pour l'expédition , colles de la marine et de la
guerre réunies , se sont élevées à 4-8,500,000 fr.
Excédant ilos recettes 7, 18V, 527 fr.
Nous nous sommes livrésà cette espèce de digression que nous avons jugée
indispensable ; maintenant nous allons reprendre le ni de notre histoire.
L'ex-dey d'Alger, qui pondant quelques jours avait cru que M. de Bour-
mont viendrait lui faire une visite, attendait paisiblement dans une maison par-
ticulière cette marque de déférence. On lui lit comprendre que le général en
chef ne lui accorderait jamais une telle satisfaction , et qu'il était d'ailleurs de
son intérêt de provoquer une entrevue, car il avait encore beaucoup d'objets
précieux à réclamer. Ces motifs décidèrent Hussein à comprimer son orgueil
et à demander une audience ; M. de Bourmont mit la meilleure grâce du monde
a la lui accorder.
Le jour désigné, plusieurs aides de camp du général en chef, le consul et le
vice-consul de France, allèrent prendre le dey et l'accompagnèrent à pied jus-
qu'à la Kasbah, où il se rendit monté sur un très-beau cheval arabe richement
caparaçonné; cinquante Turcs, Maures ou Nègres, formaient son escorte.
Hussein paraissait supporter son malheur avec résignation. Quoique âgé de
soixante-trois ans, il était encore plein de vigueur; son costume était d'une
extrême simplicité: il ne portait de broderies ni sur son manteau ni sur ses
autres vêtements; un burnous blanc était négligemment jeté sur ses épaules ,
et un turban en cachemire cramoisi couvrait sa tête. Partout sur son passage
on lui rendit les honneurs militaires : en entrant dans la Kasbah, la garde lui
présenta les armes et les tambours battirent aux champs.
Le général en chef le reçut dans la grande cour ; après l'avoir embrassé
affectueusement, il l'invita à déjeuner, et le fît asseoir le premier à table.
Hussein mangea peu et ne but point de vin , malgré l'invitation réitérée que
lui en fit le général. Au commencement du repas, il n'avait pu se défendre
d'une certaine émotion; on lui en demanda la cause: «Que voulez-vous,
« répondit il en souriant, je suis peu habitué à de telles réunions, je me remet-
te trai bientôt....» En effet, il fut pendant tout le reste du déjeuner d'une
sérénité parfaite. On lui parla de son prochain départ sans qu'il témoignât la
moindre surprise ; sa réponse était toute prête : il désigna l'île de Malte pour le
lieu où il désirait se retirer ; mais une lettre du président du conseil avait pré-
venu M. de Bourmont que les relations de la France avec le cabinet britan-
nique étant devenues moins amicales, on ne pouvait consentir à ce que le dey
choisît, comme lieu de retraite, une contrée soumise à la domination anglaise.
Lorsqu'on lui eut fait sentir qu'il fallait renoncer à son projet, il n'insista
point , et désigna Livourne. M. de Bourmont lui donna l'assurance qu'il y
serait transporté immédiatement.
332 DOMINATION FRANÇAISE.
Hussein réclama ensuite une somme de trente mille sequins qui était restée
dans ses appartements, et dont la capitulation lui faisait espérer qu'il ne serait
pas frustré. Cette somme, ainsi que nous l'avons dit plus haut , avait été déposée
dans les caveaux de la Kasbah; le général en chef, qui l'ignorait, répondit qu'il
ordonnerait des recherches, et que tous les engagements qui avaient été pris
seraient fidèlement tenus. Cette réponse bienveillante gagna la confiance du
dey, et le rendit plus communicatif ; il donna à M. de Bourmont quelques
indications sur les revenus de la régence , sur les sommes que lui devaienl
les beys: « Car, ajouta-t-il, quoique mes tributaires, ils ont reçu de moi plus
« d'argent qu'ils ne m'en ont versé. » 11 ajouta à ces détails quelques rensei-
gnements sur le caractère des diverses races qui habitent la régence, et sur la
foi que l'on pouvait avoir en leurs promesses.
« Débarrassez-vous le plus tôt possible, lui dit-il, des janissaires turcs : accou-
tumés à commander, ils ne consentiront jamais à vivre dans l'ordre et la sou-
mission. Les Maures sont timides, vous les gouvernerez sans peine ; mais n'ac-
cordez point une entière conGance à leurs discours. Les juifs qui se sont
établis dans ce pays sont encore plus lâches et plus corrompus que ceux
de Constantinople ; employez-les, parce qu'ils sont très-intelligents dans les
affaires fiscales et de commerce ; mais ne les perdez jamais de vue ; tenez tou-
jours le glaive suspendu sur leurs tètes. Quant aux Arabes nomades, ils ne sont
pas à craindre : les bons traitements les attachent et les rendent dociles et
dévoués; des persécutions les aliéneraient promptement; ils s'éloigneraient
avec leurs troupeaux sur les plus hautes montagnes , ou bien ils passeraient
dans les états de Tunis. Pour ce qui est des Kabaïles, ils n'ont jamais aimé les
étrangers : ils se détestent entre eux ; évitez une guerre générale contre cette
population guerrière et nombreuse, vous n'en tireriez aucun avantage. Adop-
tez à leur égard le plan constamment suivi par les deys d'Alger, divisez-les, et
profitez de leurs querelles. Quant aux gouverneurs des trois provinces, ce serait
de votre part une bien grande imprudence que de les conserver : comme Turcs
et comme mahométans, ils ne pourront que vous haïr. Je vous recommande
surtout de vous tenir en garde contre Mustapha-bou-Mezrag, bey de Titery :
c'est un fourbe; il viendra s'offrir, il vous promettra d'être fidèle, mais il vous
trahira à la première occasion. J'avais résolu depuis quelque temps de lui faire
trancher la tête ; votre arrivée l'a sauvé de ma colère. Le bey de Constantine
est moins perfide et moins dangereux : habile financier, il rançonnait très-
bien les peuples de sa province, et payait ses tributs avec exactitude ; mais il
est sans courage et sans caractère ; des hommes de cette trempe ne peuvent
pas convenir dans des circonstances difficiles, je viens d'en faire la triste expé-
rience. Le bey d'Oran est un honnête homme, sa conduite est vertueuse, sa
parole est sacrée ; mais, mahométan rigide, il ne consentira pas à vous servir ;
il est aimé dans sa province, votre intérêt exige que vous l'éloigniez du pays.»
Malgré leur extrême justesse , tous ces conseils furent méconnus.
DOMINATION FRANÇAISE. 333
Avant de quitter pour la dernière fois son ancienne demeure , le dey
exprima le désir d'entrer dans le salon d'audience. M. de Bourmont l'y con-
duisit, et l'autorisa même à faire retirer, tant de cette pièce (pie de toutes les
autres parties de la Kasbah , les objets qu'il avait à cœur de conserver. Hussein
choisit les plus belles armes, et lit enlever des pièces d'étoffes de Lyon, ainsi
cpie les housses en velours des coussins et des divans. Ce jour-là et les deux
jours suivants , des hommes à son service usèrent largement à leur prolit de
l'autorisation qui avait été accordée; presque tous les objets qu'ils emportèrent
furent vendus à des Juifs, et achetés plus tard par des Français.
La visite de Hussein avait duré près de quatre heures; il sentit qu'il
n'était pas convenable de la prolonger plus longtemps et témoigna le désir de
se retirer. .M. de Bourmont lui serra la main , et les officiers de l'état-major
général l'accompagnèrent jusqu'à la porte extérieure de la Kasbah. Avant de
sortir, Hussein les remercia avec affabilité, il leur adressa même quelques
mots gracieux; mais lorsqu'il fut seul avec son escorte, des larmes vinrent
trahir la fermeté de son àme; il se couvrit un instant le visage avec son bur-
nous, et regagna sa demeure triste et pensif, le cœur rempli d'amertume.
A quelques jours de là , le général en chef se rendit à son tour chez le dey.
Celui-ci avait changé d'avis sur le lieu de sa retraite; définitivement il s'était
décidé pour Naples : ce nouveau projet ne donna lieu à aucune objection. Il
renouvela ensuite la réclamation qu'il avait faite des trente mille sequins lais-
sés à la Kasbah; M. de Bourmont promit de les lui renvoyer le lendemain. Le
général en chef lui ayant demandé si ce qu'il possédait suffirait pour assurer,
en Italie, son existence et celle de sa famille : « Je suis tranquille pour mon
« avenir, répondit le dey, car je sais que le roi de France est trop généreux
« pour me laisser mourir de faim '. » A quelques questions qui lui furent adres-
sées sur sa position pécuniaire , il ne répondit que ce peu de mots : « Ma seule
« dette consiste dans les frais de construction d'un petit bâtiment que j'ai
« commandé à Gènes. Mes créances sont nombreuses mais peu sûres : la plus
« importante est celle du bey de Constantine, il me doit 60,000 piastres, de-
« puis longtemps j'ai perdu l'espoir de les recouvrer. Le consulat espagnol me
« doit aussi 5,000 piastres, mais celles-ci seront payées, j'en ai l'assurance, et
«je les abandonne volontiers au gouvernement français, si le général en chef
« veut se charger de faire remettre 1,500 piastres à un brave médecin espagnol
« qui m'a donné des soins dans une maladie grave. » Son offre fut acceptée.
Fidèle à sa promesse , M. de Bourmont fit envoyer à Hussein , le jour sui-
vant, les trente mille sequins deux fois réclamés2. Celui qui fut chargé
1 Le juif Bacri , qui pendant longtemps avait été l'un des agents dévoués d'Hussein, assura
que le dey n'avait pour toute fortune qu'une somme de quatre millions de francs en argent et
quelques bijoux; des Maures qui se disaient bien informés, prétendirent que ses ressources
étaient plus considérables.
■ La restitution que l'on venait de faire à Hussein détermina Ibrahim-Aga, son gendre, à renou-
334 DOMINATION FRANÇAISE.
de les lui remettre, lui ayant demandé s'il avait existé des pierres précieuses
dans le trésor d'Alger, il lui répondit que, longtemps avant son élévation,
toutes les pierreries qui appartenaient à l'odjack avaient été converties en
argent monnayé et en lingots ; que celles qu'il avait emportées de la Kasbah
étaient sa propriété; que toutefois, si on l'exigeait, il ne ferait aucune diffi-
culté de les remettre. On lui donna l'assurance que sur ce point, comme
pour tout le reste, la capitulation serait religieusement observée. Quelques
lignes écrites de sa main confirmèrent ce qu'il avait dit; le mensonge est rare
chez les Turcs, et tout porte à croire que sa déclaration était conforme à la
vérité.
Le 10 juillet, jour fixé pour l'embarquement de Hussein, la frégate la Jeanne
d'Arc avait été, dès le matin , mise à sa disposition; mais, par des motifs reli-
gieux, il désira ne partir qu'après le coucher du soleil. Cent dix personnes for-
maient toute sa suite, et parmi elles se trouvaient cinquante-cinq femmes, dont
quatre seulement avaient le titre d'épouses. Son gendre , suivi de toute sa
famille, l'accompagnait. Naples n'ayant point de lazareth, on décida que les
passagers iraient préalablement purger leur quarantaine à Mahon. A huit
heures du soir, Hussein sortit de sa maison à pied ; ses femmes étaient dans
des palanquins fermés; les esclaves suivaient sur deux rangs, et gardaient le
plus profond silence. Dans ce moment solennel, les habitants d'Alger ne té-
moignèrent aucune sympathie pour leur ancien maître ; personne ne vint le
saluer sur son passage; à peine vit-on quelques Maures se montrer sur le seuil
de leur porte, moins par attachement que par curiosité. Pendant tout le trajet
de sa maison au port, la figure du pacha resta calme et sévère ; sa contenance
était noble et digne; il semblait supérieur à son infortune. Mais lorsqu'il fut à
bord de la frégate qui devait le transporter à Naples; lorsqu'il se vit seul au
milieu de sa famille , sans gardes , sans officiers , presque sans esclaves; lors-
qu'il vit toutes les batteries rester muettes ; oh ! alors ce silence lui révéla l'im-
mensité de sa chute; il se prit à verser d'abondantes larmes , et plusieurs fois
il jeta de douloureux regards sur cette Kasbah où pendant douze ans il avait
commandé en maître absolu.
Ainsi finit avec Hussein cette longue série de deys et de pachas qui depuis
1517 gouvernèrent l'Algérie , et dont il ne nous a pas été possible de tracer
l'histoire complète , car nous l'avons rencontrée sans cesse interrompue
par de violentes dépossessions , des meurtres , des assassinats , des conspira-
tions. De tous ces chefs Hussein fut sans contredit l'un des plus capables; il
fut aussi l'un de ceux qui se maintinrent au pouvoir le plus longtemps. La
vêler ses instances. Il y avait quelque fondement à croire que la caisse par lui réclamée était bien
celle que, le 5 juillet, on avait trouvée dans la cour principale de la Kasbah, et qu'on avait ensuite
déposée au trésor : le payeur-général eut ordre de lui compter cinq mille sequins. M. de Bour-
mont pensa que le sacrifice de cette somme serait largement compensé par l'opinion que les Algé-
riens allaient concevoir de notre bonne foi.
DOMINATION FRANÇAISE. 335
durée moyenne du règne de ses prédécesseurs ne dépasse pas trois ans neuf
mois; Hussein gouverna pendant douze années '. Quelques deys, il est vrai,
lurent encore plus privilégiés que lui : ainsi Mohamed règne vingt-cinq ans
(1766-1791); Ali-Aga, quatorze ans (1752-1766); Baba-Ibrahim, treize ans
(1732-1745) ; mais le plus grand nombre ne lit (pie passer. Pendant les trois
siècles que dura la régence, on compte quatre-vingt-six pachas ou deys; durant
la môme période, la France n'a eu que seize rois.
Le départ de Hussein fut suivi, le lendemain, de celui des janissaires. Cette
milice si turbulente et si redoutée donna, dans cette circonstance, l'exemple
de la soumission et de l'obéissance la plus parfaite. Au moment de la prise
d'Alger, l'effectif de ce corps se composait de 5,092 hommes, dont 891 canon-
niers; la moitié environ étaient célibataires, les autres étaient mariés ou
vivaient en concubinage avec des femmes maures. Les premiers résidaient
dans des casernes; les seconds habitaient des maisons particulières. On jugea
prudent de les désarmer tous ; ils n'oppos>rent aucune résistance à cette
mesure et s'empressèrent, sur la première injonction , d'apporter leurs fusils
et leurs yataghans dans le lieu désigné pour les recevoir. On leur dit ensuite
que les pères de famille seraient autorisés à rester dans la régence, mais- que
les célibataires seraient transportés par mer sur les points qu'ils indique-
raient. Celte décision ne parut produire sur eux aucune impression pénible.
La plupart étaient nés dans l'Asie-Mineurc ; ils demandèrent qu'on les y recon-
duisît, sans stipuler la moindre indemnité, sans élever aucune réclamation.
Deux mille cinq cents d'entre eux furent embarqués, et lorsqu'au moment du
départ on leur distribua deux mois de solde, afin de ne pas les renvoyer
entièrement dépourvus , ils exprimèrent une vive reconnaissance pour ce
généreux procédé. Ainsi, ce terrible odjack algérien qui pendant trois siècles
avait épouvanté la Méditerranée de ses déprédations, se trouvait complète-
ment dissous. Quelques jours avaient suffi pour le disperser.
La France s'empressa de substituer sa puissance à la sienne , sans avoir fait
aucune étude du pays que la victoire l'appelait à régir.
Ce fut là, à notre avis, une faute grave. Cette brusque succession , ce renvoi
immédiat des anciens administrateurs , cette perturbation générale apportée
dans les rapports de tout un pays furent d'autant plus funestes que les habi-
tants de la régence ne pouvaient pas être considérés par nous comme des vain-
cus, qu'ils avaient droit à quelques égards, et qu'en définitive nous agissions
dans une contrée où l'habitude exerce une influence souveraine. Toutefois,
cette faute n'appartient pas en propre au général en chef; elle provient surtout
de l'indécision où était le gouvernement français sur le parti qu'il devait tirer
de la conquête. Une dépêche avait prescrit à M. de Bourmont de se porter,
1 Hussein, après avoir résidé quelque temps à Naples, alla habiter Livourne ; puis il vint à
Paris , et se rendit à Alexandrie, où il mourut en 1838.
;{36 DOMINATION FRANÇAISE.
aussitôt après la prise d'Alger, sur Tripoli, d'occuper Boue et de soumettre à
l'autorité de la France tout le littoral depuis l'Harach jusqu'à la frontière de
Tunis. Le port d'Alger aurait été comblé, et on aurait livré à la Porte tous les
districts occidentaux de la régence, ainsi qu'une grande partie du beylick de
Constantine. Projet absurde, qui eût dévoré les fruits de notre victoire !
Quoi qu'il en soit, aussitôt après l'entrée de nos troupes à Alger, le gé-
néral en chef organisa une commission , chargée , sous son autorité immé-
diate , de pourvoir aux besoins du moment et de prévenir les désordres. Cette
commission était composée de M. Denniée, intendant de l'armée, du maréchal-
de-camp Tholozé, du payeur général, d'un capitaine d'état-major, faisant
fonctions de lieutenant de police, du consul et d'un secrétaire. Elle proposa
et fit décider la formation d'un conseil municipal composé d'indigènes et pré-
sidé par l'un d'eux ; ce conseil remplaça pour les habitants l'ancien scheikh-el-
belad (chef de la ville) dans une partie de ses attributions. La surveillance de
la sûreté publique fut réservée au lieutenant de police. Du reste on laissa sub-
sister les différentes institutions urbaines, telles qu'on les avait trouvées: la
communauté juive avec son chef, les corporations des Mozabites , des Bis-
kris, etc., avec leurs amins. Quant à l'organisation politique, l'expulsion des
Turcs en avait dispersé tous les rouages.
C'est donc ici le lieu de donner à nos lecteurs une idée du gouvernement de
l'Algérie sous les Turcs. Cette esquisse rapide leur rendra plus facile l'intelli-
gence des événements qui vont suivre. Nous avons déjà défini les attributions
du dey, il nous reste à faire connaître celles des officiers principaux qui étaient
chargés de le seconder; nous exposerons ensuite l'ensemble du système admi-
nistratif adopté par l'odjack.
Les principaux fonctionnaires de l'état étaient :
Uoukil-cl-hardj (ministre de la marine), chargé de la comptabilité des mu-
nitions de guerre et du contrôle des travaux de l'arsenal.
Le kasnadji (trésorier), qui réunissait tous les services financiers et surveil-
lait la levée et la rentrée des impôts.
Vagha (commandant des troupes), qui avait dans son département les
affaires des outhans (districts de la plaine) , et dont l'autorité s'étendait sur la
province d'Alger tout entière. Sous ses ordres étaient placés les kaïds ; il dis-
posait de toutes les milices régulières, Spahis, Abids, etc., pour percevoir les
impôts et maintenir les populations dans l'obéissance.
Le kodja-el-khiel (inspecteur des haras), chargé de la régie des haouchs
biens ruraux appartenant au domaine), des locations, ventes, échanges, etc.,
auxquels cette régie donnait lieu.
Le mecktoubdji (chef des secrétaires), directeur de la correspondance poli-
tique. Il tenaille registre de la comptabilité de l'état, celui des règlements
militaires et celui des milices, le plus important de tous.
Le beit-el-malhdji (curateur aux successions vacantes), représentant-né de
DOMINATION FRANÇAISE. 337
tous les héritiers absents. Il était chargé de l'ouverture des testaments et de
tous les litiges que pouvait entraîner leur exécution dans les successions où le
beit-el-math était intéressé ; il devait faire rentrer au domaine les successions
vacantes, ou la partie des biens qui revenait à l'état dans les cas prévus par la
loi musulmane.
A Alger, le chef de l'administration civile et municipale était le scheikh-el-
belad , appelé aussi scheikh-elrtnedinah (chef ou gouverneur de la ville). Il
était seul chargé de la justice municipale et de la police : sous ses ordres
étaient des naibs (lieutenants) et des amins (chefs de corporations). Il y avait
en outre un second gouverneur, choisi parmi les premières familles, et descen-
dant d'un marabout; ce personnage était investi du titre de naid-el-uschraf
(chef des notables), et devait, dans toutes les circonstances importantes, réunir
chez lui le scheikh-el-beludel tous les amins qui dépendaient de lui , afin de
délibérer sur les mesures à prendre. Ces divers fonctionnaires réglaient les
affaires de la ville, pourvoyaient aux dépenses, maintenaient l'ordre dans les
différentes classes industrielles, surveillaient la police locale, la salubrité, les
aqueducs , les établissements publics.
Les environs d'Alger, le fahs était divisé en sept outhans. L'outhan était
formé de plusieurs tribus qui, elles-mêmes, se subdivisaient en douars (réunion
de plusieurs tentes). Toutes les affaires des outhans étaient du ressort de l'aga,
qui, pour les plus importantes, prenait les ordres du dey. Les principaux chefs
étaient les kaïds et les kadis : les kaïds ( prafecti ) étaient chargés de l'admini-
stration et des affaires politiques ; les kadis (juges), de la justice. Au-dessous
des kaïds se trouvaient les scheikhs (chefs), nommés par un ou plusieurs
douars : la police de la tribu leur était confiée ; ils en commandaient les
hommes armés , sous l'autorité des kaïds. Entre le kaïd et le scheikh venait se
placer généralement un autre fonctionnaire appelé scheikh-el-schion ( scheikh
des scheikhs ) , il était aux scheikhs ce que sont en France les maires aux
adjoints. L'aga nommait ce scheikh supérieur; mais avant de le proclamer,
il devait consulter les scheikhs de l'outhan et en référer au pacha. Il en était
de même pour les fonctions de kaïd : l'aga désignait les candidats, le pacha
seul donnait l'investiture.
La régence était divisée en trois provinces ou beylicks, savoir : Constantine,
à l'est; Oran, à l'ouest; Titery, au midi. Ces provinces étaient administrées par
des beys (gouverneurs), nommés par le dey, et révocables à sa volonté. Ces
fonctionnaires recevaient une délégation fort large de la puissance souveraine,
et en usaient avec assez de liberté. Us commandaient les milices régulières et
irrégulières de la province, et répondaient du recouvrement des impôts. Les
beylicks avaient une organisation complètement analogue à celle de la province
d'Alger ; les villes, les outhans y étaient régis de la même manière. Seulement
les emplois qui , dans la province d'Alger, étaient soumis à l'approbation du
pacha, relevaient dans les beylicks de l'autorité du bey. Ainsi , en remontant
43
;J38 DOMINATION FRANÇAISE.
du scheikh de quelques tentes ou d'une tribu entière au kaïd de l'outhan ou
district, de celui-ci au bey de la province ou à l'aga, et de ces derniers au dey
lui-même, la hiérarchie et l'obéissance marchaient dans des limites rigoureu-
sement tracées. De délégué en délégué, le pouvoir descendait jusque dans le
plus humble hameau, et par les mêmes voies, le paiement de l'impôt remon-
tait jusqu'au souverain.
La milice turque , seule force sur laquelle l'odjack, étranger lui-même sur
la côte africaine, pût compter pour se maintenir, se subdivisait en compagnies
ou orlas. L'orta, composée d'un nombre presque indéterminé de janissaires,
se partageait en sofra [chambrées, ou plus littéralement tables) ; le sofra com-
portait, avec dix-huit simples soldats, un oda-bachi ( chef de chambrée ) et un
oukil-el-hardj (trésorier), chargé de la comptabilité et de la dépense. Quel-
ques jours avant la prise d'Alger, les registres d'inscription signalaient cent
ortas au moins; mais un grand nombre d'entre elles n'étaient que des cadres
fort incomplets, dans lesquels figuraient des enfants, que leurs pères, membres
de la milice, avaient le privilège d'y faire inscrire. Voici, au reste, l'effectif
réel de cette milice pour toute la régence : à Alger, et dans les trois beylicks,
il y avait alors 8,767 enrôlés turcs ou renégats, dont 1,200 enfants hors d'état
de porter les armes ; les Koulouglis venaient augmenter ce nombre de 7,127
hommes. Ainsi , en 1830, les troupes régulières de la régence ne présentaient
qu'un total de 14,994 combattants.
Outre la ration de vivres, pain , viande, huile, et une part dans les produits
de la course, la paie du simple janissaire équivalait à environ 360 francs par
an. On accordait au boulouck-bachi deux rations et à peu près 450 francs, avec
quelques autres privilèges. Le dey, inscrit en tète du registre de la milice, ne
recevait que la paie du soldat. Les janissaires étaient tous fantassins. La cava-
lerie , placée à Alger sous le commandement de l'aga, et dans les provinces
sous les ordres des beys, se recrutait parmi les Arabes. Quelques corps spéciaux
étaient composés d'hommes appartenant seulement à certaines tribus ou à cer-
taines classes: les Zouaoua, les Donairs, les Zenati, en offraient des exemples ;
des Nègres affranchis formaient les abids (serviteurs ou esclaves). Enfin, les
kaïds étaient tenus de marcher avec les contingents de leur canton quand ils
en recevaient l'ordre. Les levées qu'ils amenaient servaient, sans indemnité
et à leurs frais, un certain nombre de jours ; elles se retiraient ensuite s'il n'était
pourvu à leurs besoins : c'est le service militaire tel qu'il était organisé en
France à l'époque de la féodalité. L'ensemble de ces troupes, régulières ou
irrégulières, recevait le nom à'asker-el-magzen ou magzeniach (troupes du
gouvernement). •
Les deys, ainsi que tous les officiers de la régence, n'avaient d'autre traite-
ment que leur simple paie de janissaire ; mais tous exploitaient à qui mieux
mieux leur position. Outre les parts de prises, et certains droits qu'ils s'étaient
successivement attribués, les deys vendaient au plus offrant les places et les
DOMINATION FRANÇAISE. 339
privilèges industriels ou commerciaux. Tous les marchés se faisaient moyen-
nant des pots-de-vin considérables, dont la majeure partie leur revenait : le
reste était distribué entre les officiers ; ils vendaient également les testeras,
licences pour l'exportation ou la vente des produits dont le gouvernement avait
le monopole. Les amendes, et surtout les présents des consuls, des beys, des
grands fonctionnaires de la régence , de tous ceux qui avaient à craindre ou à
espérer, tonnaient une partie important»! de leurs revenus.
Les beys, ou gouverneurs de province, étaient en quelque sorte les fermiers
des impùts dans les contrées soumises à leur gouvernement ; ils en étaient res-
ponsables, et en faisaient parvenir les produits au beylick, qui ne s'inquiétait
en aucune façon des moyens ni des frais de perception. Ils envoyaient chaque
année, par leurs lieutenants, l'annuité convenue ; eux-mêmes* tous les trois
ans, devaient venir en personne à Alger, pour y rendre compte de leur admi-
nistration, ou plutôt pour y acheter, par des présents considérables faits au
pacha et aux grands officiers, la continuation de leur pouvoir ou l'impunité de
leurs exactions. Shaller évalue les dépenses extraordinaires des beys de Con-
stantine et d'Oran, dans ces occasions, à plus de trois cent mille piastres,
environ 1,500,000 francs, qui nécessairement étaient prélevés sur le pays en
sus des contributions régulières.
La perception des impôts, dont la quotité était réglée par l'usage ou déter-
minée arbitrairement, se faisait sans rôles ou sans états de produits; elle n'était
constatée, quand elle l'était, que par un simple enregistrement ; la plupart
du temps on ne donnait pas de quittance ; la force armée et la bastonnade
tenaient lieu de contraintes. Une tribu qui refusait de payer l'impôt était frap-
pée d'exécution militaire , ruinée , et souvent détruite. Chaque perception
était pour ainsi dire une ferme , dont le montant, fixé à l'avance , devait être
payé à des époques déterminées, et pour ces impôts comme pour ceux dont
le produit variait en raison des circonstances, le gouvernement ne songeait
jamais à s'assurer si tout ce qui était dû, mais rien que ce qui était dû, avait
été payé; il comptait seulement la somme reçue. Ainsi, dans le désir d'être
agréable au maître , on percevait le plus qu'il était possible, et plus on avait
versé au beylick, plus aussi on avait gardé pour soi. Les emplois de collecteurs,
de fermiers, étaient très-lucratifs, et par conséquent très-recherchés; pour les
obtenir ou les conserver on faisait des présents de grande valeur.
D'après ce qui précède , on voit combien il serait difficile d'arriver à une
appréciation exacte des revenus de la régence ; aussi les écrivains qui s'en
sont occupés diffèrent-ils considérablement entre eux dans les évaluations
qu'ils en ont données. Diego de Haédo, qui écrivait en 1012, alors que les puis-
sances européennes n'acquittaient pas encore les tributs auxquels elles se sont
soumises beaucoup plus tard, les porte à 5, 175,000 fr.; Harego, à 4,600,000 fr.;
Pierre Dan , en 16V9, à 6,900,000 fr.; Shaw, en 1730, à 3,000,000 de fr.; Lau-
gier de Tassy, à -2,300,000 fr.; Leroy, en 1750, à 3,360,000 fr.; Shaller, en
340 DOMINATION FRANÇAISE.
1822, y compris les tributs d'Europe, à 2,300,000 fr.; Renaudot, en 1830, les
élevait à 10,000,000 de fr. M. l'intendant Denniée, après l'occupation d'Alger,
ne les porte qu'à 700,000 fr.
Ces différences proviennent de la rareté et de l'inexactitude des documents
écrits, auxquels il fallait suppléer par des renseignements verbaux plus inexacts
encore; elles proviennent presque aussi de la confusion qui existait entre les
revenus de l'état et ceux que le prince s'attribuait, ainsi que des prélèvements
abusifs exercés à tous les titres sur ses sujets. On aurait pu arriver à une esti-
mation rigoureusement exacte , si, à l'époque de la conquête , on eût songé à
conserveries registres et à former une collection complète de ceux qui avaient
été tenus pendant une année. Cette précaution ne fut pas prise. Un très-petit
nombre de registres , parmi ceux échappés à la destruction , ont pu fournir
quelques renseignements précieux quoique incomplets; en voici les principaux
résultats.
Le plus important de ces registres , tenu par Ahmed-Khodja jusqu'au mo-
ment de l'entrée des Français, contient une partie assez notable des recettes
faites pendant une année; mais on n'y voit figurer ni les tributs des puissances
étrangères, ni les revenus des fermes et maisons du beylick, ni le montant des
amendes, ni le produit des monopoles , ni même les droits de douane, car on
ne peut prendre pour ce produit la somme de 7 à 8,000 francs qui y est portée
comme payée par le chef de la douane, et qui n'était qu'une redevance de cet
agent sur le produit de son emploi. Les contributions payées par les tribus n'y
figurent que pour une faible partie.
Un autre registre, plus ancien, présente le produit de Yachour, ou la dîme,
prélevée sur les tribus de la province d'Alger et de celle de Titery. Cet impôt
produisait environ 500,000 fr.
Les recettes effectuées par Ahmed-Khodja, et qui comprennent la majeure
partie des sommes que les beys, les hakems de Rlidah, Médéah et Miliana, les
kaïds de Scherchel (Cherchell) et autres apportaient ou envoyaient à diffé-
rentes époques, s'élèvent à environ 900,000 fr.
Les tributs dont l'Europe a été affranchie par la conquête montaient à
96,000 piastres ( 550,000 fr.). Ils étaient payés par le royaume de Naples, par
la Suède , le Danemark et le Portugal. Le prix de nos concessions d'Afrique,
fixé par les traités à 60,000 fr., et qui avait été arbitrairement élevé, produisait
200,000 fr. Enfin, en portant le montant des autres impôts , fermes , amendes
ou monopoles, à 800,000 fr., on arrive à un total de 2,950,000 fr.; chiffre qui
paraît être l'évaluation la plus exacte, non des sommes perçues, mais de celles
qui, dans les dernières années, entraient dans les caisses de l'odjack.
On ne voit pas figurer dans ces chiffres le produit des prises , dont le gou-
vernement avait un huitième. Ce revenu , très-considérable autrefois , avait
bien diminué, il est vrai , depuis l'expédition de lord Exmouth , et le blocus
exercé par la France l'avait réduit à néant. Passons maintenant à un autre
DOMINATION FRANÇAISE. 841
ordre de laits, à l'établissement fiscal de la régence. Les recherches récem-
ment ordonnées par le ministère de la guerre nous seront d'une grande utilité '.
Les impôts portaient sur les personnes, sur les biens, sur les industries,
sur les professions ou sur les charges, sur les consommations et sur quelques
établissements d'un intérêt public. Les revenus consistaient dans les monopoles,
dans le produit des fermes et des domaines de l'étal, dans les redevances payées
à divers titres, soit à des époques déterminées, soit lors de l'entrée en fonc-
tions de certains officiers OU employés; dans le produit des prises, amendes et
confiscations. Les paiements se faisaient en nature ou en numéraire: les paie-
ments en nature consistaient principalement en grains, cire, miel, couver-
tures, vestes brodées, toile, huile, ligues sèches, riz, beurre, suifs, bœufs,
moutons, chevaux , chameaux, bois de construction, et môme en Nègres.
Les impôts sur les personnes n'existaient que dans les villes et n'atteignaient
que certains individns ; la base n'en était pas la même pour tous ceux qui y
étaient soumis, et variait d'un à plusieurs boudjoux. Il était perçu sur les
musulmans par le scheikh-el-belad, les hakems, par les kaïds, ou les amins
des corporations ; sur les Israélites et les Nègres, par les chefs de ces nations,
nommés dérisoirement rois des Juifs ou des Nègres. Les juifs avaient toujours
le privilège d'être beaucoup plus imposés et soumis à plus d'exactions que les
musulmans. Ainsi à Alger, tandis que le scheikh-el-belad versait annuellement
16 à 17,000 francs, le chef des Israélites payait 26 à 27,000 francs. Cet impôt se
versait toutes les semaines au beylick ; le chiffre en était déterminé à l'avance,
non pour la perception, mais pour la somme, qui devait être portée à la Kas-
bah. Une portion des impôts que payaient les corporations était aussi fixée à
tant par personne; mais cet impôt, s'acquittant en raison des métiers ou pro-
fessions exercées par les individus faisant partie de ces corporations, doit être
considéré comme portant sur les industries. Enfin le mezouar imposait les
prostituées, et versait au trésor une somme d'environ 24,000 fr.
Les impôts portaient principalement sur les campagnes :
Le plus important était la dîme des récoltes ou tachour (aschr), dont le paie-
ment est prescrit par le Koran. Il consistait, aux environs d'Alger, dans une
espèce d'abonnement de six sâas de blé, six sâas d'orge, et un boudjou par
souidja*-, on l'acquittait généralement en nature, et quelquefois en argent,
quand les transports étaient trop difficiles. Cet impôt n'était dû que sur les pro-
priétés en plein rapport. Chaque année, avant la récolte, des oukils faisaient
une tournée dans les outhans, pour reconnaître les propriétés cultivées et esti-
mer les récoltes; quand elles étaient faites, les kaïds-achour, c'est-à-dire les
collecteurs de l'impôt, escortés de quelques soldats, en faisaient la perception.
1 Tableau de la situation des établissements français dans l'Algérie.
2 Étendue de terrain qui peut être travaillée par une paire de bœufs, et qu'on évalue à vingt-
sept arpents de Paris. Le saa équivaut à soixante litres.
342 DOMINATION FRANÇAISE.
Le redevable devait apporter la dîme à ses frais dans les établissements du gou-
vernement affectés à cet usage : la ferme-modèle et la maison carrée étaient
de ce nombre; l'aga s'y transportait avec son camp à l'époque des percep-
tions, et souvent il était obligé d'en venir aux mains et de faire tomber quel-
ques têtes pour assurer les rentrées. Le produit de l'impôt , dont le montant
peut être évalué à 000,000 fr. environ pour les provinces d'Alger et de Tilery,
était amené sous la conduite des kaïds-achour et la surveillance de l'aga. Dans
les provinces de Constantine et d'Oran, cet impôt était compris dans l'abonne-
ment annuel imposé aux beys, qui percevaient directement l'acbour et devaient
en faire parvenir à Alger le montant net de tous frais de transport et de per-
ception.
Peu de propriétés appartenaient en propre aux personnes; le terrain, sauf
les environs des villes où il y avait des propriétés particulières transmissibles
par héritage ou par donation, était considéré comme propriété de l'état et
s'affermait. Les droits des tribus à certaines parties du territoire peuvent être
assimilés aux usages dont jouissent les communes en France. Ces droits se
payaient ebaque année, au moyen d'une taxe qui s'appelait (jhrama; elle était
en général de 10 boudjoux (18 fr. 80 c.) par tente. Les tribus qui étaient placées
à peu de distance des villes, se trouvant sur un territoire d'une valeur géné-
ralement plus élevée, payaient par tente 15 à 25 boudjoux. La perception et
le versement en étaient faits par les kaïds, qui acquittaient aussi une redevancé
personnelle sur les revenus présumés de leur emploi. Les tribus payaient en~
core un autre impôt appelé el-kcbchi (le mouton) : il était généralement évalué
à un mouton par habitant; on le payait en nature; mais les tribus éloignées
le payaient en argent, à raison de deux boudjoux environ (3fr. 60 c.) pour
un mouton.
La contribution [lezina] levée sur les Arabes exigeait ebaque année un
grand déploiement de forces. Voici le tableau que nous a laissé le père Dan de
cette perception; le temps qui s'est écoulé depuis n'en avait pas modifié le
earactère : « Tous les ans, dit-il, le gouvernement d'Alger met en campagne
trois compagnies de janissaires , composées chacune de deux ou trois cents
hommes. Ils envoient ces camps volants, l'un à ïlemcen, l'autre du côté
de Bone et de Constantine, et le troisième vers le midi jusqu'au pays des
Nègres. Ce voyage est le plus fâcheux de tous parce qu'il dure sept ou huit
mois. Chacun de ces camps est commandé par un aga, sous la conduite duquel
les soldats s'en vont par tout le pays lever cette lezma sur les douars et les
camps des Arabes, qui ne paient d'ordinaire que par contrainte et par force.
Ils savent à peu près en quel temps ces exécuteurs sévères et aguerris les
doivent venir visiter, et, sans attendre leur arrivée, ils quittent les lieux qu'ils
occupaient, transportent leurs tentes, et chassent devant eux tout ce qu'ils ont
de bétail, avec lequel ils se retirent dans les montagnes ; c'est à raison de cela
que ces rondes ne se font jamais qu'au temps des moissons. S'ils n'en peuvent
DOMINATION FRANÇAISE. 3i3
tirer de l'argent, ils saisissent leur bétail, leur blé; ils enlèvent môme leurs
curants. Or, c'est, à vrai dire, une merveille bien étrange qu'un de ces camps
vienne si facilement à bout des Arabes, bien qu'ils s'assemblent quelquefois
jusqu'à sept ou huit mille avec leurs armes ordinaires qui soid la hazegave et
le cimeterre. Mais les Turcs sont tous hommes aguerris, qui ont de bons mous-
quets et d'autres armes à feu dont ils se servent avec adresse.»
Les ports devaient aussi la lezma pour les forces maritimes; elle était alors
perçue par les capitaines de port. La lezma payée par les tribus dépendant
d'Alger s'élevait annuellement à 40,000 fr. environ, non compris les fourni-
tures laites en nature.
In des impôts le plus productifs consistait dans les droits de douane à l'im-
portation ou à l'exportation '.
Les denrées qu'on apportait dans les villes étaient également imposées au
moment de leur introduction; le kbodja de Bab-Azoun, porte d'Alger qui con-
duit à la plaine, versait annuellement 17,000 à 18,000 fr. ; la taxe s'acquittait
par cbarge d'bomme, de cheval ou de chameau.
Le droit sur les grains, dans lesquels on comprenait aussi les légumes secs,
était pour chaque sûa, de 3 litres 1/2 environ pour les provenances de l'inté-
rieur, et 3/4 de litre pour l'extérieur; la perception s'en faisait par le khodja de
la rachbats (marché aux grains). Le droit sur les huiles était de trois lassas par
huit kollas (3 litres 1/2, plus 7 cent. 1/2 environ en numéraire par 32 litres
venus de l'intérieur; d'un litre seulement quand l'huile arrivait par mer.
La vente des chevaux, des fruits , volailles et légumes donnait lieu aussi A
quelques perceptions. Le vin fabriqué par les juifs et les plantations de tabac
étaient imposés; le vin à raison de quatre boudjoux par barrique, le tabac
d'après le nombre de feuilles apportées au marché. Tous ces droits se perce-
vaient sans quittances, sans aucune écriture qui pût protéger le contribuable
contre les exactions des receveurs.
Après les impôts , les revenus les plus importants provenaient du monopole
des laines, des cuirs, du sel et des cires; monopole que la régence s'était
arrogé. Le produit des fermes ou des maisons appartenant au beylick formait
encore une partie considérable des revenus publics ; car les confiscations ve-
naient les accroître sans cesse. En 1830 le nombre d'immeubles composant le
1 Les premiers étaient de 5 pour °J0 sur les marchandises introduites par les musulmans, ou
par les étrangers qui avaient des traités avec la régence ; de 10 pour 0|o pour celles qu'introdui-
saient les juifs ou les étrangers qui n'avaient pas de traité. L'impôt était perçu par le khoilja-
goumrouk (chef de la douane), et c'est là surtout que l'arbitraire pouvait s'exercer avec facilité.
Les peaux, les cires, les laines, les huiles, les sels et les grains, étant à peu près les seuls articles
d'exportation, et formant pour la plupart l'objet des monopoles que le gouvernement exploitait
ou qu'il avait affermés et concédés, l'exportation était interdite ; mais ou obtenait facilement,
moyennant finance, des teskeras ou licences d'exportation : le produit de leur vente donnait, à ce
qu'il paraît, des bénéfices considérables au pacha et aux beys qui s'attribuaient une partie des
sommes payées.
3H DOMINATION FRANÇAISE.
domaine de l'odjack s'élevait à près de 1,500 et leur revenu était estimé à
plus de 400,000 IV.
A toutes ces sources de revenus venaient encore se joindre le montant des
redevances et des présents. Les redevances étaient périodiques ou acciden-
telles, les plus importantes se payaient à l'époque des investitures. Chaque chef
investi d'un commandement versait le droit d'investiture lors de sa nomination;
il était plus ou moins considérable suivant l'importance de sa charge. Dans les
petits emplois, les chefs étaient remplacés tous les ans, quelquefois plus sou-
vent. Les grandes investitures étaient au nombre de huit et se payaient 100,000
boudjoux chacune : ces chefs n'étaient remplacés que sur des plaintes nom-
breuses et reconnues fondées. La somme due, à titre d'investiture par un chef
au souverain, était remboursée à ce chef par la population qui lui était sou-
mise; aussi, lorsque le dey voulait favoriser un de ces chefs, il lui faisait la
remise du droit d'investiture, que celui-ci percevait alors pour son compte.
Les beys et les grands dignataires payaient, lorsqu'ils se rendaient à Alger,
des sommes proportionnées à l'importance de leur emploi ; ils faisaient en
outre des cadeaux d'une valeur considérable au pacha et à ses principaux
officiers. Le bey d'Oran payait tous les trois ans 120,000 fr., celui de Con-
stantine 180,0)0 fr., à titre de sofra (droit de table, ou, plus exactement,
contribution à la solde et aux vivres de la troupe).
Les peuples devaient un droit qui était la représentation des présents qu'on
avait fait à des autorités supérieures; ce droit s'appelait diaf ( droit d'hôte).
Les présents, en de telles circonstances, sont considérés comme un devoir na-
tional; et les chefs qui les offraient ou les offrent encore, ne manquent jamais
de se faire rembourser le diaf, alors qu'ils n'en ont pas, d'avance, exigé le
paiement. Les hakems et autres chefs payaient le diaf chaque année , lorsqu'ils
se rendaient au chef-lieu, en représentation des présents qu'ils recevaient du
dey, et de la réception gratuite qui leur était faite ; ils en prélevaient ensuite
le montant sur leurs administrés.
Leskaïds des tribus, outre le droit d'investiture, qui ne s'acquittait qu'une
fois, payaient chaque année, aux deux beïrams (grandes fêtes), une somme de
15 fr. environ , destinée à l'achat des poules qu'on donnait dans ces jours de
fête aux c/taouchs (gens de service employés près des grands). Les kaïds-
achour versaient , aux mêmes occasions , des sommes à peu près semblables.
Les amins des corporations, ceux des marchés, le mezouard, les peseurs
publics, le khodja des jardins, le kaïd-d'oukham (fermier de l'impôt sur le
tabac), le chef de la douane, et autres, payaient des rétributions personnelles
sur les bénéfices que leur procurait leur emploi.
Le khatib-mgh-zen-el-zéréa (préposé à la recelte des grains du gouverne-
ment dans Alger) percevait pour son compte un demi-sultani et deux boud-
joux (environ 3 fr. 60 c.) pour chaque reçu qu'il délivrait; il payait tous les
ans, pour ce produit, à peu près 2,400 fr. Autrefois les parts de prise formaient
DOMINATION FRANÇAISE. !..
la partie la plus importante des recettes accidentelles; depuis la cessation de
la course, il ne restait plus (pic les amendes, les avanies, les confisca-
tions. Les condamnations pour crime politique ou civil entraînaient presque
toujours la confiscation , dont les deys profitaient ; les valeurs en argent et en
bijoux leur restaient souvent, mais les immeubles appartenaient au beylick.
Nous arrêtons là cette nomenclature îles différentes sources du revenu
public de la régence, car il nous serait difficile de la rendre complète. L'infinie
variété, non moins que les formes, aujourd'hui effacées, et l'arbitraire de la
perception ne permettraient pas d'en présenter un tableau exact. Occupons-
nous de deux points importants qu'il nous reste a indiquer : l'exercice du culte
et l'administration de la justice.
Les fonctions du sacerdoce et l'administration de la justice étant réunies chez
les musulmans dans un seul et même corps , le collège des oulémas, à la tète
desquels le muphti se trouve placé, nous allons simultanément indiquer la
situation respective de ces deux institutions à l'époque de la conquête.
L'islamisme, nous le rappelons ici, se partage en deux grandes sectes : les
schyytcs et les sonnites. Les sonnites admettent l'autorité des trois premiers
kalites, et ne reconnaissent au quatrième, Ali, d'autres droits que la libre élec-
tion que tirent de lui les compagnons de Mahomet. Les schyytes, au con-
traire, refusent d'admettre comme légitime l'autorité des trois premiers kalifes,
Abou-13eekr, Omar et Osman, et prétendent qu'Ali , cousin et gendre du Pro-
phète, et ses descendants, étaient seuls appelés à lui succéder.
La doctrine sonnite est celle qui prévaut aujourd'hui en Afrique; elle est
divisée en quatre rites également orthodoxes qui ne diffèrent (pie sur quelques
points très-peu importants. Ils sont désignés d'après le nom des imaus qui
leur ont donné naissance.
Le rite hanitite (de l'iman Hanifi), que suivent les Turcs;
Le rite malckite (de l'iman M'aleck), que suivent les Arabes.
La différence qui existe entre ces deux rites porte sur diverses interpréta-
tions du Sidi-Kretil (le livre de la loi). Les marques apparentes de cette diffé-
rence consistent dans la manière de poser les mains en priant. Les malckites
portent les mains ouvertes à la hauteur de la tète, et les hanifites les croisent
sur la poitrine. Les deux autres rites de la doctrine sonnite sont : l'hanbalite,
principalement suivi en Egypte, et celui de Chafei, qui prédomine à Bagdad.
Les oulémas consacrés au service du culte sont divisés en quatre classes :
1° Les scheikhs. Ce titre correspond au mot latin senior, et représente
l'idée des anciens dans la loi juive; il se donne habituellement aux prédica-
teurs des mosquées. Les muphtis et les kadis même prennent ce titre, parce
qu'ils en peuvent remplir et en remplissent sans doute les fonctions. Les
scheikhs, dans leurs exhortations du vendredi, ne se bornent pas toujours au
dogme ou à la morale ; souvent leur zèle fougueux s'en prend aux hommes
puissants et même au souverain.
i;
346 DOMINATION FRANÇAISE.
2° Les khatebs. Ce sont ceux qui président à la prière solennelle du ven-
dredi, et récitent la khosba.
3° Lcsimans, qui assistent aux cinq prières, et font la lecture quotidienne
du Koran, à l'exception du vendredi. Le premier des imans remplit en quelque
sorte les fonctions d'officier de l'état civil, car il n'assiste aux différents actes
de la vie civile que pour faire des prières et appeler les bénédictions du ciel
sur la famille. C'est à ce litre qu'il est présent à la circoncision , au mariage et
à la sépulture des croyants.
k° Enfin, les moeddins (vulgairement muezzins), chantres des mosquées.
Ce sont eux qui, du haut des minarets, appellent les fidèles aux cinq prières de
la journée.
En Algérie, comme dans tous les pays musulmans, les frais du culte, qui
comprennent le traitement des ministres , sont acquittés sur les revenus des
biens immeubles qui appartiennent aux mosquées ou oratoires, en vertu de
libéralités ou d'institutions à titre de ivakfou habous, faites par les fondateurs
des mosquées ou par d'autres donateurs. Les imans reçoivent aussi les dons
des fidèles pour les actes qui intéressent l'état civil des familles: c'est le casuel
de nos églises.
Au dehors des villes, le culte musulman n'existe pas, du moins publique-
ment; l'absence des mosquées exclut naturellement le concours des ministres
du culte. Les populations sont abandonnées à des marabouts (morabethin, liés
ou dévoués), personnages qui participent de l'ermite et du religieux, sans autre
caractère que celui que leur prête la multitude. Quelques-uns de ces hommes
méritent la vénération qu'ils inspirent par leur piété et leurs vertus; le plus
grand nombre ne doivent leur autorité usurpée qu'à l'hypocrisie et à la super-
stition. Les marabouts d'ailleurs n'appartiennent à aucun titre à la hiérarchie
musulmane.
« La justice est sœur de la piété , » a dit le Prophète ; aussi les khalifes , ses
successeurs , s'empressèrent-ils, en vertu de cette sentence , de réunir le pou-
voir temporel au pouvoir spirituel; ils étaient à la fois pontifes, juges, et
docteurs de la loi. Dans l'impossibilité d'exercer eux-mêmes ces prérogatives
dans toute l'étendue de leur vaste empire, ils établirent des vicaires que de-
vaient recommander aux peuples leur science et leur piété. Cet ordre prit le
nom de corps ou collège des oulémas (savants lettrés), et se divisa en trois
classes : les imans (ministres du culte), les rnupUaM docteurs de la loi) , les
kadis (juges).
Le muphli obtint à la longue la première place parmi les oulémas, et il en
est demeuré le chef à Constantinople , où on lui donne le titre de scheikh-el-
islam (l'ancien de l'islamisme). Le muphti d'Alger jouissait du même privilège,
mais sa suprématie lui était contestée. Il avait la prééminence spirituelle sur
ceux qui pouvaient être appelés à des fonctions analogues dans les provinces
de l'Afrique septentrionale ; il était le supérieur reconnu de tous les kadis.
A l,C
ur/i^aiEiuiB hd'gjne m§pee a mgeqb
Public par Km îio. à l 'ans
DOMINATION FRANÇAISE. 347
Toutefois, pendant la durée de la domination dos Turcs en Algérie, il y
eut dans la capitale doux muphtis, qui représentaient les deux rites, mais le
muphti hanifîte avait la prééminence. Depuis l'occupation française, elle a
passé aux mains du muphti malekite, la côte septentrionale de l'Afrique ayant
exclusivement adopté la doctrine de Maleck. Il y avait également deux
kadis, un pour chaque rite; des kadis spéciaux étaient en outre attachés à
l'institution du Beit-el-Mahl et à la fondation de la Mecque et Médine, pour
juger seulement les contestations dans lesquelles ces deux établissements
étaient intéressés.
Dans chacune des villes principales, la justice comptait, selon leur impor-
tance, un ou plusieurs kadis, dont la juridiction s'étendait soit sur la généra-
lité de la population, soit seulement sur les fidèles de leur secte ou les intérêts
particuliers confiés à leur vigilance. Chaque centre de population auquel un
hakem (gouverneur) était préposé avait son kadi. La simple tribu avait pour
juge son scheikh (ancien) dans les affaires ordinaires; mais sitôt qu'il s'élevait
des contestations importantes, il en était référé au kadi de l'outhan.
Dans cette organisation, si simple et cependant complète, le juge ne man-
quait jamais au justiciable. Les kadis ne relevaient pas les uns des autres ; il
n'y avait qu'un seul degré de juridiction , mais dans l'ordre hiérarchique ces
magistrats n'étaient point égaux entre eux. Le kadi d'Alger était reconnu supé-
rieur à ceux des principales villes de la régence ; ceux-ci à leur tour domi-
naient les kadis des villes du dernier ordre, au-dessous desquels venaient en-
core se placer les kadis des outhans. Quand les lumières manquaient à ces
derniers, ils avaient recours à leurs supérieurs.
La compétence des kadis s'étendait sur toutes les matières civiles ou cri-
minelles qui sont réglées par la loi, c'est-à-dire par le Koran , les traditions
authentiques et les commentaires qui ont reçu dans chaque ville la consécra-
tion du temps : trois éléments qui forment en réalité le code musulman. Les
chefs temporels connaissaient autrefois de tout le reste. Les kadis pronon-
çaient encore sur tout ce qui était relatif au dogme, au rite, à la morale, à la
discipline religieuse et aux fondations ou substitutions qui intéressaient les
établissements pieux et de bienfaisance [ivakfs ou /tabous) ; ils remplissaient
l'office de notaires, et rédigaient en forme authentique toutes les conventions
civiles; enfin ils étaient les tuteurs légaux des orphelins, des insensés, des
absents , et nommaient des oukils pour prendre soin de leurs intérêts.
La juridiction des kadis n'était point limitée au territoire pour lequel ils
avaient été institués; le juge le plus voisin pouvait être saisi, quels que fussent
d'ailleurs le domicile des contestants ou la situation de l'objet contesté ; seu-
lement il fallait que les parties pussent être toutes présentes, amenées ou
représentées devant le tribunal; les contendants pouvaient soumettre leurs
différends à un kadi de leur choix, et cela non-seulement dans toute l'étendue
de la régence, mais en tout pays musulman , à Fez ou à Tunis par exemple:
3i8 DOMINATION FRANÇAISE.
c'est que les seuls étrangers sont, dans les idées musulmanes, ceux qui ne
professent par l'islamisme; c'est que la justice est rendue moins au nom du
prince qu'au nom de Dieu, qui a des organes également respectables partout
où règne sa parole, formulée dans le saint livre.
La peine capitale ne pouvait être infligée qu'avec l'approbation du dey. Le
meurtre, le vol simple, le vol par effraction, étaient punis de mort. Quand il
s'agissait d'un crime politique, le Turc était étranglé , mais en secret; l'indi-
gène était empalé, pendu, décapité, mutilé, ou précipité sur les crochets des
murs de Bab-Azoun, où il n'expirait qu'après de longs tourments; néanmoins
le bourreau, si la victime le payait généreusement, n'hésitait pas à prendre
sur lui de l'étrangler avant de la précipiter. Les Juifs condamnés à mort étaient
brûlés vifs. De fortes amendes, la bastonnade, les travaux forcés punissaient
les fautes légères. La dernière de ces peines était le plus en usage depuis
l'abolition de l'esclavage des chrétiens.
Bien que les musulmans, plus qu'aucun autre peuple, soient naturellement
disposés à se soumettre aux décrets de la justice, qu'ils regardent comme une
émanation de Dieu, il ne faudrait pas en conclure qu'il n'existât absolnmen;
aucun recours contre une sentence inique et manifestement contraire à la loi.
Deux sortes de recours étaient cependant ouverts contre les jugements des
kadis : le premier était en certains cas porté au tribunal supérieur, nommé
Med^elès ; le second , infiniment plus rare, s'adressait au dey lui-même.
L'appelant gravissait lentement la rue qui conduit à la Kasbah; parvenu an
seuil de l'entrée principale, il frappait trois coups : « Que demandes-tu? lui
disait l'officier de garde. — Je viens demander justice.» À ces mots, il était
introduit devant le chef de l'état; il exposait son affaire, et si la plainte était
accueillie, le jugement prononcé devenait nul ; mais si elle était rejetée, il rece-
vait immédiatement la bastonnade. Quand un juge était convaincu de préva-
rication, le dey lui faisait trancher la tète sur-le-champ.
Le tableau que nous venons de tracer des institutions civiles et poli-
tiques de la régence serait incomplet si nous ne donnions un aperçu des diffé-
rentes races qui , à l'époque de notre conquête , peuplaient l'Algérie, et spé-
cialement sa capitale. «C'est chose généralement répétée et admise, dit Karl
Ritter dans son excellente Géographie comparée, que l'état d'Alger est habité
par sept variétés distinctes de l'espèce humaine, savoir : les Berbères, les
.Maures, les Juifs, les Nègres, les Arabes, les Turcs et les Koulouglis. » Alger.
en effet, lors de notre prise de possession , contenait un spécimen de tous
ces peuples, agglomérés dans son enceinte à des titres différents ; car les révo-
lutions politiques, la conquête, le commerce ou l'esclavage, les y avaient suc-
cessivement amenés. Nous allons rapidement indiquer leur position respective.
L'importance d'Alger a été considérablement exagérée par les géogra-
phes et les voyageurs qui ont écrit sur la régence. Malte-Brun et Shaler
portent la population de celte ville à 70,000 Ames, et lui attribuent des édi-
DOMINATION FRANÇAISE. i'»<i
lices autrement vastes que ceux qu'elle contient réellement. Aus9i, dès les
premiers jours, les officiers qui avaient étudié l'Algérie d'après les livres,
éprouvaient-ils de nombreuses el fréquentes déceptions. En 1830, Alger, avec
ses 1,000 maisons, la plupart étroites et à un seul étage . ne possédait guère
plus de 30,000 habitants, savoir: 16,000 Turcs, Maures et Koulouglis, 7,000
Juifs, 2,000 Kabaïles, 1,200 Nègres, 600 Mozabitescl M)0 Biskris.
Les janissaires, comme nous l'avons vu, furent embarqués; les Turcs qui
n'appartenaient pas à l'odjack, trop fiers pour devoir à la pitié du vainqueur
la résidence d'une ville où ils avaient été les maîtres , se retirèrent dans diffé-
rentes parties de, la régence où ils espéraient que nos armes ne viendraienl
pas les inquiéter. Le petit nombre de ceux qui restèrent étaient vieux
ou infirmes; parmi eux se trouvaient aussi des renégats corses , albanais .
grecs, circassiens, maltais. La piraterie les avait attirés à Alger, et ils ne de
mandaient plus qu'à finir leurs jours sur cette terre d'adoption. Dès les pre-
miers moments de notre occupation , le rôle des Turcs fut complètement
annulé, leur influence s'évanouit. Les derniers demeurants de celte race ne
songèrent qu'à faire oublier leur présence en vivant dans la retraite.
Les Koulouglis [quaul-oughly, fils de soldat , nés de l'union des Turcs avec
I !S femmes mauresques, constituaient, ainsi que l'avons dit, une classe «à part.
Ils ne suivirent point les Turcs dans leur émigration : possesseurs pour la
plupart de grandis propriétés, issus d'officiers et de dignitaires de l'odjack ,
quelques-uns même comptant des deys parmi leurs ancêtres, ne voyant
aucun avantage à s'associer à la fortune des janissaires, qui les méprisaient,
ils restèrent dans leur ville natale. Ces Koulouglis se font remarquer par
leurs habitudes efféminées, leur excessive vanité et leur profonde ignorance.
On reconnaît dans toute leur personne le mélange du sang européen avec
le sang africain : ils ont la nonchalance des Turcs et le tempérament lym-
phatique des Mauresques. Ce sont néanmoins de beaux hommes, ils ont les
traits réguliers, l'œil bien fendu, la peau blanche et lisse, les muscles très-
prononcés et un certain embonpoint qu'ils tiennent sans doute de leurs mères.
Presque tous assez riches pour ne rien faire, ils n'exercent aucune profession,
ou celles qu'ils embrassent sont dis moins fatigantes ; ils font cultiver leurs
terres par des esclaves, et restent volontiers toute la journée oisifs, soit chez
eux, soit dans les cafés, soit dans les boutiques de barbier.
Les Maures, presque tous concentrés dans les villes , sont les peuples les
plus anciens de l'Afrique; ils l'habitaient longtemps avant que les Arabes
l'eussent envahie; quelques historiens font même remonter leur origine aux
Maurusiens de l'antiquité. Aujourd'hui le plus grand nombre descendent des
anciens dominateurs de l'Espagne. De plus en plus étrangers non-seulement à
la gloire, mais aux arts, à l'agriculture surtout, sans rapports entre eux, sans
unité, méprisés par les tribus guerrières, mous, cruels, efféminés, intolé-
rants, égoïstes, abrutis par le fanatisme, enveloppant toute leur existence dans
350 DOMINATION FRANÇAISE.
les préjugés religieux , les Maures de nos jours ont perdu toutes les nobles
qualités que le mahométisme avait communiquées à leurs ancêtres. L'ardeur du
prosélytisme leur avait inspiré la passion de la guerre et le courage qui assure
le triomphe. Pendant plusieurs siècles établis en Espagne, on les vit défendre
vaillamment leurs conquêtes contre les chrétiens. Mais une fois rejetés au
delà du détroit, une fois la ferveur de leur saint zèle amortie, ils n'offrirent
plus au monde que le spectacle d'un peuple usé par le repos, livré tout entier
à la sensualité. S'ils ont encore un amour excessif pour leurs croyances, ils
manqueraient de bras et d'audace pour les défendre. Entre les Maures de
Grenade et ceux de la régence , il y a toute la distance qui sépare les peuples
avancés des peuples rétrogrades. La guerre leur avait inspiré l'amour des
grandes choses ; la paix les a refaits barbares. Us n'ont aujourd'hui ni l'indus-
trie nécessaire pour vivre dans les villes, ni l'activité qu'il faut pour habiter la
campagne.
Divers géographes pensent que les Juifs qui habitent aujourd'hui l'Algérie
sont tous sortis de la Palestine à l'époque du sac de Jérusalem et après les
expéditions de Vespasien et de Titus. Ce qui les confirme dans cette opinion,
c'est l'assertion formelle de quelques historiens arabes, qui prétendent qu'au
viue siècle la plupart des Berbères et des Arabes d'Afrique professaient le
judaïsme, et que la prédication musulmane fut loin d'opérer une conversion
universelle. Cette opinion nous paraît trop absolue. Après leur dispersion , les
Juifs ont bien pu se diriger vers l'Afrique septentrionale, comme sur les autres
points du globe; mais la plupart de ceux qui habitent aujourd'hui l'Algérie
descendent des fugitifs qu'y envoya la persécution espagnole , quelque temps
après l'expulsion des Maures. Sous la domination turque, les Juifs se virent
cruellement opprimés ; aux mauvais traitements leurs oppresseurs ajoutaient
l'injure : il leur était ordonné de porter des habits d'une couleur sombre;
ils étaient relégués dans un quartier spécial ; ils ne pouvaient posséder
aucun immeuble ; et s'ils venaient à passer devant une mosquée ou un
marabout, ils étaient obligés de courber la tête, en signe de leur soumission.
Lorsqu'une loi du dey enjoignit à tout musulman de sortir la nuit avec une
lanterne allumée, un article spécial forçait les Juifs de porter une chandelle, mais
sans lanterne, au risque de se brûler les doigts pour la protéger contre le vent ;
car la police se faisait un jeu de donner la bastonnade ou de faire payer
l'amende au pauvre disciple de Moïse qui laissait éteindre sa lumière. Un
Juif qui, attaqué par un Turc ou un Maure, avait la hardiesse de lever la main
était puni de la peine capitale.
Les Juifs d'Alger comme ceux d'Europe ont une pbysionomie caracté-
ristique ; leur nez aquilin, leur barbe noire, leurs yeux magnifiques, mais
encadrés d'une ligne concave, leur teint blafard, les distinguent suffisamment
des autres nations. Inutile de dire qu'ils sont, comme partout , courtiers et
marchands. Les premiers parmi eux font les affaires des négociants européens;
DOMINATION FRANÇAISE. 351
ceux de la classe inférieure travaillent pour les Turcs, les Maures, et sur-
tout pour les habitants de la campagne. A part l'agriculture, pour laquelle ils
ont la plus grande répugnance, les Juifs exploitent tous les genres de commerce
et d'industrie. Us excellent dans les arts délicats, tels que la bijouterie et l'hor-
logerie; actifs à L'excès, remuants, intrigants, ils forment un contraste frap-
pant avec les Maures, nonchalants et apathiques. Les professions que les Juifs
de la basse classe exercent sont celles de tailleur, de cordonnier , de mercier,
de ferblantier ; ils travaillent admirablement en passementerie et en broderie
sur vêtements. Avant que la course eût été abolie, l'une des branches de com-
merce des Juifs d'Alger était l'achat des prises que les corsaires ramenaient au
retour de leurs croisières.
A mesure que les bagnes se dégarnirent d'esclaves chrétiens, les Kabaïles, qui
habitent les montagnes du Petit-Atlas, vinrent offrir leurs services aux Algé-
riens et s'établirent dans la ville. Issus de la famille berbère, que l'on regarde
à bon droit comme l'une des races autochtones de l'Afrique septentrionale,
ces hommes rudes et vigoureux accomplissaient à Alger les fatigants travaux
de journaliers, d'hommes de peine, de jardiniers , ou de cultivateurs. La soif
du gain assoupissait pour un temps dans leur Ame celte profonde antipathie
pour les étrangers qu'ils se sont transmise de génération en génération. Tous
les Kabaïles résidants à Alger étaient d'une conduite exemplaire; mais cette
espèce d'abjuration de leur caractère anti-social ne durait que le temps qu'il
leur fallait pour amasser un petit pécule : aussitôt leur fortune faite, ils retour-
naient dans les montagnes sans avoir rien perdu de leur primitive sauvagerie.
Nous nous étendrons davantage sur leur organisation politique, ainsi que sur
celle des Arabes nomades, lorsque notre armée, en pénétrant dans l'intérieur,
se sera mise en contact avec ces peuples que tous les dominateurs de l'Afrique
ont jusqu'ici trouvés rebelles à leurs fois.
Les Nègres, appelés parles blancs indigènes soudan (noirs) et abyd (esclaves),
forment une classe très tranchée de la population d'Alger. Ils proviennent,
pour la plupart, du commerce que les Arabes font avec les habitants du grand
désert. Ceux-ci enlèvent les Nègres lorsqu'ils viennent apporter le sel que les
lacs d'eau saumàtre déposent sur leurs bords, ou bien ils traitent avec les petits
princes du bassin du Niger, qui leur livrent leurs sujets par milliers. Ceux qui
enlèvent les noirs ne les importent pas eux-mêmes dans la régence ; ils les
vendent aux Touaths (la plus méridionale des nations berbères), qui commer-
cent avec les Mozabites du Belad-el-Djerid. Le prix le plus ordinaire des cap-
tifs en gros, et sans distinction d'âge ni de sexe, est la charge de dattes de
quatre chameaux (un chameau porte ordinairement quatre quintaux), ou
l'équivalent en quincaillerie. Ces seize quintaux de dattes, qui reviennent, dit-
on, à 10 francs dans le Belad-cl-Djerid, peuvent au moment de l'échange avoir
atteint par l'effet du transport une valeur de 40 francs. Tel est le prix de l'es-
clave déjà parvenu à une longue distance du lieu de sa naissance. La caravane
Sri DOMINATION FRANÇAISE,
fait dix-sept jours de marche dans les sables pour arriver chez les Mozabites ;
mais cette partie de son voyage n'est pas celle qui l'inquiète le plus : dans le
désart elle est en sûreté ; plus elle se rapproche de la côle, plus elle risque
d'être pillée ; elle n'arrive ù bon port qu'à force de courage, d'efforts diploma-
tiques, et de sacrifices de marchandises et d'argent. Sa dernière station est
ordinairement à Mediah , où se tient le principal marché d'esclaves de la
régence.
Les jeunes Nègres de bonne mine et robustes se vendent depuis 100 jusqu'à
-200 réaux boudjoux (185 à 370 fr.) ; les enfants depuis 50 jusqu'à 80 boudjoux ;
les femmes depuis 100 jusqu'à 500, lorsqu'elles sont jeunes et qu'elles savent
coudre et diriger un ménage. Les Nègres s'attachent singulièrement à leurs
maîtres, malgré les mauvais traitements qu'ils en reçoivent. Ils peuvent s'af-
franchir à prix d'argent, ou par des services rendus; quelquefois même ils
recouvrent leur liberté à la mort de leur patron, et deviennent alors citoyens,
après avoir embrassé l'islamisme. C'est de cette façon que la population nègre
s'est établie dans l'intérieur de la régence. On distingue ceux qui en sont ori-
ginaires de ceux qui ont été émancipés, à une incision que ces derniers portent
sur chaque joue, espèce de tatouage que leur font subir les marchands qui les
ont achetés.
L'habitude de vivre avec les Maures adonné aux Nègres les mêmes senti-
ments religieux. Les hommes portent le turban ; les femmes libres s'habillent
comme les Mauresques, et se couvrent la ligure comme elles, mais sans y
apporter le même soin. Si elles sont pauvres, elles ne quittent pas leur costume,
qui consiste en une chemise de toile blanche à manches courtes, une culotte
brune serrée autour des reins, et une pièce d'étoffe dont elles se servent pour
se couvrir la tète. A Alger, les Nègres ont accaparé la profession de boucher,
et par un privilège assez bizarre ils sont seuls chargés de blanchir à la chaux
les murs et les terrasses des maisons.
Les Mozabites, issus d'un district du désert, au sud d'Alger, à vingt jours de
marche environ, sont d'un caractère tranquille, actif et commerçant. Quoique
blancs, leurs traits et leur type sont ceux des Arabes. Us suivent la loi de Maho-
met, mais ils s'en écartent dans plusieurs détails, et refusent d'accomplir les
cérémonies de leur culte dans les mosquées publiques. Leur probité en affaires
est proverbiale à Alger; aussi étaient-ils protégés par le divan et ne recon-
naissaient-ils dans les affaires civiles que la juridiction de leur amin (syndic
de la corporation). Les Mozabites étaient les agents privilégiés du commerce
d'Alger avec l'intérieur de l'Afrique; ils avaient aussi le monopole des bains
publics et des moulins de la ville.
Les Biskris, venus de Ih'scara , sur les dernières limites de la province de
Constantine, au sud du grand lac appelé cl Choit, étaient portefaix et gardiens
de boutiques, surveillance dont ils s'acquittaient à merveille. Les lîi^kris ont
le teint brun, le caractère sérieux; leurs mœurs, leur caractère diffèrent essen-
DOMINATION FRANÇAIS^. 353
tiellement de ceux des Arabes; cependant par leur langage, qui est un dialecte
corrompu de l'arabe, il paraîtrait qu'ils appartiennent à ce peuple, et que leurs
mœurs se sont altérées par leurs alliances avec les indigènes. Cette présomption
acquiert une nouvelle force, quand on sait que le territoire qu'ils habitent
lut nécessairement traversé par les Ilots de l'invasion arabe, qui conquit
l'Afrique au vil8 siècle. Les liiskris sont spécialement chargés, à Alger, de la
surveillance de nuit; ils se distribuent les rues, les maisons; ils couchent
devant les portes, ou à l'entrée des magasins, et répondent de tout. Si un vol
était commis, chose presque inouïe , la corporation des liiskris tout entière
payait le dommage ; tandis que ceux à qui était confiée la garde du quartier
devenu le théâtre du délit recevaient la bastonnade, quelquefois mémo mar-
chaient au supplice.
Telle était la population au milieu de laquelle se trouvait l'armée française;
elle ne pouvait pas, comme on voit, lui inspirer de sérieuses inquiétudes.
D'un autre côté, les relations mensongères qui venaient du dehors sur les
bonnes dispositions des Arabes et des Kabaïles , accréditées par les Maures et
les juifs d'Alger, augmentaient sa confiance et lui faisaient supposer que son
rôle allait désormais être passif. En présence de cette ville si triste, où il était
impossible d'établir la moindre relation avec les habitants, sous un climat si
ardent, entourés de coutumes si étranges, les officiers et les soldats n'espérant
plus d'autres conquêtes, se prenaient à regretter la France, et sollicitaient
leur entrée aux hôpitaux pour avoir un prétexte de retourner dans leurs foyers.
Le général en chef lui-même partageait la sécurité de son armée; car voici
comment, après l'occupation, il rendait compte au gouvernement de sa
situation :
« La prise d'Alger paraît devoir amener la soumission de toutes les parties
de la régence; plus la milice turque était redoutée, plus sa prompte destruc-
tion a révélé dans l'esprit des Africains la force de l'armée française. Le bey
de Titlery a reconnu le premier l'impossibilité où il était de prolonger la lutte.
Le lendemain même du jour où les troupes françaises ont pris possession
d'Alger, son fils, à peine âgé de seize ans, est venu m'annoncer qu'il était prêt
à se soumettre, et que, si je l'y autorisais, il se présenterait lui-même '. Son
jeune envoyé a rempli sa mission avec une naïveté qui rappelait les temps anti-
ques. Je lui remis un sauf-conduit pour son père, qui, le jour suivant, se rendit
à Alger. Je l'ai laissé à la tête du gouvernement de sa province, sous la condi-
tion qu'il nous paierait le même tribut qu'au dey : cette condition a été acceptée
1 Ce langage n'était pas tout à fait d'accord avec la lettre dont le jeune envoyé était porteur.
Une des phrases de cette lettre était presque menaçante. Lorsqu'on lui eut fait remarquer cette
contradiction, il affirma de la manière la plus vive (pie son père aspirait à notre alliance ; que si
la lettre laissait quelque doute à cet égard, c'est que sa pensée n'avait pas été fidèlement
exprimée par le secrétaire dont il s'était servi. Tout ceci prouve que le bey de Tittery n'était
pas de bonne foi, et que l'opinion de Hussein sur ce chef était on ne peut mieux fondée.
45
354 DOMINATION FRANÇAISE.
avec reconnaissance. Les habitants paraissent convaincus que les beys d'Oran
et de Constantine ne tarderont pas à suivre l'exemple de celui de Tittery. Déjà
la confiance commence à s'établir; beaucoup de boutiques sont ouvertes ; les
marchés s'approvisionnent ; le prix des denrées est plus élevé que dans les
temps ordinaires, mais bientôt la concurrence aura fait cesser cette cherté
éphémère. Tout nous porte à croire que la tâche de l'armée est remplie. »
Peu de jours suffirent pour détruire ces illusions.
CHAPITRE XIII.
DOMINATION FRANÇAISE.
Sensation que produit en France la nouvelle de la prise d'Alger. — M. de Bourmonl
est nommé maréchal de France. — Expédition de Blidali. — Conspiration des Turcs
et des Arabes contre les Français. — Occupation de Bône et d'Oran. — Tentative sur
Bougie. — Impression des événements de Juillet sur l'armée. — Ses inquiétudes.—
Le comte Clauzel est nommé général en chef. — Départ du maréchal de Bourmonl.
La nouvelle de la prise d'Alger parvint
à Paris le 9 juillet; malgré les graves
préoccupations qui agitaient alors la
France et la capitale, elle y produisit
une agréable sensation. La chambre,
dont la majorité était en opposition
llagrante avec la couronne, venait
d'être dissoute; les 221 expliquaient
à leurs commettants ce brusque ren-
voi, et partout, en haine du pouvoir,
on s'apprêtait à réélire les mêmes re-
présentants. Cependant, au premier
bruit du canon , les partis firent trêve
à leurs récriminations pour saluer par
d'unanimes applaudissements la victoire de notre jeune armée. Mais bientôt
le ton menaçant qu'affectèrent les journaux ministériels obscurcit la joie popu-
îrS-i^S?
356 DOMINATION FRANÇAISE.
laire. Tout le monde comprit à leur langage, que le gouvernement s'apprêtait
à exploiter la circonstance , et que maintenant il allait oser ce qu'il eut déses-
péré naguère d'entreprendre.
En effet, les organes du pouvoir ne cessaient de se déchaîner contre l'oppo-
sition ; ils la raillaient des craintes exagérées qu'elle avait propagées au début
de la campagne ; ils l'accusaient d'être insensible à la gloire de nos armes, au
développement de notre commerce, à l'accroissement de notre puissance mari-
time, et cela par haine pour le ministère. On avait beau leur répondre : « Eh
« quoi ! parce que notre armée a triomphé en Afrique, les ministres sont-ils
« plus populaires? Est-ce à eux que nous devons d'avoir une armée pleine d'ar-
« deur et de courage, des officiers habiles et une marine admirable? L'armée
« a fait glorieusement son devoir; que le ministère fasse le sien! » Le gou-
vernement ne songeait qu'à exploiter la victoire au profit de ses plans rétro-
grades. Dès que l'heureuse nouvelle fut proclamée , il s'empressa d'opposer
à l'élection du général Mathieu Dumas, qui se présentait au premier arron-
dissement de Paris, le nom de M. Duperré, sans même consulter l'amiral. Les
électeurs repoussèrent le candidat ministériel, tout en protestant de leur
haute considération pour sa personne. « Les électeurs de cet arrondissement,
« disaient-ils, voudraient qu'il fût en leur pouvoir de donner à l'illustre com-
« mandant de nos forces navales un témoignage de leur estime et de leur admi-
« ration; mais ce n'est pas en se prêtant à une intrigue ministérielle qu'ils lui
« eussent rendu un hommage digne de lui. »
Cette défaite électorale ne suffit pas au cabinet pour l'éclairer sur sa véritable
position, car il croyait que la prise d'Alger devait le faire triompher de tous ses
ennemis ; ainsi , un journal ministériel affectait d'appeler les 221, les alliés du
dey, et ajoutait qu'il fallait s'en débarrasser comme on avait fait des pirates.
Lorsque Charles X se rendit à Notre-Dame pour remercier le Tout-Puissant de
la victoire qu'il venait d'accorder à l'armée française , l'archevêque introduisit
au milieu de ses louanges et de ses vœux pour le triomphe du christianisme en
Afrique, cette phrase significative : « Sire, que votre grande âme s'affermisse
« de plus en plus. Votre confiance dans le divin secours et la puissance de Marie,
« mère de Dieu, ne sera pas vainc. Puisse Votre Majesté en recevoir bientôt
« encore une nouvelle preuve! Puisse-t-elle bientôt venir encore remer-
« cier le Seigneur d'autres merveilles non moins douces, non moins écla-
<( tantes! » Placé entre le vague de ces paroles mystiques et l'àprcté du lan-
gage des organes ministériels, le public cherchait à deviner, il s'épuisait en
commentaires , et était en proie à une vive anxiété.
A tous ces sujets d'inquiétude vinrent bientôt sejoindre les menaces de l'An-
gleterre ; cette puissance défiait la France d'oser garder l'Algérie sans son consen-
tement, et disait hautement qu'elle ne lui accorderait jamais une telle permis-
sion. Ainsi cette brillante victoire, qui dans toute autre circonstance aurait été
un sujet d'allégresse publique, devenait l'occasion des plus sérieuses alarmes.
DOMINATION FRANÇAISE. 357
En Afrique, un sourd mécontentement agitait l'armée; M. de Bourmont
avait adressé au président du conseil une liste de promotions et de récom-
penses : quatre maréchaux île camp étaient présentés pour le grade de lieute-
nant-général ; huit colonels pour celui de maréchal de camp; des officiers, des
soldais, tous ceux, en un mot, qui s'étaient distingués durant la campagne,
figuraient sur cette liste. M. de Bourmont demandait en outre deux cent qua-
rante décorations de chevaliers de la Légion-dTlonneur, quarante décorations
tant de grand cordon que de grand officier, commandeur et officier, cent croix
de chevalier de Saint-Louis et six de commandeur dans le même ordre. Os
demandes parurent exorbitantes, et le général en chef fut invité à les res-
treindre, comme si les faits d'armes et le courage de nos soldats n'avaient pas
toujours été au niveau des dangers qu'ils eurent à surmonter. M. de Bourmont
insista pour le maintien de sa liste; le cahinet ne tint aucun compte de ses
réclamations, et n'accorda à l'armée, pour toute récompense, que le bâton de
maréchal donné son chef, et deux croix de Saint-Louis : l'une pour M. Louis de
Bourmont, l'autre pour M. de Bcssière , qui tous deux s'étaient distingués à
Staouëli. Mais ces deux jeunes officiers, indignés d'une telle partialité, jurèrent
de ne porter leur décoration que lorsque tous leurs camarades auraient reçu
celles auxquelles ils avaient droit. C'est ainsi qu'on récompensait celte armée
qui venait d'attacher un si heau (leuron à la couronne de France, le dernier qui
dut illustrer la branche aînée des Bourbons!
D'un autre côté, et ce qui était plus grave encore, on laissait M. de Bourmont
sans instructions sur ce qu'il avait à faire pour utiliser sa conquête. Dans l'es-
pace de dix ou douze jours, le nouveau maréchal ne reçut que deux dépêches :
l'une était relative à l'envoi en France de soixante chameaux que l'on avait le
projet d'acclimater dans les landes de Bordeaux ; l'autre recommandait que
l'on formât , sans perdre de temps, des collections de plantes et d'insectes pour
le cabinet d'histoire naturelle. La futilité de pareilles demandes dans un mo-
ment si critique, montre combien peu arrêtées étaient les vues du gouverne-
ment sur l'utilisation ultérieure de la conquête d'Alger. Tout était donc livré
à la sollicitude du maréchal. Il y pourvut de son mieux.
Nous avons dit qu'un comité municipal, composé des syndics des principales
corporations de la ville, avait été institué; on s'occupa ensuite de l'installation
du codjia (inspecteur) du marché au blé, Au pétri meldji ( intendant des inhu-
mations), de l'aga des Arabes, dont la juridiction devait s'étendre, comme du
temps de la régence, sur toutes les tribus qui avoisinent Alger. L'administra-
tion de la justice fut aussi réorganisée: les cadis maures reprirent leurs sièges,
ainsi que les rabbins; mais on supprima les tribunaux spéciaux des Turcs,
afin de ne laisser à ceux-ci aucune marque d'autorité et de les obliger à se
retirer. Les décisions principales de tous ces tribunaux furent soumises à
Ycxcqualur de l'autorité française. Des tarifs discutés au sein de la commission
de gouvernement réglèrent la perception des droits de douane et d'octroi ;
358 DOMINATION FKANÇAISE.
enfin , un comité spécial prit sous sa responsabilité la surveillance et la direc-
tion des domaines de l'état. Toutes ces créations, quelque imparfaites qu'elles
tussent, font le plus grand honneur à M. de Bourmont, car ce qui importe le
plus après la victoire, c'est de ne pas en perdre les fruits, c'est de conserver
tout ce que la guerre n'a pas dévoré.
De son côté, le comité municipal, plein de zèle, se livrait sans relâche aux
nombreuses améliorations que réclamait une ville soumise depuis trois siècles
à l'ignorante administration des Turcs. Une garde urbaine, composée de deux
cents hommes d'élite, fut affectée à la police de la ville et du port; on élargit
les rues qui conduisaient de la Marine aux portes Babel-Oued et Bab-Azoun,
afin d'y rendre possible la circulation des voitures à quatre roues; une manu-
tention des vivres s'éleva dans l'enceinte même des magasins de la Marine, et
bientôt plusieurs bataillons purent abandonner leurs bivouacs pour venir s'ins-
taller dans l'intérieur d'Alger; la Kasbah fut complètement isolée du corps de
la place, on ouvrit une communication entre cette citadelle et la campagne;
enfin un bureau de santé semblable à celui de Marseille fut institué, précaution
importante, qui devait préserver l'armée des maladies pestilentielles qui
régnent fréquemment dans la partie orientale du bassin de la Méditerranée.
Au dehors de la ville , plusieurs maisons de campagne furent transformées en
hôpitaux. Ces utiles travaux employèrent les premiers jours de l'occupation ;
officiers et soldats y prirent une large part.
Depuis le 5 juillet, nos avant-postes n'avaient pas été attaqués. Les Arabes
de la plaine de la Metidja, les habitants môme des montagnes venaient en
foule vendre aux troupes françaises les produits de leur sol. L'abondance ré-
gnait partout, et, dans l'ignorance où l'on était alors du caractère haineux et
sanguinaire des Arabes, on croyait déjà à la pacification complète de l'Algérie.
Cependant, le 18, ayant appris qu'une bande armée avait enlevé dans la
Metidja presque tous les bœufs que nous envoyait le bey de Tittery, le maré-
chal pensa qu'une excursion dans l'intérieur exercerait une grande influence
sur les habitants et lui fournirait l'occasion d'apprécier la disposition des esprits :
les Arabes commençaient à croire qu'affaiblie par les pertes qu'elle avait laites
sur le champ de bataille et dans les hôpitaux, l'armée victorieuse était réduite
à camper sous le canon d'Alger. Plusieurs autres motifs encore portaient M. de
Bourmont à s'avancer jusqu'au pied de l'Atlas. La plaine de Metidja avait été
signalée comme éminemment propre à l'établissement d'une colonie : il était
donc important de la reconnaître pour savoir jusqu'à quel point cette opinion
était fondée. Menacés par les Kabaïles des montagnes voisines de leur ville, les
habitants de Blidah réclamaient aussi notre protection. Les envoyés qui se pré-
sentèrent de leur part au quartier général paraissaient convaincus que l'appa-
rition d'un corps français suffirait pour écarter l'orage prêt à fondre sur eux ;
ils affirmaient qu'à peine sept heures de marche séparaient Alger de Blidah ,
el que souvent les cavaliers franchissaient cette distance deux fois dans le
DOMINATION FRANÇAISE. 359
même jour. Pendant que ces envoyés sollicitaient ainsi la protection de notre
armée, doux juifs venus d'Or a n annonçaient au maréchal que le bey de celte
province était décidé à se reconnaître vassal du roi de France. M. de Bour-
mont résolut donc de se porter en personne sur Blidah, pendant que son fils
aîné se rendrait à Oran, à bord du brick le Dragon, pour recevoir le serment
du bey et lui remettre le diplôme de son investiture. Mais le conseil municipal
d'Alger, où se trouvaient plusieurs Maures qui avaient une connaissance par-
faite du pays, désapprouva hautement l'expédition de Blidah; il assurait que
toutes ces sollicitations cachaient quelques ruses du bey de Tittery, et qu'il
serait prudent de l'ajourner. M. de Bourmont repoussa cet avis, et fit les dispo-
sitions nécessaires pour l'exécution de son projet.
Le 22 juillet, jour i\\o pour le départ, le duc d'Kscars reçut l'ordre de former
dans sa division un détachement de mille hommes d'infanterie, jugé suffisant;
il le composa d'un bataillon du 1" régiment de marche et de buil compagnies
d'infanterie de ligne, prises dans les deuxième et troisième brigades; d'un
escadron de chasseurs à cheval, de deux pièces de 8, de deux obusiers de
montagne et d'une compagnie de sapeurs. Le général Hurel en prit le com-
mandement. L'infanterie, avec les quatre bouches à feu, partit dans l'après-midi
du 22, alla bivouaquer à trois lieues d'Alger, en arrière de l'Oued-Eerma,
un des affluents de l'Harash, et se remit en marche le 23 , à quatre heures
du matin. Le maréchal sortit lui-môme d'Alger, escorté de deux com-
pagnies de grenadiers, d'une compagnie de sapeurs et de quelques chasseurs
à cheval: les généraux d'Escars, Desprez et Lahitte, le lieutenant-colonel
Filosofof, le capitaine de vaisseau Mancel, le prince de Schwartzemberg, plu-
sieurs autres volontaires étrangers et un grand nombre d'officiers d'état-major
l'accompagnaient, tous impatients de voir une ville que bien peu d'Européens
avaient jusque-là visitée. Le syndic Hamden-ben-Secca, deux membres du
conseil municipal et dix ou douze Maures ou Arabes se joignirent à cette suite
brillante.
On suivit la voie romaine qui, sur une longueur de deux lieues, est ombragée
par des arbres de différentes espèces et par des haies d'une grande élévation.
Sur toute cette partie de la route les voitures roulèrent sans beaucoup de diffi-
cultés ; mais lorsqu'on eut atteint la berge gauche de la vallée de l'Oued-Kerma,
déchirée par de nombreuses ravines, il fut impossible de les faire avancer; les
soldats étaient presque obligés de les porter à dos. Le maréchal leur laissa le
soin de vaincre ces difficultés, et, continuant d'avancer avec un détachement de
chasseurs, passa l'Oued-Kerma sur un pont en maçonnerie : il se trouvait en
face de la Metidja. La vue de cette vaste plaine, coupée par de nombreux
marais, mal cultivée, ravagée par le parcours des bestiaux, produisit une
fâcheuse impression sur le maréchal et sur ceux qui l'accompagnaient. On s'était
attendu à voir une plaine unie, verdoyante, parsemée de gracieuses habita-
tions , et au contraire, on se trouvait en présence d'une nature sauvage, d'un
360 DOMINATION FRANÇAISE.
terrain en désordre, où les cultures n'occupaient que la plus faible partie. Si
le désappointement fut grand, la richesse du sol n'en était pas moins réelle:
c'est sous un pareil aspect que se montrèrent aux premiers défricheurs les
vallées de l'Oliio, du Missouri, de la Delaware, qui font aujourd'hui la fortune
de l'Amérique du Nord.
La plaine de la Metidja, dont la partie S.-E. touche presque à Alger, est sans
contredit une des plus belles qui existent dans l'ancien continent. Elle a de
soixante-quatre à soixante-douze kilomètres de long sur vingt-quatre à vingt-
huit de large '. Bordée et dominée par le massif d'Alger et le petit Atlas sur
deux de ses côtés, elle a pour limites, à ses deux points extrêmes, les collines
du Sahel et les dunes de sables de l'Harash. Malgré le voisinage des mon-
tagnes , elle présente presque partout une surface plane. Plusieurs rivières :
le Mazafran, l'Hamise, l'Harash, etc., la traversent dans une direction à peu
près parallèle, en se rendant du petit Atlas dans la Méditerranée ; mais, arrivés
au pied du massif, quelques-uns de ces cours d'eau rencontrent des obstacles
qui les rejettent sur les basses terres où ils donnent naissance à de nombreux
marais. La partie méridionale était couverte de vastes établissements agricoles
et de très-belles cultures en orge et en blé, de riches vignobles, de plantations
d'oliviers, d'orangers, de caroubiers; mais partout ailleurs le sol, presque
inculte, était livré aux dépaissances , et l'on n'y voyait de distance en distance
que des tentes en poil de chameau ou des huttes construites en terrre qui ser-
vaient d'abri aux pasteurs.
L'escorte du maréchal atteignit la colonne du général Hurel près de Bouf-
farick , ancien lieu de rendez-vous d'un grand nombre de tribus arabes, qui
viennent y opérer leurs échanges, et qui, depuis l'occupation française , est
destinée à devenir le centre de nos établissements dans la plaine. On jugea à
propos de faire halte en cet endroit pour rallier les traînards, menacés à chaque
pas de tomber sous le yathagan deslvabailes. En effet, ceux qui rejoignaient
n'avaient que de lamentables récits à faire : plusieurs de leurs camarades
avaient été tués, et ceux qui avaient pu échapper étaient horriblement mal-
traités. Un des interprètes du maréchal ne dut son salut qu'à la connaissance
parfaite qu'il avait de l'arabe : retenu prisonnier pendant quelques heures, il
fut obligé de rebrousser chemin et de regagner Alger.
Quand la colonne se remit en marche, une députation sortie de la ville de
Blidah se présenta devant le maréchal; elle venait protester de la soumission
des habitants, et lui donner l'assurance de la vive satisfaction qu'ils éprouvaient
en voyant arriver les troupes françaises : l'accueil qu'elles y reçurent ne dé-
mentit pas ces protestations.
Blidah est une petite ville, située tout au pied du versant septentrional de
l'Atlas, dont les premiers gradins ne sont éloignés que de quelques centaines
1 La superficie île la plaine de Metidja est évaluée à 500,000 hectares.
u
' l'ul
m
a,
o
lit.
DOMINA NON FRANÇAISE. 36J
de mètres de scs remparts. Son élévation au-dessus du niveau de la mer est
d'environ cent quatre-vingts mètres, et sa distance d'Alger de cinquante-un
kilomètres. Elle csl assise sur un terrain plat et peu accidenté. Des masses
abruptes de montagnes l'enferment dans un vaste demi-cercle d'où s'échap-
pent les ean\ de l'Oued-el-kébir qui arrosent et fertilisent une grande partie
de son territoire. Grâce à l'abondance de ces eaux habilement distribuées,
Blidah était, pour ainsi dire, cachée dans une forêt d'orangers.
Du point élevé et central où elle est assise, celte ville offre un des pins beaux
panoramas que la nature ait créés : l'œil embrasse une vaste étendue (h; pays;
à l'ouest, il plonge et se perd dans les profondeurs de la plaine des Hadjoutes,
cl va s'arrêter sur les montagnes voisines de Cherchell ; à l'est se déroule la
Metidja ; en face, et sur une étendue considérable, l'horizon est borné par les
collines du Sahel, dont quelques coupures laissent apercevoir la mer. Les mon-
tagnes qui entourent Blidah sont fort élevées; elles sont souvent couvertes de
neige jusqu'à la mi-mai , et leur cime est couronnée de chênes balottes, dont
les glands nourrissent un grand nombre d'habitants de ces cantons. On y voit
des ravins profonds et très-fertiles, remplis d'arbres fruitiers arrosés par des
sources d'eaux vives aussi pures que le cristal. Les frênes, les peupliers blancs,
les micoucouliers, s'y élèvent à une grande hauteur et offrent partout de déli-
cieux ombrages.
On ne trouve à Blidah aucune trace de monuments antiques , et ses édifices
n'offrent rien de remarquable. La tradition locale fait remonter son origine
à l'époque de la conquête turque, et lui donne pour fondateurs une famille
de marabouts. Les tombeaux très-remarquables et très-vénérés de ces per-
sonnages existent encore aujourd'hui dans un village situé à une heure de
distance dans la montagne, près de la source de l'Oued-el-Kébir. Quoi qu'il
en soit de cette tradition , Blidah, grâce à son heureuse situation, à son terri-
toire fertile, à son climat salubre, était devenue en peu de temps l'une des villes
les plus importantes et les plus riches de l'intérieur. En 1825, époque du trem-
blement de terre qui renversa cette ville, dispersa ou lit périr plus de la moitié
de ses habitants, sa population s'élevait de quinze à dix-huit mille âmes;
en 1830, elle en comptait à peine cinq à six mille.
Blidah est entourée d'une simple muraille en terre, blanchie à la chaux, de
douze pieds d'élévation, mais suffisante pour arrêter une armée qui n'aurait
pas d'artillerie. Les habitations sont construites sur le même modèle que
celles d'Alger; presque toutes les rues se coupent à angle droit, et chaque
carrefour est orné d'une fontaine. Les édifices religieux y sont en très-petit
nombre; une seule mosquée mérite d'être remarquée. Elle était pour les
Arabes une ville de luxe et de plaisir, ainsi qu'un grand centre qui mettait les
populations de l'intérieur en contact avec celles de la côte, et où venait aboutir
presque tout le commerce d'une grande partie de la plaine, de la montagne, de
la province de Tittery et même du liant Chélif. Les eaux de l'Oued-el-Kébir.
4fi
.Î62 DOMINATION FRANÇAISE.
habilement ménagées, y faisaient mouvoir une quinzaine de moulins à blé;
elle possédait de nombreuses tanneries, et jouissait d'une certaine renommée
pour ses ateliers de teinture, la préparation du maroquin, la fabrication d'ar-
ticles d'habillement, de chaussure, d'harnachement, et surtout d'instruments
aratoires.
A peine les bivouacs étaient-ils établis, que les habitants s'empressèrent d'of-
frir à nos soldats des fruits et des boissons rafraîchissantes, des vivres de toutes
sortes. Les boeufs ne coûtaient que vingt-cinq francs par tète, et on avait pour
dix centimes une douzaine de magnifiques oranges ; l'orge et la paille étaient
dans la môme proportion. Quelques officiers pénétrèrent dans la ville, mais
ils revinrent peu satisfaits de leur excursion : son aspect leur parut beaucoup
moins agréable que celui du pays environnant. Les maisons ruinées par
le tremblement de terre de 1825 n'avaient pas été relevées; dans leurs bou-
tiques ouvertes, mais mal approvisionnées, les marchands ne témoignaient, il
est vrai, aucune inquiétude à la vue des uniformes français, mais la crainte des
Kabaïles les préoccupait extrêmement.
Le 2ï au matin, M. de Bourmonl, à la tête d'un bataillon d'infanterie et
d'un détachement de chasseurs, poussa une reconnaissance jusqu'à une lieue
et demie à l'ouest de la ville; tout était tranquille. Au retour, dans une escar-
mouche engagée entre l'arrière-garde et quelques Kabaïles qui ne tardèrent
pas à s'éloigner, un de nos fantassins fut blessé à mort. A dix heures, le gé-
néral Desprez, suivi de deux officiers d'état-major et de quatre chasseurs
achevai, remonta l'Oued-el-Kébir jusqu'à près d'une demi-lieue de Blidah ;
aucun ennemi ne vint à sa rencontre; cependant il vit errer çà et là des
hommes armés qui semblaient épier tous ses mouvements. Ces symptômes
d'hostilité, les alarmes qu'éprouvaient les habitants de la ville, décidèrent
M. de Bourmontà se replier sur Alger.
A une heure, plusieurs coups de feu retentirent dans les environs; on sut
bientôt après que deux canonniers conducteurs avaient été tués au moment où
ils abreuvaient leurs chevaux dans un ruisseau qui baigne les murs de Blidah.
Plusieurs soldats d'infanterie furent frappés, presque au même instant, dans
les jardins où ils croyaient pouvoir se promener avec sécurité ; enfin , M. de
Trelan , chef de bataillon , aide de camp du maréchal, étant sorti pour recon-
naître ce qui se passait, reçut une balle dans le bas-ventre : la blessure était mor-
telle. De tous côtés partaient des coups de fusil, mais l'ennemi ne se montrait
nulle part. La colonne étant trop peu nombreuse pour faire des battues dans la
campagne, le parti le plus sage était de quitter un lieu où les arbres, les haies,
les buissons, cachaient de nombreuses embuscades.
Le détachement gagna la plaine sans obstacle; mais bientôt on vit accourir
une multitude d'Arabes et de Kabaïles à pied et à cheval, qui se ruèrent sur
ses flancs afin de l'entamer. L'avaut-garde , serrée de près, fit une charge à
la baïonnette qui repoussa l'ennemi. Le prince de Shwartzemberg mit pied
DOMINATION FRANÇAISE. 368
à terre pour se mêler à nos soldats, et tua un Arabe de sa main. Les chas-
seurs à cheval, qui trouvaient pour la première fois depuis l'ouverture de la
campagne l'occasion de charger, laissèrent sur le terrain une quarantaine
d'Arabes et de Kabaïies -, le reste s'enfuit en désordre. Afin de prévenir toute
surprise, une double ligne de tirailleurs flanqua la colonne ; et lorsque l'ennemi
devenait trop nombreux, la cavalerie le dispersait par des charges à fond. Des
officiers d'ordonnance et plusieurs des Maures qui accompagnaient le maré-
chal prirent part à ces escarmouches; le jeune Poniatowski, qui faisait la
campagne comme maréchal des logis, s'y distingua; M. de Bourmont lui-
même mit l'épéc à la main pour dégager son chef d'état-major que des cava-
liers venaient d'entourer, Ces petits combats harassaient nos chevaux; les
Arabes s'en aperçurent, et se portèrent en masse sur la colonne principale. Nos
pièces de campagne, bien ajustées, les firent repentir de celte audace ; la mi-
traille en abattit un grand nombre. Ce coup de vigueur déconcerta les assail-
lants : tous regagnèrent les montagnes, et le détachement put arriver paisible-
ment sous les murs d'Alger, après avoir perdu toutefois plus de quatre-vingts
hommes.
Le soir, comme M. de Bourmont se disposait à rentrer en ville, deux émis-
saires arabes vinrent le trouver, et lui expliquèrent les motifs de l'attitude
hostile des tribus. Désireux d'avoir la ville de Blidah sous son autorité , le bey
de ïittery en avait demandé le commandement au maréchal ; mais celui-ci ,
instruit du caractère perfide de ce bey, lui avait refusé cette faveur. Mustapha,
désappointé, voulut avoir par la force et la ruse ce qu'il n'avait pu obtenir
autrement : il fit répandre le bruit que sous le prétexte de visiter Blidah
les Français venaient saccager le pays, détruire les moissons et emmener en
esclavage les habitants. C'en était assez pour exciter l'ardeur belliqueuse des
Kabaïies et des Arabes. Deux jours avant le départ du maréchal, toutes les
tribus voisines de Blidah étaient en armes, décidées à nous attaquer à ou-
trance. Cette petite campagne , durant laquelle le caractère astucieux et
féroce des Arabes se montra à découvert, rendit les Français plus circon-
spects; ils observèrent avec une minutieuse attention les démarches des habi-
tants d'Alger, et ne tardèrent pas à découvrir qu'une conspiration se tramait
contre eux.
Parmi les Turcs célibataires qui avaient reçu l'ordre de s'embarquer, deux
cents environ s'étaient soustraits aux recherches de la police militaire ; les
Turcs mariés avaient été autorisés à ne pas quitter la ville, et s'étaient engagés
à vivre dans la plus profonde retraite. Mais, une fois le danger passé, mécon-
tents de la nullité dans laquelle ils étaient tombés , ils intriguèrent au dedans
et au dehors; se ménagèrent de secrètes intelligences avec les Kabaïies et les
Arabes, et se tinrent prêts les uns et les autres à profiter de la première cir-
constance pour attaquer les Français. L'expédition de Blidah leur parut une
occasion favorable, car les motifs qui l'avaient déterminée ne pouvaient être
3bi DOMINATION FRANÇAISE.
compris par ces hommes ignorants. Le retour précipité du détachement, qu'ils
regardaient comme une retraite forcée, ranima leurs espérances, et moins que
jamais les chefs des tribus se montrèrent disposés à se soumettre. Dès lors, les
relations entre les habitants de la ville et ceux du dehors devinrent plus actives ;
on surprenait sans cesse, aux portes d'Alger, des Arabes et des Kabaïles empor-
tant sous leurs manteaux des armes et de la poudre. Interrogés sur la manière
dont ils se procuraient ces objets, ils répondaient que les Turcs les leur remet-
taient; mais ils refusèrent constamment d'en désigner un seul. L'administra-
tion française, pour étouffer cette conjuration à son berceau, ordonna que les
Turcs mariés qui avaient le plus de fortune et d'influence seraient conduits à
bord de VAlcibiade , en leur déclarant que puisqu'ils avaient faussé leur ser-
ment et fait cause commune avec nos ennemis, ils ne pouvaient rester plus
longtemps au milieu de nous. Le plus grand nombre fut transporté dans
Y Asie-Mineure. Les Arabes qui avaient été saisis emportant des armes et
des munitions, furent jugés par une commission militaire, qui en fit fusiller
deux. Ces mesures vigoureuses ramenèrent pour quelque temps la tran-
quillité.
Préoccupé avant tout, dans l'expédition d'Afrique, de la perte de nos an-
ciennes concessions de la Galle, le gouvernement français avait donné l'ordre à
M. de Bourmont, dès les premiers jours de juillet, de diriger le plus tôt pos-
sible sur Bone un corps d'armée, pour y faire reconnaître les droits de la
France. L'ordre était formel; il fallait l'exécuter; mais malgré tous les efforls
l'escadre qui devait transporter les troupes ne se trouva prête à appareiller que
le 25 juillet , jour de l'arrivée du mare -bal à Blidah : elle se composait du Tri-
dent, des frégates la Surveillante et la Guerrière et d'un brick, et était com-
mandée par le contre-amiral Bosamel. Le général Damrémont était à la tète
des troupes de terre, formées de la première brigade de la deuxième division
(6e et 49e de ligne), d'une batterie de campagne, d'une compagnie de sapeurs.
Contrariée par les vents, l'expédition n'arriva que le 2 août devant le port de
Bone, où elle avait été devancée par M. Himbert, ancien agent de nos conces-
sions. Les exhortations de cet agent, appuyées par les conseils de quelques
Maures de distinction qui l'accompagnaient, la haute opinion que la chute
d'Alger avait donnée des forces de la France, et surtout la crainte d'être pillés
par les Arabes, déterminèrent les habitants à faire les plus vives instances pour
que la ville fût occupée sur-le-champ. En effet, quelques jours auparavant, le
bey de Constantine avait envoyé un de ses lieutenants pour prendre le com-
mandement de la ville, mais on avait refusé de le recevoir ; cet officier ayant de-
mandé qu'on lui livrât du moins la poudre qui se trouvait dans les magasins,
cette prétention fut encore repoussée. Instruit de toutes ces partieularilés,
l'amiral Rosamel ordonna le débarquement, et le général Damrémont entra
dans Bone, à la tète de sa brigade, sans coup férir.
Le port de Bone n'est qu'un bas-fond d'une mauvaise tenue, faiblement
^}
DOMINATION FRANÇAISE 365
défendu du large |>iir la Pointe-du-Lion, el plus has pur celle de la Cigogne,
qui s'avance d'une soixantaine «le mètres dans la mer. L'ancrage y consiste en
une couche de sable étendue sur le rucher, atteinte et remuée dans les gros
temps par la lame el ri 'offrant alors aucune résistance; il est rare que chaque
année n'y voie pas quelque naufrage. Cependant, au nord de celle dangereuse
station, une cote élevée qui se termine par le cap de (larde court à deux lieues
dans la direction N.-N.-E., et présente dans ses échancrures deux hons mouil-
lages, ceux des Caroubiers et du fort Génois. La ville avait autrefois une popu-
lation nombreuse; le commerce la faisait prospérer et de riches moissons cou-
vraient le pays environnant. Mais depuis plusieurs années cet état de choses
avait bien changé; et la guerre avec la France rendait la décadence de Bônc plus
rapide encore. La population, qui en 1810 s'élevait à six mille Ames, n'était plus
(pie de quinze cents en 1830. Découragés par l'impossibilité d'exporter leurs
produits et par le vil prix des grains de Crimée, les habitants ne demandaient
plus au sol que ce qui était nécessaire pour leur consommation. Cet étal de
détresse dut contribuer pour beaucoup à l'accueil amical qu'ils firent à nos
soldats.
Une muraille flanquée de tours forme l'enceinte de la place; quoique en
mauvais état, elle pouvait encore tenir contre les Arabes. A trois cent cin-
quante mètres de cette enceinte et sur une éminence qui se prolonge dans
l;i direction du nord au sud et descend dans la plaine par des gradins succes-
sifs, s'élève la citadelle, ou Kasbah. Le côté E. de la ville, formé de falaises
assez escarpées, est baigné par la mer. Du côté de l'ouest, elle prend un aspect
riant et animé ; la campagne est couverte de jardins, et arrosée par des sources
abondantes. Le nord-ouest est défendu par le mont Edough, dont le sommet
est presque toujours couvert de neige. Vers le sud, les abords de la place sont
plus encaissés ; c'est là que coulent le Boudjimah et la Seybouse dont les eaux,
retenues à leur embouchure par des bancs de sable, deviennent stagnantes et
rendent le climat malsain. L'intérieur est sombre et triste; ce ne sont partout
que rues étroites et tortueuses, qu'édifices en ruines, que maisons abandon-
nées. Un bel aqueduc alimentait autrefois un grand nombre de fontaines; en
1830 elles étaient toutes à sec, et les habitants ne buvaient d'autre eau que
celle qu'ils recueillaient dans des citernes. Un seul édifice méritait d'être remar-
qué : c'était la principale mosquée, construite avec des débris de temples
romains. La synagogue des juifs, quoique très-renommée par la Bible miracu-
leuse qu'elle renferme, ne se recommande ni par ses proportions, ni par
son architecture.
A un kilomètre de Boue , entre la Seybouse et la Boudjimah, on aperçoit de
vastes ruines, ce sont celles d' Hippo-Begius , illustrée par le séjour des rois
numides et par l'épiscopat de saint Augustin. Hippone-Boyale était groupée au
pied de deux mamelons que les Arabes appellent aujourd'hui : Bounah et
Gharf el-Antram.. On n'a pas encore reconnu les traces de son enceinte; mais,
30G DOMINATION FRANÇAISE.
à la dissémination des ruines , il est difficile de supposer qu'elle embrassât
moins de soixante hectares. On voit le long de la Seybouse, sur une étendue
de près de trois cents mètres, des restes d'anciens quais; ils sont à mille
mètres de l'embouchure actuelle de cette rivière et marquent la place du port
romain. C'est là que, l'an de Rome 707, était stationnée la Hotte avec laquelle
P. Sitius, lieutenant de César, détruisit celle de Scipion fugitif. Prise en 430 de
J.-C. par les Vandales, qui en brûlèrent la plus grande partie, mais qui respec-
tèrent l'évèché et la bibliothèque, seuls biens que possédât Augustin et qu'il
avait, en mourant, légués à son église; reprise en 534 par Bélisaire, Hippone
tomba en 097 entre les mains des Arabes. La cité Royale fut alors abandonnée,
et de nouvelles conslruclions s'élevèrent sur l'emplacement qu'occupe la ville
actuelle '.
Aussitôt après son entrée dans Rone, le général Damrémont s'empressa de
faire réparer les fortifications de la Kasbah et y logea un bataillon du (Y de
ligne; il construisit en outre deux redoutes en avant de la porte où aboutit le
chemin de Constantine, et releva toutes les parties de l'enceinte ruinée par le
temps ou les tremblements de terre. 11 essaya ensuite d'entrer en communi-
cation avec les cheiks des tribus voisines, qui passent pour les plus belliqueuses
de la régence. Celui de la tribu des Beni-Iacoub fut le seul qui répondit à ces
ouvertures; il écrivit au général français que les Arabes, loin d'être disposés
à traiter, s'armaient de toutes parts, et qu'ils ne tarderaient pas à investir
la place : le bey de Constantine avait annoncé qu'il marcherait à leur tète. Il
n'y avait donc pas de temps à perdre pour se mettre à l'abri des attaques de
l'ennemi; le général ne négligea rien pour assurer sa position , et fit partout
doubler le nombre des travailleurs. Dès le 4, les Arabes se montrèrent en grand
nombre dans toutes les directions; ils harcelaient nos postes avancés, et s'op-
posaient à ce que des contrées voisines on apportât des subsistances. Craignant
que notre inaction n'augmentât leur audace, le général prit l'offensive le G août.
1 Les Romains avaient à Hippone une excellente position maritime : elle est aujourd'hui
perdue. Les eaux tranquilles et profondes de la Seybouse, qui servaient de port, porteraient
encore des navires de quatre cents tonneaux, mais le fond régulier delà rivière est en arrière
d'une barre de sable alternativement ouverte ou fermée, suivant la prédominance du eouranl
fluvial ou des vents du large. Pendant huit mois de l'année, on ne peut franchir la barre, et,
lui elle-même enlevée, on n'arriverait du large à l'embouchure que par un chenal étroit et tor-
tueux, long de neuf cents mètres, profond de trois ou quatre, ouvert au milieu des bancs de
sable sous-marins, dans les replis duquel les navires seraient exposés à sombrer dès que les
vents viendraient à fraîchir. Le seul monument dont il reste à Hippone assez, de débris pour
qu'on puisse eu retrouver L'ensemble, est l'établissement hydraulique. Il consistait en un aque-
duc qui, du pied du mont Edough, y amenait les eaux; on peut encore en compter presque
toutes les piles; à son entrée dans la ville, il devait avoir près de vingl mètres de bailleur. Les
ruines, que l'on dit être celles de la cathédrale et du couvent de Saint-Augustin, ne satisfont pas
complètement l'observateur et laissent dans son esprit bien des doutes sur leur authenticité
présumée. Entre Boue et Hippone on voit des vestiges de voie romaine qui appartiennent a
celle qui suivait, de Carthage au délroil de Gibraltar, les contours de la cèle; une autre voie
se dirigeail surCirtha, et des roules nombreuses se ramiliaienl sur ces artères principales.
DOMINATION FRANÇAISE. 307
Les Arabes s'étaient établis tlans le couvent dé Saint-Augustin; il dirigea sur
ce point quelques pelotons d'infanterie, appuyés «le deux obusiers, et parvint
en très-peu de temps à les en déloger. Ce poste élevé, d'où l'on pouvait battre
la route de Constantine, avail quelque importance; mais la raideur des pentes
était un obstacle presque insurmontable a ce que l'on y conduisît de l'ar-
tillerie. Cette considération détermina le général Damfémont à ne pas le
faire occuper. Pendant qu'on chassait l'ennemi du cornent, des hordes nom-
breuses altaquaienl les travailleurs employés à la construction de l'une des
redoutes; mais après une action assez vive elles furent repoussées.
Dans la nuit du G au 7, l'ennemi , ayant reçu quelques renforts, résolut à
son tour de prendre l'offensive. Avant la pointe du jour, nos troupes lurent
attaquées sur plusieurs points à la l'ois; mais h; l'eu de l'artillerie, et surtout
quelques volées de mitraille, mirent en fuite les assaillants. Au milieu de la
journée ils renouvelèrent leurs efforts, mais sans plus de succès. De part et
d'autre le feu avait complètement cessé, lorsque, le soir, le cheik de la Galle
arriva par la route de Constantine avec une partit; de sa tribu. Sa présence
ranima le cornai;*' des Arabes; ils se préparèrent à revenir la nuit suivante. Le
cheik, qui à l'exemple de presque tous les Africains, regardait la ruse comme un
puissant moyen de succès, feignit de vouloir traiter ; mais les habitants de Boue
avaient conservé des relations au dehors , et le général Damrémont apprit par
eux qu'il allait être sérieusement attaqué. On se tint prêt ù combattre. En
effet, à onze heures et demie, une fusillade très-vive s'engagea sur tout le
front de notre ligne, et, malgré un feu très-meurtrier d'artillerie et de mous-
queterie, les plus audacieux s'avancèrent jusque sur le revers des fossés de
nos redoutes. Le sang-froid et l'intrépidité de leurs défenseurs l'empêchèrent
d'aller plus loin.
Après cet engagement, l'ennemi resta deux jours dans l'inaction. Le 10, ù
cinq heures du matin , ses efforts se dirigèrent de nouveau contre les redoutes ;
mais bientôt, découragé par les pertes que lui faisait éprouver notre artillerie,
il s'éloigna en enlevant ses morts et ses blessés. Pendant la journée du 11 , on
remarqua un mouvement considérable dans le camp arabe : la tribu des Beni-
Mhamed, une des plus belliqueuses de la régence, venait d'y entrer. Contre
toutes les habitudes reçues chez les musulmans, une attaque de nuit parut immi-
nente. En effet, à onze heures du soir, quelques coups de fusil partis de la plaine
annoncèrent l'approche de l'ennemi. Les deux redoutes se trouvaient à des
distances inégales de l'enceinte de la ville : la plus avancée, qui semblait devoir
être attaquée la première , avail été mise dans un état complet de défense ; le
général Damrémont s'y plaça. Ce fut pourtant contre l'autre, dont la construc-
tion n'était pas encore entièrement terminée, que les Arabes marchèrent avec
le plus d'audace. Ils s'élancèrent sur les parapets avec de grands cris et en
agitant leurs drapeaux : mais un feu très-vif d'artillerie et de mousqueterie les
força bientôt à la retraite. Cet échec ne les avait cependant point abattus : à une
308 DOMINATION FRANÇAISE.
heure du matin, les deux redoutes furent simultanément assaillies, et avec plus
de vigueur que la première fois; quelques Arabes franchirent même les fossés
de celle où se trouvait le général français, et parvinrent jusque dans l'inté-
rieur des retranchements, où ils trouvèrent la mort. Le courage calme de nos
soldats fit encore échouer cette attaque désespérée. On compta autour des
redoutes quatre-vingt-cinq cadavres, parmi lesquels les Maures reconnurent
celui du beau-frère du bey de Constantine.
Les pertes qu'il avait éprouvées dans ce combat, l'un des plus vifs de la cam-
pagne , rendit l'ennemi moins audacieux. Il ne fit plus d'attaque sérieuse,
mais continua de se montrer en force dans le pays environnant. Le général
Damrémont profila de ces moments de calme pour organiser la nouvelle admi-
nistration de Bonc; il s'entoura d'un conseil de notables, et, avec leur con-
cours , parvint à introduire de grandes améliorations dans le régime civil que
les Turcs y avaient fait prévaloir. Malheureusement, le rappel soudain du
corps expéditionnaire ne permit pas de recueillir les fruits de ces sages dispo-
sitions : le 18 août, le général reçut l'ordre de rentrer à Alger avec ses troupes,
ordre impérieux qu'il dut exécuter sur-le-champ. Il quitta avec regret les
fidèles habitants de Bonc, qui depuis son arrivée au milieu d'eux n'avaient
cessé de lui montrer la plus grande confiance et de lui donner de nombreuses
preuves de dévouement. Il leur laissa des munitions de toute espèce, leur donna
quelques conseils sur le meilleur mode de défense à employer contre les Arabes,
et, en échange de tous ces témoignages de bienveillance, reçut d'eux la pro-
messe qu'ils se défendraient jusqu'à la dernière extrémité.
Reportons maintenant notre attention sur l'expédition d'Oran.
Le capitaine Louis de Bourmont arriva le 2'* juillet devant cette place, dont
deux bricks, le Voltigeur et l'Evdymion, faisaient le blocus. Le bey en était
encore maître ainsi que des forts voisins; huit cents Turcs restaient attachés
à sa cause, mais au dehors son autorité était méconnue. Informés de ses
négociations avec le chef de l'armée française, les Arabes s'étaient déclarés
contre lui sans oser faire encore aucune manifestation hostile, car son artillerie
les tenait en respect. Le défaut de vivres pouvait seul réduire Hassan, et il
était sur le point d'en manquer lorsque notre escadre arriva; aussi, dès qu'il
put communiquer avec le Dragon, exprima -t-il le désir d'être promptement
secouru. Son projet était de remettre Oran et les forts aux troupes françaises,
et d'aller terminer dans l'Asic-Mineure une carrière déjà fort avancée. Le capi-
taine Leblanc, qui commandait le Dragon, ne crut pas devoir attendre l'issue
des négociations entamées pour s'emparer d'un point aussi important : Mers-
el-Kebir surtout lui paraissait une position très-avantageuse à occuper, et ce
fort n'était alors gardé que par une soixantaine de Turcs. A peine les envoyés
du bey furent-ils partis, qu'il mit à terre cent dix hommes pris dans les équi-
pages du Voltigeur et de CEndymion, lesquels se portèrent vers le fort avec une
grande rapidité, en enfoncèrent la porte, qui (''tait en mauvais état, et arbo-
<
DOMINATION FRANÇAISE. 3<>9
ici eut le pavillon français sur ses remparts. Los Turcs, surpris, n'opposèrent
aucune résistance, et se retirèrent vers la ville. Cet événement n'altéra en rien
les bonnes dispositions du hey ; il ne cessait de manifester le désir de se placer
sous la protection de l<» France. Le capitaine de llourmont, n'ayant pas assis/,
de troupes pour lui offrir celte protection, crut devoir se rendre auprès de son
père pour lui faire connaître le véritable étal des choses. Les cent dix hommes
établis dans le fort de Mers-el-Kebir continuèrent de l'occuper, soutenus par
les bricks le Voltigeur et V Etydymion qui restaient mouillés dans la rade.
Les renseignements donnés par M. Louis de liourmont déterminèrent le
maréchal à envoyer des troupes à Oran : le colonel Goutefrey reçut l'ordre de
s'embarquer avec le 21* de ligne , cinquante sapeurs et deux obusiers de
montagne.
Par sa situation maritime, qui commande à l'égal de Gibraltar et mieux encore
l'entrée et la sortie de la Méditerranée, par ses nombreuses fortifications , par
sa magnifique rade de Mers-cl-Kebir qui peut offrir en tout temps un refuge
assuré aux plus grands vaisseaux, Oran était, après Alger, un des points les
plus importants à occuper sur le littoral africain, quelle (pie pût être la pensée
ultérieure du gouvernement français, « La position de la place et du port
«d'Oran, disait Philippe V dans sou manifeste du G juin 1732, donne à la
« régence des avantages formidables sur les provinces méridionales de mon
« royaume. » En occupant ce point, nous augmentions notre ascendant sur
l'Espagne, et pouvions imposer à l'Angleterre; car d'après des observations
nautiques laites depuis 1830, il a été reconnu que les courants du littoral,
secondés par les vents d'ouest qui régnent dans ces parages les deux tiers de
l'année, poussent vers la rade de Mers-el-Kebir les na\ires qui viennent du
détroit, tandis qu'ils arrêtent la marche de ceux qui cherchent à débouquer
dans l'Océan. Les vents, presque toujours parallèles au canal, sont également
largues pour se rendre en Espagne comme pour en revenir, et poussent indif-
féremment les navires, en moins de quinze heures, d'Oran à Carthagène ou de
Carlhagène à Oran. Avec ce concours de circonstances, des croisières établies
entre ces deux ports intercepteraient bien mieux que Gibraltar le passage de
la Méditerranée à l'Océan ',
Au fond du grand enfoncement qui existe à l'ouest de Cap-Ferrant, on
trouve deux plages sablonneuses, entre lesquelles s"élè\e Oran. Cette ville est
assise au pied de Sainte-Croix ou Mergiagio, des deux côtés du ruisseau
de l'Oued-el -Rahhi (rivière du moulin), qui coule dans une petite gorge et
dont la source est légèrement thermale. La partie qui est située sur la rive
gauche de ce ravin est mal percée, ruinée même en quelques endroits; c'est
l'ancienne ville, celle qu'habitaient les Espagnols, et qui fut détruite par le trem-
blement de terre de 1790. Sur la rive droite sont la citadelle et la nouvelle cité.
' L'Algérie, par fe baron Bande, loin, n , p. 10,
47
370 DOMINATION FRANÇAISE.
Malgré un cours fort peu étendu , l'Oued-el-Kahhi a un fort volume d'eau et
assez de pente pour arroser les jardins, servir aux besoins de la ville et faire
tourner six ou sept petits moulins, Ce cours d'eau si précieux, l'heureux site
du ravin , ont sans contredit déterminé l'établissement de la ville en cet
endroit, de préférence à Mers-el-Kebir où est le port.
Quoique Shavv et Marcus estiment qu'Oran occupe à peu près la position
de Quiza-Castellum , on ne trouve point à la surface de son sol de vestiges
sensibles de la domination romaine. Les constructions élevées par les Maures
ont aussi presque entièrement disparu. 11 ne reste aujourd'hui de trace de leurs
premières fortifications qu'une portion du Chàteau-Vieux , une tour bâtie en
pisé, sur un rocher au-dessus du quai Sainte-Marie, qui protège la plage.
La nouvelle ville, dont les Espagnols peuvent être regardés comme les véritables
fondateurs, était circonscrite dans l'enceinte élevée au pied du Mergiagio, sur
la berge gauche du ravin ; elle était défendue par des ouvrages considérables
qu'on avait laissés sous le feu du plateau inoccupé d'Almeyda (la table), d'où
se détache, après une forte dépression, le pic de Sainte-Croix. On y voit encore
de belles ruines des monuments construits par les derniers conquérants : le
palais du gouverneur, la cathédrale, les casernes. Des travaux prodigieux en
communications souterraines et en galeries de mines , un magnifique magasin
voûté, avec un premier étage sur le quai Sainte-Marie, une darse et sept autres
magasins taillés dans le roc, trois églises, une salle de spectacle : tel est l'en-
semble des ouvrages élevés par les Espagnols pendant une possession de près
de trois siècles, dans un lieu qui avait mérité d'être appelé, pour ses agréments
et son luxe, la Corle-Chiea (la petite cour). Le mélange des constructions
mauresques avec les leurs donne à Oran un aspect tout original que ne pré-
sente aucune des villes de la côte.
La force de la garnison d'Oran et de ses châteaux sous la domination espa-
gnole était de six à sept mille hommes ; elle servait à repousser les ennemis du
dehors et à maintenir 5,000 presidiarios ou galériens que l'on y déportait d'Es-
pagne, et employés aux fortifications. On ne tirait rien de l'intérieur du pays;
tous les approvisionnements, môme la viande, venaient de Séville, Alméria
et Carthagène: chaque semaine, il partait de ce dernier port un chebek qui
faisait l'office de courrier. La garnison ne s'éloignait jamais au-delà d'une
portée de canon ; les presidiarios et quelques esclaves cultivaient les terrains
qui s'étendent vers la Sebkah (lac Salé). Telle était la position des Espagnols
dans ce pays, position comme on voit purement onéreuse et qui ne pouvait
exercer la moindre influence sur la civilisation des tribus voisines.
Les Turcs , devenus une fois maîtres d'Oran , s'empressèrent de démolir les
constructions qui avaient coûté tant de peine à leurs prédécesseurs. Ce fut un
élan général pour changer ces demeures élégantes et commodes en maisons de
boue, en galeries étroites, ne prenant jour que dans l'intérieur, et destinées à
un autre ordre de mœurs et d'idées. Les beys se succédèrent dans cette nou-
0 R A JXJ
(PORTE PRINCIPALE I
Public pai Furi ,i
DOMINATION FRANÇAISE. H7f
velle résidence avec une effrayante rapidité, succombant généralement à des
intrigues, comme ils devaient au même moyen leur élévation. Le gouverne-
ment, pour eui, se réduisait à tirer du pays le plus de revenus possible. Le
bey et le kholifa se partageaient l;i province pour aller tous les ans lever l'impôt,
qui n'était guère payé qu'à la condition de combats acharnes.
I.o corps expéditionnaire était parti d'Alger le 6 août ; mais à peine l'escadre
eut-elle mouillé dans la rade de Mors-ol-kel>ir, qu'un contre-ordre arriva pour
arrêter le débarquement. M. de Bourmont venait de recevoir de France de tristes
nouvelles, et par le même sentiment de prévoyance qui l'avait porté à
s'étendre alors que tout était tranquille, il s'empressa de concentrer ses forces
sur Alger dès qu'il put craindre pour les destinées politiques de son pays.
On lit savoir au bey que le signal du départ allait être donné, et que, s'il le
désirait, une frégate le transporterait à Smyrne avec les Turcs qui lui étaient
restés fidèles ; mais ses négociations avec les Arabes lui faisant espérer une
prompte soumission de leur part, il abandonna son premier projet, sans que
toutefois ses dispositions cessassent d'être amicales. Il déclara même au colo-
nel (ioutefrey qu'il se considérait toujours comme sujet du roi de Fiance.
Avant de s'éloigner, le colonel fit sauter un des fronts du fort Mers-el-Kebir ;
puis le bateau à vapeur le Sphinx et les bricks le Voltigeur et VEndymion se
dirigèrent vers Alger avec six cents hommes du 21e de ligne. Les autres bâti-
ments mirent à la voile deux jours après. Ainsi, par une déplorable fatalité, nos
premières tentatives d'occupation en Algérie furent empreintes d'un caractère
d'irrésolution qui détruisit en quelques jours l'ascendant moral que nous avait
donné la rapide complète de la capitale. Hors d'état de comprendre les grands
événements qui agitaient la France, les Arabes attribuaient l'excessive circons-
pection du maréchal à la terreur qu'ils lui inspiraient. Ce sentiment, qui prévalut
bientôt dans tout*' l'Algérie, mit notre armée en butte aux plus \ives hostilités.
Deux émissaires , qui se disaient représenter les principales tribus des envi-
rons de Bougie, étaient aussi venus, dans les premiers jours du mois d'août,
pour entrer en négociation. Ils étaient, soi-disant, chargés d'offrir la soumis-
sion de leurs compatriotes, à condition que le sultan de France respecterait
leur religion et leurs propriétés. M. de Bourmont le leur promit; et, sur
leur demande, les fitrccompagner d'une corvette, la Bayonnaise, dont le com-
mandant devait recevoir la soumission des habitants de Bougie et des chefs des
tribus environnantes. Mais à peine la corvette eut-elle rangé l'atterrage de
ce port et hissé le pavillon parlementaire, qu'à cette démonstration toute paci-
fique les batteries de la place répondirent par une vive canonnade. Il paraîtrait
que durant le voyage des émissaires la disposition des esprits avait changé, et
que l'on repoussait maintenant ce que l'on avait cru d'abord devoir solliciter.
Le commandant de la Bayonnaise , qui n'avait pas de troupes à bord, jugea à
propos de se retirer. Ce fut là le dernier essai d'occupation entrepris par
M. de Bourmont au profit de la France.
372 DOMINATION FRANÇAISE.
Depuis l'expédition de Blidah aucune attaque sérieuse n'avait été dirigée
•outre les divisions groupées autour d'Alger; mais, enhardis par le retour pré-
cipité de nos troupes, les Arabes devenaient chaque jour plus entreprenants;
on les voyait s'approcher de nos positions, et des soldats imprudents tomhaienl
sans cesse sous leurs coups; quelques cavaliers pénétrèrent même jusqu'au
Boudjareah, et parvinrent à enlever un troupeau de bœufs qui appartenait au
juif Bacri. Désabusé de l'opinion qu'il avait conçue du caractère arabe, le ma-
réchal ordonna diverses mesures pour prévenir ces attaques. Il concentra près
d'Alger les troupes de la première division ; quatre redoutes furent construites
dans les environs de la ville, on crénela plusieurs maisons de campagne, on
abattit aussi des arbres, des haies, des buissons, qui permettaient aux Arabes
de s'embusquer près de nos camps ; enfin , à défaut d'un système agressif, le
seul qui aurait pu imposer à l'ennemi , on ne négligea rien pour se mettre sur-
un pied de défensive respectable.
Ce qui nous reste à retracer de cette période n'est plus que le tableau
des vives inquiétudes qu'éprouva l'armée à la suite des événements de juillet.
Le 4 août, on apprit à Alger que la chambre des députés était dissoute. Cette
nouvelle, transmise de Paris à Toulon par le télégraphe, avait été apportée au
maréchal parle contre-amiral Martineng, mais la dépêche ne faisait pas mention
des ordonnances qui changeaient la loi électorale et suspendaient la liberté de
la presse. Cependant il était difficile de supposer que la dissolution fût une
mesure isolée ; aussi attendait - on d'autres détails avec une vive anxiété.
Ceux même qui montraient le plus de dévouement à la dynastie étaient con-
vaincus que la cause royale serait compromise du moment où la charte cesse-
rait d'être respectée. Quelques jours s'écoulèrent sans qu'un seul bâtiment
venu de France parût dans la rade, on présuma dès lors que des troubles avaient
éclaté à Paris ; les rumeurs les plus alarmantes commencèrent à se répandre.
M. de Bourmont chercha à rassurer les esprits par l'ordre du jour suivant :
« Des bruits étranges circulent dans l'armée. Le maréchal commandant en chef
« n'a reçu aucun avis officiel qui puisse les accréditer. Dans tous les cas, la ligne
« des devoirs de l'armée lui sera tracée par ses serments et la loi fondamentale
« de l'état. » Ces paroles calmèrent l'inquiétude, mais ne la dissipèrent pas;
tous les regards étaient sans cesse dirigés vers la mer. Enfin, le 10, au lever du
soleil , un navire du commerce qui v enait de Marseille entra dans le port. Au
moment de son départ on venait d'apprendre dans cette ville les principaux
événements dont Paris avait été le théâtre. Un des passigers se présenta
chez le maréchal , pour lequel il avait des lettres de recommandation : il lui
annonça qu'après trois jours de combats sanglants dans les rues de la capitale,
le parti qui combattait pour Charles X avait succombé ; que le duc d'Orléans était
lieutenant-général du royaume; enfin que la cocarde tricolore avait été substi-
tuée à la cocarde blanche. Le même jour, le maréchal reçut une dépêche télégra-
phique qui confirmait ce rapport. Quelques généraux sincèrement dévoués a la
DOMINATION FRANÇAISE. .T7.'5
branche aînée des Bourbons exprimèrent encore «les doutes sur lu réalité d'un
événemenl si extraordinaire; ils supposaient ou feignaient de croire qu'un
parti s'était rendu maître du télégraphe, et en avait profité pour répandre dé
Fausses nouvelles. Mais les hommes calmes el réfléchis ne se faisaient pas
illusion, et déjà ils prévoyaient le dernier résultat d'une crise trop violente
pour que des actes transitoires pussent suffire à la terminer.
Pendant la nuit du 10 au 1 1 , une dépêche du nouveau ministre de la guerre
parvint à M. de Bourmont; on l'informait en peu de mots des événements de
Paris, du départ de Charles X, et des dispositions qui avaient été prises pour qu'il
quittât le territoire français. Il n'v avait plus à en douter, la branche aînée des
Bourbons était complètement déchue; mais la connaissance que l'on eut, le
1-2 août ,de l'abdication de Charles X, de la renonciation du dauphin , et du dis-
cours prononcé à l'ouverture des chambres par le lieutenant-général du royaume,
lit supposer à M. de Bourmont que le duc de Bordeaux allait être proclamé
roi de France. Plusieurs officiers, en effet, voyaient dans le maintien du prin-
cipe de l'hérédité une garantie de tranquillité pour la France et de paix pour
l'Europe ; cependant ils se montrèrent moins soucieux de faire prévaloir leur
opinion que de maintenir parmi les troupes l'ordre et la discipline, en attendant
l'issue de ces rapides événements. Quant au projet de faire embarquer une
partie de l'armée, quelques esprits exaltés purent seuls le concevoir; l'éner-
gique volonté de l'amiral Duperré les empêcha d'y songer sérieusement.
Enfin , le 17 août , à 8 heures du matin , le pavillon tricolore fut arboré sur la
Kashah et sur la flotte. L'artillerie des vaisseaux et celle des batteries déterre
le saluèrent simultanément , et l'armée répondit à ces salves par des cris de
joie unanimes. Le 18, l'amiral Duperré communiqua au maréchal deux dé-
pêches télégraphiques qui lui annonçaient, l'une, que le due d'Orléans avait
été proclamé roi des Français, sous le nom de Louis-Philippe Ier; l'autre,
qu'il venait d'être promu lui-même à la dignité d'amiral de France. Deux jours
après, le Moniteur apporta la confirmation de ces nouvelles; mais ni l' avène-
ment du nouveau roi, ni l'ordre de le faire reconnaître, ne furent signifiés direc-
tement au maréchal. En cessant de correspondre avec M. de Bourmont, on lui
offrait un prétexte que sa position particulière et ses opinions bien arrêtées le
disposaient à saisir. Cependant, quels qu'aient été les antécédents de M. de
Bourmont, il nous semble qu'on ne devait voir en lui que le chef d'une brave
armée qui venait de conquérir un royaume à la France et que sa loyauté avait
maintenue soumise aux volontés de la patrie.
A la première nouvelle de l'étonnante révolution qui venait de s'accomplir,
presque toute l'armée avait pressenti que le général Clausel serait appelé au
commandement : en effet, des lettres reçues de Paris annoncèrent sa prochaine
arrivée. 11 était attendu avec d'autant plus d'impatience que le nouveau gou-
vernement n'ayant pu encore porter sa sollicitude sur l'armée, ses chefs étaient
en proie aux anxiétés les plus vives. Toutefois le bon esprit des troupes ne se
374 DOMINATION FRANÇAISE.
démentit pas un moment; officiers et soldats conservèrent le respect et les
égards dus à ceux qui les avaient si dignement commandés. De leur côté les
Turcs et les Arabes, regardant comme favorable à la conservation de leur indé-
pendance notre inaction forcée, redoublèrent d'efforts contre nous. Malgré les
difficultés de sa position, M. de Bourmont n'en continua pas moins de les tenir
en respect.
Depuis quelque temps, le bey de Tittery avait cessé ses relations avec le
quartier général, et on avait lieu de le croire peu disposé à tenir ses engage-
ments. Voulant le forcera s'expliquer, M. de Bourmont lui écrivit pour l'inviter
à venir rendre compte de l'étal de sa province. Dans sa réponse datée de Medeah,
il jeta le masque et se déclara l'ennemi des Français. Son principal grief
était l'expulsion des Turcs : « Dans peu de jours, disait-il, je serai sous les
« murs d'Alger avec deux cent mille hommes; et c'est sur la plage orientale
« que j'attaquerai l'armée française , si elle ose m' attendre. » 11 lui fut répondu
que l'armée française l'attendait avec une vive impatience, lui et ses deux cent
mille hommes; que pour peu qu'il tardât à se présenter, on irait le chercher jus-
que dans le lieu de sa résidence, et qu'il recevrait le prix de son parjure.
Déjà le maréchal de camp Berthier de Sauvigny, l'intendant en chef et le gé-
néral Valazé avaient été forcés, par l'altération de leur santé, de retourner en
France; les généraux Poret de Morvan , Clouet et Montlivault, partirent vers la
lin du mois d'août : le premier était malade; depuis longtemps; de vives souf-
frances mettaient les deux autres hors d'état de faire un service actif. Le duc
d'Esc us avait fait voile vers l'Angleterre , où il présumait que Charles X et le
dauphin chercheraient un asile : il voulait, avant de revenir en France, offrir
un dernier hommage aux princes qui lui avaient donné des marques particu-
lières de leur affection.
Le départ d'un si grand nombre d'officiers généraux et l'extrême affaiblisse-
ment du 3e de ligne et du premier régiment de marche, donnèrent lieu à quel-
ques changements dans l'organisation de l'armée ; on réduisit à deux brigades
la première division. L'une, composée du premier régiment de marche, des 14e
et 37e de ligne, couvrait Alger en avant du front sud-ouest; l'autre, sous les
ordres du général Achard, comprenait le 3e, le 20e et le 28e de ligne; elle cam-
pait en avant du fort de l'Empereur. La division Loverdo occupait les casernes,
les bâtiments de la Marine, et des maisons particulières que le départ des
Turcs avait laissées disponibles. Quelques corps de cette division couchaient
encore sous la tente : pour leur donner de meilleurs abris, le maréchal affecta
les bâtiments de la Kasbah au logement des troupes, et y plaça une partie de la
brigade Damrémont. Le grand quartier général s'établit, le 19 août, dans la
partie basse de la ville. Les six régiments de la troisième division continuèrent
d'occuper les nombreuses maisons de campagne qui se trouvent du côté de l'est ;
les plus avancées étaient crénelées et renfermaient des approvisionnements de
toute espèce; elles se trouvaient donc à l'abri des insultes de l'ennemi. Manquant
yy
DOMINATION FRANÇAISE. 375
d'artillerie, 'es Arabes se bornaient à tuer en détail les imprudents qui s'éloi-
gnaient de leurs quartiers. A moins de trois «ruts mètres de nos avant-postes,
le colonel Frescheville, (Haut allé, accompagné d'un seul officier, reconnaître
les bords de l'Harash, ils furent tués de deux coups de feu, et le lendemain
on trouva leurs cadavres horriblement inutiles. Aussitôt le maréchal, redou-
blant de précautions contre ces trop fréquents assassinats, lit désarmer les bat-
teries de Matifoux et de la pointe Pescadé où les Arabes venaient s' embusquer,
cl songea même à jeter en avant de nos positions un corps d'éclaireurs recruté
parmi les gens du pays. Il voyait dans cet enrôlement d'indigènes le double
avantage de connaître d'avance les mouvements de l'ennemi, et d'établir des
relations entre l'armée et les peuplades de l'intérieur. Quelques messages
adressés à diverses tribus suffirent pour lui amener cinq cents hommes; mais
il dut léguer à son successeur le soin de mettre son plan à exécution '.
Le -2 septembre, dans la matinée , les vigies signalèrent un vaisseau français
qui, toutes voiles dehors, gouvernait directement sur Alger. On sut bientôt que
c'était VAfgésiras, ayant à bord le général Clausel. Lorsqu'il fut entré en rade,
le bâtiment salua la ville de vingt coups de canon, A ce signal, répété par les
batteries du Mule, un concours prodigieux d'officiers, de soldats, de Maures,
d'Arabes, se précipita vers le fort pour assister au débarquement du nouveau
général en chef, dont la haute réputation militaire justifiait cet empressement.
Il fut salué par un grand nombre d'officiers qui se souvenant avec orgueil
d'avoir servi sous ses ordres, serraient affectueusement la main à d'anciens
camarades qui formaient son état-major : scène rapide et pleine d'émotion. Le
général Clausel se rendit immédiatement auprès de M. de Bourmont, et deux
heures après on connut le résultat de leur entrevue, par la proclamation
suivante :
« Officiers, sous-officiers et soldats,
« Monsieur le général Clausel vient prendre le commandement en chef de l'armée. Kn
s'éloignant des troupes dont le commandement lui a été confié , le maréchal éprouve
des regrets qu'il a besoin d'exprimer : la confiance dont elles lui ont donné tant de
preuves le pénètre d'une vive reconnaissance. Il eût été bien doux pour lui qu'avant
son départ, ceux dont il signala le dévouement en eussent reçu le prix ; mais cette
dette ne tardera pas à être acquittée; le maréchal en trouve la garantie dans le choix
de son successeur : les titres qu'ont acquis les militaires de l'armée d'Afrique, auront
désormais un défenseur de plus.
« Le maréchal de France,
« Comte de Hoc h mont. »
Le lendemain, le maréchal fit ses apprêts de départ. Il avait eu d'abord l'in-
tention de se rendre directement à Marseille ; mais des lettres que lui apporta
1 Tous les conquérants de l'Afrique septentrionale, Carthaginois, Romains et Turcs, se sont
servis du même moyen.
376 DOMINATION FRANÇAISE.
VAlgésiras , et où sa famille lui conseillait de différer sou retour en France, le
tirent changer de résolution. Son successeur lui-même paraissait croire que le
parti le plus sage était de faire quarantaine à Mahon, et d'attendre, soit dans
l'une des Baléares, soit en Espagne, que le temps eut calmé les esprits e.l
assoupi les haines. Ee maréchal se rendit à cet avis, et pria l'amiral Duperré de
mettre à sa disposition un navire de l'état. Cette faveur ne lui fut pas accordée.
On avait fourni une frégate au dey, cet ennemi implacable de la France; et
un général assez heureux pour avoir réalisé ce que Charles-Quint, André Doria
et tant d'autres avant lui avaient tenté vainement, se voyait refuser un simple
bâtiment! M. de Bourmont fut contraint de s'éloigner en proscrit de la terre
d'Afrique, de ce théâtre d'une gloire qui aurait du peut-être atténuer d'anciens
souvenirs. Deux de ses iils l'accompagnèrent dans son exil : le plus jeune avait
succombé à Staouoli ; l'aîné avait été chargé d'apporter en France les drapeaux
conquis sur l'ennemi!
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CHAPITRE XIV.
GOUVERNEMENT DU GÉNÉRAI. CLA0SEL
(3 SEPTEMBRE 1830 — 5 FÉVRIER 1831.)
Situation de l'armée. — Organisation intérieure. — Los Arabes et les Kabaïles. —
Leur manière «le combattre. — Détails sur la guerre sainte. — Expédition de l'Atlas.
— Cession d'Oran et de Bone au bey de Tunis, consentie par le général Clause! ,
désapprouvée par le ministère. — Rappel du général en France.
De tous les officiers-généraux ral-
liés par conviction à la révolution de
juillet, le général Clausel était sans
contredit l'un des pins capables de
commander une armée. Vieux soldat
de la république cl de l'empire, il avait
conquis tous ses grades sur les champs
de bataille; sincèrement dévoué aux
idées d'ordre et de progrès, il avait
énergiquement combattu la restaura-
tion dans ses écarts ; homme de guerre
expérimenté, il avait conduit plusieurs
fois nos armées à la victoire, gouverné des provinces , et fait preuve, durant
sa longue carrière militaire , de courage , d'habileté et de prudence. Aussi sa
nomination au poste de général en chef de l'armée d'Afrique fut-elle accueillie
is
378 DOMINATION FRANÇAISE.
avec plaisir en France, et saluée à Alger par d'unanimes applaudissements'.
L'arrivée du général Clausel releva le moral de l'armée, qu'une longue inac-
tion et l'incertitude de l'avenir avaient ébranlé. Cependant ses débuts ne furent
pas heureux. Par un ordre du jour, daté du vaisseau VAlgêsiras (3 septembre
1830) , il se borna à annoncer aux troupes la chute de Charles X et l'établisse-
ment de la nouvelle dynastie, « qui réunissait, disait- il, la double légitimité du
« choix et de la nécessité ; » mais de la campagne , mais de la prise glorieuse
d'Alger , pas un mot. Cet oubli indisposa tout le monde. Instruit de ce mécon-
tentement, le lendemain, à la suite d'une brillante revue, il répara son erreur
par quelques mots d'éloge adressés à cette brave armée qui de sa victoire
n'avait encore recueilli que des dédains.
Les premiers soins du nouveau général en chef furent consacrés à l'admi-
nistration du pays et à la réorganisation de l'armée. Il avait amené avec lui
quelques anciens fonctionnaires de l'empire dont il forma un conseil de gou-
vernement, subdivisé, pour l'exécution, en trois départements : les finances, la
justice, l'intérieur. Les généraux Desprez, d'Escars et Berthézène étaient ren-
trés en France ; ils furent remplacés par les généraux Delort, Boyer et Cassan,
anciens compagnons d'armes du général Clausel. L'armée fut renforcée de
deux bataillons d'indigènes , placés sous le commandement des capitaines
Maumel et Duvivier. Ces troupes de nouvelle formation reçurent le nom de
zouaves, des Zouaic as , tribus kabaïles indépendantes des environs de Con-
stantine, qui composèrent en majeure partie leur effectif. Pendant deux mois
consécutifs , on vit le général Clausel , de concert avec son conseil , présider à
l'établissement des différentes administrations financières, à l'installation de la
municipalité, à l'inauguration des divers tribunaux; enfin, le 30 octobre, il
institua la ferme-modèle de Haouth-Hassan-Pâcha. Certes, ce furent là des
créations utiles; mais pendant ces deux mois employés à régler l'intérieur,
l'extérieur était devenu chaque jour plus menaçant.
En effet, l'esprit d'insurrection n'étant plus comprimé, les diverses parties du
pays tendirent à se constituer selon les influences locales ou les prépondérances
de race. Presque partout avaient surgi, dans les villes et au sein des tribus, des
chefs ambitieux, qui aspiraient au partage des lambeaux de l'ancienne régence
1 Ne à Mirepoix, eu 177-2, Bertrand Clausel s'enrôla comme volontaire eu 1791, et servit dans
l'année des Pyrénées-Orientales de 1792 à 1795 ; c'est là qu'il gagna ses premiers grades et devint
aide de camp du général Pérignon. De 1796 à 1799, il suivit la fortune aventureuse de Bonaparte
au-delà des Alpes; il prit part aux combats de Dégo , de Mondovi , d'Arcole, de Rivoli, de
Neumark, de Novi , et sur ces champs de bataille célèbres s'éleva au grade de général de bri-
gade. De 1800 à ISOi, il fait partie de l'expédition de Saint-Domingue, et est promu au grade
de général de division. De 1805 à 1809, les campagnes d'Autriche, de Prusse, de Pologne, d'Al-
lemagne , le voient à la tôle de nos colonnes. De 1810 à 1812 il passe en Espagne, el remplace le
maréchal Marmont blessé à Salamanque. De 18(2 à 1815 il dirige divers corps d'armée , en
Russie, en Saxe, et en France. Après les Cent-Jours, il est exilé el reste cinq années éloigné de
la[France; en 1827. |il est appelé à siéger à In chambre des député'-.
DOMINATION FRANÇAISE. :17<>
Les uns semblaient rechercher le patronage de la France ; les autres sollicitaient
l'appui *lc l'empereur de Maroc , que les musulmans «le la cote africaine consi-
dèrent connue le second chef de l'islamisme ; <|uolques-uns enfin , se confiant
en leurs propres forces, travaillaient à s'assurer une complète indépendance.
Les principaux de ces chefs étaient, dans les provinces d'Alger et de Tittery,
à l'est, le marabout Ben-Aïssa; Ben-Zamoun, chef des puissantes tribus de
Plissa ; les chefs dos Koulouglis de l'Oued-Zeitoun ; pour l'ouest, à Coléah, la
famille de M'barek; à Scherchel,le marabout El-Barkani; à Médéah , le bey
Bou-Mezrag et son tils. Dans le heylick de Constantine, Ahmed-Bey demeurait
en pleine possession de la province et se considérait, par l'occupation française,
comme affranchi de toute suzeraineté. Dans celui d'Or an , l'autorité chance-
lante et contestée du vieux Hassan allait bientôt faire place à l'influence exclu-
sive de la race arabe, jusque-là soigneusement écartée par les Turcs du
commandement et des affaires publiques.
L'absence complète de pouvoirs reconnus permit à l'anarchie de se produire
sous toutes les formes. Autour d'Alger, les fermes et les jardins furent démolis
et pillés; les fermiers de la plaine cessèrent de payer leurs propriétaires; les
biens domaniaux furent envahis et dévastés; les milices régulières ou auxi-
liaires, employées naguère par le dey au recouvrement des impôts, repoussées
par les Arabes, qui ne les craignaient plus, en étaient venues à guerroyer entre
elles. La régence entière était en proie à toute espèce d'exactions et de vio-
lences. A la faveur de ces désordres, l'audace des Arabes et des Kabaïles s'ac-
crut tellement , qu'embusqués à portée de fusil de nos retranchements , ils se
livraient avec une audace toujours croissante à ces actes de barbarie qui nous
ont enlevé sans gloire tant de braves soldats.
Telle était notre position à la fin d'octobre 1830 ; position intolérable et pour
l'honneur de la France et pour la sécurité de l'armée. On résolut enfin d'en-
treprendre une vigoureuse expédition dans l'intérieur du pays. De tous les chefs
d'insurrection , le plus redoutable et le plus audacieux était le bey de Tittery ,
Bou-Mezrag, que nous avons vu défier le maréchal Bourmont. A la tête de plu-
sieurs tribus très-belliqueuses et qui lui étaient entièrement dévouées, on
le voyait paraître partout où il pouvait surprendre nos détachements, puis, au
moindre danger pour lui à tenir la plaine, se réfugier dans les montagnes de
l'Atlas, où il se croyait inexpugnable. Ce fut précisément contre Bou-Mezrag
que le général Clausel voulut diriger sa première expédition, et, pour porter un
coup décisif, ce fut au centre même de ses forces qu'il résolut de l'attaquer;
entreprise hardie, mais qui était parfaitement a la hauteur de la capacité mili-
taire de celui qui l'avait conçue.
Le corps expéditionnaire, fort de huit mille hommes, placé sous le comman-
dement immédiat du lieutenant-général Boyer, qui avait appris à combattre les
Arabes sur les rives du Nil et au milieu des sables de la Syrie, fut composé de
douze bataillons pris dans chacun des régiments de l'armée, de deux escadrons
380 DOMINATION FRANÇAISE.
de chasseurs, d'un bataillon de zouaves, de deux compagnies de sapeurs, d'une
batterie de campagne et de six pièces d'artillerie de montagne. Il était divisé
en trois brigades de quatre bataillons chacune, ayant à leur tête les généraux
Achard, Monck d'Uzer et Hurel; le lieutenant-colonel Admiraut commandait
l'artillerie. Le général Clausel dirigeait en personne les opérations.
Nous avons dit, dans notre précédent chapitre, de quelle espèce d'hommes
se composait la population d'Alger; avant de montrer nos soldats aux prises
avec les hordes arabes et berbères, faisons connaître ces farouches habitants
des plaines et des montagnes.
Les Berbères, appelés aussi Kabaïl , Amazig, Chellah, forment sous le rap-
port ethnographique une race entièrement distincte de celle des Arabes; ils
parlent la langue chellah que certains orientalistes regardent comme dérivée
du punique. Les Berbères ou plutôt les Kabaïles, car c'est ainsi que nous les
désignerons désormais, habitent les hautes vallées des chaînes et des ramifica-
tions de l'Altas qui s'étendent depuis le détroit de Gibraltar jusqu'au-dessus de
fione, en suivant une ligne parallèle à la mer. Perdue dans la nuit des temps,
l'origine des Kabaïles, comme celle des Maures, n'a encore été pour les écri-
vains qui ont essayé de la constater, qu'un vaste champ de conjectures et de
contradictions : Numides pour les uns, Carthaginois pour les autres, Chellas ou
Berbers pour ceux-ci , antérieurs aux Arabes pour ceux-là , il serait témé-
raire à nous, avec de tels éléments, d'entreprendre d'établir leur filiation. Tout
ce qu'on peut en dire, c'est que retranchés dans leurs montagnes, et plus
indomptables encore que les Arabes, leurs haines contre les habitants de la
plaine, leur langue particulière, divisée en autant de dialectes que de peuplades,
leur industrie supérieure constatée par leur agriculture, par leurs fabriques
d'armes, de poudre, etc., etc., la différence de leur physionomie, tout, jusqu'à
l'étrangeté de leurs costumes et de leurs mœurs, concourt à en faire une race
à part.
Les Kabaïles ne sont pas d'une haute stature ; leur teint est généralement
brun , quoiqu'il y ait des tribus très-blanches, avec des yeux bleus et des che-
veux presque blonds; ils sont maigres, nerveux et très-robustes; la coupe de
leur visage est moins ovale que celle des Arabes; l'expression en est rude et
sauv âge ; leurs gestes sont brusques et saccadés : tout en eux indique la
cruauté de leur caractère. Le costume des Kabaïles est de la plus grande
simplicité : il se compose d'une petite calotte blanche en feutre et d'une sorte
de chemise de laine à manches courtes, serrée à la ceinture au moyen d'une
corde. Leurs jambes et leurs pieds sont toujours nus ; les chefs seulement portent
des babouches jaunes en temps de paix, et des bottes rouges armées d'éperons
quand ils sont en campagne. Par-dessus la chemise de laine ils jettent une
pièce d'étoffe appelée haïk dans les plis de laquelle ils se drapent avec plus
ou moins d'élégance. Cette pièce d'étoffe est rattachée à la tète par un cor-
don en poil de chameau, qui en fait trois ou quatre fois le tour : pendant le jour,
DOMINATION FRANÇAISE. :1S1
elle leur sert de manteau ; la nuit ils on l'ont une couverture ; l'hiver seulement
ils endossent le burnous. Les femmes s'habillent à peu près de même que les
hommes: elles laissent leurs cheveux flotter au gré des vents, ou se ceignent la
tête d'un cordon rouge; elles marchent pieds nus, et ne se voilent pas le visage;
mais elles se tatouent le Iront, les joues et les membres de dessins bizarres, et
portent aux bras, aux oreilles et aux jambes, des anneaux de cuivre ou d'étain.
Leur condition se rapproche beaucoup de celle de leur sexe en Europe : dans la
maison elles reçoivent les étrangers; elles prennent parla toutes les fêtes,
chantent, dansent, se mêlent avec les hommes, et assistent à leurs exercices
doid le principal est le tir à la cible.
Doués d'un caractère belliqueux, et naturellement portés à l'indépendance,
les Kabaïles n'ont jamais été soumis à la domination du dey d'Alger ; jamais
ils ne lui ont payé de plein gré le moindre tribut. Aussi ce prince et les be\s
ses représentants recouraient-ils à la force , pour les y contraindre : dès que
les troupeaux étaient descendus dans la plaine, les janissaires et les makzens
tombaient à l' improviste sur les gardiens, les faisaient prisonniers, s'emparaient
des bestiaux, et obligeaient les propriétaires à les racheter chèrement. Usant
de représailles, les Kabaïles se ruaient sur les villes et les mettaient au pillage ;
ou bien, quand les beys portaient à Alger les tributs de leur province , ils les
attendaient dans les gorges et les dévalisaient. Ainsi se sont maintenues jus-
qu'à nous les habitudes féroces qui distinguent ces indomptables montagnards.
Les Kabaïles sont ou agriculteurs ou artisans ; ils habitent des maisons con-
struites en pisé ou en pierres brutes, et recouvertes d'un toit de chaume ou de
feuillage, quelquefois, mais rarement, d'une terrasse en béton; chacune de
ces cabanes a une porte basse et étroite par laquelle pénètre le jour et qui
reste toujours ouverte, excepté dans les temps de pluie, où elle se ferme avec
une natte de jonc. A l'une des extrémités de la cabane est un foyer creusé dans
la terre, où l'on fait la cuisine ; il est sans cheminée, et la fumée s'échappe par
la porte ou par les ouvertures du toit. Ordinairement les silos de la famille, où
se conservent les grains, les fruits et quelques viandes sèches , ont leur orifice
dans la cabane môme. L'ameublement de ces habitations est d'une grande sim-
plicité : deux pierres destinées à moudre le grain, quelques paniers en roseaux,
des pots en terre, des nattes de jonc et des peaux de mouton pour se coucher
et s'asseoir : voilà toute la richesse de la plupart d'entre elles.
Quant aux Arabes, nous avons déjà dit leur origine, et comment le flot
envahisseur de l'islamisme les porta en Afrique. L'enthousiasme les axait fait
conquérants, le fanatisme les rendit turbulents et guerroyeurs. Quoique for-
mant une des belles races de l'espèce caucasienne, ils n'ont cependant pas cette
régularité de proportions qu'on trouve dans les races de l'Occident : leurs
jambes et leur cou sont trop longs par rapport au buste, et leur poitrine trop
étroite pour leur taille. Le teint brun, la barbe noire et clairsemée, les yeux
brillants et enfoncés dans leurs orbites, un nez d'aigle avec des narines larges
382 DOMINATION FRANÇAISE.
et d'une extrême mobilité, la bouche bien fendue, les dents blanches; tel est
l'ensemble de leur physionomie, qui est dune saisissante expression. La race
arabe se divise en deux classes bien distinctes : les Arabes sédentaires ou agri-
culteurs [tellias)i et les Arabes nomades ou pasteurs [zaharis ou zcmalovïas).
Les premiers habitent des cabanes en pisé ou en pierre et se livrent à diffé-
rentes cultures ; les seconds ne vivent que du produit de leurs troupeaux ou de
leurs brigandages, et n'ont pour habitations que des tentes, qu'ils transportent
sans cesse d'un endroit à un autre.
Les Turcs avaient établi dans la famille arabe une autre division très-impor-
tante à connaître, et qui, si elle eût été étudiée dès les premiers temps de notre
conquête, nous eût épargné bien des luttes, bien des combats. Dès leur
arrivée en Afrique, témoins des haines qui divisaient les innombrables tribus
arabes, ils s'appliquèrent à faire servir ces dispositions hostiles aux besoins
de leur politique; ils intervinrent dans les querelles , accablèrent certaines tri—
luis, et accordèrent à d'autres leur protection. Celles-ci, en échange de celte
faveur, se mirent au service de leurs nouveaux maîtres toutes les fois qu'ils avaient
une expédition à tenter ou des impôts à lever. Insensiblement cette division
prévalut, et l'Algérie compta deux classes d'Arabes bien tranchées : les margsen
et les rayas. Les premiers, les privilégiés, étaient les auxiliaires des domina-
teurs; les seconds, la gent corvéable et taillable à merci. Pour prix de leur
docilité et des services rendus , les margsen recevaient une part du butin
et étaient affranchis de toute espèce de charges ; ils ne payaient d'autre tribut
que les tributs religieux, c'est-à-dire Xachour et \nzacat, dont aucun musulman
ne peut être dispensé. Grâce à cette habile exploitation de l'Arabe par l'Arabe,
les Turcs n'eurent besoin pendant tout le temps de leur domination que d'un
faible corps de troupes, pour appuyer efficacement les razzias que les tribus
mur g zen faisaient à leur profit sur les rayas. Notre conquête détruisit celte
sorte de hiérarchie et ne substitua rien à la place : c'est là sans contredit une
des nombreuses causes qui ont rendu notre occupation si difficile.
Entre la constitution politique des tribus arabes nomades ou sédentaires et
celle des Kabaïles, il existe une très-grande analogie; toutes professent la
religion de Mahomet; seulement les Kabaïles passent pour des musulmans
aussi peu zélés qu'ignorants ; on cite même plusieurs tribus de l'est chez les-
quelles se sont conservées des pratiques qui rappellent le paganisme. Mais ce
n'est là qu'une très-rare exception.
La tribu arabe ou kabaïle prend ordinairement son nom d'un individu qui
passe pour en être la souche, ou d'un lieu remarquable près duquel elle habite ;
voilà pourquoi on trouve si souvent dans les appellations qui servent à les dési-
gner, les mots béni et ouled, qui signifient fils, enfants : Beni-Messaoud (enfants
de Messaoud), Ouled-Chareb-el-Kihh (enfants qui habitent la montagne de la
Lè\re-du-Vent). Une tribu est divisée en plusieurs kraroubas ou districts, sub-
divisés à leur tour en dackeras, villages, agglomérations de cabanes, ou douairs.
DOMINATION FRANÇAISE. 383
réunion de tentes*. Le nombre de villages composant mu' krarouba varie à l'in-
fini ; mais chaque krarouba loi nie une unité cl a un cheick pour représentant.
Le cheick est nommé tous les trois mois ou tous les nus, suivant les usages;
ainsi chaque chef de famille peut devenir cheick et participer à son tour aux
avantages attachés à ce titre; et ces avantagés sont nombreux, car le cheick
concentre dans ses mains tous les pouvoirs politiques, judiciaires et adminis-
tratifs.
Toutes les affaires qui, en France, sont du ressort des tribunaux criminels ou
de police correctionnelle se jugent par un comité de cheicks. Le délinquant est
condamné à une amende ou {/rotin, et doit en outre restituer au plaignant la
valeur de l'objet dont il lui a fait tort : la grotia est fixée d'avance pour un vol
de figues, de raisins, de bestiaux, etc., comme pour une dispute, pour des coups
de bâton, de yataghan, d'arme à feu, etc. L'homme qui s'est rendu coupable
d'un meurtre n'a d'autre ressource que de s'évader sur-le-champ , car les
parents du défunt peuvent le tuer sans autre forme de procès. S'il parvient à
se soustraire à leur poursuite, les cheicks, après s'être concertés, lui infligent
une amende pour le paiement de laquelle ses biens mobiliers et immobiliers,
s'il en possède, sont vendus ; il est en outre proscrit, et obligé d'aller chercher
asile dans une autre tribu. Mais le sang demande du sang, et le plus proche
parent de la victime est toujours obligé de la venger : s'il y parvient, il n'est pas
expulsé de sa tribu , mais il reste soumis à l'amende.
Les Arabes ainsi que les Kabades ont une grande vénération pour les mara-
bouts, pieux personnages qui remplacent parmi eux les ministres et les ulé-
mas des villes. Tout individu qui s'est rendu célèbre par ses vertus, par sa
probité , par une conduite exempte de cupidité et de violence , enfin par sa
grande régularité à s'acquitter des devoirs de la religion , peut devenir mara-
bout ou saint. Objet de l'ambition générale, ce haut titre est environné d'une
espèce de culte, et devient la source de la noblesse. Si les fils sont vertueux
comme les pères, la considération pour eux ne fait que s'accroître ; s'ils cessent
de l'être , la qualification leur reste , mais le respect s'éloigne. Les mara-
bouts interviennent en qualité de pacificateurs dans les querelles particulières ;
ils sont consultés pour les guerres de tribu à tribu; ils prophétisent . , rendent
des oracles, guérissent les malades, exorcisent, et donnent des réponses plus
ou moins satisfaisantes à ceux qui les consultent. Les plus vénérés vivent dans
des espèces de retraites (zouïas) au milieu des tombeaux de leurs ancêtres;
réunissant autour d'eux les jeunes gens qui préfèrent le calme de l'étude au
tumulte de la guerre, ils les familiarisent avec les différentes interprétations du
Koran ; au bout de quelques années d'étude ces adeptes prennent le titre de
' Le krarouba, ou le fruit du caroubier, est une cosse longue et plate qui renferme plusieurs
grains : analogie toute naturelle entre les fractions (h1 tribus, les dackeras ou douairs qui sont
habiles par des gens de la même famille.
SSÏ DOMINATION FRANÇAISE.
thalebs (savants). Les élèves qui fréquentent les souïas n'y apportent que leur
linge et leurs habits., car ces écoles sont gratuites; « la science de la loi, dit
« le Koran, ne doit pas se vendre. » Ils y sont nourris à l'aide de nombreux
présents que le marabout reçoit en vivres, bestiaux et argent, des tribus qui
protègent la souïa. L'enceinte de ces lieux est sacrée ; tout homme poursuivi
pour un crime ou un délit y trouve un asile inviolable.
Nous allons parler maintenant de ce qui nous importe le plus à connaître ,
c'est-à-dire de l'organisation militaire des tribus.
Sans unité nationale, presque étrangères l'une à l'autre, toujours prêtes à
en venir aux mains : telle a été et telle est encore la position respective des tribus
kabaïles et arabes. Le vol d'un mouton , un arbre coupé, une insulte faite à une
femme, mille autres causes beaucoup moins graves, suffisent pour les faire s'en-
tr'égorger. Toutefois, la guerre n'éclate entre elles qu'après une décision prise
dans le conseil des cheicks. Le jour du combat est fixé , et il n'y a pas d'exemple
qu'il ait jamais été devancé : c'est presque la loyauté des anciens tournois. Une
surveillance active s'exerce alors dans chaque tribu sur tous ceux qui doivent
répondre à l'appel : mais chez ces peuples accoutumés de bonne heure à
manier les armes, et pour qui la guerre est une seconde nature, personne ne
manque au rendez-vous. Chacun se fournit de cartouches , porte avec soi sa
propre subsistance : cependant, lorsque les expéditions doivent durer plusieurs
jours, on transporte en commun quelques vivres sur des bêtes de somme; le
théâtre de la guerre fournit le reste. L'extrême sobriété de ces hommes rend
d'ailleurs les privations presque nulles. En route, ou sur le champ de bataille,
les plus braves excitent les autres et les poussent en avant. La discipline est
inconnue parmi eux, mais ils suppléent au défaut d'ensemble par l'instinct de
la guerre et la parfaite connaissance des lieux.
Armés d'un long fusil, d'un sabre droit et d'une paire de pistolets, les
Kabaïles s'avancent au combat tribu par tribu, chacune mari haut sous son
drapeau porté par le plus brave. Au moment de l'attaque, les cavaliers
fondent au galop sur l'ennemi , entraînant avec eux les fantassins, qui se
tiennent d'une main à la selle ou à la queue des chevaux. Arrivés à une cer-
taine distance, le porte-drapeau s'arrête; tous les guerriers de la tribu se
groupent autour de lui, tirent leurs coups de fusil, puis les cavaliers tournant
bride, couchés sur leurs chevaux, vont en arrière recharger leurs armes, laissant
les fantassins s'abriter comme ils peuvent au milieu des haies et des buissons.
Leur tactique consiste réciproquement à se disperser devant l'attaque de
l'ennemi, et à se rallier aussitôt pour le prendre par derrière. Ils ne font jamais
grâce de la vie aux prisonniers qui tombent entre leurs mains : non contents de
les soumettre aux tortures les plus inouïes, ils se livrent sur leurs cadavres à
des horreurs dégoûtantes , croyant par là se rendre agréables à Dieu et bien
mériter de leur patrie. Compagnon fidèle de ses dangers, le fusil est à la
fois pour le Kabaïle un défenseur, un ami, un trésor. L'importance qu'il
DOMINATION FRANÇAISE. 385
attacheà la conservation de cette amie favorite, est empreinte dans le dicton
suivant : «un Kabaïle a un bœuf, un cheval, un Ane et un fusil; un malheur
lui survient, il vend d'abord son bœuf, puis son cheval, son âne; son fusil, il
ne le vend jamais.»
Toujours prêts à combattre, 1rs Araltcs portent le fusil suspendu en bandou-
lière, le yataghan el les pistolets à la ceinture. Dans les circonstances où ils
peuvent se promettre un pillage considérable, les femmes, les enfants forment
une seconde armée derrière eu\. Leur manière de combattre diffère peu de
celle des Kabailes : divisés en plusieurs groupes, les cavaliers s'élancent sur
l'ennemi ; arrivés à une certaine dislance, ils se détachent successivement au
galop en décrivant une courbe excentrique; dès qu'ils en ont atteint le point
le plus éloigné, ils font feu; puis, achevant d'en décrire la seconde moitié, ils
retournent au milieu des leurs pour charger de nom eau leurs armes. Si
l'ennemi se laisse ébranler par ces premières escarmouches, ils passent le fusil
dans la main gauche, et, le sabre au poing, se précipitent dans la mêlée avec une
ardeur farouche. Ceux que leur pauvreté oblige à combattre à pied sont armés
de fusils, de Iromblons, de pistolets, de sabres, de yataghan S et de massues;
assez bons piétons, ils supportent aisément la fatigue et les privations. Hors
de l'état de guerre, les Arabes ne connaissent pas le dévouement; mais sur le
champ de bataille, il n'est pas do périls qu'ils n'affrontent pour sauver un
de leurs compagnons : les fantassins se précipitent jusqu'au milieu des rangs
ennemis pour ramasser les blessés, et les aider à se remettre en selle; les cava-
liers, munis de cordes à crochet, enlèvent, même en fuyant, ceux des leurs qui
ont succombé.
Toutes les expéditions de tribu à tribu sont de courte durée; ordinairement,
après la première rencontre, vainqueurs et vaincus se dispersent; lorsqu'au con-
traire ils montrent de l'acharnement, les marabouts les amènent à se faire de
mutuelles concessions, et s'ils ne parviennent pas à cimenter une paix durable,
ils réussissent toujours à obtenir de longues trêves. .Mais, autant les marabouts
se montrent animés d'un esprit de conciliation dans ces luttes intestines, autant
leurs discours respirent la vengeance lorsqu'il s'agit de combattre les infidèles ;
alors, le Koran à la main, ils prêchent la guerre sainte , exaltent toutes les pas-
sions, et s'efforcent de rendre implacables toutes les haines.
Le djehad, ou la guerre sainte, est déclarée par le Koran obligatoire pour tous
les musulmans : seulement, lorsqu'un nombre suffisant de fidèles a répondu au
premier appel de l'iman , les autres sont dégagés de l'obligation qui pesait sur
tous. Dans le cas d'appel général, les exceptions cessent, si ce n'est en faveur des
femmes, des enfants., des esclaves et des infirmes. L'esclave ne peut combattre
sans l'autorisation de son maître, la femme sans celle de son mari. En Algérie,
on n'a jamais mi de femme prendre part aux combats livrés à l'armée française ;
les esclaves seuls s'y sont montrés.
Deux motifs, l'un purement religieux, l'autre purement humain, firent naître
49
386 DOMINATION FRANÇAISE.
et entretinrent l'ardeur avec laquelle les Arabes répondirent longtemps d'eux-
mêmes aux appels de la guerre sainte : le premier, puisé dans les magnifiques
espérances de la vie future et dans le mépris de la mort , est inspiré par un
aftalisme absolu. Mahomet ne répète— t-il pas à toutes le pages de son livre ,
que le paradis sera la récompense de ceux qui combattent pour la foi ; (pie le lâche
et le déserteur sont dévolus à l'enfer ; que tomber sur le champ de bataille , ce
n'est pas mourir , mais vivre ; que le martyr doit trouver après sa mort bien au
delà de ce qu'il laisse dans ce monde inférieur, etc. Le second motif s'adresse ,
non plus à l'Ame des croyants, mais à tous les instincts grossiers de la vie
physique et du bien-être matériel. Le partage du butin est combiné par les lois
du djehad, de manière à assurer à tous ceux qui y participent un intérêt per-
sonnel et positif. Tous les objets pris sur l'ennemi doivent être mis en com-
mun , pour être répartis plus tard par l'iman : un cinquième se prélève d'abord
pour les besoins généraux de l'islamisme; les quatre autres cinquièmes sont
partagés entre les vainqueurs et ceux qui leur sont unis par les liens du sang ,
tels que les femmes, les enfants, etc. La loi donne aux cavaliers deux parts, et
une seule aux fantassins. L'infidèle n'a pas droit au partage; l'iman peut, s'il le
juge à propos, lui accorder une rétribution pour les services qu'il a rendus.
Si le sentiment religieux s'affaiblit bientôt et subit chez la plupart des musul-
mans le sort de toutes les croyances humaines, l'amour du butin, développé
de tout temps dans la race arabe , fut loin de diminuer. Ce mobile sembla, au
contraire, grandir de tout ce que perdait en énergie le fanatisme purement
religieux. Diverses irruptions tentées du ixe au xne siècle, par les Arabes
d'Afrique et d'Espagne, dans le Languedoc et la Provence, et sur le littoral
méditerranéen, paraissent avoir été uniquement inspirées par l'amour du butin ;
car ce ne fut qu'une série de courses entreprises pour piller les monastères ,
enlever les troupeaux, et fournir d'esclaves chrétiens les marchés de Grenade,
de Tunis, ou du Caire.
Enfin, après l'affaiblissement de la puissance musulmane en Occident, le
djehad prit la forme exclusivement maritime. Au moment où l'armée française
aborda en Afrique, il se trouvait réduit aux proportions, non plus d'une guerre
nationale et religieuse, mais d'une piraterie vulgaire souvent bcureuse et quel-
quefois rudement châtiée. Notre invasion semblait donc une occasion favorable
pour ranimer le vieux fanatisme de la population algérienne. Le souverain de la
régence, Hussein-Pacha, chercha dans un appel à l'énergie des croyances musul-
manes un moyen de résistance; mais ce fut seulement l'amour du pillage qui
réchauffa l'ardeur belliqueuse des Arabes; dès que toute espérance de butin fut
perdue, les contingents se dispersèrent : la rrécessité de défendre leurs croyances
ou même l'indépendance du pays , ne leur sembla plus assez forte pour les
faire rester sous des drapeaux que la fortune venait de trahir. Toutefois n'ou-
blions pas que c'était un Turc qui les convoquait; bientôt après ils retrouvèrent
toute leur énergie et torrt leur fanatisme, à la voix du chef indigène qui s'est dit
I
Rouartf
ue frères del 8c :
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DOMINATION FRANÇAISE. :i87
inspiré de Dieu. Telle est l'organisation politique et religieuse de ces peuples
que mous avons toujours VUS hostiles aux dominateurs do leur pays, et contre
lesquels nos armées allaient avoir tant de luttes à soutenir.
Lorsque l'expédition de l'Atlas fut définitivement arrêtée, le généra] en chef
commença par proclamer la déchéance du l>ey de Tittery, et lui donna pour
successeur Mustapha-Ben-Omar, Maure d'une grande distinction, qui dès les
premiers jours s'était montré dévoué à notre cause; il concentra ensuite autour
d'Alger to tes les troupes qui ne faisaient pas partie; de l'expédition, et en confia
le commandement aux généraux Loverdo, Cassan, Damrémont et Danlion. Le
17 novembre, l'armée se mit en marche; son aspect avait quelque chose d'orien-
tal : aux shakos de nos soldats se mariaient les turbans des zouaves; les
chameaux qui taisaient partie des équipages dominaient de leur long col les
mulets de b<U et les prolonges. Dans l' état-major, cet aspect était plus prononcé
encore : l'aga d'Alger avec ses officiers et ses gardes, portant tous de longs
fusils appuyés debout sur la cuisse, accompagnait le général en chef; on remar-
quait également dans ce cortège le nouveau bey de Tittery tout ruisselant d'or,
ainsi qu'un jeune mamelouck, Youssouf, récemment arrivé de Tunis, et dont le
nom inconnu alors ne devait pas tarder à devenir populaire. Tous ces Maures,
tous ces Arabes couverts de leurs longs manteaux blancs, montés sur de magni-
fiques chevaux richement caparaçonnés , contrastaient avec la simplicité des
uniformes français.
Après la première journée de marche , l'armée bivouaqua à Bouffarick et
n'y fut pas inquiétée. Le 19, elle se porta vers Blidah; l'ennemi ne se montrait
pas encore; seulement, lorsqu'on fut en vue de cette ville, on aperçut une
longue ligne d'Arabes à cheval, armés de fusils, occupant une étendue de
plus d'une demi-lieue , la droite appuyée à l'Atlas et la gauche à la route de
Coleah. Le général en chef fit aussitôt développer ses colonnes , de manière à
opposer à l'ennemi un front aussi étendu que le sien , et envoya un parlemen-
taire pour connaître le motif de cette démonstration. Youssouf fut chargé
de cette mission, qui n'était pas sans danger. « Dis à ton général, lui répondit-
« on , que nous sommes décidés à lui refuser l'entrée de notre ville. C'est au
« bey de Tittery qu'il a affaire : qu'il se porte donc sur Medeah et qu'il nous
« laisse tranquilles, s'il ne veut pas exciter notre colère. » Un des chefs accom-
pagna Youssouf jusqu'au quartier général, pour venir confirmer ces insolentes
paroles.
Sans s'y arrêter un instant , le général Clausel donna ordre à la brigade
Achard de tourner la ville par la droite et de l'attaquer immédiatement par 'e
point qui se trouve entre les chemins de Coleah et de Medeah ; la brigade
d'Uzer s'avança directement par la route d'Alger. Ce hardi mouvement fut
exécuté avec assez de promptitude , malgré les obstacles que les troupes ren-
contraient sur un terrain couvert d'épaisses broussailles, et malgré les coups de
fusil que les habitants leur tiraient à bout portant, cachés derrière les mu-
388 DOMINATION FRANÇAISE.
railles et les haies des jardins. Enfin le lieutenant de voltigeurs d'Hugues
parvint à escalader le mur d'enceinte, mit en fuite les Arabes qui le défen-
daient , et vint ouvrir les portes aux deux brigades ; elles entrèrent presque en
même temps dans la ville par deux côtés différents; mais déjà les habitants
l'avaient évacuée. Le lendemain on les aperçut assis sur le sommet des collines,
observant en silence ce qui se passait.
Avant de se porter sur Medeah, le général en chef jugea prudent d'occuper Bli-
dah. Quoique construit en pizé, le mur d'enceinte pouvait être considéré
comme un obstacle suffisant contre les Arabes; mais les jardins qui avoisinent
ce mur, qui y touchent même, nuisaient trop à la défense pour qu'on les laissât
subsister; immédiatement l'ordre de les abattre fut donné. Ces jardins où se
trouvaient de magnifiques orangers, des légumes et des fruits de toute espèce,
formaient la principale richesse des habitants, que ruinait leur dévastation.
Lorsqu'ils virent que la hache de nos sapeurs ne respectait rien, ces malheureux
recoururent aux supplications, et envoyèrent au général une députation pour
obtenir au moins un sursis. Mais les lois de la guerre sont inexorables et les
approches de Blidah furent impitoyablement déblayées. Pendant cette opération,
deux de nos bataillons envoyés contre les Beni-Salah, tribu kabaïle qui avait
pris la plus grande part aux démonstrations hostiles de la veille, exerçaient dans
les environs des représailles non moins terribles : toutes les plantations étaient
arrachées, les cabanes et les tentes pillées et incendiées, les troupeaux dispersés
ou égorgés. Nos soldats, qui avaient à se venger de ces mille coups de fusil qui
leur étaient si traîtreusement tirés , se livraient sans pitié à ces exécutions.
Une soixantaine de prisonniers furent amenés au quartier général : on les avait
pris les armes à la main , on les avait vus détourner de son lit le torrent qui
arrose Blidah, et faire feu sur des soldats du train : le chef d'état-major,
après avoir examiné rapidement la charge qui pesait sur chacun d'eux , les fit
fusiller par groupes de quatre, de six à la fois, pendant que les autres,
accroupis sur leurs talons, récitant des prièies ou fumant leur chibouque ,
attendaient paisiblement leur tour. Le sang-froid du muphli de Blidah, l'un
de ces prisonniers, en sauva une bonne p;irtie. « C'était bien la peine, disait-il
« en marchant au supplice , que je me sacrifiasse pour les chrétiens. J'étais sur
« le point de leur rallier toutes les tribus environnantes, et ils me fusillent ! »
Un interprète vint aussitôt rapporter ces paroles au général en chef; l'exécu-
tion fut suspendue , le muphti interrogé et mis en liberté sur parole. Deux
heures après il ramenait à Blidah plusieurs chefs kabaïles qui s'engageaient à
ne plus porter les armes contre les Français ; promesses éphémères , mais qui
du moins facilitèrent notre marche.
Le 20, après avoir laissé à Blidah deux bataillons avec deux pièces de canon,
sous les ordres du colonel Bulhières, afin d'assurer les communications avec
Alger et de se procurer des vivres et des fourrages que les troupes devaient
prendre à leur retour, le général se porta sur Medeah , en laissant à sa gauche
DOMINATION FRANÇAISE. 389
tes hauteurs qui dominent la Metidjah. Ce fui une véritable promenade militaire
le temps était magnifique, et l'ennemi ne se montrait mille paît; bien plus,
intimidés par notre vigoureuse attaque de la veille, les Kabailes accouraient à
notre rencontre, fournissant des vivres aux soldats et donnant aux chefs des
renseignements sur les forces du bey. Vers le milieu du jour, on atteignit une
grande ferme, située à dix kilomètres de Blidah, désignée sous le nom de ferme
de VAga; elle se trouve vis-à-vis d'une gorge qui sert de passage pour arriver
sur les hauteurs de l'Atlas. Entourée d'un bon mur, dominant la plaine, celte
terme tut occupée et mise en état de défense, afin de servir de dépôt pour
l'artillerie et les gros bagages. Le 21, l'armée reprit sa marche ; mais avant de
s'engager dans les défilés de l'Atlas, le général Clausel adressa aux troupes
l'allocution suivante :
«Soldats,
« Nous allons franchir la première chaîne de l'Atlas, planter le drapeau tricolore
dans l'intérieur de l'Afrique, et frayer un passage à la civilisation , au commerce et à
l'industrie. Vous êtes dignes, soldats, d'une si noble entreprise; le monde civilisé vous
accompagnera de ses voeux.
<• Conservez le même bon ordre qui existe dans l'armée. Ayez le respect le plus grand
et le plus soutenu pour les populations partout où elles seront paisibles et soumises;
c'est ce que je vous recommande.
« Ici , j'emprunte la pensée et les expressions d'un grand homme , et je vous dirai
aussi que quarante siècles vous contemplent! »
L'armée s'engagea alors dans un étroit sentier qui, par une pente rapide, con-
duit au col ou teniah de Mouzaïa. La brigade Achard marchait la première,
immédiatement suivie par l'artillerie de montagne et la brigade Monck dlïzcr
avec laquelle était la cavalerie ; venaient ensuite les bagages , escortés par
la brigade Hurel qui formait l'arrière-garde. Deux hommes seulement pou-
vaient passer de front. Arrivée près du col, elle fit une halte; l'artillerie tira
vingt-cinq coups de canon pour célébrer son passage sur le mont Atlas, et de
toutes parts s'élevèrent spontanément les cris de Vive la France! Vive le Roi des
Français! C'était un spectacle imposant et sublime, que de voir nos braves,
disséminés sur les pentes abruptes des montagnes , célébrer par leurs chants
cette nouvelle prise de possession ! Bientôt l'ennemi se présenta et fut succes-
sivement débusqué de tous les mamelons qu'il occupait. Bou-Mezrag nous
■attendait au teniah de Mouzaïa, avec son aga et son fils; il avait six mille
hommes et deux pièces de canon , et gardait une coupure de quatre pieds de
large par laquelle il fallait inévitablement passer. La route suit la rive droite
d'un torrent fort encaissé; elle est coupée sur plusieurs points par des ravins
très-profonds , dont les eaux viennent se jeter dans le torrent. Ce terrain était
d'autant plus favorable à l'ennemi qu'entre les ravins s'élèvent des plateaux qui
dominent au loin le chemin. Il avait disposé ses troupes de la manière suivante :
390 DOMINATION FRANÇAISE.
douze à quinze cents hommes à la gauche du col ; à peu près autant à la droite;
le surplus, échelonné dans les gorges, en avant de la position principale,
gardait les points les plus favorables à la défense jusqu'à une distance de trois
kilomètres. Toutes les hauteurs à droite et à gauche delà vallée, jusque sur nos
derrières, étaient occupées par des Arabes armés.
On tiraillait depuis plus de deux heures, lorsque le général en chef donna
l'ordre aux bataillons des 14e, 20e et 28'', de gagner les crêtes de gauche et de
les suivre pour tourner le col et prendre l'ennemi à dos. Ces braves, qui
n'avaient pas cessé de combattre en gravissant les montagnes, mourant de soif
et accablés par un soleil brûlant , redoublèrent de courage et se dirigèrent
droit vers la crête, malgré une grêle de balles et de pierres. En ce moment
le général Achard, avec un bataillon du 37e, arrivait à l'entrée du col; il fit
déposer les sacs, la charge battit, et tous s'élancèrent avec ardeur par un sentier
tortueux, sous le feu roulant de l'ennemi. Un moment ce bataillon fut com-
promis; mais, soutenu par quelques compagnies du 14e, il parvint à franchir le
col ; alors les Kabaïles, se voyant attaqués de tous côtés, prirent la fuite sans
presque opposer de résistance. Avant le coucher du soleil , les Français étaient
maîtres de toutes les positions , et le drapeau national flottait sur toutes les
hauteurs, car le col de Mouzaïa, quoique très-élevé, est lui-même dominé par
des pics d'une élévation considérable dont le sommet fut occupé par nos soldats.
Le quartier général s'établit dans la vallée; de là on put jouir, à la chute du
jour, d'un spectacle imposant : c'étaient les feux des bivouacs qui, dispersés sur
la cime des montagnes , en dessinaient tous les mouvements.
Ce premier passage du Mouzaïa est sans contredit un des plus beaux succès
de notre armée d'Afrique. Cinq à six mille hommes, appuyés de deux pièces de
canon, en défendaient les approches : les forces de l'ennemi étaient donc supé-
rieures aux nôtres, et il avait en outre l'avantage de la position , avantage
immense en pareils lieux. Le courage de nos soldats et l'habileté de leurs chefs
triomphèrent du nombre et des difficultés. Aussi cette journée fut-elle meur-
trière : elle nous coûta plus de deux cents hommes tués ou mis hors de
combat; le 14e perdit trois ofliciers, et le 37e soixante-dix hommes dont quatre
officiers; mais elle nous acquit un ascendant immense sur les tribus arabes et
kabaïles.
La brigade Monck d'Uzer reçut la mission de garder le Mouzaïa. On y réunit
et installa les blessés sous des tentes. Le général en chef, avec le reste du corps
expéditionnaire, se dirigea sur Medeah. Les tribus étaient démoralisées; elles
ne firent plus que quelques rares et insignifiantes démonstrations. Le 22 au soir
on arriva devant Medeah; aussitôt les principaux habitants vinrent donner au
général les plus formelles assurances de la soumission entière de la ville; en
dehors des portes, sur toutes les hauteurs voisines, on remarquait des groupes
nombreux assis sur l'herbe, et dont les gestes témoignaient du plaisir que leur
causait notre arrivée. Le général en chef, précédé des députations et escorté de
h-~i
DOMINATION FRANÇAISE. 391
deux bataillons, entra dans la \ ille ; le reste de l'année bivouaqua sur les collines
environnantes.
Medeah est une ancienne Forteresse bâtie par les Romains sur la partie
supérieure d'un mamelon que bordent les affluents «lu Chelilf; elle s'arrêta
d'abord à moitié pente vers le sud, ainsi que l'atteste le tracé de ses anciens
remparts. Depuis, habitée par les diverses races qui ont tour à tour domine
en Afrique, elle s'est étendue jusqu'au pied même du mamelon. C'est ainsi
qu'ont pris naissance la haute et la basse ville. Dans sa partie basse, elle
renferme une* fontaine très-abondante où l'on reconnaît des traces de travaux
antiques. La ville haute manquait d'eau : pour y remédier, les Romains
relièrent à leur citadelle, par un chemin incliné, une magnifique source sor-
tant avec une force extrême de dessous le rocher qui la supporte, lin aqueduc
construit en pierre et en brique y amène encore de l'eau; en sorte que dans
tous les quartiers on trouve des fontaines abondamment approvisionnées.
Un mur d'enceinte construit en pierre entoure Medeah de toutes parts ; il
est percé de cinq portes que ne défend aucun ouvrage extérieur; quelques
meurtrières seulement, pratiquées à droite et à gauche , permettent de faire
feu sur ceux qui s'avanceraient pour attaquer. Au-dessus de la porte du
sud se trouve une batterie armée de deux longues couleuvrines provenant des
arsenaux espagnols. L'aspect de Medeah est triste comme celui de toutes les
villes d'Afrique ; les maisons y sont construites en pierre, mais leur disposition
intérieure et extérieure est absolument semblable à celle des maisons d'Alger.
Dans la rue principale, qui La traverse en zig-zag du nord au midi, sont réunies
les boutiques des détaillants ; sur la place on remarque un café mauresque
d'assez joli aspect, et un fond uck, espèce de caravansérail pour les marchands.
La population ne dépasse pas sept à huit mille rtmes : elle se montra bien-
veillante et paraissait très-laborieuse '.
Le général en chef occupa la résidence de Tiou-Mezrag, maison fort simple,
dénuée d'ornements, n'ayant qu'un seul étage et ne se distinguant des autres
«pie par de plus larges proportions. Quant au nouveau bey, Moustapha-Ben-
Omar, il choisit une maison plus modeste; ce qui n'empêcha pas les habi-
tants de venir en foule lui offrir les félicitations et les présents d'usage. Le len-
demain, les boutiques de Medeah furent ouvertes; tout le monde vaquait à ses
affaires : officiers et soldats circulaient dans les rues, pêle-mêle avec les indi-
gènes, comme dans une ville de garnison située au cœur de la France.
Depuis longtemps, les tribus voisines de cette capitale avaient fait prévenir
1 Medeah est située à onze cents mètres au-dessus du niveau de la mer; les chaleurs de l'été
y sont aussi excessives que le froid en hiver. Quoique les orangers et les oliviers cessenl de
croître dans cette région, les environs de la ville n'en offrent pas inoins des sites délicieux cl
des cultures très-variées : le mûrier , le poirier , le peuplier , le cerisier et la plupart des arbres
d'Europe y viennent très-bien; les vignes y sont aussi en grande abondance , elles produisent
d'excellent raisin et forment une partie importante de la culture.
392 DOMINATION FRANÇAISE.
le général en chef qu'elles empocheraient l'ancien bey de se retirer dans les
montagnes. En effet, après la journée du 21, Bou-Mezrag, ne sachant comment
échapper aux Kabaïles qui le menaçaient déjà, se retira dans un marabout
très-vénéré, situé à quatre lieues de Medeah, et qui jouit de grandes immu-
nités; mais ne s'y croyant pas encore en sûreté, il fit demander au général
Clause! s'il consentirait à le recevoir comme prisonnier de guerre. Un sauf-
conduit lui fut envoyé; et, dans la soirée du 23, il entra dans la ville, accom-
pagné de ses femmes, des divers membres de sa famille et d'une suite nom-
breuse, mais sans armes.
Bou-Mezrag était un homme de moyenne taille, assez replet, âgé d'environ
soixante ans, d'une belle figure encadrée dans une magnifique barbe blanche;
son regard était vif et sévère, son caractère hautain et irascible. Lorsqu'il
se présenta devant le général en chef, il lui prit sa main et la baisa trois fois
avec le plus grand respect, en disant à chaque fois : « Pardonne-moi! »
— Tu ne le mérites pas , lui dit le général , car tu as trahi tes serments.
— C'est vrai; j'ai commis là une grande faute; mais aussi cette faute ne
t'a-t-clle pas procuré la gloire de me vaincre sur l'Atlas et de planter tes dra-
peaux triomphants sur les cimes les plus élevées de nos montagnes?
Cette adroite réponse lui valut immédiatement son pardon ; il fut seulement
gardé à vue dans la maison qu'on lui assigna pour logement.
La journée du 25 fut consacrée à l'installation du nouveau bey, à qui fut
adjoint un divan composé de notables de la ville; on lui laissa douze cents
hommes de troupes françaises, avec quelques canons, soutenus par une
milice composée des citoyens qui se montraient les plus dévoués à notre
cause. Le lendemain 26, l'armée opéra son mouvement de retour sur Alger en
suivant exactement le même chemin qu'elle avait pris en allant. La brigade
Hurel formait l'avant-garde , les bagages marchaient au centre, et le général
Achard était à l'arrière-garde avec les bataillons du IVe et du 37e de ligne.
L'ex-bey, magnifiquement vêtu, monté sur un superbe cheval, et placé au
milieu d'un détachement de gendarmerie, s'avançait suivi de ses janissaires
sans armes, qui marchaient derrière lui la tête basse.
On arriva au col de Mouzaïa sans avoir rencontré un seul ennemi;
toutes les tribus avaient arboré en signe de paix de petits drapeaux blancs
gardés chacun par quatre hommes. La ferme de l'Aga n'avait essuyé aucune
insulte; mais, en approchant de Blidah, on apprit que la garnison de
cette ville, forte à peine de huit cents hommes, avait été sérieusement atta-
quée par les Kabaïles sous les ordres du farouche Ben-Zamoun. Ils étaient
déjà parvenus à pénétrer dans quelques quartiers , déjà deux de leurs drapeaux
flottaient sur le mur d'enceinte, lorsque le colonel Bulhières, qui commandait
la place, envoya deux compagnies de grenadiers pour les prendre en queue.
Surpris par cette attaque imprévue, les assaillants crurent avoir affaire à toute
l'armée française qui revenait de l'Atlas; le moutzelcin de la grande mosquée
DOMINATION FRANÇAISE. 393
contribua à les confirmer dans cette erreur en leur criant: «Voici les Français!»
Aussitôt, cédant à la peur, ils se prirent à fuir vers la Metidjah. Là, pour cou-
ronner cette journée par un exploit digne de leur férocité, ayant rencontré un
détachement de cinquante artilleurs qui allaient chercher des munitions à
Alger, ils les massacrèrent sans pitié.
Lorsque la colonne expéditionnaire entra dans la \ille, tout y était encore
dans une grande agitation : l'eau des ruisseaux était teinte de sang, les cada-
vres encombraient les rues, plusieurs maisons étaient détruites ou incendiées,
et les habitants désolés couraient de côté et d'autre, à la recherche de ceux des
leurs qui avaient disparu au milieu de celte horrible confusion. Après avoir
usité en détail tous les quartiers, ainsi (pie les approches de la place, et
reconnu qu'il n'y avait aucun avantage à l'occuper, le général donna l'ordre
de reprendre la route d'Alger. I ne grande partie des habitants de cette mal-
heureuse cité, redoutant les Kaluiïles, qui les avaient si souvent pillés et
maltraités , demandèrent à suivre l'armée : celte permission leur fut accordée.
Touché de leurs souffrances, on mit à la disposition de ces infortunés les
mulets de bât et les prolonges que ne réclamaient pas les besoins du service,
Ce n'était plus une armée, mais une véritable caravane'.
Un petit nombre d'Arabes vinrent encore inquiéter nos derrières; mais
quelques coups de canon suffirent pour les disperser. Le 20 , les brigades
Monck d'Uzer et Hurel, sous les ordres du général Boyer, rentrèrent dans
leurs cantonnements; le général en chef avec la brigade Achard reconnut les
divers affluents du Ma/afran qui traversent la plaine de la Metidjah, parcourut
ensuite le Massif et rentra enfin, le 30 , à Alger, aux acclamations de toute la
population. On croyait que cette expédition et la capture du chef des insurgés
suffiraient pour réduire l'insurrection et pacifier la province; mais on ne
connaissait pas encore l'opiniâtreté du caractère arabe.
L'expédition de Medeah fut, sans contredit, sagement conçue , très-habile-
ment conduite ; elle imposa aux tribus insurgées, et fit refluer derrière l'Atlas
et au delà des frontières du Maroc les auxiliaires coalisés; mais ce n'était encore
là que le commencement de tout ce qu'il y avait à faire pour assurer notre
domination. L'indécision de la métropole, les troubles intérieurs qui agitaient
la France, le danger imminent d'une guerre générale, détournèrent de l'Algé-
rie l'attention du gouvernement, qui laissa sans aucun résultat ce premier
acte de vigueur. Les peuplades des environs de Medeah , voyant que l'armée
française ne sortait pas de ses cantonnements, vinrent attaquer la place. Le
brave colonel Marion, qui la défendait, fit créneler les murs d'enceinte, et tint
tète pendant les journées des 27, 28 et 20 novembre à un nombre décuple de
Kabaïles. Pendant ces trois jours, les habitants de la ville firent preuve d'un
1 Le bey do Tittery fut ensuite envoyé en France, où après avoir résidé quelque temps il
obtint de se rendre à Smyrne.
394 DOMINATION FRANÇAISE.
grand dévouement , et , de son côté, le nouveau bej déploya un courage qui
lui mérita la reconnaissance de ses alliés. Tous ces efforts furent inutiles;
le fruil de la campagne était radicalement perdu.
Dans le mois de décembre , de nouvelles troupes lurent envoyées à Medeah
pour ravitailler la garnison; mais cette expédition ne servit qu'à montrer
l'énergie de nos soldats et comment ils supportaient les fatigues de la marche ,
durant cette saison si rigoureuse, dans les pays de montagnes. Enfin, Medeah
fut abandonné le k janvier. Par une triste fatalité, dès les premiers jours de
la conquête, des circonstances contraires venaient sans cesse détruire les
entreprises qui avaient pour but de la consolider. Obligé de renvoyer en
France une partie des troupes , le général en chef dut concentrer le petit
nombre de celles qui lui restaient, et chercher dans les ressources de la diplo-
matie ce que la force des armes ne pouvait lui procurer.
Nous avons vu que la prise d'Alger avait été dans le beylick d'Oran le signal
d'une insurrection des populations arabes contre les Turcs. Pressé entre
deux ennemis, Hassan-Bey avait préféré se jeter dans les bras de la France,
espérant que nous serions assez puissants pour le préserver des dangers d'une
abdication devenue inévitable. Quelques jours après lui avoir accordé cette
protection, M. de Bourmont fut obligé de la lui retirer, et depuis rien n'avait
été tenté pour le secourir. Cependant la situation devenait charpie jour plus cri-
tique, et les instances du bey plus pressantes. Ce n'étaient pas seulement les
Arabes de la province qui couraient aux armes; un ennemi plus redoutable,
l'empereur de Maroc, le menaçait. Déjà une armée sous les ordres du neveu de
ce prince s'était emparée de Mascara sans la moindre opposition. La ville de
Tlemcen ne tarda pas à être occupée ; mais trois mille Turcs et Koulouglis ,
renfermés dans le mechouar (citadelle) , parvinrent à s'y maintenir pendant
que des émissaires du chérif parcouraient la province, cherchant à soulever
les populations en faveur de leur maître '. Notre intervention devenait donc
d'une urgence extrême; aussi, dès le mois de novembre 1830, le général
Clausel fit-il occuper de nouveau le fort Mers-el-Kebir, et le 10 décembre sui-
1 Nous regrettons vivement qu'avant et depuis la conquête d'Alger, le gouvernement Français
n'ait pas songé sérieusement à s'assurer les bonnes dispositions du Maroc. Comme chef reconnu
de l'islamisme, l'influence de l'empereur est grande dans le Mahgreh, et celle alliance aurait pu
nous préserver de la plupart des insurrections qui sont venues arrêter les progrès de notre
établissement, lin consultant les rapports diplomatiques qui ont existé pendant trois siècles
entre la France et cet état , on verra qu'il n'eût pas été impossible de rallier le Maroc à nos
intérêts, et de nous en faire un puissant auxiliaire.
Dès le xvie siècle, notre pavillon commença à se montrer dans ces parages sous François Ier,
en 1555 ; mais nos relations suivies avec ces régions ne datent guère que du règne de Elenri IV.
A cette époque, plusieurs Français s'y étaient établis, sous la protection d'un agent diploma-
tique qui prenait le titre de consul de Fez et de Maroc.
Sous le règne de Louis XIII , le cardinal de Richelieu, désireux de justifier sou titre de sur-
intendant-général de la navigation de Fiance, fait partir de Hhé une flottille pour « aller protéger
« dans le Maroc notre pavillon et les intérêts de notre commerc ! ». Il avait forcé les Algériens à
DOMINATION FRANÇAISE. 395
\iini la ville d'Oran. lui même temps des remontrances énergiques étaienl
adressées à l'empereur de Maroc au nom du gouvernement français, pour qu'il
eût à s'abstenir désormais de toute intervention.
C'est au milieu de ces conjonctures que le général Clause] reçut et s'em-
pressa d'accueillir des propositions que le consul-général de France à Tunis
avait été chargé de lui présenter de la pari du souverain de cette régence; elles
tendaient à obtenir pour un prince tunisien l'investiture du beylikde Constan-
tine, moyennant une contribution annuelle d'un million de francs et sous
l'obligation expresse de tenir cette province aux mêmes conditions et droits
que s'il l'eût reçue du dey d'Alger; on promettait en outre de se conformer à
tout ce (pie le commandant en chef jugerait à propos de prescrire dans l'intérêt
du pays en général, du beylick en particulier, mais principalement dans celui
de la France ; on s'engageait à accorder pleine et entier eprotection aux Euro-
péens qui viendraient, comme commerçants ou agriculteurs, s'établir dans
le territoire, et enfin à admettre des garnisons françaises dans les places de
Houe, Stora et Bougie.
conclure un traite do paix avec la France (1629); il obligea aussi l'empereur de Maroc à lui
remettre sans rançon tous les prisonniers français retenus dans ses étals. Quelques jours après
celte sommation , les esclaves arrivèrent au port de Sali , accompagnés d'une lettre dans laquelle
l'empereur adressait au roi de France les plus solennelles protestations d'amitié et de dévoue-
ment. Ces lionnes relations se maintinrent sur le pieil où les avait mises Richelieu , jusqu'en
UJGfi. Les Anglais étaient alors maîtres de Tanger et reliraient de grands avantages de cette
position. Pour contre-balaneer leur influence, Louis XIV envoya à Fez le Marseillais Rolland
l'réjus, comme chargé d'affaires d'une compagnie pour exploiter le commerce de ce royaume.
L'empereur de Maroc était alors en guerre avec un de ses lieutenants devenu l'allié des
Anglais, et qui, fort de celte alliance, occupait la ville de Fez en son nom. L'arrivée de l'agent
fiançais donna au parti du chérif une force nouvelle : l'empereur lève des troupes, chasse
île Fez son lieutenant . , et fait rentrer sous son autorité les différentes parties de son royaume
que l'insurrection lui avait enlevées. Louis XIV, comme on le voit, parvint dès le début de ses
relations avec l'empereur de Maroc à neutraliser l'influence que l'occupation de Tanger sem-
blait devoir donner aux Anglais; il lit plus encore : par sa protection constante, il encouragea
les Arabes à attaquer les Anglais dans Tanger, et ceux-ci , rebutés de la possession d'une place
qui leur coûtait d'énormes sacrifices, l'abandonnèrent en 1684, après en avoir fait sauter les forti-
lications. Dès ce moment, la politique de la France acquit un ascendant immense dans le Maroc :
notre commerce y jouissait des avantages les plus considérables , l'empereur entretenait avec la
cour de Versailles des rapports très-fréquents, et se plaisait à appeler Louis XIV « le plus grand
« des rois et des princes de la chrétienté ; » enfin, pour mettre le comble à son obséquiosité, il fit
demander la main de la jeune princesse de Conti , lille naturelle du roi et de mademoiselle de
Lavallière. « Notre roi, disait l'ambassadeur de Muley-Ismaël, la prendra pour femme selon la loi
« de Dieu et de Mahomet son prophète , assurant qu'elle restera dans sa religion, intention et
« manière de vivre ordinaire; elle trouvera en cette cour tout ce qu'elle désirera qui pourra lui
« faire plaisir selon Dieu et justice , s'il plaît à Dieu. » Louis XIV écarta avec convenance celte
demande en appuyant principalement son refus sur la différence de religion. Malgré cet échec,
Muley-Ismaël offrit à Louis XIV son assistance dans la guerre de succession. Mais après la paix
d'Utrechl , qui rendit les Anglais définitivement maîtres de Gibraltar, les rapports de la France
avec le Maroc, devinrent moins fréquents ; le consulat de Salé fui même abandonné.
Fendant la première moitié du xvme siècle et jusqu'au traité de 1763, nos rapports avec le
Maroc diminuèrent encore ; l'Angleterre absorbait alors tout le mouvement commercial. La paix
de 17G3 nous ayant rendu la libre navigation des mers, l'empereur témoigna le désir de faire un
3D(Î DOMINATION FRANÇAISE.
Le 6 février suivant , une convention à peu près semblable eut lien pour le
beylick d'Oran, dont l'investiture fut donnée à un autre prince de la famille
du bey de Tunis. La France se réservait le fort Mers-el-Kebir pour y tenir gar-
nison à sa volonté; enfin, le nouveau bey s'obligeait à payer un tribut annuel
d'un million.
« Le résultat de ces deux conventions, disent les défenseurs de ces étranges
traités, eût été d'assurer à la France la souveraineté médiate et immédiate de
la régence; le territoire d'Alger et la totalité du beylick de Tittery nous restaient
et étaient réservés à notre administration directe. Cette importante posses-
sion , placée entre les deux provinces concédées, séparait ces deux grands vas-
saux des établissements militaires fondés sur leurs limites, et l'occupation per-
manente de Medeah couvrait et garantissait de toute incursion et de toute
attaque sérieuse nos établissements. Nous interceptions ainsi tout moyen de
correspondance hostile entre les tribus de l'ouest et celles de lest ; nous possé-
dions un littoral de plus de cinquante lieues, comprenant des ports et des
mouillages utiles à notre marine et nécessaires à notre commerce. Oran ,
traité avec ta France : les intrigues de l'Angleterre et l'or des Vénitiens arrêtèrent les négo-
ciations. Enfin le traité fut conclu en 1767; il nous assurait la liberté du commerce par terre et
par mer; il plaçait nos marchands sur le même pied que les indigènes , et nous garantissait de
toute espèce d'avanies. A l'avènement de Louis XVI au trône, l'empereur de Maroc s'empressa
de le féliciter de la manière la plus bienveillante, et trois ans après il renvoya sans rançon des
marins français qui avaient fait naufrage sur ses côtes. En 1789, le dey d'Alger, voulant profiter de
la situation fâcheuse où se trouvait la France, proposa à l'empereur de Maroc de se liguer contre
nous : celui-ci refusa formellement, et ajouta qu'il ne consentirait jamais à ce que les prises
relâchassent dans ses ports. L'expédition d'Egypte et la protection (pie notre armée accorda
aux pèlerins de la Mecque, accrurent notre influence au Maroc, si bien qu'après la prise de
Malte, les Algériens s'étant décidés à courir sur nos navires, l'empereur leur signifia de
suspendre leurs courses, s'ils ne voulaient s'exposer à un sévère châtiment de sa part. La
défaite de Trafalgar, l'oubli de toutes les traditions diplomatiques, sous l'empire, le blocus
continental, portèrent une grave atteinte à nos relations avec ce pays. Mais, après la chute de
Napoléon, Muley-Soliman, empereur de Maroc, se montra digne du mouvement civilisateur
qui rapprochait les peuples trop longtemps divisés par une guerre universelle. C'est alors que
ce prince, charitable et pieux, réalisa l'abolition de tout esclavage entre chrétiens et musulmans,
mesure dont la pensée avait rendu si remarquables les derniers rapports de Louis XVI et de
Sidi-Mohamed. Là ne s'arrêta pas encore son bon vouloir. En 1818, la disette ayant affligé la
France, Muley-Soliman , par un privilège unique et illimité, nous ouvrait le Maroc pour
que nous puissions en tirer toute espèce d'approvisionnements en blé, et il mit le comble à sa gé-
nérosité en renonçant même à ses droits de douane sur l'exportation. Le sultan renouvela à cette
époque une ordonnance de Sidi-Mohamed de 1759, qui permettait à tous les négociants chré-
tiens de s'établir dans son empire , et il déclara, en outre , que dans le cas où un Européen,
faisant des affaires avec un de ses sujets, en éprouverait quelque préjudice, justice lui serait
immédiatement rendue. Ainsi, en 1820, M. Sourdeau, consul de France à Tanger, ayant été.
frappé par un santon, l'empereur s'empressa de mettre le coupable en arrestation et offrit lui-
même au consul les plus complètes satisfactions , « parce que , disait-il , dans mon empire ,
personne ne doit avoir à craindre ni injustice, ni voies de fait. »
On voit, d'après ces précédents, qu'il n'aurait pas été impossible de rallier à notre cause un
empire dont les chefs, pendant près de trois siècles, ont professé tant de sympathie pour le
caractère français, et qui s'élevaient par la supériorité de leur politique au-dessus de ces chefs
improvisés qui commandaient dans les régences.
DOMINATION FRANÇAISE. 397
Arzew, Bougie, Stora, Bone, La Calle, nous étaient ouverts, et les préroga-
tives que nous mous riions réservées équivalaient aux avantages de leur pos-
session. In revenu fixe de deux millions payables à Alger par trimestre, éga
lait, surpassait même toutes les dépenses intérieures de la colonie et subvenait
aux améliorations progressives du territoire. Enfin, mous pouvions opérer à
l'instant la réduction de nos forces militaires, ce qui, dans mm temps fort rap-
proché, eût produit sur nos dépenses une diminution de plusieurs millions. »
Tels auraient été sans doute les fruits de cette concession si elle eût été faite
à des hommes capables de tirer parti du territoire qu'on leur livrait, et si elle
n'eût pas contribué à élever, aux dépens de notre influence, un état qui avait
été toujours, relativement à Alger, dans une condition d'infériorité des plus
marquées. En effet, dans les différentes luttes entre Alger et Tunis , cette der-
nière avait presque toujours été battue. Enfin, un traité conclu sous le règne
de Mehemed-Bey (1756) était venu mettre le comble à son abaissement'. Et
c'était à une puissance ainsi déchue que la France, résignant les droits que lui
donnait la conquête , aurait confié l'administration des deux portions les plus
importantes de l'Algérie?
Mais, à cette époque, on ignorait en France toutes les choses d'Afrique et, plus
que tout le reste, la nature des rapports politiques qui avaient existé entre les
divers états barbaresques. La convention du général Clausel fut rejetée par le
cabinet, non à cause des motifs que nous venons d'exposer, mais « parce que
« le général en chef avait outrepassé ses pouvoirs ; parce que ce traité préju-
« geait la question de savoir si nous garderions indéfiniment Alger ; parce qu'il
« était peu favorable à nos anciennes possessions d'Afrique ; enfin , parce que
« le tribut imposé parut insuffisant.» De toutes ces considérations, la plus impé-
rieuse était celle qui eût mis le gouvernement dans la nécessité de faire con-
naître ses vues ultérieures sur l'Algérie; il préférait louvoyer, ne s'enchaîner
par aucun engagement, et laisser au temps le soin de consacrer ses droits.
Au reste, le général Clausel, sans attendre la sanction du cabinet, se crut
investi de pouvoirs suffisants pour installer les nouveaux dominateurs. Au lieu
d'un corps d'armée imposant, le lieutenant du bey de Tunis n'amena à Oran
qu'une poignée de soldats mal équipés, sans discipline, sans habitude du ser-
vice, et dont la vue réveilla les vieilles haines chez les anciens sujets d'Alger.
Dépourvu d'intelligence et de moyens d'action , ce gouverneur ne fit rien
pour s'établir d'une manière durable, et lorsque arriva le refus de ratification,
1 Ce traité porto : i° Que le bey de Tunis ne pourra faire aucun armement dans le fort de
Keff; 2° Que le pavillon tunisien ne pourra y être arboré qu'à mi-mât; 3° Qu'à l'arrivée d'un
navire de guerre algérien dans un des ports de la régence de Tunis , le commandement du port
sera immédiatement confié au capitaine de ce navire pour toute la durée de son séjour ; 4° Que
les onkils (représentants) d'Alger et de Constantine, à Tunis, jouiront de la même considéra-
tion que les consuls des puissances européennes les plus privilégiées; 5° Que la régence de Tunis
enverra annuellement à Alger de la cire et une cargaison d'huile d'olive pour l'éclairage de tous
les marabouts et mosquées.
398 DOMINATION FRANÇAISE.
il s'en retourna sans la moindre résistance, ne laissant après lui d'autres sou-
venirs que celui de ses cruautés et de ses honteuses exactions.
Rappelé en France, le général Clausel essaya de défendre et son traité el
la conduite de ses alliés; mais ses allégations furent impuissantes contre les
faits. 11 avait été dupe d'une intrigue ourdie par le 'premier ministre du bej
de l'unis, qui, se voyant investi de la confiance de ce vieillard, voulait éloi-
gner du trône les princes qui lui portaient ombrage : il eut fait de Bone el
d'Oran l'apanage de ces princes indociles, et, consenant à Tunis, comme
héritier présomptif, un jeune efféminé, aurait perpétué sa souveraine influence.
Sidi-f-hakir, c'est le nom de ce ministre, paya de sa tête cet excès d'ambi-
tion. Quant au général Clausel, l'élection de Réthel vint adoucir sa disgrâce.
CHAPITRE XV.
GOUVERNEMENT
DU GÉNÉRAI. BERTHÉZÈVE ET OIT DUC DE ROVIGO.
(20 FÉVRIER IS51 — 'i M VUS 1855. )
le général Berthéxène est nommé gouverneur. — Situation de l'armée. — Arrivée de
volontaires parisiens. — Nouvelle expédition de Médéalr. — Insurrection des tribus
— État de L'occupation à Bone et à Oran. — Rappel du général Berthéxène en Franc •
— Le duc <lc Rovigo, commandant en chef. — Le baron l'ichon, intendant civil. —
Destruction de la tribu de? Ouffia. — Rentrée du due de Rovigo en France. -
Y'ou-ssoufel le capitaine d'Armandy à Moue.— Le général Boyerà Oraiv.— Abd-el-Kader
par l'indécision
Le général Clausel avait commis une
grave erreur; mais était-ce un motif
suffisant pour rappeler un chef qui
s'était acquis la confiance de l'armée
et avait fait preuve dune incontes-
table capacité en organisant les diffé-
rents services de l'administration , en
étendant les limites de la conquête?
Non sans doute. Pourquoi donc le rap-
peler? pourquoi donc encore s'ex-
poser aux fâcheux et inévitables
tâtonnements d'un nouveau chef?
Cette conduite ne peut s'expliquer que
gouvernement sur la'marche qu'il se proposait de suivre
Vuu DOMINATION FRANÇAISE.
<mi Algérie. Le général Clause! était trop porté à prendre l'initiative, à tenter
des expéditions d'éclat qui engageaient la France. Dans la pensée gouverne-
mentale, il fallait un esprit plus docile, un génie moins entreprenant : l'influence
de ces idées lit porter le choix sur le lieutenant-général Berthézène.
A pari sa haute réputation de bravoure et de probité, rien ne recommandait
ce général pour un poste si éminent, pour une tâche si difficile. Toutes les
guerres de l'empire, il les avait faites avec honneur, avec distinction , mais
jamais il n'avait eu l'occasion de déployer la sûreté de tact, la rapidité de coup
d'œil qui distinguent les grands capitaines. En outre, de graves blessures
reçues durant nos mémorables campagnes avaient hâté chez lui les glaces de
l'âge, et accru sa réserve habituelle. Mais aux yeux du gouvernement c'étaient
là d'éminentes qualités, et il leur dut d'être investi du commandement de
l'armée d'Afrique.
Dans l'incertitude où l'on était du maintien de la paix en Europe, et sur une
indication un peu hasardée du général Clausel ', on avait prescrit la rentrée en
France d'une grande partie de l'armée expéditionnaire, si bien qu'au 1er fé-
\rior 1831 elle était réduite à un effectif de neuf mille trois cents hommes.
Avec de si faibles moyens, le général Berthézène allait être obligé de faire face
aux difficultés déjà grandes du pays et à une foule d'éventualités qui surgis-
saient imprévues à la suite des événements : de ce nombre fut la nécessité de
soutenir le bey de Medeah. Tant que l'administration de Mustapha-ben-Omar
put s'appuyer sur des baïonnettes françaises, elle rencontra peu d'obstacles;
mais après le départ de la garnison , les Kabaïles se montrèrent plus hostiles
que jamais , et crurent pouvoir impunément attaquer notre protégé. Le fils de
Bou-Mezrag jugea le moment opportun pour se mettre en campagne : favorisé
par de nombreux amis , par sa fortune et le souvenir de son père , il se trouva
bientét à la tête d'une troupe considérable de Turcs et de Koulouglis, que l'ar-
rivée de nouveaux partisans augmentait chaque jour. Avec ces forces, et
appuyé sur les Kabaïles, il vint assiéger Moustapha-ben-Omar dans sa nouvelle
capitale.
Quelles que fussent la faiblesse numérique de l'armée et ses répugnances
personnelles, le général Berthézène ne pouvait assister impassible à la ruine
d'un fidèle allié; cependant, au lieu de frapper un coup prompt et décisif, il
en référa au ministre de la guerre , et demanda des renforts. Pendant ces dé-
lais, l'insurrection devenait chaque jour plus menaçante. L'occupation fran-
çaise se bornait alors à quelques lieues carrées autour d'Alger. A demi-portée
de fusil de nos lignes veillait un ennemi terrible et menaçant, bien résolu à
nous vendre cher toute usurpation nouvelle de territoire; son unique cri de
ralliement était : «Mort aux Français! » Les marabouts promettaient cent
1 Dans une (te ses dépêches datées de décembre 1830, le général Clausel annonçait au
ministre de la guerre qu'il pouvait rappeler douze des dix-huit régiments qui formaient l'ar-
mée d'expédition.
DOMINATION FRANÇAISE. '<0|
liouiis au guerrier qui tuerait un ennemi ou qui mourrait les armes a la main.
La soif de la vengeance, l'espoir d'un riche butin et la promesse d'ineffables
voluptés, c'était plus qu'il n'eu fallait pour enflammer l'ardeur belliqueuse des
Arabes et «les Kabaïles. Aussi ne parvenait-on à les écarter du faha (la ban-
lieue d'Alger), qu'au moyen de fortes reconnaissances.
Enfin, les renforts si vivement attendus arrivèrent, c'étaient les bataillons
de dépôt el deux mille volontaires parisiens, dont l'incorporation dans l'armée
d'Afrique demande quelques détails.
Ces volontaires parisiens se composaient d'hommes de tout âge, de toute
condition : les uns avaient contribué activement au succès des journées de
juillet, et l'enthousiasme de la victoire les avait poussés à quitter leur famille
ou leur profession pour suivre la carrière des armes; c'étaient des jeunes
gens et des ouvriers, des imprimeurs surtout; d'autres appartenaient à cette
classe d'hommes que la paresse ou une éducation manquée ont jetés sans état
dans le monde, classe toujours turbulente et dangereuse, élément perpétuel
de discordes: d'autres enfin, il faut le dire, sortaient de la lie du peuple; quel-
ques-uns de ceux-ci avaient même été flétris par la loi. Ces volontaires,
après les journées de Juillet, s'étaient organisés d'eux-mêmes en compagnies
dites de la Charte. Leurs officiers, à de rares exceptions près, étaient ce qu'il y
avait de pire parmi eux : titres, décorations et jusqu'aux noms qu'ils portaient,
tout était usurpé. La plupart de ces volontaires, qui avaient projeté de marcher
au secours, d'abord des Belges, puis des constitutionnels espagnols, deman-
daient alors à se rendre en Morée ; le gouvernement , pour se débarrasser de
leur turbulence belliqueuse, les envoya combattre à Alger. Sur ce nouveau
théâtre , ils ne se distinguèrent ni par leur discipline ni par leur soumission
aux exigences du service ; mais leur courage obtint presque toujours des men-
tions honorables dans les bulletins de l'armée1. Nous allons les voir se signaler
dès leur début.
Grâce à l'arrivée de ces renforts, la seconde expédition dirigée contre
.Medeah partit d'Alger le 25 juin ; elle se composait de deux brigades formées
des 15e, 20e, '28' et 30e régiments d'infanterie de ligne, d'un bataillon de zouaves
et de Parisiens, de deux escadrons de chasseurs d'Afrique, et de quelques
pièces de campagne. L'effectif de cette petite armée, commandée par le général
Bèrthézène, était de quatre mille cinq cents hommes. L'opération était pleine
de périls, car, agités par les intrigues de Bou-Mezrag et de quelques Turcs
qu'irritait le séquestre dont leurs propriétés avaient été frappées, encouragés
par la diminution subite des forces de l'occupation , la plus grande partie des
Arabes de la plaine s'étaient soulevés, dépendant jusqu'à Medeah, la marche
de nos troupes ne fut arrêtée par aucun obstacle sérieux. A peine eurent-
1 Los volontaires parisiens furent d'abord incorporés dans les zouaves, puis retirés de ce
corps, et réunis en deux bataillons d'infanterie et deux compagnies de travailleurs. Ultérieure-
ment, ces bataillons, dits auxiliaires, formèrent le 07e régiment de ligne.
W2 DOMINATION FRANÇAISE.
elles l'occasion d'échanger quelques coups de fusil avec les montagnards de
l'Atlas. Le 29, en arrivant devant Medeali, deux cent cinquante cavaliers
essayèrent de s'opposer à leur passage; une charge à fond les dispersa, et
l'entrée de la ville cessa de nous être disputée. Les tribus hostiles furent im-
médiatement sommées d'envoyer des députés à Medeah sous peine de voir
ravager leurs habitations : quelques-unes se soumirent, mais il fallut aller
en attaquer une dizaine qui s'étaient concentrées sur le vaste plateau d'Houara,
où l'on trouve encore les restes de deux tours romaines. Dans cette espèce de
camp retranché, elles se défendirent vivement, et on ne parvint à les en déloger
qu'après quatre heures de combat.
Au lieu de profiter de ce succès, et d'organiser de nouveau à Medeah le
parti français, en ralliant à notre cause le plus grand nombre des tribus environ-
nantes, le général Berthézène ne songea qu'à se replier sur Alger, emmenant
avec lui Mustapha-ben-Omar. Il n'en fallut pas davantage pour ranimer le
courage des Arabes. A leurs yeux toute retraite, quelque bien ordonnée qu'elle
soit, passe pour un échec; ils se crurent donc vainqueurs, et quarante tribus,
présentant un effectif d'environ douze mille combattants , se mirent à notre
poursuite : on les voyait sur les sommets les plus escarpés, on les rencontrait
au détour de chaque rocher, nous fatiguant de leur fusillade, mais fuyant à la
première démonstration offensive. Cependant la retraite faillit un instant être
compromise : le commandant de l'arrière-garde venait d'être tué d'un coup de
feu ; cet événement jette du trouble parmi ceux qui en font partie, l'ennemi
s'en aperçoit et redouble d'audace : il pénètre dans nos rangs, lutte corps à corps
avec nos soldats et les tue à coups de yataghan. Alors une terreur panique
gagne de proche en proche : « dans ce moment critique, dit le général Ber-
thézène , les voix du devoir et de l'honneur furent également méconnues. »
C'en était peut-être fait de notre armée lorsque le commandant Duvivier, à la
tête des zouaves, par une charge aussi rapide que bien conduite, parvint à
refouler l'ennemi et à rétablir l'ordre. Dans cette circonstance critique, les
Parisiens et les zouaves méritèrent les plus grands éloges. Une fois parvenue
dans la plaine, la colonne cessa d'être inquiétée, et put retourner à Alger sans
brûler une amorce.
Quelque soin qu'ait pris le général Berthézène pour atténuer ses pertes maté-
rielles, cette seconde expédition de Medeah fut fatale à la France. « La pre-
mière expédition , disait-il dans ses bulletins, a coûté cent soixante-deux tués
et trois cent neuf blessés , je n'ai eu que soixante-trois morts et cent quatre-
vingt-douze blessés, donc j'ai mieux réussi que mon prédécesseur. » Les avan-
tages d'une bataille ne se se mesurent pas d'après le plus ou moins grand
nombre d'hommes tués, mais bien par les résultats obtenus. Or, dans la pre-
mière expédition, nous avions renversé un bey influent et substitué à sa place
un chef dévoué à nos intérêts; cette fois, au lieu de consolider le pouvoir du
représentant de la France à Medeah, le général Berthézène le ramenait au milieu
DOMINATION FHANÇAlSE. 403
de ses colonnes, et nous rebroussions ( hemin comme des vaincus. Noire ascen-
dant était donc ruiné. Aussi, dès ce moment, les Arabes et les Kabaïles s'exci-
tèrent les uns les autres à une nouvelle insurrection, cl leurs émissaires vinrent
jusqu'aux environs d'Alger recruter des combattants. Les Beni-Arib et toutes
les tribus qui boivent les eaux de la Zeitoùn furenl tes premiers à se soulever;
le lils de Bou- Mezrag entra dans la coalition avec ses partisans; Blidah, Goleah,
fournirent leurs contingents; les habitants seuls de Medeah refusèrent de
livrer les canons, les fusils et les munitions que nous leur avions confiés.
Le principal instigateur de ce mouvement était un Maine algérien, nommé
Sidi-Sadi, récemment arrivé de la Mecque. Il avait vu à Livourne Hussein-
Dey, et ils avaient arrêté ensemble un plan de soulèvement général qui devait,
selon eux, amener l'expulsion complète des Français de l'Algérie. Sidi-Sadi
associa à ses projets Ben-Aïssa et Ben-Zamouri, chefs principaux des tribus de
l'est; il promit même1 à ce dernier la charge d'aga de la plaine.
Cependant ce mouvement, qui paraissait devoir être formidable, se rédui-
sit, par le défaut d'ensemble , à quelques vaines démonstrations : les contin-
gents, qui devaient être réunis du 15 au 20 juillet pour attaquer tous à la fois,
n'arrivèrent que l'un après l'autre, et Ben-Zamoun, impatient d'en venir aux
mains, commença les hostilités avant d'avoir tout son monde. Le 17, il établît
son camp à Sidi-Jederzin, marabout vénéré, situé sur la rive droite de l'Harash,
et le lendemain il fit attaquer la Ferme modèle , qui n'était défendue que
par deux cent cinquante soldats; quelques coups de canon à mitraille suffirent
pour disperser l'ennemi et le décider à venir reprendre ses anciennes positions.
Le 18, le général Berthézène, à la tête d'une division de trois mille hommes,
sortit d'Alger et se dirigea sur l'Harash. Quand il eut atteint le plateau qui
domine le gué de cette rivière, l'ennemi s'ébranla ; alors le général fit former
ses troupes par bataillon, de manière à présenter six tètes de colonne solide-
ment appuyées. A la vue de ces dispositions, Ben-Zamoun renonça à défendre
le passage de l'Harash , plia ses tentes et opéra sa retraite : nos fantassins,
lancés au pas de course, ne purent même le rejoindre.
A la suite de cette heureuse journée, l'armée, de retour à Alger, eut l'hon-
neur d'être passée en revue par le prince de Joinville. Des cinq fils du roi ,
c'était le premier qui visitait nos possessions d'Afrique; mais à cette époque,
les destinées de notre conquête étaient si incertaines, que le jeune marin n'ap-
porta qu'une médiocre attention à ce qui s'y passait : il ne se doutait pas alors
que ce pays a demi barbare serait le principal théâtre de la carrière militaire
de trois de ses frères. Le prince de Joinville ne resta que deux jours à Alger,
d'où il se rendit de là à Manon.
La retraite de Ben-Zamoun n'était pourtant pas définitive; dès qu'il sut nos
troupes rentrées dans leurs cantonnements, il reprit la campagne, s'approcha
d'Alger, attaqua les blockhaus et tous les postes vulnérables, manœuvre qu'il ne
cessa de renouveler pendant toute la belle saison ; « car à cette époque, disait le
40V DOMINATION FRANÇAISE.
« général Berthézène dans son rapport, les Arabes n'ont rien à faire, et ils trou-
« vent à manger partout, tandis que pour nous cette même époque est la plus
« défavorable. Nous avons alors beaucoup de malades et nous sommes acca-
« blés par la chaleur ». Voilà le secret de ces luttes incessantes que nous voyons
se reproduire depuis treize ans , et qui amènent toujours les mômes résultats :
la dispersion de l'ennemi et jamais sa soumission.
Jetons maintenant un coup d'œil sur les autres parties de notre conquête.
Aussitôt après l'évacuation d'Oran par les troupes tunisiennes , le général
Berthézène avait fait occuper cette place par deux bataillons sous les ordres du
général Faudoas '. A l'arrivée de ces forces, plusieurs tribus firent leur sou-
mission ; les marchés furent approvisionnés et le calme parut renaître. Mais
quelques actes de sévérité intempestive et la présence du Marocain Bilemri
mirent encore une fois tout le pays en armes contre nous. Ce Bilemri , reçu
d'abord avec enthousiasme, fut bientôt abandonné, et retourna dans le Maroc.
C'est au milieu de tous ces troubles que le ministère se décida à confier au
général Boyer le commandement des troupes et de la province d'Oran.
Aucun des liens qui assuraient autrefois la dépendance des tribus n'avait sur-
vécu à la dissolution de l'ancien établissement politique. Les populations, aban-
données à elles-mêmes, ne cessaient de guerroyer entre elles. Parmi tant de
chefs, nul ne se sentait assez fort pour s'imposer aux autres et rétablir une ombre
d'autorité protectrice : chacun d'eux réussissait à empêcher la suprématie de
Ses compétiteurs, sans pouvoirfaire reconnaître la sienne. A Tlemcen, les Maures
occupaient la ville, les Koulouglis le Mechouar; les hostilités continuaient entre
eux avec des avantages divers. Dans quelques villes, comme Mascara, les Maures
et les Koulouglis se partagaient le gouvernement. Enfin, au milieu des tribus
qui environnent Mascara, le marabout Mohhy-ed-Din faisait servir son in-
fluence religieuse à la fondation d'une puissance purement arabe, et préparait
ainsi les voies à son fils Abd-el-Kader.
Le général Boyer s'occupa d'abord d'ouvrir des relations avec les garnisons
turques et koulouglies éparses dans la province. A la suite de l'occupation
d'Alger et d'Oran, ces débris des vieilles milices, sentant le besoin de se réunir,
s'étaient successivement concentrés dans les trois villes de Mostaganem, de
Tlemcen, de Mascara, et s'y défendaient contre les Arabes des environs. La
garnison de Mascara, serrée de près et dépourvue de vivres, en proie d'ailleurs
à des tentatives de séduction si faciles dans les situations désespérées, se confia
aux promesses qui lui étaient faites et livra la ville. Elle fut massacrée tout
entière ; et Mascara, désormais occupé par les Arabes, devint pour eux une place
de guerre et un centre d'action très-puissant contre les forces françaises.
1 Ce général, qui avait gagné ses premiers gracies dans les guerres de l'empire, faisait partie
de l'expédition de Moréc, où il commandait le 3<= chasseurs à cheval; promu au grade de ma-
réchal de camp en 1830, il n'arriva en Algérie qu'en 1831, et n'y resta que jusqu'en 1832,
époque on une nouvelle promotion le rappela définitivement en France».
DOMINATION FRANÇAISE. 405
Le même sort menaçait les milices de Mostaganem et de Tlëmcen. Pour
les maintenir dans nos intérêts et les encourager dans leur résistance, on
leur accorda une solde mensuelle. Cette sage mesure porté ses fruits. Les
attaques des tribus années et les intrigues du dehors turent également repous-
sées; on établit ensuite des rapports avec Arzow, port situé à dix lieues à l'est
d'Oran. Grâce au concours ducadi de celte ville et à la protection d'un bâti-
ment français en station dans le port, les garnisons d'Oran et de Mers-el-Kebir
purent se procurer des blés, des fourrages et des bestiaux, ressources d'autant
pins précieuses que les communications avec l'intérieur étaient interceptées
par les Garabas, qui ne cessaient de harceler la garnison et entraînaient souvent
avec eux les belliqueuses tribus des Douers et des /mêlas.
Après avoir mis Oran en état de défense et réparé en partie les fortifications,
le général Boyer entama des négociations avec les Douers et les Zmelas, pour les
attachera la cause française. Ces négociations, plusieurs fois abandonnées et
reprises , restèrent sans résultat; car la fatale politique adoptée par le général
lui aliéna bientôt toutes les tribus. Il avait pris pour hase de son administration
la terreur ; « il faut, disait-il dans un rapport adressé au ministère, civiliser ce
« pays par des moyens en dehors de la civilisation », système barbare qui n'est
pas de notre époque, et qui en définitive ne produisit que des résultats désas-
treux '.
A Bone, l'imprévoyance du commandant faillit aussi compromettre notre
domination. Cette place avait été occupée le 13 septembre par un faible déta-
chement de zouaves, placés sous les ordres d'officiers français. Les habitants
virent avec plaisir notre arrivée; seulement quelques familles influentes pro-
testèrent en secret contre cette prise de possession, et se liguèrent pour nous
la faire perdre. Le détachement des zouaves était caserne dans la Kasbah ,
mais les officiers descendaient en ville pour y prendre leurs repas. Les con-
jurés, ayant à leur tête un ancien bey de Constantine, Ibrahim, gagnèrent les
zouaves à prix d'argent , et profitèrent de l'absence des officiers pour s'em-
parer de la citadelle. Lorsque ceux-ci voulurent se rendre à leur poste ils
furent repoussés à coups de canon. Deux bricks, le Cijyne et le Voltigeur, qui
étaient en rade, prêtèrent assistance aux officiers français, dont tous les efforts
1 Dans sa position le général Boyer devait plutôt recourir à la diplomatie qu'à la force. Quoi-
qu'il eût fait la campagne d'Egypte, il n'avait appris qu'à combattre les Arabes et non à les
gouverner ; et durant ses longs services sous la république et l'empire , il fut toujours appelé
au commandement des divisions actives, et jamais à l'administration des pays conquis. En
1795, il était aide de camp du général Kellermann ; en 1790, il lit la campagne d'Italie en qualité
d'adjudant-général, puis il suivit Napoléon sur les rives du Nil et en Syrie ; en 1802 il prit part
à l'expédition de Saint-Domingue ; puis on le voit assister avec gloire aux batailles d'Iéna, de
Pultusk , de Friedland et de Wagram. En 1810, il passa à l'armée d'Espagne, où il commanda
une division de ces intrépides dragons qui étaient devenus l'effroi des Espagnols. Le général
Boyer trouva encore l'occasion de se distinguer dans les campagnes de France et des cent-
jours.
VOG DOMINATION FRANÇAISE.
jour reconquérir la Kasbah restèrent infructueux. Dès ce moment Bone fut
abandonné, malgré les supplications des habitants qui sollicitaient toujours,
comme en 1830, l'envoi d'une garnison française.
L'aministratïon du général Berthézène dans la province d'Alger n'était pas
plus heureuse que ses entreprises militaires. Depuis sa retraite de Medeah , il
n'aspirait plus qu'à obtenir la tranquillité; il y parvint en se faisant l'instru-
ment d'une espèce de restauration musulmane conçue au profit de quelques
.Maures influents. On lui suggéra l'idée de nommer aux fonctions d'aga de la
plaine Sidi-Mohamed-ben-M'Barak , marabout de Coleati, qui s'était, dès le
principe, montré hostile à l'occupation française. De forts appointements
soixante-dix mille francs par an) et un pouvoir presque absolu le décidèrent à
une conversion, et il accepta ce poste. Sous son autorité, il faut le reconnaître,
la banlieue d'Alger cessa d'être inquiétée ; mais c'était acheter bien cher un tel
protectorat. Le général Berthézène s'appuya néanmoins de ce précédent pour
battre en brèche tous les plans de colonisation européenne et tous les projets
d'extension de la conquête. Selon lui, la plaine de la Metidja n'était qu'un
cloaque destiné à devenir le tombeau de tous ceux qui tenteraient de l'exploiter,
aucun établissement n'était possible au delà du massif d'Alger.
Une administration basée sur de telles idées ne pouvait se maintenir long-
temps contre le cri de l'opinion publique, qui accusait son chef et deman-
dait que la France jetât en Algérie des racines fortes et puissantes. Sous
l'influence de ces récriminations, dominé peut-être par le sentiment de son
insuffisance, M. Berthézène demanda et obtint sa démission , « ne laissant en
« Afrique, dit le commandant Pelissier, qu'une réputation d'honnête homme
« dans l'acception la plus vulgaire du mot; mais d'un homme qui n'était point
« né pour la position qu'il avait eu l'imprudence d'accepter, peut-être même
« de solliciter. »
Peu satisfait des résultats jusque là obtenus, le gouvernement résolut, aussitôt
après le départ du général Berthézène, d'adopter un nouveau système d'admi-
nistration. La présidence du conseil était alors dévolue au ministre de l'inté-
rieur, M. Casimir Périer : celui-ci voulut, à cause de sa position, se réserver
une large part dans la direction des affaires d'Alger, et fit décider par le cabinet
qu'à l'avenir l'autorité civile dans nos possessions d'Afrique serait séparée de
l'autorité militaire ; qu'un intendant civil indépendant du général en chef, mais
placé sous les ordres immédiats du président du conseil , aurait la direction de
tous les services civils , financiers et judiciaires, et qu'il correspondrait directe-
ment avec les divers ministères. Cette division des pouvoirs, dans un pays où
l'administration française était encore toute nouvelle, où les attributions des
différentes autorités étaient mal définies , présentait de graves difficultés ; elles
se compliquèrent par le choix des hommes qui furent appelés à mettre en pra-
tique le nouveau système.
Le commandement en chef des troupes fut dévolu à M. le lieutenant-général
DOMINATION FRANÇAISE. 407
duc de Rovigo', ancien ministre de la police sous l'empire, plus recommandante
par son dévouement sans bornes à Napoléon que par sa capacité; homme
d'exécution plutôt que de conseil, façonné aux habitudes arbitraires, toujours
prêt à substituer sa volonté à la loi. Les désastres de Napoléon l'avaient dé-
pouillé de ses majorais; la restauration l'avail proscrit, cl le reste tic sa for-
tune s'était dissipé dans ses voyages à l'étranger. Le duc «le Rovigo demandait
donc à la révolution de juillet une indemnité pour tant de souffrances, répa-
ration qu'il était fort difficile de lui accorder. On aurait craint de l'employer
en France, on se décida à l'envoyer en Algérie. L'intendance civile fut confiée
à M. le baron Pichon, administrateur méticuleux, toujours enchaîné à la lettre
de la loi, incapable de s'élever à la hauteur des circonstances difficiles au milieu
desquelles il se trouvait placé. Sous l'empire et pendant la restauration, le
baron Piclion avait été chargé de quelques missions diplomatiques secondaires,
cl en définitive il n'acceptait sa nom elle position qu'afin de compléter tes
quelques années de services qui lui manquaient pour obtenir sa retraite. Tels
étaient les deux chefs appelés à consolider noire situation en Afrique, ('.cites, il
eût été difficile de faire un plus mauvais choix, de juxtaposer plus malencon-
treusement, pour concourir à un même but, deux hommes d'opinions et de
tendances plus contraires. Mais n'anticipons pas sur les événements.
En arrivant en Algérie , le duc de Rovigo prit une détermination pleine
de sagesse : il ne laissa qu'une petite partie des troupes en \ille et dis-
sémina le reste sur les points principaux du Sahel et du Fahs ; ces postes
circonscrivaient un espace d'environ six lieues carrées. Ce terrain fut limité
par une ligne de blockhaus et de camps retranchés qui, partant de la pointe
Pescade, passait par le Boudjareah, Dely-Ibrahim, Cadous, Tixeraïn, Oued-el-
Kerma, la Ferme modèle, et venait se terminer à l'embouchure de l'Harash.
Des routes stratégiques relièrent ces divers postes entre eux ainsi qu'avec Alger,
et devinrent l'origine de l'admirable réseau de chemins qui sillonnent aujour-
d'hui le Massif. Dans cet espace si bien gardé et si bien coupé, nous étions com-
plètement les maîtres, et la colonisation pouvait s'y épanouir en toute sécurité.
Eh bien! qui le croirait? cette mesure si sage, si en harmonie avec les forces
de notre armée et les projets incertains de la métropole, trouva à Alger d'inexo-
rables détracteurs, et l'intendant civil fut le premier à soulever les méconten-
tements. Ces routes, disait-il, froissaient un grand nombre de propriétaires;
1 Savary, duc île Rovigo, naquit à Sedan, en 1774. Engagé volontaire en I7SÎ), il se trouvait
sous-lieutenant au régiment Roijal-NoDiiawlie lorsque la révolution française éclata. Il servit
sous Moreau, avec éclat, dans l'armée du Rhin, et fut promu au grade de lieutenant-colonel
Devenu aide de camp du général Desaix , il le suivit en Egypte, et se trouvait à ses côtés
lorsque ea grand capitaine tomba frappé à mort sur le champ de bataille de Marengo. Le premier
consul attacha Savary à sa personne, en qualité d'aide de camp , et réleva an grade de général
de brigade. En 180'), il fut nommé général de division. Il fit en celte qualité les campagnes de
Prusse, de Pologne, d'Espagne, d'Autriche, etc. En 1810, il fut nommé ministre de la police,
poste qu'il conserva jusqu'à la chute de l'empire.
408 DOMINATION FRANÇAISE.
on les faisait passer à travers des enclos, à travers des cimetières; l'établisse-
ment des camps retranchés et des blockhaus détruisait les fermes et les mai-
sons de plaisance. « Ces maudits chrétiens, ajoutaient les Maures toujours
« exagérés dans leurs plaintes comme dans leurs éloges, ne nous laissent ni un
« lieu pour vivre, ni un lieu pour mourir! » Le duc de Rovigo voulait faire
occuper et cultiver un grand nombre de propriétés abandonnées ou appartenant
au domaine public, par des émigrants alsaciens que des spéculateurs avaient
adirés à Alger, et qui restaient à la charge de la ville. « Mais, à qui, disait le
baron Pichori, appartiennent les terrains sur lesquels on veut les installer?
quelles indemnités donnera-t-on aux propriétaires en cas de réclamation? où
est le cadastre parcellaire du Fahs? » Telles étaient les raisons que M. l'inten-
dant civil opposait à ces prises de possession précipitées, illégales même si l'on
veut, mais commandées par la nécessité. M. le duc de Rovigo ne se laissa
pas arrêter par ces plaintes : bien décidé à gouverner en maître absolu , il
poursuivit la route qu'il s'était tracée.
Depuis dix-huit mois que nos troupes occupaient l'Afrique , ni le gouverne-
ment ni les généraux n'avaient songé à établir un système de casernement
régulier; nos soldats n'avaient pour toutes fournitures que des sacs de campe-
ment, remplis tant bien que mal de paille hachée; la plupart même étaient
privés de cette ressource. Le duc de Rovigo songea à remédier à cet incon-
vénient; il voulut donner au moins un matelas à chaque soldat. Il savait que
les états barbaresques produisent de la laine en abondance, et pensa qu'Alger
devait en renfermer des quantités considérables : sans autre formalité , il
frappa la ville d'une contribution forcée de quatre mille cinq cents quintaux
métriques de laine à livrer immédiatement. Les Maures et les Juifs hur-
lèrent à cette nouvelle : « C'est pire que du temps des janissaires, disaient-ils,
« on nous ruine! » et M. le baron Pichon de les soutenir, de crier encore plus
fort qu'eux à l'injustice ! Prévenu par les Maures et par l'intendant de cette me-
sure acerbe, qui au fond accusait son imprévoyance , le ministère cassa l'or-
donnance de M. le duc de Rovigo, et passa un marché d'urgence afin de pour-
voir sous le plus bref délai au casernement de la troupe en Algérie. Le général
en chef ne voulut pas laisser invalider son ordonnance; il en poursuivil l'exé-
cution par tous les moyens possibles, et ne s'arrêta que parce qu'en définitive
il n'y avait pas de laine à Alger. Mais ce conflit des deux autorités était fatal à
la stabilité de notre domination ; les deux chefs, ne marchant jamais d'accord,
se contrariant sans cesse, donnaient aux indigènes un déplorable exemple de
notre habileté administrative. Les Maures surtout profitaient de ce désordre
pour ruiner notre autorité auprès des Arabes : ils nous représentaient aux yeux
de ces hommes peu éclairés connue incapables de gouverner et d'administrer
le pays.
Le duc de Rovigo continua néanmoins, impassible, son système, et comme
en définitive il voyait bien que les officiers arabes et maures qui l'entouraient
DOMINATION FRANÇAISE. '.<>!>
apportaient beaucoup de mauvaise volonté dans l'accomplissement de leurs
devoirs, il redoubla de rigueur el mit le comble à son impopularité.
Dans les premiers jouis d'avril is.ïi* , une députation d'Arabes du grand
désert se présenta aux portes d'Alger : elle venait de la part du scheik Farhat-
ben-Saïd, implorer noire assistance contre le bey de Constantine. Le duc de
Ko> igo reçut ces envoj es a\ ec beaucoup d'égards, leur lil de grandes promesses
et leur distribua quelques présents, ils regagnaient le désert, satisfaits de leur
démarche et torts de la protection française, lorsque à peine parvenus au-delà
de la Maison-Carrée, sur le territoire de la tribu d'El-Ouffia, ils lurent attaqués
par des bandits arabes et totalement dépouillés. On ne leur laissa que la vie.
Les malheureux envoyés rebroussèrent chemin et vinrent faire part de leur
funeste rencontre au général en chef. Le duc de Rovigo improvise aussitôt
une expédition, et sans plus de renseignements fait attaquer de nuit la tribu
des Ouffia, brise, saccage les douairs, et extermine tous ceux qui essaient
d'opposer la moindre résistance. M. le baron Bichon assure que cette tribu
ne prît aucune part à l'attentat commis sur les envoyés de Farhat. N'im-
porte, l'exécution avait eu lieu, et le général en chef la lit célébrer par des
illuminations; les troupeaux de la tribu furent vendus, et le cheick, traduit
devant un conseil de guerre, fut jugé, condamné et exécuté quelques jours
après, malgré les protestations de l'intendant et de plusieurs fonctionnaires
maures, Cet acte cruel et impolitique soule\a contre nous toutes les tribus voi-
sines, et l'aga se déclara impuissant à les contenir. Chaque jour les patrouilles
tombaient dans de nouvelles embuscades et payaient de leur vie la pétulance
irascible du duc de Rovigo. Sidi-Saadi, l'instigateur des troubles de 1831, se mit
de nouveau à prêcher la guerre sainte, et, à sa voix, l'insurrection ne tarda pas
à s'organiser : Coleah , Milianah et Blidah en devinrent le centre. Furieux
contre notre aga Sidi-Mahiddin-M'Barak, qui ne prenait aucune mesure pour
arrêter l'orage, le général en chef le manda près de lui ; mais, au lieu de venir
à Alger, le vieux marabout gagna les montagnes, et les insurgés s'avancèrent
sans obstacle jusqu'à Bouffariek.
Devant une détermination si hardie , il n'y avait pas à hésiter : le général
Faudoas fut chargé de disperser l'ennemi par la force et y parvint sans peine ;
pendant ce temps le général Brossard manœuvrait sur Coleah pour s'emparer
de l'aga, qui sut se soustraire à toutes les recherches. Les Arabes dispersés,
Mahiddin en fuite, le duc de Rovigo ne se trouvait pas encore assez vengé : il
frappa une contribution de douze cent mille francs sur les villes qui avaient
favorisé l'insurrection, contribution monstrueuse, sans rapport avec les ressources
des habitants; aussi demeura-t-elle sans effet. Le gouverneur se crut alors
autorisé à diriger une nouvelle expédition contre Blidah : nos troupes entrèrent
dans cette ville , la saccagèrent , renversèrent une partie de ses murailles, et
retournèrent à Alger plus chargées de butin que de gloire. Ces représailles
ne lui suffirent pas. On lui avait désigné deux kaids comme des chefs d'insur-
55
410 DOMINATION FRANÇAISE.
rection très-influents ; il leur promit un pardon absolu, les attira à Alger sous
la foi d'un sauf-conduit, et les fit exécuter. « Cette action criminelle, dit le
« commandant Pélissier, détruisit toute confiance chez les Arabes, et main-
« tenant les noms de Meçaoud et d'el-Arbi (les deux kaïds traîtreusement mis
« à mort) ne peuvent être prononcés sans réveiller des souvenirs de trahison
« et de mauvaise foi bien funestes à notre domination. »
Malgré les graves différends et la profonde antipathie qui existaient entre le
duc de Rovigo et le baron Pichon , ces deux chefs prirent de concert plusieurs
mesures utiles au bien-être de la colonie ; on les vit tour à tour s'occuper de
l'assainissement et de l'agrandissement des rues d'Alger, de la police sanitaire
de la province, des services civils et administratifs de Bone, de la réorganisa-
tion de nos pêcheries de corail, enfin de la création du Moniteur Algérien,
destiné à publier en français et en arabe les actes de l'administration. De son
autorité privée, le duc de Rovigo fit aussi consacrer une des plus belles mos-
quées d'Alger au culte catholique, ce qui lui valut l'approbation presque una-
nime des musulmans. « Enfin, voilà les Français qui se mettent à prier Dieu !
« disaient-ils ; » et ils avaient raison, car depuis le départ des aumôniers atta-
chés à l'expédition de 1830, l'armée n'avait fait en public aucun acte religieux.
M. le baron Pichon désapprouva seul cette mesure de haute convenance ; il
trouva encore moyen de critiquer une résolution pleine d'humanité que prit
M. de Rovigo, et qui aurait dû lui faire pardonner bien des fautes. Une ma-
gnifique maison de campagne, aux environs d'Alger, avait été mise à la dis-
position des généraux en chef; le duc la convertit en un hôpital militaire pour
la troupe. Enfin l'inexorable censeur fut rappelé (juin 1832) ; l'ordonnance qui
avait créé l'intendant civil indépendant du général en chef fut rapportée, et
M. Genty de Russy, appelé à remplir ces fonctions, fut placé sous l' autorité
immédiate du duc de Rovigo.
Doué de plus de souplesse, de plus d'habileté que son prédécesseur, le nouvel
intendant , malgré sa dépendance , acquit un ascendant réel sur l'esprit du
général en chef, et sembla bientôt marcher son égal. M. Genty de Bussy
déploya dans ses fonctions une grande activité bureaucratique : il rendit des
arrêtés sans nombre sur toutes les matières : domaines, douanes, hypothèques,
garde nationale, grande et petite voirie, contributions directes et indirectes,
tout fut admirablement réglementé et coordonné par cet infatigable adminis-
trateur. A ne consulter que la nomenclature de ses arrêtés , il n'y avait pas de
pays au monde mieux administré qu'Alger; mais, hélas ! toutes ces belles créa-
tions n'existaient que sur le papier ; aucun effort ne fut tenté pour les mettre
en pratique. C'est sous l'administration de M. Genty de Russy qu'eurent lieu
les premières ébauches de colonisation, la création de deux villages agricoles :
Kouba et Dely-lbrahim , où les malheureux émigrants alsaciens et suisses que
nous avons vus abandonnés par ceux qui les avaient fait venir, trouvèrent un
funeste refuge, car ils ne tardèrent pas à y être décimés par les fièvres.
DOMINAI ION FRANÇAISE. Ml
Nous avons laissé Bone au pouvoir d'Ibrahim-Bey , qui, étanl parvenu à
embaucher nos zouaves, se maintenail dans la citadelle, obligé «le luttera la
lois contre les habitants de la ville el contre les troupes du bej de Constantine,
qui s'avançait pour le chasser. Dr nouveaux secours envoyés d'Alger ne purent
j rétablir notre autorité, et Bone resta exposée aux plus grands dangers, serrée
chaque jour de plus près par les soldats d'Ahmed-Bey. Dans cette terrible
position les habitants adressèrent au commandant en chef des demandes
instantes el réitérées de secours; Ibrahim lui-même, désespérant de se sou-
tenir, appelait 1rs Français à son aide contre le l>**> de Constantine, l'ennemi
commun. Il eût été dangereux de laisser ce dernier châtier impunément des
populations qui voulaient le délaisser pour nous; l'occupation de Houe par une
garnison française fut doue décidée.
En attendant la saison favorable et la réunion des moyens qu'il (allait prépa-
rer, le due de Rovigo confia au capitaine d'artillerie d'Armandy et au capitaine
de chasseurs algériens Yousouf, la mission d'aider les assiégés de leurs con-
seils, d'entretenir leurs bonnes dispositions, et de les encourager à persévérer
dans la résistance. Malgré les efforts de ces deux officiers, Bone fut obligée,
le 5 mars, d'ouvrir ses portes au bey de Constantine, et subit dans toute leur
horreur les calamités de la guerre. La ville fut pillée, dévastée, la population,
massacrée ou déportée dans l'intérieur. Ibrahim se maintint dans la Kasbah
jusqu'au -2(5 au soir. Désespérant alors de se voir secouru efficacement, il aban-
donna furtivement son poste. Les capitaines d'Armandy et Yousouf, instruits
de cette fuite soudaine, résolurent de se jeter dans la place, de nuit, avec une
trentaine de marins, et y arborèrent le pavillon français, au grand étonnement
des troupes d'Ahmet et des assiégés eux-mêmes. Ceux-ci, pendant les pre-
miers jours, obéirent à leurs nouveaux chefs, pensant qu'ils seraient bientôt
soutenus par un corps d'armée imposant; mais ne voyant arriver aucun
secours , ils se mutinèrent et voulurent se défaire des deux jeunes capitaines.
Une détermination hardie de Yousouf déconcerta ce projet et conserva à la
France Bone et sa citadelle.
Yousouf était un jeune mamelouk au service du bey de Tunis ; les uns le
disent albanais, les autres pensent avec plus de raison qu'il est originaire de l'île
d'Elbe et que dès sa plus tendre enfance il fut enlevé par des corsaires tuni-
siens et transporté en Afrique. Devenu la propriété du bey, on l'éleva avec soin ;
puis il entra dans les mamelouks. La vivacité de son caractère, si bravoure,
son énergie, l'avaient fait généralement estimer. Cependant, à la suite d'une
intrigue amoureuse avec une des femmes du palais , Yousouf fut obligé de
quitter la régence pour sauver sa tête. Sa fuite eut lieu en 1830, alors que
notre armée débarquait à Sidi-Ferruch. Il vint offrir ses services à M. de
Bourmont, qui les accepta et n'eut pas à s'en repentir ; le général Clausel l'em-
ploya à son tour, et, satisfait de son courage, le nomma officier dans les chas-
seurs d'Afrique. Dès ce moment Yousouf se consacra tout entier au service
412 DOMINATION FRANÇAISE.
de la France, et dans l'affaire de Bone nous allons le voir donner une noble et
admirable preuve de son dévouement.
Les conjurés avaient donc résolu de se défaire des deux chefs du parti fran-
çais; instruit à temps, Vousouf rassemble les principaux meneurs, et leur
annonce qu'à leur tète il va faire une sortie contre les troupes de Ben-Aïssa.
— Mais c'est à la mort que tu cours , malheureux ! lui dit son frère d'armes,
le capitaine d'Armandy.
— C'est possible ; mais qu'importe, si je te sauve, si je sauve la Kasbah ! Et
aussitôt l'ordre d'abaisser le pont-levis est donné. Yousouf sort avec ses Turcs'
la tète haute, le visage calme et serein. Lorsqu'il eut franchi les glacis de la
citadelle, il se retourne vers eux et les regardant d'un œil sévère : « Je sais
« que vous avez résolu de me tuer ; je connais aussi vos projets sur la Kasbah ;
« eh bien ! voici le moment propice de mettre votre complot à exécution ; frap-
« pez, je vous attends ! »
Ce sang-froid impose aux conjurés; tous restent stupéfaits. Yousouf profite
de leur trouble et reprend :
« Eh quoi ! Iacoub , toi le grand meneur, tu restes impassible, tu ne donnes
« pas à tes camarades le signal de l'attaque? Puisqu'il en est ainsi , c'est moi
« qui vais commencer, » et d'un coup de pistolet il lui fracasse la tète. L'un des
conjurés essaie de porter la main à la poignée de son sabre, Yousouf le
devance, et lui plonge son yataghan dans le cœur.
— « Maintenant, à l'ennemi ! » s'écrie le jeune capitaine ; et tous ces hommes,
qui naguère se disposaient à l'assassiner, le suivent sans murmurer, et font à
ses côtés des prodiges de valeur, pour lui prouver que s'ils ont été un instant
égarés ils seront désormais dignes de leur chef. Deux heures après, Yousouf
rentrait dans la Kasbah chargé des dépouilles de l'ennemi, et recevait les
étreintes fraternelles du capitaine d'Armandy.
Le duc de Rovigo ne put envoyer au secours de ces braves officiers que
quelques faibles détachements ; mais bientôt après le gouvernement expédia
de Toulon un corps de trois mille hommes commandé par le général Monck-
d'Uzer. Bone n'offrait alors qu'un monceau de décombres; Ben-Aïssa, en se
retirant, avait mis tout à feu et à sang, la citadelle seule était à l'abri d'une sur-
prise. Dans cette partie de la régence , depuis si longtemps en relation avec la
compagnie des Concessions d'Afrique, l'arrivée des forces françaises produisit
une impression profonde sur le plus grand nombre des tribus du voisinage.
Une seule , celle de Beni-Iacoub à laquelle s'étaient réunies les troupes du bey
de Constantine , se montra hostile. Le 26 juin, le général d'Uzer marcha sur
elle, la dispersa, et la refoula vers l'intérieur.
Cependant Ibrahim-Bey, en proie au dépit de l'ambition déçue et enhardi
par l'apparente inaction de nos soldats, qui s'occupaient à déblayer la ville et
à s'établir dans ses ruines , avait rallié environ quinze cents hommes et s'était
porté sur Bone. Le général d'Uzer repoussa cette nouvelle agression avec le
DOMINATION FRANÇAISE. 413
même succès que la première ; et, chose remarquable ! la supériorité manifeste
des troupes françaises changea complètement les dispositions des Arabes. Les
fugitifs furent poursuivis par les indigènes jusque dans les montagnes, H
parmi ceux-là même qui avaient combattu contre nous, plusieurs vinrent
nous offrir leur concours. Quelques jours après, deux tribus, voulant échapper
au\ cruautés d'Ahmed-Bej , demandèrent à s'établir sous le canon de la
place el fournirent des cavaliers pour faire la police de la plaine.
Nous avons laissé à Oran le général Boyer essayanl d'y naturaliser le sys-
tème d'extermination qu'il prétendait être le seul capable d'asseoir noire domi-
nation en Afrique. II n'y produisit aucun des résultats espérés : toutes les tribus
voisines d'Oran se soulevèrent, et tinrent nos troupes hermétiquement blo-
quées dans la place. Ce fut alors que l'empereur de Maroc, renonçant à agir
directement sur la régence d'Alger, voulut du moins exercer une influence
occulte dans les affaires du beylick d'Oran, dans l'espoir de réunir tôt ou tard
à son empire. A cet effet, il se mit en relation intime avec un jeune Arabe qui
commençait déjà à briller d'un certain éclat, et qui, à raison de son âge, lui
paraissait devoir se soumettre à son ascendant avec plus de docilité que les
autres chefs. Cet Arabe , c'était Abd-el-Kader. La brillante carrière de cet
homme, la grande influence qu'il exerce encore en Algérie, la longue lutte
qu'il soutient contre nos armées, nous imposent le devoir de faire connaître
avec détail son origine et son passé.
A une dizaine de milles à l'ouest de Mascara , sur la rive gauche de l'Oued-
el-Hammam (rivière des Bains), au pied des Gibel-el-Scherf'ah (montagnes
des Scberiffs), est située la Kethnah (réunion de tentes fixes ou de cabanes)
de Mobhy-ed-Din. C'est là qu'est né Abd-el-Kader, vers 1806 '.
Élevé par son père, Mobhy-ed-Din, il fit avec lui, n'ayant encore que huit
ans, le pèlerinage de la Mekke. Dans le cours de ses études , il acquit les
diverses connaissances qui constituent l'érudition chez les Arabes, c'est-à-dire
la lecture raisonnée du Koran, puis les notions de théologie, de jurispru-
dence, d'histoire, qui se rattachent au Livre par excellence; car, pour les
musulmans, c'est dans l'œuvre du Prophète que se trouve le principe de toute
science humaine. Le jeune Abd-el-Kader profita si bien des soins de son
père, qu'il ne tarda pas à être considéré comme savant et lettré.
D'après des témoignages assez authentiques, il paraîtrait que l'idée de
restaurer une monarchie arabe dans l'Algérie germait depuis longtemps dans
l'esprit de Mobhy-ed-Din. Au retour du saint pèlerinage où il avait conduit
1 D'après une généalogie plus ou moins avérée, les aïeux d' Abd-el-Kader font remonter
leur filiation aux anciens khalyfes fatliimites, et par ceux-ci à la lignée du Prophète, issue de sa
ii lie unique Falhimà et de son gendre Ali. Gu admettant pour certaine cette origine, Abd-el-
Kader serait schérif lui-même aussi bien que le sultan de Maroc. Au surplus, malgré cette des-
cendance prétendue d'une dynastie de princes que les khalifes d'Orient flétrissaient de l'épithète
de kgouàregj ou schismatiques, Abd-el-Kader est regardé comme très-orthodoxe.
il4 DOMINATION FRANÇAISE.
Abd-el-Kader encore enfant, il commença sourdement à raconter des visions sur-
naturelles qui lui avaient prédit la grandeur future de son fils. La fermentation
que produisirent à la longue ces confidences éveilla l'attention des Turcs.
Mohhy-ed-Din et Abd-el-Kader furent arrêtés, et n'échappèrent au dernier
supplice que par l'intercession de quelques amis puissants qui obtinrent du bey
d'Oran l'élargissement des deux prisonniers, à la condition d'un exil immédiat.
Mohhy-ed-Din et son fils reprirent le chemin de la Mekke en suivant la route
de terre jusqu'à Tunis, où ils s'embarquèrent pour Alexandrie. De la Mekke,
ils allèrent à travers le désert jusqu'à Baghdad, et visitèrent dans les environs
le tombeau d'un marabout renommé. Plus tard, ils revinrent à la Mekke,
accomplir pour la troisième fois le saint pèlerinage, et après plusieurs années
d'absence, en 1828, ils retournèrent dans leurs foyers, où ils s'appliquèrent à
établir leur influence sur les tribus d'alentour, non plus en annonçant une pré-
destination politique dont les Turcs pouvaient encore prendre ombrage, mais
en se faisant, par une vie austère et vouée à la pratique rigide des préceptes du
Koran , une grande réputation de vertu , de science et de sainteté ; sauf à
exploiter, quand le temps serait venu, la considération et l'autorité morale
qu'ils auraient acquise.
Notre conquête de l'Algérie et l'anarchie qui en fut la conséquence parmi les
Arabes ouvrirent enfin la carrière aux vues ambitieuses qui fermentaient au
cœur du père et du fils. Leur principale élude fut de maintenir, dans le cercle
encore bien restreint de leur influence immédiate, l'ordre et la justice oubliés
partout ailleurs, et d'offrir ainsi aux gens de bien un centre de ralliement au
milieu du débordement général d'une indépendance sans frein. L'intervention
du sultan de Maroc vint donner une impulsion puissante au mouvement insur-
rectionnel qui devait mettre en relief le fils de Mohhy-ed-Din.
Enhardies par ce patronage, les tribus voisines de Mascara résolurent de se
donner un chef, et jetèrent les yeux sur Mohhy-ed-Din lui-même; mais celui-ci
refusa cet honneur périlleux , trop lourd pour son âge, et proposa son fils Abd-
el-Kader, qui fut agréé. On mit en œuvre, pour aider à l'élévation du jeune
candidat, des moyens qui ont toujours réussi auprès des peuples ignorants et
barbares : on raconta la prédiction du fakhir de Bagdad, d'après laquelle le litre
de sultan devait appartenir à Abd-el-Kader; puis la vision d'un marabout dans
laquelle Abd-el-Kader apparaissait assis sur un trône éclatant et rendant la jus
tice aux Arabes. Grâce à tous ces prestiges, le 28 septembre 1832, à Ghézy-
byah, dans la plaine de Gherys, près de Mascara, le nouveau chef.de la tribu des
Haschem fut solennellement inauguré. La ville de Mascara, naguère capitale
du beylick, et qui depuis l'expulsion des Turcs était gouvernée en répu-
blique, ne crut pouvoir mieux faire que de se donner à Abd-el-Kader. Un
vieux marabout jura aux habitants de cette ville que l'ange Gabriel lui avait
ordonné de leur annoncer que la volonté de Dieu était qu'Abd-el-Kader régnât
sur les Arabes.
DOMINAI ION FRANÇAISE. il".
Afin de rallier à son autorité un plus grand nombre de tribus, Abd-el-Kader
se mil à prêcher hi guerre sainte. Aux heures de la prière, on le voyait sortir de
sa tente el réciter lui-même les \ ersets du Koran , qu'il faisait sen ir de texte à
ses exhortations. Lorsqu'il eul réuni autour de lui une troupe suffisante
d'hommes dévoués, il se mil en campagne et n iut harceler la garnison d'Oran.
Le vieux Mohhy-ed-Din, l'accompagnait, ajoutant par sa présence au relief du
pouvoir naissant de son lils. Heureusement les Français venaient d'être renfor-
cés par un régiment de cavalerie récemment formé par le brave colonel de
l'Étang; ils se trouvaient donc en mesure de repousser les attaques de ce
nouvel ennemi. Tel fut l'acharnement des Arabes, que plusieurs (rentre eux
parvinrent à se loger jusque dans les fossés de nos retranchements et ne s'en
retirèrent qu'à la nuit, après s'être convaincus qu'il leur était impossible d'es-
calader l'escarpe. Renouvelées plusieurs fois, mais sans succès, ces audacieuses
tentatives fournirent à Abd-el-Kader l'occasion de déployer son sang-froid et sa
bravoure. A celte époque, les Arabes osaient à peine affronter le feu de notre
artillerie : pour leur apprendre à le mépriser, Abd-el-Kader lançait son cheval
contre les obus et les boulets qu'il voyait ricocher, et saluait de ses plaisante-
ries ceux qu'il entendait siffler à ses oreilles. C'est ainsi (pie s'est formé le pou-
voir de cet homme, qui, nouveau Jugurtha, tient depuis dix ans en échec les
forces de la France.
Maintenant résumons notre situation au départ du duc de Rovigo'. Pen-
dant l'année 18:3-2, notre établissement en Afrique avait pris un développement
considérable : il s'étendait sur toutes les provinces de l'ancienne régence. Le
territoire occupé était encore très-restreint , mais les indigènes avaient pu
reconnaître l'inutilité de leurs tentatives pour nous faire abandonner notre
conquête. Au commencement de 1833, le corps d'occupation comptait vingt-
trois mille cinq cent quarante-cinq hommes et dix-huit cents chevaux. Dans
la province de Tittery , dans l'est et dans lé sud de celle d'Alger, Ben-Zamoun
et Ali-bcn-M' Barak travaillaient à affermir leur autorité; mais au centre de la
province, les populations subissaient progressivement notre influence. Les
Outhans de Beni-Khalil, de Beni-Moussa et de Khrachna commençaient à
recueillir les bénéfices de la paix en apportant leurs denrées sur le marché
d'Alger. La ville de Blidah témoignait quelques dispositions à établir des
rapports pacifiques avec notre armée ; les envoyés de l'empereur de Maroc,
lladj-Mouti et Mohamed-ben-Cherguy , qui depuis plusieurs mois, par la seule
influence de leur maître , gouvernaient les villes de Medeah et de Miliana ,
s'étaient retirés à la suite des négociations diplomatiques dont M. de Mornay,
gendre du maréchal Soult, fut chargé auprès du chériff de Méquinez.
1 Le duc <lt! Rovigo quitta l'Algérie dans les premiers jours de mars 1833 , et se rendit en
France pour tâcher d'arrêter les progrès d'une maladie cruelle dont il était tourmenté. Les
secoyrs de l'art fuient impuissants ; il mourut peu de temps après son arrivée à Paris.
U6 DOMINATION FRANÇAISE.
L'occupation embrassait alors, à Alger, la ville et la banlieue [eljahs], renfer-
més presque en entier dans la ligne de nos avant-postes : de plus, notre domi-
nation était reconnue sur le territoire compris entre l'Harasb et la Metidjab, le
Mazafran et la mer. A Oran, nous possédions à peine un rayon dune lieue autour
de la place, mais nous tenions le fort de Mers-el-Kebir. Tlemcen etMostaganem
continuaient d'être occupés par les Turcs et les Koulouglis, qui insensiblement
s'étaient mis d'intelligence avec nous : ceux de Mostaganem recevaient même
une solde régulière. A Arzew, à Scbcrcbel, nous avions des cadis presque dé-
voués ; à Boue, notre puissance s'étendait à peine à quelques portées de canon
en debors des murailles. Néanmoins, dans les étroites limites où elle se tenait
renfermée, la domination française commençait à s'asseoir ; la population civile,
imperceptible dans les premiers mois, recrutait chaque jour de nouveaux colons;
les traces de la dévastation qui a\ ait suivi la conquête disparaissaient par de-
grés; on construisait, déjà même on songeait à planter. De son côté, le génie
militaire pourvoyait activement aux soins de la défense : des routes straté-
giques s'ouvraient, des camps retranebés s'établissaient , les anciennes forti-
fications étaient restaurées, et de nouvelles s'élevaient. La métropole seule
faisait défaut à l'élan général.
CHAPITRE XVI.
GOUVERNEMENT
DES GÉNÉRAUX BARON VOIROL ET COMTE D'IRLON
(20 AVRIL 1833 — 8 JUILLET 183.Ï.)
Le général Avizard, intérimaire. — Création du bureau arabe. — Le général Voirol. —
Occupation de Bougie. — Expédition contre les Hadjoutes. — Le général Desmichelsà
Oran. — Expédition d'Arzew et de Mostaganem. — Premier traité avec Abd-el-Kader.
— La Commission d'Afrique. —Changements introduits dans l'administration. —Ar-
rivée du général comte d'Erlon. — Combat de la Macta.
La retraite subite et forcée du dur
de Rovigo appela au commandement
supérieur de l'armée d'Afrique le
général Avizard, le plus ancien des
maréchaux de camp qui s'y trouvaient
alors. Ce n'était qu'un chef intérimaire;
mais si son pouvoir fut de courte durée
(4 mars-20 avril), il prit du moins une
disposition importante que nous ne
pouvons passer sous silence. Jusque là
nos relations avec les Arabes avaient
été soumises à l'intermédiaire des in-
terprètes , hommes généralement peu
instruits et très-prévenus contre la nationalité arabe. C'est sans contredit à
53
418 DOMINAT ION FRANÇAISE.
l'exagération de leurs rapports que doit être attribuée une partie des résolutions
arbitraires et violentes du duc de Rovigo, résolutions qui ont été si nuisibles à
notre établissement. Pour faire cesser cet état de choses , le général Avizard
institua sous la dénomination de bureau arabe une administration spéciale
destinée à donner à nos relations avec les indigènes une régularité et une
extension qu'elles n'avaient pas encore eues. Ce bureau devait concentrer
toutes les affaires arabes , réunir et apprécier les documents originaux , et
mettre chaque jour sous les yeux du général en chef la situation du pays et
la traduction des lettres les plus importantes. La direction de ce bureau fut
confiée à un jeune officier, aussi brave que studieux, qui depuis le commen-
cement de l'expédition s'était appliqué à comprendre et à parler les divers
dialectes de la langue arabe: c'était M. de Lamoricière, alors simple capitaine
au bataillon des zouaves. A peine investi de ces fonctions , M. de Lamori-
cière se mit en devoir de parcourir les tribus voisines d'Alger : il leur apprit le
but de sa mission , le désir sincère qu'il avait de connaître, de satisfaire leurs
besoins réels , et leur donna l'assurance formelle qu'elles seraient à l'avenir
traitées avec justice. Ces paroles conciliantes ramenèrent chez ces tribus la
confiance que leur avaient ôtée les sanglantes exécutions ordonnées par le
duc de Rovigo , et elles se mirent de nouveau à approvisionner nos camps,
nos marchés.
Dans les derniers jours d'avril, le baron Voirol vint prendre le commande-
ment supérieur de l'armée; c'était le plus jeune de nos lieutenants-généraux
et le même qui, en 1815, s'était si brillamment distingué comme colonel à la
défense de Nogent. Toutefois le gouvernement n'envoyait encore qu'un chef
intérimaire : il espérait que le prompt rétablissement du duc de Rovigo lui
permettrait bientôt d'aller reprendre son poste. Ces prévisions ne se réalisèrent
pas; l'ancien ministre de l'empire mourut au mois de juin, mais la position in-
certaine du général Voirol ne fut pas changée.
Le nouveau chef ne se laissa pas arrêter par tout ce qu'il y avait d'embarras-
sant dans sa situation personnelle ; il n'envisagea que ses devoirs, et s'en
acquitta de son mieux, souvent avec bonheur, toujours avec dévouement et
intelligence. Dès son arrivée, il fit poursuivre avec activité le tracé des routes,
il créa les spahis d'el Fahs (aujourd'hui gendarmes maures), destinés alors à
prêter main forte à notre gendarmerie trop peu nombreuse et à concourir à
la défense commune du territoire. Comme complément de cette idée, il in-
stitua dans la banlieue d'Alger des milices indigènes destinées à garder en été
les blockhaus et les postes que leur position malsaine rendait dangereux pour
des troupes européennes. Ces levées, faites dans les outhans soumis, ne rece-
vaient de solde que pendant la durée de leur service : c'était, on le voit, une
espèce de restauration des margzen. Au milieu des tribus dont la fidélité pa-
raissait douteuse, le général Voirol lit établir des camps retranchés; il voulut
aussi s'assurer du défilé boisé cl marécageux de lînuffarick eu abattant les
DOMINATION FRANÇAISE. V 1 «>
taillis, en réparanl les ponts et Baignant les marais. Ainsi de proche en proche
s'étendaient et se consolidaient nos prises de possession.
Depuis l'infructueuse tentative faite par le maréchal Bourmont sur Bougie,
celle ville avait été complètement oubliée : on ne pensait pas qu'entourée de
toutes parts d'un rideau de montagnes de difficile accès, elle pût être de
quelque Utilité pour les opérations militaires que nous aurions à diriger dans
l'intérieur de la régence. Les événements firent sentir la nécessité d'y prendre
position.
En 1831 , l'équipage d'un brick de l'état qui avait fait naufrage sur la cote de
Bougie ayant été égorgé, le général Berthézène regretta vivement de ne pou-
voir venger sur-le-champ cet odieux attentat. Plus tard, en 1832, une insulte
faite au brick anglais le Procris, contraignit ce bâtiment à s'éloigner. Le consul
d'Angleterre à Alger demanda satisfaction de cette injure et exprima l'espoir
que la France, qui occupait la cote d'Afrique, saurait faire respecter les pavillons
amis. A la fin du mois d'octobre de la même année, le brick français le Mar-
souin, mouillé dans la rade, se vit attaqué de la manière la plus déloyale et fut
obligé de riposter au feu de la place. Les habitants de Bougie rejetèrent cette
agression sur les Kabaïles, qui, maîtres des forts, avaient, disaient-ils, fait feu
pour éloigner le bâtiment français, dont la présence rendait impossible l'entrée
d'un navire attendu d'Italie et portant des lettres et des agents de Hussein-
Dey. Cette insolente excuse était une preuve évidente des intrigues dont on sup-
posait déjà que Bougie était le foyer.
Si, en présence de si justes griefs, on eût encore hésité à occuper cette place,
une circonstance décisive aurait rendu cette mesure indispensable. Vers le milieu
d'août , on apprit que le bey de Constantine s'avançait vers Bougie , dont la
possession l'aurait dédommagé de la perte de Bone. Il espérait d'ailleurs
étendre de là son action sur la partie orientale de la province d'Alger,
réchauffer la haine de nos ennemis et nous en susciter de nouveaux. Dans ces
conjonctures le général Trézel reçut l'ordre de se rendre à Toulon pour y
prendre le commandement d'une expédition, qui, de ce port, devait être dirigée
sur Bougie. Elle se composa de deux bataillons du 59e de ligne, de deux batte-
ries d'artillerie et d'une compagnie de sapeurs du génie. L'escadre chargée du
transport des troupes, et au besoin d'attaquer la place, fut mise sous le com-
mandement de M. Parceval, capitaine de vaisseau; elle se composait de sept
bâtiments.
Sortie de Toulon le 22 septembre, cette expédition arriva devant Bougie
le 29. Aussitôt que les premières voiles parurent dans la rade, les forts se
mirent à tirer ; mais quelques bordées suffirent pour les réduire au silence. Le
débarquement des troupes s'opéra sous un feu assez vif de mousqueterie ; néan-
moins nos colonnes pénétrèrent dans la ville sans éprouver de trop grandes
pertes. Le fort Abd-el-Kader , la Kasbah et le fort Moussa furent successive-
ment occupés ; le pavillon français flottait même sur toutes les batteries de la
420 DOMINATION FRANÇAISE.
rade, que nous n'étions pas encore maîtres de la position. Le terrain sur lequel
s'élève Bougie est tellement accidenté, ses rues et ses maisons tellement dissé-
minées, que chaque quartier, chaque habitation, devinrent autant de citadelles
où les Kabaïles se maintenaient avec l'opiniâtreté qui les caractérise. Quatre
journées entières furent employées à les déloger de ces divers postes, et encore
n'y parvint-on que grAce h un renfort envoyé d'Alger pour soutenir le corps
expéditionnaire : c'était un bataillon du V de ligne et deux compagnies du
deuxième bataillon d'Afrique. Chassés de leurs positions , les Kabaïles impro-
visèrent de nouveaux retranchements, et s'y défendirent avec vigueur; parfois
aussi ils prenaient l'offensive et \enaient nous attaquer jusque dans nos lignes.
Cette lutte acharnée dura jusqu'au moment où toutes les batteries furent com-
plètement établies ; les boulets et la mitraille purent seuls la terminer.
Bougie est située sur la côte N. 0. du golfe de ce nom, à quatre kilomètres
de l'embouchure de la Summam ou Adouse ; elle se déploie au bord de la mer,
sur le flanc méridional du mont Gouraya, masse abrupte et escarpée qui s'élève
rapidement jusqu'à six cent soixante-dix mètres de hauteur. Cette montagne
forme un promontoire rocailleux qui court de 10. à l'E. et se termine à la côte
par le cap Carbon. A proprement parler , Bougie n'a pas de port ; la plage sans
fond qui touche la ville est sans abri pour les gros temps d'hiver, et n'est pra-
ticable que dans la belle saison. On ne trouve de mouillage un peu sûr que
dans l'anse Sidi-Yahïa ; et encore ne peut-elle contenir qu'un petit nombre de
navires d'un faible tonnage. L'aspect de Bougie est des plus pittoresques:
ses maisons plates et carrées semblent former les gradins d'un vaste amphi-
théâtre entouré de toutes parts d'orangers, de grenadiers, et de figuiers de Bar-
barie. Les nombreuses ruines dont le sol de cette ville est jonché attestent son
ancienne importance et sa haute antiquité ; elle formait probablement la limite
orientale de la Mauritanie césarienne. S'il faut en croire quelques géographes,
ce serait l'ancienne Baya ou Yaga ; suivant le docteur Shaw, elle aurait succédé
à la colonie romaine de Salva ; enfin , d'autres prétendent que Bougie occupe
l'emplacement de l'ancienne Choba.
Au ve siècle , Bougie tomba au pouvoir de Genséric et fut même , dit-on,
sa capitale jusqu'au moment où il se rendit maître de Carthage. Lors de l'inva-
sion arabe, en 708, elle fut soumise au joug de l'islamisme par le célèbre
Moussa-ben-Noseïr , et passa successivement sous la domination des diverses
dynasties musulmanes qui fondèrent des souverainetés en Afrique. A la déca-
dence des Hafssytes, Ferdinand-le-Catholique , pour arrêter les déprédations
des corsaires maures, s'en empara en 1509, et l'Espagne la conserva jusqu'en
1555. Tous les peuples qui, depuis vingt siècles, ont successivement occupé
Bougie y ont laissé des traces de leur domination. L'enceinte des Bomains est
reconnaissable et se montre encore debout sur un grand nombre de points ;
elle ne comptait pas plus de deux mille cinq cents mètres de développement.
Une simple ligne de murailles garantissait le contour du mouillage actuel. L'en-
V
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DOMINATION FRANÇAISE. Vil
ceinte sarrasine remonte sans doute à «>st , alors que Bougie devjnt la capitale
du royaume îles Hamadytes : c'était une muraille haute et continue, flanquée de
tours, s'étendanl le long du rivage, embrassant exactement la rade et tous les
contours de terrain jusqu'au dehors de la \ille, \ers la partie plaie de la plage
qui se raccorde avec la plaine. Deux autres murailles, pareillement flanquées de
tours, gagnent le sommet de la montagne, en suivant jusqu'à pic la crête des
hauteurs. Cette enceinte, qui a plus de 5,000 mètres de développement, ne pré-
sente sur toute son étendue que des ruines amoncelées. On arceau en Ogive
resté debout, et qui sans doute en a l'ait partie, sert aujourd'hui de portique au
débarcadère. Ces travaux (pie les Espagnols exécutèrent après la complète sub-
sistent encore : ce sont le fort Moussa, élevé par Pierre de Navarre, et la Kas-
hah , par Ferdinand-le-Catholique et Charles-Quint. A celte époque, Bougie
contenait environ huit mille maisons et un grand nombre de beaux édifices
publics. Sa prospérité s'arrêta avec la domination espagnole, et déclina rapi-
dement sous l'autorité capricieuse et despotique des trois compagnies turques
de l'odjack, qui furent toujours en guerre ouverte avec les Kabaïles du voisi-
nage : bientôt les habitations firent place aux ruines. Dans les derniers temps
Bougie et ses environs étaient en proie à la plus affreuse misère.
Telle était la situation de cette ville lorsqu'elle tut prise par nos troupes ,
le 21) septembre 1833; la nouvelle conquête ne fit qu'ajouter à sa détresse. Plu-
sieurs maisons avaient été renversées par notre artillerie , on en démolit un
grand nombre d'autres pour fournir du bois de chauffage à la troupe. En défi-
nitive, nous n'avions conquis que des ruines, et nous nous trouvions bloqués de
tous côtés, ou par des montagnes inaccessibles, ou par des peuplades hostiles.
Les tribus kabaïles des environs de Bougie sont nombreuses et guerrières ;
réunies, elles pourraient mettre en campagne vingt mille hommes. Celle de
Mezzaïa, une des plus puissantes, entoure la ville; à l'est de la Summam,
en marchant vers Djidjeri , on trouve les Beni-Massaoud , les Beni-Mimour, les
Beni-Abous, etc.,' etc.; dans l'intérieur des terres, on cite surtout les Beni-
Abbes, d'origine vandale : ils ont construit une ville où se fabriquent des fusils
assez estimés dans le pays. Quelques-unes de ces tribus sont encore dans
l'usage de se tatouer en bleu, sur le front , sur les joues, dans la paume de la
main, d'une croix semblable à celles que portaient leurs ancêtres, il y a treize ou
quatorze siècles, lors de l'établissement du christianisme dans l'Afrique occi-
dentale.
Après avoir organisé les divers services du corps d'occupation, le général
Trézel se rendit à Alger, pour s'y guérir d'une grave blessure qu'il avait reçue
dans une des nombreuses escarmouches qui suivirent la prise de Bougie. Le
commandement supérieur de la place fut dès lors confié à un jeune chef de
bataillon, M. Duvivier, non moins distingué par sa bravoure que par ses
études approfondies sur la nationalité arabe.
Les renforts envoyés d'Alger à Bougie avaient nécessité le départ de M. de
ï22 DOMINATION FRANÇAISE.
Lamoricière. En son absence , les fonctions de chef du bureau arabe furent
remplies par M. Delaporte , interprète de première classe et orientaliste dis-
tingué ; mais, cassé par l'âge et les infirmités , M. Delaporte ne put, suivant
les bonnes habitudes de son devancier, aller visiter les tribus, juger leurs
querelles, dissiper leurs craintes, et surtout contenir leur humeur inconstante.
C'était au mois d'août, époque d'oisiveté chez les cultivateurs de la plaine;
les moissons sont alors terminées, et on ne songe pas encore aux semailles.
Dans cet intervalle ils sont généralement disposés à la turbulence. Us se mirent
donc à attaquer les travailleurs français qui s'occupaient de l'assainissement
de Bouffarick. Le général Voirol ne sévit pas tout d'abord contre eux, faute
grave ; l'insolence des Arabes s'en accrut. Peu de temps après, ils assassinèrent
le kaïd des Beni-Khalil (tribu voisine de Bouffarick ) , homme respectable dont
le seul crime était son dévouement à notre cause; le lendemain de cet attentat,
un cantinier français et sa femme furent trouvés morts dans le même district.
Tous ces crimes auraient demandé une prompte répression, le général se borna
à ordonner une enquête : c'était accorder aux coupables un bill d'impunité.
Alors les Hadjoutes, tribu féroce et sanguinaire, à qui le bruit public attribuait la
plupart de ces assassinats, marchent ouvertement contre les Beni-Khalil nos
alliés, les pillent et les massacrent. Pour cette fois c'en était trop : M. de
Lamoricière fut chargé de châtier cette tribu, et s'en acquitta avec une grande
vigueur.
Cette affaire détermina le commandant en chef à étendre son système des
milices indigènes dans tous les outhans amis. Les Beni-Khalil et les Beni-
Mouça s'y rallièrent franchement; on organisa aussi les Aribs, espèce de
pariahs venus du désert, et qui, repoussés de toutes parts, se livraient aux plus
épouvantables brigandages. Les environs de la Rassautha, à l'est de la Metid-
jah, leur furent assignés à titre de résidence, et pour prix de cette faveur ils
s'engagèrent à prendre les armes chaque fois qu'ils en seraient requis, à
monter la garde au fort de l'Eau et à la Maison-Carrée, et à faire la police de
la plaine. On ne tarda pas à ressentir les bons effets de cette sage mesure.
Toujours haineux contre les Français et contre ceux de leurs compatriotes
qui reconnaissaient notre domination, les Hadjoutes s'insurgèrent (17 mai 1834)
et, suivant leur usage, se signalèrent par des brigandages et des assassinats
sans nombre. Aussitôt les indigènes prirent les armes et se rallièrent à une
colonne de deux mille hommes dirigée par le général Voirol en personne.
Nos auxiliaires nous servirent admirablement : grâce à la connaissance parfaite
qu'ils avaient des lieux aussi bien que des ruses pratiquées par l'ennemi, nous
pûmes éviter les fausses marches, nous garantir des surprises, et nous ménager
les circonstances les plus favorables pour combattre. C'était la première fois que
ces espèces de tribus margzen marchaient sous le drapeau français; on n'eut
qu'à s'applaudir de leur zèle et de leur courage : les Hadjoutes furent battus
dans toutes les rencontres , et aucune de leurs embuscades ne réussit. Déses-
DOMINATION FRANÇAISE. ',-2A
pérés, ils demandèrent la paix et la subirent comme ils sont capables <!<' le faire.
Cette expédition de courte durée rétablit la tranquillité autour d'Alger : le géné-
ral Voirol en profita pour reconnaître les terres qui composaient le domaine
de l'ancien odjack. Dans la Mëtidjah, il s'assura de l'existence de dix-neuf
fermes, dont sept seulement occupaient une zone de cinq lieues de long; elles
se composaient de vastes jardins, de superbes vergers et de terrains fertiles,
bien boisés, bien arrosés. Certes, si le gouvernement l'eût voulu, il aurait eu là
de quoi fonder de belles colonies militaires et agricoles, sans porter la moindre
atteinte à la propriété des particuliers. On reconnut encore quatre fermes chez
les lladjoutes, trois à Souinata, une chez les Isser, domaines dont les Turcs
tiraient un excellent parti et qui étaient exploités sons la surveillance des
vieux officiers de l' odjack. Ces européens de l'ordre ci\il qui assistèrent à
cette reconnaissance ne revenaient pas de leur surprise en voyant des ter-
rains si fertiles, et sollicitaient vivement la permission de venir les exploiter ;
mais le gouverneur n'avait pas reçu d'instructions qui lui permissent de les y
autoriser.
A cette époque , une heureuse occasion se présenta de consolider notre
domination en Afrique. Abd-el-Kader n'était pas encore une puissance ; le bey
de Constantine était le seul ennemi embarrassant. Une réunion de chefs et de
princes indigènes vint nous offrir une alliance offensive et défensive contre
Ahmed , l'ennemi commun : c'était d'abord le prince de Tugurth, pays situé au
sud de Constantine, puis le cheik de Merdjianab , qui par sa position est maître
du fameux passage des Portes-de-Fer; Hasnavuy, cheik des Hanancha, tribu
puissante et limitrophe de la régence de Tunis ; Hil-Diaf-Ben-Hamed , cheik
de la tribu nomade de Oulad-Maadi, et enfin Ben-Kassem , cheik de Stora. Le
général Voirol les écouta avec intérêt ; mais, ne pouvant prendre aucun enga-
gement, il dut en référer au ministère, dont les tergiversations rendirent
inutiles toutes ces offres de service. Cependant, combien n'ëût-il pas été
opportun d'agir avec de tels auxiliaires ! une campagne heureuse , et tout nous
en garantissait la réussite, aurait empoché le développement des forces d' Abd-
el-Kader, et amené peut-être la pacification complète de l'Algérie! Dix années
de guerre ont expié cette faute.
A Oran , l'inexorable système introduit par le général Boyer ne produisait
que de mauvais résultats : de toutes parts s'élevaient des plaintes contre ses
actes arbitraires ; les habitants quittaient la ville pour se soustraire à l'oppres-
sion ; les marchés n'étaient plus approvisionnés, et les tribus des environs,
froissées dans leurs intérêts, couraient aux armes, cernaient la place et tuaient
impitoyablement tout ce qui se hasardait au-delà des glacis. Le gouverne-
ment prit en considération une situation si fâcheuse , et appela au com-
mandement d'Oran le général Desmichels. Comme son prédécesseur, il était
indépendant du général en chef, et ne devait prendre conseil que de lui-même.
Dès son arrivée (23 avril 1833), le nouveau général n'affecta ni rigueur ni
k%k DOMINATION FRANÇAISE. •
bonté systématiques. Il reconnut avec soin tous les détails de sa position , et,
après quelques jours d'étude, il se décida, pour dégager la place, à tenter une
vigoureuse sortie. En conséquence, dans la nuit du 7 au 8 mai, à la tète de
deux mille hommes, il se dirigea sur les Garrabas, tribus situées à l'ouest d'O-
ran. Pris à l'improviste, les Arabes n'opposèrent presque aucune résistance, et
abandonnèrent leurs bestiaux. Cette razzia fut très-utile à notre garnison ;
elle lui procura de la viande fraîche, dont elle était privée depuis longtemps ;
mais aussi elle lui attira un nouvel ennemi. Abd-el-Kader vint établir ses
tentes à trois lieues de la ville, dans un lieu appelé le Figuier : son père l'ac-
compagnait. Le général Desmichels voulait marcher immédiatement contre
lui et l'accabler ; détourné de cette heureuse idée , il se borna à prendre
position en avant du Figuier, comme pour offrir le combat. L'émir ne voulut
pas s'y exposer, et après quelques insignifiantes escarmouches se replia sur
Mascara.
Toutefois, Oran n'était pas encore dégagé ; des bandes armées de la tribu
des Douers parcouraient ses environs, semant partout la désolation et la mort.
Pour les réprimer, le général Desmichels fit établir un blockhaus en avant du
fort Saint-André et jeta quelques postes permanents dans les environs. Dès ce
moment, on jouit d'un peu plus de tranquillité, la circulation commença à se
rétablir et les provisions arrivèrent. Encouragé par ce résultat, et voulant don-
ner aux Arabes une haute opinion de sa puissance et de son autorité, le général
résolut d'étendre le cercle de l'occupation française dans la province, en établis-
sant des garnisons à Arzew et à Mostaganem.
Arzew, l'ancienne Arsemiaria des Romains, est une ville en ruines, située à
trois kilomètres environ de la mer. A notre arrivée en Algérie , elle était habitée
par une tribu kabaile du Maroc qui était venue s'y établir sous la protection du
gouvernement turc. Lorsque nous nous emparâmes d'Oran, cette colonie
rechercha notre amitié et fournit même à la garnison tout ce qu'elle put lui
procurer. Indigné de voir des musulmans être les pourvoyeurs des chrétiens,
Abd-el-Kader fit enlev er secrètement le chef de cette colonie , et le conduisit
à Mascara où il mourut étranglé. Instruit de cet acte de violence et de l'irrita-
tion qu'il avait causée parmi les habitants, le général Desmichels se détermina à
occuper non Arzew, mais son port (la Mena) qui est une excellente relâche.
Abd-el-Kader voulut nous disputer cette position et entra dans Arzew avec
un petit nombre de troupes , mais il ne dépassa pas les faubourgs , et se
borna à en faire évacuer les habitants. Quelques-uns de ces malheureux vinrent
s'établir sous notre protection à Oran et à Mostaganem; la plupart se mêlèrent
aux tribus arabes de la plaine de Ceïret. L'émir ne pouvait se maintenir dans
Arzew, ville ouverte et sans ressources ; il l'abandonna après l'avoir occupée
quelques jours et se porta sur Tlemcen.
Cette ville appartenait toujours à deux partis hostiles : les Turcs et les Kou-
louelis tentaient la citadelle ( le Mechouar) , ainsi que les quartiers qui en
DOMINATION FRANÇAISE. ï>:>
dépendent; les Maures étaient maîtres du reste de la cité. Cette scission favo-
risant les projets d'Abd-el-Kader, il somma les Manies de le reconnaître pour
souverain; ceux-ci voulurent résister, mais les Turcs et les Koulouglis s' étant
joints aux Arabes, ils furent obligés de se soumettre. La conduite qu'avaient
tenue les gens du Mechouar lit espérer à Abd-el-Kader qu'eux aussi recon-
naîtraient son autorité; il n'en fut rien. Tout en promettant de vivre en paix
avec lui, ils refusèrent de lui ouvrir les [toiles de la citadelle; et, comme il
n'avait point d'artillerie pour les y contraindre, il dut se contenter de leurs assu-
rances amicales. L'émir se retira ensuite à Mascara, où son père venait de
mourir. Un instant on crut que cette perte allait ruiner sa puissance ; mais
quoique privé de celui qui avait guidé ses premiers pas, d'Abd-el-Kader sut se
montrer digne de la haute position où la fortune l'avait élevé.
Le général Desmichels mit a profit l'absence d'Abd-el-Kader pour se porter
sur Mostaganem qui se trouve à quatre myriamètres par mer et à sept myria-
mètres par terre du port d'Arzew. Depuis 1830, cette ville était occupée par
quelques centaines de Turcs, garnison peu sûre, quoique soldée par nous ,
et qui , au premier moment, pouvait faire cause commune avec l'ennemi. Afin
de prévenir cet év énement , la frégate la Victoire et six bâtiments de transport
partirent de Mers-el-Kebir le 23 juillet, portant à leur bord quatorze cents
hommes d'infanterie et deux obusiers de montagne. Dans cette circonstance,
nos douteux alliés se conduisirent avec adresse ; se voyant hors d'état de
résister, ils livrèrent la ville ainsi que les forts qui en dépendent.
Le territoire de Mostaganem comprend trois villes distinctes : Mostaganem ,
Matamore et Mazagran. La première est la plus importante ; la seconde en est
en quelque sorte la citadelle; la troisième est située à l'ouest, à une distance
d'environ sept mille mètres. Les chroniques musulmanes font remonter au
xue siècle la fondation de cette ville. Gouvernée d'abord par le chef sar-
rasin Youssouf, elle tomba ensuite aux mains d'un autre chef, Ahmed-el-
Abd, dont les descendants la conservèrent jusqu'au xvie siècle. Les Turcs s'en
emparèrent sous le commandement de Khaïr-ed-Din , qui en agrandit l'en-
ceinte et la fortifia ; de cette époque date l'importance de Mostaganem. Mata-
more n'était alors qu'une espèce de faubourg ; depuis il a été entouré de
remparts. Attirées par la fertilité du sol, de nombreuses familles maures vinrent
se fixer sur son territoire, où elles entreprirent de grandes exploitations agri-
coles et importèrent avec succès la culture du coton. Bientôt Mostaganem, Tig-
Did, Dig-Dida, Mazagran, dont la domination sarrasine avait jeté les premiers
fondements, comptèrent ensemble une population d'environ quarante mille
fîmes et devinrent le centre d'un commerce florissant. Les invasions espagnoles,
les incursions des Arabes, l'incurie ou l'avidité des gouverneurs turcs, paraly-
sèrent tour à tour ce mouvement agricole et industriel, tellement qu'en 1830
ce territoire si fertile produisait à peine les objets nécessaires à la consom-
mation des habitants. L'année suivante, le commandement de Mostaganem
54
426 DOMINATION FRANÇAISE.
ayant été confié au kaïd Ibrahim, les tribus environnantes refusèrent de
reconnaître son autorité, pillèrent les récoltes, détruisirent les maisons de
plaisance qui ornaient les abords de la ville, et vinrent s'établir à Tig-Did. Pour
se débarrasser d'un ennemi tellement incommode, les Turcs foudroyèrent Tig-
Did, et soutinrent contre les Arabes une lutte acharnée. Ces sanglantes colli-
sions décidèrent les familles maures, c'est-à-dire la population laborieuse, à
émigrer .
Telle était la situation de Mostaganem lorsque le général Desmichels vint en
prendre possession ; il épura la garnison turque, chassa de la ville les habitants
dangereux, fit occuper Matamore par les troupes françaises, et amena avec lui
à Oran le kaïd Ibrahim ainsi que les officiers sur la fidélité desquels il ne pou-
vait compter. Aussitôt après le départ du général, les Arabes se préparèrent
à attaquer Mostaganem; Abd-el-Kader, avec des renforts considérables, soutint
ce mouvement, et forma une espèce de siège.
Une vigoureuse razzia, dirigée d'Oran contre les tribus qui avaient fourni
des contingents a l'émir, dérangea tous ses projets. En apprenant que leurs
troupeaux avaient été enlevés, que leurs femmes et leurs enfants étaient pri-
sonniers des Français, les Zmélas et les Douers abandonnèrent leurs postes
pour s'occuper de leurs intérêts privés. Les Zmélas surtout demandèrent la paix ,
Rengageant ù ne plus obéir à Abd-el-Kader et à s'établir, sous la protection
de la France, dans la belle plaine de Miserghin , à douze kilomètres d'Oran; ils
laissèrent même des otages pour garantie de leur bonne foi. Les autres tribus,
craignant le même sort que les Zmélas , abandonnèrent également la cause de
l'émir, qui se vit contraint de rentrer à Mascara.
Profitant de cette trêve forcée, les tribus, qui depuis longtemps n'avaient
plus de débouchés pour leurs produits , se mirent à fréquenter nos marchés ;
à Mostaganem, on vit arriver les Medjar; à Arzew, les Bordjia ; à Oran, les
Zmélas et même les Douers. Toutes se disputaient le privilège d'approvision-
ner les villes dont elles étaient le plus rapprochées. Le général Desmichels
s'applaudissait de ce résultat, lorsque tout à coup Abd-el-Kader, quelque dési-
reux qu'il fût de faire la paix , car il en avait grand besoin pour constituer sa
puissance , ordonna aux indigènes de cesser tous rapports avec les chrétiens.
Les razzias recommencèrent de part et d'autre, avec des succès toujours ba-
lancés ; mais durant ces escarmoucbes Oran souffrait de la disette, et les tribus
agricoles laissaient leurs récoltes périr sur pied, faute de consommateurs. Enfin
une rencontre entre nos troupes et celles de l'émir, en un lieu appelé Teme-
zourar, amena les premiers pourparlers de cette paix tant désirée par les Fran-
çais et les Arabes. Le général Desmicbels fit faire secrètement des ouvertures
auxquelles Abd-el-Kader répondit que sa religion lui défendait de demander
la paix aux chrétiens, mais qu'elle ne lui interdisait pas de l'accorder; c'était,
comme on voit, prendre de prime-abord la meilleure position. Il éluda une cn-
trevue ; mais il envoya sous les murs d'Oran Miloud-ben-IIaracb et un autre de
DOMINATION FRANÇAISE. '*i~
ses officiers, afin que le général leur lit connaître sur quelles bases il voulail
traiter. Cette démarche enchanta le général Desmichels, car si d'un côté il
mail l'ail les premières ouvertures, de l'autre on pouvait dire qu'Abd-el-Kader
était allé au-devant de ses propositions. Tout était bien jusque-là; mais lors-
qu'il fut question tic poser les bases du traité , d'en discuter les articles , la di-
plomatie arabe, tortueuse et ambiguë, triompha de la franchise et du laisser-
aller du général français. Le 26 février 18:3V, après bien des discussions, le
traité l'ut définitivement signé.
Cet acte important doit être ici transcrit en entier, car il est la première con-
sécration de l'autorité d'Abd-el-Kader, consécration impolitique qui nous a
valu dix années de guerre. Notre ignorance des usages de l'Afrique et des dif-
férentes révolutions dont elle avait été le théâtre depuis la domination arabe,
nous lit accepter Abd-el-Kader comme un prince légitime, tandis qu'il ne fai-
sait que renouveler le rôle de ces imposteurs marabouts que nous avons vus
tant de fois dans le cours de cette histoire s'appuyer sur quelques tribus fana-
tiques pour fonder leur puissance, et se maintenir lorsque les circonstances les
favorisaient. On commit une faute grave en prenant celui-ci au sérieux. Le
rang suprême, auquel Abd-el-Kader ne craignait pas d'élever ses prétentions,
ne lui était alors reconnu par aucun de ses coreligionnaires : la khoihbah, cette
prière que le khàtib prononce le vendredi dans les mosquées cathédrales , au
nom du souverain, ne se faisait nulle part au nom d'Abd-el-Kader, nulle part
il n'était battu monnaie en son nom ; on n'entendait dans la bouche des khà-
tibs, on ne voyait sur les monnaies courantes, ici que le nom du sultan de
Constantinople , là que celui du sultan de Maroc ; tous deux légitimes princes
des fidèles, l'un pour les populations restées soumises à un joug étranger,
l'autre pour la nationalité arabe qui se reconstituait. Quoi qu'il en soit, voici le
texte du traité qui fut conclu entre lui et la France :
Le général commandant les troupes françaises dans la province d'Oran , et l'émir
Abd-el-Kader , ont arrêté les conditions suivantes :
Art. 1. A dater de ce jour, les hostilités entre les Arabes et les Français cesseront.
Le général commandant les troupes françaises et l'émir ne négligeront rien pour
faire régner l'union et l'amitié qui doivent exister entre deux peuples que Dieu a des-
tinés à vivre sous la même domination, et à cet effet des représentants de l'émir
résideront à Oran , Mostaganem et Arzew; de même que, pour prévenir toute colli-
sion entre les Français et les Arabes, des officiers français résideront à Mascara.
Art. 2. La religion et les usages musulmans seront respectés et protégés.
Art. 3. Les prisonniers seront immédiatement rendus de part et d'autre.
Art. 4. La liberté du commerce sera pleine et entière.
Art. 5. Les militaires de l'armée française qui abandonneront leurs drapeaux seront
ramenés par les Arabes ; de même les malfaiteurs arabes , qui , pour se soustraire à un
châtiment mérité , fuiraient leurs tribus et viendraient chercher un refuge auprès des
m DOMINATION FRANÇAISE.
Français, seront immédiatement remis aux représentants de l'émir résidant dans les
trois villes maritimes occupées par les Français.
Art. 6. Tout Européen qui serait dans le cas de voyager dans l'intérieur, sera muni
d'un passe-port visé par le représentant de l'émir à Oran et approuvé par le général com-
mandant.
La convention que nous venons de rapporter est celle qui fut envoyée en
France, et que l'on regarde comme officielle ; mais le général Desmiehels et
Abd-el-Kader signèrent en outre des articles secrets qui réglaient d'une ma-
nière spéciale les intérêts des Arabes et leur concédaient de nombreux avan-
tages. L'existence de ces articles, non avoués par le général Desmiehels, ignorés
même du gouvernement français , donna naissance à des récriminations sans
nombre qui, de prime-abord, rendirent intolérables nos rapports avec Abd-
el-Kader. En voici le texte :
1° Les Arabes auront la liberté de vendre et d'acheter de la poudre , des armes, du
soufre , enfin tout ce qui concerne la guerre.
2° Le commerce de la Merza ( Arzew ) sera sous le gouvernement du prince des
croyants , comme par le passé, et pour toutes les affaires. Les cargaisons ne se feront
pas autre part que dans ce port. Quant à Mostaganem et Oran , ils ne recevront que les
marchandises nécessaires aux besoins de leurs habitants, et personne ne pourra s'y
opposer. Ceux qui désirent charger des marchandises devront se rendre à la Merza.
3° Le général nous rendra tous les déserteurs et les fera enchaîner. Il ne recevra pas
non plus les criminels. Le général commandant à Alger n'aura pas de pouvoir sur les
musulmans qui viendront auprès de lui avec le consentement de leurs chefs.
4° On ne pourra empêcher un musulman de retourner chez lui quand il le voudra.
Sur la foi de la première partie du traité, les négociants d'Alger s'empressèrent
d'établir un comptoir à Arzew ; mais quelle ne fut pas leur surprise lorsqu'ils
se virent soumis au monopole qu'Abd-el-Kader prétendait exercer dans cette
place. A l'exemple du pacha d'Egypte , dont il avait étudié la politique lors de
son voyage à la Mecque, l'émir s'était constitué le seul négociant de ses états.
Il était interdit aux Arabes de traiter directement avec les Européens; ils
devaient livrer leurs denrées à l'oukil d' Abd-el-Kader, à des prix fixés par lui,
et celui-ci revendait ensuite aux marchands européens à un taux exorbitant.
Le commerce se trouvait donc entravé parle manque de libre concurrence. Un
représentant des maisons françaises à Arzew porta plainte au général Desmiehels,
qui ne répondit que par des paroles évasives. Plus tard le sous-intendant civil
d'Oran reproduisit tous ces griefs au point de vue de l'intérêt public; mais le
mal était fait, et le général n'y opposait que des faux-fuyants.
Pendant que nous subissions ainsi les conséquences de l'impéritie diploma-
tique du général Desmiehels, l'émir était sur le point de voir s'écrouler l'édifice
encore fragile de sa puissance. En effet, de toutes parts s'élevaient des coin-
DOMINATION FRANÇAISE. 429
pétiteurs, qui, jaloux de sa rapide prospérité, cherchaient à la rainer : Sidi-
el-Aribi, chef de la tribu de ce nom, lui reprochait d'avoir traité avec les
chrétiens; Mustapha Ben-Ismaël, chef des Douers, et qui avait été aga sous
la domination des Turcs, ne pouvait consentir à se soumettre à un pâtre, Jils
de pùtrc; Kadouer-ben-el-Morfy, chef des Bordjia, accoutumée une vie licen-
cieuse et vagabonde, voyait avec peine l'ordre et la paix se consolider. Cédant
aux instigations de ces hommes mités, les Beni-Amer, tribu la plus populeuse
de la province, se refusèrent à payer l'achour, sous le prétexte que la cessation
de l'état de guerre rendait inutile cet impôt. Alors l'émir ordonna aux Douers
et aux Zinélas de se tenir prêts à marcher contre eux ; niais en homme qui ne
veut recourir à la force que lorsque la raison est impuissante, il réunit quelques
cheicks des Beni-Amer dans une des mosquées de Mascara, et leur fit com-
prendre L'impérieuse obligation imposée à tous les croyants de contribuer aux
charges de l'état. Son éloquence ne fut pas perdue : les Beni-Amer promirent
de payer l'achour ; mais déjà les Douers et les Zmélas, habitués sous les Turcs
a servir d'instrument au pouvoir par l'appât du pillage, avaient commencé les
hostilités. Ahd-el-Kader leur envoya l'ordre de s'arrêter; ils n'en tinrent aucun
compte, et Mustapha-ben-Ismaël, leur chef, les détermina à se mettre en pleine
révolte contre l'émir.
Voyant son autorité méconnue, Ahd-el-Kader marcha contre les rebelles ,
et vint établir son camp sur leur propre territoire; mais, trop confiant peut-
être dans ses forces, il ne s'entoura d'aucune précaution : surpris par Mus-
tapha-ben-Ismaël, il fut mis en pleine déroute et faillit tomber au pouvoir
des insurgés. A cette nouvelle, Sidi-el-Arihi lève l'étendard de la révolte; les
autres chefs mécontents imitent son exemple, et Ahd-el-Kader se trouve aus-
sitôt entouré d'ennemis. Pour s'assurer la victoire, ils proposèrent au général
Voirol , puis au général Desmichels , de se reconnaître sujets de la France,
et s'engageaient même, moyennant quelques subsides, à renverser Abd-el-
Kader. C'était le cas d'effacer un traité si malencontreusement accordé ; mais
la loyauté française prévalut sur la vraie politique , et les offres des insurgés
furent repoussées. Jaloux de conserver un état de choses qu'il avait créé, le
général Desmichels fit plus encore ; il alla établir son camp à Miserghin, afin
d'imposer par sa présence à ceux qu'il aurait dû appuyer de toutes ses
forces.
Se trouvant ainsi soutenu , l'émir n'eut qu'à se présenter pour vaincre : les
insurgés se dispersèrent à son approche; Tlemcen , qui avait un instant voulu
les favoriser, reçut Ahd-el-Kader avec de grandes démonstrations de joie ;
quanta Mustapha, le principal chef de l'insurrection, ne pouvant se résoudre
à vivre sous la domination de son heureux rival, il se retira auprès des Turcs du
Mechouar. Ainsi nous venions de relever presque de nos propres mains un
homme dont la secrète ambition était de nous chasser de l'Algérie!
Maître de toute la partie de la province d'Oran qui s'étend depuis le Chéliff
430 DOMINATION FRANÇAISE.
jusqu'à l'empire de Maroc, Abd-el-Kader ne vit plus de bornes à sou ambi-
tion, et conçut la pensée de soumettre à sa domination les provinces d'Alger
et de Tittery. On a peine à croire à tant d'audace ; elle ne peut s'expliquer
que par les encouragements que nous lui donnions. Dans une dépêche par
laquelle il s'empressa d'annoncer au général Yoirol la victoire qu'il venait de
remporter, il disait que grâce à lui toute la partie occidentale de l'Algérie était
maintenant calme et soumise ; il engageait donc le général à ne faire de son
côté aucune tentative de répression sur les tribus de l'est, car lui-même se
proposait de s'y rendre sous peu de jours , et se chargeait de mettre tout en
ordre. C'était dire en d'autres termes : « Je veux incessamment devenir maître
chez vous. » Le général Voirol comprit toute la portée de ces astucieuses pro-
positions , et dissuada Abd-el-Kader de réaliser ses projets. « Votre limite à
« vous, lui dit-il, c'est le Chéliff; au delà vous n'avez aucune autorité; et je
« vous crois trop sage pour entreprendre un voyage qui changerait immédia-
« tement la nature de nos rapports. » Cet avis suffit ; Abd-el-Kader renonça
au rôle de pacilicateur général, et mit en œuvre toutes les ressources de sa
diplomatie auprès du général Desmichels. Au moyen de faux rapports, il espé-
rait parvenir à le brouiller avec le général Yoirol et à s'en faire un appui pour
l'accomplissement ses projets. Le général Desmichels écouta avec trop de
complaisance peut-être les affidés d' Abd-el-Kader ; mais le sentiment du de-
voir et la haute moralité qui caractérisent nos chefs d'armée déjouèrent tous
ces artifices.
A Boue, l'administration pacifique du général Monck-dTzer produisit dans
nos rapports avec les tribus des résultats satisfaisants : les Arabes campaient
autour de la place ; leurs cavaliers éclairaient la marche de nos détachements;
mais dans la ville saccagée par les Turcs les ruines et la solitude entouraient nos
soldats. En butte aux injures de l'air ou entassés dans des baraques qui ne les
garantissaient pas de la pluie , ils ne pouvaient échapper aux émanations des
marais fétides que forment la Seybousc et la Boujimah avant de se jeter dans
la mer; une maladie épidémique (la fièvre jaune) vint encore augmenter ces
causes de destruction , et sous leurs influences réunies la garnison perdit un
quart de son effectif. Malgré ces pertes, malgré le système de douceur qu'il
avait adopté, le général Monck-d'Uzer fut obligé de châtier sévèrement plu-
sieurs tribus qui, à l'instigation d'Ahmed , bey de Constantine, se montraient
hostiles : de ce nombre furent les Oulad-Attia qui habitent les rives d'un lac situé
à quatre lieues de Itone, dans la direction de Stora ; il alla les attaquer sur leur
territoire, leur tua beaucoup de monde et leur prit quelques troupeaux qui ser-
virent à indemniser nos alliés de leurs pertes et surtout l'administration, dont
une partie du parc avait été enlevée par ces pillards. Quelques mois après, il fut
obligé de sévir avec la même vigueur contre les Merdes, tribu très-nombreuse
qui habite sur la rive droite de la Mafrag. Ceux-ci avaient pillé des marchands
qui se rendaient à lione ; le général les somma par trois fois de faire répara-
DOMINATION FRANÇAISE. V31
lion de celte offense; mais par trois lois ils restèrent sourds à ses remon-
trances. Les voies pacifiques étant restées sans effet, il lança sa cavalerie sur les
rives de ta Mafrag, enfonça en un clin d'œil les rebelles et leur enleva leurs
troupeaux. Les Merdes vinrent alors demander grâce à genoux ; elle leur fut
généreusement accordée, et depuis celle époque ils se sont montrés nos alliés
fidèles.
Après noire évacuation de Medeali , le bey de Constanti ne était parvenu à
faire reconnaître hakem de celle \ille un Maure nommé Mohamed-el-Khajy,
qui lui était intimement dévoué; les habitants restés fidèles à notre cause, les
tribus qui comptaient sur notre appui, voyant ainsi s'évanouir leur prépon-
dérance , sollicitaient vivement le généra] Yoirol de réinstaller le bey nommé
par le général Glausel, ou du moins de leur donner un chef qui fût dévoué à nos
intérêts. Le général Yoirol n'osa rien prendre sur lui ; il en écrivit à Paris, mais
on ne lui fit aucune réponse sérieuse, et lorsqu'il fut obligé d'abandonner son
commandement, aucune détermination n'avait été prise.
A Bougie, les attaques incessantes des Kabaïles furent heureusement repous-
sées par le jeune commandant à qui la garde de cette place avait été confiée.
La garnison eut à supporter des privations et des fatigues sans nombre ; mais,
dans toutes les circonstances, elle fit preuve d'un courage admirable. Les jours
de combat étaient devenus pour elle des jours de fête. Cependant deux bloc-
khaus, construits l'un dans la partie supérieure de la ville, l'autre dans le bas,
à l'entrée de la plaine, finirent par contenir les Kabaïles et rendre plus facile
la tâche de nos soldats.
Telle était notre situation politique et militaire en Afrique, vers le milieu de
l'année 183V. Malgré d'assez nombreuses fautes, l'administration du général
Yoirol avait le plus avancé nos affaires. Comparée à celle du duc de Rovigo ,
elle a prouvé que d'une rigueur ou d'une faiblesse extrêmes, celle-ci avait eu
des suites moins funestes. S'il se fût moins laissé intimider par sa situation
intérimaire , s'il se fût appliqué à acquérir les connaissances administratives
qui lui manquaient, s'il eût de bonne heure secoué le joug que l'intendant
ci\il sut habilement lui imposer, ce général aurait sans contredit obtenu de
meilleurs résultats, et inspiré au gouvernement assez de confiance pour faire
convertir son mandat provisoire en un titre définitif. Deux malencontreuses
affaires, où sa religion fut surprise, achevèrent de le perdre dans l'esprit
du ministère. Le moment était fâcheux, car à cette époque on s'occupait, à
Paris, d'une réorganisation complète de l'administration et de l'armée en
Algérie.
Au premier moment d'enthousiasme causé par la prise d'Alger, il n'y avait
eu qu'un cri en France pour la conservation et la colonisation des belles con-
trées qui en dépendent. Le gouvernement de juillet sembla d'abord se rendre
à ce vœu en envoyant sur les lieux le général Clausel , qui dès le principe
s'était montré partisan convaincu de la colonisation ; mais les tracasseries qui
432 DOMINATION FRANÇAISE.
lui furent suscitées, disons-le aussi , ses erreurs, et enfin son rappel, firent
suspecter les intentions du gouvernement. On parla d'engagements secrets
pris avec les puissances étrangères, relativement à l'Afrique ; l'opinion publique
s'en indigna, et la conservation d'Alger devint une affaire d'honneur national.
Se plaçant à un autre point de vue , des hommes positifs demandèrent quels
avantages on pouvait tirer de notre conquête, en compensation des sacrifices
qu'elle nous imposait; et plusieurs publicistes, entrant dans cette voie, n'hésitè-
rent pas à déclarer qu'il y avait plus de perte que de profit à la garder. Les
partisans de la colonisation ne purent refuser de suivre leurs adversaires sur
le terrain des intérêts matériels , et la question devint en quelque sorte arith-
métique. Le ministère, dont presque tous les membres ne considéraient guère
l'Algérie que comme une source continuelle d'embarras, vit avec une secrète
satisfaction la question se réduire à ces termes étroits, et annonça qu'une
commission nommée par le roi irait puiser sur les lieux les éléments nécessaires
à sa complète solution. Il déclinait ainsi toute responsabilité, et ajournait pour
quelque temps encore une décision définitive. Il faut le dire, cette commission,
présidée par le lieutenant-général Bonnet, pair de France, inspirait à tous les
partis la plus grande confiance; elle était composée de MM. d'Haubersaert,
pair de France, de la Pinsonnière, Laurence, Piscatory et Reynard, membres
de la chambre des députés, Duval-Dailly, capitaine de vaisseau, le général
Montfort, inspecteur général du génie. Le récriminations cessèrent, et on
attendit avec une vive impatience le verdict de ce grand jury.
La commission visita toutes les villes occupées par nos troupes, à l'exception
de Mostaganem, se fit donner des mémoires par tous les chefs de service,
interrogea plusieurs personnes, et à l'aide de ces éléments chaque membre
traita la partie qui avait le plus de rapport avec ses connaissances spéciales.
Après un peu plus d'un mois de séjour en Afrique, elle revint à Paris, et
soumit son travail à une seconde commission , composée de dix-neuf membres,
sous la présidence de M. le duc Decazcs. On y procéda à de nouvelles en-
quêtes; les mémoires partiels furent revus; et en définitive, dans un rapport
très-circonstancié, cette assemblée conclut pour la conservation de l'Algérie.
\a\ majorité fut de dix-sept voix contre deux.
File décida en principe : «pie l'honneur et l'intérêt de la France lui com-
mandaient de conserver ses possessions sur la côte septentrionale de l'Afrique;
qu'en conservant les droits de la France à la souveraineté de toute la régence
d'Alger , il convenait de borner en ce moment l'occupation militaire aux villes
d'Alger, Bonc, Oran, Bougie, et au territoire déterminé en avant des deux pre-
mières de ces places; c'est-à-dire, pour Alger, qu'une ligne de postes serait
placée au pied de l'Atlas, à Blidah, et s'étendrait, d'un côté vers le cap Matifou,
et de l'autre vers Coléah ; pour Bone, que le territoire serait également pro-
tégé par une ligne de postes qui, partant de l'extrémité du lac Falzara et
passant par Sidi-Damden , viendrait s'appuyer à la mer, vers l'embouchure de
DOMINATION FRANÇAISE. V.{.{
la Mafrag. Elle écarta pour le moment tout projet d'expédition contre Cons-
tantine, et exprima le désir que l'effectif de l'armée put être réduit à vingt-un
mille hommes. Il fut décidé en outre : que le gouverneur général, dépositaire
de l'autorité ion aie, réunirait tous les pouvoirs civils et militaires; que ces
hautes fonctions ne devaient pas être la conséquence du commandement mili-
taire, niais le dominer; aussi la commission proposa-t-elle de mettre sous les
ordres du gouverneur un lieutenant général pour commander les troupes, et des
chefs spéciaux pour chaque nature de service.
En présence d'une déclaration si explicite émanée d'hommes aussi haut
placés dans l'opinion publique, il n'y avait plus à reculer; eu effet, le 22
juillet 1834, on rendit une ordonnance qui constituait d'après les hases que
nous venons d'énoncer, le gouvernement et L'administration des possessions
françaises dans le nord de ï Afrique, dénomination nouvelle, qui à défaut de la
brièveté avait du moins le mérite de définir à quel titre l'ancienne régence
était occultée par la France. Jusqu'alors nous n'avions eu en Algérie que des
généraux ou des commandants en chef de t armée française en Afrique; cette
fois , on allait y envoyer un gouverneur général. Plusieurs personnages émi-
nents se présentaient pour occuper ce poste élevé : en première ligne on
citait le maréchal Clausel , le duc Decazes, le comte de Damrémont; et ceux
qui voulaient préparer une fusion entre les partisans de l'ancienne et de la
nouvelle dj nastie , ajoutaient à cette liste le duc de Mortemart. Le choix du
cabinet tomba sur le commandant de la douzième division militaire, M. le comte
Drouet-d'Erlon , qui avait concouru activement à l'arrestation de la duchesse
de Berry, à Nantes, chef-lieu de sa résidence.
Dans cette circonstance, disons-le hautement, les intérêts réels de la France
et de notre colonie furent sacrifiés aux convenances ministérielles. Le lieu-
teant général comte Drouet-d'Erlon était sans contredit l'une des gloires les
plus pures et les mieux éprouvées de nos armées. Général de brigade en 1799,
il avait servi avec distinction dans la campagne de Hanovre , où il obtint le
grade de général de division, et en cette qualité prit part à toutes les mémorables
batailles de l'empire. Compris en 1815 dans la conspiration du général Lefebvre-
Desnouettes, il fut obligé, après la seconde restauration, de quitter la France,
et choisit Munich pour sa résidence. Là, avec le concours du prince Eugène,
il fonda et dirigea un établissement industriel très-important : la révolution de
juillet le décida à rentrer dans sa patrie. Pendant les quinze années de cette vie
laborieuse, mais étrangère au métier des armes, le comte d'Erlon avait vieilli:
né en 1765, il comptait près de soixante-dix ans lorsqu'il fut promu au gou-
vernement général de l'Algérie. Son grand âge aurait dû le faire écarter d'un
poste qui demandait tant d'activité, qui exige une si grande fécondité de
combinaisons stratégiques.
D'après les principes de l'ordonnance constitutive de la haute administration
d'Afrique, le comte d'Erlon n'était pour ainsi dire appelé qu'à présider le mou-
43i DOMINATION FRANÇAISE.
vement militaire et administratif de nos possessions. Sur le refus du lieutenant
général Voirol, qui crut ne pas devoir accepter un poste secondaire dans un pays
où il avait été chef suprême , le commandement des troupes fut dévolu au
général Rapatel; M. Lepasquier, préfet du Finistère, remplaça M. Genty de
Russy dans les fonctions d'intendant civil; le contre-amiral de la Rretonnière
reçut le commandement delà marine et du port; M. Rondurand continua à
diriger l'intendance militaire, et M. Rlondel fut nommé à la direction des
finances ; la charge de procureur-général , ou plutôt de directeur de la justice ,
fut confiée à M. Laurence , memhre de la chambre des députés. Sous la prési-
dence du gouverneur, ces fonctionnaires furent appelés à former le conseil de
régence , au sein duquel devaient se préparer et être discutés les ordonnances,
les arrêtés et toutes les mesures propres à consolider notre domination.
En arrêtant cette organisation , le gouvernement crut avoir assez fait pour-la
prospérité de notre colonie ; il avait cependant oublié une chose impor-
tante, c'était de mettre à la tète de ces différents chefs de service un homme
capable de leur donner une habile et puissante impulsion.
Le comte d'Erlon était animé des meilleurs sentiments, et certes, si pour bien
s'acquitter de sa charge il n'eût fallu que de bonnes intentions et une grande
probité, l'Algérie n'aurait jamais été mieux gouvernée. Dès son arrivée, il dés-
approuva hautement cette politique de concessions, que les généraux Rer-
thézène, Voirol et Desmichels avaient essayé de faire prévaloir. Lorsqu'il
apprit que l'émir,' sous l'égide du traité du 26 février, voulait établir par le golfe
de Harshgoun des relations commerciales avec Gibraltar et l'Espagne, il s'y
opposa et rendit un arrêté qui défendait , sous les peines les plus sévères ,
toutes importations et exportations de marchandises françaises, étrangères ou
africaines, par d'autres ports que ceux où flottait notre pavillon. Pour empê-
cher le renouvellement des avanies dont les Européens avaient été victimes au
marché de Rouffarik, il fit établir sur ce point un camp retranché qui a conservé
le nom de son fondateur et qui est aujourd'hui l'un des plus beaux établisse-
ments militaires de l'Afrique. Gnîce à cette précaution et à quelques autres
mesures énergiques, les colons purent se répandre sans crainte dans la plaine,
et la situation du pays fut pendant quelque temps aussi satisfaisante que pos-
sible. Afin de consolider cet état de choses, le comte d'Erlon crut pouvoir dis-
soudre le bureau arabe , et le remplacer par un seul officier qui prit le titre
d'aga : cet essai n'était pas heureux. Les événements se chargèrent bientôt de
le démontrer.
Les Hadjoutes se plaignaient depuis quelque temps d'un kaïd indolent et effé-
miné qu'on leur avait donné , et en demandaient un autre ; le nouvel aga et le
gouverneur laissèrent leur réclamation sans réponse. Sur ces entrefaites, un
vol de bestiaux fut commis dans le Sahel ; si le bureau arabe eût existé, il lui
aurait été possible, au moyen des intelligences qu'il avait dans le pays, de punir
ce crime par les voies judiciaires et de frapper juste ; au lieu de ce moyen légal,
DOMINATION FRANÇAISE. '. 35
on recourut à la force ; une vigoureuse razzia fut ordonnée contre les Hadjoutes
et les Mouzaïa que l'on soupçonnait. Le résultat de cette expédition fut de fious
aliéner deux tribus amies ou qui du moins a\ aient cessé de se montrer hostiles.
Les Hadjoutes bravèrent notre autorité, ils se ruèrent contre nos établissements,
et .tuèrent tons les Européens isolés qu'ils rencontraient; plusieurs tribus
mécontentes se joignirent à eux, et la conflagration devint générale aux
environs d'Alger. Justement effrayés, les colons perdirent courage et abandon-
nèrent leurs cultures. Ainsi, une simple modification apportée dans l'un des
rouages secondaires de notre administration avait suffi pour occasionner un
immense désordre! Le comte d'Erlon comprit qu'il s'était trompé; et comme
il arrive chez toutes les personnes faibles, il se prit à douter de ses résolutions.
En arrivant il avait voulu taire preuve d'énergie , l'insuccès le rendit pusilla-
nime. Fort heureusement encore les principaux événements politiques et mili-
taires qui marquèrent la durée de son commandement s'accomplirent hors de
la province d'Alger.
Rien d'important ne se passa à Boue ; le général Monck-d'Uzer y comman-
dait ; excellente garantie contre tout événement fûcheux. Les habitants de
Constantine ayant voulu attaquer la tribu des Elma, qui avait fait sa soumis-
sion, le général marcha au secours de nos alliés et ne laissa à l'ennemi d'autre
chance de salut que la fuite. A Bougie, le colonel Duvivier était toujours investi
du commandement : il repoussa avec énergie les attaques des Kabaïles; mais
il se trouva désemparé contre une misérable intrigue. Quelques détails sont
nécessaires.
A la suite des expéditions infructueuses tentées par les Kabaïles contre
cette place , un homme influent et ambitieux , Oulid-Ourebah , cheick de la
tribu des Ouled-abd-el-Djebar , qui habitent la vallée de l'Oued-Bou-Mes-
saoud , s'imagina de traiter seul de la paix , au nom de toutes les tribus qu'il
disait représenter. Sans consulter l'ordre hiérarchique des pouvoirs, il s'adressa
pour cette négociation à M. Lowesy, alors commissaire civil à Bougie. Fier
d'une telle distinction , celui-ci écrivit à Alger qu'il tenait la paix dans ses
mains, et demanda à être autorisé à la conclure. Tout ceci se passait à l'insu
du colonel Duvivier. Lorsque le commissaire civil eut reçu l'autorisation de
mandée , il s'embarqua secrètement sur une sandale , et se rendit à l'embou-
chure de la Summam, pour négocier avec Oulid-Ourebah ; mais les Kabaïles,
qui n'avaient donné aucune autorisation au cheik des Oulad-abd-el-Djebar,
vinrent à coups de fusil interrompre les négociateurs. Le commissaire civil
s'enfuit à Bougie tout honteux de sa déconvenue ; là encore, un nouveau mé-
compte l'attendait : le colonel Duvivier, voyant entrer sa barque avec mystère ,
la fit arrêter, et sur sa déclaration qu'il venait de parlementer avec l'ennemi,
M. Lowesy fut conduit prisonnier à bord du stationnaire. L'exhibition de la
lettre du comte d'Erlon le sauva d'une plus longue captivité, et il partit
aussitôt pour aller rendre compte à Alger de sa mission. De son côté, le
V30 DOMINATION FRANÇAISE.
colonel Duvivier adressa des reproches au gouverneur et à l'intendant sur leur
étrange manière de procéder. Il commandait la force armée, et on lui laissait
ignorer les négociations entamées avec l'ennemi ! Mais toutes ces récrimina-
tions restèrent sans effet. Le comte d'Erlon voulait la paix, et envoya à Bone
le colonel Lemercier pour en traiter. Ouled-Ourebah exigea cette fois, pour
première condition , la révocation du colonel Duvivier. Cette exigence fut re-
poussée comme elle le méritait, et les négociations restèrent suspendues. Cepen-
dant le comte d'Erlon tenait essentiellement à cette paix ; se considérant alors
comme un obstacle aux désirs du gouverneur, le colonel Duvivier demanda â
rentrer en France, et Ourebah eut gain de cause ! Le traité fut conclu , mais la
pacification n'eut pas lieu. Les Kabaïles, qui ne reconnaissaient pas le pouvoir
d'Ouled-Ourebab , se jetèrent plus furieux que jamais sur Bougie, et atta-
quèrent tous ceux qui voulaient pénétrer dans la place. Pour éloigner ces
indomptables adversaires , on fit construire une enceinte qui du fort Abd-el-
Kader se dirigeait sur celui de Mouza ; par ce moyen , la défense de la place
devint plus facile, mais la garnison ne sortit plus de ses lignes, et notre
influence resta amoindrie.
Du côté d'Oran, le pouvoir d'Abd-el-Kader grandissait outre mesure, grâce
aux fautes et à la faiblesse du gouverneur. Dès son arrivée en Algérie, le comte
d'Erlon s'était montré très-irrité du traité conclu entre le général Desmicbels
et l'émir; toutefois , après un entretien qu'il eut avec le général en présence de
Miloud-ben-Arach , secrétaire intime d'Abd-el-Kader, son ressentiment se
calma, et l'Arabe partit comblé de présents. Ainsi encouragé , Abd-el-Kader
pensa qu'il ne trouverait désormais aucune opposition , et se mit en devoir de
poursuivre ses projets ambitieux. En conséquence , il annonça aux tribus de
Tittery et même à celles de la province d'Alger, qu'il se rendrait bientôt au
milieu d'elles pour connaître leurs besoins et s'occuper de leur organisation.
A cette nouvelle, le comte d'Erlon, qui n'avait pas encore subi l'échec des
Hadjoutes, ne put contenir son indignation : il écrivit aux tribus pour leur
déclarer que si l'émir venait à réaliser ses projets avec leur concours, il les
traiterait en ennemis de la France ; en même temps, il faisait défense à celui-
ci de dépasser le Chéliff. Cet acte de vigueur porta coup. Abd-el-Kader voulait
résister à main armée , mais ses conseillers l'en dissuadèrent , d'ailleurs le cho-
léra-morbus, qui ravageait alors les tribus , ne lui eût permis de réunir que de
très-faibles contingents.
Le brusque changement survenu dans les dispositions du gouverneur fit une
vive impression sur l'esprit naturellement sagace d'Abd-el-Kader. Cette révo-
lution s'était opérée depuis que son envoyé avait quitté Alger; il résolut dès-
lors d'entretenir auprès du comte d'Erlon un chargé d'affaires permanent; et
de prime-abord son choix s'arrêta sur le juif Ben-Durand, l'bommc le plus astu-
cieux et le plus capable de la régence. Ben-Durand avait été élevé en Europe,
et parlait le français avec une grande facilité; sous la domination turque, il
DOMINATION FRANÇAISE. V:!7
remplissait les fonctions de premier drogman du dey. Une fois accrédité près
du gouverneur général, il exerça sur lui un empire illimité; Ben-Durand était
admis à toute heure au palais (lu gouvernement; il suivait directement les
affaires auxquelles il prenait intérêt, et souvent <>u le voyait se promener dans
la voiture du comte d'Erlon , assis à ses côtés. A force de ruse et de souplesse,
Ben-Durand était devenu son conseiller intime et presque le contrôleur de
tous ses actes.
Au moment <>ù cet homme fut accrédité à Alger comme représentant de
l'émir, les négocians français renouvelaient leurs plaintes contre le monopole
qu'exerçait Abd-el-Kader à Arzew. Celui-ci avait concentré dans ses mains
toutes les productions du pays, et ne les vendait aux marchands européens qu'à
des prix exorbitants. Questionné sur cette étrange façon de procéder, Ben-
Durand répondit que son maître était autorisé à agir de la sorte; et il exhiba
l'original du traité secret qui lui reconnaissait ses privilèges, A la vue de cette
pièce , jusque-là ignorée, le comte d'Erlon resta comme anéanti; il ne pou-
vait concevoir qu'un chef secondaire se fût permis de faire de semblables con-
cessions , et surtout qu'il les laissât ignorer au gouvernement. Il demanda
aussitôt le rappel du malencontreux négociateur et envoya à Oran le général
Trézel, son chef d'état-major.
Le nouveau commandant avait pour mission spéciale d'entretenir les rap-
ports pacifiques établis avec Abd-el-Kader , et de chercher en même temps
à s'interposer, autant que possible, entre ce chef et les tribus, afin de main-
tenir et faire prévaloir la suprématie française dans cette partie de la régence.
La Uche était des plus délicates. Abd-el-Kader exerçait sur les Arabes de la
province d'Oran et même de la province de ïittery une grande influence.
Le besoin d'ordre et de gouvernement régulier, qui depuis si longtemps tour-
mentait les populations de l'Algérie, les poussait vers l'émir; celui-ci pouvait
seul alors , dans les provinces de l'ouest et du centre, leur promettre une pro-
tection assurée ; seul , il avait la force de dompter les passions locales et d'ab-
sorber dans une grande unité la foule de petits pouvoirs dont les querelles sans
cesse renaissantes désolaient le pays. A défaut de la France, qui se montrait
indifférente à tous ces démêlés et que l'on invoquait en vain, c'était au repré-
sentant de la nationalité arabe qu'on allait demander justice ou secours.
Le rappel du général, Desmichels froissa vivement Abd-el-Kader; car avec
lui il était sur de ne pas avoir d'antagoniste; la fausse position où s'était mis
ce général l'obligeait , dans son intérêt personnel , à toujours appuyer l'émir.
Mais, pendant que le général Trézel arrivait à Oran sous l'impression des
causes qui avaient motivé la disgrâce de son prédécesseur, Ben-Durand travail-
lait avec succès à ramener le gouverneur général aux errements d'une poli-
tique qu'il avait si constamment condamnée. Les circonstances favorisèrent
merveilleusement son habileté diplomatique.
Le comte d'Erlon avait déclaré qu'il traiterait en ennemies les populations
«8 DOMINATION FRANÇAISE.
de la province d'Alger et de Tittery qui favoriseraient les projets ambitieux
d'Abd-el-Kader : les habitants de Medeah lui répondirent qu'ils n'avaient
désiré l'arrivée parmi eux du fils de Mohhy-ed-Din , que dans l'espérance
qu'il les tirerait de l'état d'anarchie où ils gémissaient depuis quatre ans ;
que les Français n'ayant jamais voulu sérieusement venir à leur aide, il
était étrange qu'on trouvât aujourd'hui mauvais qu'ils cherchassent ailleurs un
secours si obstinément refusé. Le comte d'Erlon comprit la justesse de ces
observations et s'occupa d'organiser la province de Tittery. Mustapha-Ben-
Omar, le bey nommé par le général Clausel, ne fut pas compris dans la nouvelle
organisation ; le gouverneur voulut appeler à cette charge l'ancien kaïd de
Mostaganem dépossédé par le général Desmichels; mais ces projets restèrent à
l'état d'ébauche, car, pour la troisième fois, le cabinet repoussa toute espèce
d'organisation de la province de Tittery. Ce refus anéantit les velléités créa-
trices du comte d'Erlon. D'un côté, harcelé par un antagoniste jeune et puis-
sant; de l'autre, enchaîné dans ses combinaisons par les volontés ministérielles,
et toujours sous l'influence des insinuations perfides de Ben-Durand, ce mal-
heureux et respectable vieillard ne sut que courber la tète et subir les consé-
quences des envahissements successifs d'Abd-el-Kader. Ainsi le général
Trézel , que nous avons vu envoyé à Oran pour y faire prévaloir un système
opposé à celui du général Desmichels, se trouva, par suite de la nouvelle modi-
fication survenue dans les idées du comte d'Erlon, en contradiction flagrante
avec ses ordres primitifs. Ces oscillations portaient un coup bien funeste à notre
autorité.
Abd-el-Kader ne manqua pas d'être instruit par son fidèle Ben-Durand du
changement favorable qui s'était opéré à son égard dans l'esprit du comte
d'Erlon, et en homme adroit il fit tous ses efforts pour maintenir le gouverneur
dans ces bonnes dispositions. Il accueillit avec empressement tous les officiers
français qui venaient le visiter ou qui étaient chargés de missions auprès de
lui; il les admettait dans son intimité, leur disait ses espérances et ses pro-
jets , faisait exécuter en leur honneur les jeux équestres de la fantasia , les
soumettait enfin à toutes les fascinations que lui permettaient sa situation et ses
ressources personnelles. Abd-el-Kader n'avait alors que vingt-huit ans ; sa
physionomie était douce et spirituelle, ses yeux d'une expression admirable,
et ses manières, pleines de politesse et de dignité. « Toute sa personne est
séduisante , dit le commandant Pélissier , il est difficile de le connaître sans
l'aimer. » Et à leur retour, nos officiers, séduits par tant d'affabilité, par des
prévenances de si bon goût, émerveillés surtout par les conversations adroites
et prestigieuses de leur hôte, ne manquaient pas d'exalter sa puissance et son
mérite. Mais pendant que , grâce à son habile conduite, l'influence d'Abd-el-
Kader s'étendait jusque sur les Français résidant en Afrique, et que son nom,
franchissant les mers, retentissait dans toutes les parties du globe, une nouvelle
conspiration s'organisait contre lui.
DOMINATION FRANÇAISE. 439
A la tête des insurgés se trouvaient Sidi-el-Aribi, cheik de la tribu de ce nom,
et Mustapha-Ben-Ismaël, <pii, renfermé dans le mechouar deTlemcen, s'indi-
gnait de l'ascendant que prenait L'inconnu. A ces mécontents vinrent se rallier
des auxiliaires plus puissants encore; c'était le frère même de l'émir, L'ancien
kaïd de Flita ; puis Mouça, cherif du désert qui entraînait à sa suite les formi-
dables tribus du Salua. Abd-el-Kader examina de sang-froid l'orage qui le
menaçait. Après avoir apprécié ses ennemis à leur juste valeur, il marcha réso-
lument contre eux avant qu'ils lussent tous réunis. Sidi-el-Aribi, l'âme de l'in-
surrection, fut arrêté et mis à mort ; ses lils , gagnés par des promesses ou
atterrés par le meurtre de leur père, se soumirent au vainqueur en se retirant
de la lutte. Les Sebiah seuls voulurent s'opposer à la marche de l'émir, ils
furent battus et mis en déroute. Enhardi par le succès, Abd-el-Kader franchit
le Chéliffet arriva à Milianah. Le peuple le recul avec enthousiasme ; plusieurs
chefs des mécontents se rallièrent à lui, et avec tous ces renforts réunis il par-
vint à disperser les hordes venues du désert sous les ordres de Mouça. C'était
un triomphe complet ; nous allions bientôt nous en ressentir.
En apprenant qu'au mépris des traités Abd-el-Kader avait traversé le
Chélitf, le comte d'Erlon voulut d'abord marcher contre lui, mais avant de rien
entreprendre il consulta le ministère sur la conduite qu'il devait tenir dans
cette circonstance. De son côté, le général Trézel demandait au gouver-
neur des ordres et des instructions. Il ne vint aucun ordre de Paris, et legou-
verneur n'en expédia aucun d'Alger ; car l'astucieux Ben-Durand était parvenu
facilement à triompher de l'ardeur belliqueuse du vénérable comte d'Erlon.
« Abd-el-Kader, disait-il, n'avait rien fait qui ne fût dans l'intérêt de la France ;
les tribus qu'il avait attaquées et défaites nous étaient hostiles ; et grâce à cette
heureuse victoire, l'Algérie allait être délivrée pour toujours de ces guerres
intestines qui étaient si nuisibles à notre établissement. » Toutes ces considéra-
tions, accompagnées de paroles obséquieuses, de compliments orientaux, fasci-
nèrent le faible vieillard, et il accepta les faits accomplis. Seulement, afin de
maîtriser à l'avenir de pareils élans, le comte d'Erlon voulut avoir auprès de
l'émir un officier d'état-major chargé de le tenir lui-même au courant de tous
les projets, de toutes les entreprises. Abd-el-Kader accepta volontiers ce pléni-
potentiaire fort peu embarrassant de cet ambitieux : il ne savait pas l'arabe,
par conséquent il était facile de ne lui dire que ce qu'on voulait bien lui
apprendre. Pour prix de cette apparente concession , l'émir reçut la sanction
de tous ses actes; il tira même avantage de la présence de l'envoyé français,
en le faisant passer aux yeux des Arabes soit comme un otage de la France,
soit comme un ambassadeur chargé de lui apporter la soumission du sultan
d'Europe.
Maître incontesté de la nouvelle position que notre faiblesse lui avait laissé
prendre, Abd-el-Kader en profita pour la consolider. Il nomma de son auto-
rité privée le bey de Milianah, donna un kaïd aux Hadjoutes, un cheik aux
HO DOMINATION FRANÇAISE.
Beni-Khalil ; il lit lever un embargo mis par la douane française sur des fusils
qu'il avait achetés à l'étranger, et obtint du comte d'Erlon divers approvision-
nements de guerre. Naturellement porté à abuser de la condescendance qu'on
lui témoignait, Abd-el-Kader ne voyait plus en Algérie qu'un royaume qui lui
était abandonné, et ne s'occupa dès lors que de règlements et de lois à donner
à ses sujets; il veilla à la sûreté des routes, rétablit l'ordre dans les finances,
prit possession de tous les domaines publics; créa des corps de troupes
permanents , des fabriques d'armes, songea même à improviser une marine.
Certes, avec son esprit éminemment organisateur, avec l'immense influence
que lui donnait sa réputation de sainteté , l'entreprenant émir eût pu rendre
de grands services à la civilisation de son pays, si, se contentant d'un rôle
secondaire, il eût voulu s'appuyer sur la France pour réaliser ses projets de
restauration arabe. Mais son orgueil ne pouvait être satisfait de si peu. L'Al-
gérie était trop étroite pour ce dominateur improvisé; la Fiance gênait ses
mouvements. Déjà même , dévoré d'une immense ambition , il ne dissimu-
lait aucun de ses projets : ses relations avec les officiers français prenaient un
caractère hautain et protecteur. Dans les premiers jours de juin, le gouver-
neur s' étant rendu à Oran, Abd-el-Kader lui écrivit qu'il était charmé de le
savoir dans son royaume; puis il lui donnait des conseils sur la conduite qu'il
devait tenir envers les Arabes d'Alger ; il lui demandait des armes et des muni-
tions, et voulut même entrer en négociations avec lui , pour régulariser et com-
pléter le traité conclu avec le général Desmichels. Fasciné par l'ascendant de
l'émir, circonvenu par le langage insidieux de Ben-Durand , le comte d'Erlon
aurait peut-être consenti à ces demandes, s'il n'eût eu auprès de lui le général
Trézel, qui combattit énergiquement toute nouvelle concession.
Si ce dernier n'a pas toujours été heureux dans ses expéditions militaires,
on ne peut s'empêcher de reconnaître en lui un caractère ferme, un esprit
élevé et surtout un profond sentiment de la dignité nationale. Lorsqu'il avait
demandé des instructions pour s'opposer à la marche d' Abd-el-Kader sur le
Chéliff, il s'attendait bien a n'en pas recevoir; aussi prit-il la résolution de s'en
passer. Pendant que le comte d'Erlon laissait s'accomplir cette funeste trans-
gression des traités, le général Trézel travaillait à détacher les tribus les plus
puissantes de la cause de l'émir. A son instigation, les Douers et les Zmelas se
déclarèrent sujets de la France, sous la condition d'une protection efficace, en
cas de surprise ou d'attaque. Le gouverneur refusa de sanctionner cette me-
sure si sage, parce qu'elle portait préjudice à son allié, le Prince des Croyants.
De son coté, Abd-el-Kader instruit du dissentiment qui existait entre le comte
d'Erlon et le commandant d'Oran, ordonne aussitôt aux Zmelas et aux Douers,
qui habitaient les environs de cette place, de s'éloigner et d'aller s'établir au
pied des montagnes. Ceux-ci résistant, il les fit charger par les troupes que
commandait son aga El-Mzary. Les Zmelas prévinrent le général Trézel de la
position critique où ils se trouvaient, en lui rappelant sa parole. « La parole
DOMINATION FRANÇAISE. 441
« d'un général français, répondit-il aux envoyés, est sacrée; dans une heure
« je serai au milieu de \ous; a et, sans hésiter, il se porta de sa personne, à la
tête de deux bataillons, dans la plaine de Miserghin. El-Mzary commençait
déjà ses sanglantes exécutions; l'arrivée soudaine des Français le déconcerta ,
et il se relira en toute hâte, entraînant a\ee lui les familles qui n'étaient pas
décidées à accepter notre protectorat.
Quelques jours après, le généra] Trézel sortit d'Oran avec l'intention de faire
un mouvement plus décisif, il était à la tête d'une petite division composée d'un
bataillon du (>(>", d'un bataillon du l,r de ligne, du 2e régiment de chasseurs
d'Afrique, d'un bataillon et demi de la légion étrangère, et d'une batterie de
campagne ; en tout deux mille cinq cents hommes. Avec ces forces, il se pro-
posait d'attaquer celui qui déjà se proclamait le souverain maître de l'Algérie.
Nous voici parvenus à l'une des époques les plus critiques de notre domination ;
elle demande à être racontée avec détail.
Le général s'établit au camp du Figuier, position militaire située à deux
lieues au sud d'Oran; couvrant ainsi toute la partie du pays où s'étaient réunis
les Douers et les Zmelas nos alliés. De là , il écrivit à Abd-el-Kader pour lui
déclarer qu'il resterait dans celte position jusqu'à ce qu'il eût renoncé publi-
quement à tout droit de suzeraineté sur les tribus qui avaient imploré notre
protection. L'émir répondit à ce message, que sa religion ne lui permettait
pas de laisser des musulmans sous la domination française, et qu'il ne cesserait
de poursuivre les tribus rebelles partout où elles se réfugieraient. C'était une
déclaration de guerre : situation difficile et fâcheuse pour le général Trézel, qui
demanda de nouveau des instructions à Alger et n'en reçut pas. Se retirer
c'était abandonner nos alliés; c'était ternir la gloire de notre drapeau; c'était
enfui consacrer par une nouvelle faiblesse l'usurpation d' Abd-el-Kader. Après
quelques hésitations, que l'on comprendra sans peine, le général Trézel se
décida à prendre l'offensive.
Nos troupes sortirent de leurs retranchements à quatre heures du matin, et
s'engagèrent dans un épais taillis appelé Muley-Ismaël. L'avant-garde, com-
mandée par le colonel Oudinot, ne se composait que de deux escadrons de chas-
seurs et trois compagnies de la légion étrangère. Assaillie tout à coup par
la nombreuse cavalerie d'Abd-el-Kader, elle se trouva en un instant envelop-
pée de toutes parts; le colonel Oudinot essaya plusieurs fois de rallier ses
troupes ébranlées , mais il tomba mortellement frappé d'une balle. Alors ,
chasseurs et fantassins se replient en désordre sur le gros de la colonne;
malheureusement le 66e , qui formait le centre , était lui-même attaqué , la
panique s'empare de lui, et il plie à son tour. C'en était fait de notre division ,
sans une inspiration soudaine du général ; il dirige l'arrière-garde vers la tête
de la colonne, et la fait avancer en bon ordre au pas de charge ; l'énergie de ce
mouvement culbute les Arabes ; nos compagnies se reforment, et par un vigou-
reux effort elles réparent le mouvement de faiblesse qui avait failli les perdre.
56
442 DOMINATION FRANÇAISE.
A midi, il fallut faire halte en dehors du bois, dans la vallée du Sig, car l'ordre de
marche ayant été rompu, les divers détachements s'avançaient pêle-mêle et se
gênant les uns les autres. Durant cette halte, les soldats, irrités de leur défaite
et oubliant toute discipline, se jettent sur les fourgons de vivres, pillent les
approvisionnements, enfoncent les barils d'eau-de-vie et dévalisent même les
cantiniers. Pour arrêter ces coupables excès, le général fit reprendre la marche,
et arrivé sur les bords du Sig il y établit son camp ; celui d'Abd-el-Kader se
trouvait à deux lieues plus loin.
Les désordres de la veille, la lassitude des soldats, le grand nombre de blessés
qui encombraient les prolonges, ébranlèrent un instant le courage du chef. La
journée se passa à observer l'ennemi qui , quatre fois plus nombreux que
nous, se tenait derrière ses retranchements. Cette impassibilité détermina le
général Trézel à opérer son mouvement de retraite. Le bataillon d'infanterie
légère d'Afrique prit la tête de la colonne ; venait ensuite le convoi , sur
trois files de voitures, et flanqué à droite et à gauche par deux compagnies de
la légion étrangère et deux escadrons de chasseurs d'Afrique. L'arrière-garde,
commandée par le lieutenant-colonel Beaufort, se composait du bataillon du 06e
Je ligne et de deux escadrons de chasseurs. Ce fut dans cet ordre (pie l'armée,
entourée de tirailleurs, s'avança dans la plaine de Ceïrat. Dès qu'il la vit s'ébran-
ler, Abd-el-Kader se mit à sa poursuite avec huit à dix mille cavaliers et quinze
cents fantassins; mais, malgré leur infériorité numérique, nos troupes firent
bonne contenance. Malheureusement, au lieu de suivre la roule qui conduit
directement à Arzew, le général Trézel aima mieux déboucher dans le golfe par
les gorges de l'Habra, à l'endroit où cette rivière, sortant des marais, prend le
nom de la Macta. Au premier coup d'œil, l'émir s'aperçut de la faute que com-
mettait son adversaire , et lança à toute bride des cavaliers pour occuper le
défilé. A peine l' avant-garde y fut-elle engagée, qu'une grêle de balles et de
pierres vint l'assailir. Après des efforts inouïs décourage, poursuivis sans cesse
et harcelés par l'ennemi, nos soldats se replièrent tumultueusement sur le gros
de l'armée et y jetèrent le plus grand désordre. L'arrière-garde, tout à coup
détachée du centre, fit un mouvement en avant pour joindre la tête de la colonne,
et laissa le convoi à découvert. Alors l'épouvante gagne tous nos détachements.
Vainement la voix du général se fait entendre, partout elle reste sans pouvoir;
les soldats jettent leurs armes, les hommes du train des équipages coupent les
traits de leurs chevaux et abandonnent les caissons; la déroute est complète.
Aussitôt les Arabes se mettent , suivant leur usage , à piller les caissons et à
égorger les blessés, mais leur attaque se ralentit. Quelques hommes énergiques
profitent de ce moment de répit pour gravir un mamelon et y former un point
de ralliement. On les voyait agiter leurs shakos et leurs mouchoirs ; on les enten-
dait chanter en chœur la Marseillaise, afin d'attirer vers eux les regards de leurs
camarades. Ce noyau grossit rapidement; tous les détachements y accoururent
pour se reformer, et bientôt de cette citadelle improvisée les Français prirent
DOMINATION FRANÇAISE. '«'<-
l'offensive. Des coups de canon à mitraille bien dirigés éelaircirent les masses
compactes de l'ennemi; puis des charges à fond dégagèrent la voie, et le mou-
vement de retraite se continua; mais cette fois avec pins de calme et moins
de désordre; car les Arabes, fatigués de ce long combat et chargés de butin,
ralentirent successivement leurs escarmouches, et finirent même par laisser la
colonne regagner tranquillement Arzew. Ainsi ('mit celle fatale journée de la
.Macta, qui nous conta huit cents hommes et grandit outre mesure la puissance
d'Abd-el-Kader.
Cependant, en arrivante Arzew, la démoralisation des troupes était telle, que
le général Trézel crut devoir les faire embarquer pour Oran; la cavalerie et
l' état-major suivirent la voie de terre. En les voyant entrer seuls à Oran, on
ci ut que la division tout entière avait succombé; mais bientôt l'arrivée des
sandales chargées de l'infanterie et de l'artillerie dissipèrent ces alarmes. Dans
tous les détails de cette expédition, la conduite du général Trézel t'nt digne el
noble; il avait été brave dans l'action, il fut impartial dans le compte rendu; ses
ordres du jour, ses rapports n'accusaient personne; toutes les fautes, il les
assuma sans restriction. Une conduite si loyale rachète bien des fautes!
A la nouvelle de cette fâcheuse affaire, le comte d'Erlon, qui n'avait voulu ni
approuver ni combattre les résolutions du général Trézel, lui donna l'ordre de
résigner sur-le-champ son commandement entre les mains du général d'Ar-
Ianges; puis, pour avoir des renseignements exacts sur la situation des affaires,
il envoya Ben-Durand à Oran. Celui-ci ne vit dans cette mission que les intérêts
de son maître , et tous ses efforts tendirent <i accroître le plus possible la pré-
pondérance d'Abd-el-Kader dans le beylick. Complètement subjugué par
les manœuvres de ce juif, le comte d'Erlon voulait h quelque prix que ce fût
renouer la paix avec l'émir, et aurait volontiers livré à sa vengeance les Douers
et les Zmelas, sans les énergiques représentations de la majorité des membres
du conseil de régence. Contrairement aux intentions du gouverneur , il fut dé-
cidé que ces deux tribus étaient définitivement acquises à la France, et de nou-
veau elles vinrent se grouper autour d'Oran, sous le commandement immédiat
de l'ancien kaïd de Mostaganem. La grande considération personnelle dont
jouissait Ibrahim parmi les Arabes en faisait pour l'émir un puissant adversaire.
Par ces heureuses dispositions, les désastres de la Macta se trouvaient en
quelque sorte réparés, lorsqu'une malencontreuse décision du ministère vint
remettre tout en question. La guerre civile se prolongeait en Espagne, et ses
résultats commençaient (à inquiéter la France. Dans l'intérêt des principes que
la révolution de Juillet avait consacrés, il aurait bien voulu intervenir directe-
ment pour assurer le triomphe de Marie-Christine ; mais les puissances du Nord
s'opposaient énergiquement à une telle démonstration. On recourut alors à un
moyen terme : la France céda à l'Espagne sa légion étrangère composée de
cinq mille hommes ; elle assistait ainsi son alliée, tout en respectant le principe
de la non-intervention. Depuis 1832 la légion étrangère avait été affectée à
kkk DOMINATION FRANÇAISE.
l'armée d'Afrique, et se trouvait en très-grande partie dans la province d'Oran.
Sans s'inquiéter de la situation de nos affaires en Algérie , le ministère la fit
embarquer pour sa nouvelle destination ; et le comte d'Erlon se prêta avec sa
complaisance habituelle à cette dislocation qui allait devenir le signal d'un
redoublement d'efforts contre notre domination. Rientùt après, en effet, les
Arabes et les Kabaïles se montrèrent en armes partout où il y eut des Euro-
péens à égorger; et, dans ces affreuses incursions , les Hadjoutes comme tou-
jours se signalèrent par leur cruauté. Des rapports et des remontrances adres-
sés au cabinet réveillèrent enfin sa sollicitude pour nos possessions d'Afrique ;
il reconnut qu'il y avait péril à laisser plus longtemps le gouvernement entre
les mains du comte d'Erlon , et se décida à le rappeler.
Le comte d'Erlon quitta Alger le 8 août, emportant avec lui une réputation
de probité irréprochable , et laissant dans la colonie , malgré ses fautes et ses
faiblesses , de sincères regrets.
-m
CHAPITRE XVII
GOUVERNEMENT
DU MARÉCHAL CLAUSES ET BU COMTE DAMRÉMONT.
(8 JUILLET 1835 — 22 OCTOBIIIÎ 1837. )
Le maréchal Clause] arrive en Afrique. — Expédition do Mascara.— Part qu'y prend le
duc d'Orléans. — Expédition de Tlemeen. — Le général Bugeaud arrive àOran. —
Combat de la Siekack. — Première expédition de Conslanline. — Le duc de Nemours
y assiste. — Histoire et description de cette province. — Premières attaques. —
Retraite. — Le commandant Changarnier et le 2<= léger.— Le maréchal Clausel à Paris.
— Le comte Damrémont gouverneur général. — Retour du général Bugeaud à Oran.
— Traité de la Tafna. — Seconde expédition de Constanline — Le siège. — Mort du
comte Damrémont.— Le général Valée lui succède. — Assaut et prise de Constanline.
Les désastres de la Macta eu-
rent un sombre retentissement
en France ; on s'indignait qu'un
brave général , pour soutenir
l'honneur français , eut été
obligé, avec deux mille cinq
cents hommes, de combattre le
seul ennemi que nous eussions
alors en Algérie, tandis que le
gouverneur général comman-
dait à près de vingt-cinq mille
hommes ; on s'indignait sur-
tout qu'après tant de sacrifices, notre domination fût encore si peu avancée.
WG DOMINATION FRANÇAISE.
Quinze mois d'une guerre équivoque dans l'ouest avaient séparé de nous les
populations du centre, et un seul revers rendait le courage à nos plus humbles
ennemis. De toutes parts, le fanatisme se réveillait, et, sous le titre de prince des
fidèles {Emir-el-Moumenhim), ou de protecteur de la religion, Abd-el-Kader
était maintenant accueilli par elles avec enthousiasme. De Medeah à Tlemcen,
les villes et les tribus semblaient ne pas vouloir reconnaître d'autre chef; Blidah
même ne nous redoutait plus , et acceptait un hakem envoyé par lui ; si Coleah
résistait encore à l'élan général, son apparente soumission provenait surtout du
voisinage menaçant des camps de Doueira et de Mahclma.
En présence d'une situation si déplorable, les plaintes contre le gouverne-
ment se renouvelaient avec d'autant plus de force qu'il s'était solennellement
engagé à quitter cette marche tortueuse qui , pendant quatre années, avait fait
douter de la conservation de notre conquête. La commission d'Afrique venait
de se prononcer ; le ministère lui-même, n'osant pas se mettre en hostilité avec
elle , avait proclamé , du haut de la tribune , que la France n'abandonnerait
jamais la colonie. Que fallait-il penser d'une conduite si peu en harmonie avec
de telles promesses?
Pour se soustraire à ces reproches malheureusement trop fondés, le ministère
se décida à donner une satisfaction éclatante à l'opinion publique ; il nomma
le maréchal Clausel gouverneur général; c'était assez dire qu'il voulait avoir
raison de l'émir et venger la défaite de la Macta. Alors toutes les espérances se
tournèrent vers celui qui avait donné tant de gages de son dévouement à la
colonie. Le voyage que le maréchal avait fait en Afrique pendant l'année 1833,
pour étudier, pour juger l'état du pays, inspirait la plus grande confiance aux
colons. Ils pensaient tous que, cette fois, il joindrait aux admirables qualités
qu'il avait montrées en 1830 un système d'administration mûri par l'étude et
la réflexion. Malgré l'épidémie qui commençait déjà à exercer ses ravages,
la population d'Alger se porta en masse au-devant du gouverneur et le salua par
d'unanimes acclamations. En France, cependant, cette ovation si caractéris-
tique ne fit que suspendre les attaques des ennemis de la colonisation, toujours
habiles à saisir les moindres circonstances qui pouvaient nuire à son développe-
ment; le choléra leur servit, cette fois, de prétexte pour faire ajourner l'expé-
dition contre Abd-el-Kader.
Pendant plus de trois mois qu'il resta à Alger, en attendant les renforts qu'on
lui avait promis, le maréchal Clausel chercha sans beaucoup de succès à établir
des beys à Cherchell et dans la province de Tittery. Il s'aperçut alors combien
notre influence était déchue sous la triste administration de son prédécesseur
et s'occupa des moyens de la relever. Enhardis par l'impunité, les Hadjoutes
avaient repris le cours de leurs brigandages ; ils venaient égorger nos postes
jusque sur le massif d'Alger; mais un ennemi plus à craindre encore, Sidi-
ben-M'Barack, notre ancien aga, et maintenant bey de Miliana pour Abd-el-
Kader, s'était montré dans la plaine avec des forces considérables. Le mare-
DOMINAI ion FRANÇAISE. VV7
«liai réunit environ quatre à cinq mille hommes, les seules troupes dont il pût
disposer, et se porta contre le lieutenant de l'émir ; il le battit sur ions les points
et le refoula jusque dans les montagnes. En revenant, il parcourut le territoire
occupé par les Hadjoutes, et détruisit tout ce qu'il rencontra de rabanes et de
cultures; quant aux habitants ils avaient, commeà l'ordinaire, pris la fuite à
notre approche. Celte petite expédition, quoique insignifiante dans ses résultats
matériels, produisit sur les Arabes l'effet qu'en attendait le maréchal; ils
apprirent (pie le gouvernement était entre des mains fermes, qui savaient faire
respecter notre autorité.
Malgré les agressions de quelques tribus, le général Monck-d'Uzer se main-
tenait solidement à Bone. Le maréchal avait d'abord voulu abandonner Bougie;
mais pensant (pie cette retraite pouvait donner un nouvel essora l'esprit entre-
prenant des Kabaïles et fournir des ressources à Abd-el-Kader, il jugea plus
convenable de s'y maintenir; on ajouta donc quelques ouvrages au corps (h;
la place, et avec ce secours le colonel Larochette en répondit. A Oran, le
général d'Arlanges, qui avait remplacé le général Trézel, était réduit à l'inac-
tion par l'extrême faiblesse de la garnison, et recevait, sans sortir de ses retran-
chements, les attaques et les insultes des tribus ennemies. Cependant, comme
c'était de ce point que devait partir l'expédition méditée contre Abd-el-Kader,
des renforts ne tardèrent pas à y arriver.
Aussitôt que l'expédition fut décidée, le maréchal fit occuper la petite île ou
plutôt le rocher d'IIarshgoun, situé à la hauteur de Tlemcen; on espérait de là
pouvoir aisément faire passer des secours aux défenseurs de cette ville, nos
alliés. La possession de cette île, dominant l'embouchure et la plage de la
Tal'na, presque sur l'ex*lrèmc limite de nos possessions, facilitait d'ailleurs la
surveillance des côtes, et devait nous assurer les bénéfices du commerce en
temps de paix ou prévenir la contrebande en cas de guerre. Les Arabes en
jugèrent ainsi; car, dès qu'ils apprirent notre installation, une partie de ceux
qui assiégeaient le mechouar se portèrent sur la côte en face de l'île.
Enfin, dans les premiers jours de novembre la plus grande partie des forces
destinées à entrer en campagne se trouva réunie à Oran ; c'était le 11e et le kT
de ligne, le 2e et le 17e légers, une compagnie de mineurs, trois compagnies de
sapeurs, huit obusiers et une batterie de campagne. Le 21 novembre, le maré-
chal, qui devait commander en personne l'expédition, arriva, escorté d'un
bataillon de zouaves et de trois compagnies d'élite prises dans le 10e léger, le
13e et le G3e de ligne; parmi les officiers généraux qui l'accompagnaient on
remarqua surtout le duc d'Orléans, qui lui aussi-, sensible au désastre de la
Macta, avait voulu prendre part à l'expédition destinée à le venger.
L'armée, forte de onze mille hommes, quitta Oran le 25 novembre ; elle
devait se porter sur Mascara, capitale de l'émir, en chasser ses partisans, et y
proclamer un bey vassal de la France. La saison était bien avancée pour ouvrir
une campagne; cependant, par un bonheur inouï, le soleil répandit sur nos
U8 DOMINATION FRANÇAISE.
troupes, pendant plusieurs jours, ses rayons bienfaisants. On traversa les
plaines, les forets, les gorges de montagne sans rencontrer d'ennemi, ou du
moins sans être inquiété par lui. Le temps était parfaitement beau; l'armée,
bien pourvue de vivres et de munitions, ne demandait qu'à combattre.
Le 1er décembre , au pied des montagnes de l'Atlas, qui bordent la Sig, on
rencontra enfin la cavalerie de l'émir ; une lutte ardente s'engage, le camp des
Arabes reste en notre pouvoir. La journée du 3 fut plus vive encore : l'armée,
ayant traversé la Sig sur des ponts de chevalets, s'élança au pas de course vers
le bois de l'Habrah , occupé par l'ennemi, et engagea une lutte corps à corps,
dans laquelle le duc d'Orléans se distingua par son intrépidité. L'action ,
commencée au point du jour, se prolongea jusqu'à midi. Le maréchal fit alors
exécuter un changement de direction à droite, et se porta vers les montagnes.
Appuyée par l'infanterie et dirigée par le duc d'Orléans, l'artillerie prit ensuite
position sur un rideau plus élevé, mais dominant la vallée qui sépare les mon-
tagnes. Là, par un feu bien nourri, sur un terrain favorable au tir à ricochets,
elle fit éprouver de grandes pertes à l'ennemi. Ce mouvement hardi, vigoureu-
sement exécuté, éloigna la cavalerie arabe et permit à l'armée de reprendre
paisiblement sa marche. Cependant, à la hauteur de quatre marabouts de Sidi-
Embarack, ayant rencontré un profond ravin qui traverse l'étroite vallée où
elle devait s'engager, la colonne fut accueillie par un feu très-vif de mous-
queterie suivi d'horribles clameurs: c'était l'infanterie d'Abd-el-Kader, qui,
embusquée sur les bords de ce ravin, prenait l'offensive. Quelques pièces de
canon placées sur le premier mamelon de droite appuyaient cette attaque ,
tandis qu'à la gauche un feu bien nourri et plus meurtrier nous prenait en
liane.
La position formidable des Arabes n'arrêta pas nos soldats. Voir l'ennemi,
s'élancer au pas de course, l'aborder à la baïonnette, fut l'affaire d'un instant,
lue mêlée sanglante s'engagea. Victorieux à notre gauche, où nous étions
parvenus à faire taire l'artillerie arabe , nous éprouvâmes à notre droite une
résistance des plus opiniâtres. Des obus y furent lancés et ne produisirent aucun
résultat. Alors le prince royal, n'écoutant que son courage , prend le parti
d'enlever lui-même cette importante position : il jette la troisième compagnie
du 17e léger en tirailleurs dans les bois, tandis que lui-même, à la tête de deux
compagnies des bataillons d'Afrique, aborde intrépidement l'ennemi, qui
l'attendaient de pied ferme ; les Arabes opposent la baïonnette à nos baïon-
nettes , le courage et l'adresse au courage et à l'adresse ; mais enfin , cédant
à notre supériorité, ils perdent du terrain et s'enfuient en désordre dans le
désert.
Le lendemain de cette brillante affaire, les quatre brigades passèrent l'ITa-
brah sur un pont de chevalets, et se mirent en marche dans le même ordre
que la veille. Après avoir suivi quelque temps la direction de l'est, le maréchal
fit tourner brusquement à droite, entra dans les montagnes et prit la route
DOMINAI ION FRANÇAISE. '■'.!»
de Mascara. Cette roule parfaitement tracée, et unie en certains endroits, esl
i loupée sur d'autres points par des ravins profonds et escarpés. Toute l'armée
s'y engagea et prit ses bivouacs à Aïn-Kebira, sans avoir été inquiétée. Le G,
elle continua sa marche par le village d'el-Bordj; on s'attendait à y être attaqué
dans la journée, mais on n'y trouva qu'un juif de Mascara , qui apprit au ma-
réchal qu'Abd-el-Kader avait abandonné la ville avec toute la population mu-
sulmane, et qu'il n'y restait que les Juifs. A cette nouvelle, le maréchal (il
presser le pas aux auxiliaires /.mêlas et douers , et lui-même suivit à petite
distance cette espèce d'avant-garde. Le quartier général arriva ainsi à l'entrée
de la nuit presque seul à Mascara; les brigades ne le rejoignirent que deux
heures après. L'état-major , les zouaves, l'artillerie et quelques compagnie
s'établirent dans la ville; le reste occupa les faubourgs. Le maréchal et le
prince royal logèrent dans la maison même d'Abd-el-Kadei .
Mascara est une ancienne ville arabe , située sur le versant méridional de h
chaîne de montagnes désignées sous le nom de Chareb-el-Rihh , qui fait pariie
du petit Atlas. On n'a que des données fort incertaines sur son origine. Sel.»u
les traditions locales, elle aurait été construite par les Berbers, sur les ruin s
d'une cité romaine qui comprenait l'enceinte actuelle de la ville, plus une grande
portion de terrain entre Rekoub-lsmaël et la plaine de Gherys. L'étymologïe
du mot Mascara, soit qu'elle vienne de omm'asker (la mère des soldats), soit de
m'âsfcer (lieu où se rassemblent les soldats), désigne donc une population
guerrière, caractère qui semble justifié par le nom de Castra Nova que les
Romains avaient donné à cette localité.
Mascara se divise en quatre parties bien distinctes : Mascara proprement dit,
llekoub-Ismaël , Baba-Ali et Aïn-Beïdha. Ces trois dernières parties peuvent
être regardées comme les faubourgs de la ville, qui se trouve à leur centre sur
la rive gauche de l'Oued-Toudman. Mascara est entourée de murailles qui
représentent assez exactement un carré, à chacun des angles duquel, sont
des tours surmontées d'une plate-forme propre à recevoir une ou deux pièces
d'artillerie. Mascara n'a que deux portes : l'une à l'ouest et l'autre à l'est. Trois
mes principales établissent une communication entre ces deux portes , ou
contournent le mur d'enceinte dans presque toute son étendue; ces rues don-
nent accès à deux places où sont concentrés les principaux édifices de la ville :
le marché aux grains, la mosquée, deux fonducks et le palais du bey Mohammed-
el-Kébir, aujourd'hui en ruines.
Sous la domination turque, Mascara fut la résidence des beys jusqu'au mo-
ment où les Espagnols évacuèrent Oran. Elle était florissante alors; mais dès
que le siège du beyliek fut transporté dans cette dernière ville, sa prospérité
déclina rapidement. En 1830, Mascara ne contenait plus qu'une population
misérable et des maisons délabrées. A l'avènement d'Abd-el-Kader , elle de-
vint la capitale et la place d'armes des Arabes; des ateliers de toute espèce s'y
étaient formés, et un grand nombre d'ouvriers v avaient été réunis. A notre
i50 DOMINATION FRANÇAISE.
approche tout fut détruit ou dispersé ; cependant l'armée trouva encore dans
les magasins des approvisionnements considérables : les jardins qui entourent
la ville lui fournirent des légumes en abondance, et dès le lendemain de notre
arrivée les paysans arabes amenèrent des bœufs et des moutons.
Déconcerté par deux défaites successives, Abd-el-Kader ne songea même pas
à défendre Mascara; il s'était retiré à la hâte sur Cachero, à trois lieues au sud,
avec la population fugitive. De son côté, le maréchal Clausel ne sut pas profiter
de la panique que notre arrivée soudaine dans la capitale de l'émir avait jetée
parmi ses adhérents : après une inspection rapide de la place , il ordonna la
retraite, sans s'oeccuper de l'investiture du bey Ibrahim, qui avait semblé être
le but principal de cette prise d'armes. En séjournant à Mascara , on aurait pu
recevoir les députations d'un grand nombre de tribus qui se disaient mécon-
tentes de l'émir, maintenant qu'elles le voyaient vaincu; on aurait pu s'abou-
cher avec elles , et les rallier autour d'Ibrahim ; mais la politique du maréchal
avait changé tout à coup, et la retraite dut s'opérer. L'armée française év acua
Mascara le 0 décembre ; aussitôt après , un vaste incendie dévora toutes les
constructions, tous les matériaux qu'y avait réunis l'émir. Pendant plusieurs
heures, d'épais tourbillons de fumée enveloppèrent nos troupes comme pour-
leur reprocher l'acte de barbarie qu'elles venaient d'accomplir ; expiation que
les cris des malheureux Juifs entraînés par nous hors de leur ville rendaient
plus poignante encore. Le 12, l'armée arriva à Mostaganem sans avoir eu
d'autre obstacle à surmonter que la boue et la pluie. Au milieu des campements
humides qu'elle dut supporter , le prince royal fut atteint d'une de ces fièvres
chaudes dont les ravages sont si rapides, et le 18 il quitta lAfrique, laissant
de touchants adieux à ses compagnons d'armes : « Je ne puis nï éloigner du
« corps expéditionnaire, écrivit-il au maréchal, sans demander au digne chef
« qui l'a conduit à la victoire d'être moir interprète auprès de mes camarades.
« Veuillez, en leur transmettant mes adieux, leur dire que je m'estime heu-
» reux d'avoir été témoin de leur courage dans les combats, de leur patience
« dairs les fatigues. »
La prise de Mascara venait de détruire le prestige dont l'émir avait pu paraître
environné jusque-là ; elle avait détaché de son parti qnelques hommes influents,
notamment son aga, El-Mezary , neveu de ce Mustapha-ben-Ismaël qui nous
a été si dévoué jusqu'à la fin de sa carrière1. Cet indigène consentit à servir
comme khalifa (lieutenant) sous les ordres du kaïd Ibrahim, institué bey de
Mostaganem, dont la capitale, quelque temps demeurée déserte, se repeupla
et reprit ses rapports avec les tribus environnantes. Les Arabes ralliés furent
raffermis dairs leur dévouement, et ceux de leurs compagnons qui s'étaient
détachés d'eux vinrent les rejoindre au service de la même cause.
Quoique vaincu, Abd-el-Kader n'était pas subjugué : réfugié chez les tribus
1 Mustapha Ben-Ismaïl :i été lue en iss:t i\ la léle îles saillis.
DOMINATION FRANÇAISE. VÔI
amies , il semblait n'attendre que le moment de la retraite des Français pour
reparaître. Bientôt , en effet, il s'avança «lu côté de Tlemcen, dans l'espoir «le
paralyser, par la prise de celle ville, l'effet inoral qu'avait produit la destruc-
tion de Mascara. Le moment était donc venu de prêter aux Koulouglis l'assis-
tance ipii , jusque-là, leur avait manqué; mais la nécessité de se procurer dans
le pays même tous les moyens de transport auxquels le ministère n'avait pas
songé, ou plutôt qu'il avait [refusés, fil perdre encore trois semaines : l'émir en
profila pour écraser les gens d'Angad qui venaient de se déclarer en notre
laveur et s'approchaient de Tlemcen pour débloquer le Mechouar.
Enfin, le S janvier, le maréchal sortit d'Oran à la tête du même corps
d'armée qui avait l'ait l'expédition de Mascara, mais réduit à sept mille cinq
cents hommes, car le ministère avait eu déjà la précaution de l'aire rentrer un
régiment en France. Fes généraux d'Arlanges et Perregaux accompagnaient le
maréchal. Le jour de son départ l'armée lit halle à Bridja, et le 9, sur les bords
de l'Oued-Malah ou Rio-Salado, dans le même lieu où Barberousse fut tué
par les Fspagnols en 1517; elle arriva sur l'Oued-Senan le 10, et y passa la
nuit. Fe 11, elle bivouaqua à Aïn-el-Bridja où l'on voit heaucoup de ruines
romaines; le 1*2, elle campa sur les bords de l'Aamigucr, à deux heures de
marche de Tlemcen. Malgré tous ses efforts pour soulever les tribus , Abd-el-
Kader, n'ayant pu réunir assez de troupes pour nous attendre, s'éloigna de
nuit, après avoir enjoint à toute la population maure de le suivre. Ces malheu-
reux s'étaient laissé persuader que les troupes françaises ne resteraient pas au
delà de trois jours, et qu'après une absence passagère ils rentreraient dans
leurs foyers.
Fes Koulouglis du Mechouar reçurent nos soldats comme des libérateurs;
on ne trouva dans la ville que de pauvres Juifs ; le reste de la population était
campé à deux lieues au delà sur le plateau d'Aouchba. Fe maréchal fit pour-
sui\re l'ennemi dans sa retraite par deux de ses brigades auxquelles il adjoi-
gnit les Turcs et les Koulouglis de Mustapha-ben-Ismaël , quatre cents cava-
liers douers et zmelas commandés par El-Mezary , et quatre cents cavaliers du
désert d'Angad, auxiliaires nouveaux que leur haine contre Abd-el-Kader avait
amenés dans nos rangs. L'émir abandonna son camp et ses bagages, et se
déroba encore une fois par la fuite à une poursuite si active ; nos auxiliaires
musulmans atteignirent cependant son infanterie et la mirent en déroute
complète. Fa cavalerie ennemie avait la première faibli, et se tint hors de
portée; l'émir lui-même, longtemps et vivement poursuivi par quelques-uns
de nos alliés indigènes , ne dut son salut qu'à la vitesse de son cheval : il alla
demander asile aux Beni-Amer, suivi seulement de cinq ou six de ses prin-
cipaux officiers. Ben-Nouna, ancien kaïd de Tlemcen, s'était, avec bon nombre
de Maures, réfugié dans les montagnes de Beni-Ismaël , chez les Kabaïles qui
habitent la rive gauche de la Tafna. Fà, ils cherchaient à organiser de nouveaux
rassemblements; mais, vivement poursuivis par nos brigades, ils finirent par
V.V2 DOMINATION FRANÇAISE.
abandonner cette position. Le i7, nos troupes rentrèrent à ïlemcen, amenant
avec elles deux mille individus de tout sexe et de tout Age, parmi lesquels on
comptait cependant moins d'hommes que d'enfants.
Depuis Oran, l'armée n'avait parcouru qu'un pays triste et monotone; aussi
fut-elle agréablement surprise à l'aspect délicieux des environs de Tlemcen.
Dans aucune partie de la régence, la végétation ne se présente avec autant de
force et de fraîcheur. F .a ville est abritée au sud parle Djibcl-Tiernéet le Hani/J,
qui s'élèvent de plus de six cents mètres au-dessus du niveau de la mer. L'ob-
stacle que ces montagnes opposent au vent du désert , et l'élévation de la
plaine où est situé Tlemcen, modifient la température du climat et y entre-
tiennent une constante salubrité.
Tlemcen faisait autrefois partie de la Mauritanie césarienne. Les Romains
s'y établirent et la nommèrent Tremis ou Tremici rolonia; on y retrouve
encore quelques traces de leur séjour. F.es Maures en firent la capitale
du royaume de Tlemcen, qui, au commencement du xvf siècle, reconnut un
moment la domination espagnole. Plus tard , les Turcs s'en emparèrent, et le
dey FFassan la détruisit en partie en 1670. Cette ville perdit alors beaucoup de
son importance; son enceinte se rétrécit, sa population diminua, et rien dans
ses monuments ne rappelle aujourd'hui son antique splendeur. Ainsi que beau-
coup de villes arabes, trois de ses côtés se terminent à des ravins escarpés qui
en rendent l'accès difficile; on ne pouvait l'aborder que par sa partie sud-
ouest, où la plaine se rattache aux hauteurs voisines. En partant de Biskerich ,
vieux fort en ruines, elle longe le ravin très-encaissé d'El-Fvalah que l'on tra-
verse sur deux ponts de pierre, et descend jusqu'à un escarpement qui domine
le plateau inférieur. Dans cette partie se trouve la porte de Daoudi, par laquelle
on entre en venant d'Oran et de Mascara. Tout auprès, s'élève un minaret
construit avec des pierres qui paraissent être les débris d'un monument
romain. Fmmédiatement au dehors est le marabout très-révéré de F)aoudi ,
entouré de cimetières. A partir de Daoudi, l'enceinte suit l'escarpement, de l'est
à l'ouest, jusqu'à la porte Sour-el-Hamman. Entre ces deux points, l'ancienne
muraille , qui se confond un instant avec la nouvelle, est percée de quelques
portes; la plus commode est celle de Rab-el-Kernadi ; les autres sont d'un accès
peu facile, à cause de la pente du terrain. De Sour-el-Hamman, le reste de
l'enceinte, décrivant un arc de cercle, passe dans le vallon qui sépare Tlemcen
des montagnes, en suit le thalweg et va rejoindre le ravin d'El-Kalah à trois
cents mètres au-dessus de Biskerich. t.e contour total a cinq mille mètres de
développement. F^'enceinte nouvelle est plus petite, et embrasse à peine le tiers
de l'espace enfermé p;ir l'ancienne : elle s'est arrêtée, vers l'est, à un léger
escarpement qui la protège.
F.a ville de Tlemcen est mal percée , les rues en sont étroites ; mais elles
offrent souvent de délicieuses tonnelles couvertes de treilles et rafraîchies par
de nombreuses fontaines ; les maisons sont construites en briques ou en tnoel-
DOMINAI l(>\ FRANÇAISE. '■">!
Ions non recrépis, ni blanchis ; elles n'ont qu'un seul étage, «'I se terminent en
terrasse ; quelques-unes, comme à Alger, communiquent par des voûtes jetées
d'un côté df la me à l'autre, ce qui lui donne un aspect triste et sombre.
Tlemcen possède un assez grand nombre de mosquées, la plupart très-petites;
la principale est au centre de la ville; c'est le plus grand édifice qu'elle ren-
ferme; le minaret en est assez remarquable. La Caserie est en face, au nord
de la grande mosquée ; c'est un bazar percé de plusieurs doubles rangées de
boutiques et presque exclusivement réservé au marché des haïks. Les larges
créneaux ipu couronnent sa haute muraille annoncent que ce lieu eut autrefois
une autre destination. La citadelle de Tlemcen, ce fameux Mechàuar qui pen-
dant cinq années tint en échec le pouvoir naissant d'Abd-ol-Kader , est située
au sud. Il s'y trouvait quinze cents Turcs on Koulouglis, femmes, enfants,
vieillards ; mais sur ces quinze cents individus, quatre cent vingt seulement
portaient les armes. La population de la ville proprement dite pouvait être,
a\ant notre entrée, de quatre à cinq mille Ames, y compris huit cents Juifs.
La vue du beau pays «pie l'armée venait de parcourir, l'importance de cette
situation comme poste militaire , décidèrent le maréchal à occuper Tlemcen ;
et pour que cette occupation ne fût point onéreuse à la France, il frappa une
contribution de cent cinquante mille francs sur les habitants. Malheureu-
sement l'exécution de cette mesure énergique fut abandonnée aux mains de
financiers juifs et maures, qui, trouvant là une excellente occasion de s'en-
richir, se livrèrent à toutes sortes d'extorsions. Ces traitants de nouvelle espèce
purent d'autant plus facilement se livrer à de coupables manœuvres , que le
maréchal les laissa pour ainsi dire maîtres de la place; car il se porta presque
aussitôt avec le gros de l'armée sur la Tafna, où il voulait établir une commu-
nication entre Tlemcen et l'île d'Harshgoun, située à l'embouchure de cette
rivière.
Malgré ses précédents échecs , Abd-el-Kader résolut d'empêcher cette
reconnaissance. Déjà de nouveaux contingents s'étaient réunis autour de lui ,
et avec leur concours il espérait triompher. Les bords de la Tafna furent aussi
funestes à l'émir que l'avaient été ceux du Sig. Deux fois il voulut mesurer ses
forces avec les nôtres, deux fois il fut battu. Cependant le maréchal, jugeant
qu'il avait trop peu de monde pour établir un poste suffisant à l'embouchure de
la Tafna, se contenta d'en explorer le cours et rentra à Tlemcen.
De violentes récriminations contre les percepteurs de la contribution de
guerre l'y attendaient : la bastonnade , la prison, des menaces de mort avaient
été tour à tour employées contre les malheureux contribuables. Vainement
ceux-ci dépêchèrent-ils deux envoyés pour exposer au maréchal leur situa-
tion, ils étaient restés sans réponse. Une fois arrivé à Tlemcen, le maréchal
ne put s'empêcher d'examiner attentivement ces réclamations : les plaignants
avaient livré leurs bijoux, vendu leurs meubles, engagé leurs propriétés , et
cependant la contribution n'avait encore produit que quatre-vingt-quatorze
Y.Vi DOMINATION FRANÇAISE.
mille francs! Afin d'arrêter le cours de ces honteuses malversations, la levée
de la contribution fut suspendue, et on finit même par y renoncer complète-
ment. Cette affaire a été singulièrement envenimée en France par l'exagération
des partis et la haine des inimitiés personnelles ; bornons-nous à dire qu'en
s'écartant des règles tracées par les lois militaires pour la levée des contribu-
tions de guerre , le comte Clause! prêta le flanc à toutes ces attaques. Ses
Explications n'ont servi qu'à démontrer les irrégularités du mode de percep-
tion qu'il avait adopté.
Après avoir consacré quelques jours à ce déplorable incident, le maréchal
institua un nouveau bey à Tlemcen, fit approvisionner le Mochouar, et confia
à l'intrépide capitaine Cavaignac le commandement d'un bataillon fiançais
laissé dans la place pour maintenir à la fois les habitants et repousser l'ennemi.
Le 7 février, l'armée se mit en route pour Oran. Ce départ précipité était une
faute grave ; il eût fallu d'abord s'assurer l'alliance des tribus voisines de Tlem-
cen : les Keni-Ozind, les Krossel, les Houassan lui avaient offert leur concours,
ainsi (pie les gens d'Angad; mais les uns et les ; utres furent maladroitement
repoussés.
Aussitôt qu'Abd-el-Kader apprit le mouvement de retraite de nos colonnes,
il se rua contre elles avec des forces aussi considérables que les jouis précé-
dents. Grâce à l'existence toute guerrière des Arabes, l'émir trouvait des sol-
dats partout où son pouvoir, et, à défaut, son commandement était accepté; si
les tourbes confuses qui accouraient à sa voix se dissipaient devant notre
armée, elles se reformaient immédiatement et nous les retrouvions ailleurs.
Voilà ce qui a toujours donné à la guerre d'Afrique un caractère exceptionnel
dont on n'a pas d'abord assez tenu compte. Nos razzias tant vantées n'ont
presque toujours produit que des résultats éphémères ; la guerre permanente
et de position pouvait seule triompher de l'opiniâtreté arabe. L'armée française
rencontra de nouveau l'émir vers les sources de l'Oued-el-Malah (Rio-Salado) ;
mais les quatre mille cavaliers qu'il y avait rassemblés n'essayèrent même pas
de nous en disputer le passage, et elle rentra dans ses quartiers sans être de
nouveau inquiétée. Vers la fin de février, le maréchal retourna à Alger, d'où
il était absent depuis trois mois, et le général d'Arlanges continua à com-
mander dans la province d'Oran; on renforça même sa division d'une nouvelle
brigade sous les ordres du général Perregaux.
Les deux expéditions de Mascara et de Tlemcen, si elles n'avaient pas détruit
la puissance d'Abd-el-Kader, raffermissaient du moins la nôtre dans une partie
de la province. Toutefois les résultats restaient incomplets ; on ne pouvait
compter sur la soumission absolue des tribus qu'autant que le pouvoir de l'émir
serait abattu sans retour. Le gouverneur général regardait donc comme indis-
pensable la conservation, dans la province d'Oran, de forces imposantes, et
insistait vivement auprès du ministère sur les périls d'un trop subit affaiblisse-
ment. Souvent même, il employa à de courtes expéditions les troupes qui, rap-
DOMINATION FRANÇAISE. kôb
pelées en France, étaient obligées de différer leur embarquement à cause de
l'état de la mer ou dans l'attente îles bâtiments de transport. Mais les crédits
étaient limités, les prescriptions financières impérieuses; la réduction de l'ar-
mée d'Afrique dut suivre d'asseï près les succès d'une campagne dont les
meilleurs fruits peut-être restaient à recueillir.
Les autres parties de l'Algérie étaient loin d'être pacifiées. Le contre-coup
de l'échec éprouvé à la Macta s'y était aussi fait sentir. Le gouverneur général
avait essayé de placer les villes de Miliana, de Cherche! et de Medeah sous
l'autorité de beys institués parla France. Mohammed-ben-Hussein , envoyé
à Medeah, après avoir réuni quelques partisans dans les tribus, trouva la
ville occupée au nom d' Abd-el-lvader et par un chef de son choix. Muslapha-
ben-Omar, l'ancien bej de Titien , ne put se l'aire reconnaître àCherchel.
Dans la plaine, les lladjoutes déjà châtiés tant de l'ois, mais constamment
recrutés de tous les malfaiteurs du pays, recommençaient incessamment leurs
incursions; et pointant, dans cet état si prolongé d'anarchie et de confusion,
les commandants choisis par Ahd-el-Kader n'étaient pas toujours plus heu-
reux (jue les nôtres : Ali-M'Barak qui tenait pour lui Miliana, se vit attaqué et
pillé par la tribu de Soumata, et quand il voulut entrer à Medeah les habitants
ne consentirent à le recevoir (pie sans escorte.
Dans la province de Houe, la paix continuait de régner, mais on observait
attentivement la conduite d'Ahmed-Bey, afin de prévenir le retour de ses agres-
sions sur Bone et sur Bougie; des mesures étaient prises pour empêcher l'ar-
rivée d'armes et de munitions de guerre achetées par lui à Livourne, et son
impuissance contre nous s'accroissait encore de l'état d'hostilité d'un grand
nombre de tribus voisines de sa capitale, que ses actes sanguinaires déta-
chaient de sa cause. Le général d'Uzer s'étudiait avec une active persévérance
à profiter de ses fautes : pour concilier à la France le bon vouloir des Arabes ,
il encourageait les opprimés à recourir à sa protection , à placer en elle leurs
espérances, et préparait ainsi à nos armes le chemin de Constantine.
A Bougie, la configuration du sol, les habitudes guerrières des populations,
ne permettaient pas à l'occupation de s'étendre. Les Kabaïles se disputaient
les avantages du marché français, ils contestaient à quelques tribus isolées le
droit de conclure avec nous des arrangements et ne parvenaient à s'entendre
sur aucun point. Ces luttes intestines procuraient à notre garnison quelques
instants de repos, mais dès qu'elles étaient apaisées les hostilités recommen-
çaient plus ardentes que jamais. Les rapports établis avec l'un des chefs les
plus influents firent croire quelque temps à une paix prochaine ; mais, soit qu'il
y eût de sa part absence de bonne foi , soit qu'on se fût abusé sur l'étendue de
son influence, ces espérances ne se réalisèrent pas.
Les difficultés d'une telle situation amenèrent à examiner de nouveau en
France si les causes qui avaient motivé l'occupation de l'Algérie étaient de
nature à les faire maintenir, ou si l'on ne pouvait pas désormais la continuer
V56 DOMINATION FRANÇAISE.
dans un autre système, avec des forces moins considérables et par l'emploi de
moyens différents. Le ministère se décida donc à mander le comte Clausel à
Paris. Il craignait les dispositions de la chambre des députés sur la question
d'Afrique, et pensait que personne ne pouvait mieux la défendre que le gouver-
neur général.
Mais, h cette époque, le maréchal préparait une expédition pour l'Atlas ; il
fut donc obligé d'ajourner son départ. Son but était d'assurer le pouvoir de
Mohamed-ben-Hussein , notre bey à Medeah et qui était parvenu à s'y faire
reconnaître. Cette excursion fut sans résultat; l'influence d'Hadj-el-Sghyr pré-
valait chez toutes les tribus, et nous ne pûmes en rallier aucune à notre auto-
rité. Pour se maintenir, Mohamed aurait eu besoin d'une garnison française;
mais l'armée était trop affaiblie pour en détacher un seul bataillon , et l'on se
contenta de lui laisser six cents fusils et soixante mille cartouches'. Le corps
expéditionnaire se replia ensuite sur Alger après avoir eu trois cents hommes
mis hors de combat, soit par la fatigue, soit par les embuscades des Arabes et
des Kabaïles. Enfui, le comte Clausel quitta l'Afrique le 14 avril, laissant le
commandement supérieur de l'armée au lieutenant-général Kapatel , homme
de guerre intelligent, plein de bravoure, mais un peu trop confiant dans la
spontanéité de ses mesures.
Dans la province d'Oran , où le maréchal avait laissé le général Perregaux à
à la tête d'un corps mobile chargé de surveiller les tribus ennemies et de pro-
téger celles qui avaient fait leur soumission, les Douers et lesZmélas, attaqués
par les Garabas, plus nombreux , s'étaient vus obligés de se réfugier sous les
murs de la place. Le général Perregaux en sortit avec cinq mille hommes,
surprit les Garabas dans leurs tentes, leur infligea un sévère châtiment, puis
se porta sur l'Habrah et dans la vallée du Schelif. Pendant le cours de cette
longue reconnaissance, il reçut la soumission passagère des tribus, hommage
rarement refusé à la force. Le prompt rappel d'une grande partie des troupes
de la division d'Oran ne permit pas de retirer une utilité réelle de cette course
si facile en pays ennemi : on en fut bientôt réduit à se tenir sur la défensive.
Le gouverneur général avait jugé nécessaire rétablissement d'un camp à
l'embouchure de la Tafna, afin de procurer à la garnison française de Tlemcen
une communication plus prompte avec la mer. Le général d'Arlanges, qui s'\
rendit avec trois mille hommes pour protéger les ouvrages, eut à soutenir,
pendantsa marche, un combat dans lequel l'ennemi essuya des pertes considé-
rables. Les travaux, commencés avec ardeur, firent de rapides progrès. Au mo-
ment de reprendre la route de Tlemcen, dont la garnison attendait impatiem-
ment son retour, le général fut informé qu'un rassemblement considérable,
composé en partie de Marocains, sous les ordres d'Abd-el-Kader, se disposait
' Pou de temps après, Ben-Hussein lui attaqué par El-Barkani, son concurrent; trahi parles
habitants de Medeah, il fut envoyé prisonnier à Abd-al-Kader.
DOMINATION FRANÇAISE. Ï.Y7
à lui disputer le passage, ci jugea prudent d'aller reconnaître l'ennemi, il le
rencontra à deux lieues du camp , au nombre d'au moins dix mille hommes.
Assaillies avec une fureur peu commune, les troupes françaises opposèrent une
résistance héroïque : le général, le lieutenant-colonel Maussion son chef
d'état-major, le capitaine Lagondie son aide de camp, furent blessés; l'ar-
rière-garde, un instant séparée de la colonne principale, ne se tira d'affaire
que par des prodiges] de valeur; enfin, à une heure, la division fut assez
heureuse pour rentrer dans le camp, mais après avoir perdu plus de trois cents
hommes.
Les pertes de l'émir furent également considérables ; il n'avait pas moins
obtenu un succès incontestable, puisqu'il refoula notre armée dans ses retran-
chements, où il parvint à la tenir étroitement bloquée. Dans cette fâcheuse
situation, le général français ne pouvait ni communiquer avec Tlemcen, ni
retourner par terre à Oran : les soldats manquaient de vivres, les chevaux de
fourrages, et de nulle part on ne pouvait espérer des secours immédiats. On
écrivit à Allier; mais là notre situation n'était pas meilleure. Les Hadjoutes,
profitant de l'affaiblissement de nos forces, se montraient partout : ils sur-
prennent les colons de Dely-lbrahim , en tuent plusieurs et enlèvent leurs bes-
tiaux; ils s'emparent du troupeau de l'administration à Douera, et pénètrent
jusqu'à Boujareah; enfin des militaires tombent sous leurs coups entre le fort
de l'Empereur et Dely-lbrahim; un troupeau est même eidevé à la pointe
Pescade. Jamais , depuis les premiers temps de l'occupation , les Arabes
n'avaient poussé leurs incursions aussi près d'Alger. Hors d'état de secourir
efficacement la division d'Oran , le général Rapatel ne put lui envoyer qu'un
bataillon du 63e.
Lorsqu'on apprit en France la position critique de nos troupes sur la Tafna,
on ne négligea rien pour les en tirer promptement. Les 23% 2ie et 62e de ligne
furent chargés de cette honorable mission sous le commandement du général
Bugeaud, et s'embarquèrent à Port- Vendre sur le Nestor , la Ville-de-Mar-
seille et le Seipion.
Arrivé le 6 juin au camp de la Tafna, le général Bugeaud, à la tête six mille
hommes, parcourut d'abord le pays dans diverses directions. Il se rendit succes-
sivement à Oran , à Tlemcen , dont il ravitailla la garnison, et rentra au camp
après avoir deux fois rencontré et battu l'ennemi. Dans une nouvelle marche
sur Tlemcen 6 juillet), il fut attaqué au passage de la Sickak par Abd-el-
Kader. Les forces de l'émir s'élevaient à environ sept mille hommes, y com-
pris mille à douze cents fantassins réguliers. Profitant du moment où l'armée
française débouchait dans la vallée du Sefsif, il voulut la tourner et l'attaquer
à la fois en tête et en queue ; mais tandis qu'il opérait ce double mouvement ,
nos bataillons percent son centre et le séparent des ailes. Par cette habile man-
œuvre les troupes de l'émir furent précipitées dans une espèce d'entonnoir
formé par les sinuosités de Tisser et mis en complète déroute : douze à quinze
58
458 . DOMINATION FRANÇAISE.
cents Arabes et Kabaïles restèrent sur la place , et cent trente hommes de l'in-
fanterie régulière tombèrent entre nos mains. Ce combat fut sans contredit le
coup le plus sensible qu'eût reçu jusque-là Abd-el-Kader ; son autorité auprès
de plusieurs tribus en demeura ébranlée, l'argent lui manquait, et s'il n'eût reçu
quel lues secours du Maroc il se serait trouvé dans la plus grande pénurie. Il
regagna en toute hâte sa capitale de Mascara; mais ne s'y croyant pas encore
assez en sûreté, il forma le projet de centraliser ses forces et ses ressources à
Tekedempt, ancienne ville romaine, située à quatre-vingts kilomètres plus
loin.
Le général Bugeaud continua sa marche sur ïlemcen et ravitailla une
seconde fois celte brave garnison qui, privée de communications avec ses
dépôts de France ainsi qu'avec les réserves d'Alger , avait été obligée de re-
courir à la plus ingénieuse industrie pour subvenir à ses besoins. Mais, lui
aussi, il ne resta pas dans cette ville le temps nécessaire pour y organiser, avec
le concours des indigènes, un système de défense capable d'imposer à l'ennemi.
Il laissait livrée à elle-même une faible garnison qui, dans ce poste avancé, était
plutôt un embarras qu'un auxiliaire; ainsi , cette fois encore, par le défaut de
prévoyance, l'heureux coup de main de la Sickack ne produisit qu'une très-
faible partie des avantages que nous aurions dû en retirer. A la fin de juillet ,
le général Bugeaud quitta l'Algérie , et reçut bientôt après , pour prix de sa
victoire, le grade de lieutenant-général.
Aucun événement majeur ne signala, du côté d'Oran, le reste de l'année 183G.
En août et en novembre, un corps de troupes put, sans avoir à combattre de
sérieux obstacles, promener à de grandes distances le drapeau français. Réduit
momentanément à l'impuissance, Abd-el-Kader attendait que des circonstances
favorables lui permissent de prendre l'offensive.
A JJougie, on avait depuis longtemps renoncé à tout espoir de pacification.
Oulid-ou-Rebah, cbeik des Oulad-Abd-el Djibar, que nous avons déjà vu tenter
avec assez de mauvaise foi des négociations de paix, était mort; son frère
Amisiab l'avait remplacé , et mit encore plus de perfidie que lui dans ses rap-
ports avec nous : le 4 août il convoqua le commandant de Bougie, M. Salomon
de Musis, à une entrevue; ce brave officier, croyant à la bonne foi de celui
qut l'appelait, se rendit presque seul à l'endroit indiqué. Amisiab s'y trouvait
escorté d'un petit nombre de cavaliers. Après l'échange des premières poli-
tesses, on entama, pour la forme, la discussion du traité qui devait intervenir;
mais au moment où il s'y attendait le moins. M. Salomon de Musis fut entouré
par les gens du cbeik et tomba percé de coups ainsi que son secrétaire. Le mi-
nistère ne songea pas alors à venger ce lâche attentat; une entreprise autre-
ment considérable absorbait toute son attention.
Dans les chambres comme dans la presse, la discussion sur la question
d'Afrique était vive et animée; mais toutes les attaques reposaient sur des
exagérations tellement monstrueuses qu'il fut très-facile de les réfuter. On s'en
DOMINATION FRANÇAT9E. V.vj
prit surtout au v abus de l'administration ; on s'occupa beaucoup moins delà
conduite et du résultat des opérations militaires, et on ne s'inquiéta pas du
tout du système de colonisation, ou plutôt de l'absence de système qui jusque-
là avait prévalu. Comme orateur, le maréchal Clause] ne jeta aucun jour sur
la question; mais sa présence, un certain prestige attaché à son nom, rendit
l'attaque moins vive et la défense plus assurée. Quelques insinuations perfides,
lancées contre son système administratif, ébranlèrent bien quelquefois sa fière
attitude, mais il sut maîtriser ces instants de faiblesse, ('-'est alors (pie, pour
taire diversion, il se décida à annoncer de vastes plans de conquête. Son enthou-
siasme apparent ou réel excita la fibre belliqueuse de M. Thiers; le premier
ministre était émerveillé des plans du maréchal, de ses moyens d'exécution,
et surtout de son imperturbable assurance; il se laissa fasciner par l'exagé-
ration de son langage et devint l'un de ses plus chauds partisans. Tous les
centres de population, tous les points stratégiques devaient être occupés : dans
le courant de septembre il taisait la complète de la province de Tittery ; en
octobre, il envahissait la province de Constantine, et s'établissait militairement
dans sa capitale; puis il pénétrait dans l'intérieur du beylik d'Oran, soumettait
toutes les tribus hostiles, et avant la fin de l'année la régence entière était
à nous. Pour accomplir tout cela, il ne demandait qu'une armée (h; trente-
cinq mille hommes! Au reste, voici ce que le maréchal disait à ce propos dans
une lettre adressée de Paris au général Kapatel à la date du 2 août 1836 :
Général, un système de domination absolue de l'ex-régence est, sur nia proposition,
définitivement arrêté par le gouvernement. Pour le mettre à exécution, je disposerai
de 30,000 boulines de troupes françaises, en y comprenant les zouaves et les spahis
réguliers; de 5,000 hommes de troupes indigènes régulières; enfin de 4,000 auxiliaires
soldés pendant la durée des opérations sur Constantine. Des ordres vont être en outre
donnés par M. le maréchal ministre de la guerre, pour diriger sur Boue : une seconde
batterie de campagne, quatre pièces de 12, huit pièces de 16, des effets de campement
pour 10,000 hommes, des moyens de, transport pour les vivres et les blessés. Enfin, à
défaut du nombre nécessaire de chevaux, qu'il serait difficile ou trop dispendieux d'en-
voyer de France , le gouvernement autorisera l'acquisition des bêtes de somme qui
seront indispensables pour assurer le service des transports.
Les opérations qui devront avoir lieu dans chaque province se feront simultanément
et de manière à ce que la campagne qui va s'ouvrir atteigne le but définitif qu'on se
propose : occuper toutes les villes importantes du pays; y placer des garnisons; établir
des camps et postes retranchés au centre de chaque province, ainsi qu'aux divers points
militaires qui doivent être occupés d'une manière permanente; masser, sur un point
central dans chaque province, des troupes destinées à former une colonne mobile, qui
pourra toujours et instantanément se porter d'un point à un autre , en deux ou trois
marches au plus , sans bagages considérables , et par conséquent avec une grande
célérité.
Ce n'était pas seulement depuis son arrivée en France que le maréchal Clausel
avait conçu l'accomplissement de ces grands projets. Déjà, lors de l'expédition
460 DOMINATION FRANÇAISE.
de Mascara, voulant peut-être ciïrayer le bey de Constantine, il avait investi
de cette dignité le mamelouk Yousouf; mais, comme celui-ci ne pouvait
aller prendre immédiatement possession de sa charge, le gouverneur général
lui avait assigné la résidence et le commandement de Bone, qui furent à cette
occasion enlevés au général Monck d'Uzer. Dans ce poste, Yousouf devait,
au moyen d'agents dévoués et de négociations diplomatiques adroitement con-
duites, ou à défaut par la force des armes, préparer les voies à la conquête.
Les pouvoirs du nouveau bey ne furent pas bien définis; l'institution de ces
gouverneurs de province représentait, aux yeux des Arabes, une autorité
presque sans limites et comportait des privilèges excessifs, que la France ne
pouvait pas déléguer. En laissant au bey français de Constantine le soin de se
faire reconnaître par ceux qui se déclareraient ses partisans, et de s'imposer
par les armes à ses adversaires, on s'épargnait peut-être quelques-uns des
embarras de la protection , mais on avait à tolérer des actes qui , autorisés par
le droit public du pays, n'auraient pu être avoués par le nêtre. En résumé,
Yousouf ne justifia en aucune façon le choix dont il avait été l'objet : en
adoptant les mesures violentes et arbitraires des bcys turcs, il nous aliéna toutes
les tribus voisines , et ne sut réaliser aucune des magnifiques espérances qu'il
avait fait entrevoir au maréchal, et sur lesquelles celui-ci avait beaucoup
compté pour le succès de son entreprise.
Malgré ces fautes, on ne peut s'empêcher de reconnaître que l'expédition de
Constantine ne fut bien conçue. Politiquement, nous ne pouvions nous dire les
maîtres de l'Algérie, tant qu'un lieutenant de Y ex-dey nous disputerait la pos-
session de la partie la plus importante de l'ex-régence. Administrai ement ,
cette province manquait à notre autorité, elle nous privait des ressources infinies
qu'elle produit , et nous était les moyens de faire servir à notre domination la
docilité traditionnelle de ses habitants; car c'est un fait digne d'être remar-
qué, dit M. Enfantin dans son excellent Programme de Colonisation, qu'à
toutes les époques de l'histoire de l'Afrique septentrionale, la conquête, l'occu-
pation et la colonisation se sont faites de l'est à l'ouest. Non-seulement les
conquérants carthaginois, romains, arabes, ont marché dans cette direction
avec leurs armées, mais ils suivaient la môme route pour organiser et civiliser
progressivement le pays conquis. Ainsi Home, pendant sa longue domination ,
a toujours conservé son caractère purement militaire dans l'ouest, tandis
qu'elle avait porté tout son ordre civil dans l'est. Le christianisme lui-même
confirme cette marche de la civilisation en Afrique de l'est à l'ouest. Après
Carthage, Hippone, Cirtha, Madaure et Mila, ajoute M. Carette, quelles sont
les villes dont l'église a rendu le nom célèbre? Le nombre des évêchés diminue
dans une progression rapide en allant de l'est à l'ouest; le nombre de villes
portant le nom de colonia diminue également dans cette direction, à mesure
(pie croissait au contraire le nombre des noms indicateurs de camps , de forte-
resses, d'établissements militaires. Le même auteur fait observer, en outre, que
DOMINATION FRANÇAISE. Ml
l'est renfermai! plusieurs lieux désignés parle nom à'horrea [magasins, dépôts
de céréales), taudis que l'ouest n'en renfermait aucun; que dans tous les écri-
vains anciens, les mots qui rappelaient la Fertilité de la terre et la facile soumis-
sion (les habitants s'appliquaient à la parti»' orientale, et que ceux qui rappe-
laient au contraire la rigueur du climat , la stérilité du sol et la férocité des
habitants, s'appliquaient surtout à la partie occidentale; enfin que les révoltes
principales contre l'autorité romaine partaient toujours de l'ouest.
Sous la domination turque, le beylik de Constantine était un vrai royaume
dans le rovame : sa nombreuse population , l'étendue et la richesse de son ter-
ritoire, ses relations faciles avec la fertile régence de Tunis, sa profondeur dans
l'intérieur des terres, l'élévation et par conséquent la température modérée de
ses plaines; enfin la douceur d'une population qui se laissait gouverner par
quelques centaines de Turcs, rendaient ce beylicketson bey incomparable-
ment supérieurs à ceux de Tittery et d'Oran. Pour nous, sa conquête avait
encore un autre avantage, celui de nous assurer la complète possession de nos
anciens établissements de la côte d'Afrique; établissements qui sont contem-
porains de celui de Tunis'.
Au surplus , les circonstances paraissaient on ne peut plus favorables pour
accomplir cette conquête : le bruit de la mort d'Ahmed-Bey venait de se
répandre : le nombre de ses ennemis grossissait de jour en jour et sa tyrannie
devenait de plus en plus odieuse aux populations. D'un moment à l'autre la
possession de Constantine pouvait donc être obtenue. Le maréchal Clan sel
pensa qu'afin de se préparer à cette éventualité il convenait de faire un pas
de plus sur la route de la capitale du beylik, et lit occuper la position de Dréan,
à six lieues au sud de Boue. La soumission presque immédiate de plusieurs
tribus en fut la première conséquence. Dans le cours d'une tournée entreprise
pour établir son autorité , Yousouf avait été reçu en ami par les Arabes des
environs de la Calle , qui conservaient le souvenir de nos anciens établisse-
ments : ces bons rapports, joints aux avantages bien connus d'une position
abandonnée seulement depuis neuf ans, décidèrent le gouverneur général à
ordonner la nouvelle occupation de la Calle. Elle s'effectua non-seulement
sans résistance, mais avec l'assentiment des indigènes; et depuis lors la pos-
session ne nous en a pas été disputée.
Depuis cinq ans, les Arabes de la province s'étonnaient que la France laissât
le bey de Constantine exercer en paix un pouvoir qui aurait dû tomber avec
celui du pacha d'Alger. Nous avons déjà vu qu'en 1833, un chef de Tugurth
avait réclamé l'honneur de concourir au renversement de Hadj-Ahmed ;
l'année précédente, un autre chef des tribus du désert, Farhat-Ben-Sagier,
avait fait une pareille offre. Bon nombre de tribus, exaspérées par les
1 Tandis qu'en 1520 Kaïr-ed-Diu s'emparait do Bonc et de Constantine , des négociants pro-
vençaux traitaient avec les tribus de la Ma/.oulo pour faire exclusivement la peclie du corail
depuis Tabarqtie jusqu'à Bone.
V62 DOMINATION FRANÇAISE.
cruautés et les exactions du bey, demandaient vengeance, et l'on pouvait
espérer, avec l'assistance des unes, la neutralité ou l'indifférence de beaucoup
d'autre , de mener à bonne fin cette entreprise. L'obéissance, la soumission
du pays étaient assurées si nous ne restions pas toujours attachés au rivage,
trop éloignés des alliés que nous trouverions à l'intérieur pour pouvoir les
protéger avec efficacité. Ces idées, généralement répandues parmi les Arabes ,
emportaient d'ailleurs la croyance, utile à entretenir , que rien n'était impos-
sible à la France , qu'il ne s'agissait pour elle que de vouloir.
C'est au milieu de cette situation des choses et des esprits que le maréchal
Clause! arriva à Alger vers la fin du mois d'août. Déjà ses lieutenants, instruits
de ses projets, avaient accompli de grands travaux et plusieurs mouvements
stratégiques pour préparer le succès , lorsque tout à coup (8 septembre) M. de
Kancé, un de ses aides de camp, arriva de France, apportant la nouvelle de
la dissolution du cabinet dont M. Thiers était président. Bientôt après on sut
que le maréchal Maison, ministre de la guerre, qui avait accueilli favorablement
li' projet d'expédition , venait d'être remplacé par M. le lieutenant-général
Bernard, esprit froid, calculateur, réservé dans ses actess, et aimant à ne rien
livrer au hasard.
Moins enthousiaste que le précédent, le nouveau ministère crut devoir
différer l'envoi des renforts promis, et discuta même avec le comte Clausel le
mérite de ses plans de campagne ; pendant ces délais, les tribus, découragées
par notre immobilité, travaillées par les agents d'Abd-el-Kader et d'Ahmed-
Bey, se montrèrent en armes dans plusieurs parties de la régence. En pré-
sence de cette nouvelle situation, et reconnaissant que le nombre d'hommes
qu'il avait demandé serait insuffisant pour accomplir ses projets, le maré-
chal voulut revenir sur ses premiers chiffres et souleva une discussion fort
longue et très-subtile. Il disait au ministre de la guerre : « J'avais demandé à
votre prédécesseur trente-cinq mille hommes d' 'effectif réel; mais d'après les en-
vois que vous m'annoncez , vous ne me donnez que trente-cinq mille hommes
d' 'effectif général. Maintenant que la situation du pays s'est rembrunie, plus que
jamais j'ai besoin de l'effectif réel de trente-cinq mille hommes. Les malades,
les blessés, les empêchés de toute espèce ou employés dans l'intérieur des villes,
ne peuvent nullement concourir au succès de mon expédition. » De son côté, le
ministre lui répondait que notre situation n'était pas aussi difficile qu'il la repré-
sentait; que les rapports des divers, chefs n'étaient point alarmants ; qu'il devait
tenir compte aussi de l'ascendant personnel que, suivant ses propres rapports,
il devait exercer sur les Arabes ; qu'en définitive il s'était engagé à faire réussir
l'expédition avec trente-cinq mille hommes ; que les chambres n'avaient voulu
voter qu'un effectif de dix -sept mille hommes, et que la responsabilité mi-
nistérielle se trouvait suffisamment engagée en doublant ce chiffre; « qu'au
« reste on ne voulait point le placer dans une position critique, et qu'on le
«laissait libre de tenter ou d'ajourner l'expédition, selon qu'il le croirait le
DOMINATION FRANÇAISE. 163
« plus conforme à l'intérêt de la France ainsi qu'à l'honneur de nos armes. »
L'examen impartial dis dépêches échangées entre le ministre el le maréchal
l'ail éprouver un sentiment douloureux : à quelle subtilité de raisonnements H
de langage se livrent ces deux chefs à propos d'une haute question qui appe-
lait des calculs positifs, et non des arguties plus ou moins adroites ! Kn pré-
sence de l'indécision du gouverneur général, le cabinet ne devait pas un seul
instant hésitera prendre l'initiative et à contremander l'expédition. De son côté,
en reconnaissant ou qu'il s'était trompé sur l'effectif nécessaire OU que des cir-
constances nouvelles exigeaient une année plus considérable , le comte Clausel
devait à la France et à lui-même d'ajourner une campagne qui ne pouvait dès
lors que porter atteinte à sa gloire personnelle et compromettre gravement les
intérêts du pays. Il n'en l'ut pas ainsi : première faute dont il convient du reste
dans ses Explications. Nous ajouterons, nous, que ce fut la seule ; car, une fois
engagé dans la voie qu'il s'était tracée, il lit constamment preuve d'habileté,
de courage et de sang-froid.
.Maintenant que nous avons expliqué les causes et le but de l'expédition
de Constantine, ainsi que les circonstances qui s'opposaient à son succès, jetons
un rapide coup d'œil sur l'état physique et la situation politique de cette pro-
vince, qui en définitive manquait à l'unité de notre domination : ces rensei-
guments sont d'autant plus importants à connaître, qu'elle est la seule qui ait
retenu jusqu'à ce jour une portion notable de son ancienne organisation.
Des trois beyliks de la régence d'Alger, le plus étendu, le plus riche et le
plus important était celui de Constantine, borné au nord par la Méditerranée,
à l'ouest par les monts Jurjura et les versants du Schott, à l'est par la régence
de Tunis , enfin au midi par le désert. Les chaînes de montagnes qui le par-
courent sont plus distinctes que dans les deux autres provinces. Depuis le
Jurjura, dont les appendices descendent sur Delys, jusqu'à Boue, des monts
élevés de mille à quinze cents mètres , abruptes , inaccessibles , et couverts
en grande partie de bois, bordent le littoral, qui à l'est de Bone ne présente
plus que des collines hautes de deux cents mètres ; mais, à sept ou huit lieues
en arrière, on retrouve, après de grandes plaines, la continuation des mon-
tagnes du littoral qui forment le long de la Méditerranée la chaîne du Petit-
Atlas. Plus au sud de ces monts, la chaîne de Gebel-Aurès leur est à peu
près parallèle , et forme comme un grand bassin central où se déploient
diverses vallées qu'arrosent de nombreux cours d'eau. Au delà des monts Aurès
sont les versants de l'oued-Adjedid et les plaines de Biscara. Plus loin est le
désert , dont les solitudes sont cependant fréquentées par les caravanes dirigées
du centre de l'Afrique vers Tunis et Tripoli. La majeure partie des rivières qui
sillonnent cette riche province se déversent dans la Méditerranée; les autres se
perdent dans la terre. Les principales sont: la Summam, l'()ued-el-Kebir, la
Seybouse, le cours supérieur de la Mejerdah et le Oued-Adjedid , qui s'en-
gouffre dans les sables du désert vers Tugurth.
Wt> DOMINATION FRANÇAISE.
Le beylick de Gonstantine est divisé en une infinité de circonscriptions qui
n'ont pas conservé, comme dans les deux autres, la dénomination de arck
(tribu), mais qui prennent le titre de enjouhe (grande tribu) ; on y trouve en
outre plusieurs villes, centres de population et de relations commerciales très-
importantes. Sur le littoral s'élèvent Bougie, Gigelly, Collo, Stora et Bone, sans
mentionner les petites bourgades telles que Skikida et la Calle. A l'intérieur et
au delà du Petit-Atlas, on trouve Constantine, capitale de la province, Milab,
Set i f , Mejanah , Gallah, Zamorah, Msilab, Biscara, Tipla, Calet, Senan, et dans
le désert Tugurth etOuergala.
Mais arrêtons-nous ici et disons quelques mots du bey de Gonstantine, de ce
chef redoutable qui pendant sept années a bravé la France.
Ahmed (El-Hadjï) est Koulougli. Son père, également bey de Gonstantine,
mourut étranglé. Alors sa mère, qui était une Ben-Gama, s'enfuit dans la
Sahara, où elle l'éleva avec toute la tendresse d'une femme arabe. Parvenu à
l'Age d'homme, Ahmed prit du service dans les troupes d'Hassan , second suc-
cesseur de son père, et fut promu au grade de kalifah. Enfin, Hussein-Pacha le
nomma bey.
Avant la signature de la capitulation d'Alger, Ahmed essaya de persuader à
son maître de le suivre à Gonstantine avec ses trésors : fort heureusement pour
lui Hussein n'en fit rien ; mais son gendre Ibrahim se montra plus confiant et
eut lieu de s'en repentir. En effet, lorsqu'il lui eut livré une somme d'argent
considérable cachée dans la maison de campagne de son beau-père, le bey
le renvoya à Alger complètement dépouillé.
Après cet acte de félonie, Ahmed-Pey reprit la route de Gonstantine avec les
débris des troupes qu'il avait conduites au secours de Hussein; mais il en
trouva les portes fermées. A la première nouvelle de notre triomphe, la
garnison turque avait proclamé sa déchéance et installé à sa place un Turc
nommé Kuchuck-Ali. Au milieu de la perturbation qui ne tarda pas à s'étendre
par toute la régence, Kuchuck-Ali n'eut pas le temps de consolider son usurpa-
tion, et l'infatigable Ahmed s'étanteréé un parti redoutable parmi les Kabaïles,
puis ménagé des intelligences dans la place, parvint en très-peu de temps à se
défaire de lui.
Une fois réintégré dans son pouvoir, le premier soin d'Ahmed fut de se dé-
faire de cette milice turque qui, dans son incommode indépendance, semblait
déjà vouloir, comme naguère à Alger, disposer à son gré de l'autorité su-
prême. Il l'envoya dans les tribus par petits détachements qu'il fit successi-
vement massacrer. Non encore rassuré par cette mesure radicale, il pensa
qu'il ne serait réellement maître du pays qu'après s'être débarrassé de tous
les Turcs fixés à Constantine, qui, par leur richesse ou par leur caractère, pou-
vaient être considérés comme capables d'aspirer à la dignité de bey. Il les fit
donc arrêter successivement sous divers prétextes, et, après avoir confisqué
leurs biens, les livra à ses chiaoux. Il s'attribua dès lors dans toute leur pléni-
DOMINATION FRANÇAISE. '.»;:•
tude les droits de la souveraineté, et pril le titre de pacha qui lui fut bientôt
confirmé par la Porte.
\ l'époque de noire expédition de Constantine, Ahmed-Bey était âgé de cin-
quante an> environ; c'était un homme imposant, quoique d'une taille mé-
diocre; ses veux étaient pleins de l'eu et de vivacité, ses manières séduisantes;
brave, entreprenant, ombrageux et sanguinaire, sur le plus léger soupçon il
n'épargnait ni ses plus intimes amis ni même ses proches parents. Ennemi
juré des chrétiens, il les confondait tous dans la même haine. Libertin
à l'excès, et aussi riche qu'avare, son insatiable convoitise trouvait un perpé-
tuel aliment dans les femmes et dans les trésors de ses sujets'; malheur à ceux
qui en possédaient. Ahmed exerçait sans intermédiaire le commandement su-
prême sur les tribus; il nommait à tous les emplois judiciaires, administratifs
el religieux; mettant son pouvoir au-dessus même de la justice, il confis-
quait selon son hou plaisir les biens de ses sujets ; seulement il donnait tous
les vendredis, après la prière de midi, une audience publique, durant la-
quelle il écoulait les réclamations des habitants de la ville et des outhans.
Lorsqu'il voulut s'attribuer le pouvoir souverain à Constantine , Ahmed fit
massacrer, comme nous venons de le dire, le plus grand nombre des. Turcs
enrôlés dans la milice; ils les remplaça par des Kahaïles pris dans la tribu de
Beni-Fergan, à laquelle appartenait Ben-Aïssa, et par des cavaliers du Saharah.
Sa parenté avec la famille Ben-Ganah, les justes plaintes qu'excitaient chaque
année les brigandages des tribus nomades, lui semblèrent des motifs suffisants
pour compter sur la fidélité de ces cavaliers. Sans les constituer en marghzen,
il se servit d'eux pour faire des razzia contre les tribus de la province. Ces
Arabes, que l'éloignement de leur pays, la différence de leurs mœurs et
de leur origine, rendaient, pour ainsi dire, étrangers au reste de la popula-
tion, traitaient les habitants en peuple conquis; lorsqu'ils recevaient ordre
de frapper , ils exterminaient : c'était surtout contre les tribus apparte-
nant à la race chaouïa qu'El-Hadj-Ahmed les employait. Telle était la situa-
tion de cette province que nous allions enfin tenter de soumettre.
La concentration des troupes destinées à l'expédition de Constantine devait
avoir lieu à Bone, qui n'est séparée de cette ville que par une distance de qua-
rante lieues. C'est sur ce point que furent dirigés de France tous les renforts
que le ministère voulait bien mettre à la disposition du maréchal ; c'est là aussi
que le bev Youssouf s'était engagé à réunir des moyens de transport et des
vivres. Dans les derniers jours d'octobre, les arrivages se succédèrent rapide-
ment ; c'était à chaque instant de nouvelles troupes, des approvisionnements ou
du matériel qui débarquaient; le 29, le duc de Nemours y arriva, et deux jours
après, le maréchal Clausel vint prendre en personne le commandement du corps
expéditionnaire.
' La fortune d'Ahmed , en numéraire , a été estimée à six ou huit mitions; mais il prit soin
ilf la foire passera Tunis ;ivant l'investissement de Constantine.
59
466 DOMINATION FRANÇAISE.
Aussitôt après son arrivée à Bone, le maréchal manda Youssouf près de lui ;
mais quel ne fut pas son étonnement lorsque celui-ci lui apprit qu'on n'avait
pu réaliser qu'une faible partie des espérances qu'il lui avait fait concevoir. Des
vivres, il n'en avait presque pas ; et ses moyens de transport, qui devaient être
considérables, se réduisaient à quatre cent soixante-quinze mulets de b;lt ;
mais il comptait beaucoup, disait-il, sur le concours des tribus qui lui avaient
promis de faciliter notre marche sur Constanline. A cette déception vint s'en
ajouter une autre non moins cruelle : les maladies faisaient d'effroyables ravages
sur cette réunion d'hommes mal logés, sans bois de chauffage et sans objets de
casernement. Dans les premiers jours de novembre on comptait déjà deux mille
hommes entrés aux hôpitaux ! Ce contre-temps n'arrêta pas un seul moment le
maréchal , et lorsque les services des ambulances et du matériel furent à peu
près réglés, il donna le signal du départ.
Sept mille quatre cent dix hommes de troupes françaises et treize cent cin-
quante-six Turcs ou indigènes composaient toute l'armée. On n'apprendra pas
sans quelque surprise que l'artillerie de cette expédition, dont un siège était le
principal but, ne comptait que six pièces de campagne et dix obusiers de mon-
tagne : encore n'étaient-ils approvisionnés qu'à cent coups ! Il existait à Bone
des pièces de 12 qui auraient pu être d'un grand secours ; mais le maréchal
refusa de les emmener.
Toutes les forces expéditionnaires furent divisées en cinq petites brigades.
La première, sous les ordres du maréchal de camp de Rigny, se composait : des
spahis auxiliaires et réguliers, du bataillon d'infanterie de Youssouf et de son
artillerie, consistant en quatre obusiers de montagne, du 3e régiment de chas-
seurs d'Afrique , du premier bataillon d'Afrique et de deux compagnies de
sapeurs du génie, avec deux pièces de campagne.
La deuxième brigade , sous les ordres du colonel Corbin , comprenait ■ le
17e léger, un bataillon du 2e léger et deux pièces de montagne.
La troisième et la quatrième brigade , sous les ordres des colonels Lévesque
et Hecquet , ne se composaient que de deux régiments, les 62° et 63e de ligne ,
et de quatre pièces de montagne.
La brigade de réserve, commandée par le colonel Betit-dTIautei ive, ne comp-
tait aussi qu'un seul régiment , le 59e de ligne , et deux pièces de montagne.
L'administration était confiée à M. Melcion-d'Arc , intendant militaire , et le
service de santé au docteur Guyon , chirurgien en chef de l'armée d'Afrique.
La première brigade sortit de Bone le 8 novembre et se dirigea sur le camp
de Dréan ; du 9 au 12, les autres brigades effectuèrent l'une après l'autre leur
mouvement; et, te 15, toute l'armée se trouva réunie à Ghelma , l'ancienne
Calama des Romains. On établit au milieu des ruines de cette antique cité un
camp retranché qui depuis est devenu un poste militaire assez important.
Le 21 l'armée prit position sous les murs de Constantine. Ces huit journées de
inarche furent des plus pénibles : les chemins étaient défoncés ou rompus par
■
U;
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DOMINAI ION FRANÇAISE. 'iliT
les pluies, les ruisseaux changés en torrents; l'hiver, qu'on avait jusque-là
trouvé si doux en Afrique, s'était annoncé tout à coup avec des rigueurs inac-
coutumées; chaque jour un froid humide et vif éclaircissait le nombre des
combattants, chaque jour voyait aussi diminuer les moyens matériels d'exécu-
tion. Après d'incroyables fatigues et des souffrances inouïes, l'armée arrivait
affaiblie, avec un matériel de guerre et des approvisionnements insuffisants ou
a\ aiïrs, avant en quelque sorte moins à compter sur sa force réelle que sur son
courage et sa fortune!
Lorsqu'on eut gravi i< s hauteurs du Mansourah, le maréchal chercha vai-
nement des yeux les députations qui, d'après les assertions de Youssouf,
devaient accourir sur ses pas, soit pour lui offrir la soumission des tribus, soit
pour lui apporter les ciels de Constantine. Personne ne se présenta, et le feu
subit d'une batterie vint détruire ses dernières illusions. Suivons attentive-
ment toutes les péripéties du drame qui va se dérouler à nos yeux.
Constantine est assise sur un plateau entouré de trois côtés par l'Oued-el-
ltummel, ravin extrêmement profond et à berges escarpées, souvent même ver-
ticales. Ce plateau la rattache, du côté du sud, par l'isthme de Coudiat-Aty, aux
collines de la rive gauche du Rummel ; à son angle N.-E. est jeté sur la rivière
un pont gigantesque, à arches superposées, ouvrage des Romains, restauré dans
ces derniers temps par des ingénieurs espagnols. Ce pont joint la ville au plateau
de Mansourah sur lequel nous débouchions, en sorte que nos têtes de colonnes
furent à la fois aperçues de tous les quartiers. A leur apparition , un silence
profond régna parmi les habitants ; mais bientôt on entendit des voix en chœur
élever vers le ciel une majestueuse prière, puis un drapeau rouge fut hissé sur
la Kasbah, et appuyé de deux coups de canon. Ce prélude annonçait que la rési-
stance serait opiniAtre. La défense de la place était confiée aux Turcs ou Kou-
louglis et aux Kabaïles sous les ordres de Ben-Aïssa, l'un des plus fermes
soutiens du bey; les troupes arabes et les contingents des tribus, qui ne se
battent jamais derrière des remparts, se tenaient en dehors de la place, disposés
à nous prendre en queue pendant les opérations du siège. Ahmed-Rey les com-
mandait en personne.
Constantine a quatre portes dont trois se trouvent au sud-ouest. Le chemin
d'Alger aboutit à la première , nommée Bab-el-I)jedid , celle du centre s'ap-
pelle Bab-el-Oued; la troisième, nommée El-Rabbia, communique avec le
Rummel ; ces trois issues sont reliées entre elles par une muraille antique haute
de neuf à dix mètres; la quatrième, dite d'El-Cantara, est à l'angle N.-E. delà
ville qui se trouve en face du vallon compris entre le mont Mansourah et le
Mecid ; le pont d'où elle tire son nom se trouve vis-à-vis.
Il s'offrait donc deux points d'attaque : l'un par Coudiat-Aty, dominant une
porte à laquelle on arrive de plain-pied ; l'autre par Mansourah, prenant la place
par le bas et dominé par les assiégés. Le premier était évidemment préférable ;
aussi, dès que les troupes furent réunies à Mansourah , le maréchal envoya la
iOK DOMINATION FRANÇAISE.
brigade de Rigny s'emparer du plateau de Coudiat-Aly; mais le terrain qui y
conduisait était si mauvais et le passage de l'Oued-Rummel si difficile, qu'il fut
impossible d'y transporter les pièces de 8; le général de Rigny se trouva donc
réduit à ses obusiers de montagne, évidemment inutiles contre des remparts.
L'avant-garde de cette brigade fut d'abord repoussée par une masse d'Arabes
qui gardaient le Coudiat-Aty ; mais ceux-ci, vivement abordés à la baïonnette
par les chasseurs d'Afrique, cédèrent le terrain et rentrèrent dans la ville.
Dans la journée du 22, le maréchal fit canonner la porte d'El-Cantara à une
distance de quatre cents mètres. N'ayant plus de vivres et très-peu de muni-
tions, il songeait plutôt à un coup de main qu'à une attaque régulière; il espé-
rait qu'après avoir endommagé la porte à coups de canon , il pourrait la faire
ouvrir entièrement dans la nuit par les troupes du génie. On bat aussitôt en
brèche; le soir, la galerie crénelée et les pieds-droits de la porte sont à peu
près détruits. Le capitaine Hackett et quelques hommes d'élite se glissent jus-
qu'au milieu des ouvrages attaqués, à la faveur des ténèbres et en essuyant
une décharge de l'ennemi. La première porte était, en effet, à demi abattue ;
mais derrière il s'en trouvait une seconde complètement intacte : c'était ce pas-
sage qu'il s'agissait d'ouvrir au moyen de pétards ; cette opération exigeant
quelques préparatifs, elle fut remise au lendemain.
Le 23, les batteries de Mansourah reprirent leur feu toujours contre la porte du
pont; mais , vers le milieu de la journée, elles furent obligées de le suspendre
pour répondre à une attaque que les'Arabes, campés au dehors de la ville, diri-
gèrent simultanément sur Coudiat-Aty et Mansourah ; des charges brillantes de
cavalerie et les feux à ricochet de nos obusiers dispersèrent facilement ces
hordes tumultueuses. Le soir, les munitions de l'artillerie étant presque épui-
sées , le génie s'apprête à faire sauter les deux portes. Les sapeurs , à qui
cette opération était confiée, s'avancent intrépidement sur le pont d'El-
Cantara ; mais un rayon de lune les signale à l'ennemi, et ils sont reçus par un
feu de mousqueterie à bout portant qui leur tue plusieurs hommes. Le général
Trézel, chargé de les soutenir avec des détachements des 59e et 63e de ligne,
s'avance aussitôt ; lui aussi est accueilli par une vigoureuse fusillade. Entassés
dans cet étroit passage, nos soldats reçoivent sans en perdre une seule toutes
les balles de l'ennemi ; le général lui-même tombe grièvement blessé. Alors le
désordre se répand parmi eux ; on ne retrouve plus les mineurs chargés des
fougasses ; ceux qui portaient les divers instruments de sape manquent aussi ,
tant le feu des remparts est meurtrier. Au milieu de ce pôle-mèle d'hommes
appartenant à deux armes différentes, règne encore une douloureuse hésita-
tion : la blessure du général Trézel l'a forcé d'abandonner le commandement.
Alors le colonel Hecquet, du 03e, reconnaissant l'impossibilité de donner suite
à l'attaque, fait rebrousser chemin.
Afin de partager l'attention de l'ennemi , le maréchal avait ordonné une
seconde attaque sur Coudiat-Aty; elle ne réussit pas mieux que celle tl' Kl-
DOMINAI ION FRANÇAISE. 469
Cantara : il s'agissait aussi d'enfoncer une des pintes qui débouchent vers ce
plateau. Le lieutenant-colonel Duvivier avait été chargé de diriger cette opé-
ration. Ici , comme de l'autre côté , les mineurs qui portaient les fougasses
furent frappés à mort par les balles de l'ennemi , ei les sacs à pondre dispa-
rurent sous leurs cadavres. Le bataillon d'Afrique, qui les protégeait, courut
rapidement à leur secours el augmenta l'encombrement. <>n chercha vaine-
ment à enfoncer la porte à coups d'obusier, puis avec la hache; mais la
colonne d'attaque perdant beaucoup de monde dans ces essais infructueux, le
colonel Duvivier ordonna la retraite. Là périrent le capitaine Grand, de l'arme
du génie, et le commandant Kichepanse, lils de l'illustre général républicain de
ce nom, qui faisait la campagne en qualité de simple volontaire.
Les deux attaques ayant échoué, les vivres manquant complètement et les
munitions de l'artillerie étant réduites à quinze kilogrammes de poudre, le maré-
chal se résigna à ordonner la retraite. « Quatre heures de plus devant la ville
« ennemie, ont dit quelques officiers dévoués au comte Clausel, et il y entrait,
h en maître, caries habitants organisaient la députation qui allait lui en apporter
u les ciels! Quatre heures de plus, et pour la centième lois de sa vie il était pro-
« clamé un grand capitaine ! » Quoi qu'il en soit, le mouvement rétrograde s'ac-
complit a\ ec une déplorable précipitation ; le matériel qu'on ne put emporter fut
détruit , on précipita dans les ravins les tentes, les bagages, les caissons d'artil-
lerie, el, chose affreuse à dire, on abandonna môme des prolonges chargées de
blessés ! La brigade de Higny reçut d'abord l'ordre de revenir sur le plateau de
Mansourah ; le général y arriva le premier avec les chasseurs d'Afrique. Malheu-
reusement ou avait oublié plusieurs petits postes sur le plateau de Coudiat-Aty ;
quelques traînards y étaient aussi restés ; le commandant ( lhangarnîer du 2e léger
revint sur ses pas pour les dégager et les arracher à une mort certaine ■ c'est ainsi
que ce brave officier commençait une journée qui devait être si glorieuse pour
lui. Enfin, à huit heures, le signal du départ général est donné : les spahis
éclairent la marche ; le 17e léger vient après, et le convoi, flanqué par le' 59e et le
o-2', reprend en ordre le chemin que l'on avait déjà sui\i. Pendant ce mouve-
ment, le 63e, en colonne serrée, contient les ennemis qui sortent en foule par
la porte d'El-Cantara. L'armée marche lentement au milieu du feu des Arabes
d'Ahmed ; elle les maintient par ses tirailleurs et ils fuient dès que nos soldats
leur font face. C'est dans ce moment difficile , alors que la colonne se trou-
vait pressée par un ennemi implacable, supérieur en nombre et exalté par sa
victoire, (pie la bravoure et le sang-froid d'un chef de bataillon empêchèrent
le mal de devenir plus grand. Le commandant Changarnier était arrivé à
Mansourah au moment où le 63e s'était mis en marche; le 2e léger, réduit
à un peu moins de trois cents hommes, se trouvait donc former l'extrême
arrière-garde et obligé de protéger seul les prolonges chargées de blessés. A la
vue de cette poignée d'hommes, les Arabes, se croyant sûrs du succès, se
décident à charger à fond : la ligne de tirailleurs est enfoncée et en partie
470 DOMINATION FRANÇAISE.
sabrée; mais le commandant Changarnier, ralliant bientôt sa troupe au pas de
course, fait former le carré, et attend l'ennemi de pied ferme. « Ils sont six
« mille, dit-il, et vous êtes trois cents; la partie est donc égale. Regardez-les
« en face, et visez juste ! » Les soldats ont compris la voix de leur chef; ils
attendent l'ennemi à portée de pistolet et le repoussent par un feu de deux
rangs des plus meurtriers. Les Arabes, renonçant alors à charger, reprirent
leur système d'escarmouches et furent , pendant toute la journée , tenus à dis-
tance , tant par le bataillon Changarnier que par le G3e de ligne et quelques
escadrons de chasseurs.
Quoique l'ordre se fût rétabli dans la colonne, la pensée d'une longue re-
traite, sans vivres, avec peu de munitions, sans moyens de transport pour
les blessés, se présentait effrayante à tous les esprits. Heureusement quelques
lueurs de beau temps vinrent ranimer les courages abattus ; la présence du
soleil sur l'horizon sauva l'armée; sans la chaleur bienfaisante de ses rayons
elle eût péri dans les boues. Aussi les soldats saluèrent-ils sa venue par cette
exclamation pittoresque : « Enfin Mahomet n'est plus de semaine; celle de
« Jésus-Christ commence! » Les jours précédents, plusieurs hommes étaient
morts de faim et de froid, à chaque instant on avait été obligé d'en abandonner
qui ne pouvaient plus se soutenir : alors ils se couchaient à terre, se couvraient
la tète, et attendaient avec résignation le coup qui devait mettre un terme à
leurs souffrances et à leur vie, ce qui ne tardait pas. Ahmed payait dix piastres
par tète de Français, et, pour gagner cette prime, ses Arabes décapitaient
indistinctement les morts , les mourants et les blessés.
L'armée bivouaqua le 24 près de Souma , où se trouvent les ruines d'un
monument que certains archéologes prétendent avoir été élevé en l'honneur
de Constantin; les soldats rencontrèrent dans cet endroit quelques silos encore
pleins , et le grain qu'ils contenaient fut pour eux une bonne fortune : les uns
le dévorèrent cru; ceux qui étaient assez heureux pour avoir du feu en firent
des galettes cuites sous la cendre , ou le mangèrent torréfié. Le 25 , l'armée
coucha à l'Oued-Talaga, l'un des affluents de l'Oued-Zénaty ; les Arabes l'avaient
poursuivie avec acharnement pendant toute la journée. Au défilé de Rou-Rerda,
Ahmed en personne se plaça sur notre passage avec son artillerie ; on crut un
instant qu'un combat sérieux allait s'engager; mais une simple démonstration
de l'infanterie fit remonter le bey bien loin sur notre droite, et il n'arriva que
quelques boulets morts au pied de nos colonnes.
Le soir, au crépuscule, le maréchal, se laissant aller au pas de son cheval, se
trouvait au milieu des troupes les plus éloignées de l'arrière-garde. Le général
de Rigny, qui la commandait, voyant sur ses flancs des groupes d'Arabes cara-
coler, crut un instant qu'il allait être attaqué dans cette position défavorable.
Il envoie en toute h.Ue prévenir le maréchal; et bientôt, impatient de le voir
arriver, il se porte à sa rencontre en faisant entendre sur son passage d'incon-
venantes paroles que les circonstances rendaient plus coupables encore. « Où est
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« le maréchal? il n'a paru ni à l'avant-garde , quand nous allions à Constan-
« Une, ni à l'arrière-garde depuis la retraite... Nous marchons en désordre... »
Le maréchal se dirige aussitôt sur l'endroit où on lui signalait le danger; et
après avoir reconnu que les craintes de M. de Rigny n'étaient pas fondées, il
reprit la tête de la colonne. Le mécontentement qu'il éprouva de cette fausse
alerte s'accrut encore par le rapport qu'on lui lit des propos inconsidérés qu'a-
vait tenus le général. Dans un premier mouvement de colère, il voulut lui
ôler son commandement , mais il se borna à réprimander sévèrement dans un
ordre du jour son imprudente conduite : « Honneur soit rendu à votre cou-
ce rage, soldats! vous ave/, supporté avec une admirable constance les souf-
« fiances les plus cruelles de la guerre. In seul a montré de la faiblesse, mais
« on a eu le bon esprit de faire justice de propos imprudents ou coupables qui
« n'auraient jamais dû sortir de sa bouche. Soldats, dans quelque position que
« nous nous trouvions ensemble, je vous en tirerai toujours avec honneur,
a recevez-en l'assurance de votre généra] en chef. »
En effet, jamais retraite ne fut ordonnée avec plus de sollicitude; on n'aban-
donnait une position qu'après en avoir occupé quelque autre qui la com-
mandât de front ou d'éebarpe; les Arabes étaient sans cesse contenus par des
tirailleurs qu'appuyaient des réserves toujours prêtes à les recueillir. Au moyen
de ces précautions, la marche de l'armée ne fut pas un seul instant interrompue
et gagna même une journée sur le trajet de Constantine à Medjez-Amar. Les
malades et les blessés furent l'objet d'une minutieuse attention ; la plupart des
généraux abandonnèrent leurs cantines, afin d'augmenter les mojens de trans-
port des ambulances , et l'on vit des officiers supérieurs conduire par la bride
leurs propres chevaux chargés de quelque malheureux soldat.
En passant à Ghelma , le maréchal y laissa un bataillon et fit ajouter de nou-
velles fortifications au camp retranché. Son intention était de présenter ce point
comme une conquête importante, afin de rendre moins sensible l'échec qu'il
avait éprouvé sous les murs de Constantine ; faiblesse bien pardonnable à un
vieux général si longtemps habitué aux succès ! L'armée bivouaqua à Mou-Elfa
le 29 ; le 30 au camp de Dréan , et le 1er décembre elle rentra à Uone.
Les résultats de cette fâcheuse expédition furent singulièrement exagérés
et assombris par la malveillance des ennemis personnels du maréchal et par la
haine des partis contraires au gouvernement; on alla jusqu'à dire que nous
av ions perdu la moitié de notre armée et que, dès ce moment , la France ne
devait plus compter sur sa domination en Afrique. C'est à nous qu'il appartient
aujourd'hui de faire justice de ces exagérations; et voici la vérité. Pen-
dant les dix-sept jours que dura cette courte campagne, l'armée avait
perdu quatre cent cinquante-sept hommes, dont deux cent dix-neuf tués ou
morts à la suite de blessures; cent soixante-quatre morts de froid, de faim ou
de fatigue; soixante-quatorze égarés, c'est-à-dire tombés de lassitude ou de
maladie sur la route et décapités par les Arabes. Sur un effectif de huit mille
V72 DOMINATION FRANÇAISE.
sept cent soixante-six hommes, c'était environ le vingtième qui avait sue-
comité au milieu des pluies, des gelées, et des escarmouches continuelles.
« Or, il n'y a pas de combats, dit le maréchal Clausel dans ses Explications, où
« In proportion ne soit plus grande entre la perle et le nombre d'hommes enga-
« gés. » Cela est vrai ; mais il tant ajouter que les hôpitaux de Bone et d'Alger
se virent encombrés de malades; et « il en périt un si grand nombre, dit le
« commandant Pelissier, qu'on peut bien porter la perte totale dans cette expé-
« dition à près de deux mille hommes. » Ces chiffres si douloureusement
expressifs démontrent assez que la véritable cause de notre insuccès fut l'im-
prévoyance. L'époque choisie, l'insuffisance du matériel et des vivres, devaient
nécessairement amener le dénouement fatal auquel nous venons d'assister.
Pour en espérer un autre, il fallait être en proie à de bien étranges illusions
ou compter sur une grande faveur de la fortune. Or, en Afrique moins qu'ail-
leurs, un général ne doit jamais rien livrer au hasard.
Le \ décembre, le corps expéditionnaire fut dissous , et les régiments qui
en faisaient partie regagnèrent leurs divisions respectives ou furent dirigés vers
la France. Ouelques jours après son retour de Constantine, le maréchal avait
jugé à propos de se rendre à Paris , afin de calmer par sa présence les
anxiétés de l'opinion publique et de se trouver en mesure de conjurer l'orage
qui le menaçait. Mais sa prévoyance se trouva en défaut; car, le 12 février, il
fut remplacé par le lieutenant-général comte Damrémont.
Cette disgrâce lui fut d'autant plus sensible que le gouvernement annonçait
hautement l'intention de venger promptement l'échec de Constantine. Vax
ôtant le commandement au maréchal , on l'empêchait de prendre sa revanche,
on lui enlevait la douce satisfaction de faire oublier lui-même son insuccès ;
aussi s'écriait-il dans l'excès de sa douleur : « On a laissé une carrière de
« victoires trébucher sur un revers, sans vouloir lui laisser cueillir un der-
« nier laurier; on a pensé sans doute que j'étais assez tombé pour m'em-
« pécher de me relever. Non, non, je me relève, moi, je me relève pour
« rentrer , la tète haute , dans mes foyers! je me relève! et sur le seuil de
« cette maison paternelle où je retourne, je poserai entre moi et la calomnie ma
«vieille épée de combat ! » Pourquoi le maréchal ne s'en est-il pas tenu à cette
noble protestation? pourquoi, dans son mémoire justificatif, nous a-t-il forcé à
lire tant de récriminations? pourquoi surtout s'est-il oublié jusqu'à imputer
l'insuccès de la campagne à des désordres commis par quelques malheureux
soldats tourmentés par la faim? Lui seul devait assumer la responsabilité des
fautes commises , car à lui seul serait revenue toute la gloire du succès ; ses
accusations intempestives lui portèrent préjudice dans l'opinion publique. Nous
ne sommes plus aux temps de Carthage où un général devait revenir vainqueur,
sous peine d'être traîné au supplice : la France comprend toutes les situa-
tions, la Fiance a toujours de puissantes sympathies pour le courage mal-
heureux.
DOMINATION FRANÇAISE. V7;i
Cependant, on doit le reconnaître, celle seconde administration du maréchid
Clause! ne fut pas sans résultats avantageux pour noire pairie ; sa présence en
Afrique avait relevé le moral de nos soldats, et son habileté militaire étendu sur
plusieurs points notre domination. Le maréchal s'était aussi vivement occupé
des intérêts de la colonie; il entretenait une correspondance active avec les divers
foyers d'émigration, aQn de faire arriver a Alger des capitaux et des cultivateurs.
Malheureusement , n'ayant point de système «le colonisation arrêté , il laissa
faire îles concessions de terre à tous venants, sans s'inquiéter si ceux qui les
obtenaient se trouvaient en mesure de les exploiter, ce qui rarement avait lieu ;
alors la spéculation s'emparait des lots adjugés, et le prix exagéré qu'elle leur
attribuait éloignait les véritables colons. Cependant on en vint bientôt à des
procédés plus rationnels : on diminua autant que possible l'importance des lots
et on engagea la colonisation dans les voies de la petite culture, celle qui con-
sent le mieux dans le territoire si accidenté de l'Algérie. Pour atteindre ce but,
l'administration s'occupa avec sollicitude de l'établissement d'un cadastre régu-
lier, et lit l'inventaire exact de tous les biens domaniaux ou habous. Le maré-
chal Clause] s'occupa aussi d'organiser définitivement les gardes nationales
d'Afrique : il comprit dans leurs cadres tous les Européens, âgés de dix-huit à
soixante ans , qui étaient établis dans les villes que nous occupions ; et, par un
sentiment de prévoyance politique que tout le monde comprendra, il réserva
aux gouverneurs la faculté d'y admettre certaines catégories d'indigènes. Enfin,
sous son autorité s'accomplirent les premiers travaux d'agrandissement du
port d'Alger, ainsi que la restauration des aqueducs de cette ville, qui tom-
baient en ruines. MM. Le Pasquier, Vallette de Cheviguy etBresson, intendants
civils, le secondèrent tour à tour dans cette partie de son administration.
Mais tous ces services furent sans poids dans la balance du ministère ; la dis-
grâce du maréchal était définitive, et il eut la douleur de voir accomplir par
d'autres la conquête qu'il avait depuis si longtemps méditée.
Le comte Damrémont n'était pas un homme nouveau pour l'Algérie; il avait
fait avec éclat la campagne de 1830; et, depuis, il avait été appelé au com-
mandement de la huitième division militaire, limitrophe, pour ainsi dire, de
nos nouvelles possessions. Dans ce poste (pie l'esprit d'anarchie et de contre-
révolution rendit quelquefois difficile, il parvint toujours à maitriser les évé-
nements. Ainsi , par ses services antérieurs et le long séjour qu'il avait fait dans
cette partie de la France où l'on peut le mieux se renseigner sur les besoins et
la situation de l'Algérie, le comte Damrémont était un des officiers généraux
le plus naturellement appelés à y prendre le commandement suprême. Il ne
crut pas la tâche au-dessus de ses forces ou du moins de son courage , et se
prépara à venger l'échec de Constantine '.
1 Le comte Denis de Damrémont naquit à Chaumont en 1783. Admis à l'école militaire de
Fontainebleau le 16 mai 1803, il entra, en 1804, avec le grade de sous-lieutenant, dans le
12(> chasseurs à cheval. Après avoir été successivement aide de camp du général Def'rance et du
fiO
474 DOMINATION FRANÇAISE.
La fatalité, qui dans les affaires d'Afrique a si souvent entraîné notre gou-
vernement dans des voies funestes, lui inspira encore dans cette circonstance
la malheureuse idée de confier les destinées de notre conquête à deux gou-
verneurs, système précédemment essayé, et dont les déplorables résultats
auraient dû le mettre en garde contre une telle détermination. Dans le même
temps (3 avril 1837) que M. Damrémont arrivait à Alger, le général Bugeaud se
rendait à Oran, avec une autorité assez vaguement définie, mais qui par le fait
devait être indépendante de celle du gouverneur général. Sa mission spéciale
était de recommencer la guerre contre Abd-el-Kader, s'il ne pouvait l'amener
à conclure une paix convenable et définitive.
Dès son arrivée, le général Bugeaud fit sonder Abd-el-Kader sur ses inten-
tions ; l'émir n'avait pas d'éloignement pour la paix ; mais, voyant (pie le négo-
ciateur n'était pas encore en mesure d'entamer une campagne, il ne répondit
que par des paroles évasives, et se porta sur les bords du Cbélif. Il se dirigea
ensuite sur Miliana, puis sur Medea, où il fit arrêter quatre-vingts des Kou-
louglis les plus influents qu'il envoya prisonniers à Miliana. Voulant créer assez
d'embarras au gouverneur général pour l'empêcher d'opérer sa jonction avec
le général Bugeaud, il se mit en rapport avec la plupart des tribus qui se trouvent
dans les provinces d'Alger et de Titery , et les excita à la guerre. Plusieurs
tribus, et la ville de Blidah la première, n'hésitèrent pas à envoyer des dépu-
tations à l'émir. Étant ainsi parvenu à nous susciter un grand nombre d'en-
nemis, il laissa à son frère, bey de Miliana, et à ses autres agents, le soin
de fomenter et d'entretenir les hostilités , puis il retourna dans la province
d'Oran où sa présence devenait nécessaire.
Craignant avec raison que l'insurrection, qui faisait chaque jour des progrès,
ne s'étendît bientôt dans toute la plaine, le comte Damrémont voulut s'emparer
de Blidah, pour s'y établir d'une manière définitive afin d'appeler à lui les
tribus alliées. Nos troupes se portèrent de nouveau sur cette ville; mais, après
l'inspection des lieux et des ressources de l'administration , ce projet fut aban-
donné. Cependant les semences de guerre jetées par l'émir jusque (liez les
tribus de l'est commençaient à porter leurs fruits. En effet, le 9 mai, on apprit
que les Amroua et les lsser venaient de se porter sur la ferme française la
Regahïa; qu'ils y avaient tué deux hommes et enlevé une grande quantité de
bétail.
A cette nouvelle, le gouverneur fit marcher contre les lsser le let régiment
de chasseurs d'Afrique, commandé par le colonel Scbauenbourg, tandis que le
général Perregaux s'embarquait avec un millier de fantassins; le but de celte
maréchal Marmont, il fut fait colonel eu 1813. Sous la restauration il commanda la légion de
la Côte-d'Qr , et en 1H2I fut nommé maréchal de camp. Il lit la campagne d'Espagne de iH2:i ;
ci en ls;io il commandai! dans l'expédition d'Afrique la lre brigade de la division Loverdo
Promu au grade de lieutenant général le 13 décembre de la même année , il reçut le com-
mandement de la 8e division militaire, a la résidence de Marseille.
DOMINAI ION FRANÇAISE. H5
combinaison «tait de mettre l'ennemi entre deux feux. Malheureusement l'état
de la mer ne permit pas au bateau à vapeur de sortir du port ; ainsi Le colonel
Schauenbourg dut opérer seul. Après avoir eu quelques engagements avec
les Arabes et les Kabaïles, qu'il repoussa en leur faisant éprouver des pertes
asseï sensibles, il arriva à l'embouchure de lisser; mais n'y ayant point
trouvé le général Perregaux, et d'ailleurs manquant de vivres, il fut obligé de
revenir sur ses pas axant que cette petite expédition eût obtenu le succès qu'on
en attendait.
Afin de mieux contenir les tribus de l'est , le comte Damrémont se décida à
occuper la position de Boudouaou, <pii se trouve à six kilomètres environ de
Kegahïa; mais comme il voulait en même temps opérer vers l'ouest, pour
favoriser les mouvements du général Bugeaud , il ne put laissera Boudouaou
<pie neuf cents fantassins el quarante-cinq cavaliers sous le commandement
du chef de bataillon La Torre. Le 25 mai, cette petite troupe fut attaquée par
cinq mille hommes. Les bonnes dispositions prises par le commandant, la bra-
\ oure de nos soldats, l'emportèrent sur le nombre : les Arabes s'enfuirent laissant
plus de cent morts sur le champ de bataille et en emportant un plus grand
nombre. Le gouverneur avait eu connaissance du projet d'attaque, et avait
dirigé des troupes sur ce point, mais lorsqu'elles arrivèrent tout était fini.
Cependant le général Perregaux entra dans la plaine des Isser, culbuta tout ce
qu'il rencontra sur son passage, et força plusieurs marabouts de cette tribu à
venir lui demander merci.
Pendant que ce général opérait à l'intérieur, un bateau à vapeur et une
gabare se portèrent sur Dellys (Teddel des Arabes, Saldœ des Romains), petite
ville maritime a quatre-vingts kilomètres d'Alger. A la première sommation ,
les babitants , qui avaient pris part à l'insurrection, se bâtèrent de poser les
armes et d'envoyer des otages à Alger. Ainsi se termina le soulèvement des
tribus de l'est, ordinairement plus occupées de la culture des riches plaines
qu'elles habitent que d'expéditions belliqueuses.
A l'instigation d'Abd-el-Kader, une partie des tribus de l'ouest s'était aussi
mise en mouvement; les Hadjoutes avaient entrepris plusieurs courses, durant
lesquelles ils ravagèrent le territoire de nos alliés, massacrèrent quelques soldats
isolés, surprirent une troupe de faucheurs qui s'étaient imprudemment avancés
à une certaine distance de Boufarik et leur firent subir le môme sort. Décidé à
châtier ces incorrigibles pillards, le gouverneur général réunit toutes ses forces
à Boufarik où il était d'ailleurs plus à portée, selon les nouvelles qu'il atten-
dait du général Bugeaud, de marcher sur Medea ou sur la vallée du Chélif. En
conséquence, le 7 juin, il se porta sur la Chiffa, et la nuit suivante sur le petit
bois de Karésa, repaire ordinaire des Hadjoutes qui infestaient le Sahel : il eut
là quelques engagements partiels avec plusieurs de leurs bandes; mais le lende-
main des cavaliers du bey de Miliana lui apportèrent la nouvelle d'un traité de
paix conclu entre le général Bugeaud et Abd-el-Kader.
i7G DOMINATION FRANÇAISE.
Pour expliquer les circonstances qui amenèrent le traité de la Tafna, il nous
faut retourner à Oran. Dès sou arrivée, le général Bugeaud avait lancé un ma-
nifeste menaçant contre les tribus qui se montreraient hostiles à lu Fiance;
cependant, tout en se préparant à la guerre, il entamait des négociations avec
Abd-el-Kader. Le juif {Jeu Durand lui servit d'intermédiaire; mais, soit que
l'émir se défiât des lenteurs apportées par cet agent, soit qu'il espérât accroître
la mésintelligence qu'il savait exister déjà entre les deux généraux, il prit tout
à coup le parti de faire directement des ouvertures au gouverneur général. Ce-
lui-ci lui répondit qu'il ne serait pas éloigné d'accueillir ses propositions, et
informa le ministère des bases sur lesquelles il pensait qu > l'on pouvait traiter :
elles renfermaient Abd-el-Kader dans les limites du Chélif.
Ayant eu connaissance de cette négociation, le général Bugeaud adressa des
reproches assez vifs au comte Damrémont, qui , se croyant dans son droit ,
répondit sur le même ton ; mais bientôt, convaincu que son collègue avait seul
mission pour traiter avec l'émir, il écrivit à ce dernier que désormais il devait
s'entendre avec le général commandant la division d'Oran , ne se réservant à
lui-même que le droit de sanction. Cependant les prétentions d' Abd-el-Kader
.parurent si exagérées au général Bugeaud, que les pourparlers furent suspendus.
Alors le général partit d'Oran, à la tète de neuf mille hommes, se dirigeant sur
Tlemcen qu'il ravitailla, puis sur la Tafna , qu'il atteignit le 23 mai, sans avoir
eu dans toutes ces marches que quelques coups de fusil à échanger avec les
Arabes.
Dans cet intervalle, l'émir chargea Ben Durand d'annoncer à M. Bugeaud
qu'il était tout disposé à traiter avec lui pour la province d'Oran ; quant à celles
de Titery et d'Alger, il se réservait de s'entendre avec le gouverneur général.
Mais M. Bugeaud, qui déjà commençait à se défier de la bonne foi de Durand,
changea d'intermédiaire et se servit de Sidi-Ilamadi-Ben-Seal, un de ses affi-
dés. Ce dernier revint bientôt porteur de propositions d'Abd-el-Kader qui
parurent au général pouvoir servir de bases à un arrangement convenable.
Nous voici arrivés au trop célèbre traité de la Tafna, qui a attiré à son auteur
des reproches de plus d'un genre ; mais nous ne nous occuperons ici que du
document officiel et des clauses authentiques. N'obéissant qu'à sa propre im-
pulsion, le général Bugeaud rédigea le projet du traité sans tenir aucun compte
des instructions qu'il avait reçues; ainsi, il lui était recommandé de tenir Abd-
el-Kader au delà du Chélif, et il céda la province de Titery. De son côté, il
annonçait que l'émir se soumettrait à payer un tribut à la France, en signe de
vassalité. Cette clause virtuelle fut rayée par Abd-el-Kader. Habitué à beaucoup
prendre sous sa responsabilité, le général pensa que le ministère ne s'arrêterait
pas à ces accessoires , et crut devoir passer outre. Au reste, il ne se trompait
pas; car, avant la conclusion définitive, une dépèche ministérielle l'autorisait à
abandonner la province de Titery, s'il le jugeait convenable. Sous celte déplo-
rable influence, le traité suivant fut signé et échangé.
LnJl
<£
UJ]
*^
DOMINATION FRANÇAISE. W7
\w\. i". L'émir reconnatl la souveraineté de la France en Afrique.
\in 2. La France se réserve dans la province d'Oran : Mostaganem, Mazagran et
leurs territoires; Oran, Vr/.ew ; |>ius un territoire ainsi délimité: à l'est, par la rivière
de la Macta el le marais don elle sort ; au sud . une ligne partant du marais ci-dessus
mentionné, passant par le bord sud du lacSebgha el se prolongeant jusqu'à l'Oued-
Malad EUo-Salado), dans la direction de Sidi-Saïd ; et de cette rivière jusqu'à la mer;
de manière que lotit le terrain compris dans ce périmètre soit territoire français.
Dans la province d'Alger : Uger, leSahel, la plaine de Metidja-, bornée à l'est jusqu'à
l'Oued Kbadra et au delà; au sud, parla première crête de la première chaîne du petit
Ulas jusqu'à la Chiffa, en y comprenant Blidah el son territoire; à l'ouest par la Chiffa
jusqu'au coude de Mazagran, et de là par une ligne droite jusqu'à la mer, renfermant
Coléah et son territoire, de manière à ce que tout le terrain compris dans ce périmètre
soit territoire français.
A ut. 3. L'émir administrer;! la province d'Oran, celle de Titery, et la partie de celle
d'Alger qui n'est pas comprise, à l'ouest, dans les limites indiquées à l'article 2. Il ne
pourra pénétrer dans aucune partie de la régence.
Abt. 4. L'émir n'aura aucune autorité sur les musulmans qui voudront habiter sur
le territoire réservé à la France ; mais ceux-ci resteront libres d'aller vivre sur le terri-
toire dont l'émir a l'administration, comme les habitants du territoire de l'émir pourront
venir s'établir sur le territoire français.
Art. 5. Les Arabes vivant sur le territoire français exerceront librement leur reli-
gion. Ils pourront y bâtir des mosquées et suivre en tout point leur discipline religieuse,
sous l'autorité de leurs chefs spirituels.
Art. 6. L'émir donnera à l'armée française : trente mille fanègues (d'Orient) de fro-
ment, trente mille fanègues (d'Orient) d'orge, cinq mille boeufs. La livraison de ces
denrées se fera à Oran par tiers; la première aura lieu du 1er au 1.3 septembre 1837,
et les deux autres de deux en deux mois.
Art. 7. L'émir achètera en France la poudre, le soufre et les armes dont il aura
besoin.
Art. 8. Les Koulouglis qui voudront rester à Tlemcen, ou ailleurs , y posséderont
librement leurs propriétés et y seront traités comme les Hadars Ceux qui voudront se
retirer sur le territoire français pourront vendre ou affermer librement leurs pro-
priétés.
Art. 9. La France cède à l'émir : Harshgoun, Tlemcen, le Mechouar et les canons
qui étaient anciennement dans cette dernière citadelle. L'émir s'oblige h faire trans-
porter à Oran tous les effets, ainsi que les munitions de guerre et de bouche de la gar-
nison de Tlemcen.
Art. 10. Le commerce sera libre entre les Arabes et les Français qui pourront s'éta-
blir réciproquement sur l'un ou l'autre territoire.
A ut. 11. Les Français seront respectés chez les Arabes comme les Arabes chez les
Français. Les fermes et les propriétés que les sujets français auront acquises ou acquer-
ront sur le territoire arabe leur seront garanties; ils en jouiront librement; et l'émir
s'oblige à leur rembourser les dommages que les Arabes leur feraient éprouver.
Art. 12. Les criminels des deux territoires seront réciproquement rendus.
Art. 13. L'émir s'engage à ne concéder aucun point du littoral à une puissance quel-
conque sans l'autorisation de la France.
V78 DOMINATION FRANÇAISE.
Aim 1-4. Le commerce de la régence ne pourra se faire que dans les ports occupés
par la Fiance.
A ht. 15. La France pourra entretenir des agents auprès de l'émir et dans les villes
soumisesà son administration, pour servir d'intermédiaires près de lui aux sujets fran-
çais, pour les contestations commerciales ou autres qu'ils pourraient avoir avec les
Arabes. L'émir jouira de la même faculté dans les villes et ports français.
Tafna, le 30 niai 183".
Le lieutenant-général commandant la province d'Oran ,
Signé : Bugeaud.
Cachet du général Bugcaud. Cachet d'Ab-èl-Kader.
Après l'échange du traité, le général Bugeaud fit proposer à Abd-el-Kader
une entrevue pour le lendemain à trois lieues des bords de la Tafna. Dès neuf
heures du matin, le général était à l'endroit indiqué, accompagné de six batail-
lons d'infanterie, de deux escadrons de cavalerie et de quelques pièces de cam-
pagne. Abd-elKader ne s'y trouva pas; il est vrai de dire que sept lieues le
séparaient du rendez-vous, tandis que le général français n'en avait eu que
(rois à faire. Cinq heures s'écoulèrent à attendre, sans que personne se pré-
sentât; enfin, vers deux heures après midi, des cavaliers arabes annoncèrent
que l'émir avait été malade et n'avait pu quitter son camp que fort tard; qu'il
marchait lentement, et qu'il serait peut-être convenable que le général
s'avançAt encore. Toutes ses excuses satisfaisaient peu M. Bugeaud ; mais enfin
il était tard, et il ne voulait pas retourner dans son camp sans avoir vu Abd-
el-Kader. Il poussa donc en avant. Après avoir franchi des vallons et des col-
lines sans rien rencontrer encore, on signala, au détour d'une gorge étroite
le chef de la tribu des Oulassahs; il venait au-devant du général français pour
lui dire qu' Abd-el-Kader se trouvait près de là sur un coteau, et offrit de l'y
conduire. La condescendance du général était à bout; cependant il suivit son
obligeant cicérone; pendant ce temps l'émir, au repos, disait aux chefs arabes
dont il était entouré : « J'attends l'hommage que le sultan de Fiance vient me
rendre. » Lorsque le général Bugeaud eut marché pendant un quart d'heure
sous la conduite de son guide, il aperçut enfin, sur un mamelon, l'émir au
milieu d'un groupe considérable de cavaliers ; les contingents arabes et kabaiïes,
au nombre de dix mille, couronnaient toutes les collines environnantes. Alors
seulement Abd-el-Kader s'avança du côté de la petite troupe, en tète de
laquelle se trouvait le général Bugeaud. Le cortège de l'émir avait un aspect
réellement imposant : on pouvait y compter cent cinquante ou deux cents chefs,
tous revêtus de riches costumes, tous montés sur de magnifiques coursiers
qu'ils maniaient avec une grande habileté. Abd-el-Kader ne leur cédait ni en
adresse ni en magnificence; il les précédait de quelques pas, guidant un beau
cheval noir merveilleusement dressé : tantôt il l'enlevait des quatre pieds à la
fois, tantôt il le faisait marcher sur les deux pieds de derrière; et tous ces
DOMINATION FRANÇAISE. V7!)
Inouvements , il les exécutait avec la plus grande aisance, comme sans \
penser; si\ domestiques rangés autour de lui surveillaient les différentes parties
«lu harnachement.
Dès qu'il fut à portée «le la \<>i\, le général Bugeaud, lançant son cheval au
galop, arriva sur l'émir en lui tendanl cavalièrement la main ; Abd-el-Kader la
prit et la serra affectueusement ; puis il demanda au général des nouvelles «le
sa santé, « Fort bien, lui répond celui-ci, et toi?» Puis, pour abréger les longs
préliminaires «lu cérémonial arabe, il met pied à terre et engage Abd-el-Kader
à en faire autant. L'émir sauta à l»as de son cheval avec une prestesse sans
égale et s'assit immédiatement. C'était calcul de sa part, il voulait ainsi prouver
aux siens sa supériorité. Le général s'aperçut de son intention et se plaça
aussitôt auprès de lui. Alors une musique criarde et assourdissante, composée
de hautbois et «le taintams , commença à préluder; elle eût rendu tout entre-
tien impossible, le général Bugeaud la fit retirer et engagea la conversation en
««■s termes :
« Sais-tu, r u'il y a peu «le généraux qui eussent osé signer le traité que j'ai
conclu avec toi. Je n'ai pas craint de l'agrandir et «l'ajoutera ta puissance,
parce (pie je suis assuré que tu ne feras usage de la grande existence que nous
t«i donnons, que pour améliorer le sort «le la nation arabe et la maintenir en
paix et en bonne intelligence avec la France.
— Je te remercie de tes bons sentiments pour moi, répondit Abd-el-Kader;
si Dieu le veut, je ferai le bonheur des Arabes ; et si la paix est jamais rompue,
ce m* sera pas de ma faute.
— Sur <v point, je me suis porté ta caution auprès du roi des Français.
— Tu ne iïs«[ues rien à le faire ; nous avons une religion et des mœurs qui
nous obligent à tenir notre parole ; je n'y ai jamais manqué.
— Je compte là-dessus, et c'est à ce titre «me je t'offre mon amitié particu-
lière.
— J'accepte ton amitié, mais que les Français prennent garde à ne pas
«'•couler les intrigants.
— Les Français ne se laissent conduire par personne, et ce ne sont pas «juel-
<pi<is faits particuliers, commis par des individus, qui pourront rompre la paix :
ce serait l'inexécution d'un traité ou un grand acte d'hostilité. Quant aux faits
coupables des particuliers, nous nous en préviendrons, et nous les punirons
réciproquement.
— (Test très-bien; tu n'as qu'à me prévenir, et les coupables seront punis. Je
te recommande les Koulouglis qui resteront à Tlemeen.
— Tu peux être tranquille, ils seront traités comme les Hadars (les Maures).
Mais tu m'as promis «le mettre les Douers dans le pays de Itafra (partie «les
montagnes entre la mer et le lac Srùkha).
— Le pays de Hafra ne serait peut-être pas suffisant; mais ils seront placés
de manière à ne pouvoir nuire au maintien <'e la paix.
Ï80 DOMINA I10N FRANÇAISE.
— As-tu ordonné, reprit le général Bugeaud après un moment de silence, de
rétablir les relations commerciales à Alger et autour de toutes nos villes?
— Non, je le ferai dès que tu m'auras rendu Tlemcen.
— Tu sais bien que je ne puis le rendre que quand le traité aura été approuvé
par mon roi.
— Tu n'as donc pas le pouvoir de traiter?
— Si, mais il faut que le traité soit approuvé : cela est nécessaire pour ta
garantie, car s'il était fait par moi tout seul, un autre général qui me rempla-
cerait pourrait le défaire : au lieu qu'étant approuvé par le roi, mon successeur
sera obligé de le maintenir.
— Si tu ne me rends pas Tlemcen, comme tu le promets dans le traité, je
ne vois pas la nécessité de faire la paix; ce ne sera qu'une trêve.
— Cela est vrai; ceci peut n'être qu'une trêve; mais c'est toi qui gagnes à
cette trêve; car pendant le temps qu'elle existe je ne détruirai pas les moissons.
— Tu peux les détruire, cela nous est égal; et à présent que nous avons fait
la paix, je te donnerai par écrit l'autorisation de détruire tout ce que tu pour-
ras; tu ne peux en détruire qu'une bien faible partie et les Arabes ne man-
quent pas de grains.
— Je crois que les Arabe? ne pensent pas tous comme toi; car je vois qu'ils
désirent bien la paix, et quelques-uns m'ont remercié d'avoir ménagé les mois-
sons, depuis la Schika jusqu'ici, comme je l'avais promis à Amady-Sakal.
Ici Abd-el-Kader sourit d'un air dédaigneux, puis demanda combien il fallait
de temps pour avoir l'approbation du roi des Français.
— Il faut trois semaines.
— (Test bien long.
— Tu ne risques rien : moi seul pourrais y perdre.
Le lieutenant de l'émir, Ben-Arah, qui venait de s'approcher, dit alors au
général :
— C'est trop long, trois semaines; il ne faut pas attendre cela plus de dix à
quinze jours.
— Est-ce que tu commandes à la mer? répliqua le général français.
— Eh bien, en ce cas, reprit Abd-el-Kader, nous ne rétablirons les relations
commerciales qu'après que l'approbation du roi sera arrivée et quand la paix
sera définitive.
— C'est à tes coreligionnaires que tu fais le plus de tort; car tu les prives du
commerce dont ils ont besoin ; et nous, nous pouvons nous en passer, puisque
nous recevons par la mer tout ce qui nous est nécessaire. »
Le général Bugeaud, ne voulant pas prolonger plus longtemps cet entre-
tien, se leva brusquement; cependant Abd-el-Kader restait toujours assis et
mettait une espèce d'affectation à échanger quelques paroles avec le général qui
était debout devant lui. M. Bugeaud s'aperçut de l'intention, et prenant vive-
menl la mainfde l'émir, il l'enlève en lui disant d'un ton familier : « Parbleu,
DOMINATION lit VMAISI;. iS|
lorsqu'un général français se lève, tu peux bien aussi te lever, loi. » Ainsi se
termina cette entrevue, qui fui sans résultats , car elle (Hait sans but.
l.a nom clic des négociations île la Tafna fui accueillie en France avec un
profond sentiment «le répulsion ; aussi le ministère s'empressa-t-il de déclarer
ii la tribune que le traité n'étail point ratifié, el que des modifications impor-
tantes s seraient apportées. Mais, par un hasard assez singulier, il arriva que,
le même jour où M. Mole Taisait celle déclaration solennelle, le télégraphe
annonçait au gouverneur général que le roi approuvait ses conventions. Une
pareille erreur car c'est ainsi que M. Mole qualifie le démenti forme] que
lui donna le télégraphe] dénote de la part du cabinet une grande légèreté, ou
une grande insouciance pour les affaires d'Afrique. Il suffit de jeter un coup
d'oeil sur la carte, de l'ancienne régence , pour reconnaître combien peu nos
intérêts a\ aient été ménagés : resserrés comme nous l'étions autour d'Oran el
d'Alger, Abd-el-Kader et Ahmed-Bey étaient les véritables maîtres du pays.
Des critiques véhémentes s'élevèrent contre le traité de la Tafna et surtout
contre celui qui l'avait signé au nom de la France : on connaissait les antipa-
thies du général Bugeaud pour la colonie; lui-même les avait hautement pro-
clamées à la tribune, et on disait partout qu'il ne s'était laissé aller à tant de
condescendance que pour mieux annihiler notre domination. Nous ne repro-
duirons pas ici ces récriminations; mais nous mettrons en lumière les obser-
vions pleines de justesse que le comte Damrémont adressa au ministère;
elles émanent d'une source officielle, et ont le mérite d'avoir prédit tous les
événements survenus à la suite de ce déplorable traité.
« Cette convention, disait-il, rend l'émir souverain de fait de toute l'ancienne
régence d'Alger, moins la province de Constantine et l'espace étroit qu'il lui a
plu de nous laisser sur le littoral autour d'Alger et d'Oran. Elle le rend souve-
rain indépendant, puisqu'il est affranchi de tout tribut; que les criminels des
deux territoires sont rendus réciproquement ; que les droits relatifs à la mon-
naie et à la prière ne sont pas réservés, et qu'il entretiendra des agents diplo-
matiques chez nous comme nous en entretiendrons chez lui. Et c'est lorsqu'on
a réuni à Oran quinze mille hommes de bonnes troupes, bien commandées,
abondamment pourvues de toutes choses, lorsque des dépenses considérables
ont été faites, lorsqu'une guerre terrible, une guerre d'extermination a été
annoncée avec éclat, que, sans sortir l'épée du fourreau, au moment où tout
était prêt pour que la campagne s'ouvrît avec vigueur à Oran comme à Alger;
c'est alors, dis-je, que tout à coup on apprend la conclusion d'un traité plus
favorable à l'émir que s'il avait remporté les plus brillants avantages, que si
notre armée avait essuyé les plus honteux revers. Il y a peu de jours que l'on
ne voulait permettre sous aucun prétexte à Abd-el-Kader de sortir de la pro-
\ ince d'Oran, et voilà que, d'un seul trait de plume, on lui cède la province de
Titery, Cherchell , une partie de la Metidja, et tout le territoire de la province
d'Alger qui se trouve hors des limites qu'il nous a fixées, et sur lequel il n'avait
(il
ÏH-2 DOMINATION FRANÇAISE.
encore ni autorité ni prétention. Enfin on abandonne sans pitié des alliés qui
se sont compromis pour nous et qui paieront de leur tète leur dévouement !
« Si j'examine la délimitation qui résulte de l'art. 2, je vois que, dans la
province d'Oran, Mostaganem et Mazagran resteront séparés d'Oran et d'Ar-
zew, c'est-à-dire qu'ils seront en état constant de blocus. Puisqu'on gardait
ces deux villes, il était naturel de les lier à la zone que nous conservons ; pour
cet effet, au lieu de se borner à la Macta, il fallait garder les montagnes au-
dessous de cette rivière, qui s'étendent le long de la mer, et leurs versants dans
la plaine, et ne s'arrêter qu'à l'embouchure du Chélif. Cette extension valait
mieux que le Kio-Salado et ses environs.
« Dans la province d'Alger , la délimitation est plus défectueuse encore.
Qu'est-ce qu'une limite comme la (.biffa , qui , les trois quarts de l'année, n'a
pas d'eau, qu'on peut franchir partout, et dont la rive opposée est habitée par
la population la plus pillarde et la plus turbulente de la régence? Pourquoi ne
pas garder au moins toute la Metidja? pourquoi en abandonner une des parties
les plus riches, sans avantage et sans nécessité?
« Enfin, quelle est la garantie de ce traité? Quel gage Abd-el-Kader donne-
t-il à la France , de son désir d'en observer les conditions , de sa sincérité et
desabonne foi? Aucun. Le général Hugeaud le dit lui-môme, « l'exécution
« du traité ne repose que sur le caractère religieux et moral de l'émir. » C'est
la première fois, sans doute, qu'une pareille garantie fait partie d'une con-
vention diplomatique. Mais alors, comment serons-nous à l'abri d'une rupture
imprévue , d'une invasion subite et générale qui ruinerait nos colons, et coûte-
rait la vie à un grand nombre d'entre eux ? »
Ces observations pleines de force n'empêchèrent point la ratification du
traité. Effrayé des dépenses toujours croissantes qu'entraînait l'occupation de
l'Algérie, le ministère crut, en accordant à Abd-el-Kader plus qu'il ne devait
espérer, en faire un allié reconnaissant; il ne fit qu'éterniser la guerre. Mais
détournons les yeux de cette œuvre désastreuse , et suivons le comte Damré-
mont dans les préparatifs de l'expédition de Constantine. La sagesse et la fer-
meté du brave colonel Duvivier, qui commandait à Ghelma, nous avaient
concilié toutes les tribus voisines ; le gouverneur général résolut donc de porter
à quelques lieues plus avant, sur Medjez-Amar, sa base d'opération, et immé-
diatement y fit travailler à un camp retranché. Mais , tout en s'occupant des
préparatifs de la guerre, il cherchait à nouer des négociations avec Ahmed.
Les résultats de l'expédition du maréchal Clausel avaient fait une profonde
impression sur l'esprit du ministère; il n'avait qu'une très-faible confiance dans
le succès de la nouvelle campagne, et aurait volontiers préféré la paix aux
hasards des combats. « Vous ne perdrez pas de vue, disait le ministre de la
« guerre dans une de ses dépêches au général Damrémont , que la pacification
<( est l'objet principal (pie le gouvernement se propose, et que la guerre n'est
« considérée ici (pie comme un moyen de l'obtenir aux conditions les pins
DOMINATION FRANÇAISE. 183
.. avantageuses... moyen auquel il ne faudra avoir recours qu'à la dernière
«extrémité. » Le président du conseil résumait en ces mots la politique du
cabinet : « Jusqu'au dernier moment, la paix plutôt que la guerre. » Politique
mesquine qui restreignait l'action de h France en Afrique, et rendait impossible
le résultat qu'on voulait obtenir. Abd-el-Kader à l'ouest, Ahmed-Bey à l'est ,
auraient sans cesse tenu en échec notre influence; leur amitié eût toujours été
douteuse, et leurs secrets efforts auraient constamment tendu à empêcher la
civilisation d'Europe de prendre racine en Algérie. La véritable politique, la
Seule digne de la France, était de nous débarrasser de ces chefs ambitieux cl
de montrer aux indigènes que, sans auxiliaires, nous saurions aussi bien que
les Turcs les contenir dans le devoir.
Cependant le comte Damrémnnl avait des ordres positifs de négocier la paix ,
et il dut s'y conformer. 11 envoya d'abord à Tunis le capitaine Foltz, un de ses
aides de camp, officier très-versé dans les formes de la diplomatie orientale :
de ce point, il devait essayer par des moyens indirects à se mettre en relation
avec le hex de Constantine. Dans le même temps, Ahmed appelait auprès de
lui un riche négociant Israélite de Boue, M. Busnach. Le gouverneur général
autorisa ce juif à se rendre à cette invitation, et dès lors s'engagèrent entre les
deux chefs des négociations assez actives, qui n'amenèrent aucun résultat.
Ahmed se flattait par ce moyen de faire ajourner l'expédition à l'année sui-
vante, espérant que, pendant ce temps, il parviendrait à obtenir l'assistance de
Tunis et même de la Porte-Ottomane. Le général Damrémont ne se laissa pas
circonvenir par ces subtilités; tous les incidents que fit naître Ahmed, il les
résolvait avec précision et netteté; enfin celui-ci, poussé à bout, mais ne vou-
lant pas avoir l'air de rompre, proposa des conditions telles, que notre gouver-
neur dut regarder comme nulles toutes les précédentes négociations , et ne
songea plus qu'à la guerre.
Cette fois, le corps expéditionnaire fut porté à dix mille hommes; un ma-
tériel de siège composé de huit pièces de fort calibre , de six obusiers et de
trois mortiers, avec des approvisionnements considérables devait suivre. Le
duc de Nemours , les généraux Trézel, Rulhières et le colonel Combes eurent
le commandement des brigades; la direction de l'artillerie fut dévolue au lieu-
tenant général Valée, la plus haute capacité de cette arme, et celle du génie
au lieutenant général Rohault-de-Fleury, une des célébrités de la sienne.
L'année précédente , il avait été décidé que les mêmes troupes qui avaient
pris part au siège de Constantine composeraient l'effectif de la nouvelle expé-
dition ; plusieurs circonstances empêchèrent la complète réalisation de cette
pensée. Le 2e et le 17e légers, le 3f chasseurs d'Afrique, les spahis, l'infan-
terie turque, les tirailleurs d'Afrique, et les compagnies franches obtinrent
seuls cette faveur. Toute l'infanterie de ligne avait été changée : un bataillon du
1 Ie, le 23e, le 26e et le kT remplaçaient les 59e, les 62e et 63e, que nous avons vus
figurer en 1830. Dès le 25 septembre, toutes ces forces étaient concentrées et les
V8V DOMINATION FRANÇAISE.
dispositions prises pour ouvrir la campagne , lorsqu'un incident fâcheux mit
un moment en question l'opportunité de l'expédition. Le 12e de ligne, qui
devait aussi en faire partie, venait d'arriver de France avec le choléra; on fut
obligé de le mettre en quarantaine. Attendre sa sortie du lazareth, c'eût été
perdre un temps précieux; entreprendre l'expédition sans lui, c'était affaiblir
l'armée de deux mille hommes : le gouverneur général se décida pour ce der-
nier parti , assurant qu'il disposait d'assez de forces pour agir avec succès.
Le 1er octobre, à 7 heures et demie du matin , les deux premières brigades,
commandées par M. le duc de Nemours et le général Trézel, sous les ordres
immédiats du gouverneur général , partirent de Medjez-Amar, emmenant avec
elles le matériel de siège. La première brigade bivouaqua au sommet du Raz-
el-Akba , et la seconde s'arrêta à la hauteur des ruines romaines d'Announa.
Une pluie abondante répandit sur l'armée pendant cette première journée de
marche un profond sentiment de tristesse : on se rappelait combien l'intem-
périe de la saison avait été funeste à la campagne précédente, et involontai-
rement on portait un regard inquiet sur l'avenir; mais, le temps s'étant bientôt
éclairci , la gaieté reparut sur les visages , et la confiance réchauffa tous les
cœurs.
Le 2 , les troupes avec lesquelles marchait le quartier général arrivèrent au
marabout de Sidi-Tamtam , et y passèrent la nuit. Le même jour, les deux
dernières brigades bivouaquèrent à Raz-el-Akba, sur l'emplacement que la
première brigade avait occupé la veille. Cet ordre de marche fut observé jus-
qu'à Constantine. Ainsi l'armée s'avançait sur deux colonnes parfaitement
distinctes. Le temps était beau, l'ordre parfait, et on n'eut que très-peu d'ef-
forts à faire pour repousser les attaques de l'ennemi.
Le 6 octobre, à 9 heures du matin, la première colonne arriva sur le pla-
teau de Mansourah. Le gouverneur général se porta aussitôt en avant pour
observer la ville et en reconnaître les abords. Comme l'année précédente,
Constantine se montrait décidée à une résistance énergique : Ben-Aïssa com-
mandait toujours les troupes de l'intérieur , et Ahmed-Bey celles du dehors.
D'immenses pavillons rouges s'agitaient orgueilleusement dans les airs, salués
par le cri aigu des femmes et par les mâles acclamations des défenseurs
de la place. Les topjis étaient à leur poste , et sitôt qu'ils apercevaient un
groupe de Français, ils lançaient dans leur direction, avec une rectitude
remarquable , une bombe ou un boulet. C'est ainsi que furent accueillis sur
plusieurs points le général Danirémont et le jeune prince qui marchait à
ses côtés.
Lorsque les généraux d'artillerie et du génie eurent fait la reconnaissance de la
place, il fut décidé que l'attaque aurait lieu par Coudiat-Aty, et qu'il serait seule-
ment établi sur le Mansourah trois batteries destinées à éteindre les feux du
Iront d'attaque et ceux de la Kasbah : on espérait que ces trois batteries, en fou-
droyant la ville, détermineraient plus promptement sa capitulation. Pendant
DOMINATION FRANÇAISE. '»85
que l'un an riait ces dispositions, la seconde colonne! arrivait sur le plateau de
Sidi-Mabrouk, en arrière de Mansouralt. Klle reçut aussitôt Tordre d'y laisser le
convoi et d'aller occuper Coud iat- A ty. La troisième brigade s'\ porta en cou-
pant le Rumine] au-dessous de sa réunion avec le Bou-Merzoug, et la quatrième
en traversant successivement les deux rivières, au-dessus de leur confluent.
Sur la croupe montueuse qui l'orme un liant promontoire entre ces deux
rivières, se tenait en observation, et a une certaine distance de la ligne de
direction suivie par nos troupes, la cavalerie arabe, au milieu de laquelle on
distinguait Ahmed-Bey. Malgré sa bonne position, l'ennemi ne Hl aucune
démonstration offensive, et le général Kulhières, sous le commandement supé-
rieur duquel étaient placées nos deux dernières brigades, s'établit à Coudiat-
Aty, sans avoir eu un coup de fusil à tirer.
Du côté qui regarde la ville, le contre-fort de Coudiat-Aty s'arrondit et se
termine par une berge fort abrupte. En dedans, il se relève et forme une sorte
de rebord demi-circulaire, dont la pente est semée de tombes, de chapelles
et de marabouts. Deux bataillons s'établirent dans ce cimetière , tandis que
le quartier général posait ses tentes à Sidi-Mabrouk et que le plateau de Man-
sourab se garnissait de batteries. Sur celui de Coudiat-Aty, les difficultés du
terrain empêchaient les travaux d'avancer aussi rapidement.
Toutes ces dispositions inquiétaient les assiégés; et, le 7, ils résolurent d'\
porter obstacle. En effet, dès les premières lueurs du jour, une double sortie
fut dirigée contre nos lra\aux : la première eut lieu par la porte d'El-Cantara ;
elle porta ses efforts sur la droite de Mansourab ; mais fut repoussée avec une
grande perte par le 2e léger et les zouaves. La seconde sortie, plus sérieuse,
s'opéra par les portes qui font face à Coudiat-Aty ; cette colonne se composait
de huit cents hommes, Turcs ou Koulouglis. Le troisième bataillon d'Afrique,
la légion étrangère et le 20° de ligne l'accueillirent par des feux de peloton
bien dirigés, qui l'ébranlèrent. Les Arabes du dehors vinrent aussi nous
attaquer ; mais ils eurent affaire au V7e de ligne et aux chasseurs d'Afrique ,
qui les mirent en complète déroute. Vers dix heures du matin, tout ce flux
d'assaillants s'était retiré : les hommes à pied regagnèrent la ville, ceux à cheval
se portèrent hors du rayon des charges de notre cavalerie.
A midi , le général Valée vint reconnaître Coudiat-Aty et déterminer l'em-
placement de deux nouvelles batteries : une de brèche et une d'obusiers. On
ordonna aussi la construction d'un retranchement sur le mamelon qui se trouve
au-dessus du confluent des deux rivières pour mettre les communications
entre Coudiat-Aty et Mansourah à l'abri des attaques de l'ennemi. Ces divers
travaux commencèrent la nuit. Trois compagnies de sapeurs du génie et sept
cent cinquante hommes d'infanterie y furent employés; mais la pluie, qui tom-
bait par torrents, rendit tous leurs efforts inutiles : les rampes ménagées pour
le transport de l'artillerie s'éboulaient; les canons et les prolonges s'em-
bourbaient à chaque pas ; les sacs à terre, imprégnés d'eau, n'offraient plus
V8<> 1 M >M I \ A I ION F W A NÇA [SE.
qu'une masse J'angeuse et sans consistance. (Condamnés à l'inaction, couverts
de boue, glacés par l'humidité, les travailleurs, sentaient leurs membres s'en-
gourdir, et ne trouvaient nulle part un abri; tous les feux étaient éteints;
aucune tente n'était dressée. Sous l'influence de ce fâcheux contre-temps, les
batteries de Mansourah ne purent être armées, et celles de Coudiat-Aty restè-
rent inachevées.
Dans la journée du 8, une batterie supplémentaire s'éleva avec rapidité sut-
la pointe méridionale du plateau. Elle reçut le nom de batterie de Damrémont,
et fut armée de trois pièces de 2V et de deux obusiers. On aurait pu com-
mencer le feu dans la soirée ; mais le temps étant trop brumeux pour obtenir
un bon pointage, on en remit l'ouverture au lendemain. La nuit fut encore
plus pénible que la précédente; la pluie tomba sans discontinuer. Il importait
cependant que les éclats de notre artillerie , répondant a celle de la ville ,
vinssent soutenir le moral de nos troupes.
Enfin le 9 , vers 7 heures du matin , le feu commença. Cependant les batte-
ries de Mansourah ne produisirent pas tout l'effet qu'on en avait attendu : le
feu de la Kasbah fut, il est vrai, assez promptement éteint; mais les bombes
et les fusées n'allumèrent nulle part l'incendie, et la ville, bravant ce bruyant
orage, ne se montra pas disposée à ouvrir ses portes comme on l'avait espéré.
Renonçant à une tentative qui , plus longtemps prolongée, aurait pu nous faire
user toutes nos munitions de siège en pure perte , le gouverneur général ré-
solut de dégarnir les batteries de Mansourah , pour amener leurs pièces à celles
de Coudiat-Aty : il faut avoir vu les lieux, mesuré les précipices qui se trou-
vent entre ces deux points , pour apprécier toutes les difficultés d'une semblable
opération. Pas de route tracée, un terrain gras et argileux détrempé par la
pluie, un torrent hérissé de rochers, et des berges à pic; c'est à travers tous
ces obstacles qu'il fallut transporter des pièces de 24! Les chevaux n'y suffi-
saient pas ; les hommes étaient obligés d'aider leur marche à coups de leviers,
de charger les pièces sur leurs épaules, et de s'avancer avec cet immense far-
deau sous le feu de l'ennemi. Deux jours et deux nuits furent consacrés à ces
pénibles travaux.
Le 11 au matin, les batteries de Coudiat-Aty ouvrirent leur feu, et cette
fois en deux ou trois heures, le couronnement des murailles fut détruit ou
mis hors d'état de protéger efficacement les pièces de rempart. Vers deux
heures et demie, un obusier pointé par le commandant Maléchard, sur un but
indiqué par le général Valée, détermina le premier éboulement, qui fut salué
d'un cri de joie unanime. Dès ce moment Constantine put être considérée
comme à nous, car le succès ne dépendait plus que de la baïonnette de nos
soldats.
Cependant le gouverneur général, moins jaloux delà gloire d'une prise
d'assaut que désireux d'arrêter l'effusion du sang et d'empêcher les vaincus
de courir à leur perte, avait résolu, avant de lancer les colonnes d'attaque',
DOMINATION FRANÇAISE. WJ7
de sommer le* assiégés, et de tenter de les éclairer sur le danger de leur situa-
tion. La réponse à ces propositions bienveillantes ne lut remise que le lendemain
malin ; elle était conçue en termes presque outrageants. « Il y a à Constantinc,
a \ disait-on, beaucoup tic munitions tic guerre et tic bouche. Si les Français
« en manqueut, nous leur en enverrons. Nous ne savons te que c'est qu'une
« brèche ni une capitulation; nous défendrons à outrance notre ville et nos
a maisons. Les français ne seront maîtres de Constantine qu'après avoir égorgé
n jusqu'au dernier de ses défenseurs. » Lu entendant la lecture de cette réponse,
le gouverneur général s'écria : « Ce sont des gens (le cœur, eh bien! l'affaire
.< n'en sera que plus glorieuse pour nous! » Puis il monta à cheval et se
dirigea sur Coudiat-Aty, suhi de son état-major.
Il était environ huit heures du matin; la journée promettait d'être belle; le
soleil se levait radieux à l'horizon , et dissipait toutes les inquiétudes que le
mauvais temps avait l'ait naître. Dans peu d'heures , la brèche, ouverte depuis
la veille , allait être rendue praticable. L'allégresse se peignait sur tous les
visages. Heureux de la certitude du triomphe, le comte Damrémont mit pied
à terre, un peu en arrière des ouvrages et s'arrêta à un point très-découvert ,
d'où il se mit à observer la brèche. Le général Rulhières, jugeant cet endroit
trop périlleux , courut à lui, pour l'engager à se retirer : « Laissez! laissez ! » lui
dit le gouverneur avec une froide impassibilité; et presque au même instant,
un boulet, parti de la place, le renversa sans vie. Le général Perregaux voulut
le retenir dans sa chute ; mais une balle l'atteignit au-dessous du front , entre
les deux yeux, et il tomba à son tour, grièvement blessé. Plongés dans une
morne stupeur, officiers et soldats se pressaient autour de ces deux géné-
raux si cruellement atteints, et s'épuisaient en efforts impuissants pour les
secourir.
Instruit du triste événement qui venait de priver l'armée de son chef, le
général Valée , qui était à la batterie de brèche, accourut aussitôt. H fit éloi-
gner les spectateurs, et le corps du comte Damrémont, couvert d'un manteau ,
fut silencieusement transporté sur les derrières. Cette nouvelle se répandit
rapidement parmi les troupes ; mais alors le succès de l'expédition était trop
assuré pour qu'elle pût faire naître d'autres sentiments que des regrets, et le
vif désir d'une glorieuse vengeance. Le commandement en chef revenait de
droit au général Valée, qui était le plus ancien en grade.
Sans connaître la vie militaire du vieux guerrier, nos jeunes soldats savaient
vaguement que c'était un des meilleurs généraux que nous eût légués l'empire;
ils attendirent ses ordres avec confiance '. A neuf heures du matin , toutes les
1 Le comte Valée (Silvain-Charles), lieutenant-général d'artillerie, est né à Brienne-le-Chàteau
Aube), le 17 décembre 1773; il entra au service comme sous-lieutenant à l'école d'artillerie
d.« Châlons, le 1er septembre 1792. Ses talents militaires qui se développèrent de bonne heure,
et sa bravoure lui tirent rapidement franchir les premiers grades. Promu à celui de lieutenant
le Ier juin 170:5, il assista aux sièges de Charleroi, de I.andrecies, du Quesnoy, de Yaleneiennes,
VHS DOMINATION FRANÇAISE.
batteries recommencèrent à tirer. Pendant la nuit les assiégés avaient cherché
à réparer la brèche au moyen de sacs de laine et de débris d'affûts. Os faibles
obstacles furent facilement renversés : bientôt les terres du rempart jaillirent ,
le talus fut formé, et vers le soir on put fixer l'assaut pour le lendemain matin.
Cette décision venait d'être prise, lorsqu'un parlementaire apporta au général
en chef un message de la part d'Ahmed. Le bey proposait de suspendre les
hostilités et de reprendre les négociations. Le général Valée ne voyant là
qu'un de ces moyens dilatoires si souvent employés par la diplomatie arabe ,
lit répondre qu'il n'écouterait aucune proposition que la place ne fût livrée.
Confiant encore dans sa fortune, Ahmed refusa de se soumettre à cette con-
dition, et les travaux du siège furent continués.
Enfin le 13 , à trois heures et demie du matin , le capitaine du génie Bffli-
lault et le capitaine de zouaves (îarderens furent chargés de reconnaître la
brèche : mission périlleuse dont ils s'acquittèrent avec un sang-froid admi-
rable, malgré les fréquentes fusillades de l'ennemi. A leur retour, ils décla-
rèrent qu'elle était praticable. On n'eut plus à s'occuper que de l'assaut. Les
troupes destinées à y monter furent divisées en trois colonnes : la première ,
commandée par le lieutenant-colonel Lamoricière , fut composée de quarante
sapeurs du génie , trois cents zouaves et deux compagnies d'élite du 2'' léger ;
la deuxième, conduite par le colonel Combes, comprenait la compagnie
franche du deuxième bataillon d'Afrique, quatre-vingts sapeurs du génie,
cent hommes du troisième bataillon d'Afrique, cent de la légion étrangère
et trois cents du \T de ligne ; la troisième, aux ordres du colonel Corbtn , fut
de Condé, de Maastricht et au passade du Rhin à Neuwied, où il se distingua d'une manière
particulière. Il était capitaine depuis le 29 avril 179.'), lorsque, l'année suivante, il se lit remar-
quer à la bataille de Wuvtzbouvg par son courage et par son habileté dans la manœuvre des
batteries qui lui furent confiées. I.a campagne de tsoo allait offrir au capitaine Valée de nou-
veaux moyens de se signaler. On le vit, aux batailles de Mœskirche el de Hohenlinden, dé-
ployer le même sang-froid et la même ardeur. Ses services lurent récompensés : l'empereur le
nomma en même temps lient •nant-colonel et chevalier de la légion d'honneur en 1801. Il
lit avec distinction la campagne de 1800, à la grande armée, en qualité de sous-chef d'état-
major général d'artillerie, se lit remarquer à la bataille d'Iéna, et fut promu au grade de colonel
du 1er régiment d'artillerie, le 12 janvier 1807. Sa belle conduite à la bataille d'Kylau , lui mé-
rita la décoration d'officier delà légion d'honneur, et il acquit, à celle de Friedland, de nouveaux
litres à la reconnaissance de son pays. Après avoir servi avec le même zèle et la même distinction
pendant la campagne de 18o8, à la grande armée, il reçut le commandement de l'artillerie du
troisième corps de l'armée d'Espagne. Napoléon, satisfait de ses nouveaux services, le nomma
général de brigade le 22 août 1810. Le général Valée cueillit sa part de gloire aux sièges de
Lerida, de Mequinenza, de Tarragone, de Tortose et de Valence. Le 6 août 1811 , l'empereur
récompensa sa valeur et ses talents militaires en lui conférant le grade de général de division.
Il se lit remarquer pendant toute la campagne de 1812, et se signala particulièrement à l'affaire
de Castalla , le 13 avril 1813. Rentré en France après l'abdication de Napoléon, il remplit les
fonctions d'inspecteur général d'artillerie. Dans les cent-jours, l'empereur lui confia le comman-
dement de l'artillerie du cinquième corps. Au second retour de Louis XVIII, il fut nommé
inspecteur général , rapporteur, puis président du comité central d'artillerie. Homme de science
ci de progrès, il se montra l'énergique partisan des réformes et des améliorations que son expé-
rience lui avait fait juger utile d'introduire dans l'arme de l'artillerie.
DOMINATION FRANÇAISE. 'iS9
formée de deux bataillons composés de détachements pris dans les quatre
brigades ; car tous les corps avaient hautement manifesté le désir d'être rc-
prôsentés dans celte action décisive.
Deux heures avant le jour, les première et deuxième colonnes d'attaque
forent placées dans la place d'armes et le ravin y attenant; la troisième se
trouvait derrière le Bardo, grand bâtiment en ruines sur les bords de la rivière.
A sept heures, toutes les dispositions étaient prises, et le colonel l.amoiicière,
à la tète de ses zouaves, attendait avec impatience le signal de l'assaut : le duc
de Nemours le lui donne. Stimulés parla voix de leur chef, ces braves se pré-
cipitent aussitôt sur la brèche, à travers une grêle de balles; et, renversant
tous [es obstacles, ils couronnent les remparts de leurs baïonnettes, au-dessus
desquelles Hotte le drapeau tricolore, soutenu par le capitaine (iarderens. De
vives acclamations saluent ce premier succès. Dans le trajet plusieurs zouaves
tombent mortellement atteints; mais le nombre de ceux qui arrivent au
sommet des murailles est plus que suffisant pour comprimer les efforts des
assiégés. Cherchant partout un passade pour pénétrer dans la ville, ils ne
rencontrent partout (pie des obstacles ou des entrées sans issue, et partout un
l'eu meurtrier de mousqueterie. Alors un combat acharné, terrible, s'engage
de maison en maison. En faisant brèche, le canon avait créé un terrain
factice composé de terres remuées et de décombres, qui, se superposant
au sol primitif, avait fermé les passages, obstrué les portes, défiguré entière-
ment les localités : on cscarmouchait sur les toits ; on tiraillait aux croisées, on
chargeait à la baïonnette dans les boutiques et les allées. Après avoir sondé plu
sieurs couloirs qui paraissaient des entrées de rues, mais qui n'aboutissaient
nulle part, on en rencontra un qui, s'élargissant à distance, semblait pro-
mettre un débouché; les zouaves s'y précipitent. Il serait impossible de dire
avec détail les attaques partielles, les luttes, les assauts qu'il fallut livrer et sou-
tenir avant de pénétrer dans l'intérieur de la ville : les lignes tortueuses des
rues, la construction des maisons, le caractère opiniâtre des Arabes, n'en don-
nent qu'une idée imparfaite.
Cependant, à mesure que la première colonne gagnait du terrain, le général
en chef, qui se tenait à la batterie de brèche avec le duc de Nemours , lançait
de nouvelles troupes prises dans les deux autres colonnes. Ces troupes n'arri-
vaient que par détachements de deux compagnies, disposition sage et pru-
dente qui prévint l'encombrement, et qui rendit moins considérable le
chiffre des morts et des blessés. Cependant un grand nombre de braves ,
et parmi eux beaucoup d'officiers, furent mortellement frappés. La chute
d'un mur en écrasa quelques-uns, entre autres le commandant Serigny, du
2e léger. Ils curent surtout à souffrir d'une explosion terrible, que l'on crut
d'abord être l'effet d'une mine creusée par les assiégés, mais qui provenait
de l'incendie d'un magasin à poudre. Le colonel Lamoricière se trouva parmi
ceux qu'elle mit hors de combat. Cet habile et intrépide officier était horrible-
(>2
kdQ DOMINATION FRANÇAISE.
ment brûlé ; on craignit même pour sa vie, ou au moins pour sa vue , mais heu-
reusement il conserva l'une et l'autre. Le colonel Combes, qui l'avait suivi
de près sur la brèche , fut moins heureux : il reçut deux blessures mortelles ,
au moment où un mouvement qu'il dirigeait livrait l'intérieur de la ville à nos
troupes. Il eut pourtant encore la force de s'assurer du succès, et vint en
rendre compte au duc de Nemours, avec un calme stoïque : « Heureux , dit-il
«en terminant, ceux qui ne sont pas blessés mortellement, ils jouiront
« du triomphe ! » Après ces dernières paroles , il chancelle et s'affaisse : on
s'aperçut alors qu'une balle lui avait traversé la poitrine; le surlendemain il
n'était plus! Ceux qui l'ont vu dans ce moment suprême ne parlent encore
qu'avec un religieux enthousiasme de son admirable sang-froid.
Privées de leurs chefs, les troupes montraient quelque hésitation ; le colonel
Corbin, du 17e, commandant la troisième colonne, arriva à temps pour relever
leur courage et diriger leurs efforts. II les répandit à droite et à gauche, en
ordonnant à chaque détachement d'opérer un mouvement concentrique vers
le cœur de la place. Bientôt les zouaves rencontrèrent les premiers une des
grandes voies de communication, la vraie route stratégique à travers ce dédale
de rues et d'impasses. Dès ce moment, la défense devint timide et incertaine.
Quelques grands édifices, des magasins publics, opposèrent pourtant encore
une opiniâtre résistance. Dès que les colonnes d'attaque curent pénétré assez
avant pour être maîtresses de la ville, le général Rulhières en prit le comman-
dement supérieur. On se battait encore, il est vrai ; mais les autorités faisaient
leur soumission , et imploraient la clémence du vainqueur. Le général fit
cesser le feu, et se dirigea sur la Kasbah , où il entra sans difficulté.
Pendant l'assaut, une partie de la population avait tenté de fuir par les côtés
de la ville non exposés à nos coups; mais un grand nombre de ces malheureux
se brisèrent sur les rochers escarpés qui ceignent Constantine, et d'où ils ne
pouvaient descendre qu'au moyen de longues cordes que leur poids faisait
rompre. Nos soldats furent saisis d'horreur et de compassion lorsque , plon-
geant leurs regards dans le fond de ces abîmes, ils virent cette multitude
d'hommes, de femmes et d'enfants écrasés, mutilés, entassés les uns sur les
autres, et se débattant encore dans les angoisses d'une douloureuse agonie.
Ben-Aïssa , le lieutenant du bey, fut du petit nombre de ceux qui parvinrent
à s'échapper; le kaïd-el-dar (intendant du palais), blessé la veille, était mort
pendant l'assaut; un des cadis avait suivi le bey; l'autre, quoique blessé,
s'était enfui dès qu'il avait été en état de supporter la fatigue. Il ne restait
dans Constantine , à l'exception du cheik El-Bclad , aucune des autorités
principales. Ce vieillard vénérable, affaibli par l'Age, n'avait pas assez d'éner-
gie pour faire face à toutes les nécessites de la situation. Heureusement,
son fils se chargea d'organiser une espèce de pouvoir, une municipalité
composée d'hommes dévoués , à l'aide desquels on parvint à connaître et à
classer les ressources que la ville offrait, ainsi qu'à faire rentrer la contribution
DOMINATION FRANÇAISE. '.'M
de guerre imposée aux habitants pour subvenir aux besoins de l'armée.
Parmi les principaux édifices, on choisi! d'abord ceux qui devaient être affec-
tés aux ambulances, aux magasins de vivres el fourrages, à la manutention du
pain. Le duc de Nemours el le général Valée prirent ensuite possession du
palais d'Ahmed, vaste construction, composée do quatre cours inégales, plan-
tées d'orangers, de citronniers, de jasmins et de vignes, et entourées de
galeries soutenues par des colonnes de marbre. Il ne faul pas cependant cher-
cher ici la symétrie, l'élégance d'ornementation et la richesse de détails qui se
font remarquer dans les palais de Séville et de Grenade; mais dans cet ensemble
on trouve encore un effet prestigieux, sous l'impression duquel l'esprit rêve
de plus grandes magnificences.
A part ce palais et quelques autres de moindre apparence, Constantine est
un vaste et triste assemblage de maisons , coupé de ruelles tortueuses et
infectes, vrai labyrinthe de cloaques et d'égouts. Les habitations, entassées
les unes sur les autres , soid construites en briques mal cuites , et dans la partie
supérieure en matériaux de terre séchée au soleil , ayant toutes des étapes en
saillie, qui envahissent la voie publique et l'attristent de la teinte sombre de
leurs parois. Les seules parties sur lesquelles les yeux fatigués peuvent se
reposer, ce sont les ruines; là, du moins, circule un peu d'air et de lumière.
La plupart des maisons n'ont qu'un simple rez-de-chaussée et une petite cour
sombre et humide, de forme carrée ou triangulaire. D'autres, en plus petit
nombre, ont deux et même trois étages , des colonnes en marbre et quelques
ornements d'architecture. Constantine n'offre pas , comme Alger, un type
unique de constructions servilement calqué d'un bout à l'autre de la ville : ici,
la colonne s'assied gravement sur de larges bases ; là, elle se contourne de la
manière la plus bizarre; ailleurs, elle s'élance, svelte et gracieuse comme la
tige d'un palmier; d'une maison à l'autre , souvent même d'un étage à l'autre,
dans la même maison, l'ogive s'alonge, se déprime, ou se marie au plein cintre
et à la plate-bande. Plusieurs mosquées, quoique sans marbres et sans déco-
rations brillantes, se font remarquer par la multiplicité de leurs nefs, que sépa-
rent des rangées d'arcades ogivales.
.Mais, parmi ces spécimens d'architecture, les plus remarquables, sans
contredit, sont ceux qui appartiennent à l'art antique. La puissance de leur
structure , la hardiesse de leur jet, la majesté calme avec laquelle ils abritent ,
sous leurs grandes ombres, les masures modernes, les font ressembler aux
chênes majestueux des forêts, qui protègent de leurs branches séculaires, mais
toujours vigoureuses, les arbustes et les buissons qui végètent auprès d'eux.
Quelques pans de murs de la Kasbah paraissent être de construction romaine :
on y distingue ça et là des matériaux antiques ; le pont d'El-Cantara réunit
aussi de nombreux vestiges de la domination romaine.
Cinq rues principales traversent Constantine dans un sens à peu près paral-
lèle au cours du Kummel. La plus élevée conduit de la porte supérieure à la
'.i)2 DOMINATION FRANÇAISE.
Kasbah, qui suit assez exactement la crête du terrain sur lequel la ville est
assise. Deux autres partent des abords , l'une de la porte inférieure , l'autre
d'une porte intermédiaire , auxquelles elles se rattachent , par de tortueux
embranchements. Une troisième prend naissance à la porte intérieure, auprès
de laquelle eut lieu la grande explosion. A leurs extrémités opposées, ces
grandes voies se transforment en un réseau inextricable de petites rues dont le
nœud est auprès de la porte du pont. Les autres rues, pour la plupart per-
pendiculaires à celles-ci, sont en pente rapide; elles se joignent et se séparent,
se perdent et se retrouvent, et semblent disposées tout exprès pour faire le
désespoir de celui qui est forcé de les parcourir. Le seul côté pittoresque de
ces voies immondes, ce sont les passages voûtés, au moyen desquels les rues se
prolongent à travers des massifs de bâtiments : le jour y meurt et renaît tour
à tour, les passants glissent comme des ombres dans le clair-obscur, et dessi-
nent de bizarres silhouettes sur le fond lumineux qu'encadrent les derniers
arceaux.
Nous avons dit ailleurs l'origine de Cirtha (Constanline); elle fut d'abord
appelée parles Romains Colonia Sittianorum, du nom d'un partisan qui rendit
de grands services à César dans la guerre d'Afrique ; Appien assure même
qu'elle fut donnée en dotation à ce Sittius. Micipsa y avait mené une peu-
plade grecque, et, suivant Strabon , l'avait rendue tellement puissante qu'elle
pouvait mettre sur pied vingt mille fantassins et dix mille cavaliers. Lorsque
les Vandales, dans le ve siècle, envahirent la Numidie et les trois Mauritanies ,
ils détruisirent toutes les villes florissantes, mais Cirtha fut du petit nombre de
celles qui résistèrent au torrent dévastateur. Les victoires de Bélisairc la retrou-
vèrent debout ; Constantin l'embellit de riches édifices, et lui donna son nom ;
l'empereur Justinien y fit aussi faire de grandes réparations, et reçut à ce titre,
dit Procopc, le nom de second fondateur de Constanline.
Au xne siècle, un écrivain arabe (Edris) s'exprimait ainsi sur l'état de Con-
stantine : « Cette ville, disait-il, est peuplée et commerçante ; ses habitants
<( sont riches ; ils s'associent entre eux pour la culture des terres et pour la
« conservation des récoltes ; le blé, qu'ils enferment dans des souterrains, y
« reste souvent un siècle sans éprouver aucune altération. Entourée presque
« entièrement par une rivière profondément encaissée, et par une enceinte de
« hautes muraille, cette ville est considérée comme une des places les plus
« fortes du monde. » Au commencement du xvie siècle, lorsque Kaïr-ed-Din
s'en empara, Constantinc contenait environ huit mille maisons, ce qui suppose
une population de trente à quarante mille âmes. C'était, après Tunis, dont elle
dépendait encore, la ville, de toute cette partie de l'Afrique, où l'industrie
était le plus florissante. Le tissage de la laine, la mise en œuvre des cuirs, occu-
paient un très-grand nombre d'artisans; ces produits étaient dirigés sur les
marchés du littoral et des villes intérieures, principalement sur ceux de Msilah
et de Nikouz. Cette dernière ville faisait d'abondantes récolles de noix et de
DOMINATION FRANÇAISE 493
ligues, forl estimées dans le pays, el qui" ses marchands transportaient à
Constantine; mais le commerce le plus importanl avait lieu avec le désert, d'où
les caravanes apportaient de la poudre d'or, des esclaves, des plumes d'autru-
che, des lapis, deshaïksen soie cl en laine de diverses qualités.
Les pertes occasionnées par la guerre et les émigrations considérables qui
eurent lieu pendant le siège, avaient réduit la population de Constantine à seize
ou dix-huit mille âmes; cependant les habitants, revenus de leur stupeur, ne
tardèrent pas à rentrer ; maisils nous abandonnèrent presque exclusivement
1rs parties hantes de la \ille, ainsi que les grandes mes. ils se tinrent d'abord
loin de la lumière, dans les nielles détournées el dans les bas quartiers qui
longent le Knininel; puis, enhardis par notre conduite pacifique, ils regagnè-
rent insensiblement leurs maisons. Les autorités françaises les y engageaient
par tons les moyens possibles; elles tirent respecter les propriétés; partout
elles assurèrent le libre exercice des diverses industries; aussi Constantine
reprit-il bientôt son aspect accoutumé; les transactions se rétablirent, et nos
soldats, privés depuis longtemps des douceurs de la civilisation, achetaient
avec une ardeur sans égale tout ce qui était exposé.
Le lils du cheik El-Belad, Sidi-Hamouda, qui nous avait offert son concours
avec tant d'empressement, fut nommé kaïd de la ville. La sollicitude qu'il mit
à s'acquitter de ses fonctions et à prévenir les causes de désordre, affranchit
notre prise de possession de tout acte de violence. Cette attitude calme permit
d'utiliser toutes les ressources, de conserver tous les documents administratifs
et de suivre toutes les traditions. Bientôt, sous l'influence de ce sage système,
un grand nombre des tribus voisines vinrent faire leur soumission, et la puis-
sance d'Ahmed-Bey fut complètement ruinée au dedans et au dehors. Il errait
en fugitif dans les monts Aurès, et les populations habituées à reconnaître le
droit du plus fort, tournaient vers nous leurs vœux et leurs espérances.
Quelques jours après notre installation à Constantine, on vit arriver, non
sans quelque surprise, le 12e régiment de ligne ayant le duc de Joinville à sa
tète. Le jeune prince , monté sur C Hercule , avait fait rclrtchc à Bouc , le
Y octobre. Instruit de l'ouverture de la campagne, il voulut courir les mêmes
périls que son frère ; mais il dut différer son départ jusqu'à la quarantaine pres-
crite. Cette arrivée soudaine jeta une espèce de panique dans l'armée : le
régiment traînait à sa suite un grand nombre de fiévreux, et comme, durant la
traversée de France en Afrique, plusieurs de ses hommes avaient été atteints
du choléra, on prétendit qu'il apportait avec lui ce fatal fléau. En effet, soit
qu'il fût réellement atteint, soit que la peur eût contribué au développement
de la maladie, la mortalité devint très-grande dans les hôpitaux ; les décès s'y
succédaient avec une effrayante rapidité , non-seulement chez les soldats ,
mais encore chez les officiers; un général, le marquis de Caraman, succomba
même à cette affection.
Pour arrêter les progrès de l'épidémie , le général Valée résolut d'évacuer
U0\ DOMINATION FRANÇAISE.
Constantin?; l'approche de la mauvaise saison lui en faisait d'ailleurs un devoir
rigoureux. La première colonne, composée du parc de siège et de plusieurs
bataillons d'infanterie, se mit en marche le 20 octobre, accompagnant les
dépouilles mortelles du général comte Damrémont qui reposent aujourd'hui
sous le dôme des Invalides. La seconde colonne partit le 2G , sous les ordres
du général Trczel, avec un convoi de malades. Enfin , le 29 octobre, le général
Valéc quitta lui-même Constantine avec la troisième, laissant dans la place
une garnison de deux mille cinq cents hommes , sous les ordres du général
Bernelle. En cas d'attaque , il avait fait préparer pour elle un réduit dans la
Kasbah. De Constantine à Bone, la marche de nos troupes ne fut pas un seul
instant interrompue; on voyait de toutes parts les Arabes et les Kabaïles se
retirer dans leurs douairs, tristes et abattus. Par précaution néanmoins, les
points intermédiaires : Medjez-Amar, Ghelma, Nech-Maya et Dréan furent
occupés, et devinrent des places fortes. En arrivant à Ponc le G novembre, le
général Valée y reçut des mains de M. de Lasalle , officier d'ordonnance du
roi , le bâton de maréchal et le titre de gouverneur général des possessions
françaises en Afrique.
CHAPITRE XVIII.
GOUVERNEMENT JDU MARÉCHAL VALÉE
(G NOVEMBRE 1837 — -28 DÉCEMBRE 1840. )
Résultais do la prise do Constantinc — Différends à propos du traité de laTafna. —
Organisation des troupes et du territoire d'Abd-el-Kader. — Fondation de Philippe-
ville. — Expédition des Bibans ou Portes de Fer. — Reprise des hostilités. — Défense
héroïque de Mazagran. — Le prince royal et le duc d'Aumale au ïeniah de Mouzaïa.
— Situation.
Le 23 octobre, le canon des Inva-
lides annonçait aux habitants de
Paris la prise deConstantine ; et déjà
celte nouvelle conquête , comme
celle d'Alger, jetait de l'anxiété dans
les esprits. Les irrésolutions que le
gouvernement montrait depuis sept
années , dans toutes les affaires
d'Afrique, donnaient cours aux
bruits les plus sinistres. Gonser-
vera-t-on Constantinc? se deman-
dait-on de toutes parts, et les deux
principaux, organes du ministère
répondaient à cette question d'une
tout opposée. Dans les chambres, même sollicitude et même indé-
196 DOMINATION FRANÇAISE.
cision, Le discours d'ouverture avait bien annoncé, en termes pompeux, la
conquête de Constantine. « Si la victoire, disait la Couronne, a plus fait
« quelquefois pour la puissance de la France, jamais elle n'a élevé plus haut
« la gloire et l'honneur de ses armes. » Mais, comme toujours, le ministère
avait pris à tâche de ne rien préciser, de n'annoncer aucune détermina-
tion positive sur la conservation de la nouvelle conquête. « Dans l'est de
<( l'Algérie, ajoutait-il, comme dans l'ouest, nous avons voulu la paix; mais
« l'opiniâtreté du bey qui commandait à Constantine nous a obligé à prouver
« une fois de plus aux indigènes qu'ils devaient renoncer à nous résister. » Voilà
tout, À la Chambre des pairs, M. de Gasparin, sans crainte de heurter la sus-
ceptibilité nationale, proclamait tout haut l'incapacité de la France à coloniser,
et proposait d'abandonner Constantine après l'avoir démantelée. M. Mérilhou,
au contraire, sommait le ministère de conserver l'Algérie et demandait une loi
qui déclarât celte province définitivement unie à la France.
A la Chambre des députés, les antipathies pour notre possession d'Afrique
se manifestaient avec plus de violence encore. Aux yeux de M. Duvcrgier de
Hauranne, le gouvernement s'était engagé dans une voie déplorable par son
ardeur belliqueuse, et il taxait l'expédition de Constantine de funeste et
d' 'impolitique. MM. Jaubert et Desjobcrt, ces deux implacables adversaires de
la conquête de l'Algérie, dont les discours ont été aussi funestes à notre domi-
nation que des batailles perdues , vinrent ensuite faire entendre leur plaidoyer
systématique contre tout ce qui se passait en Afrique. Pour eux, l'Algérie
était un gouffre où toutes les ressources de la France se consommaient en
pure perte ; ils comptaient avec affectation et souvent exagéraient le nombre
des morts et des blessés; ils supputaient aussi la balance du commerce, et
comme ils la trouvaient peu favorable à la métropole , ils ne cessaient de dire
que l'Algérie ruinait la France. Étroite et absurde manière de calculer 1 Comme
si la civilisation n'a pas toujours imposé aux grandes nations des devoirs impé-
rieux , stériles dans leurs résultats immédiats , féconds dans leurs consé-
quences éloignées. Et nous aussi nous voudrions que cette grande expérience
lut conduite avec plus d'économie et de volonté; mais, malgré les fautes qui
ont été commises, nous ne cesserons d'engager la France à persévérer dans la
voie qu'elle s'est tracée ; car, à toutes les époques, ce sera pour elle une véri-
table gloire que d'avoir entrepris le rétablissement de la civilisation et du
christianisme en Afrique '.
Mais détournons les yeux de ces malencontreux politiques et suivons le fd
des événements.
Le maréchal Valée arriva à Alger dans les premiers jours de novembre ,
ramenant avec lui les troupes excédant les besoins de la nouvelle occupation.
Ce retour était bien nécessaire ; car nos forces avaient été tellement diminuées
' « La conversion delà Darbarie on province européenne, écrivait le duc d'Orléans an roi
"son père, marquera votre règne d'un des grands événements du siècle »
DOMINATION FRANÇAISE. i-U7
dans celle province que de (ouïes paris, à l'instigation d'Abd-el-Kader, les
tribus se soulevaient contre nous. Le frère de l'émir, El- Hadji Mustapha,
s'était emparé de Biidah et y levait des contributions; les Efadjoutes recom-
mençaient à commettre des vols sur notre territoire. En l'absence du gouver-
neur général, l'administration civile et militaire avait bien été confiée à des
chefs expérimentés : BU général Bro d'abord, puis au général Négrier; mais
que pouvait contre tant d'ennemis toute leur habileté, avec le faible effectif dont
ils disposaient? ils n'avaient guère que quinze cents hommes en état de tenir la
campagne. On adressa des remontrances au bey de Milianah, qui était l'un des
principaux fauteurs de ces troubles; mais ce chef, qui sentait alors toute sa
force, n'y répondit que par l'ironie. « St les Français, dit-il à nos envoyés,
« veulent assurer la tranquillité du pays, qu'ils en confient la police à mon
« maître, et qu'ils se bornent à occuper Alger. » Ainsi, la victoire venait à
peine d'inaugurer notre souveraineté dans la province de Constantine que de
nouveaux troubles germaient dans celle d'Alger.
La convention signée le ;i0 mai sur la plage de la Tafna, avait interdit à
l'émir de sortir du pays placé sous son commandement. Mais son caractère
ambitieux et inquiet faisait craindre que, sous prétexte de poursuivre hors de
son territoire des ennemis qu'il ne pouvait autrement atteindre, il ne tentai
de pénétrer au delà des montagnes qui servent délimite aux provinces d'Alger
et de Tittery. Le maréchal Valée fut donc autorisé à prendre les mesures
propres à rendre impuissantes toutes tentatives de ce genre; tandis que d'un
autre côté, on cherchait à éclaircir ce que la lettre du traité de la Tafna pou-
vait offrir d'équivoque au sujet des limites à l'est d'Alger. Le dissentiment qui
existait entre nous et Abd-el-Kader portait principalement sur l'article 2.
L'émir prétendait qu'il nous bornait à l'Oued-Kaddara , et que le mot arabe
au delà qui s'y trouve, mis après le nom de cette rivière, était tout à fait sans
valeur. Nous disions, nous, au contraire, qu'il en avait une très-grande et
signifiait que nous n'avions pas voulu nous limiter dans la direction de l'est.
En conséquence , il fut décidé qu'on n'admettrait d'autre interprétation que
celle qui, en assurant au profit de l'administration française la contiguïté des
deux provinces d'Alger et de Constantine, et la possession facultaîive du lit-
toral tout entier, depuis Alger jusqu'à la frontière tunisienne, lui laisserait
également tout le territoire au nord d'une ligne tracée d'Alger aux Portes de
1er. y compris ce défilé et le fort de Hamza. Malgré cela, Abd-el-Kader, ne
tenant aucun compte de ces décisions , opérait des razzias dans la partie con-
testée et y instituait des fonctionnaires dévoués à sa personne.
A cette époque, l'émir envoya à Paris son secrétaire intime, Sidi-Mouloud-
Ben-Arrach. avec la mission ostensible d'offrir au roi des présents , mais , au
fond, pour obtenir une solution favorable à l'interprétation qu'il voulait don-
ner au traité du 30 mai. Fort heureusement les ministres se récusèrent, et
l'émissaire d'Abd el-Kader reçut l'invitation de s'entendre directement, à
fi:1»
W8 DOMINATION FRANÇAISE.
Alger, avec le gouverneur général. Cette réponse coupa court à tous les
atermoiements; Mouloud Ben-Arrach quitta la France, et quelques jours
après son arrivée en Afrique (4 juillet), il signait la convention suivante :
Article 1er. — Dans la province d'Alger, les limites du territoire que la France s'est
réservé au delà de i'Oued-Kaddara sont fixées de la manière suivante : le cours de
TOued-Kaddara, jusquà sa source, au mont Thibiarin; de ce point jusqu'à Tisser, au-
dessus du pont de Ben-Hlni; la ligne actuelle de délimitation entre Touthan de Kliachna
et celui de Beni-Djaah , et au delà de Tisser jusqu'au Biban, la route d'Alger à Con-
stantine, de manière à ce que le fort de Hamza, la route royale, et tout le territoire au
nord et à Test des limites indiquées restent à la France , et que la partie du territoire
de Beni-Djaad , de THamza et de TOuaiinougha , au sud et à l'ouest de ces mêmes
limites, soit administrée par l'émir. Dans la province d'Oran , la France conserve le
droit de passade sur la route qui conduit actuellement du territoire d'Arzew à celui de
iWostaganem ; elle pourra, si elle le juue convenable, réparer et entretenir la partie de
cette route à Test de la Macta, qui n'est pas sur le territoire de Mostaganem ; mais les
réparations seront faites à ses frais et sans préjudice des droits de l'émir sur le pays.
Article 2.— L'émir, en remplacement des 30,000 fanègues de blé et des 30,000 fanè-
gues d'orge qu'il aurait dû donner à la France avant le 15 janvier 1S38, versera chaque
année, pendant dix ans, 2,000 fanègues de blé et 2,000 fanègues d'orge. Ces denrées
seront livrées à Oran le 1" janvier de chaque année, à dater de 1839. Toutefois, dans
le cas où la récolte aurait été mauvaise, l'époque de la fourniture serait retardée.
Article 3. — Tes armes, la poudre, le soufre et le plomb dont l'émir aura besoin
seront demandés par lui au gouverneur-général, qui les lui fera livrer à Alger, au prix
de fabrication, et sans aucune augmentation pour le transport par mer de Toulon en
Afrique.
Article 4. — Toutes les dispositions du traité du 30 mai 1837, qui ne sont pas
modifiées par la présente convention, continueront à recevoir pleine et entière exécu-
tion, tant dans Test que dans l'ouest.
Cet acte réglait donc les seuls points sur lesquels des stipulations écrites
fussent indispensables; les autres ne pouvaient fournir matière à aucune autre
contestation.
Dans la province de Constantine régnait un calme auquel nous avions été
peu accoutumés dans les autres parties de notre conquête. Les chefs des tribus,
les gouverneurs de villes venaient, en foule, faire leur soumission ; parmi ces
derniers on remarqua surtout le kaïd de Milah, petite ville placée à douze
lieues de Constantine , sur la route du port de Djidgelli , et qui commando
aussi les plaines de la Medjanah. L'investiture en fut donnée au kaïd, et plus
tard les troupes françaises vinrent y former un établissement permanent. Milah
était destiné à devenir un poste important, comme base d'opérations, toutes
les fois que les intérêts de notre politique exigeraient notre intervention du
côté de Stora , ou dans la direction des Portes de Fer.
Bientôt après, le gouverneur général ordonna au général Négrier de faire
une reconnaissance sur Stora. Cette opération, entreprise pour compléter la
DOMINATION FRANÇAISE. V!M»
recherche d'une plus courte %oio de Constantine à la mer, devait s'effectuer à
travers un pays (mit à l'ait inconnu, et dans lequel les Turcs eux-mêmes
n'avaient pas osé s'aventurer depuis longtemps. Klle fut néanmoins accomplie
avec un plein succès, et, contre toute espérance, on put l'étendre jusqu'au
rivage. La colonne franchit les montagnes qui séparent le Rummel du bassin
de Stora, et, n'apercevant point d'ennemis, s'avança jusqu'aux ruines de
Rusicada. Celte marche hardie inquiéta les Kabaïles, qui harcelèrent à son
retour notre expédition, à laquelle pourtant quelques-uns de leurs chefs vin-
rent porter des assurances de paix. Dans cette rencontre les auxiliaires indi-
gènes combattirent sous nos drapeaux avec une vigueur remarquable, et furent
presque seuls atteints par l'ennemi. La distance parcourue n'offrit à la marche
de nos troupes aucune difficulté sérieuse : le pays traversé était boisé, fertile
et beau ; l'établissement sur les ruines de la cité romaine demeura dès lors
résolu; dès lors aussi, commença l'exécution de la route qui , par le camp de
Smendou et celui de l'Arrouch , conduit, en trois marches, de Constantine à
son port naturel.
Trompé par des espérances que ses partisans lui faisaient trop légèrement
concevoir, Ahmed-Iiey qui, depuis sa chute, errait dans le désert avec les
cavaliers de quelques tribus qui ne l'avaient pas abandonné , s'était d'abord
avancé dans le Djerid, non loin du point où Abd-el-Kader avait, pendant
quelque temps, dressé ses tentes. Il chercha ensuite à se rapprocher de
Constantine, et n'en était plus qu'à cinq journées, lorsque le général Négrier,
avec toutes ses forces disponibles, se porta au-devant de lui, comprenant bien
qu'un tel voisinage jetterait de l'incertitude parmi nos partisans, et empêche-
rait les Arabes de se soumettre. Cette démonstration suffit pour faire reculer
l'ancien bey, qui continua depuis ses intrigues, mais dont les tentatives
restèrent toujours sans résultat.
Dans les provinces du centre et de l'ouest, la guerre avait cessé à la suite
de la convention de la Tafna; mais Abd-el-Kader, toujours à l'affût des cir-
constances qui pouvaient aider à l'agrandissement de son autorité , croyant
d'ailleurs que la défaite d'Ahmed-Bey serait favorable à ses projets , était
venu, dans le mois de décembre 1837, placer son camp dans l'outhan d'Ouan-
nougha , près de Hamza. Là, il reçut l'hommage, non seulement des chefs
sur lesquels le commandement lui avait été donné, m us encore de ceux des tri-
bus de l'est, de l'autre côté des montagnes. Des agents qu'il ne désavouait pas,
jetaient, par l'intrigue et la menace, l'incertitude parmi les Arabes qui recon-
naissaient déjà, ou se préparaient à reconnaître l'autorité de la France, et
l'alarme s'étendait même jusqu'aux extrémités orientales de la Metidja sou-
mise. Il importait donc d'en faire cesser les causes : un camp de deux mille cinq
cents hommes fut établi sur le haut Khamis , pour observer le mouvement de
l'émir. Il se retira alors sur Medeah, et les troupes françaises, après avoir man-
œuvré quelques jours le long de l'Atlas , rentrèrent dans les positions qu'elles
500 DOMINATION FRANÇAISE.
occupaient auparavant. Bientôt après celte démonstration de notre part, l'émir
se dirigea sur Tekedempt, où se faisaiei.t en ce moment les préparatifs d'une
expédition qu'il projetait du côté du désert.
Avant de le suivre dans cette course lointaine, donnons une idée de la nou-
velle organisation qu'il avait établie dans le territoire qui lui était dévolu par
le traité de la ïafna.
Ayant vu les Français s'emparer successivement des villes les plus considé-
rables de l'Algérie ; sachant bien qu'en cas de revers les Arabes qui lui étaient
le plus dévoués ne résisteraient pas à la tentation de piller ses munitions et ses
richesses, Abd-el-Kader forma d'abord le projet de fonder quelques villes , où
il pût mettre son trésor à l'abri de la rapacité de ses sujets, et où il pût agglo-
mérer les populations des lieux qu'il ferait évacuer au premier soupçon d'une
invasion française. Comme la prise de Constantine l'avait convaincu qu'aucune
fortification ne pouvait résister aux armes des chrétiens, il choisit, pour établir
ses places de refuge, des sites escarpés qu'il jugea inaccessibles à nos troupes.
Dans cette intention il fonda : Hoghar , à quinze lieues environ au sud-est de
Medeah ; Thaza, à douze ligues sud-sud-est de Milianah; Saïda, à une journée
et demie arabe au sud de Mascara, dans la tribu de Beni-Yacoub; Tafraoua,
située à une journée au sud de Tlemcen. Mais la plus importante de ses créa-
tions fut Tekedempt, dont il fit le siège principal de son autorité.
Située au milieu d'un pays tout à fait inculte, cette place, où l'on a reconnu
depuis les ruines d'une cité romaine, est à trente lieues sud-ouest de Thaza
et à dix-huit lieues est de Mascara. Elle était défendue par une redoute et
par deux forts, dans le plus grand desquels Abd-el-Kader plaça son habita-
tion , et des bâtiments capables de contenir dix-huit cents soldats. Environ
trois cents cabanes, au milieu desquelles s'élèvent quelques maisons avec
terrasses ou recouvertes en tuiles, composaient toute la ville. Les habitants
étaient des Maures de Mazagran et de Moslaganem, et des Koulouglis de
Milianah et de Medeah, exilés à Tekedempt par l'émir. Le fort servit de dépôt
pour les munitions de guerre; là se trouvait aussi l'établissement de la mon-
naie, et enfin un grand nombre d'outils et de machines que Ben-Arrach avait
achetés en France pendant son voyage.
Peu confiant dans les ressources que lui fournissaient les contingents de
chaque tribu, dont le chiffre cependant s'élevait à 73,000 hommes, infanterie et
cavalerie, ou plutôt voulant se ménager, contre les Arabes, un moyen perma-
nent de domination, et se mettre en mesure de porter partout où il lui con-
viendrait des forces toujours disponibles, Abd-el-Kader songea aussi à
organiser une armée, à l'instar de celles d'Europe. Dans la profonde inexpé-
rience où il était de nos moyens militaires, il dut s'adresser à des déserteurs
qui lui étaient venus principalement de la légion étrangère. Au début de la
formation de ses corps réguliers, l'on y reçut quelques jeunes gens des meil-
leures familles. Des hommes expressément chargés du recrutement allaient
DOMINATION FRANÇAISE. 501
dans tous les aghaliks faire appel à ceux qui voulaient devenir \esfihdit sul-
tan; te désir d'échapper à la contrainte gênante de la tribu déterminait sou-
vent tics enrôlements; mais le nombre ne tarda pas à diminuer, alors on eut
recours à la force, à une espèce de presse. L'enrôlement était sans terme (i\<\
se faisait a toui âge; il suilisaii de se présenter pour être admis.
L'uniforme de l'infanterie se composa d'une veste en ser%e grise sans orne
ment et revêtue d'un capuchon, d'un gilet en serge bleue, d'un pantalon de la
même étoile et d'une culotte rouge ; chaque homme reçut tous les trois mois
une chemise en toile et une paire de souliers en cuir jaune. Sur ses propres
deniers, le soldat, ajoutait à <e costume un humons el un hnïk généralement
en très-mauvais étal ; une giberne de cuir de Maroc, qui se portait à l'aide d'une
courroie passée sur l'épaule droite, un fusil avec baïonnette, quelquefois des
pistolets et un yatagan, tel était l'armement des fantassins '.
L'uniforme de la cavalerie régulière d'Abd-el-Kader différait peu de celui
de nos spahis. Chaque cavalier recevait du hcylik un cheval et un harnache-
ment complet. Il était armé d'un fusil sans baïonnette ou d'une carabine, d'un
sabre à lame de Fez et d'un pistolet; il avait la même giberne que le fantassin.
Les spahis de l'émir n'eurent de la cavalerie régulière que le nom , leur instruc-
tion étant nulle sous tous les rapports.
L'artillerie fut composée presque exclusivement de déserteurs français, de
Turcs et de Koulouglis; mais parmi eux pas un n'était réellement capable de
bien diriger un canon, et à chaque instant il arrivait des accidents dans les
exercices. D'ailleurs, tout le matériel était détérioré et presque entièrement
hors d'état de service, et les pièces montées sur de lourds affûts, avec des
roues d'un seul morceau. Quatre mille quatre cents hommes d'infanterie, neuf
cent vingt cavaliers, cent quarante canonniers, douze pièces de campagne,
vingt-neuf pièces de siège , neuf mille soixante-dix fusils, telles étaient, lors
de l'expédition de l'émir contre Aïn-Madhy, la situation exacte de ses forces
régulières.
Le marabout Tedjini. dont la famille gouvernait la ville d' Aïn-Madhy, avait
refusé de reconnaître l'autorité de l'émir et d'acquitter le tribut. Irrité de ce
refus , et peut-être aussi dans le but de s'assurer, en cas de revers , un refuge
plus difficilement accessible aux armes françaises, Abd-êl-Kader se mit en
marche vers la fin de mai, pour aller faire le siège de cette ville. Ses prépa-
ratifs, malgré leur importance relative, se trouvèrent insuffisants pour obtenir
1 Pour sa Qourrilure, chaque soldat recevait, par jour, des galettes pesant une livre et demie,
et une livre de farine grossièrement moulue, avec laquelle il préparait son cous coussou. Deux
fois par semaine , chaque peloton de vingt homme recevait un mouton ; mais les soldats trou-
vaient d'autres ressources plus considérables dans le pillage qu'ils exerçaient sur les douairs
places prés du lieu de leur résidence. La solde des simples soldats est de quatre à six boudjoux
suivant leur validité el les services rendu . Les sous-lieutenant ont huit boudjoux : les lieute-
nants douze : l'agha ne reçoit que trente-six boudjoux; mais cette solde, il faut le dire, n'est
que la moindre partie des profits (lu service militaire.
502 DOMINATION FRANÇAISE.
la prompte reddition d'une place défendue par les difficultés naturelles de
ses approches. Le siège traîna en longueur; éloigné de ses résidences habi-
tuelles , Abd-el-Kader affectait de se dérober à toutes les communications qui
n'avaient pas pour objet exclusif le succès de son entreprise. Les chefs qui
commandaient en son nom dans le pays s'occupaient, avec une activité qu'il
réveillait sans cesse, de lever des tributs et de lui envoyer des soldats, des
vivres, des munitions de guerre; mais un officier français ne pouvait obtenir
d'eux ni escorte, ni guide pour arriver jusqu'à lui, et Ben-Arrach lui-même,
désireux de lui rendre compte de sa mission, tentait vainement de le voir.
Cette obstination à rester impénétrable faisait présager de fâcheuses disposi-
tions.
Le traité du 30 mai avait réservé à l'administration française les villes de
Coleah, Blidah et leurs territoires; le moment était venu Je les occuper. Le
maréchal Valée prit d'abord possession de Coleah, et, à l'ouest de la ville, éta-
blit un camp où furent placés quatre bataillons d'infanterie, avec de l'artillerie
et quelques chevaux. En même temps il portait sur le haut Khamis des forces
imposantes, faisait ouvrir la route de la Maison Carrée à celte nouvelle posi-
tion et achevait de rendre praticable celle d'Alger à Coleah. Ces préparatifs
étant faits, pour assurer, à tout événement, l'occupation de Blidah, le gou-
verneur général dut attendre, pour agir, que les pluies du printemps eussent
cessé.
Le 1er mai, l'armée se mit en marche, et le 3 elle se trouvait devant Blidah.
A l'entrée des beaux jardins dont la ville est environnée , le maréchal Valée
trouva le hakem. les ulémas, les notables ainsi que le kaïd de Beni-Salah, aux-
quels il donna l'assurance qu'il ne serait fait aucun mal aux habitants; puis il
confirma les autorités dans leurs fonctions, et s'occupa de choisir l'assiette des
camps fortifiés qui devaient couvrir cette position importante. Le premier fut
marqué entre Blidah et la Chiffa, sur un mamelon dominant la plaine, et d'où
l'on découvre au loin Coleah et le pays des Hadjoutes. On plaça le second dans
une position intermédiaire, à l'ouest de Blidah, de manière à couvrir la route
qui conduit du blockhaus de Mered au camp de l'ouest. La possession de
Blidah nous rendait maîtres des chemins qui, de ce point central , conduisent
à Medeah , par les gorges de la montagne et dans toutes les directions vers
l'est et l'ouest de la plaine.
Cependant le siège d'Aïn-Madby se continuait toujours. Campé à cent
lieues des côtes, dans une région à peu près inconnue, absorbé par les soins
d'une guerre lointaine et ditïicile, l'émir, avec lequel les rapports politiques
étaient toujours suspendus, ne pouvait, de quelque temps encore, retourner
dans le centre de son commandement La province d'Alger était tranquille ,
aussi bien que celle d'Oran ; seulement on signalait, par intervalle, des atten-
tats isolés, œuvre de quelques malfaiteurs qui parvenaient à se glisser dans
l'intérieur de nos postes, à la faveur de la nuit.
DOMINATION FRANÇAISE. 503
La province de Constantine, jouissait aussi de la plus grande tranquillité.
Le gouverneur général crut devoir s'y rendre, pour régulariser les diffé-
rentes branches de l'administration, il s'occupa d'abord de déterminer le
territoire à soumettre immédiatement, <>u dans un temps prochain , à l'admi-
nistration de la France; il l'indiqua, par une double ligne (|iii , s'abaissant de
Constantine vers la mer, d'une part vers la frontière de Tunis, de l'autre vers
la haie de Stora, entérine un espace facile à défendre. La province tout entière
Il subdivision dont Houe devenait le Chef-lieu exceptée ) fut divisée en arron-
dissements inégaui, dans la formation desquels les traditions, les intérêts,
les influencés acquises étaient ménagés et consultés avec soin. Le gouverneur
général conserva même les dignités consacrées par le respect des peuples ,
quoiqu'elles lussent encore en cdntradition avec la hiérarchie du commande-
ment. On s'attacha aussi à déduire les impôts qui sous l'ancien gouvernement
avaient été considérablement multipliés. Grâces à toutes ces dispositions, le
recouvrement n'éprouva plus de difficultés ; les moindres déprédations furent
réprimées, et nos travailleurs purent établir la route de Constantine à Stora
sans être inquiétés.
Le maréchal voulut profiter de cet état de calme pour jeter es fondements
d'une ville nouvelle. Après les reconnaissances effectuées en janvier et avril
précédents, le chemin de Stora fut ouvert à l'armée, et la tête de la route ne
se trouvait plus qu'à neuf lieues de la mer. Le G octohre , quatre mille hommes
étaient réunis au camp de l'Arrouch ; ils en partirent le lendemain, et allèrent
camper le même jour sur les ruines ùe'Rusicada. Aucune résistance ne leur fut
opposée : seulement, dans la nuit, quelques coups de fusil, tirés sur les avant-
postes, protestèrent contre une prise de possession à laquelle les Kabaïles
durent bientôt se résigner. L'armée travailla dès lors sans relâche à fortifier
la position qu'elle venait d'occuper. Le sol, jonché de ruines romaines, lui
fournit les premiers matériaux ; des pierres , taillées depuis vingt siècles , re-
vêtirent des murailles toutes neuves ; et la ville, destinée à s'étendre sur le
versant des collines dont les crêtes sont couronnées par les ouvrages de défense,
reçut le nom de Philippeville.
Avant de quitter la province de Constantine, le gouverneur général fit aussi
occuper définitivement Milah, et commencer la route qui, de cette ville, se
dirigeant sur Sétif par Djimmilah, nous ouvrait les plaines de la Medjanah , où
nous comptions déjà d'utiles auxiliaires. On allait ainsi franchir une partie de
la distance de Constantine à Djigelli, et préparer l'occupation éventuelle de ce
port.
De retour à Alger , aux premiers jours de novembre , le maréchal Valée
se disposa à aller prendre possession du fort de Hamza, que la convention
de la Ta f na plaçait sous notre autorité. Les circonstances semblaient on ne
peut plus favorables : l'émir était toujours avec ses meilleures milices de-
vant Aïn-Madhy, et les populations de l'est ne témoignaient aucune intention
;m DOMINATION FRANÇAISE.
hostile; de sorte qu'en laissant des garnisons respectables dans les camps
dont la ceinture protège le territoire d'Alger, on pouvait réunir assez de forces
pour être, dans tous les cas, assuré du succès. Une route, dileSoltunia ou
Royale, ouverte par le dey Omar, conduit au défdé des U'ibans , en passant
au sud et assez près du fort de Hamza. Le corps expéditionnaire allait s'avancer
par cette voie que, depuis les Romains, aucune armée européenne n'avait
parcourue; le signal du départ était à toute heure attendu, lorsque, dans la
nuit du k au 5 décembre, des pluies torrentielles vinrent rendre tous les che-
mins impraticables et suspendre l'opération commencée.
Cependant, le général Galbois, qui commandait à Constantine, s'acheminait
de son côté vers Sétif. Le mauvais temps ralentit aussi la marche de sa division ;
les routes ou plutôt les sentiers étaient défoncés, les torrents gonflés par des
pluies incessantes. Il fallut rentrer à Milah, où on attendit quelques jours ; l'ar-
mée en repartit le 11 décembre et arriva le lendemain à Djimmilah; le cin-
quième jour, elle atteignit Sétif, ancienne capitale des Mauritanies, qui n'est
aujourd'hui qu'un amas de ruines. La population n'avait manifesté jusque-là
aucun sentiment hostile ; on était au 15 décembre, et le gouverneur général,
qu'on espérait voir s'avancer jusqu'aux limites des deux provinces, n'avait
même pu faire parvenir à Sétif la nouvelle des difficultés qui arrêtaient sa
marche. Le général Galbois se décida alors à rebrousser chemin, en laissant à
Djimmilah un demi-bataillon qui se retrancha dans les ruines. LesKabaïïes ten-
tèrent de l'enlever dans la nuit du 15 au 16; mais ils furent vigoureusement
repoussés. Grossis ensuite par des renforts accourus des montagnes, ils vinrent
attendre au passage le corps expéditionnaire, et, sans réussir à l'inquiéter
sérieusement, ils le harcelèrent jusqu'à Milah. De là, ils retournèrent sur leurs
pas pour attaquer de nouveau la garnison de Djimmilah qui avait été portée à
un bataillon entier avec deux obusiers de montagne et quelques cavaliers. Cette
garnison eut pendant six jours à se défendre contre plusieurs milliers d'enne-
mis : elle leur fit éprouver de grandes pertes ; et malgré l'acharnement des Ka-
baïlcs, qui déployèrent dans cette action prolongée une certaine connaissance
de la guerre, le bataillon ne se laissa pas un instant entamer. Cette troupe cou-
rageuse était exposée néanmoins à des privations cruelles; la situation , déjà
périlleuse, pouvait le devenir davantage, dans une saison où les communica-
tions sont presque impossibles; on se décida donc à la rappeler et Djimmilah
fut pour le moment abandonné.
Les difficultés que l'interprétation du traité de la ïafna avait fait naître,
paraissaient devoir être aplanies par la convention supplémentaire du k jui-
let 1838. Mais cette convention, signée à Alger par le représentant d'Abd •
el-Kader, n'était point encore ratifiée par ce dernier. Sans vouloir prendre
l'initiative d'une rupture que l'on regardait mal à propos comme contraire
aux véritables intérêts de la France, le ministère saisit cette occasion pour
prescrire au gouverneur général de rappeler énorgïquement à l'émir tous nos
DOMINATION FRANÇAISE. f>Of>
griefs contre lui, dans 1rs trois provinces d'Alger, de Constantine et d'Oran,
ci de lui en demander la réparation. Abd-el-Kader ne répondit pas à ces
sommations et refusa de ratifier la convention. À cette époque, Aïn-Madhy
s'était rendu; Tedjini en étail sorti, rançonné et vaincu, mais le cœur plein
de ressentiment. Ce succès, quoique chèrement acheté, gonflait néanmoins
les espérances de l'émir et les nombreux secours que, dans cette circonstance,
il avait reçus de l'empereur de Maroc, ajoutaient encore à son orgueil. Toute-
lois, ces graves ferments de discorde n'étaient pas sur le point d'éclater.
Pendant presque tout le cours de l'année 18)5!), la province d'Alger ne fut
le théâtre d'aucun événement important, et quelques familles maures , profi-
lant de cet état de paix , vinrent avec confiance se réfugier sons notre domi-
nation. In l'ait plus significatif encore venait de se produire dans cette pro-
vince : nos alliés des tribus de Krachna, Beni-Moussa et Beni-khalil , fatigués
des exactions des Hadjoutes, concertèrent contre eux une expédition, leur
tuèrent quelques hommes, et leur enlevèrent des troupeaux. Dans la province
de Constantine, le réseau d'autorités émanées de la puissance française s'éten-
dait partout , et à l'aide d'intermédiaires choisis parmi les notabilités indigènes,
nous avions à notre disposition des forces agressives pour subjuguer nos
eue mis et protéger nos amis. Ainsi se trouvait rétabli le markhzen , chargé
désormais de maintenir la soumission et d'assurer le paiement du tribut1.
Dans la province d'Oran , l'absence prolongée d'Abd-el-Kader était loin de
produire des résultats favorables à son autorité. De nouveaux besoins l'entraî-
nant sans cesse à de nouvelles exactions , lui aliénaient ses plus anciens et ses
plus dévoués amis. Ses embarras se multipliaient et sa puissance s'affaiblissait
en voulant s'étendre. Pendant qu'il recherchait des appuis parmi des popula-
tions où ne le recommandait plus, comme dans la province d'Oran, la renom-
mée de sa famille , son autorité dépérissait; les gens de l'ouest s'irritaient de
voir le centre du pouvoir se déplacer et incliner de plus en plus vers l'est; les
Hachem surtout ne pouvaient oublier qu'Abd-el-Kader leur devait son élé-
vation , et que c'était parmi eux qu'avait commencé sa fortune.
L'émir n'en continuait pas moins ses intrigues parmi les tribus qui nous
1 Un fait, arrivé dans la province de Constantine au commencement de celte année, était
venu confirmer d'une manière remarquable l'efficacité des pouvoirs indigènes, et donner la
mesure de la confiance que l'on devait avoir dans la nouvelle organisation. Quelques meurtres
ayant été commis sur des Français isolés, le lieutenant-général Galbois ordonna au khalifah du
Saliel (Ben-Aïssa) de prendre les mesures de sûreté nécessaires. Huit Arabes furent arrêtés
par les soins de ce dernier, traduits immédiatement devant un conseil de guerre indigène, com-
posé du khalifah du Sahel, président, des khalifahs de la Medjanah et de Ferdjioua, du scheikh-
el-arabeldi) kaid des Barattas. Sept d'entre eux , après avoir présenté publiquement leur ç,
moyens de défense, furent condamnés à la peine capitale. Ce jugement prononcé, le tribunal se
rendit en corps auprès du lieutenant-général pour le prier de le sanctionner. On vit ainsi, pour
la première fois, des Arabes arrêtés, jugés, condamnés et exécutés par des Arabes, leurs juges
naturels, pour assassinats commis sur des chrétiens. Cet événement produisit à Constantine une
vive impression, car il révélait hautement les progrès que faisait, parmi les cbefs musulmans, le
sentiment de la puissance française.
506 DOMINATION FRANÇAISE.
étaient soumises ; mais le bon sens des populations fit échouer ces tenta-
tives. Des (Imputations du Sahara et de la partie des Abd-el-Nour, qui jusqu'alors
ne s'étaient pas présentés, vinrent à Constantine, proposer leurs services.
«Commençant, disaient-ils, à connaître les Français et leur manière d'admi-
nistrer le pays, ils offraient de tout cœur de s'attacher à eux. » Depuis notre
première apparition à Djimmilah , les tribus des environs de cette ville
s'attendaient toujours à nous y voir bientôt revenir, et demandaient Y aman.
Des reconnaissances faites entre Bone et Philippeviile , et ayant pour objet
une communication plus prompte et plus avantageuse entre ces deux points
importants, constataient que la route n'offrait pas de difficultés sérieuses,
et que les travaux à faire pour la rendre praticable aux voitures ne seraient
pas considérables. Le pays parcouru était magnifique; l'eau et le bois s'y
trouvaient en abondance. Les chefs et les cavaliers des Beni-Mehena, des
Badjettas , des Elias , principales tribus du pays , accompagnaient nos colonnes
dans leur tournée ; et Zoualoui , cheik des Badjettas , l'homme le plus in-
fluent de la contrée , recevait le burnous et l'investiture des fonctions de
cheik. Dans la subdivision de Bone , régnait aussi la plus parfaite tran-
quillité. Les divers commandants de ce cercle obtenaient les meilleurs
résultats de leur administration juste mais sévère. Ils substituaient partout
l'esprit d'ordre et de paix à l'esprit de rapine et d'anarchie, et s'attiraient
ainsi la confiance des indigènes.
L'occupation de Djimmilah et le mouvement à diriger sur Medjanah pour y
consolider définitivement l'autorité de notre khalil'ah , furent précédés d'une
autre opération, l'occupation de Djidgeli. Il importait, au moment où nous
allions nous engager dans l'intérieur, de ne pas laisser sur nos flancs, entre
nous et la mer, une population insoumise , qui aurait pu inquiéter nos com-
munications. Un fait assez récent faisait d'ailleurs sentir la nécessité de répri-
mer sur ce point une population dont les aggiessions pouvaient apporter de
fAcheuses entraves à nos relations maritimes. Au mois de février, le brick
français l'Indépendant ayant fait naufrage sur la côte, à quelque distance de
Djidgeli, les Kabaïles avaient fait prisonniers les gens de l'équipage et ne vou-
laient les rendre que moyennant rançon. Si la pitié due aux malheureux nau-
fragés commandait d'accéder provisoirement aux propositions des Kabaïles ,
leur conduite n'en appelait pas moins une prompte répression. D'ailleurs, la
formation d'un établissement définitif à Djidgeli était commandée par la néces-
sité où nous étions d'occuper tous les points importants du littoral. L'expédi-
tion , une fois arrêtée, on résolut d'attaquer cette place par terre et par mer.
Djidgeli, Ylgilgilis des Bomains, est à quarante -huit kilomètres environ de
Bougie; elle s'élève sur une langue de terre qui s'avance dans la mer, et qui
forme un double mouillage. Aux xve et xvie siècles, c'était une ville commer-
çante qui entretenait des rapports suivis avec Marseille, Gènes, Livourne et
Venise; en 1830 ce n'était plus qu'un misérable village, qui n'avait d'autre
DOMINATION FRANÇAISE. 507
importance que sa position et an petit fort qui commande le double mouillage.
L'ancienne Igilgilis était une ville épiscopale, traversée par plusieurs grandes
voies qui conduisaient à Bougie, à Sétif, à Constantine, à Hippone, et que
l'empereur Auguste éleva au rang de colonie romaine. A l'époque de l'invasion
arabe, elle repoussa de son mieux les conquérants, et, plus tard, elle défendit
avec succès son indépendance contre les souverains de Tunis et de fiougie.
En 1514, elle s'attacha volontairement , sous la condition d'un léger tribut, à
Aroudj-Barberousse, qui prit le titre de sultan de Gigel, lit de la ville le dépôt
de ses prises , soumit les populations environnantes et ne la quitta que pour
faire la conquête d'Alger. En 1664, Louis XIV voulant fonder un nouvel éta-
blissement en Afrique, le due de Beaufort attaqua Djidgeli et s'en empara;
mais la France n'en conserva la possession que pendant quelques mois.
Depuis celle époque, le commerce de Djidgeli avec l'Kurope ne s'est pas
rétabli. Les Kabaïles profitèrent de sa faiblesse pour la soumettre à des ran-
çons périodiques, et Peysonnel n'y trouva en 17-2."> qu'une soixantaine de
maisons.
Le 12 mai, les troupes destinées à l'attaque de Djidgeli par mer quittaient
la rade de Philippeville : elles se composaient du premier bataillon de la légion
étrangère, de cinquante sapeurs du génie, et de quatre pièces de canon;
Le 13 au matin, elles arrivaient sur la plage de Djidgeli, et débarquaient sans
résistance. Les habitants, surpris, avaient cherché un refuge chez les tribus
voisines, les excitant à reprendre sur les Français une ville qu'ils n'avaient pas
su défendre. Mais nos soldats improvisèrent des fortifications, et, grâce à
leurs efforts , cette nouvelle conquête se trouva bientôt à l'abri d'un coup de
main. Le plus important des ouvrages qui furent alors établis, le fort Duqucsne,
consacra le souvenir de l'illustre amiral qui , le premier, il y a plus d'un siècle
et demi , fit flotter le drapeau français sur la ville de Djidgeli.
Pendant que l'attaque par mer s'accomplissait , la seconde partie du corps
expéditionnaire, celle qui suivait la voie de terre, était détournée de son but
pour porter secours au khalifah de la Medjanah , menacé par les partisans
d'Abd-el-Kader. Nos troupes furent dirigées sur Djimmilah, et dès ce mo-
ment l'occupation de ce point important fut définitive. Le seul avis de
l'arrivée des troupes françaises releva la confiance des habitants de la Medja-
nah : ils attaquèrent les gens de l'émir, leur firent des prisonniers et tuèrent
entre autres l'un des principaux chefs. Après une telle conduite , nous ne
pouvions plus douter du dévouement des habitants de la Medjanah.
Depuis l'expédition d'Aïn-Madhy, les embarras d'Abd-el-Kader semblaient
s'accroître : Tedjini, disait-on, organisait des forces régulières et il était secondé
par les Beni-Mzab. Sur les frontières de Maroc, un autre ennemi, un de ces
chefs de partisans que l'humeur anarchique des Arabes suscite et brise si faci-
lement, Mohammed-Ben-Ahmed, gênait ses communications avec le chérif ;
l'expédition d'Aïn-Madhy avait d'ailleurs épuisé ses munitions de guerre; et
508 DOMINATION FRANÇAISE.
le gouverneur général, s'appuyant sur ses nombreuses infractions aux clauses
principales du traité de la Tafna, refusait de lui en livrer. Forcé de se pour-
voir ailleurs, Abd-el-Kader recourait aux sympathies de l'empereur du Maroc;
quelquefois aussi il recevait directement de la poudre et des armes par l'in-
termédiaire des Anglais, des Génois et des Toscans. Sa situation était, comme
on voit, très-difficile, et il songeait sérieusement à en sortir.
Toutefois, dès le mois de mai , renouvelant l'assurance de ses bonnes inten-
tions et de son désir de conserver la paiv, Abd-el-Kader écrivit au gouverneur
général pour lui donner avis de la visite qu'il se proposait, disait-il, de faire
à de saints marabouts dans le territoire de la Zouaoua (est) , où il se rendrait
escorté seulement de quelques cavaliers. Ce voyage lui fournissait en outre le
prétexte d'ajourner sa ratification au traité supplémentaire du h juillet , ainsi
qu'à plusieurs autres réclamations qui lui étaient faites, quand tout à coup,
vers le milieu de juin, se dirigeant vers les montagnes de Bougie, il apparut
aux environs de cette ville. Cette démarche, par laquelle il essayait de con-
stater son influence sur les populations les plus voisines de nous, ne lui
réussit pas, et il put se convaincre que les Kabaïles n'étaient nullement disposés
à lui faire le sacrifice de leur indépendance , en même temps que la con-
duite à la fois prudente et ferme du commandant de Bougie lui enleva
l'espoir de réaliser ses insolentes prétentions.
Cependant ses intrigues, chaque jour plus audacieuses, décidèrent le général
dalbois, qui commandait à Conslantine, à mettre en état de défense la position
de Djimmilah; il se porta ensuite sur Sétif, d'où il poussa des reconnaissances
dans la direction de Djidgeli , et se mit en relation avec les chefs kabaïles des
Mouley-Chorfa, des Beni-Achour et des Azz-Eddin. Ces résultats obtenus, ce
général revint sur ses pas, laissant derrière lui des tribus définitivement orga-
nisées, et la position de Djimmilah fortifiée et approvisionnée pour six mois.
Ainsi , du côté de l'est, dans l'éventualité possible d'une rupture avec l'émir ,
toutes les précautions étaient prises pour lui ôter les moindres chances de succès.
Après son excursion du côté de Bougie, Abd-el-Kader avait repris la route
de Medeah et était allé s'établir dans une position nommée Thaza , à quelque
distance au sud de Medeah, où il essayait de créer une ville. Quelle que fût
sa dissimulation , le désir ou le besoin qu'il éprouvait d'appeler bientôt les
Arabes à la guerre se trahissait dans toutes ses mesures. Dans la province
d'Alger, il entretenait une agitation constante; à Oran , il excitait les indi-
gènes à déserter notre cause, il les empêchait de se rendre à nos marchés , il
frappait de taxes exorbitantes tous les produits qui nous étaient destinés, il
affectait de ne pas reconnaître la validité des passe-ports délivrés par les
autorités françaises; dans la province de Constantine, il acceptait la soumission
de Farhat-ben-Saïd, le cheïck-el-arab; qu'il savait bien être sous notre dépen-
dance, et afin de se justifier, il prétendait, contrairement au traité, avoir
droit au gouvernement du désert, depuis Tunis jusqu'à Maroc; enfin, il
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DOMINATION FRANÇAISE. 509
refusait d'acquitter les contributions que le traité lui imposait. Toutes < rs
infractions réclamaient une éclatante réparation ; malheureusement l'état
sanitaire de l'armée ne permettait pas d'entrer immédiatement en campagne.
Los chaleurs excessives de l'été avaient développé un grand nombre de mala-
dies, et les cadres de l'effectif se trouvaient considérablement diminués. On
se décida cependant à tenter une leconnaissance de Constantine jusqu'aux
BibaitS, afin de mettre cette province eu rapport direct avec Alger; entreprise
essayée l'année précédente sans résultats, mais que l'on espérait bien, cette
bis, réaliser complètement.
Le prince royal, qui visitait alors l'Algérie, témoigna le désir de s'associer
à cette entreprise aventureuse, et le 12 octobre il arriva dans la vallée du
Kummei, en vue de Constantine. A moitié de là côte, il rencontra la grande
députation de toutes les tribus arabes de la province, depuis Cuelma jusqu'à
Sétif, et, au haut de la rampe , les troupes françaises et les Arabes auxiliaires,
venus de dix— huit lieues à la ronde , formant un carré , au milieu duquel
s'élevait le minaret sur lequel on a gravé cette inscription :
Al X BRAVES MOUTS DEVANT CONSTANTINE , KN 185<; ET isô7.
La première visite du duc d'Orléans fut pour cette brèche où tant de braves
soldats avaient succombé. De là , il entra dans la ville par la porte qui a
reçu le nom du maréchal Valée, et arriva , non sans peine, au palais du Bey ,
obligé de fendre la foule qui se pressait sur son passage.
Par les soins du maréchal, les troupes destinées à effectuer la reconnais-
sance des Bibans avaient été réunies sur divers points de la route qu'elles
devaient parcourir, et n'attendaient plus que le signal du départ. Après avoir
passé quelques jours à Constantine, le prince royal vint prendre le comman-
dement de la division qui lui était réservée, et . le 17, il se trouvait à Djim-
milah. Les magnifiques ruines qui subsistent encore dans cette misérable
bourgade, attirèrent son attention : c'étaient un temple, un théâtre, des
mosaïques, et surtout un arc de triomphe si admirablement conservé, que
l'idée vint au prince d'en faire numéroter les pierres, et d'envoyer tout entier
en France ce trophée de granit1. L'armée resta à Djimmilah jusqu'au 24,
ignorant encore sur quel point elle était destinée à opérer.
1 Le maréchal Soult, désirant remplir le vœu exprimé par M. le duc d'Orléans, a pris ré-
cemment un arrêté :l'aprés lequel il a décidé (pie l'arc de triomphe de Djimmilah serait trans-
porté en France et réédifié sur un des points de la capiiale qui sera ultérieurement désigné.
Nous sommes loin de blâmer une telle détermination ; mais nous pensons que la réédification
de ce monument sera loin d'être satisfaisante : l'arc de triomphe de Djimmilah ne se distingue
ni par l'élégance de ses proportions, ni par la richesse des sculptures qui le décorent; c'est un
produit abâtardi de l'art romain, comme la plupart des autres monuments que l'on trouve en
Afrique. Nous ne ferons qu'une seule exception à cet égard, et elle sera pour le magnifique am-
phithéâtre de Jemm, qui s'est conservé presque intact au milieu des ruines de l'ancienn •
Tysdrus, dans l'Afrique propre (régence de Tunis). Ace litre, et comme un des beaux spéci-
mens de l'art antique, nous lui avonsconsacré une place dans nos illustrations.
;,I0 DOMINATION FRANÇAISE.
Le 25, le corps expéditionnaire , composé de deux divisions, sous les ordres
du duc d'Orléans et du lieutenant-général Galbois, se mit en marche dans la
direction d'Aïn-Turc, et vint établir son camp sur les bords de l'Oued Bous-
sclam , principal affluent de la rivière de Bougie. Le bruit se répandit aussitôt
que l'on marcherait le lendemain sur Zamourah , petite ville occupée par les
Turcs, que nous devions ravitailler et rallier ainsi à notre cause. Le 26, à six
heures du matin, l'armée quitta l'Oued-Bousselam. On appuyait au sud, et
Zamourah est au nord; l'expédition avait donc un but plus important que
celui qu'on lui avait attribué d'abord. Bientôt, soit indiscrétion, soit instinct ,
toutes les bouches prononcèrent le nom des Portes de Fer, passage inconnu
et mystérieux , où jamais Européen n'avait passé, et que les Romains eux-
mêmes n'avaient point osé franchir.
Le 27 , les deux divisions se mirent en marche à sept heures du matin. Un
brouillard épais couvrait la plaine mamelonnée qu'elles parcouraient. Sur un
avis parvenu au maréchal, qu'Omar, kalifah d'Abd-el-Kader, cherchait à
gagner les Portes de Fer, la cavalerie de la deuxième division fut envoyée
contre lui; mais à l'approche du lieutenant-colonel Miïtgen, il abandonna son
camp et gagna le désert. Deux heures après, notre colonne faisait halte sur
un des plateaux de la montagne de Dra-el-llammar , où se termine la plaine.
De ce point, elle commençait à voir se dérouler les chaînes imposantes et les
vallées multipliées à travers lesquelles elle devait passer pour atteindre les
Portes de Fer. L'avant-garde s'était arrêtée à six heures au plateau de Sidi-
Hatdan, situé près de l'Oued -Boukethcun; il était impossible d'aller plus loin,
et toutes les dispositions furent prises pour y établir le camp. A dix heures du
soir seulement, l'arrière-garde s'y trouva réunie, après avoir supporté des
fatigues inouïes. L'armée avait fait près de vingt lieues en deux marches.
Les Arabes accoururent dans le camp et y apportèrent des provisions de
toute espèce: des raisins, de l'orge, de la paille, qui leur étaient généreuse-
ment payés. Leurs cheiks, surnommés les gardiens des Portes de Fer, et qui
devaient nous guider le lendemain à travers les Bibans, reconnaissaient l'auto-
rité de Morkani, khalifah nommé par nous, et dont la famille est une des plus
anciennes et des plus vénérées de la province. Ils reçurent du prince royal
leurs burnous d'investiture et promirent de servir fidèlement la France. La
soumission de ces puissantes tribus , habitant pour ainsi dire un pays inacces-
sible, et que les Turcs n'avaient jamais pu dompter, était, sans contredit,
un résultat fort remarquable de notre domination. Le lendemain, 28 octobre,
les deux divisions d'Orléans et de Galbois se séparèrent : cette dernière devait
rentrer dans la Medjanah, pour continuer à occuper la province de Constantine,
rallier les Turcs de Zamourah et terminer les travaux nécessaires à l'occu-
pation définitive de Sétif.
Une pluie très-abondante étant tombée dans la nuit, la division d'Orléans
attendit que les terres fussent un peu raffermies pour se mettre on route,
DOMINATION FRANÇAISE. .">ll
et ne partil que ver9 les dix heures du matin. Son effectif se composait de
deux mille cinq cents hommes d'infanterie, des ±ir de ligne, i et l"' légers,
de deux cent quarante-huit chevaux des spahis, i,r el 3' chasseurs; de quatre
obusiers de montagne, approvisionnés de soixante coups, et d'une compagnie
du génie. L'infanterie portait pour si\ jours de vivres et soixante cartouches
par homme; le parc se composait de huit cents animaux, et l'administration
était pourvue en outre de sept jours de vivres
Après avoir marché pendant une heure environ, tantôt dans le lit de l'Oued-
Bouketheun, tantôt sursis herbes, la colonne, ayant à sa tète les deux
cheiks arabes qui lui servaient de guides, se trouva tout à coup en face
d'immenses murailles rocheuses, dont les crêtes pressées les unes contre les
autres festonnaient l'horizon par d'étranges découpures. Alors on commença
à gravir un rude sentier sur la rive gauche du torrent, et après des montées
presque à pic et des descentes pénibles, ou les sapeurs durent travailler au
passage des midets, la colonne se trouva au milieu d'une gigantesque forma-
tion de rochers escarpés, s'élevant de chaque côté en murailles calcaires (h;
huit à neuf cents pieds de hauteur , toutes orientées de l'est à l'ouest. Ces
murailles, rouges dans le haut, grises dans le bas, se succédaient , séparées
par des intervalles de quarante à cent pieds, et allaient s'appuyer sur des
crêtes qu'elles coupaient en ressauts infranchissables. Une dernière descente
à pic conduisit la colonne au milieu du site le plus sauvage qu'il soit possible
d'imaginer : c'était un fond entouré de rochers qui tous surplombaient, et où
il eût été facile de fusiller nos soldats à bout portant, sans qu'ils eussent pu
opposer la moindre résistance. Là se trouve la première porte, ouverture de
huit pieds de large, pratiquée perpendiculairement dans une de ces grandes
murailles; des ruelles latérales, formées par la destruction des parties mar-
neuses, se succédaient jusqu'à la deuxième porte, si étroite qu'un mulet
chargé peut à peine y passer; la troisième est à quinze pas plus loin en tour-
nant à droite ; la quatrième, plus large que les autres, est à cinquante pas de
la troisième; puis le défilé commence à s'élargir, et ne se prolonge guère
que sur un espace de trois cents pas; là se termine enfin ce formidable
passage, si bien nommé les Portes de Fer.'
En sortant de ce sombre défilé , on retrouva le soleil éclairant de toute sa
splendeur une jolie vallée ; et bientôt chaque soldat gagna la grande halle
indiquée à quelque distance des gorges, tenant à la main un rameau de
verdure arraché au tronc des vieux palmiers qui croissent solitaires au milieu
de ces rochers jusque-là impénétrables.
11 était impossible de songer à couronner régulièrement une position d'un
accès aussi difficile ; on se borna à faire occuper l'entrée et la sortie des gorges
par quelques compagnies d'élite. Ces dispositions étaient suffisantes pour
déjouer une attaque; elles furent môme inutiles, car personne ne se présenta :
quatre coups de fusil tirés hors de portée par des maraudeurs vinrent seuls
512 DOMINATION FRANÇAISE.
protester contre le passage miraculeux que venait d'opérer notre colonne. Et,
pour que rien ne manquât au pittoresque de cette situation, le soleil continuait
à éclairer cette grande halte, tandis qu'au loin l'orage grondait et mêlait ses
sombres roulements aux sons harmonieux de notre musique. A quatre heures,
la colonne se remit en marche et suivit dans une large vallée le cours de
l'Oued Bouketheun, ou l'Oued-Biban , nom que prend le torrent après avoir
franchi les Portes; mais ses eaux, grossies par l'orage, retardèrent la marche
de nos troupes: elles ne purent atteindre le même soir Beni-Mansoura, et
durent bivouaquera deux lieues des Bibans, sur les bords de la rivière, au
lieu nommé El-Makalou.
Le soleil du 29 octobre ramena le beau temps. Après avoir traversé une
forêt, la seule peut-être qui mérite ce nom dans toute l'Afrique, l'avant -
garde de la colonne couronna un mamelon devant lequel se déployaient deux
magnifiques vallées dominées par le Jurjura, et qui , se réunissant en une
seule au confluent de l'Oued-Beni Mansourah et de l'Oued-Malekh, se dirigent
vers Bougie. A peu de distance, on apercevait six grands villages bien construits,
entourés de jardins et pittoresquement groupés sur les dernières hauteurs.
Les habitants de ces villages se tenaient par groupes devant leurs maisons,
évidemment surpris de notre approche, et incertains sur le parti qu'ils devaient
prendre. Un mouvement rapide de notre cavalerie leur ôta toute possibilité de
fuir ; les chefs s'approchèrent aussitôt et firent acte de soumission. On les
menaça de tout détruire chez eux si un seul coup de fusil était tiré sur la
colonne. «Ces menaces, répondirent-ils, sont inutiles; aucun de nous n'est
« mal disposé pour les Français; » et ils s'empressèrent de nous offrir des
denrées et des fruits de toute espèce.
La division s'arrêta quelque temps sur les bords de l'Oued-Beni-Mansourah
afin d'abreuver les chevaux et les mulets, qui depuis cinquante-deux heures
étaient privés d'eau. A mi li , elle se remit en marche sur la rive gauche, se
dirigeant versllamza, qu'il devenait impossible, comme on l'eût désiré,
d'atteindre le soir même. Ce désir était d'autant plus vif, que des courriers
d'Abd el-Kader , surpris par notre avant-garde, avaient annoncé que le camp
d'Ahmed-Ben-Salem , bey de Sebaou et kalifah de l'émir, était établi sur le
revers des montagnes de la rive droite, vers le pays de POued-Naya. Les
lettres saisies sur eux jetaient partout l'alarme et préparaient les tribus à un
soulèvement général contre nous. Elles étaient écrites de Mascara et datées
du 17 octobre; il n'y avait donc pas un moment à perdre. L'avant -garde hâta
sa marche pour prendre position avant la nuit ; l'armée franchit l'Oued-
Redjillah, et le camp fut établi à six heures du soir sur la rive droite de ce
torrent.
Dans l'éventualité d'une attaque, Ben-Salem devait naturellement chercher
à s'établir sur le plateau du fort de Hamza, pour appuyer sa droite aux tribus
soumises à Abd-el-Kader et nous barrer la route d'Alger. Afin de prévenir cette
DOMINATION FRANÇAISE. 518
il
manœuvre, le maréchal prescrivit au duc d'Orléans de réunir les compagnies
d'élite de sa division, toute la cavalerie el deux obusiers de montagne; de partir
de Kef-Rajellah le •><), à une heure avant le jour, et de se porter rapidement sur
llamza. il se réservait de conduire lui-même le reste delà colonne de manière
à se trouver en mesure de soutenir s. A. R. si le combat s'engageait. Le duc
d'Orléans exécuta ponctuellement cet ordre; en effet, au moment où la colonne
débouchait dans la vallée de Hamza, on \it Ahmed-Ben-Salem couron-
ner de ses troupes la crête opposée à celle' que nous suivions. Le prince
royal, après avoir l'ait occuper par son infanterie les hauteurs qui dominent
l'Oued - llamza , lança sa cavalerie dans la vallée. Conduits par le colonel
Miltgen, les chasseurs et les spahis gravirent rapidement la berge, sur laquelle
paraissaient les cavaliers de Ben-Salem; mais ceux-ci se replièrent sans tirer
un seul coup de fusil. Dès que la cavalerie eut couronné les hauteurs que les
Arabes abandonnaient, le prince royal, qui s'y était porté de sa personne,
lit donner l'ordre à son infanterie de remonter la vallée et d'occuper llamza.
L'avant-garde s'établit autour de ce fort qui était complètement abandonné,
et, à midi, le maréchal y arriva avec le reste de la division.
Le fort de llamza , désigné par Tacite sous le nom de Auzea, est un carré
étoile dont les revêtements sont en partie détruits; les logements intérieurs
construits par les Turcs n'existent plus; onze pièces de canon, enclouées,
gisaient sur le sol; et l'armée ne trouva dans l'enceinte aucun approvision-
nement de bouche ou de guerre. La position du fort de Hamza avait été
parfaitement choisie; elle commande complètement une vaste plaine formée
par de grandes montagnes, et à laquelle aboutissent un col qui conduit à
Medeah et trois vallées qui mènent à Alger, à Bougie et aux Portes de
Fer. L'importance militaire de ce point avait décidé les Romains à y con-
struire un citadelle-fort, dont la garde était confiée aux vétérans; le dey
d'Alger entretenait aussi une garnison à Hamza.
A deux heures , la colonne se remit en marche , se portant vers le nord et
contournant l'extrémité occidentale du Jurjura , pour descendre dans les
bassins de lisser. Le camp s'établit au bas du défilé, sur un plateau assez
dominé et qu'il fallut faire garder par de nombreux postes avancés. Elle
entrait alors dans le territoire de la tribu des Beni-Druad, placée sous l'auto-
rité d'Abd-el-Kader; pour le lendemain, l'ordre fut donné de resserrer le plus
possible la colonne et d'éclairer sa marche en tous sens. Elle eut d'abord à
franchir le défilé de Draa-el-Abagal; les habitants des douairs qui garnissent
ces crêtes regardaient passer nos soldats sans annoncer la moindre intention
hostile , lorsqu'à dix heures, au moment où l'arrière-garde descendait les der-
niers contreforts du défilé, quelques cavaliers se mirent à tirer des coups de
fusil. Le duc d'Orléans se porta rapidement sur le point attaqué, et ayant
reconnu qu'une faible partie de la population prenait part à cet acte d'hosti-
lité, il ordonna à la colonne de continuer son mouvement.
fi.»
5 H DOMINATION FRANÇAISE.
La division vint faire sa grande halte près d'un des affluents de Tisser; là ,
des groupes de cavaliers, appuyés d'un nombre assez considérable de fantas-
sins, vinrent prendre position et se mirent en devoir de nous inquiéter par
des escarmouches continuelles. En présence de cette agression , jl était im-
possible d'éviter une affaire et de conserver jusqu'au bout le caractère paci-
fique de l'expédition. M. le maréchal se chargea de mener le convoi avec
le 17e et le 23e, et confia le soin d'attaquer l'ennemi au jeune prince qui
servait sous ses ordres. Un ravin profond et boisé traversait le plateau
qu'occupait la division : le prince royal fit franchir ce ravin au 2e léger
et garnir les crêtes de tirailleurs ; trois compagnies d'extrême arrière-garde
furent cachées dans le ravin , pour marcher de front à l'ennemi , tandis que
les chasseurs du colonel Miltgen, divisés en trois pelotons, se disposaient à
tourner les Arabes. A un signal donné, ce mouvement combiné s'exécuta avec
un élan et une précision admirables ; les Arabes furent culbutés des crêtes
qu'ils occupaient par les charges de notre cavalerie; les compagnies embus-
quées les atteignirent au pas de course et en tuèrent plusieurs à bout portant.
Malgré cette charge, ils continuèrent à suivre nos tirailleurs, échangeant des
coups de fusil avec eux, couronnant une position à mesure qu'on l'évacuait.
Vers les quatre heures , le prince royal , voulant leur apprendre que nous
avions fait passer de l'artillerie par les Portes de Fer, fit approcher un obusier,
qui envoya avec beaucoup de justesse deux obus au milieu des groupes les
plus nombreux. Cette démonstration acheva de décourager l'ennemi, et nos
chasseurs cessèrent d'être inquiétés dans la retraite en échelons qu'ils effec-
tuèrent pour clore la journée. Enfin, la colonne arriva à six heures du soir sur
TOued-Ben-Hini , un des principaux affluents de Tisser; l'armée le franchit et
campa sur un plateau élevé qui domine la rive gauche. Le lendemain 1er no-
vembre, la colonne expéditionnaire, après une journée de marche pendant
laquelle elle eut encore à soutenir quelques petits engagements avec les
Arabes, franchit TOued-Kaddara , et vint au camp du Fondouck se réunir à la
division Rulhières.
La population d'Alger accueillit avec des démonstrations de joie le retour de
nos braves soldats. C'était, en effet, un progrès bien remarquable que cette
longue excursion , accomplie sans attaque sérieuse, au milieu d'un pays hérissé
de tant de difficultés et habité par une population qui avait toujours inspiré les
plus sérieuses craintes aux dominateurs nos devanciers. Aussi ce succès irrita
profondément l'orgueil de l'émir: après tant d'efforts, son influence se trou-
vait d'un seul coup compromise. Le passage des Portes de Fer n'était que la
contre-partie et comme la revanche heureuse de son excursion tentée ,
quelques mois auparavant, du côté de Bougie; cette expédition tranchait,
en outre, une question de limites, et consommait la prise de possession des
communications entre Alger et Constantine. Dès ce moment, Abd-el-Kader
ne dissimula plus ses dispositions hostiles ; les nouvelles reçues d'Oran ne
DOMINATION FRANÇAISE. .">!•*>
laissaient aucun doute sur la probabilité d'une prochaine rupture et sur les
efforts qu'il déployait pour entraîner toutes les populations dans un grand
mouvement, il avait quitté Thaïs vers la lin de septembre, pour se rendre
(liins la province d'Oran , où sa longue absence paraissait avoir affaibli son
pouvoir. D'indignes violences signalèrent son retour. Quelques chefs, ayant
essayé d'opposer de la résistance, furent décapités, et leurs femmes essuyèrent
les derniers outrages. En même temps, il transportait dans l'intérieur les
populations sur le dévouement desquelles il ne pouvait compter. Les Medjalier,
convaincus de nous avoir, en plusieurs occasions, fourni des chevaux, furent
violemment déplacés et contraints de s'établir au milieu de tribus qui répon-
dissent de leur obéissance.
En présence de ces dispositions hostiles qui présageaient une attaque
sérieuse, le gouverneur général n'arrêta aucune mesure pour prévenir le mou-
vement qui le menaçait. Au lieu de réunir ses troupes, il les conserva dissémi-
nées dans des endroits peu avantageux , et se laissa prendre à l'improvisle.
Tout à coup, au milieu de la paix, les habitants de la plaine se virent assaillis
par une troupe formidable d'ennemis; leurs enfants, leurs frères furent
égorgés, les troupeaux , les récoltes, pillés, les maisons rasées ou incendiées.
Les Hadjoutes commencèrent, comme d'habitude, ces sauvages exécutions.
Suivant les secrètes intentions d'Abd-el-Kader, ils passèrent la Chiffa, dans
les premiers jours d'octobre, et se mirent à dévaster les douairs de nos alliés.
Un mois après, les gens de la tribu de Bernou , voulant ressaisir leurs trou-
peaux , devenus la proie des Hadjoutes , tombèrent dans une embuscade où
périrent plus de trois cents des leurs. Le commandant du camp d'Oued-el-Aleg
accourut à leur secours, mais enveloppé par des forces supérieures, il tomba
frappé mortellement.
Les jours suivants furent encore signalés par des attaques et des hostilités
nouvelles. Le 20 novembre , les beys de Milianah et de Medeah franchirent
la Chiffa, à la tète de deux à trois mille hommes, et se répandirent dans
la plaine , guidés à travers nos postes par les Hadjoutes. Le môme jour, un
faible convoi de trente hommes, parti de Bouffarik pour Oued-el-Aleg, fut
cerné et massacré par l'ennemi; enfin, le 21, un détachement de cinquante
hommes, se dirigeant d'Oued-el Aleg sur Blidah, pour porter des secours au
convoi, fut lui-même assailli par des hordes nombreuses d'Arabes , et suc-
comba sous leurs coups. Le commandant du camp se porta à leur rencontre;
mais , pressé bientôt de toutes parts par une multitude acharnée , il fut
obligé de faire former en carré sa petite troupe, composée de deux compagnies
du '2V de ligne et d'un bataillon du 1" de chasseurs d'Afrique, et de battre en
retraite , manœuvre exécutée avec un sang-froid et une intrépidité dignes
peut-être d'un plus grand théûtre.
C'était ainsi qu'Abd-el-Kader, profitant de la trop grande sécurité du gou-
verneur général , déchirait le voile dont il avait couvert jusqu'alors sa
510 DOMINATION FRANÇAISE.
véritable pensée. Aucune déclaration n'avait précédé la reprise des hostilités ;
ce ne fut que par une lettre adressée postérieurement au maréchal, qu'il lui
annonça le projet, arrêté, disait-il, par tous les musulmans, de recommencer
la guerre sainte. Le courage avec lequel nos soldats surpris en supportèrent le
premier choc, trouva de dignes imitateurs dans les colons. Néanmoins la plu-
part d'entre eux se virent contraints d'abandonner la plaine et de chercher un
refuge dans Alger. La désolation était générale ; les coureurs de l'ennemi
avaient pénétré jusque sur le massif, et les tribus alliées furent obligées de se
réfugier sous la protection de nos camps.
Dès que la nouvelle de l'agression des Arabes et des malheurs qui en
avaient été la suite fut parvenu en France, des ordies rapidement expédiés
prescrivirent l'embarquement de nouvelles troupes. Dans les premiers jours
de décembre, le maréchal se trouva en mesure de reprendre l'offensive. Une
colonne, formée du G2e de ligne et du 1er de chasseurs, ayant rencontré entre
le camp de l'Arba et le cours de l'Arrach un parti de mille à douze cents che-
vaux hadjoutes, chargea l'ennemi avec vigueur et le culbuta, après lui avoir
fait éprouver des pertes considérables. Le li, elle lui donna encore une
plus rude leçon. Un convoi, parti de Bouffarik pour Blidah, est attaqué au delà
de Mered parles bataillons réguliers de l'émir. Une charge du 1er régiment de
chasseurs les jette dans un ravin, et leur fait perdre beaucoup de monde; le
convoi , arrêté dans sa marche, entre ensuite tout entier dans Blidah.
Le 31 décembre, un succès important vint de nouveau signaler la reprise
des hostilités. Toutes les forces réunies des kalifahs de Medeah et de Milianah
étaient venues prendre position entre Blidah et la Chiffa ; l'infanterie régulière
de l'émir, soutenue par une cavalerie nombreuse, occupait le ravin de l'Oued-
el-lvcbir. Après avoir bien étudié le terrain, le maréchal fit aborder l'ennemi
à l'arme blanche. Le 2e léger, le 23e de ligne et le lei de chasseurs, quittant
leurs positions, gravissent aussitôt avec impétuosité la berge du ravin qui les
sépare de l'ennemi. Effrayés de leur élan, les Arabes tournent le dos au pre-
mier choc ; toute la ligne de nos troupes les suit , la baïonnette dans les reins ;
leur déroute est complète. Ils laissent en notre pouvoir trois drapeaux, une
pièce de canon , les caisses des tambours des bataillons réguliers, quatre cents
fusils et trois cents cadavres de fantassins. Beaucoup de cavaliers arabes furent
également tués.
Pendant que ces événements se passaient dans la province d'Alger, celle de
Gonstantine continuait à jouir de la plus grande tranquillité, malgré les efforts
tentés par Abd-el-Kader pour la troubler. Ses nombreux émissaires parcou-
raient, il est vrai, les tribus et les excitaient à la guerre; mais la province
restait sourde à ces incessantes provocations. L'ancien bey, Ahmed lui-même,
écrivait à Ben-Aïssa, pour lui signaler les manœuvres d'Abd-el-Kader, et lui
déclarer qu'il préférait s'unir à la France plutôt qu'à celui qu'il appelait dédai-
gneusement le fils de lUohy-Ddein. Enfin, au moment même où les tribus pou-
DOMINATION FRANÇAISE. 517
vaient profiter de l'état de guerre pour nous susciter de nouveaux embarras,
des chefs kabaïïos venaient l'aire leur soumission et reconnaître la souverai-
neté de la France. Ainsi, notre position dans l'est se consolidait sons tous les
rapports, et ne se compliquait d'aucun des embarras qu'Abd-cl-Kadcr nous
avait suscités dans l'ouest.
L'ennemi, qui ne s'était pas montré dans la Melidjah depuis le combat du
SI décembre 1839, y reparut à la tin de janvier 18V0, s'approcha de Mered et
chercha à s'établir prés de Blidah; il fut chassé de cette position. Une autre
tentative que les Arabes firent plus lard sur le camp du Fondouk n'eut pas
un meilleur résultat.
A cette époque , les hostilités recommençaient aussi dans la province
d'Oran. A des tentatives laites les 17 et 22 janvier sur les Doucrs et les
Zmélas, succéda une attaque acharnée contre Mazagran, qui comptera comme
l'une des plus célèbres dans les fastes militaires de l'Algérie. La kasbah de
cette petite ville, improvisée par les Français, était alors occupée par cent
vingt-trois hommes formant la 10e compagnie du 1er bataillon d'Afrique, sous
les ordres du capitaine Lelièvre. Cette faible garnison n'avait pour matériel
de guerre qu'une pièce de quatre , quarante mille cartouches et un baril de
poudre.
Dès la matinée du 1er février, un poste avancé avait signalé les éclaireurs
de l'ennemi; mais le corps d'armée ne se présenta que le lendemain devant
Mazagran. Il se composait des contingents de quatre-vingt-deux tribus, for-
mant ensemble douze à quinze mille hommes : Mustapha-Ben-Tehamy,
kalifah de Mascara, les commandait. Un bataillon d'infanterie régulière et
deux pièces d'artillerie accompagnaient la masse confuse des combattants.
Le 2 février, les Arabes commencèrent l'attaque du point fortifié que défen-
dait la 10e compagnie, et après avoir ouvert, à cinq cents mètres de distance,
le feu de leur artillerie, ils vinrent planter quatorze de leurs étendards sous
les murailles de la kasbah , et se précipitèrent à l'assaut avec une fureur
qu'excitaient à la fois le fanatisme religieux et l'appât des récompenses qui leur
avaient été promises. Pendant quatre jours et quatre nuits l'attaque demeura
aussi constamment acharnée que la défense se soutint héroïque.
Plein de courage et de sang-froid, le capitaine Lelièvre ne cessa pas un
instant de se montrer à la hauteur de la glorieuse responsabilité qu'il avait
acceptée. Après avoir consommé, dans la première journée, plus de la moitié
de ses cartouches, il recommanda aux braves qui l'entouraient de ménager
leurs munitions, et désormais de ne repousser les efforts de leurs adversaires
qu'à la baïonnette. Le drapeau national, arboré sur l'humble redoute, a plu-
sieurs fois son support brisé; sa flamme est lacérée par les balles, mais il est
toujours relevé avec enthousiasme et comme un chevaleresque défi. Si le com-
mandant de ce poste difficile fit preuve d'un dévouement sans bornes à la gloire
de son pays, disons-le aussi , il ayait sous ses ordres des hommes dignes de le
Ô18 DOMINATION FRANÇAISE.
comprendre, et qui le secondèrent d'une manière admirable : l'intrépide lieu-
tenant Magnien , qui n'abandonnait la brèche que pour donner des secours aux
blessés; le sous-lieutenant Durand, et les sergents Villemot et Giroux qui se
multiplièrent en quelque sorte pour se trouver partout en aide à leurs frères
d'armes. Nous voudrions pouvoir rapporter tous les faits héroïques et isolés
qui se sont accomplis durant ces quatre journées ; mais, dans l'impuissance de
tout dire, nous citerons seulement les deux passages suivants, extraits d'un
bulletin du capitaine Lelièvre :
« Le 3, un peu avant la pointe du jour, je fis placer quinze hommes au-
dessus de la porte pour la défendre, sous les ordres de M. le sous-lieutenant
Durand. Avant de l'enfermer dans ce faible réduit, je lui serrai la main en lui
disant: « Adieu, il est probable que nous ne nous reverrons plus; car vous
et vos hommes devez mourir en défendant ce poste. » M. Durand et ses
hommes s'écrièrent : « Nous le jurons ! » Dans la soirée du k, le capitaine Le-
lièvre, voyant que ses munitions allaient être épuisées, réunit les défenseurs
de Mazagran autour de lui, et leur adressa cette courte et énergique allo-
cution :
«Nous avons encore un tonneau de poudre presque entier et douze mille
« cartouches; nous nous défendrons jusqu'à ce qu'il ne nous en reste plus que
« douze ou quinze ; puis nous entrerons dans la poudrière pour y mettre le
«feu, heureux de mourir pour notre pays. Vive la France! Vive le Roi ! »
La 10e compagnie accepta cette résolution glorieuse , et répéta le cri patrio-
tique de son commandant.
Nous avons dit que les péripéties de cette belle défense avaient duré quatre
jours et quatre nuits ; un Arabe, qui a aussi rendu compte de ce siège mémo-
rable, s'exprime ainsi : « On se battit quatre jours et quatre nuits. C'étaient
« quatre grands jours, car ils ne commençaient pas et ne finissaient pas au
« son du tambour ; c'étaient des jours noirs, caria fumée de la poudre obscur-
« cissait les rayons du soleil ; et les nuits étaient des nuits de feu éclairées par
« les flammes des bivouacs et par celles des amorces »
Dès l'apparition des Arabes, le chef de bataillon Dubarrail , qui comman-
dait à Mostaganem, avait eu la pensée d'envoyer du renfort à Mazagran ; mais
la faiblesse de sa propre garnison ne lui avait pas permis de réaliser ce projet.
Grandes furent donc les craintes et la consternation à Mostaganem tant que
dura l'attaque de l'ennemi, et quoique le capitaine Lelièvre eût tenté de faire
connaître à cette ville sa résistance , au moyen de plusieurs fusées qu'il avait
lancées, le commandant Dubarrail, était cependant en proie aux plus cruelles
inquiétudes sur le sort de sa 10e compagnie. Ces angoisses ne furent point
diminuées lorsque, le 7 au matin, on vit que la plaine était déserte et que le
plus grand silence régnait du côté de Mazagran. L'ennemi occupait-il cette
ville, ou ce silence de mort était-il le présage de la destruction des Français
qui avaient combattu? La garnison de Mostaganem ne voulut pas prolonger
DOMINATION FRANÇAISE. :>I0
davantage ce doute affreux : cil»' se dirigea aussitôt vers Mazagran. Avant d'y
arriver, le drapeau qui flottait encore sur les murailles en ruines, lui apprit
que ses défenseurs n'avaient point été vaincus, et elle put leur servir d'escorte
triomphale en les ramenant à Moslaganem.
La io compagnie n'avait eu que trois hommes tues et seize blessés.
Les ."> et 12 mars, d'autres attaques eurent lieu contre le camp du Figuier
et en avant de Miserguin, à Ten-Salmel ; elles furent énergiquement repous-
sées par le colonel Youssouf. On réprima avec le même succès quelques actes
de piraterie commis par des marins de Cherchell.
La tranquillité générale de la province de Constantine se maintenait donc
toujours malgré les intrigues d'Abd-el-Kader. Les Beni-Abbes, gardiens des
Portes de Fer, sollicitaient la laveur de commercer avec nous; Sétif, occupé
par des indigènes et des Français, commençait à sortir de ses ruines; les
Aamer-Cherabah mettaient leur cavalerie à notre disposition, et offraient leurs
familles comme otages en garantie de leur fidélité. Mais un événement bien
autrement important vint révéler les progrès de notre domination dans cette
province. Les fonctions de cheikb-el-arab avaient été conférées en janvier
1839 à Bou-Aziz-Ben-Ganah. Depuis le commencement de la guerre, Abd-el-
Kader cherchait à soulever contre l'autorité de la France des tribus qui
habitent à l'entrée du désert , dans le Djérid : à cet effet , il avait envoyé,
dans la direction de Biskarah son kalifah Bou-Azouz , avec un bataillon
d'infanterie, huit cents cavaliers irréguliers et deux pièces de canon. A la
nouvelle de l'approche du lieutenant d'Abd-el-Kader, Ben-Ganah court à sa
rencontre, et l'attaque avec un tel élan, que quatre cent cinquante fantassins
réguliers sont massacrés et soixante cavaliers restent également sur la place.
Deux pièces de canon, trois drapeaux, deux tambours, dix tentes, ainsi que
tous les chameaux et mulets, tombent au pouvoir de Ben-Ganah (2» mars 18V0).
Ainsi, pour la première fois, un chef arabe institué par nous marchait seul
contre nos ennemis, a plus de quatre-vingts lieues du siège de notre puissance.
Bientôt après, les Ilaractah , excités par les émissaires d'Ahmed-Bey, ayant
attaqué des tribus amies , une colonne française , partie de Constantine ,
pénétra jusqu'aux extrémités de leur territoire et leur enleva une grande
quantité de bétail. Les cavaliers de cette tribu puissante furent culbutés et
les chefs vinrent demander grâce.
Cependant Abd-el-Kader ne cessait de combiner de nouvelles opérations, et
même avec habileté : le kalifah el Barkani, marabout de Cherchell, fut investi
du commandement de Medeah; Mustapha-Ben-Tehamy, kalifah de Mascara,
reçut l'ordre de former un camp de huit mille cavaliers, au confluent de
l'Habrahet du Sig, à cinq lieues de la côte et à dix lieues d'Oran : de ce poste,
il devait surveiller Oran , couper les communications entre cette ville , Arzew
et Mostaganem, et diriger les tribus de l'ouest. Hadji, cheik de Tenez, lui
fut adjoint , avec mission de rassembler dix mille montagnards kabaïles; Bou-
520 DOMINATION FRANÇAISE.
Hameidi , kalifali de ïlemcen, chef de la tribu des Oulassas, occupa eu outre
deux camps d'observation à Thessalah et à El-Moria, d'où il couvrait la route
de Tlemcen ; il avait l'ordre, ainsi que Ben Tehamy, d'attaquer et d'inquiéter
Oran. lladji-cl-Seghir , kalifah de Milianah, fut chargé de la direction des
Hadjoutes, commandés par leur cheik Kadour-Bechir. Ben-Salem, chef des
Flitas, à la tète des cavaliers de cette tribu, des Isseret de quelques autres,
devait pénétrer dans la Metidjah et y porler la dévastation , pour retarder ou
arrêter la marche de notre armée. Enfin, le kalifah Bou-Azouz devait opérer
sur le pays de Beni-Mezah, s'avancer dans la direction de Biskara, et pénétrer
dans la Medjanah jusqu'à Sétif et aux montagnes de Bougie. D'après ces dispo-
sitions , la campagne qui allait s'ouvrir promettait d'être sérieuse.
Le duc d'Orléans avait dit aux soldats de sa division : « Partout où le service
« de la France m'appellera, vous me verrez accourir au milieu de vous, et là
« où sera votre drapeau , là sera ma pensée. » Or, sa division se trouvait à
Boulïàrik, en face de l'ennemi , et quelque temps après il arriva pour accom-
plir sa promesse , amenant son jeune frère le duc d'Aumale , qui , lui aussi ,
venait demander à la terre d'Afrique sa part de dangers et de gloire. Le 24 avril,
quelques jours après la venue du prince , la division d'Orléans se dirigea vers
l'Afroum ; le lendemain 25, elle s'établit sur l'Oued-Jer, près du Tombeau de
la Chrétienne. Les Arabes ne s'étaient point encore montrés, mais tout à coup
des cris terribles, partis des ravins de l'Afroum , annoncèrent leur approche,
et ils débouchèrent aussitôt dans la plaine. A la tète de quelques bataillons,
le prince royal s'élança sur eux , les culbuta et les refoula dans les gorges
d'où ils étaient sortis. Dans ce combat , le duc d'Aumale , escorté d'une seule
compagnie de chasseurs , se précipita sur l'ennemi, et contribua à la victoire
par la hardiesse et la vivacité de son attaque.
Le 29, l'armée quitta le camp de l'Afroum. La division d'Orléans, formant
l'avant-garde, se dirigea vers l'Oued-Bour-Kika, où les Arabes paraissaient
s'être réunis. Le prince royal ayant observé leurs mouvements , et voyant
qu'ils se portaient à une lieue environ de l'armée vers le lac Alloulah,
ordonna de faire face en arrière et de les poursuivre , les divisions marchant
par échelons ; mais ils n'attendirent pas l'exécution de cette manœuvre, qui
ramena l'armée vers l'Oued-Jer. Il ne restait plus qu'à déloger Abd-cl-Kader
du col de Mouzaïa, où il s'était fortifié. Afin d'attirer dans la plaine la nom-
breuse cavalerie des Arabes, l'armée quitta le camp de l'Oued-Jer et repassa
le torrent. Ce qu'on avait prévu arriva. En apercevant le mouvement rétro-
grade de nos troupes, les cavaliers de l'émir sortirent de leurs défilés et se
précipitèrent sur nos soldats avec une extrême rapidité. Mais, reçus par une
décharge à bout portant et par le fer des baïonnettes, ils reculèrent, et l'armée
put camper tranquillement sur l'Oued-Bouroumi.
Le l'r mai, le prince royal arrivait au camp de la Chilfa: une masse de
cavalerie arabe s'y présenta en même temps, et paraissait disposée à traverser
DOMINAI ION FRANÇAISE. 521
la rivière; on voyait flotter le drapeau de l'émir, autour duquel se pressaient
les réguliers et les spahis. Le prince fit aussitôt ses dispositions : les zouaves
se formèrent à droite en échelons; le 2.Î à gauche; le général d'Iloudelol au
rentre, avec la colonne d'attaque, précédée des tirailleurs. Mais Ahd-el-Kader
n'attendit pas l'issue de cette manœuvre. Après avoir essuyé quelques
décharges de mousquelerie il se retira. Les jours suivants furent employés
à réunir au camp de Mouzaïa les approvisionnements nécessaires pour
l'occupation projetée de Medeah; puis le duc d'Orléans annonça à sa division
qu'elle allait franchir l'Atlas. Les chefs des divers corps qui faisaient partie
de l'armée expéditionnaire briguèrent tous l'honneur de marcher les premiers
à l'attaque des redoutes arabes; mais S. A. H. voulut que le sort en décidât,
et ce fut le 2e léger qui obtint cette faveur.
Le col de Mouzaïa, que nos soldats avaient déjà plusieurs fois traversé, venait
d'être fortifié par Abd-el-Kader. Des retranchements, armés de batteries, le
couronnaient, et sur le point le plus élevé du pilon une redoute formidable
avait été construite. Indépendamment de ces ouvrages de défense, l'émir avait
recruté son armée d'un grand nombre de fanatiques venus de tous les points
de l'Algérie. Pour attaquer cette position, le duc d'Orléans distribua ses
forces en trois colonnes : la première, commandée par le général Duvivier,
était composée de deux bataillons du 2e léger, d'un bataillon du 2ie, et d'un
bataillon du 48e; elle devait se diriger sur le piton de gauche et s'emparer des
retranchements. La deuxième colonne, sous les ordres de M. de Lamoricière,
formée de deux bataillons de zouaves et d'un bataillon du 15e léger, avait pour
mission de gravir par la droite jusqu'au col, et de prendre ainsi à revers les
retranchements arabes. La troisième colonne, que conduisait le général d'Hou-
detot , composée du 23e de ligne et d'un bataillon du 48e, était destinée à
aborder le col de front , dès que le mouvement de la première colonne aurait
réussi.
Le 12 mai, à trois heures du matin , le prince royal donna le signal de l'at-
taque : « Allons, enfants, dit-il en montrant la crête du Mouzaïa, les Arabes
« nous attendent et la France nous regarde ! » Les cris de Vive le roi ! vive le
prince royal! répondirent à ces paroles, et les colonnes se mirent à gravir au
pas de course le flanc escarpé des rochers; elles s'avancèrent sans trop de
difficultés jusqu'au premier plateau, où elles firent halte. A midi et demi seu-
lement commença l'escalade du piton. La résistance fut acharnée et terrible,
car une seule colonne se trouvait engagée. Un nuage épais enveloppant la
montagne, dérobait aux regards la marche audacieuse de nos braves, quand
une fanfare de clairons annonça que le 2e léger venait d'enlever un mamelon.
Le duc d'Orléans, jugeant alors le moment opportun, ordonne au reste de
l'armée de s'ébranler. Au même instant, le soleil dissipant les nuages versait
des flots de lumière dans les gorges du Mouzaïa. Sur les crêtes on distinguait
les Arabes au burnous blanc, qui, la main sur la détente du fusil, l'œil attentif
66
522 DOMINATION FRANÇAISE.
se penchaient vers l'abîme pour y précipiter les assaillants ; puis sur la pente
abrupte des rochers, nos soldats, se cramponnant des mains aux saillies et aux
arbustes qu'ils rencontrent, atteignant difficilement les hauteurs, mais ne se
laissant arrêter par aucun obstacle. Parvenus au pied des redoutes, ils sont
accueillis par un feu terrible, et un instant ils montrent de l'indécision;
alors le général Changarnier, plaçant froidement son épée sous le bras,
s'écrie en se tournant vers le 2e léger : « En avant, à la baïonnette! » A la
voix du chef, la charge bat, les rangs se resserrent, les redoutes sont enle-
vées, et l'étendard tricolore flotte presque aussitôt sur la plus haute cime de
l'Atlas.
De son côté, le prince royal , avec les deux autres colonnes, gravissait les
hauteurs sous le feu de l'ennemi. A trois heures du soir, c'est-à-dire après douze
heures de marche et de combats, il atteignit une arête boisée qui prend nais-
sance à la droite du piton. Le prince fait déposer les sacs, et le cri : En avant!
retentit sur toute la ligne. Un bataillon du 23e se précipite vers les pentes déjà
franchies par la deuxième colonne; mais il rencontre les Arabes fortement
retranchés derrière un ravin d'où partent de vives décharges de mousqueterie.
Le prince défend de répondre au feu de l'ennemi et le fait aborder à la baïon-
nette. Les Arabes opposent à cette attaque une vigoureuse résistance. Le
général Schramm tombe, blessé, à côté du prince ; le commandant Grosbois a
un cheval tué sous lui ; plusieurs autres officiers sont atteints. A la vue de ces
pertes , la troupe redouble d'efforts et parvient à tout balayer devant elle. Le
mouvement des trois colonnes avait été si bien combiné, qu'elles arrivèrent
presque ensemble au sommet du col. L'enthousiasme de l'armée s'y manifesta
par de bruyantes acclamations qu'accompagnaient les fanfares des clairons et
le roulement des tambours.
Malgré sa défaite, l'ennemi était resté constamment en vue, et il fallut,
dans la journée du 16, le chasser du bois des Oliviers, où il s'était établi. On
l'aperçut encore le 17 prenant position à une petite distance de Medeah, dont
il ne disputa pourtant pas l'entrée , et que nous trouvâmes complètement
évacuée. Une garnison de deux mille quatre cents hommes fut laissée dans cette
ville, d'où le corps expéditionnaire partit le 20. Chassés de la position qu'ils
avaient voulu occuper le 17, les Arabes s'étaient portés sur la route de Miliana,
prévoyant que l'armée française continuerait ses opérations de ce côté ; mais la
possibilité d'un retour vers la base d'opération ne leur avait probablement
pas échappé, car on les retrouva au bois des Oliviers, où ils attaquèrent avec
fureur l'arrière-garde, à laquelle il fut un moment nécessaire d'envoyer des
secours. Le 21, le corps expéditionnaire avait regagné la ferme de Mouzaïa ;
et le duc d'Orléans quitta l'Algérie le 27, accompagné de son frère.
Pour compléter les opérations projetées pendant la campagne du printemps,
il restait, après la prise de Medea, à occuper Milianah , dont la possession
devait plus lard faciliter les opérations dans la vallée de Chelif. Pendant les
DOMINATION FRANÇAISE. 623
préparatifs de cette expédition, Abdel Kader combina aussi de nouveaux
moyens de défense : Ben- Salem, khalifahde Sebaou, occupa l'est d'Alger; El-
Berkani, khalifah de Medea, fui chargé de surveiller la population émigrée de
cette ville, et de l'empêcher d'y rentrer; Sidi-Mohammed , bey de Milianah,
camp;i entre celte ville et le Chélif, avec ordre de suivie tous nos mouvements ;
enfin, Mustapha-ben-Tehamy, khalifah de Mascara, occupa le pont duChelif.
Ions ces lieutenants d'Abdel Kader, ayant chacun, indépendamment d'autres
troupes, un bataillon régulier, reçurent pour mission de s'opposer au ravitaille-
ment de Medeah et à l'occupation de Miliana. Cette combinaison n'arrêta pas
notre mouvement.
Dès les premiers jours de juin, dix mille hommes réunis à Blidah se mirent
en marche pour gagner le col de Gontas, et descendre dans la plaine où
s'élève Miliana. Toute la cavalerie de l'émir paraissait s'y être réunie; cepen-
dant elle se retira aux premiers coups de canon, et Miliana fut occupée le soir
même. La ville était déserte comme Cherchell et Medeah ; on employa trois
jours à la mettre en état de défense et à préparer l'installation de la garnison,
qui se composa de deux bataillons. Le 12, le corps expéditionnaire commença
son mouvement rétrograde. Les Arabes, réunis aux Kabaïles, tentèrent de
nous disputer le passage ; mais nos colonnes les repoussaient devant elles,
pendant que l'arrière-garde leur tenait tète. L'armée marchait parallèlement à
la chaîne des montagnes, se dirigeant sur le col de Mouzaia, par lequel,
après s'être mise en communication avec Medeah, elle devait redescendre
dans la plaine. Les Arabes ne cessaient de la suivre. Les attaques de l'ennemi,
et principalement des bataillons réguliers de l'émir, furent très-vives. On se
battit de part et d'autre avec acharnement; mais l'impétuosité de nos troupes
et une artillerie bien dirigée dispersèrent l'ennemi. Le Teniah demeura forte-
ment occupé pendant que les blessés étaient dirigés sur Blidah , et qu'on faisait
venir de la ferme de Mouzaïa , où ils avaient été réunis , les approvisionne-
ments destinés au ravitaillement de Medeah.
Pendant que le maréchal Valée s'occupait d'assurer la défense et les appro-
visionnements de cette place , cinq mille hommes étaient dirigés sur Miliana
pour compléter son approvisionnement et faire, sur la route, le plus de mal
possible aux Arabes. Cette colonne, sous les ordres du général Changarnier,
communiqua avec le commandant supérieur de Miliana, qui était venu au-
devant du convoi. Une attaque conduite par l'émir en personne à la tète de
toute sa cavalerie , dont une partie avait mis pied à terre, fut repoussée avec
vigueur. Le lendemain , l'ennemi était encore en vue, au nombre de cinq
à six mille cavaliers, au moment où le général Changarnier se dirigeait sur la
rive gauche du Chélif; mais il demeura hors de portée. Le 2G, la colonne était
retournée au pied du Nador, où le maréchal Valée la rejoignit.
La chaleur ne permettant pas de continuer les opérations dans la province
de Titery, le gouverneur général se disposa a ramener ses troupes à Alger ;
52i DOMINATION FRANÇAISE.
mais, avant d'y rentrer, il lit cMtier les Kabaïles de Mouzaïa , qui depuis le
commencement de la guerre avaient constamment inquiété nos convois. Avant
d'évacuer le camp de Mouzaïa , qui n'était qu'un poste de campagne , il
ordonna des travaux préliminaires pour l'établissement d'une route qui per-
mettrait de tourner à l'est le col , comme on l'avait déjà tourné à l'ouest. Le
5 juillet, l'armée était rentrée dans ses cantonnements.
Gherchell , Medcah , Miliana occupés, le territoire des Hadjoutes balayé,
les plus turbulentes tribus de la montagne atteintes et cbàtiécs dans leurs pro-
pres foyers, l'ennemi repoussé partout où il avait essayé une résistance, tels
étaient les résultats matériels de cette expédition. On espérait en outre que
l'impuissance de l'émir à défendre ses villes affaiblirait son autorité, et que
l'interposition des forces françaises dans le pays au sud des montagnes, en
contenant les populations qui environnent la Metidja, rendrait plus difficiles,
si elle ne les ruinait tout à fait, ses tentatives sur la province de Conslantine.
Mais c'était trop attendre d'une seule campague.
De retour à Alger, le gouverneur général s'occupa immédiatement des dis-
positions à prendre pour celle d'automne : et il y avait urgence, car nos
succès n'étaient pas définitifs. Suivant leur coutume, les Arabes reprirent
l'offensive dès qu'ils virent l'armée rentrée dans ses cantonnements : Medcab
et Miliana furent très-vivement attaquées par Abd-el-Kader ; la cavalerie
arabe se montra de nouveau dans la Metidja ; Chercbell fut obligée de
repousser les entreprises d'El-Berkani; le camp de Kara-Mustapba, momen-
tanément évacué par mesure de santé, devint le théâtre d'un engagement san-
glant avec les troupes de Ben-Salem. Ainsi la guerre, toujours la guerre, tel
était le prix auquel nous devions acheter notre domination en Afrique. La
lenteur avec laquelle s'accomplissaient nos expéditions, les ménagemenls
accordés à l'ennemi, furent la cause principale de ces constantes réactions.
Vers la fin du mois d'août, les dispositions étant faites pour les approvision-
nements des places et pour ceux de la campagne d'automne , les colonnes se
mirent en marche. Le corps destiné à opérer dans la province de Titery se
dirigea sur Medeah avec un convoi pour la garnison de cette place, qu'elle
atteignit après une seule rencontre avec les Arabes au bois des Oliviers. Le 5
novembre, le gouverneur général se disposa à alier approvisionner Miliana ; il
espérait d'ailleurs, d'après quelques avis reçus, rencontrer l'émir, qu'on disait
s'être dirigé, avec ses bataillons réguliers, vers la vallée supérieure du Chélif ;
mais l'armée n'aperçut qu'une seule fois des cavaliers, qui s'éloignèrent sans
combat. Le 8, on arriva dans Miliana. La place fut trouvée dans un bon état de
défense, quoique la garnison eût beaucoup souffert; mais l'énergie des troupes
et de leur chef était demeurée au-dessus des privations, et leur moral s'était
soutenu dans le complet isolement où ils étaient restés durant cinq mois, igno-
rant même si les événements de la guerre permettraient de leur porter
secours. La garnison fut relevée et l'approvisionnement effectué; on se mit
DOMINATION FRANÇAISE. W5
alors a travaillera l'assainissement de la ville, à faciliter la culture de ses nom-
breux jardins, et à assurer sur tous les points le bien-être de la troupe. Le !>,
le corps expéditionnaire repril la roule de Blidah. On reconnut, en passant,
l'ancien poste romain de Aquœ Calidœ, où se bifurque la voie conduisant de
Cherchell à Miliana ; au passage de l'Oued-Djer, deux mille cavaliers, précédés
d'une limite de tirailleurs, s'étant montrés à nous, on s'attendit à un engage-
ment ; niais il fut impossible de les y amener.
Le maréchal ne s'étant pas porté de sa personne dans la province d'Oran,
et les troupes de la division n'ayant pas reçu de renforts, on ne songea pas à
exécuter les opérations projetées en août et septembre; précédents ; circon-
stance fâcheuse, qu'Abd-el-Kader exploita à son profit. Toutefois, le général
Lamoricière put atteindre des tribus ennemies qui , à grande distance de nos
postes , se croyaient en parfaite sûreté : les Beni-Amer , les Beni-Yacoub, les
Bou-Chouicha, les Ouled-Gherabah et les Ouled-Khalfa lurent successivement
frappés jusque sur leur territoire.
La répression des tribus rebelles était plus facile dans la province de Gon-
stantine. Le kaïd-messaoud desRigha, après avoir reconnu l'autorité fran-
çaise, avait passé à l'ennemi : les indigènes rangés sous nos drapeaux punirent
eux-mêmes cette trahison, en ruinant complètement le parjure. Le chef des
Beni-Salah de la montagne avait fait assassiner un de nos officiers, le capitaine
Saget : le commandant de la subdivision de Bône dirigea aussitôt une colonne
sur le territoire de la tribu coupable. Elle accourut demander gnke; mais on
ne la lui accorda qu'à la condition qu'elle livrerait l'assassin , mort ou vif. La
situation de la province était d'ailleurs satisfaisante. Bou-Akkas , l'un des
principaux chefs du pays , offrait ses services contre l'ennemi commun qui
menaçait notre khalifah Mohammcd-cl-Mokrani ; les Haractas rapportaient
eux-mêmes, toutes cachetées, les lettres de l'émir qui les excitait à l'insur-
rection ; les Nemenchah repoussaient l'ex-bey Ahmed ; et les tentatives
faites pour soulever les Kabaïlcs échouaient complètement. La province de
Conslanline devenait le refuge de beaucoup de familles de celle de ïitery,
qui émigraient pour habiter de préférence un territoire placé sous l'autorité
de la France.
Cette province continuait à présenter d'autres symptômes non moins rassu-
rants. Le tribut, perçu sans trop de difficultés sur une portion du pays, commen-
çait à offrir quelques ressources, les premières de ce genre qu'on eût encore
obtenues. Les marchés étaient presque partout fréquentés par les indigènes.
Les Arabes, cultivant la terre avec sécurité, sollicitaient qu'on leur confiât des
soldats pour leur enseigner des procédés moins imparfaits, et particulièrement
la culture de la pomme de terre, dont ils commençaient à connaître la valeur;
enfin, nouveau rapprochement, peut-être le plus remarquable de tous, près de
quatre cents indigènes venaient se faire vacciner à Conslantine. Ces signes
multipliés d'un véritable progrès attestaient que, s'il restait encore beaucoup
52G , DOMINATION FRANÇAISE.
à l'aire de ce coté, la situation y était, en 1840, relativement meilleure qu'elle
ne l'avait été partout ailleurs. C'était là une faible compensation pour tout ce
qu'il y avait encore d'incertain à Alger.
Le maréchal Valée, malgré ses incontestables qualités d'excellent général,
était peu fait pour cette guerre de surprise , pour ces marches et contre-
marches dont l'exécution rapide fait tout le succès. Le mauvais état de
sa santé, les habitudes de toute sa vie, ne lui permettaient guère de comman-
der ces razzias continuelles, et presque toujours il se laissait prévenir par les
Arabes. Lui-même était le premier à se rendre justice, et sentant son inapti-
tude il avait plusieurs fois demandé à rentrer en France. Cette faveur lui fut
enfin accordée.
CHAPITRE XIX.
GOUVERNEMENT X>U GÉNÉRAL BU G EAU»
(-29 DÉCEMBRE I8ÏO. - 12 JUIN 1843.)
Le général Bugeaud à ses soldais. — Prise des places fortes d'Abd-el-Kader. —
Échange des prisonniers. — Situation de l'Algérie en 1842. — Détresse de l'émir. —
Campagne de 184-3. — Mouvement combiné de nos troupes. — Prise de la Smalah par
le duc d'Aumale. — État actuel de noire domination. — Le général Uugeaud est
nommé maréchal de France ; les maréchaux de camp Lamorieière et Changarnier
lieutenants généraux.
on aile
Une nouvelle ère administrative
était devenue nécessaire. Tous ceux
qui portaient quelque intérêt à notre
colonie d'Afrique la désiraient. Le
peu de succès que nos armes avaient
obtenu sous le gouvernement tem-
porisateur du maréchal Valée , im-
posait au ministère l'obligation de
changer de système en changeant de
chef. 11 le comprit, et M. général Bu-
geaud fut chargé de réaliser cette
révolution. Bien que le nouveau gou-
verneur ne réunît point en sa faveur
toutes les sympathies , néanmoins
son caractère énergique et entreprenant des résultats diffé-
5-28 DOMINATION FRANÇAISE.
rcnts de ceux obtenus par son prédécesseur. Tous les yeux étaient fixés sur
lui; il savait lui-même qu'on scruterait sévèrement sa conduite, motifs puis-
sants qui lui faisaient une loi de se distinguer, alors qu'il n'eût pas senti le
besoin de faire oublier, par des actes éclatants et utiles, le traité de la Tal'na'.
Les circonstances se montraient d'ailleurs favorables : Abd-el-Kader était
encore puissant; non pour inspirer des craintes sérieuses, mais assez pour
qu'il y eût de la gloire à le vaincre. 11 disposait toujours d'une armée impo-
sante : il avait des places fortes, des arsenaux, des manufactures d'armes, et
un grand nombre de tribus constamment prêtes à se lever en sa faveur.
Jusque-là on n'avait guère fait contre lui qu'une guerre d'escarmouches, plu-
tôt propre à exciter son audace que capable de le dompter. Nos établisse-
ments, menacés constamment par les incursions des Arabes, restaient station ■
naires; la colonisation et la guerre semblaient frappées de découragement.
Cette situation précaire soulevait les clameurs de l'opinion, et de nouveau
elle accusait le ministère de conspirer l'abandon de l'Algérie. Pour dissiper
ces craintes , sans doute mal fondées , il résolut de relever notre attitude en
Afrique. L'effectif de l'armée fut porté, à l'ouverture de la campagne du prin-
temps, à soixante-treize mille cinq cents hommes d'infanterie et treize mille
cinq cents chevaux, et il annonça qu'elle serait renforcée de quatre mille
cinq cents hommes lors de la campagne d'automne. En même temps qu'on
mettait à la disposition du gouverneur-général des forces aussi considérables ,
on lui prescrivait de conserver les places de Médéah, Miliana , Cherchell,
et de donner le plus grand développement aux ouvrages défensifs , afin que
les troupes pussent se livrer avec sécurité à la culture des terres. Cette fois,
il n'était plus permis de douter des intentions du gouvernement ; tant de
sacrifices ne pouvaient aboutir au délaissement de notre colonie ; bientôt même
le général Bugeaud , dans sa proclamation à l'armée, se chargea de dissiper
toutes les incertitudes.
« Soldats de l'armée d'Afrique !
« Le roi m'appelle à votre tète. Un pareil honneur ne se brigue pas , car on n'ose
y prétendre ; mais si on l'accepte avec enthousiasme pour la gloire que promettent
des hommes comme vous, la crainte de rester au-dessous de cette immense tache mo-
dère l'orgueil de vous commander. Vous avez souvent vaincu les Arabes , vous les
1 Depuis 180i, le général Bugeaud appartient à l'armée ; il s'engagea à celte époque dans les
vélites de la garde impériale, et parvint rapidement au grade d'officier. Il lit les grandes campa-
gnes d'Austerlilz et d'Iéna. Eu 1809 il passa eu Espagne où il se distingua à l'assaut de Lérida,
dans l'expédition de la Rapila contre les Anglais, aux sièges de Tairagone, de Tortose et de
Valence , à la bataille de Sagonte , et à la prise des redoutes d'Ordal : ce qui lui valut suc-
cessivement les grades de capitaine, de chef de bataillon, de colonel, et d'ollicier de la Légion-
d'Honneur. En 1815, à la tète du 14e de ligne, il repoussa les Autrichiens sur les frontières de
la Savoie, succès qui amena sa disgrâce sous la Restauration. La Révolution de Juillet répara
cette injustice cl éleva le colonel Bugeaud au grade de maréchal de camp.
DOMINATION FRANÇAISE, 529
vaincrez encore ; mais c'esl peu de les faire fuir, il faul les soumettre. Pour la plu-
part, vous êtes accoutumés aux marches pénibles, aux privations inséparables <le
la guerre. Vous les avez supportées avec courage et persévérance , <lans un pays <l«'
oomades qui en fuyant ne laissent rien au vainquepr. La campagne prochaine vous
appelle de nouveau a montrer à la France ces vertus guerrières dont elle s'enor-
gueillit. Je demanderai à votre ardeur , à votre dévouemenl au pays et au roi, tout ce
qu'il faul pour atteindre le but; rien au delà. Soldats! à d'autres époques, j'avais su
conquérir la confiance de plusieurs corps de l'armée d' Afrique; j'ai l'orgueil de croire
que ce sentimenl sera bientôl général , parce que je suis bien résolu à tout faire pour le
mériter. Sans la confiance dans les chefs, la force morale, qui es! le premier élément
de succès, ne saurait exister; ayez donc confiance en moi, comme la France et votre
généra] oui confiance eu vous. »
Après cette proclamation , le général Bugeaud s'empressa de concentrer ses
forces dans la province d'Alger, par l'évacuation de plusieurs postes peu im-
portants. Il avisa en outre aux moyens d'assurer la tranquillité intérieure , qui
n'existait plus depuis quelque temps : des maraudeurs et des réfugiés indigènes,
échappant à toute suneillance, se livraient journellement dans le Sahel nu
pillage et à l'assassinat; on les expulsa de la retraite qu'ils s'étaient choisie,
pour les réunir en avant de la Maison-Carrée, où ils formèrent la colonie de
l'Arrach. Les garnisons que nous avions cà Medeah et à Miliana suffisaient
bien à la garde de ces deux places, mais elles n'étaient point assez fortes pour
imposer à nos ennemis du dehors; plusieurs autres points se trouvaient dans
le même cas. Il s'agissait donc de donner une plus grande impulsion à l'offen-
sive , de frapper avec énergie les tribus rebelles des provinces d'Alger et de
Titery: il importait aussi de détruire tous les dépôts fortifiés de l'ennemi, et
de ruiner l'influence qu'exerçait Abd-el-Kader dans la province d'Oran, où
il puisait constamment de nouvelles ressources.
Tel était le programme de la guerre. Toutes les dispositions furent prises
pour reprendre les hostilités avec avantage. L'année 1841 commença heu-
reusement : dans la nuit du 12 au 13 janvier, une colonne de quatre mille
hommes, sortie d'Oran sous les ordres du commandant de la place, s'était
portée à la rencontre de Ben-Thamy, kalifat d'Abd-el-Kader, et l'avait mis
en fuite. Un châtiment sévère avait été, dans le même temps, infligé à la tribu
de Beni-Oualban , coupable de divers crimes commis sur la route de Philippe-
ville à Constantine; quelques autres succès obtenus à la même époque pou-
vaient être considérés comme un présage heureux des succès qui allaient
suivre.
Le général Bugeaud commença la campagne du printemps par les ravi-
taillements de Medeah et de Miliana. Dans l'approvisionnement de cette der-
nière place, la colonne qui escortait le convoi eut avec l'ennemi , le 1er mai ,
une rencontre sérieuse. Deux jours après elle dut soutenir un engagement
plus important encore contre les Kabailes, parmi lesquels se trouvait Abd-el-
Kader avec sa nombreuse cavalerie, et trois bataillons de réguliers ; ces forces
5.'30 DOMINATION FRANÇAISE.
réunies s'élevaient à près de dix ou douze mille fantassins et dix mille cava-
liers. Le corps expéditionnaire, commandé par le gouverneur général en
personne, se composait à peine de huit mille hommes de toutes armes. Les
ducs de Nemours et d'Aumale en faisaient partie. Le premier avait sous ses
ordres l'aile gauche et une portion du centre ; le second commandait deux
bataillons. L'ennemi se rua sur nous avec beaucoup de vigueur, mais il fut
promptement repoussé. Les réguliers d'Abd-el-Kader ayant été atteints par
la colonne qui avait franchi le Chelif, ne purent résister à l'impétuosité de
nos troupes et essuyèrent une complète déroute. Ces préludes n'étaient point
de nature à rassurer l'ennemi sur nos dispositions. L'activité que déployait le
nouveau gouverneur lui paraissait extraordinaire en comparaison de la mol-
lesse des années précédentes. Aussi de toutes parts se manifestait-il chez les
Arabes une inquiète effervescence.
Après le ravitaillement des places de Medeah et de Miliana, le gouverneur
général conlia au général Baraguay-d'IIilliers le commandement de la division
destinée à agir sur le Bas-Chelif, et se mit lui-môme à la tète de l'expédi-
tion qui devait manœuvrer dans la province d'Oran; en son absence , la pro-
vince d'Alger et sa capitale furent placées sous le commandement de M. le
maréchal de camp de Bar.
Instruit de nos projets, Abd-el-Kader réunissait toutes ses ressources pour
protéger contre nos attaques les forteresses de Boghar, Tekedempt et Thaza ;
mais le jour approchait où ces remparts si péniblement élevés allaient
s'écrouler sous nos coups. Le 18 mai, une colonne commandée par le gou-
verneur général et munie d'un matériel de siège imposant, partit de Mosta-
ganem; après plusieurs escarmouches avec les Arabes, elle arriva le 25 sous
les murs de Tekedempt. La cavalerie ennemie se montrait en nombre sur les
hauteurs voisines , et semblait prête à nous disputer sérieusement le terrain ;
mais un engagement très-vif qui eut lieu entre elle et nos zouaves décou-
ragea complètement l'émir, et notre colonne put pénétrer dans la ville sans
coup férir. Les habitants l'avaient abandonnée : çà et là quelques maisons
couvertes en chaume brûlaient encore ; le pétillement de l'incendie que les
Arabes avaient allumé en fuyant troublait seul le silence de cette solitude.
Aussitôt l'ordre fut donné d'en ruiner les fortifications; et le lendemain, des
hauteurs où il s'était retranché , Abd-el-Kader put voir s'écrouler cette cita-
delle qui lui avait coûté tant d'efforts.
Ce premier échec, qui commençait à ébranler la puissance d'Abd-el-Kader,
l'avait amené à des procédés moins cruels que par le passé, car vers cette
époque un événement remarquable s'accomplissait dans la province d'Alger.
Afin sans doute d'amener l'autorité française à entamer des pourparlers avec
lui, l'émir avait donné l'ordre d'épargner les prisonniers qui tomberaient en
son pouvoir. Plus de cent captifs avaient ainsi échappé au fatal yatagan; il
s'agissait d'ouvrir en leur faveur des négociations. Le gouverneur général, ne
DOMINATION FRANÇAISE. 531
voulant point se commettre avec une puissance qu'il ne reconnaissait plus,
laissa ce soin à l'évoque d'Alger, dont le tarai trie religieux ne pouvait donner
sujet à aucune interprétation politique. M. Dupuch proposa donc l'échange
des prisonniers au bej de Miliana. Celui-ci l'accepta avec empressement, et
grôce au zèle du vénérable prélal , qui ne craignit pas de se rendre presque
seul au milieu dos Arabes, cent trente-huit Français purent redevenir libres,
La lettre que le lieutenant d'Abd-el-Kader écrivit dans cette circonstance à
M. Dupuch mérite d'être rapportée :
Nous axons reçu les lettres : nous en avons compris le contenu. Nous axons reconnu
avec bonheur ton amitié ci ta vérité. Les quatre prisonniers qui les apportaient sonl
heureusemenl arrivés. 11 nous reste à te prier de t'occuper du soin de ceux qui sont
encore à Alger ou ailleurs, el très-particulièrement de Mohamed-Ben-Mockar. Les pa-
rents, les amis de ces pauvres prisonniers étaient venus avec nous le jour où nous nous
sommes si doucement rencontrés. Quand ils ont vu que ceux qu'ils aiment n'y étaient
pas, ils se sont mis à pleurer; mais quand ils ont su ce que tu nous avais promis et
qu'ils ont vu ton écriture, ils se sont réjouis : l'amertume de leur douleur s'est changée
en joie, persuades qu'ils les reverront bientôt, puisque tu l'as dit. Nous t'écrivons ceci,
parce que tous les jours ils viennent pleurer à la porte de notre tente. Ainsi seront-ils
consolés; car pour nous, nous te connaissons et nous savons bien qu'il n'est pas néces-
saire que nous te fassions de nouvelles recommandations ; nous savons qui tu es, et que
la parole d'évéque est sacrée. Nous t'envoyons la femme, la petite fille, les prisonniers
chrétiens qui étaient restés à Tekedempt ou chez Miloud-ben-Arrach. Quant au capitaine,
au reïs et aux autres prisonniers chrétiens qui sont avec lui, sois sans inquiétude sur eux,
ils sont en toute sûreté sous la garde de Dieu. Sans la sortie du général et du fils du
roi, ils seraient déjà montés vers toi avec les autres. La guerre seule nous empêche
encore de te les envoyer, mais bientôt tu les auras tous. Je t'envoie , en attendant, le
sauf-conduit dont tes amis pourraient avoir besoin. Ils feront bien d'aller d'abord chez
le kaïd des lfadjoutes ; les chemins ne sont pas surs. Je t'envoie vingt chèvres avec
leurs petits qui tettent encore leurs mamelles pendantes. Avec elles tu pourras nourrir
les petits enfants que tu as adoptés et qui n'ont plus de mère. Daigne excuser ce pré-
sent, car il est bien petit. Adieu. »
Il est impossible de n'être pas touché des sentiments naïfs et bienveillants
que cette lettre exprime. Un jour, quand la fusion des deux peuples sera opé-
rée , la France , grûce à ces dispositions , parviendra peut-être à développer
dans cette partie de l'Afrique une civilisation qui alliera les vertus des temps
primitifs aux qualités des sociétés les plus avancées.
La forteresse de Tekedempt ayant été détruite, la colonne expéditionnaire se
dirigea sur Mascara. Renforcé de quatre mille chevaux conduits par Ben-
Hamed, kalifat de Tlemcen, Abd-el-Kader se montra le 30 mai sur les hau-
teurs qui avoisinent Mascara , sans qu'on pût encore le déterminer à com-
battre. L'armée, ne rencontrant point de résistance, s'empara de la ville, qui,
de même que Tekedempt, était complètement déserte: les portes et les
meubles étaient brisés ; mais les maisons n'avaient point été livrées aux
flammes, et on put facilement y trouver des bâtiments capables de servir, au
532 DOMINATION FRANÇAISE.
moyen de quelques réparations , à l'hôpital, aux magasins et au casernement.
On y laissa, sous les ordres du colonel Tempoure, deux bataillons du 15e léger,
un bataillon du 41e de ligne, et trois compagnies du génie avec deux demi-
batteries d'artillerie , puis l'armée reprit le chemin de Moslaganem. En tra-
versant le détilé d'Akb-el-Kredda , qu'on avait choisi comme la route la plus
directe, mais qui présente partout un terrain hérissé d'aspérités, l'arrière-
garde de la colonne eut à soutenir à elle seule l'attaque de cinq à six mille
Arabes, qui nous tuèrent et blessèrent quelques hommes ; de son côté l'en-
nemi y laissa près de quatre cents des siens, beaucoup de chevaux, et sept
de ses principaux chefs. Ce fut là , jusqu'à Mostagaiiem , le dernier engage-
ment que nous eûmes à soutenir. Le 3 juin , les troupes étaient rentrées sans
ressentir beaucoup de fatigue , malgré les grandes difficultés qu'elles avaient
eu à surmonter en traversant les chaînons entrecroisés de l'Atlas.
Pendant que la forteresse de Tekedempt croulait et que la colonne conduite
par le gouverneur général s'emparait de Mascara , le général Baraguay-d'Hil-
liers, envoyé dans le Bas-Chelif , remportait de son côté de précieux avan-
tages. Parti de Blidah le 18 mai, il traversa la contrée des Abids, pays très-
découvert, et vint camper sur l'Oued-el-Akoum. Il se dirigea ensuite sur
Boghar, place fortifiée par Abd-el-Kader. Le 23, la colonne arriva en vue de
cet établissement ; mais la veille les Arabes, avant de l'abandonner, l'avaient
livré aux flammes; on ne trouva que des ruines. Nos troupes, ne pouvant
utiliser ce poste, en achevèrent la destruction. De là, tournant vers le sud,
elles se trouvèrent en présence de Thaza, espèce de château fort ou borclj ,
dans lequel Abd-el-Kader détenait les prisonniers français depuis qu'il avait
ordonné de leur conserver la vie. Cette place avait coûté beaucoup de temps
et d'efforts à construire ; elle était pour l'émir d'une extrême importance, non-
seulement comme forteresse, mais à cause des magasins, des forges et usines
qu'elle contenait. Néanmoins à l'approche de nos troupes, craignant de com-
promettre l'honneur de ses armes , et tenant surtout à ménager les soldats
réguliers qui assuraient son pouvoir sur les tribus, il en ordonna l'abandon et la
ruine. Quand les nôtres y pénétrèrent , ils la trouvèrent déserte et en grande
partie dévorée par les flammes ; comme il n'était pas possible d'y laisser une
garnison, on acheva de la détruire. En repassant dans la plaine duChelif,
l'armée expéditionnaire infligea un châtiment sévère à la tribu des Oulad-
Omrah, qui nous était hostile, et rentra le lel juin dans ses cantonnements.
Ces premières expéditions eurent pour résultat d'imposer aux tribus, et de
porter un grave échec à la puissance d' Abd-el-Kader. La destruction de
Boghar et de Thaza, que les Arabes croyaient hors de notre portée, leur prou-
vait que nous saurions toujours les ctteindre, dans quelque endroit qu'ils
essayassent d'élever des fortifications.
Profitant de l'influence qui lui restait encore du côté de Msilah, Abd-el-
Kader avait établi sur ce point son kalifat Hadj-Mohammcd. C'était de là,
.
DOMINATION FRANÇAISE. 533
comme centre, qu'il envoyait ses agents dans la province pour y prêcher
la guerre sainte et soulever les tribus. Hadj -Mohammed était parvenu à
répandre un tel effroi chez les populations de la Medjanah, qu'elles s'étaient
toutes enfuies dans les montagnes, et que celte plaine si riante, si fertile autre-
lois, n'offrait plus maintenant qu'un vaste désert. Le -2!> mai, le lieutenant-
général Négrier, commandant de la province, voulant faire cesser celte situation,
sortit de Constanline à la tète d'une forte colonne, et se rendit à Msilah. A son
approche, un grand nombre de tribus vinrent Caire leur soumission; il chassa
le kalifat d'Abd-el-Kader du siège de ses intrigues, et prit des mesures pour
l'empêcher de recommencer ses menées. Dans le sud, vers le désert, nos
affaires se présentaient sous des auspices non moins favorables. Farhat-Ben-
Sa'iM, l'allié d'Abd-el-Kader, avait pour compétiteur le cheik El-Arab : celui-
ci, intéressé à ruiner l'influence de son rival, lui faisait une guerre acharnée,
et remportait sur lui de notables avantages. Ainsi l'émir, battu sur tous les
points à la l'ois, voyait sa puissance décliner; à la nouvelle de nos succès, plu-
sieurs tribus, jusque-là fidèles à sa cause, commencèrent à s'en détacher pour
s'unir à nous.
Instruit des bonnes dispositions de ces populations, et voulant les seconder
par sa présence, le gouverneur général se rendit de nouveau à Mostaganem.
De là il pouvait encourager un grand nombre de tribus à suivre l'exemple de
celles qui s'étaient déjà soumises. L'impulsion étant donnée, il s'agissait de
lier à un point central tous les éléments de défection qui menaçaient la puis-
sance de l'émir dans la province d'Oran. A cet effet, Hadj-Mustapha, fils de
l'ancien bey Osman, fut nommé bey de Mostaganem et de Mascara. Cette
nomination était un acte de bonne politique qui amena tout d'abord les plus
heureux résultats. Dès les premiers jours, les Beni-Zeroual , les Flitas, les
Bordjia et les tribus du Dahra vinrent réclamer l'appui du nouveau bey contre
Abd-el-Kader; des députés furent envoyés à Hadj-Mustapha avec des otages
par les Sidi- Abdallah , fraction considérable des Medjehers; un détachement
nombreux des Oulcd-Boukamol et des Cherfa vint aussi lui rendre hommage
en plein jour et en armes. Abd-el-Kader était témoin de ces défections, et
assistait, impassible, à sa propre défaite.
Quelques mois s'étaient à peine écoulés depuis le changement d'adminis-
tration , que déjà le général Bugeaud comptait de nombreux succès. L'invasion
de pays où nous n'avions pas encore pénétré ; la destruction de Tekedempt ,
de Boghar, de Thaza ; la capture de troupeaux considérables, la soumission
d'une foule de tribus; en fin , la prise de Mascara, voilà quels étaient ses
trophées !
Au mois d'août, pendant que les préparatifs de la campagne d'automne se
poursuivaient, un grand nombre de tribus dans la partie ouest de la pro-
vince d'Oran, fatiguées de la guerre, abandonnèrent la cause d'Abd-el-
Kader , et vinrent aussi se soumettre à notre domination. En même temps, le
5;U DOMINATION FRANÇAISE.
général Lamoricièrc opérait le ravitaillement de Mascara. La garnison de
cette place, parfaitement installée, avait récolté des légumes et des fruits;
on compléta ses approvisionnements, qui furent portés à quatre mois pour
six mille hommes; en sorte qu'une division pouvait y passer l'hiver, et s'oppo-
ser à ce que les Hachems, source et hase de la puissance d'Abd-el-Kader, se
livrassent à la culture. Par ce moyen, on courait la chance d'amener cette puis-
sante trihu à se soumettre, et de déterminer infailliblement la soumission de
toutes les autres.
Dans sa course au sud de Mascara, le corps expéditionnaire se porta sur le
village de la Guetna, berceau de la famille d'Abd-el-Kader, et le détruisit de
fond en comble. La veille de l'invasion de nos troupes, le frère aîné de l'émir se
trouvait encore dans la maison paternelle , et peu s'en fallut qu'il ne tombât
en notre pouvoir. Le fort de Saïda, situé à dix-huit lieues sud de Mascara,
fut également pris et rainé; il avait été construit dans cette position pour
contenir le pays de Vakouhia, qui désirait depuis longtemps se débarrasser du
joug d'Abd-el-Kader. Aussitôt après la démolition de cette forteresse, six tri-
bus : les Oulad-Bragim , les Oulad-Kaled , les Hassaina, les Doui-Zabet et une
partie des Harar Gharabah, vinrent faire alliance avec l'armée française, et
depuis cette époque, leurs cavaliers nous ont servi constamment d'auxiliaires
dans les attaques dirigées contre la grande tribu des Hachems.
Dès que nos troupes furent retirées sur la côte, l'émir annonça à tous ses
partisans que nous allions passer l'hiver dans nos cantonnements, le but de
nos expéditions étant d'obtenir de lui la paix aux conditions les moins défavo-
rables. Ces fausses nouvelles ranimèrent l'espoir des Arabes, et lui permirent
de recruter quelques contingents, avec lesquels il fit irruption chez nos alliés
de la Yakoubia. La garnison de Mascara, trop faible pour leur porter secours,
avait été obligée de les abandonner à leurs propres forces ; et elle-même, privée
de son troupeau, qu'une embuscade de dix-huit cents cavaliers Hachems lui
avait enlevé, était exposée aux angoisses de la faim.
Dans une telle situation, le gouverneur général comprit que tous les avan-
tages remportés dans la campagne du printemps allaient être perdus, et
qu'il faudrait recommencer sur nouveaux frais l'année suivante , si nous
n'établissions pas des forces suffisantes à Mascara pour dominer la contrée.
C'est alors que le général Lamoricièrc reçut l'ordre d'aller s'installer dans
celte place avec sa division, composée de dix bataillons d'infanterie , de deux
escadrons de spahis et d'une batterie d'obusiers de montagne ; il obtint en outre
des fusils de rempart, une ambulance, et tout le matériel nécessaire à un
séjour iixe. Avec lui marchait Ibrahim Ouled-Osman-Bey, frère et kalifat de
Hadj-Mustapha Ouled-Osman-Bey, nommé par le roi bey de Mascara dans le
mois d'août dernier.
Chemin faisant, l'expédition eut à souffrir de la mousquelerie des Arabes;
au passage du col de Bordj , Ben-Thamy, kalifat d'Abd-el-Kader, tenta même
DOMINATION FRANÇAISE. 535
d'arrêter la colonne avec une masse de quatre mille hommes., deux bataillons
réguliers armés de fusil à baïonnettes, et quatre cents cavaliers rouges com-
mandés par Moctar Ben-Aïssa, homme d'une férocité sauvage et d'un courage
indomptable. La division avançait péniblement ; les soldats étaient charges
d'effets et de vivres; les cavaliers marchaient à pied, conduisant leurs che-
vaux chargés de blé et d'orge, d'après le nouveau système du général Bugeaud,
qui utilisait ainsi la cavalerie pour les transports. A la vue de l'ennemi, quel-
ques bataillons ayant nus bas les sacs, se précipitèrent contre les troupes de
Ben-Thamy, et les culbutèrent en un instant. Après ce mouvement énergique,
la division ne rencontra plus d'obstacles, et entra à Mascara le .'!() novembre
Placé ainsi au centre du pays ennemi, le général Lamoricière put facilement
ra\ onner dans tous les sens, et réprimer les moindres hostilités. Cette attitude
après une campagne de cinquante-trois jours, la plus longue qui eût encore
été faite, annonçait aux populations de l'ouest notre résolution d'abattre défi-
nitivement la puissance d'Abd el Kader. Instruites par là de la fausseté de ses
nouvelles, elles pouvaient juger combien il était de leur intérêt de cesser toute
résistance ; aussi la face des choses changea-t-elle immédiatement : les Doucrs.
qui nous avaient abandonnés l'année précédente , vinrent de nouveau se ran-
ger sous nos drapeaux. Dès le quatrième jour de son installation à Mascara, la
division commença ses courses aux environs de la ville : elle se porta d'abord
vers le sud, dans la plaine d'Egris, renommée pour ses riebes moissons:
dans cette sortie nos troupes vidèrent tous les silos des tribus qui avaient pris
la fuite; au retour , elles furent attaquées avec acbarnement par les Hacbems
et les Flitas , commandés par le kalifat Ben-Thamy, accouru à la tète de
ses cavaliers rouges; mais les agresseurs n'eurent qu'à se repentir de leur
audace.
Afin de n'être arrêté par aucune difficulté dans la poursuite de l'ennemi, le
général Lamoricière conçut le projet de faire subsister sa division à la ma-
nière arabe. Il procura à sa troupe des moulins portatifs, au moyen desquels
chaque homme pouvait obtenir une farine grossière qui servait à faire des
galettes ou à préparer du couscoussou; à ce repas était ajoutée une ration de
sucre et de café. Cette heureuse innovation lui permit de se porter partout où
pouvait lappeler l'insurrection ; en sorte qu'à la suite de plusieurs expéditions
toujours couronnées de succès, le général Lamoricière, tournant ses armes
vers le nord, parvint à pacifier la contrée et à attirer à lui toutes les popu-
lations. Au .'il décembre aucune tribu de la province, à l'exception des Ha-
cbems, n'obéissait plus à l'émir.
La libre communication entre Mostaganem et Mascara avait fourni le marché
de cette dernière ville de toutes sortes de provisions : les Arabes y venaient
vendre leurs denrées et consolidaient par leur concours notre domination ; les
Garabas d'Oran , ainsi que les Beni-Amer, contenus par la présence de nos
forces à Mascara, n'osaient plus bouger. Les tribus de laTafna, ainsi que
53G DOMINATION FRANÇAISE.
l'aga de Ghozel , profitèrent de cette circonstance pour lever l'étendard de la
révolte contre Abd-el-Kader, et proclamer pour leur chef le marabout Moham-
mcd-Ben-Abdnllah-Ould-Sidi-Chigr.
Rival de l'émir, et par conséquent son ennemi naturel, Ould-Sidi-Chigr
manifesta aussitôt des dispositions favorables à notre cause. Son intérêt lui
commandait de se rapprocher de nous afin de n'avoir pas deux ennemis à
combattre. Une colonne commandée par le colonel Tempoure fut donc en-
voyée exprès de Mostaganem pour l'apppuycr : le général Mustapha faisait
aussi partie de l'expédition. Dans leur marche, ils reçurent les députations
d'un grand nombre de tribus : le frère de Ould-Sidi- Chigr vint lui-même dans
le camp, accompagné seulement d'une vingtaine de cavaliers arabes; enfin,
le 27, le compétiteur d'Abd-el Kadcr entra en communication avec le chef
de la colonne française et le général Mustapha. L'entrevue fut solennelle :
elle eut lieu sur une montagne , au bas de laquelle coule Tisser, et d'où l'on
découvre la ville de Tlemcen. Ould-Sidi-Chigr avait une escorte composée
d'environ mille cavaliers , la majeure partie chefs des tribus soumises à son
autorité. On discuta dans cette conférence les moyens les plus propres à assurer
la paix de l'Algérie; Abd-el Kader fut regardé comme une cause de guerre in-
cessante, et, dans l'intérêt commun, on proclama sa déchéance.
Au moment de se séparer, le général Mustapha-Ben-Ismaël pria le mara-
bout Ould-Sidi-Chigr de vouloir bien appeler la bénédiction du Dieu grand
sur les musulmans réunis autour de lui. Aussitôt plus de douze cents guer-
riers , au milieu desquels se trouvaient seulement cinq officiers français ,
répétèrent religieusement ensemble la prière suivante : « Dieu clément
«et miséricordieux! nous te supplions de rendre la paix à notre malheu-
« reux pays, désolé par une guerre cruelle. Prends pitié des populations
« que les décrets de ta souveraine justice ont réduites à la dernière misère.
« Tais renaître au milieu de nous l'abondance et le bonheur dont nous jouis-
« sions autrefois sous un pouvoir tutélaire. Donne-nous la victoire sur les
« ennemis de notre repos, et que ta sainte religion, révélée par le Prophète,
« ne cesse jamais d'être triomphante ! » Cette alliance solennelle et l'échange
des prisonniers qui avait eu lieu quelque temps auparavant sont deux faits
d'une haute portée. Il y a là le commencement d'un nouveau droit des gens
en Algérie, et un indice certain de ruine pour la puissance de l'émir.
Si, maintenant, nous rapprochons la situation actuelle de l'Algérie de celle
des années précédentes, nous pourrons avec raison nous applaudir du résultat
obtenu. Tout était tranquille dans les provinces d'Alger et de Titery ; une cen-
taine de familles, appartenant aux anciennes tribus de la Metidja , que les
agressions d'Abd-el-Kader avaient forcées d'abandonner les environs d'Alger
en 1839, étaient revenues planter leurs tentes sur la rive droite de l'Arrach ;
Medeah, Miliana et Mascara se trouvaient dans un état satisfaisant. A Cons-
tantine, la paix régnait, les contributions se percevaient facilement; un assez
DOMINATION FRANÇAISE. 537
grand nombre de tribus, silures à l'ouest de Philippeville, avaient t'ait leur
soumission. Certains désormais de jouir de la paix si nécessaire à l'agriculture,
les Arabes ensemençaient la plaine de Temlouka, qui n'avait pas été cultivée
depuis quatre ans; la fête religieuse appelée aidseghir (petite fête] avait été
célébrée avec beaucoup de pompe et de solennité dans le chef-lieu de la pro-
vince; les chefs arabes s'étaient empressés, à cette occasion, de venir rendre
hommage au gouverneur général; enfin, la guerre avait complètement changé
de face, et Abd-el-Ivader était réduit à la défensive. Aussi le ministère, glo-
rieux de ces résultats et regardant l'émir comme entièrement abattu, faisait
prononcer au roi ces solennelles paroles devant les chambres : « J'ai pris des
« mesures pour qu'aucune complication extérieure ne vienne altérer la sûreté
« de nos possessions d'Afrique. Nos braves soldats poursuivent sur cette terre,
« désormais et pour toujours française, le cours de ces nobles travaux auxquels
« je suis heureux que mes Ois aient l'honneur de s'associer. Notre persévérance
« achèvera l'œuvre du courage de notre armée, et la France portera dans
« l'Algérie sa civilisation à la suite de sa gloire. »
Encouragé par ces paroles, le général Bugeaud continua à donner des soins
actifs à la colonisation , et redoubla d'ardeur pour atteindre le but qu'il s'était
proposé: la pacification du pays. Sur tous les points, les opérations mili-
taires furent , dès les premiers jours de 18i2 , vigoureusement poussées. Le
général Lamoricière avait employé les mois de décembre et de janvier à
poursuivre les Arabes dans toutes les directions; le gouverneur se rendit
aussi d'Oran à Tlemcen pour disperser les partisans armés que l'émir avait
encore autour de lui ; bientôt après le fort de Sebdou , situé à quarante
kilomètres sud de Tlemcen, unique place de la seconde ligne qui lui restât,
tombait en notre pouvoir, et par suite de ces avantages quinze tribus nous
faisaient leur soumission. De retour à Tlemcen , le gouverneur général s'oc-
cupa de soumettre les propriétés des Arabes émigrés à une nouvelle organi-
sation administrative : par un arrêté du 14 février, il mit le séquestre sur les
domaines de tous ceux qui étaient en fuite, déclarant qu'ils seraient réunis
irrévocablement au beylick, si leurs propriétaires n'étaient point rentrés dans
l'espace de deux mois; et afin d'éviter les embarras que l'administration avait
déjà éprouvés à Alger, toute transaction sur les immeubles fut interdite aux
Européens et aux juifs.
Le moment était arrivé où les chambres allaient encore une fois s'occuper
du sort de l'Algérie , véritable époque de crise pour notre colonie , car les
discussions de la tribune y avaient jusque-là constamment exercé une fâ-
cheuse influence. Cette fois , il est vrai , le général Bugeaud fournissait des
arguments puissants aux partisans de notre possession d'Afrique : il pacifiait les
provinces et les colonisait ; mais les discours des députés anticolonistes pou-
vaient raviver la guerre sainte, et Abd-el-Kader y comptait pour reconsti-
tuer son pouvoir. Cette fois la chambre ne lui donna pas gain de cause ; elle
68
538 DOMINATION FRANÇAISE.
vota, à une immense majorité, les crédits supplémentaires réclamés pour
l'Afrique, en invitant le gouvernement à prendre un parti définitif sur le sys-
tème d'occupation et de colonisation. Cette détermination eut un grand reten-
tissement en Algérie : elle rassura les colons et intimida l'ennemi.
Bien que, durant l'hiver, les colonnes de la province d'Oran n'eussent laissé
ni trêve ni repos aux tribus hostiles de cette contrée, il restait encore beaucoup
à faire pour obtenir une pacification complète. La division d'Alger venait de
ravitailler Medeah, et se disposait à porter des vivres et des munitions à la
garnison de Miliana, qui avait déjà sévèrement châtié les Hadjoutes. Le
général Ghangarnier jugea alors l'occasion favorable pour achever de les
détruire. Le bois des Karisas fut fouillé et battu par divers détachements, et
les restes de ces dangereux adversaires furent tous pris ou tués dans leurs
repaires.
Mais ce n'était là que le prélude de la grande expédition de printemps. Le
gouverneur général commença ses opérations en infligeant un châtiment
sévère aux Beni-Menacer, tribu kabaïle des environs de Cherchell qui nous
avait déjà donné plusieurs fois occasion de la punir. Cette tribu entretenait une
zaouia (école) où l'on élevait de jeunes fanatiques pour prêcher la haine contre
les chrétiens : la division détruisit l'établissement, brûla les tentes, lesgourbies,
et ravagea tout le pays, nécessité malheureuse, mais trop souvent imposée par
le caractère opiniâtre des Arabes, qui ne se soumettent qu'à la terreur et à la
force. Dans sa seconde excursion , le général Bugeaud ne fut pas moins heu-
reux : escorté de deux mille cavaliers arabes, il obtint la soumission de plus
de vingt tribus, depuis les confins de la province d'Oran jusqu'au centre de
celle d'Alger.
Dans l'ouest, tout paraissait tranquille; mais du côté du Chelif régnait une
assez grande fermentation. Bien décidé à frapper un coup décisif sur plusieurs
tribus à la fois, le général Bugeaud partit de Mostaganem, le 15 mai, avec la
brigade du général d'Arbouville et les auxiliaires arabes qu'il menait à sa suite.
11 remonta la grande vallée du Chelif intérieur, et passa d'une rive à l'autre
pour pénétrer chez les tribus insoumises de la montagne. A une marche de
Miliana, près du pont du Chelif, la colonne du général Ghangarnier, qui arri-
vait d'Alger, se joignit aux troupes du gouverneur. Il était temps enfin d'af-
franchir la Metidja des incursions des montagnards, résultat vainement pour-
suivi depuis dix ans. Avec les forces nombreuses dont il disposait , le général
Bugeaud enveloppa dans un immense croissant la montagne où ces tribus
avaient leur retraite ; il resserra insensiblement ses lignes , et châtia tout ce
qu'il rencontra dans ce mouvement concentrique. A peine cette immense
razzia fut-elle commencée, les vieillards accompagnés des cheiks accoururent
implorer Y aman, et amenèrent leurs familles à Blidah comme gage de la paix.
Cette manœuvre eut pour résultat de débloquer la plaine d'Alger, et d'assurer
les communications entre Medeah , Miliana et Cherchell.
DOMINATION FRANÇAISE. S8Q
La campagne du printemps fut close par la rentrée de la colonne du général
Lamoricière, qui, dans l'espace ^ vingt-quatre jours, venait aussi d'accom-
plir une brillante razzia sur une immense étendue de pays. Abd-el-Kadcr
avait réuni quinze cents cavaliers, et s'élait tenu quelque temps en vue de
celle colonne; mais, abandonné de nouveau par les siens, il l'ut obligé de
96 rejeter encore une fois dans le désert. Nos troupes occupaient donc une
vaste étendue de territoire cl se trouvaient en mesure de maîtriser les popu-
lations des points les plus éloignées de l'intérieur. Il ne restait plus qu'une
lacune entre Alger et Bougie ; mais pour la franchir, il fallait recourir à d'autres
movens que celui des armes, à la colonisation.
Le retour de nos colonnes expéditionnaires permit de terminer des travaux
commencés depuis longtemps et d'en mettre en activité quelques-uns récem-
ment projetés. La plus grande réunion des travailleurs eut lieu à la coupure de
la Chiffa, où l'on plaça trois mille bommes , pour pousser la construction de la
route qui lie Medeab à Blidah. On s'occupa aussi du fossé d'enceinte de la
Metidja, mais seulement sur les points où il pouvait concourir à l'assainisse-
ment de la plaine.
Dans les premiers jours du mois d'août, il y eut une réunion considérable
de cbefs et d'Arabes influents dans la tribu des Ouled-Chegara ; il s'agissait
d'établir les différents effectifs des markzen , question très importante pour
nous. Plusieurs de ces chefs manifestaient le désir de fournir ces effectifs par
contingents de tribu, et agissant isolément sous la conduite de l'un des leurs,
qui n'aurait reconnu d'autre autorité que celle du général français ; mais comme
cette organisation était en désaccord avec la nôtre et pouvait avoir de fâcheuses
conséquences , il fut arrêté que des limites d'arrondissement seraient fixées
et que des divisions invariables seraient aussi établies dans les contingents,
pour être placées sous l'obéissance de chefs élus par les tribus elles-mêmes.
Les alliés de la province de Mostaganem furent alors constitués en deux
markzen : l'un de l'est, s'étendant au-delà du Chelif et jusqu'à l'ancien terri-
toire de Cherchell ; l'autre du sud , allant jusqu'à Mascara. La force de ces
deux corps peut s'évaluer à six mille cavaliers.
Le mois de septembre s'ouvrit par une grande concentration de troupes à
Mascara et à Mostaganem, opération à laquelle présida le gouverneur en per-
sonne. Dix mille hommes devaient se trouver réunis à Mascara et deux mille à
Mostaganem. Voici quel était le but de ce mouvement : le général Lamoricière,
ayant poursuivi Abd-el-Kader jusqu'au delà de Tekedempt sans pouvoir lui
faire accepter le combat, s'en retournait à Mascara pour se ravitailler, lorsque
l'émir, qui avait reçu quelques renforts, parut vouloir s'opposer à sa marche,
et passa même la Mina, après notre colonne, répandant adroitement dans le
pays que les Français fuyaient devant lui. Prévenu des bruits qui circulaient,
le général Lamoricière voulut y mettre fin en ordonnant à ses troupes un
retour offensif contre l'ennemi; mais, comme le ravitaillement nécessita un
540 DOMINATION FRANÇAISE.
jour d'inaction, Abd-el-Kader en profita pour obtenir, à l'aide de promesses et
de menaces, la défection de sept ou huit tribus; le kalifat de Miliana lui
amena en même temps un millier de cavaliers ; en sorte que, se trouvant à
la tête d'environ trois mille hommes, il prit position sur la rive droite de la
Mina. Il n'y avait donc pas un moment à perdre pour empêcher que les con-
tingents de plusieurs autres tribus ne se ralliassent à lui ; le général Lamo-
ricière le comprit et marcha résolument à l'ennemi. Attaqué subitement par
nos troupes , qu'il croyait livrées au repos , Abd-el-Kader tenta vainement
de se défendre ; il fut obligé de prendre encore une fois la fuite devant nos
colonnes, qui continuèrent à manœuvrer dans le sud de Tekedempt. Malgré sa
défaite, l'émir se maintint dans les environs de cette place, avec douze ou
quinze cents soldats et une population de sept à huit mille âmes, qu'il traînait
à sa suite. Ainsi cet homme, que l'on regardait comme anéanti', reparaissait
sans cesse au moment où nous croyions n'avoir plus à le combattre. Le brave
général Changarnier apprit à ses dépens, quelques jours après, qu'il fallait
encore compter avec lui.
Notre'colonne , composée d'environ deux mille cinq cents hommes, avait
pénétré dans l'agalik des Onaz , entre Miliana et Mascara , lorsque les Arabes
et les Kabaïles de cet agalik, renforcés par les troupes de l'émir, l'attaquèrent
de toutes parts avec une fureur extraordinaire. Les combats se succédèrent
avec une telle rapidité, qu'on se battit deux journées entières à l'arme
blanche ou à portée de pistolet. Nos troupes ne purent être entamées, mais
elles n'obtinrent aucun avantage : notre perte s'éleva à une vingtaine de morts
et une centaine de blessés. Pendant cette lutte opiniâtre, l'émir manœuvrait
dans les plaines de l'Illil et de la Mina; mais, ayant reconnu le cercle dans
lequel voulaient l'enfermer les divisions Lamoricière, d'Arbouville et Chan-
garnier, il opéra d'abord un changement de direction sur la droite : après
avoir ramassé les populations qui se trouvaient sur son passage , il se jeta
dans les défilés du Petit-Atlas, d'où il se dirigea vers le désert par Tugurth.
Dans une dépêche adressée au ministre de la guerre, le gouverneur général
résumait ainsi la situation de l'Algérie à la fin d'octobre : « Du pied du
Jurjura, à une ligne tirée de l'embouchure de TOued-Ruina, dans le Chelif ,
jusqu'à Thaza et le désert , tout le pays nous est soumis. La guerre est main-
tenant concentrée entre le Chelif et la Mina, sur un carré d'environ vingt-cinq
lieues. Or, comme il y a cent cinquante lieues du Jurjura à la frontière du
Maroc, il en résulte qu' Abd-el-Kader a perdu les cinq sixièmes de ses états,
tous ses forts ou dépôts de guerre, son armée permanente, et, de plus, le
prestige qui l'entourait encore en 1840. » Malgré la bonne opinion du gou-
verneur général sur sa position, on apprit bientôt que l'émir avait déterminé
de grandes émigrations sur le territoire des Allouïa et des Keraïch, et repris
son offensive habituelle. Le général Lamoricière ajoutait qu'Abd-el-Kader
s'était mis en marche avec huit cents fantassins et mille chevaux des tribus, et
DOMINATION FRANÇAISE. 541
riait arrive par le gerroil dans les environs de l'remda; qu'enfin son appari-
tion avait jeté de nouveau l'alarme chez les Sedamas et chez les gens de la
Yacouba, voisins des premiers, M. Lamoriciôre annonçait en outre qu'il kii
avait proinptcmenl opposé le lieutenant-colonel Géry, avec douze cents hom-
mes d'infanterie, deux cents chevaux et deux pièces de montagne. Ainsi nos
espérances de pacification étaient encore ajournées. Hih; grande entreprise
fut de nouveau préparée : nous allons en voir les résultats.
L'année tH'ri touchait à sa lin; l'hiver s'avançait à grands pas; cependant,
malgré la mauvaise saison qui rendait déjà les campements peu praticables, les
hostilités ne paraissaient point devoir se ralentir. La présence d'Abd-el-Kader
dans la chaîne des montagnes de l'Ouarenseris donnait trop d'inquiétudes
pour qu'on le laissât paisiblement s'établir pendant l'hiver dans ce retranche-
ment. On n'avait pas encore oublié l'influence qu'il avait exercée l'année pré-
cédente sur les provinces d'Oran et de Titery, et aujourd'hui on craignait
qu'il ne reconquît la même puissance s'il séjournait longtemps au milieu des
populations belliqueuses de l'Ouarenseris.
De cette position, en effet, il dominait non-seulement tout le pays entre
le Chelif et la Mina, mais encore il contenait par la terreur les tribus des
environs qui nous étaient le plus attachées , et menaçait de porter la guerre
dans les contrées soumises à nos armes en avant de Medeah, Miliana et Mosta-
ganem. Soutenu par de nombreux contingents que sa troupe recrutait chaque
jour au sein de ces montagnes, pouvant d'ailleurs disposer à son gré d'abon-
dantes ressources, il devenait très-dangereux pour nos établissements; la
prudence commandait donc de le déloger promptement.
A cet effet, le gouverneur général organisa une campagne d'hiver et réunit
le 24- novembre, sous les murs de Miliana, trois colonnes de la division d'Alger.
Le lendemain, elles se mirent en mouvement pour aller occuper les montagnes
couvertes de bois de Beni-Ouragh, retraite habituelle de la grande tribu in-
soumise des Flitas. D'un autre côté, par une habile combinaison, les divisions
de Mascara et de Mostaganem , conduites par les généraux Lamoricière et
Gentil, devaient manœuvrer de manière à pousser les populations de cette
tribu dans les montagnes des Beni-Ouragh, où la division d'Alger les attendait.
La colonne de droite était commandée par le. gouverneur lui-même , ayant
sous ses ordres le duc d'Aumale ; celle du centre obéissait au général Chan-
garnier; et celle de gauche avait pour chef le brave colonel Korte.
Le résultat des opérations répondit parfaitement à l'attente du général en
chef. En vingt-deux jours, presque toute la chaîne de l'Ouarenseris jusqu'à
l'Oued-Rihou, la vallée entière du Chelif, avec toutes les tribus qui bordent,
la Djcdianiaet la rive gauche de l'Oued-Rihou, ainsi que la plus grande partie
de la tribu des Flitas, furent soumises. Le 17 décembre, les hostilités avaient
entièrement cessé sur la rive gauche du Chelif. Après un pareil succès, on
jugea opportun de profiter de la circonstance pour intimider les populations
542 DOMINATION FRANÇAISE.
qui environnent Tenès , où nous n'avions point encore porté nos armes. Le
général Changarnier eut la direction de cette expédition, dont il s'acquitta avec
une grande habileté.
Ces avantages divers, remportés par nos troupes, étaient autant d'échecs
pour la puissance d'Abd-el-Kader. L'émir ne l'ignorait pas. Il savait que l'Arabe
obéit avant tout à la crainte, et que la force est pour lui la loi suprême. Aussi,
dès les premières soumissions des tribus, Abd-el-Kader s'était ménagé des
intelligences avec elles, afin de neutraliser les effets de nos victoires. Quelques-
unes ne cachaient point leur sympathie pour lui; mais entre toutes, les mieux
disposées en sa faveur étaient celles établies dans la partie de l'Atlas qui s'étend
de Cherchell jusqu'auprès de Tenès. Suivi seulement d'un millier de chevaux,
l'émir se présenta donc vers la fin de décembre dans la vallée du Chelif , où il
arbora de nouveau le drapeau de l'insurrection. Aussitôt les tribus se lèvent,
et de toutes parts des forces nouvelles viennent grossir celles dont il dispose.
A la tète de deux mille cavaliers et de six cents fantassins, il envahit l'aghalik
de Bràz ; ce mouvement n'était que le prélude d'une défection plus grande.
Le 7 janvier suivant, Abd-el-Kader ayant exécuté une razzia contre les Athaf ,
à une journée de Miliana , presque toutes les autres tribus soumises par nos
armes au mois de décembre reconnurent de nouveau son autorité.
Voulant imposer à ceux qui seraient tentés de l'abandonner, l'émir déploya
la plus grande cruauté envers notre kaïd de Brûz et ses trois fils; par ses
ordres , tous quatre furent impitoyablement décapités. Il fit mutiler plusieurs
chefs, crever les yeux à quelques autres, et erdever tous les individus soup-
çonnés d'être favorables à notre cause; puis il alla se retrancher dans les
hautes montagnes des Beni-Zioui , Zatirna, Gouraya et Larhulh, où il recruta
environ trois mille Kabaïles , à la tête desquels il s'avança bientôt chez les
Beni-Menacer avec son khalifa El-Berkani. Comme son but était de pousser
ces populations à une démonstration contre Cherchell, il avait eu soin de pré-
parer d'avance ce mouvement par ses émissaires et ses intrigues.
Ainsi, l'année 1843 semblait commencer encore sous de fâcheux auspices.
De toutes parts dans l'ouest les hostilités reprenaient une nouvelle vigueur;
l'exemple des défections pouvait devenir contagieux et ramener la guerre aux
portes d'Alger ; il importait donc de prévenir ce retour. Pour cela, et afin d'ache-
ver la ruine de l'émir, il fallait s'attacher obstinément à ses pas , paralyser toutes
ses tentatives. Le général de Bar, instruit à temps des projets d'Abd-el-Kader
sur Cherchell, marcha à sa rencontre, et eut avec lui, dans les journées des
23, 2i et 25 janvier, plusieurs engagements à la suite desquels il l'obligea
de se jeter dans les montagnes de Gouraya. Sur ces entrefaites, le général
Changarnier, sorti de Miliana le 22, s'était porté, par une marche hardie,
sur ses derrières , châtiant sévèrement sur sa route plusieurs tribus rebelles
qui avaient cédé à l'entraînement de leur ancien chef. D'un autre côté , le
duc d'Aumalo ayant effectué de nombreuses prises sur l'ennemi dans le sud
DOMINATION FRANÇAISE. 849
.1.- Miliana, dédommageait amplement nos alliés des pertes (Jne leur avaient
fait éprouver les razzias d'Abd -el-Katler.
El) apprenant ces hostilités nouvelles et inattendues , le général Bugeaud
envoya, sur le théâtre des événements un officiel expérimenté, afin d'apprécier
la véritable situation des choses. Le Ti janvier , à quatre heures du matin, le
colonel l'Adinirault vint lui apprendre l'arrivée d'Ahd-el-Kader dans la pro-
vince de Titery, et les progrès que taisait l'insurrection dans la partie occiden-
tale. Aussitôt le gouverneur général s'embarque avec deux bataillons, et dans
la nuit même il aborde à Cbercbetl; trois jours après, il était à la poursuite de
l'émir et châtiait, chemin faisant, les trihus coupables de défection. Le mauvais
temps seul s'opposa à l'entier accomplissement de cette campagne. Surprise
par un ouragan terrible au milieu des montagnes, l'expédition dut se hâter de
gagner prornptcment les bords de la mer, où stationnait un convoi. Des tour-
billons de neige mêlés de grêle obscurcissaient l'atmosphère et rendaient la
marche excessivement pénible. Malgré ces obstacles, le 5 février, à quatre
heures du soir, on atteignit le convoi. Jusque-là, le temps n'avait pas dis-
continué d'être affreux, et, dans la nuit du 6 au 7, il tomba une si grande
quantité de pluie que les feux du camp furent tous éteints. Heureusement, le
but qu'on s'était proposé se trouvait en grande partie atteint. Deux des plus
importantes tribus rebelles, lesBeni-Ferraket les Beni-Menacer, furent punies
sévèrement; le rassemblement des Kabailes qui s'étaient joints à Abd-el-Kader
se dispersa , et l'émir lui-même, avec son kalifatEl-Berkani, fut contraint de
chercher un refuge dans les montagnes. Peu s'en fallut, dans cette courte expé-
dition, que l'armée n'eût à déplorer la perte du gouverneur général : tombé
au milieu d'une embuscade, il essuya le feu de six coups de fusil tirés presque
à bout portant. Aucun ne l'atteignit, mais son cheval fut grièvement blessé.
Cette dernière tentative d'un pouvoir expirant fut donc complètement dé-
jouée, et pendant les mois de mars et avril I8V3, des razzias incessantes, exé-
cutées par les généraux Changarnier, Bedeau, Gentil, amenèrent la soumission
définitive d'un grand nombre de tribus. Mais de toutes ces opérations exécu-
tées avec audace et habileté, aucune n'égale celle qui a eu pour résultat la prise
de la smalah d' Abd-el-Kader par M. le duc d'Aumale.
Lorsque l'émir n'eut plus de résidence fixe , qu'il fut réduit à guerroyer
en chef de bandes et à chercher un refuge sur la limite du désert, sa famille
et celles des principaux personnages attachés à sa fortune se réunirent
avec leurs équipages et leurs richesses, et formèrent une population no-
made qui changeait sans cesse de demeure , selon les chances de la guerre.
Cette multitude, composée d'environ douze à quinze mille personnes, consti-
tuait la smalah'. Elle suivait tous les mouvements du chef, s'avançait dans
les terres cultivées lorsqu'il obtenait quelque avantage , ou dans le cas con-
1 Le mot smalah représente chez les Arabes ce que nous appelons en Europe les équipages,
ta suite '■ elle comprend les tentes du maître, sa famille , ses domestiquas ei sts nvhossps.
5U DOMINATION FRANÇAISE,
traire s'enfonçait dans le Salira. Abd-el-Kader mettait beaucoup de sollicitude
à la pourvoir des mulets et des chameaux nécessaires pour le transport des
bagages, des malades, des femmes, des vieillards et des enfants; et afin de la
mieux garantir de notre atteinte, il en avait confié la garde à ses troupes régu-
lières.
Le gouverneur général, informé que la smalah d' Abd-el-Kader campait
vers le sud-est de l'Ouarenseris, chargea M. le duc d'Aumale de s'en emparer.
Le 10 mai, le jeune prince se mit en marche, à la tête de treize cents baïon-
nettes et de six cents chevaux. Sa petite armée était approvisionnée pour vingt
jours de vivres. D'après les instructions du gouverneur général, il devait se
trouver, le 13, près du village de Goujilah, à vingt-cinq lieues de Boghar.
Ce jour-là, le général Lamoricière n'était qu'à trois marches du prince.
Les mouvements des deux corps étaient concertés de manière à ce que la
smalah ne put passer entre eux pour regagner le Tell, sans être enveloppée
par l'immense tribu des Arars, déployée comme un vaste filet jusqu'aux abords
deTiaret.
En arrivant, le IV, à la bourgade de Goujilah, M. le duc d'Aumale apprit
que la smalah se trouvait à Ouessek-ou-Rekaï, à quinze lieues au sud-ouest.
Il marcha aussitôt vers cette direction. L'armée s'engagea dans des plaines
incultes et sans eau, d'une étendue considérable ; mais l'ardeur du soldat était
excitée par l'espoir d'une prompte victoire. Au bout de Yingt-cinq heures de
course, pendant lesquelles on avait à peine franchi vingt lieues, l'avant-garde
de la colonne aperçut à Taguin, le 16 au matin, comme une ville de tentes
occupant une étendue de plus de deux kilomètres; elles étaient établies sur
les bords de l'Oasis, qui coule au milieu d'abondants pâturages: c'était la
smalah! Sans réfléchir à son infériorité numérique, ce faible corps, composé
seulement de cinq cents chevaux, se lance soudain au galop à la suite du duc
d'Aumale, du colonel des spahis Joussouf et du lieutenant colonel Morris. Cette
attaque si brusque jette l'épouvante au milieu de cette multitude d'hommes ,
de femmes , de vieillards et d'enfants ; ils sont culbutés les uns sur les autres ,
et tombent pêle-mêle avec les bêtes de charge. Enveloppés dans ce tumulte
général, les fantassins réguliers d'Abd-el-Kader ne peuvent faire usage de
leurs armes ; et ceux qui résistent sont sabrés par nos spahis ou entraînés par
la foule qui les renverse sous ses pieds. Deux heures après, la déroute était
complète. Tout ce qui pouvait fuir courait en désordre çà et là vers le dé-
sert, chassant les troupeaux aussi épouvantés que leurs maîtres.
Le nombre des prisonniers faits dans cette journée s'est élevé à trois mille
six cents environ, dont trois cents personnages de distinction, appartenant aux
familles des principaux lieutenants d'Abd-el-Kader. Parmi le butin se trouvent
les tentes de l'émir, sa correspondance, son trésor, quatre drapeaux, un canon,
deux affûts et grand nombre d'objets précieux.
Le général Lamoricière apprit cette nouvelle le 19 au matin. Il marchait
DOMINATION FRANÇAISE. 5V5
vers les sources duChelif pour surveiller les passages, lorsque quelques fuyards,
dé tachés de la tribu des Rachem, lui donnèrent tous les détails de cet événement.
Aussitôt il l'ait hôter le pas et porte sa cavalerie en avant. En peu d'heures,
il joint une tribu qui fuyait; l'émir était au milieu d'elle! Cette multitude,
encore épouvantée de la catastrophe qui venait d'avoir lieu, ne lit aucune rési-
stance. Aussi, indignés d'une telle lâcheté, les réguliers et l'émir lui-même ,
au lieu de chercher à les défendre, tirèrent sur eux en s'éloignant. Nos cava-
liers ramenèrent donc, le soir, une population de deux mille cinq cents Ames
avec ses chevaux, ses troupeaux et tous les bagages qui n'avaient pu être sau-
vés dans le désordre de la fuite.
Tous ces succès devaient être bientôt suivis pour nous d'une perte sen-
sible ; la mort du vieux et brave Mustapha-Ben-Ismaël est venue mêler des
regrets à la joie qu'avait causée la prise de la smalah. En retournant à Oran avec
son markzen chargé du butin prisa la razzia du 19, Mustapha fut attaqué dans
un bois par des Arabes en embuscade, et reçut presque à bout portant une
balle en pleine poitrine qui ['étendit raide mort. Les cavaliers qui l'accompa-
gnaient, au nombre de cinq à six cents, saisis d'une terreur panique, s'enfui-
rent en laissant au pouvoir de l'ennemi le corps de leur vieux général, qu'ils
révéraient pourtant à l'égal d'un patriarche '.
Un dernier engagement avec les débris de la smalah d'Abd-el-Kader eut
lieu le 22 juin au pied du plateau de Djeda. La victoire nous resta encore.
L'émir laissa sur le terrain environ deux cent cinquante morts; plus de cent
quarante cavaliers ou fantassins réguliers furent faits prisonniers, et parmi les
objets tombés en notre possession, se trouvèrent trois cents fusils , des armes
de tout genre, les caisses des tambours, cent cinquante chameaux, des che-
vaux et l'un des cinq drapeaux qui étaient portés en avant de l'émir. Abd-el-
Kader lui-même faillit tomber entre nos mains.
Nous arrêterons là notre récit , car la prise de la smalah clôt dignement la
première campagne de 18V3, et en a fait une des plus décisives qui aient eu
lieu depuis bien des années. Le gouvernement l'a compris ainsi, car il s'est
empressé de récompenser les chefs qui y ont pris la principale part. Le gé-
néral Eugeaud a été élevé à la dignité de maréchal de France; les généraux
Lamoricière et Changarnier ont été promus au grade de lieutenants-géné-
raux, ainsi que le jeune duc d'Aumale à qui le titre de commandant de la pro-
vince de Constantine, récemment conféré, semblent réserver encore de plus
grandes destinées en Afrique.
1 Abd-el-Kader a fait, dit-on, mutiler le cadavre de Mustapha et promener sa tête en triomphe
au milieu des tribus qui lui gardent encore obéissance. Mustapha avait plus de quatre-vingts
ans. Depuis 1835 il était au service de la France. Le 29 juillet 1837, il fut nommé maréchal de
camp, et commandeur de la légion-d'honneur le 5 février 1812. Le commandement du goum
des Douers et Smelas , formant le markzen d'Oran, a été donné à son neveu, EI-Mezari, qui
était son premier aga.
C>9
ViO DOMINATION FRANÇAISE.
Malgré ce succès, il ne faut pas regarder notre établissement comme défini-
tivement assis : il s'est agrandi, il s'est consolidé, sans aucun doute. De
grandes tribus, ennemies secrètes de l'émir, ont fait alliance avec nous; les
autres ont été soumises et leurs contingents marchent avec nos troupes;
outre nos deux lignes de villes, celles du littoral et celles de l'intérieur où
l'on jouit de la plus grande sécurité, notre domination s'est étendue, sur une
troisième ligne, à l'extrémité du pays cultivé, par la formation de quatre grands
camps qui permettent à nos colonnes de commander le désert, à plusieurs
journées de marche. Mais cette extension de notre conquête est insuffisante
tant que, dans ses propres limites, notre autorité ne sera pas complète et
absolue; tant qu'il y aura dans nos provinces des tribus insoumises; tant qu'il
y aura un chef toujours prêt à organiser ces éléments d'insurrection.
CHAPITRE XX.
SITUATION DE LA DOMINATION FRANÇAISE.
( 1850-1845. )
Gouvernement et administration. — Année. — Finances. — Organisation judiciaire.
— Rétablissement du culte chrétien. — Travaux publics. — Mouvement commercial.
— Progrès de la colonisation. — Création d'établissements d'instruction publique,
sciences et arts.
L'histoire rapide que nous venons de
consacrer à la domination française en
Algérie, nous a obligé de concentrer
toute notre attention sur l'ensemble
des événements, de manière à ce que
notre marche ne se trouvât jamais in-
terrompue par des digressions qui ,
sans être précisément étrangères au
sujet , auraient pu cependant lui ôter
de sa précision , qualité si nécessaire
à un résumé historique. Ainsi, quoi-
que l'administration civile et judi-
ciaire ait eu ses péripéties comme
l'armée ; quoique les travaux publics et agricoles aient suivi en quelque sorle
les phases diverses de notre établissement militaire , c'eût été , nous !tv
(ii 8 DOMINATION FRANÇAISE.
répétons , enlever au récit principal une partie de son caractère et de son
intérêt propre , que de le suspendre pour examiner et discuter le mérite
d'une ordonnance, l'opportunité d'une nouvelle mesure administrative, In
réussite ou l'insuccès d'un procédé de colonisation, d'un essai d'agriculture ou
d'entreprise industrielle. Toutes ces circonstances, lorsqu'elles ont concouru au
mouvement général , nous les avons néanmoins constatées , mais brièvement ,
comme un explorateur qui désirant atteindre le but de son voyage plante
des jalons sur la route qu'il parcourt, afin de pouvoir étudier plus tard, avec
détail et dans leur ensemble, tous les faits secondaires qui ont d'abord frappé
son attention.
D'ailleurs, en groupant dans un seul chapitre tout ce qui, en dehors de nos
armes, a contribué au développement et à la consolidation de notre auto-
rité en Afrique, nous avons voulu donner au lecteur une idée plus complète
et plus distincte des résultats obtenus par les deux procédés qu'emploie la
civilisation pour pénétrer les pays barbares. Nous avons raconté la conquête :
voici l'organisation : le tableau des circonscriptions admininistratives rendra
plus sensible l'étendue de notre domination ; l'exposé des travaux entre-
pris par le gouvernement ou les particuliers fera plus exactement apprécier
l'importance du pays conquis. Enfin l'état actuel des institutions que nous
avons importées en Afrique , permettra d'asseoir des jugements plus certains
sur le progrès et la consolidation de notre autorité.
§ 1er-
GOUVERNEMENT ET ADMINISTRATION,
L'autorité du roi est représentée en Algérie par un gouverneur-général ,
investi de la direction suprême des affaires, tant civiles que militaires, sous
le contrôle immédiat du ministère de la guerre , près duquel a été instituée
une division spéciale , qui s'occupe de tout ce qui est relatif à notre colonie
d'Afrique. Les attributions du gouverneur général , ainsi que celles des chefs
de service placés sous ses ordres, et du conseil d'administration, ont été
réglées par les arrêtés ministériels des l°r septembre 183f* et 2 octobre 1836 ,
et par une ordonnance royale du 31 octobre 1838. Celle-ci, an maintenant
l'administration des services civils en Algérie sous l'autorité du gouverneur,
a placé sous ses ordres un directeur de l'intérieur, un procureur général et un
directeur des finances, dont elle a déterminé en même temps les attributions
et les rapports.
Le gouverneur général a auprès de lui un conseil composé du directeur
de l'intérieur (intendant civil avant le 31 octobre 1838) , de l'officier-général
commandant la marine , du procureur général , de l'intendant militaire et du
DOMINATION FRANÇAISE 5M>
directeur des finances, Suivant la nature des questions soumises au conseil,
le gouverneur général y appelle les chefs des services spéciaux , civils <>u
militaires, que l'objet des discussions peut concerner, il a été placé, en outre,
près du gouverneur, un secrétaire général qui centralise la correspondance
administrative, conserve le dépôt des archives du gouvernement, tient la
plume iUl conseil d'administration , et en rédige les procès-verbaux, dont le
registre reste en sa garde. Quatre auditeurs au conseil d'état oïd été attaché-,
aussi aux services civils de l'Algérie: un au secrétariat général du gouverne-
ment, les trois autres sont répartis entre la direction de l'intérieur, le par-
quet du procureur général et la direction des finances. Il a élé institué enfin
auprès du gouverneur général une direction des affaires arabes, qui sert
d'intermédiaire entre les indigènes et les différentes branches de l'administra-
tion , et soumet au gouverneur les demandes et les réclamations do toute
nature formulées par les Arabes.
Par arrêté du 18 juin 1842, le ministre de la guerre a décidé que les pos-
sessions françaises dans le nord de l'Afrique, comprenant les provinces
d'Alger, d'Oran et de Constantine, sous la dénomination actuelle d'Algérie,
formeront, jusqu'à nouvel ordre, trois divisions militaires ou circonscrip-
tions administratives composées comme suit :
Division d'Alger : Miter, Maison-Carrée, Pointe-Pescade , Coleah, Cherchell,
Douera, Bouffarik, Blidah, Medeah, Miliana.
Division de Constantine : Constantine, la Calle, Bone, Gbelma, Sétif, Philippe-
ville, Djigelly, Bougie.
Division d'Oiun : Orari, Mers-el-Kebir, Mostaganem, Mazagran, Arzew, Mascara',
Messerghin, Tlemcen, île de Rashgoun.
L'organisation administrative ne pouvait s'établir et se développer dans un
pays où l'autorité de la Fiance est vigoureusement contestée, qu'en s'appuyant
sur une force militaire imposante. C'est parce qu'on n'a pas compris tout
d'abord cette nécessité , que les commencements de notre occupation ont pré-
senté des résultats si fâcheux. En 1831, année de troubles et de graves inquié-
tudes pour la métropole, l'effectif de l'armée ne dépasse pas dix-sept mille
hommes; de 1832 à 1833, il s'élève de vingt et un à vingt-six mille hommes ;
avec le second gouvernement du maréchal Clausel, il est porté à vingt-neuf mille;
le désastre de Constantine prouve que ce chiffre est insuffisant, et en 1838 il est
presque doublé; la reprise des hostilités de la part d'Abd-el-Kader, en novembre
1839, le fait augmenter encore, et au commencement de 1840, notre armée
se trouve composée de soixante mille hommes. L'activité du général Bugeaud
et les poursuites à outrance qu'il entend diriger contre l'émir démontrent la
nécessité d'accroître ces forces ; le nouveau gouverneur demande et obtient ,
en 18VI , un effectif de soixante-douze mille hommes: enfin, en I8V-2, son
550 DOMINATION FRANÇAISE.
système inspire assez de conGance pour que les chambres et le ministère se
décident à mettre à sa disposition une armée de quatre-vingt mille hommes ,
et ce n'était pas trop. Voici, au reste, comment le maréchal Bugeaud justifie
l'emploi d'un elïectif si nombreux; ses observations méritent d'être prises en
sérieuse considération. « Pourquoi s'étonne-t-on si fort de ce chiffre de
quatre-vingt mille hommes? Que l'on veuille donc considérer que l'Algérie a
deux cent quarante lieues de longueur sur cinquante de largeur; que la topo-
graphie en est des plus difficiles sur une très-grande partie de sa surface ;
qu'elle est occupée par des populations bien plus nombreuses qu'on ne le
croyait, et, sans contredit, les plus belliqueuses du monde. Dans ce peuple ,
tous les hommes sont guerriers depuis leur adolescence jusqu'à leur extrême
vieillesse; chacun, pris individuellement, est un homme de guerre redoutable.
Il ne manque aux Arabes que cette force d'ensemble qui résulte de l'organi-
sation, de la discipline et de la tactique. On ne peut les contenir et les dominer
par aucun de ces grands intérêts, au moyen desquels on fait si aisément capi-
tuler les nations de l'Europe, quand on a vaincu leurs armées permanentes.
Ils n'ont point de ces grands centres de gouvernement, de population et de
commerce, qu'il suffit d'occuper pour tenir en réalité le cœur d'un pays ; ils
n'ont point de ces grandes artères où circule la vie des nations civilisées, point
de navigation intérieure, point de grandes routes, point de fabriques, point
de villages, point de fermes ; mais tous ont un fusil et un cheval. Si l'Autriche
doit avoir besoin d'une armée de soixante mille hommes pour contenir la
Lombardie, où les arts libéraux sont beaucoup plus en honneur et en usage
que les armes, pourquoi penserait-on que c'est trop de quatre-vingt mille
pour dominer le peuple arabe et exécuter ces grands travaux qui doivent un
jour faire de l'Algérie un des plus beaux pays du monde ? »
§ H-
ORGANISATION' JUDICIAIRE '.
L'organisation judiciaire de l'Algérie a partagé et subi en quelque sorte
toutes les vicissitudes de notre conquête. Comme elle, soumise à de nom-
breuses et fréquentes transformations, elle a constamment progressé avec
elle, et chacune de ces transformations, il faut le reconnaître, a été marquée
par quelque heureux changement. Aux conseils de guerre et à la prévôté de
l'armée, seules juridictions régulières après la prise d'Alger, en 1830, les
arrêtés des généraux en chef ne tardèrent pas à substituer successivement
une autre justice et d'autres juridictions. Cette fluctuation s'explique par le
1 Nous avons emprunté la plus grande partie des renseignements qui composent celte section
aux intéressants mvniv publiés par M Franque dans ['Annuaire de V ii</<hie
Domination française. 551
tâtonnement qu'exige l'administration d'un peuple récemment conquis, dont
les mœurs et les lois sont opposées, en toutes choses, à celles des conquérants.
Avant la Conquête, deux justices principales étaient assises dans l'Algérie :
la justice musulmane et la justice rabbinique.
La première était essentiellement représentée par les cadis, qui remplissaient
à la fois les fonctions de juge et celles de notaire. Chaque village avait le sien,
reconnu par l'autorité du dey ; en plusieurs lieux , et notamment à Alger, ils
étaient au nombre «le deux , correspondant aux deux sectes de l'islamisme.
L'un, le cadi hanefl, exerçait la juridiction sur les Turcs et leurs enfants;
l'autre, le cadi maleki, avait pour justiciables les Maures, les Arabes et le reste
des musulmans.
Le tribunal rabbinique avait les mêmes pouvoirs que le cadi ; ses attribu-
tions comprenaient uniquement, en matière civile et criminelle, les affaires
entre israélites. Il jugeait sans appel, et avait à sa disposition une force execu-
tive spéciale. Telle était dans son ensemble, au moment de la conquête,
l'organisation judiciaire de la régence.
L'administration de la justice ne reçut une sorte de régularité, et seule-
ment pour Alger, que le 22 octobre t830. Celte première organisation, qui
laissait fonctionner, avec les attributions légèrement modifiées, la juridiction
musulmane et la juridiction rabbinique, n'était pas moins défectueuse au point
de vue purement politique qu'au point de vue judiciaire. Son plus grand vice
était peut-être de ne pas appliquer dans toute sa force le principe de notre
souveraineté , puisqu'elle laissait aux tribunaux israélites ou musulmans le
soin de rechercher et de punir les crimes et délits commis par leurs coreli-
gionnaires, sans que l'autorité française eût qualité pour les leur déférer. D'un
autre côté, aucune des institutions qui se lient si intimement avec l'adminis-
tration de la justice et qui en sont le complément indispensable, n'avait été
réglée d'une manière suffisante ; la profession d'avocat ou de défenseur, livrée
à la libre concurrence, était, sauf un infiniment petit nombre d'exceptions ho-
norables, l'objet d'une scandaleuse exploitation. En un mot, les marchands
inondaient le temple et toutes ses avenues lorsque la commission de 1833
arriva en Afrique.
Un tel état de choses ne pouvait durer ; mais si l'on considère les obstacles
de tonte sorte que l'on dut rencontrer d'abord, la diversité des religions, des
langues, des races, le désordre né de la conquête, la prééminence naturelle
de l'autorité militaire, l'incertitude de l'avenir de la colonie, la mobilité des
chefs qui se succédaient dans le gouvernement, ayant chacun des systèmes
différents ou contraires, on s'étonnera peut-être que l'on ait pu seulement
asseoir sur un sol si profondément ébranlé les bases d'une administration
judiciaire.
L'ordonnance du 10 août IHSï consacra les principales dispositions ou amé-
liorations : elle régla la compétence des tribunaux; elle supprima les attri-
552 DOMINATION FRANÇAISE.
butions judiciaires du conseil d'administration; elle organisa le ministère
public sur des bases convenables; elle introduisit le recours en cassation tant
en matière civile qu'en matière criminelle ; elle assura la poursuite et la
répression de tous les crimes, môme entre indigènes ; elle étendit la compé-
tence des tribunaux français aux affaires entre indigènes de religion différente;
elle soumit au visa et à un appel facultatif de la part du procureur-général les
jugements rendus en matière correctionnelle et criminelle par les tribunaux
musulmans ; elle enleva aux tribunaux Israélites toute compétence en matière
correctionnelle et criminelle.
Quant à la procédure, elle dispensa du préliminaire de la conciliation toutes
les instances civiles ; elle décida que la forme de procéder en matière civile et
commerciale devant les tribunaux français d'Afrique serait la même que celle
suivie en France devant les tribunaux de commerce; elle autorisa la citation
directe sans instruction préalable, en matière de simple police, correctionnelle
et criminelle. Quant à la juridiction administrative, elle dépouilla le conseil
d'administration de sa souveraineté, et créa un degré supérieur de juridiction,
le Conseil d'état. Par des dispositions particulières, elle rendit facultatives par
le juge les nullités d'exploits et d'actes de procédure ; elle admit la contrainte
par corps dans tout jugement portant condamnation au paiement d'une somme
d'argent ou à la délivrance de valeurs ou objets mobiliers.
Cette ordonnance , qui a été souvent attaquée, comme toutes les choses qui
vivent, a cependant régi la colonie pendant plus de six années.
L'ordonnance du 28 février 1841 a adopté le cadre de l'ordonnance du
10 août 183V ; seulement elle l'a élargi dans quelques-unes de ses parties, selon
les besoins et les exigences que le développement naturel des affaires avait
créés. Elle a encore étendu l'application des principes de notre souveraineté,
en disposant que les tribunaux musulmans ne pourraient connaître des crimes
commis par des musulmans qu'autant qu'ils ne seraient pas prévus par la loi
française. C'est là dans notre pensée le critérium de la nouvelle ordonnance.
C'est essentiellement à ce signe que l'on devra reconnaître à l'avenir les pro-
grès véritables de notre organisation judiciaire en Algérie.
Deux juridictions fonctionnaient déjà dans l'Algérie, indépendamment des
conseils de guerre , celle des tribunaux ordinaires et celle des commissaires
civils, lorsque l'ordonnance du 18 mai 18il en introduisit une troisième, les
justices de paix. Cette dernière juridiction fut appelée à siéger dans les mêmes
localités que celles où sont établis les commissariats civils; les attributions de
ces deux juridictions sont les mêmes en matière civile qu'en matière commer-
ciale; mais en matière correctionnelle, les juges de paix ont, aux termes de
l'article 6, des attributions que n'ont point les commissaires civils; de plus, en
matière de simple police, ils jugent sans appel, tandis qu'en la même matière
l'appel des jugements des commissaires civils est porté au tribunal correctionnel.
L'ordonnance du 26 septembre 18V2 est venue perfectionner encore les
DOMINATION FRANÇAISE. 553
modifications successives que nous avons indiquées. Sous l'ordonnance de
183V, le personnel judiciaire de l'Algérie se composait de seize membres, et
sous celle de 1 s '• 1 de vingt-quatre. L'ordonnance de 1842 le porte ou chiffre
de quarante si\. Fn outre, trois nouveaux juges de paix sont créés à Alger,
Uone et Oiiiii, ainsi que tli\ suppléants et trois greffiers.
§ III.
RÉTABÏiI"SER23NT DU CUïiTE CATHÛIIQUE.
Nous avons indiqué en son temps le développement que le christianisme
QVajt pris en Afrique dans les premiers siècles de notre ère ; nous avons raconté
aussi les événements qui renversèrent ses autels; il nous reste maintenant,
pour compléter ce tableau , à présenter les efforts que la France a faits pour
restaurer l'église chrétienne dans les limites de ses nouvelles possessions. Ces
faits sont importants a connaître, car ils concourent, puissamment à la consoli-
dation de notre autorité en Algérie.
Vers la fin du xvi' siècle, des piètres de l'ordre des Trinitaircs, particuliè-
rement dévoués au radiât des captifs, vinrent fonder une maison à Alger; ils
y demeurèrent sans interruption jusqu'en 1810. Dans l'intérieur de leur éta-
blissement, se trouvait une chapelle où les Européens catholiques pouvaient
assister à la célébration de la messe. En 1614, saint Vincent de Paule, touché
par sa propre expérience des maux et des outrages que les Barbares faisaient
souffrir aux chrétiens captifs, intéressa vivement le roi Louis XIII à leur sort,
et obtint de la munificence royale une somme de 10,000 francs, qui servit au
digne apôtre de la charité pour envoyer à Alger quatre prêtres de sa congré-
gation, connue sous le nom de Lazaristes. Ils fondèrent dans cette ville un
hôpital, dans lequel ils avaient élevé, comme les Trinilaires, une petite cha-
pelle qui servait d'église aux catholiques. Depuis l'époque de leur établisse-
ment, ils s'y sont succédé sans interruption jusqu'au moment où les hostilités
entre la France et l'odiack les forcèrent d'abandonner leur œuvre.
Immédiatement après la conquête, trois des aumôniers qui avaient suivi
l'armée française s'occupèrent d'établir le culte catholique à Alger; ils obtin-
rent pendant quelque temps une chapelle dans la Kasbab; elle fut ensuite
transportée à la caserne du Lion, au bas de la ville; mais le nombre des
catholiques augmentant rapidement, cette chapelle devint bientôt insuffi-
sante, et une nouvelle église fut ouverte dans !a rue de l'État-Major : c'était
l'ancienne chapelle des Lazaristes, dont le local, plus commode et plus con-
venable que les précédents, permit de donner quelques développements à la
majesté du culte catholique. Pour la première fois on entendit à Alger prêcher
publiquement la parole de Dieu, et chanter la messe ainsi que les autres offices.
70
55V DOMINATION FRANÇAISE.
Dans ce même temps, la cour de Rome conférait le titre et les pouvoirs de
vicaire apostolique à l'un des trois aumôniers qui desservaient la nouvelle
église.
Le 24 décembre 1832, une des plus jolies mosquées d'Alger, située dans la
ruedu Divan1, ayant été consacrée au culte catholique, le service religieux s'y
ouvrit par la belle solennité de la messe de minuit, et y fut continué par le
vicaire apostolique, assisté de quelques autres prêtres français. En 1838, le
gouvernement demanda à la cour de Rome l'érection d'un évèché pour l'Al-
gérie, « dans le but de substituer au régime provisoire, dont jusqu'alors la
nécessité avait fait une loi, une organisation conforme aux institutions du
catholicisme. » Le pape s'empressa de déférer à cette manifestation, et expé-
dia, dans le courant de cette môme année, les bulles pour l'érection et la cir-
conscription de l'évêché d'Alger, ainsi que pour l'institution canonique du
nouvel évéque.
Pour suffire aux nouveaux besoins du culte catholique en Algérie, il fallut
agrandir l'église catholique actuelle et songer à l'appropriation des succursales,
soit à Alger, soit dans les localités les plus importantes de nos possessions.
En même temps que le personnel du clergé se complétait, l'administration s'oc-
cupait de pourvoir, sous tous les rapports, aux nécessités matérielles du culte.
L'érection du nouveau siège a réalisé les espérances qu'elle avait fait naître :
son pasteur, animé d'un zèle vraiment évangélique, a compris ce que pouvait
attendre de sa piété éclairée et de sa charité, la cause sainte de l'humanité.
Auxiliaire puissante de la civilisation , la religion chrétienne, restaurée sur le
rivage d'où elle était exilée depuis plus de douze siècles, y console ses enfants
venus d'Europe, et rehausse l'autorité politique de son influence morale. Ici
commence une ère nouvelle pour l'église d'Afrique; non-seulement la pompe
des cérémonies et toute la magnificence du culte catholique ont pu faire
comprendre aux indigènes que leurs vainqueurs croyaient en Dieu et avaient
une religion, mais encore les œuvres de charité qui se multiplient, et dont ils
reçoivent souvent eux-mêmes les bienfaits, leur ont appris que cette religion
était éminemment miséricordieuse et amie des hommes.
Aussi le cardinal Pacca, dans sa revue du monde catholique, s'est-il empressé
de payer un juste tribut d'éloges aux efforts que fait la France pour propager
le christianisme dans ses possessions. «J'ai vu sur les côtes d'Afrique, dit le
doyen du sacré collège, la vaillante nation française relever en triomphe l'éten-
dard de la croix, redresser les autels, convertir des mosquées profanes en tem-
ples consacrés au Seigneur, et construire de nouvelles églises. J'ai vu encore
1 Celle mosquée est carrée , et tout autour régnent des arcades qui, au second étage, pré-
sentent, de colonne en colonne, autant de petites chapelles cintrées dont les voûtes sont ornées
d'élégantes sculptures. Cet édilice est surmonté d'un dôme peint cl doré; de petites fenêtres à
vitraux de couleur y laissent pénétrer un demi-jour mystérieux, et les dalles sont couvertes de
tapis.
IH)\11\ \ï'lo\ FRANÇAISE. .V>0
mu les (Aies d'Afrique un sainl pasteur entouré de prêtres zélés, non-seu-
lement accueilli par les acclamations et les cris d'allégresse des catholiques,
mais respecté, vénéré des infidèles, des Arabes et (1rs Bédouins eux-mêmes.
J'ai vu, enfin, sur les côtes d'Afrique, à Alger, recevoir comme (1rs anges
descendus du ciel les filles de saint Vincent de Taule, les dignes sœurs de
la Charité, qui, n'ayant pour toutes armes que leur douceur, leur bonté, leur
tendre sollicitude pour les malades, arme si victorieuse et si louchante, exci-
taient l'admiration cl l'enthousiasme des infidèles, et les disposaient à recevoir
les lumières de l'Évangile. »
Sous l'influence combinée du gouvernement, des particuliers et du clergé,
l'église chrétienne l'ait en Afrique de rapides progrès; à Alger, où on compte
douze mille catholiques, non compris la garnison , trois églises et six chapelles
sont en plein exercice ; dans les environs, il y a en outre quatre chapelles et
cinq églises, dont une sous l'invocation des saintes Perpétue et Félicité, du
martyrologe africain. Les prêtres et desservants y sont au nombre de vingt-
trois; on y compte aussi deux séminaires, six établissements de sœurs et de
frères de Saint-Joseph du Mans, et une communauté de trappistes qui s'oc-
cupent à la fois de travaux agricoles et de colonisation; Bougie, Medeah,
Djigelli ont déjà des temples et des desservants ; Cherchella dédié son église
à saint Paul, apôtre; Mostaganem a placé la sienne sous l'invocation de saint
Jean-Baptiste. A Oran, où l'on compte cinq mille catholiques, sans y com-
prendre l'armée, un couvent de religieuses trinitaires a été fondé; dans cette
ville se trouve aussi une église dédiéeà saint Louis, et desservie par trois prêtres;
laCalle, malgré la faible importance de sa population, possède une église dédiée
à^ saint Cyprien et un couvent des frères de saint Jean-de-Dieu ; Bonc a aussi
une église sous l'invocation de saint Augustin, et sur les ruines d'IIippone
s'élève un oratoire dédié à la mémoire de ce célèbre évêque ; à Calame (Ghelma),
une église a été consacrée à saint Papirien sur les débris de la sienne ; Milah,
l'antique Mileum, célèbre par ses conciles, et où se trouve déjà un poste fran-
çais, possédera bientôt un monument consacré à saint Optât , l'un de ses plus
dignes évoques. A Constantinc, où l'on compte déjà cinq mille catholiques, non
compris la garnison, une belle mosquée a été transformée en église, sous l'invo-
cation de Notre-Dame-des-Douleurs ; en 1839, les sœurs de la Doctrine chré-
tienne y ont fondé un couvent, un hôpital et une école ; tout récemment, deux
chapelles viennent encore d'y être ouvertes: l'une dédiée à saint Fortunat,
évêque de Cirta ; l'autre ornée par les soins de Sa Sainteté, sous l'invocation de
saint Grégoire. Aux environs de Constantine, dans le fond de la gorge de Rienn,
à la place même où ils furent martyrisés en 259, selon l'inscription encore parfai-
tement lisible sur le roc, va s'élever un autel consacré aux illustres saint Jacques
et saint Marcius et à leurs compagnons. A Philippeville , près de Stora ,
ville toute récente, on compte déjà une église, trois chapelles et une commu-
nauté de sœurs de la doctrine chrétienne de Nancy. Ainsi, sur tous les points,
556 DOMINATION FRANÇAISE.
grâce à l'intervention française, le christianisme tend à reconquérir dans cette
partie de l'Afrique la prépondérance qu'il avait acquise aux premiers âges
de l'église.
La religion réformée a suivi de près l'organisation du culte catholique :
l'émigration des Alsnciens en Afrique rendait cette mesure urgente; les deux
communions du culte prolestant ne comptent pas encore un très-grand nombre
de membres; néanmoins, depuis l'institution du consistoire d'Alger, en 1839,
on s'occupe de l'érection d'oratoires sur di\ers points où leur établissement
est nécessaire.
S v.
TRAVAUX PïjB!ICS.
Lorsque la France prit possession de l'Algérie, elle ne trouva des ressources
d'installation que dans les villes d'Alger, d'Oran, de Constantine, de Bougie et
de Chercliell. Mostaganem, Blidah, Medeah, Miliana, Mascara, Djidgeli, Arzew,
étaient en ruines; Douera, Boufarik, Koleah, Chelma, Philippeville , Sélif et
Ilaehgoun ne présentaient que le sol nu.
Les premières obligations du génie militaire furent donc de réparer ou de
construire des abris pour les troupes, et de relever ou de perfectionner les
fortifications des places à mesure que nous nous y établissions. C'est ainsi
qu'il a successivement mis en état de défense Alger, Chercholl, Philippeville,
Constantine, Djidgeli, B:>ne, Gheïma, la Cille, Oran, Mostaganem, Arzew,
.Mascara, etr. ; qu'il a établi les camps fortifiés de Douera, d'Erlon et autres ;
la ligne de défense de Komili ; les postes avec blockhaus, les casernes et les
hôpitaux, et qu'il a construit des baraquements partout où les agglomérations
de troupes ont réclamj ce genre d'établissements. Les seuls travaux de forti-
fications et de bâtiments militaires ont coûté, en 18V1, 5 millions 290,000 fr.
C'est aussi au génie militaire que l'on doit les travaux de dessèchement les
plus importants effectués dans notre colonie, tels que ceux des environs de la
Maison-Carrée et de l'emplacement que devait occuper Boufarik; ceux de
l'Oued Kerma, qui entourent la ferme-modèle; ceux qui devenaient indis-
pensables à l'ouverture des roules de Koleah à Blidah et à Douera ; ceux enfin
de la route de la Maison-Carrée au Fondouk , de l'obstacle continu pour
entourer le territoire de Blidah, et des territoires de Boue et de Philippeville.
Le cours de la Boudjimah et celui du ruisseau d'Or ont été également améliorés
par ses soins.
Organisé à Alger le 7 octobre lS'i-1, le service des ponts et chaussées est
venu continuer une partie des travaux commencés par le génie militaire. Les
DOMINATION FRANÇAISE. 557
dessèchements tjn'll a repris ont nécessité, pour la seule année isvi.une
dépense de 287,417 IV.
Les roules principales tracées en Algérie, et qui se trouvent terminées ou
on voie d'achèvement prochain, sont les roules de Blidah par Birkadem* du
Fondouk, d'Alger à Koleah, de Beni-Moussa, d'Alger à Blidah par Douera, de
Boue au camp d'Arronch, de la même ville h la vallée de Kbarisns cl au port
Génois, de Slora à l'hilippevillc , et deConstanlinc à la mer. Quoique très-
courte, nous devons aussi mentionner celle d'Oran à Mers-ol-kébir , car c'est
un des plus beaux m murrtents de notre création : elle a été taillée en partie
dans le roc . sur le bord de la mer, et a donné lieu à un tunnel de cinquante
mètres de longueur. Le développement total des roules ouvertes , au 31 dé-
cembre 18V0, était de 1 ,007,000 mètres ou deux eenl soixante-sept lieues, sans
y comprendre les routes vicinales.
Portons maintenant notre attention sur les travaux d'embellissement et
d'utilité publique dont les villes et spécialement Alger ont été l'objet depuis
notre conquête.
Ce qui excite le plus aujourd'hui la surprise de l'étranger qui entre pour la
première l'ois dans Alger, c'est l'aspect des nouvelles constructions, qui toutes
affectent le style architectural moderne, et qui donnent à la vieille capitale
arabe l'apparence d'une de nos cités les plus élégantes. L'industrie, jointe à
l'amour de l'art, qui métamorpbose complètement, depuis vingt années en
France , et nos antiques demeures et la disposition de nos quartiers, a été tout
aussi empressée d'abattre et de réédifier en Algérie. En peu d'années, les mille
petites rues d'Alger, étroites et sinueuses, ont fait place à des voies larges et
droites; des habitations régulières, gracieuses et à arcades, ont succédé aux
espèces de geôles sans jour et sans ornements où s'emprisonnait autrefois la
population maure ; des monuments publics, dignes de leur destination , vien-
nent en outre ebaque jour embellir les points les plus remarquables de la nou-
velle ville. A l'extrémité de la rue de Chartres se dessine une jolie place, ra-
fraîchie par une élégante fontaine et ceinte de belles maisons. La place du
Gouvernement n'est point achevée, toutefois on y remarque déjà les travaux
que le génie y a exécutés , puis l'hôtel de la Tour-du-Pin, la galerie Ducbas-
saing, la cathédrale Saint-Philippe, l'évèché et les belles plantations d'oran-
gers qui font de celte place une promenade charmante. Un Théâtre et une
Bourse doivent y être aussi prochainement construits. Le palais du gouverneur
est resté à très-peu de chose près, du moins extérieurement, ce qu'il était
lorsque Hassan-Pacha en faisait sa résidence; on l'a seulement revêtu, du
côté de l'évèché , d'une façade en marbre blanc. Plusieurs bazars ont été éga-
lement établis dans celte partie de la ville, entre autres celui de la rue du
Divan, et celui qui porte le nom de Galerie d'Orléans.
L'accroissement continuel de la population européenne et la répugnance
qu'elle éprouve à se fixer dans la partie supérieure d'Alger a jeté les construc-
558 DOMINATION FRANÇAISE.
tionssur les deux seuls côtés où se trouvent des terrains à peu près unis et acces-
sibles. C'est surtout vers le faubourg Bab-Azoun que le mouvement se fait le
plus remarquer. Le chemin d'Alger à la plaine de Mustapha passe maintenant
entre deux rangées de maisons qui se sont bâties avec une rapidité vraiment
prodigieuse, et un quartier considérable s'élève au-dessous de la route du
fort l'Empereur. Pour faire place à ce flot incessant que l'Europe verse sur
l'Afrique, on s'est décidé à reculer l'enceinte, qui passera dorénavant par les
forts Bab-Azoun, de l'Empereur et des Vingt-quatre-hcures. Ce nouveau
tracé a fait gagner un terrain considérable ; et cependant, si l'accroissement
de la population continue dans les mêmes proportions durant quelques années,
il ne tardera pas à être insuffisant. Alger, avant peu , s'étendra jusque dans la
plaine de Mustapha, et, de l'autre côté, ses maisons ne s'arrêteront que
devant les pentes du Bouzareah.
Après tous ces travaux d'intérieur, il est impossible de passer sous silence
les routes magnifiques qui, des portes de la ville, se dirigent à une très grande
dislance dans l'intérieur du pays. La première en date est celle du fort de
l'Empereur , exécutée sous le gouvernement du duc de Ilovigo.
Les constructions maritimes n'offrent pas moins d'importance. La conquête
trouva à Alger une mauvaise petite darse, où le vent du nord-est brisait les
bâtiments; elle en a fait un port qui devient de jour en jour plus vaste et plus
sûr. Le môle a été réparé, enroché ; une jetée, qui a déjà atteint une longueur
de cent soixante-cinq mètres , s'est élancée vers le sud , laissant entre elle et
les murs de la ville un espace qui ne fait que s'accroître. Mais à ces nombreux
navires qui abordent maintenant en Afrique, il fallait des quais vastes et com-
modes pour les déchargements. Ici , tout était à faire et tout a été créé. Le port
offre déjà une largeur de cinq cent cinquante mètres et une superficie d'en-
viron onze hectares de bon mouillage pour les navires. La construction , en un
mot, avance autant que le permettent les crédits, qui sont de un million cinq
cent mille francs par an. C'est à l'aide des blocs de béton, dont M. l'ingénieur en
chef Poirel est l'inventeur, qu'est construite la jetée. Au lieu de pierres de trois
à quatre mètres cubes au plus , qu'on se procurait à grand' peine, on est par-
venu, par cet heureux procédé, à établir des masses de dix à onze mètres cubes
contre lesquels la mer est impuissante, et dont la dureté, au sein des eaux où
elles se trouvent plongées , va sans cesse croissant '.
Dans les autres villes, les travaux d'embellissement et d'utilité publique ont
été moins actifs; mais toutes se sont ressenti de notre présence : dans les
principales nous avons introduit les horloges publiques et l'éclairage des rues,
1 Le port d'Alger esl doté d'un phare muni d' un appareil semblable à ceux mis en usage sur
les côtes de France. Mers-el-Kébir, Bone, le Cap de Garde en ont aussi ; des feux de ports ont
été installés sur plusieurs autres points; et on préparc la construction des phares de Philippe-
ville et d'Arzew. Les phares et fanaux qui éclairent aujourd'hui les côtes de l'Algérie, sout au
nombre de dix-huit et coûtent un entretien annuel de 80,000 fr.
DOMINATION FRANÇAISE. 559
commodités inconnues dans les villes musulmanes. A Blidtth, ltv mur d'en-
ceinte a été agrandi ; des casernes pour une forte garnison , un hôpital mili-
taire , des magasins de vivres, ont été construits. L'administration civile,
n'est pus restée en arrière : des fontaines et deségouts ont été construits dans
presque tous les quartiers; des places se dessinent, se nivellent, se bâtissent;
îles rues nouvelles , coupées à angles droits , se percent et animent des quar-
tiers autrefois isoles et sans mouvement. On s'occupe à Cherche!! d'utiliser les
parties conservées des anciens aqueducs el des voûtes romaines qui servaient
de réservoirs; Oran a VU s'élever l'aqueduc de Ras-el-Aïn, une école d'ensei-
gnement mutuel, une prison civile et une belle chaussée qui conduit du haut
de la ville aux quartiers de la Blanca et de la Marine; pour rendre plus faciles
les arrivages sur ce point si important, une partie du fort Mers-el-Kebir a été
transformée en magasin pour l'entrepôt des marchandises à réexporter; Bone
possède actuellement un bâtiment et un vaste hangar pour le service des
douanes; etMostaganem a été doté d'un débarcadère. Mais de tous les points
occupés en Afrique, si on en excepte Alger, Philippeville est celui qui prend
le plus d'accroissement cl qui semble inspirer le plus de sympathie et d'ému-
lation aux fonctionnaires et aux diverses classes industrielles qui concourent
au développement de la colonie.
Placée au centre d'un golfe de plusieurs myriamètres, entourée de rochers
élevés à pic sur le bord de la mer et de terres cultivables vers l'embouchure du
Safsaf, Philippeville présente l'aspect d'un entonnoir à double orifice , dont
l'un est la Méditerranée et l'autre la riche plaine de Safsaf. Elle est bâtie sur
l'emplacement de l'ancienne Rusicada, que l'armée occupa le 8 octobre 1838.
L'histoire ne parle pas de la ville romaine, qui pourtant a dû être très-étendue
et renfermer une population considérable ; l'aspect du sol et l'état des ruines
peut faire présumer qu'elle a été détruite par une violente commotion , car
rien n'est resté debout; néanmoins tout y indique la résidence d'un grand
peuple. Un cirque, où pouvaient s'asseoir six mille spectateurs, offre à l'an-
tiquaire des ruines précieuses ; des statues, des vases, des inscriptions, annon-
cent que cette ville était dédiée à Vénus, ou du moins que cette déesse y était
l'objet d'un culte particulier et d'offrandes voluptueuses ; des arènes, dont les
murs semblent défier le temps, ont conservé, à demi écroulées, les voûtes
d'où l'on tirait probablement les bêtes féroces pour la lutte des gladiateurs;
d'immenses citernes, qui, par leurs dispositions, semblent avoir été de grands
réservoirs, soit pour la distribution des eaux dans la ville, soit pour alimenter
des bains; les bases d'un immense quai, quoique rongées pendant plusieurs
siècles par les battements de la mer, disent assez que le commerce était consi-
dérable sur cette partie de la côte d'Afrique.
Rusicada , au 8 octobre 1^38 , n'offrait qu'un amas de pierres recouvertes ,
en majeure partie, de plusieurs couches de terre. Lorsque le général Galbois
occupa ce point, les indigènes y avaient trente mauvaises chaumières, dont ils
500 DOMINATION FRANÇAISE.
furent expropriés de leur plein gré moyennant trois cent soixante francs.
C'est ainsi que notre domination a pris racine sur ce sol où les Romains eurent,
sans aucun doute , de longs jours de prospérité. Trois ans se sont écoulés, et
les progrès de Philippcville tiennent du prodige : près de six mille Européens
y ont élevé pour plus de \ millions de francs de propriétés bâties. Philippe-
ville, création tout européenne, toute française, appelle la sollicitude du gou
vernement, car elle réunit les éléments principaux qui peuvent concourir à
former une bonne colonie : le bois et l'eau y sont en abondance ; la terre a
jusqu'à cinq mètres de puissance végétale; les jardins, à peine ébauchés, don-
nent des légumes au même prix qu'en France ; la culture , si elle est conliée
à la moyenne ou à la petite propriété, produira dans peu d'années assez de
céréales pour nous dispenser de recourir aux blés de Sardaignc ou d'Odessa.
Philippevillc a été pourvu d'un mur d'enceinte , protégé par des fortins et des
meurtrières; l'hôpital militaire est bâti dans de belles proportions; l'arsenal
est le plus grand et le plus commode de l'Algérie ; la caserne d'infanterie ,
actuellement en construction , sera aussi un magnifique bâtiment qui pourra
dignement transmettre aux siècles à venir le nom de ses auteurs.
§ VI.
IiA COlO^riSATION.
Pour les hommes politiques qui examinent avec calme et sans préventions
de parti, l'état actuel de l'Algérie et son avenir, la question vitale est incon-
testablement la colonisation. Quels que soient les progrès de nos armes,
quelque rassurante que puisse paraître, ultérieurement, la soumission des
Arabes, aucune garantie ne sera réellement acquise à la métropole, qu'autant
qu'une population française ou tout au moins européenne aura pris possession
du sol de notre conquête, et s'y sera définitivement créé une seconde patrie,
en jouissant du produit des terres qu'elle aura fécondées, en peuplant les villes
qu'elle aura élevées ou restaurées. Cette vérité, que les adversaires de l'occu-
pation de l'Algérie ont combattue à outrance , n'en est pas moins acceptée
généralement aujourd'hui, parce que le bon sens des masses, l'esprit public,
fait toujours prompte justice des opinions fausses ou égoïstes. Tar l'Algérie ,
parla Sénégambie, comme par la côte occidentale, nous nous introduisons
peu à peu sur le continent africain, que l'Angleterre occupe, elle aussi, par ce
dernier littoral, par le Cap et par son comptoir de Port-Natal. Ainsi , de tous
côtés se trouve envahi par des sociétés civilisées ce continent mysu'iicux, an-
tique théâtre de la barbarie et de l'esclavage. Assez longtemps l'Luropc lui a
ravi, pour fonder ses possessions intertropicales, les bras et les sueurs de ses
enfants, pour qu'aujourd'hui, revenue à de meilleurs sentiments, elle s'efforce
DOMINATION FRANÇAISE. 561
d'y porter une initiation plus conforme à notre nouveau droit public, plus en
harmonie a\ ec nos principes de liberté et de confraternité. Le rôle de la France
est marqué dans cette intelligente el libérale intervention; les masses l'ont
compris, et aujourd'hui il n'est pas un seul citoyen qui ne vît dans l'abandon
de l'Algérie, si cet abandon était possible, une profonde atteinte portée à la
dignité du pays et à ses intérêts. L'unanimité en laveur de la colonisation est
donc un t'ait incontestable ; c'est au pouvoir maintenant à l'aire choix du sys-
tème le plus propre à fonder une colonie durable et prospère. Reculer devant
de nouveaux sacrifices, ce serait perdre volontairement tous les avantages que
nous offre une si riche contrée.
Objectera- t-on que l'obligation de combattre incessamment les indigènes
s'est opposée», dans les premiers temps, à la colonisation? mais dès les pre-
mières années de l'occupation, des fermes furent créées, de vastes terrains
furent cultivés; et si les résultats ne furent pas ce qu'ils auraient dû être,
c'est parce que l'action administrative fit faute à ces créations, c'est parce
que le gouvernement témoigna de continuelles hésitations; c'est parce que le
sol fut livré à des spéculateurs peu soucieux de l'avenir de la colonie ; c'est
enfin parce que le colon , comme nous le démontrerons plus loin , ne fut pas
suffisamment défendu contre la rapine et la vengeance des Arabes. Craignait-
on que les éléments indispensables à la prospérité d'une colonie ne se trou-
vassent pas sur le territoire que nous occupions en Afrique ? Ces craintes
étaient sans fondement. « De temps immémorial, » disait naguère encore le
rapporteur de la loi sur les crédits extraordinaires de l'Algérie (M. Vatout) ,
« l'Afrique a été citée pour sa fertilité ; Pline la surnommait l'empire de Cérès;
les Romains, qui attachaient le plus grand prix à sa possession , la couvrirent
de cités, de routes, de palais, de monuments dont les vestiges attestent la
grandeur du peuple-roi; le pays était cultivé, peuplé, civilisé. Cette antique
fécondité n'est qu'endormie dans les entrailles de la terre ; le secret est de la
ranimer et de faire revivre ses bienfaits. Le sol de l'Afrique ressemble , avec
un soleil plus ardent, au sol de l'Espagne et de la Sicile. Indépendamment du
blé qui y croît en abondance sous la charrue légère de l'Arabe , l'olivier, la
vigne, le figuier, le mûrier, l'oranger y prospèrent ; le coton et le tabac s'y sont
parfaitement acclimatés.
« Mais pour entreprendre toutes ces cultures, aurez-vous de l'eau , du bois
et des bras , ces premiers éléments de toute colonisation ? Les rivières ne
manquent pas en Afrique , et des travaux d'art peuvent en conserver les
eaux ou en améliorer le cours. On n'a pas besoin du Nil ou du Gange pour
assurer la fécondité d'une terre : le Tibre et l'Arno sont de petites rivières, et
pourtant l'Italie est fertile. Pour le bois, c'est une erreur accréditée qu'il
manque en Algérie ; il est vrai que chez un peuple pasteur plutôt qu'agricul-
teur, les forêts prospèrent difficilement; les troupeaux qui les parcourent
nuisent à leur conservation ; l'Arabe, d'ailleurs, brûle les bois pour couvrir la
71
562 DOMINATION FRANÇAISE.
terre de cendres et lui donner une fertilité plus hâtive. Le chêne-liége , le
chêne-vert, viennent à merveille en Algérie, et chaque jour on découvre de
nouvelles forêts ; sans parler de celles de l'Adough, de la Calle, des Portes-
de-Fer, il en est d'autres encore qui, réunies à celles que l'on connaît déjà,
formeraient, dit- on, huit cent mille hectares. Quant aux travailleurs, ils ne
manqueront pas s'ils sont encouragés, soutenus, employés avec intelligence.
De vastes espaces sont ouverts à l'agriculture, et de riches vallées, des plaines
fertiles, de beaux jardins, les essais tentés par nos soldats autour des villes,
attestent la docilité du sol à répondre au travail de l'homme. La plaine de la
Metidja a besoin d'être assainie ; mais en Toscane et en Espagne, partout où
une grande puissance de soleil agit sur un sol vigoureux , on fait des travaux
pour rendre les terres à la salubrité et à la culture ; ou, comme dans quelques
parties de la campagne de Rome, on se contente de les cultiver sans y résider,
entre le lever et le coucher du soleil. »
La nécessité de faire marcher de front la soumission du pays par les armes,
et d'assurer la durée de la conquête par la colonisation, a été reconnue par
tous les généraux qui ont commandé en Afrique , et tous y ont travaillé plus
ou moins activement. «La colonisation, soit civile, soit militaire, » dit M. le
maréchal Bugeaud, « est un des grands moyens d'utiliser la conquête , et un
moyen secondaire de la consolider; on ne peut espérer de réduire graduelle-
ment l'armée que par l'établissement progressif d'une colonisation nombreuse
et fortement constituée. »
Parmi les Mémoires qui ont été publiés sur la colonisation de l'Algérie, il
faut distinguer surtout celui de M. Enfantin , rédigé sur les lieux et après de
longues études. Dans ce beau travail se trouvent des considérations si vraies ,
si bien justifiées par l'expérience et par l'observation rigoureuse des faits, que
nous croyons nécessaire d'en consigner ici une partie, car elles éclairent par-
faitement cette importante question et peuvent être utilisées par tous ceux
qui s'occuperont de la solution de ce problème.
« En traçant, dit-il, sur la carte, parallèlement à la mer, et à quinze ou
vingt lieues de distance, une zone également de quinze à vingt lieues de 1 »rge,
on dessinerait, pour ainsi dire, le second gradin du seuil septentrional de
l'Afrique, dette zone serait un plateau coupé de temps à autre par les contre-
forts qui rejoignent les deux Atlas ; elle comprendrait une ligne stratégique ,
depuis Tebessa, frontière de Tunis, jusqu'à TIemcen, frontière de Maroc. Les
principales rivières qui se jettent à la mer y prennent leur source : le Med-
jerda, la Sey bouse, le Rummel, la Summam (rivière de Bougie), le Chelif et
la Tafna ; son élévation au-dessus de la mer, et entre deux chaînes de mon-
tagnes souvent assez hautes , lui donne une température agréable , un climat
sain et une fertilité tout à fait supérieure.
« Si les considérations géographiques déterminaient seules l'ordre dans
lequel la colonisation agricole devrait se faire, ce serait par celle zone qu'on
DOMINATION FRANÇAISE. 563
commencerait à la former. Aujourd'hui, en effet, et sous la domination des
Turcs, elle est et elle a été occupée par les tribus les plus riches et les plus
nombreuses, qui elles-mêmes s'y étaient fixées lors de l'invasion des Arabes,
OU depuis cette époque ; et la prodigieuse quantité de ruines romaines que
l'on y rencontre, surtout dans la partie de cette zone qui dépend de; la pro-
vince de Constantine , annonce qu'à cette époque encore c'était laque se
trouvait la richesse africaine, le bien-être des colonies.
« C'est donc une nécessité politique, nécessité qui tient non-seulement à
ce que la libre possession de l'Algérie nous est encore contestée par les
armes, mais qui tient aussi à ce que, dans la partie de la zone littorale qui
nous est soumise, il y a des droits de premier occupant que nous devons
protéger; c'est pane (pie l'Algérie, possession française, a déjà une popula-
tion indigène, ici notre ennemie et là notre sujette, qu'il deviendrait nécessaire
d'établir notre colonisation militaire dans la zone intérieure, et la colonie civile
dans celle du littoral.
« Par ce moyen , la double population, indigène et européenne, se divise-
rait naturellement, peu à peu, de la manière suivante : les plus pacifiques des
indigènes seraient dans la zone du littoral , au milieu de la population civile
européenne, et les plus militaires des colons européens vivraient dans la zone
intérieure, à côté des tribus indigènes les plus belliqueuses; ou, en d'autres
termes, les tribus les plus soumises, celles qui pourraient le mieux s'associer
à nous, tendraient à se rapprocher de la côte ; tandis qu'au contraire nous
aurions toujours, près des tribus les plus indépendantes , les plus turbulentes,
une population européenne militaire, composée de soldats colons, qui main-
tiendraient ces tribus dans l'ordre et la soumission.
« Si donc c'est généralement de l'est à l'ouest que doit marcher la colo-
nisation civile, c'est par l'ouest au contraire que doit commencer la coloni-
sation militaire. »
Maintenant que la France envoie chaque année un nombre considérable de
colons, qu'ils soient répartis avec discernement dans les divers districts, et
bientôt, sous les efforts de ces travailleurs, notre conquête réalisera toutes
les espérances que l'on en a conçues. On se réjouit à tort du grand nombre
d'émigrants qui ont passé déjà en Algérie : au 1er janvier 1843 ils s'élevaierd
à peine à quarante-cinq mille. Qu'est-ce que quarante-cinq mille personnes
sur un territoire qui est égal aux deux tiers de la France? Quelle est l'influence
que peut exercer ce petit nombre d'Européens, et sur la mise en rapport
des terres, et sur le caractère des indigènes? Suivant les appréciations les plus
dignes de foi , l'Algérie ne contient pas au delà de douze à quinze cent mille
habitants indigènes, disséminés, éparpillés à l'infini; nos quarante-cinq mille
émigrants ne peuvent donc pas les pénétrer, car sur ce nombre vingt mille au
moins vivent dans un contact immédiat et absolu avec l'armée , au moyen de
petites fournitures qu'ils font à nos soldats ; vingt-cinq mille tout au plus
564 DOMINATION FRANÇAISE.
peuvent être considérés comme colons cultivant la terre, ou exerçant des indus-
tries qui les mettent en rapport avec les indigènes. C'est une goutte d'eau
dans l'Océan ; c'est un grain de sable dans le désert. Ce n'est donc pas
quarante -cinq mille colons qu'il faudrait aujourd'hui en Afrique , mais
quatre cent mille ; assez, en un mot, pour qu'ils pussent absorber l'élément
arabe, et le forcer à accepter complètement notre civilisation, nos arts et
notre industrie.
Nous nous sommes peu arrêtés aux projets et aux théories de colonisation,
car leur application ne nous a paru possible qu'après de nombreuses modifi-
cations ; nous allons dire avec quelque développement les différentes tenta-
tives qui ont été faites pour tirer parti de notre nouvelle possession.
Les premiers essais de colonisation remontent à 1832, époque de la fonda-
tion des villages de Kouba et de Dely-Ibrahim. Les modiques sommes que l'on
y employa d'abord allèrent s'affaiblissant d'année en année, et furent enfin
elfacées en entier du budget ; d'un autre côté, les bras manquèrent, et l'ave-
nir de l'Algérie paraissait encore trop peu assuré pour décider les cultivateurs
sérieux à y former des établissements. Les efforts individuels ne s'arrêtèrent
pourtant pas tout à fait, et, de 1835 à 1838 surtout, la culture s'agrandit dans
le massif d'Alger; les maisons rurales se relevèrent, les plantations se multi-
plièrent ; on vit enfin les colons s'étendre dans la plaine de la Metidja et pousser
quelques exploitations hardies jusqu'au voisinage des montagnes , au milieu
même des tribus que la guerre n'avait pas alors dispersées. L'état de paix, qui
suivit le traité conclu en mai 1837, quelque incertaine que pût paraître sa
durée, exerça incontestablement une influence favorable, encouragea aux en-
treprises utiles et donna une activité jusque-là inconnue au mouvement des
capitaux. La part de territoire dont l'autorité française avait gardé la libre et
entière disposition était assez grande pour renfermer une population nom-
breuse et pour la nourrir ; le département de la guerre crut devoir, en 1838,
ouvrir plus largement l'entrée de l'Algérie aux ouvriers et aux cultivateurs
français. Les défenses précédemment faites furent révoquées ; la faveur du
passage gratuit fut accordée à tout chef de famille ou homme valide ayant un
métier qui pût le faire vivre , et le ministre prescrivit de tout préparer sur les
lieux pour que le travail ne manquât pas aux émigrants, en attendant qu'ils
trouvassent à s'établir pour leur compte. En môme temps des instructions
étaient données pour que des emplacements de villages fussent choisis , des
enceintes défensives tracées à l'entour, des terres prêtes à être réparties. Tou-
tefois, ces dispositions ne pouvaient produire leur fruit dès l'année suivante.
Dans les premiers mois de 1839, se manifestèrent des signes précurseurs
d'une reprise prochaine des hostilités; dès lors les préparatifs de colonisation
se ressentirent de l'incertitude de la situation, et le mouvement de l'émigra-
tion lui-même, assez actif au commencement de l'année, se ralentit plus
lard. Néanmoins, malgré l'absence de toute allocation législative, l'adminis-
DOMINATION FRANÇAISE. 565
Iration était parvenue à placer dois cenl seize ramilles dans neuf villages,
dont si\ de nouvelle Fondation , et elle eût sans doute obtenu des résultais
plus importants encore, si les colons eux-mêmes eussent apporté plus de mé-
thode, plus de prudence dans leurs actes. Ils ne considéraient pas que notre
agriculture, en France, repose sur le respect absolu de la propriété, sur l'in-
violabilité (les clôtures, sur la sécurité illimitée des personnes. Ils traitaient
maintenant avec des Arabes accoutumés au régime du parcours et de la libre
pâture; ils allaient vivre exposés aux déprédations des lladjoutes: au lieu de
se serrer en masse les uns contre les autres , pour lutter contre tant d'enne-
mis, ils s'isolaient dans celte plaine immense de la Metidja, où ils disparais-
saient comme des atomes. Si toutes les fermes eussent été réunies , les chefs
de nos camps ne se seraient pas trouvés dans la nécessité de diviser leurs
forces, et les Arabes n'auraient pas eu si bon marché de tant de braves gens
qui ne périrent que parce qu'on les avait laissés libres d'agir à leur gré. L'inva-
sion de la plaine, en novembre 1839 , détruisit, avec toutes les exploitations
plus anciennes, les établissements naissants, trop faibles pour se défendre, et
qu'aucune enceinte ne protégeait encore contre l'ennemi ; la colonisation
rétrograda.
Les années 18V0 et 18U furent en grande partie perdues pour la colonisa-
tion effective, mais non pour l'étudedes moyens de la faire prospérer. Plusieurs
actes administratifs , publiés comme préliminaires de travaux plus vastes,
réussirent à porter les esprits vers les entreprises agricoles , et, si leur mise ù
exécution entraîna de nombreuses difficultés et de longs délais, du moins la
tendance était marquée et l'opinion ne manqua pas de la suivre. D'un autre
côté, les désordres , les déprédations que nous avons déjà eu l'occasion de
signaler, furent détruits par le maréchal Valée ; son mouvement de réaction
le porta même jusqu'à défendre absolument la vente de la terre dans la pro-
vince de Constantine. Plus tard, dans la province d'Alger , lorsque la guerre
recommença, le gouverneur prévint même les colons aventurés dans la plaine,
qu'ils ne devaient pas compter sur lui pour défendre leurs propriétés. Il fixa
les points qu'il voulait coloniser, le nombre de familles qui y seraient appe-
lées, et imposa quelques conditions d'appropriation individuelle et de services
communs, qui annonçaient des principes d'ordre et de prévoyance. C'est à
ces derniers actes du gouvernement du maréchal Valée que se termine réel-
lement la période d'anarchie coloniale.
Dans les derniers mois de 18V1 , deux villages furent commencés par le
génie militaire, à Fouka, entre Kolcah et la mer, et à Méred, entre Boufarik
et Blidah , pour y recevoir des militaires libérés , qui devaient concourir à la
garde de ("obstacle continu , dont les travaux venaient d'être commencés.
Ce n'était encore là qu'un début; en 18'r2, l'œuvre s'est mieux dessinée, et
des résultats positifs ont été obtenus, à l'aide d'un crédit spécial pour la colo-
nisation civile et grâce à la cessation des hostilités sur divers points.
5GG DOMINATION FRANÇAISE.
Nous allons maintenant donner, comme complément de cet essai sur la
colonisation , une esquisse de l'état actuel de l'agriculture en Algérie, ques-
tion qui se lie intimement à la première, car la culture des terres doit être
l'âme de la colonisation, et la base de la civilsation des nombreuses tribus que
nous avons conquises.
Il est difficile d'établir d'une manière précise quel était, à l'époque de l'expé-
dition de 1830, l'état réel de l'agriculture dans la régence. Mais, quoique les
renseignements positifs manquent à cet égard, il est encore possible, par les
souvenirs et les témoignages, de remonter jusqu'à ce passé qui est si voisin
de nous. Le massif, et surtout les coteaux les plus rapprochés d'Alger, étaient
couverts de maisons et de jardins ; la plus grande partie existe encore : chaque
jour efface les traces de la dévastation que la guerre avait produites. Mais ces
maisons et ces jardins n'étaient que des lieux de plaisance plus ou moins
remarquables par leur élégance et leur richesse , traditions affaiblies de l'an-
cienne architecture mauresque, pâle et dernier reflet des splendeurs de Cor-
doue et de l'Alambrah. Du reste, au temps des Turcs, il fallait considérer
cette partie du territoire de la régence comme nulle pour l'agriculture. Par-
tout, aux environs des villes, se trouvaient de nombreux jardins; ils étaient
pour les citadins, non pas seulement un objet de luxe, mais presque une néces-
sité. Les eaux , les fruits y étaient entretenus avec un soin tout particulier.
Dans les campagnes les plus rapprochées des lieux habités , les plantations
abondaient encore , les terres produisaient quelques céréales ; et néanmoins ,
autour des villes occupées par des garnisons turques, bien des champs restaient
en friche, soit par l'indolence des Turcs , soit parce que le laboureur n'était
pas toujours assuré de recueillir. Plus loin régnait la culture arabe, grossière,
imparfaite, et pourtant payant largement le travail de l'homme qui, fendant le
sol avec un soc de bois, confiait la semence à la terre sans s'occuper du champ
jusqu'au jour de la moisson.
Chaque tribu ne cultivait qu'une faible partie du territoire qui lui apparte-
nait. Le paiement de l'impôt, les besoins de la consommation, quelques
réserves pour les échanger dans les temps où les produits agricoles trouvaient
des débouchés sur la côte, voilà tout ce que l'Arabe demandait à la terre. L'em-
ploi des engrais lui était entièrement inconnu; tous les ans, la charrue était
transportée sur une terre presque vierge, dont le repos plus ou moins long
assurait la fertilité. La guerre , qu'une sorte de trêve suspendait assez généra-
lement à ces époques de l'année, venait cependant quelquefois déranger les
travaux de la saison , ou compromettre la moisson : c'était alors la disette. La
multiplication des troupeaux complétait la subsistance du cultivateur arabe,
comme elle était l'unique ressource de l'Arabe nomade. Sur les friches
immenses que les pluies de l'hivernage ou le détournement des eaux cou-
rantes couvrent au printemps, et de fort bonne heure, d'une herbe abondante
et, substantielle, des bœufs, des moutons, d'autant plus nombreux que la tribu
DOMINATION FRANÇAISE. 5G7
était elle-même plus puissante et plus respectée, paissaient sans autre soin
qu'un garde arme. L'incendie uVs broussailles, qui s'étendait souvent aux
forêts voisines, venait renouveler ou rajeunir les pâturages. Quand les ardeurs
de l'été avaient brûlé toute végétation dans les plaines, les troupeaux dépé-
rissaient, et leur race chétive était quelquefois cruellement décimée.
Tel étail , tel est encore, partout où l'administration directe de la France fie
s'esi pas étendue, l'état de l'agriculture indigène, à laquelle la paix est cer-
tainement aussi nécessaire qu'elle peut l'être à la prospérité de nos établis-
sements.
La culture française a changé en partie l'aspect général du sol ; les planta-
tions de toute espèce se multiplient; la plupart des légumes d'Europe sont
aujourd'hui acclimatés, et la douceur du ciel donne à Alger, au cœur de l'hiver
et à un prix peu élevé, ces primeurs que l'on n'obtient en France qu'avec tant
de frais et d'industrie; les céréales croissent là où, de mémoire d'homme,
jamais charrue n'était venue tracer un sillon. Dans le Sahel , les récoltes de
fourrages tiennent le premier rang et présentent des résultats qui deviennent
chaque jour plus importants. Les habitants de Douera et de Boufarik ne cul-
tivent encore que des jardins potagers et des plantations d'arbres; mais leurs
travaux sont prospères, et préparent admirablement les avantages qu'on est
en droit d'attendre de l'exploitation de la Metidja, lorsque les circonstances
permettront d'assainir cette immense plaine et d'y mettre en activité la
charrue. Dans les différents centres de notre occupation, l'armée a opéré des
défrichements et des cultures considérables. En 1841, le gouverneur général
affecta 30 hectares de terre à chaque régiment : sur quelques points, comme à
Oran et à Boue, ces exploitations sont dans une grande prospérité; dans la
province de Constantine, l'armée cultive aujourd'hui près de 400 hectares,
soit en jardins, soit en céréales.
N'oublions pas, dans cette énuinération des travaux agricoles, la belle créa-
tion des condamnés militaires d'Alger, sous la direction éclairée et paternelle
de M. le colonel Marengo : c'est un jardin qui peut rivaliser ave; les plus
magnifiques de nos villes d'Europe. Partout des rampes, des murs solides,
des massifs d'arbres, des tapis de fleurs, de belles allées. Ce sont les con-
damnés qui ont tout fait, tout planté; c'est encore à leur travail que l'on doit
la fondation de plusieurs villages, préparés pour installer de nouveaux colons:
Ajoutons enfin à ces établissements celui que les trappistes ont fondé à
Staoueli. La concession qui leur a été faite est de mille hectares, situés dans
une plaine qui s'étend jusqu'aux bords de la mer, non loin de Sidi-Ferruch.
La capacité bien reconnue qu'apportent les trappistes dans les exploitations
agricoles , et l'excellente nature de la majeure partie des terres qui leur ont
été livrées en Algérie, présagent à cette espèce de ferme-modèle une prospé-
rité qui sera très-profitable au pays.
Tons ces essais, tous ces établissements, et bien d'autres encore qui se pré-
5C8 DOMINATION FRANÇAISE.
parent, donnent de belles espérances, et ils les réaliseront pour peu que la
sollicitude du gouvernement et celle des particuliers leur viennent en aide.
§ Vit
COMMERCE.
Aujourd'hui que le succès de nos armes a donné plus de développement et
de sécurité à notre colonie d'Afrique, et que notre organisation administrative
a établi des relations suivies avec les indigènes, le commerce de l'Algérie a
pris une importance qui sera de plus en plus progressive et qui mérite de fixer
l'attention de la métropole.
Depuis plusieurs siècles , les produits manufacturés de l'Europe étaient
presque entièrement exclus de la régence d'Alger, et les ports de la Méditer-
ranée étaient privés des ressources que leur offrent maintenant et le transit
de ces marchandises et le fret de leurs navires D'un autre côté, les exporta-
tions des produits de l'Afrique diminuaient d'année en année; car, indépen-
damment de la misère qui régnait dans l'intérieur des terres, les acheteurs
manquaient dans les ports dont les éloignait la piraterie. Cet état de choses a
totalement changé depuis l'occupation , et notre colonie semble destinée à
devenir un de nos plus grands débouchés, alors surtout que les Anglais et les
Italiens nous ont, pour ainsi dire, expulsés des marchés de Tanger, de Tunis,
Tripoli , Smyrne, Beyrouth et Alexandrie.
En Algérie le commerce se fait encore dans des proportions restreintes, et
les Arabes ne se livrent guère, pour le moment, qu'à des échanges dans les
marchés forains, ou quelquefois dans les villes; néanmoins, nous trouvons
que les denrées du pays, arrivées de l'intérieur dans nos ports, ont été, pour
la période des années 1838-39 40, de 16,539,968 fr.„ et celles venues des ports
non occupés, par la voie de mer, de 2,086,911 fr., en tout 18,626,879 fr.;
ce total ne comprend que les denrées apportées dans les villes que nous occu-
pons sur le littoral. Les objets principaux exposés sur nos marchés consistent
en céréales, légumes secs, huiles, bestiaux , chevaux , mulets et Anes, bois,
charbon et fourrages.
Les exportations des produits du pays, en France ou à l'étranger, ont
eu quelques variations en hausse ou en baisse; en 1837, elles étaient de
•2,220,697 fr.; en 1839, elles s'élevèrent à 4,250,995 fr., et en 1841 , elles ne
présentaient qu'un total de 2,431,307 fr. Les peaux et le corail figurent en
première ligne dans le commerce d'exportation; puis viennent les laines, les
cires, les sangsues, etc.
La pèche du corail , qui a été jusqu'à ce jour l'une des branches les plus
importantes du commerce de l'Algérie, est faite par des balancelles, espèces
DOMINAI ION FRANÇAISES :>69
de bateaux pontes, du port de quinze à vingt-cinq tonneaux , ayant de huit à
douze hommes d'équipage. Cette pêche n'est exploitée que par des Sardes el
des Napolitains. Les navires Français ont tout à fait abandonné ce genre d'in-
dustrie. L'établissement de la Galle, qui avait été formé pour la pêcherie du
corail, fut anéanti en 1799, pur suite de la guerre maritime et de la saisie des
propriétés de la compagnie d'Afrique. Les habitants se trouvèrent forcés de
quitter la colonie, et tout ce qu'ils laissèrent sur les lieux fut livré au pillage ri
à la destruction. En IS07, l'Angleterre se lit céder nos anciennes possessions
moyennant une redevance annuelle de 267,500 fr. ; nous les reprimes en 1816,
après la conclusion de la paix générale ; mais nous fûmes obligés de les aban-
donner de nouveau en 1827, lorsque la guerre éclata entre la France et Alger.
La France absorbe les 71/100 des produits de l'Algérie, qui se composent
des matières premières que nous sommes intéressés à recevoir des Arabes ,
en attendant que la population européenne soit assez nombreuse pour les sup-
pléer entièrement. Le territoire fournit, à Gibraltar et à Malte, des grains, de
la cire brute et des bestiaux; ces besoins sont constants, et peuvent nous
fournir des débouchés assurés. L'Espagne demande également des grains, des
tabacs et autres produits qui peuvent lui être expédiés de Mers-el-lvébir, avec
une extrême facilité. Les laines, qui commencent à entrer dans nos cargaisons
de retour pour des quantités assez considérables, sont expédiées d'Oran, de
Houe et de Philippeville, et vont jusqu'à New-York. Les huiles de l'est, les
grains du Chelif , les cires, les peaux et le kermès de la province d'Oran, don-
neront au commerce d'exportation une extension d'autant plus intéressante
qu'un bénéfice fait par les Arabes les décide toujours à renouveler les mêmes
opérations.
Dans les importations générales des produits de l'Europe en Algérie, les
Arabes ont acheté, en 1837, pour 3,073,588 fr.; en 1838, pour 5,511,210 fr.;
en 1839, pour 3,376,080 fr.; en 1810, pour 3,065,713 fr. Les tissus de coton
entrent dans ces ventes pour plus des quatre cinquièmes; toutefois, cette
évaluation est plutôt au-dessous de la vérité qu'exagérée, car il est à peu
près certain aujourd'hui que les Arabes emploient à ces achats la plus forte
partie du prix des denrées qu'ils nous vendent ; or, la moyenne de leurs ventes,
de 1838 à 18V0, a été de 6,205,626 fr., et celle de leurs achats, d'après nos
calculs, ne serait que de 3,98V, 33V fr. Dans ce chiffre, les produits des fabriques
françaises figurent pour des quantités considérables. Les tissus de soie et de
coton fabriqués en France, à Alger et en Angleterre, les tissus de fil sortis de
nos fabriques, les denrées coloniales, les drogueries, les teintures, les fers et
aciers, les ouvrages en fer et en cuivre, des instruments aratoires, des objets
communs de quincaillerie et de mercerie, et quelques petits objets de luxe,
telles sont les marchandises que les Arabes achètent en échange de leurs
produits, et dont la valeur, d'après les courtiers juifs, s'élève à des sommes
considérables. A ces ventes faites aux Arabes de la campagne, il faut ajouter
570 DOMINATION FRANÇAISE.
la consommation des Maures et des juifs , qui, plus avancés que les campa-
gnards, commencent à faire usage de draps français, de chapeaux, de bas, de
gants, de meubles, d'horlogerie, d'argenterie, de porcelaine et de cristaux.
Si le corail est encore l'article le plus important des produits du pays
exportés à l'étranger, les tissus de coton forment seuls une branche considé-
rable parmi les articles manufacturés qui sont nécessaires aux indigènes. Dans
l'année 1832, l'importation de tissus fabriqués en France a été de 184,088 fr.,
et pour celles de l'étranger, 1,168,363 fr., en tout, 1,352,451 fr. En 18V0, la
proportion est devenue plus avantageuse pour la métropole; les fabriques
françaises fournirent 1,421,027 fr.; celles de l'étranger, 2,400,684.
Les indigènes confectionnent dans quelques tribus une partie des vêtements
de laine dont ils sont généralement couverts; mais le reste est en coton ; leurs
morts sont ensevelis dans des linceuls de cette étoffe, grossière, il est vrai ,
mais manufacturée en Europe. Les Arabes font une consommation très-con-
sidérable d'étoffes de coton, et elle doit nécessairement s'accroître. L'impor-
tation des tissus de coton, qui avait été toujours en progressant jusqu'en 1838,
éprouva, en 1839, une baisse d'un quart ; cette diminution fut même plus forte
en 1840. La politique et les prohibitions d'Abd-el-Kader, ainsi que la guerre
générale, en furent cause. En 1840 , la province de Constantine a presque
seule consommé les tissus importés d'Europe; le port d'Alger en a dirigé sur
Bone et Philippeville pour 2,143,625 fr., et ces ports en avaient reçu directe-
ment de France et d'Angleterre; en sorte que l'importation dans l'est doit
être évaluée à plus de trois millions. On peut donc prédire que l'Algérie con-
sommera bientôt pour sept ou huit millions de tissus de coton. Depuis long-
temps l'Angleterre était en possession, pour ainsi dire, d'approvisionner
exclusivement l'Algérie de tissus de coton, lorsque la France est venue
lui faire une concurrence active. L'ordonnance du 11 novembre 1835,
qui avait imposé à certaines marchandises étrangères importées en Algérie le
quart ou le cinquième des droits portés au tarif français, lorsqu'elles ne sont
pas prohibées en France, et un droit de 15 p. 0/0 de leur valeur quand elles
sont prohibées, nous a donné sur l'Angleterre un avantage qui s'est maintenu
jusqu'à ce jour. D'un autre côté, M. David parvint, en 1837, à faire fabriquer
en France des étoffes de coton semblables à celles que fournit l'Angleterre, et
qui sont d'une espèce toute particulière. Plus de quinze cents pièces de ces
tissus de fabrique française furent rapidement vendues aux Arabes, soit à
Alger, soit à Medeah et Miliana, cette même année, et les acheteurs n'y trou-
vèrent aucune différence avec celles auxquelles ils sont accoutumés de temps
immémorial. Malgré l'apathie très-blâmable de nos manufacturiers, la part
que la France a prise dans l'importation des tissus de coton, qui n'était en
1835 que du douzième, a été presque des deux cinquièmes en 1840. Rouen,
Montpellier et Lyon s'occupent de cet objet important. Les tissus imprimés,
préparés à Rouen, dans le département du Tarn et dans les déparlements voi-
DOMINATION FRANÇAISE. 571
mii>, ne sont pas inférieurs à ceux que l'on fabrique en Suisse et en Angle-
terre. Des étoffes écrues, sortant îles manufactures françaises, trouvent aussi
un débouché facile et sont souvent préférées aux produits étrangers.
si le commerce d'importation ne représente pas pour la métropole une
augmentation d'affaires égale à la somme des valeurs importées , c'est que
l'année et la population civile consomment en Afrique ce qu'elles auraient
consommé en France; mais, déduction faite «lu chiffre des importations qui ne
sont qu'un simple déplacement, il reste encore une somme d'affaires très-
considérable. D'ailleurs le déplacement de la consommation, par les échanges,
les transports, la circulation des capitaux qu'il entraîne et le travail qu'il pro-
cure, est un véritable accroissement de richesse. C'est ce qui explique pourquoi
le commerce de l'Algérie offre tant d'intérêt à la France et surtout à ses dépar-
tements méridionaux.
En 18V0, la France a expédié en Algérie pour 32 millions de marchandises,
dont le quart était en entrepôt et les trois autres quarts étaient le produit du
sol et de l'industrie. Si les ports étrangers ont pris une part importante au
mouvement commercial, c'est que, par leur rapprochement des lieux de con-
sommation ou par leurs ressources locales, ils étaient plus à portée de fournir
des denrées d'un transport difficile. Les marchandises importées en plus grande
quantité par l'étranger dans nos ports d'Afrique, sont, outre les grains et les
légumes secs, des bestiaux et des volailles, des huiles d'olive, des œufs, du
beurre, des graisses, du miel et des fruits frais, des viandes salées, du tabac et
de la houille. Tous ces objets, la houille exceptée, sont du nombre de ceux que
l'Algérie produit ou est appelée à produire un jour, et que la France n'a pas
ou n'a (jue peu d'intérêt à lui expédier.
En 1837, la France a tiré de ses entrepôts la majeure partie des farines et
des denrées coloniales vendues dans notre possession; elle a fourni les viandes
salées destinées à l'armée, les autres provenaient de l'étranger. Elle est entrée
pour moitié dans les importations de poissons secs et salés, de brai et gou-
dron, de bois de construction; pour un tiers dans celle des métaux, pour une
faible portion dans celle des briques, tuiles et meules. Elle a approvisionné
exclusivement ses possessions en produits chimiques, parfumeries, épices
préparées, savon et chandelles, peaux ouvrées, instruments aratoires, outils,
mercerie, orfèvrerie, coutellerie, ouvrages en tôle et en bois, armes blanches
et à feu, sellerie et meubles. Ces consommations sont une augmentation très-
réelle de son commerce, et ce sont celles qui touchent de plus près à l'indus-
trie. Nous avons fourni également les miroirs, la verrerie et la faïence; nous
avons lutté avec peine contre les faïences anglaises, mais l'ordonnance du
11 novembre 1835 nous a donné l'avantage. L'effet de cette ordonnance a été
plus sensible encore, nous l'avons déjà dit, en ce qui concerne les ti-Mis; car
en 183b' il y eut pour la Fiance une augmentation de 50 p 0/0 sur i8 i5. Les
tissus de fil, dont la consommation n'était en 1832 que de 74,000 fr., s'éleva
.)72 DOMINATION FRANÇAISE.
en 1837 ù 326,000 fr., dont la France fournil près de la moitié. La consomma-
tion des tissus de laine fut, pendant la même période, de 24-8,000 fr. à
un million, et la part de la France, qui avait été de 33 p. 0/0 en 1832, fut
trois fois plus forte que celle de l'étranger en 1837. Celle des tissus de soie
s'éleva de 166,000 fr. à 803,000 fr., et les exportations de France, qui n'étaient
d'abord à celles de l'étranger que de iO p. 0/0, dépassèrent 80 en 1837. Nous
avons déjà fait connaître les avantages obtenus par la France sur la vente des
tissus de coton.
En 1838, nous avons fourni la presque totalité des sucres raffinés , du sel
marin et autres produits chimiques, des meubles, des vins, eaux-de-vie et
liqueurs, des peaux préparées, des objets de mode, de la mercerie, horlogerie,
coutellerie et quincaillerie. La France est entrée pour trois quarts environ
dans la vente des verres et dans celle des matériaux à bâtir. Les métaux,
qui se sont accrus de 355,000 fr. à 850,000 fr., ont été fournis moitié par la
France et moitié par l'Angleterre, la Suède et l'Autriche. Les boissons, dont
la consommation intéresse si essentiellement les vignobles du midi de la France,
et les tissus dont la vente importe à nos villes manufacturières, ont été aussi
en progrès. L'importation des boissons, qui n'avait été que de 4,000,000 en
1837, s'est élevée, en 1838, ù 5,300,000 fr., et l'étranger n'y figure que pour
215,000 fr.
En 1839, l'agriculture coloniale s'est enrichie des sommes que l'on payait
aux Deux Siciles et aux états Romains pour les fourrages ; mais la Toscane et la
Sardaigne ont su profiter de la rupture de nos relations avec les Arabes; et la
Russie , le Danemark et la Suède ont vu leur commerce s'augmenter par
l'extension donnée aux travaux publics et aux constructions particulières.
En 18V0, les possessions anglaises de la Méditerranée ont fait des envois
considérables de grains et de tabacs déposés dans leurs entrepôts ; l'Angleterre
a expédié directement des fers, des lissus et de la houille; la Toscane, l'Es-
pagne et la Sardaigne, en raison de leur proximité, ont principalement accru
leurs relations avec l'Algérie; leurs envois, au reste, consistent presque tous
en denrées de consommation. La Russie et la Grèce ont fourni de fortes par-
ties de grains; l'Autriche, la Suède et la Norvège ont expédié des bois de
construction ; des huiles ont été envoyées par la Turquie ; l'Egypte a trouvé
un placement pour ses orges, et les états barbaresques ont fourni des vêtements
que l'Algérie ne confectionne plus, des grains, des fruits, et des lichens pour la
teinture.
En 18'iT, le chiffre des importations s'est élevé à 66 millions, non compris
7 millions d'objets divers expédiés des magasins du gouvernement aux corps
de l'armée.
La législation des douanes n'a pas varié quant à ses principes fondamentaux
depuis 1835. L'expérience semble démontrer, par les progrès toujours crois-
sants du commerce colonial et de celui de la métropole comparés au commerce
DOMINATION FRANÇAISE. .'73
étranger en Algérie, la sagesse du système mixte consacré par l'ordonnance
de cotte année. La douane B perçu, sur les importations du 1" janvier 1831
au 31 décembre 1840, une somme de 6,597,631 fr.; mais il résulte d'un
calcul l'ait sur les produits de l'année 1840, que les marchandises qui ont payé
M)7,000 IV., auraient acquitté 1,805, 000 fr. si on leur avait appliqué le tarit
français, et que celles qui sont affranchies dans la colonie auraient payé
11,696,000 fr.; total, 13,501,006 IV. Ainsi, grôce à ce sage système de pondé-
ration , la France pourra prendre au commerce de l'Algérie toute la part que
lui assureront ses moyens de production, sans nuire sensiblement aux échangés
des puissances étrangères avec les produits de notre colonie.
§ VIII.
INSTRUCTION PUBLIQUE , SCIENCES ET ARTS.
Avant 1830. l'étude des sciences était à peu près nulle dans la régence
d'Alger. La lecture , l'écriture et le texte du Coran formaient Tunique ensei-
gnement dans les écoles arabes ; l'éducation des enfants Israélites était exacte-
ment la même, à cette différence près que pour eux la Bible était substituée au
Coran et les lettres hébraïques à celles de l'écriture arabe , le gouvernement
turc ne permettant pas aux Juifs d'employer, en écrivant, les caractères sacrés
qui composent le livre du Prophète.
Dans les deux premières années qui suivirent notre établissement à Alger,
plusieurs institutions particulières, sous le patronage et la surveillance de l'au-
torité locale, pourvurent aux besoins de la population européenne. En 1832
notamment, trois écoles françaises furent ouvertes, et une autre fut spéciale-
ment affectée à l'éducation de la jeunesse israélite. Au mois d'avril 1833, le
service de l'instruction publique fut organisé dans la ville d'Alger. Une école
d'enseignement mutuel pour l'étude de la langue française, de l'écriture et du
calcul, et une chaire de langue arabe, s'élevèrent aux frais du gouvernement.
Au mois de juin 1833, on ouvrit une école d'enseignement mutuel à Oran, sur
le modèle de celle d'Alger; et, en 1834, on fonda des écoles primaires à Bone, à
Kouba et dans le village de Delhy-Ibrahim, situé à douze kilomètres d'Alger.
En 1835, on reconnut que l'instruction primaire ne suffisait plus aux besoins
delà population européenne d'Alger. En conséquence, le conseil municipal
vota, au mois de janvier 1835, les fonds nécessaires pour la création d'un
collège dans cette ville. La convenance d'y établir une école primaire pour
l'éducation des jeunes filles Israélites fixa également l'attention du conseil
municipal de cette ville , et au mois de février 1837 il vota une allocation
pour cet établissement. Déjà, en 1836, il avait jeté les bases d'une école
maure française, destinée à rapprocher de nous la population indigène, à
574 DOMINATION FRANÇAISE.
initier les jeunes Maures à la connaissance de notre langue, et à les préparer
à recevoir l'instruction élémentaire à laquelle participent les entants dans les
écoles françaises. Toutefois, cette institution rencontra, et trouvera peut-
être encore longtemps, de la résistance dans la population indigène, natu-
rellement disposée à repousser tout ce qui lui est offert par des hommes qui
ne partagent point ses idées religieuses. Malgré celte répulsion, l'année 183"
n'en fut pas moins marquée par l'ouverture d'une école de langue française à
l'usage des Maures adultes. Oran posséda bientôt après quatre écoles pri-
maires : la plus (lorissante est l'école d'enseignement mutuel, dont la dépense
est supportée par le budget municipal. Bone fut aussi dotée d'une école d'en-
seignement mutuel; aujourd'hui, outre cet établissement, elle a une école de
juifs, deux écoles de filles, et une école maure.
Pour donner une idée plus complète des développements que l'instruction
publique a pris en Algérie sous notre influence, nous allons indiquer le nombre
des élèves qui ont fréquenté les écoles françaises depuis qu'elles ont été
ouvertes à Alger, Oran, Philippeville et Bougie. En 1832, ce nombre était
de cent soixante-treize , et en 1841 il se trouvait porté à dix-neuf cent
quarante-cinq. A la même époque, les écoles indigènes d'Alger, d'Oranetde
Bone, pour les Juifs et les Maures , recevaient mille vingt-neuf élèves.
La propagation de l'instruction publique dans un pays où l'ignorance et la
superstition ont si longtemps dominé, sera une œuvre lente et difficile; mais la
France ne doit pas ralentir ses efforts pour entamer et modifier l'opiniâtreté
du caractère arabe; c'est à nos agents à varier les moyens pour atteindre le
but, et à employer tour à tour la parole parlée et écrite , les jeux de la scène
et la diffusion des connaissances utiles. Notre théâtre a fait ressortir mieux
qu'une ordonnance tout ce qu'avaient d'ignoble les représentations du cynique
(îaragousse, et elles ont cessé ; le Moniteur Algérien et Y Akltbar, affranchis de
toute entrave, devraient être rendus plus intéressants pour les Arabes; ils ne
tarderaient pas alors à avoir une action puissante sur les progrès de la civili-
sation en Algérie. Les Anglais n'ont eu qu'à s'applaudir de cette tendance
sagement donnée à leurs journaux dans l'Inde. Les Arabes n'y résisteraient
pas plus que les Hindous ; ne les voit-on pas déjà fréquenter assidûment et en
grand nombre la bibliothèque publique? Us viennent spécialement pour
consulter les ouvrages de leur nationalité , et il en est quelques-uns qui sont
parvenus, presque sans maîtres, à acquérir des notions assez complètes sur
certaines branches de notre littérature.
La proposition officielle relative à la création de la bibliothèque d'Alger fut
faite en 1833; ce n'est toutefois qu'en août 1835 que ce projet a été réalisé.
Les commencements de cette bibliothèque ont été lents et pénibles; les fonds
mis à sa disposition pour l'achat de livres étaient peu considérables, et les dons
particuliers très-rares. Cependant le conservateur actuel , M. Berbrugger,
qui suivit l'armée dans les expéditions de Mascara, Tlemcen , Constantine ,
DOMINATION FRANÇAISE. r,75
Medeah, etc., recueillit un ^i;t ml nombre de manuscrits arobes qui composent,
pour la majeure partie, la collection assez importante en ce genre qui ligure
aujourd'hui dans la bibliothèque d'Alger. Grâce aux démarches multipliées <lo
M. Bresson, intendant civil, des livres y furent aussi envoyés par les différents
ministères, et le roi ainsi que la reine voulurent également contribuer à celle
création utile. M. le comte Eugène Guyot continua l'œuvre de son prédéces-
seur , et saisit avec empressement toutes les occasions d'enrichir cet établis-
sement . ainsi (pie le musée. La bibliothèque d'Alger se compose aujourd'hui
d'environ trois mille volumes imprimés, et de plus de six cents manuscrits
arabes ou turcs , comprenant au delà de deux mille ouvrages sur les sciences,
l'histoire, la législation et la littérature orientale.
Le musée d'Alger, établi dans une salle construite dans le style mauresque,
renferme environ quatre cents sujets appartenant à diverses classes de l'histoire;
naturelle, et choisis principalement parmi les mammifères, les oiseaux et les
poissons (pie produit le pays. Il possède également plusieurs échantillons des
végétaux et minéraux que fournissent les diverses parties du territoire algé-
rien , ainsi qu'une collection d'insectes et de coquillages, etc.
o i if. ;
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INFANTERIE DE LIGNE
STATISTIQUE HISTORIQUE
RÉGIMENTS ENVOYÉS EN AFRIQUE DEPUIS 1830.
\FAXTEIIIE DE LIGNE.
REGIMENT.
En 1837, le Ier régiment de ligne passe
en Afrique. Il y reste jusqu'en 1842. Pen-
dant cette période de cinq ans, le régi-
ment contribue par ses efforts multipliés
à affermir notre domination en Algérie.
1840.— En 1837, 1838-39 et 40, le
régiment fait partie de la division d'Oran.
Le premier bataillon prend part au combat
du 12 mars 1840, en avant de Mizerghin ,
depuis dix beures du matin jusqu'à cinq
heures du soir, contre plusieurs milliers de
cavaliers arabes.
Le 18 du même mois, au combat dit combat de Tem-Salmet, le régiment repousse
victorieusement plusieurs milliers de cavaliers arabes.
1 Nous devons à la bienveillance de M. le ministre de la guerre et aux soins éclairés de M. le colonel
Brahaut, chef du bureau du mouvement des troupes, les renseignements officiels qui ont servi à établir cette
statistique.
7 3
578 STATISTIQUE DES RÉGIMENTS.
Le 1er bataillon est désigné pour faire partie de l'expédition de Medeah, le 7 mai ;
il rejoint le corps expéditionnaire à Cherchell, et se distingue au combat du 10, sur les
bauteurs de la rive gauche de l'Oued el Hacbem.
Ce même bataillon fait partie de l'expédition de Miliana , du 4 juin au 4 juillet.
Pendant ces expéditions, les bataillons restés dans la division d'Oran soutiennent
un beau combat au camp de Bridia , le 14 mai. Ils repoussent également avec vigueur
de nouvelles attaques de l'ennemi les 28 mai, l", 13 et 14 juin.
Du 21 octobre au 11 novembre , ces bataillons opèrent contre les Ouled-Ali (fraction
des Beni-Amar) et les Garabas, et font une razzia dans les matamores de Bou-Cbouicha.
1841. — Du 18 mai au 3 juin , le régiment fait l'expédition de Tagdempt.
Dans la nuit du 4 au 5 juillet, la garnison de Mostaganem, dont faisait partie le
1er de ligne, exécute une sortie et livre deux combats où ce régiment se distingue,
notamment la compagnie du capitaine de Montclas, qui dégage une section de chas-
seurs qui se trouvait compromise.
Expédition du 23 décembre 1841 au 1er juillet 1842; cette expédition amène la sou-
mission des Borghias.
1842. —Le régiment fait dans la division d'Oran la campagne du printemps (du 28
avril au 10 mai).
Place de Miliana. — Bazzia exécutée du 6 au 7 juin contre les Beni-Menacer ; cette
razzia a amené un combat dans lequel le 1er de ligne s'est conduit vaillamment.
Expédition aux ordres du général d'Arbouville, du 18 août au 7 septembre ; le régi-
ment donne dans cette expédition de nouvelles preuves de sa valeur aux affaires des
30 août et 4 septembre.
Le 1er de ligne rentre en France dans le mois de novembre 1842.
2>»e REGIMENT.
1842. — Le 2e régiment de ligne arrive en Afrique (Oran) au mois d'avril 1842; il
y reste jusqu'au mois de juin suivant, époque à laquelle il est envoyé dans la province
de Constantine.
1845. —Du 12 février au 14 mars, il fait partie de l'expédition contre les Zerdezas
et de celle de l'Edough.
Il fait aussi partie de l'expédition de Collo, du 6 avril au 14 mai : le 7, la colonne
entre en pays ennemi; cette nuit même elle a un engagement. — Le 10, ayant pénétré
dans les montagnes des Beni-Salah, elle'arrive à l'entrée du défdé de Djebeil où les
Reni-Toufous s'opposent à son passage et attaquent l'avant- garde; ils sont chargés
vigoureusement à la baïonnette et dispersés. — Combat du 15 avril; la colonne ayant
rencontré l'ennemi à Bar-T'outa , le chasse jusque sur la seconde des trois arêtes qui
coupent le bassin ; là , le combat s'engage vivement ; après une lutte assez longue ,
l'ennemi vaincu abandonne le terrain. Le 18 avril, l'ennemi, ayant réuni ses forces à
Bar-T'outa, s'avance vers nos troupes et se précipite avec rage sur le 2' de ligne ;
les Kabaïles, après avoir combattu en désespérés, finissent par céder, et sont mis en
fuite. Durant toute cette expédition , le régiment se conduit glorieusement.
Le 2e régiment de ligne fait encore partie de l'armée d'Afrique, dans la province de
Constantine (octobre 18-13).
INFANTERIE l>K LIGNE. .77!)
3" RÉGIMENT.
1050. Le ;i régiment de ligne débarque en Afrique le 1 1 juin, el prend pari .1
l'enlèvemenl de la position <!•■ Sidi-Ferruch ; mm. Bessières, Bous-lieutenant, et Charles
de Bourinont , lieutenant d'etat-niajor, détaché, entrent des premiers dans une des
batteries ennemies. — Le régiment se trouve à la bataille de Staoueli, le 10 juin; aux
combats du 24 au 29 juin aux camps de Dely-lhrahim et Sidi-kalef ; à l'investissement,
au siège et à la prise d'Alger, du 30 juin au S juillet.
Le y régiment de ligne rentre en France le 3 décembre 18:50.
*me RÉGIMENT.
1852. — Le 4e régiment de ligne est appelé à faire partie de l'armée d'Afrique en 1832.
1835. — Le 2P bataillon du 4e de ligne, faisant partie de la colonne commandée par
le lieutenant-colonel Lemercier, prend part à l'attaque du marabout de Gouraya à
Bougie, le 12 octobre ; il se couvre de gloire dans cette affaire.
Le 4' de ligne contribue à défendre vigoureusement les avant-postes de Bougie, que
l'ennemi avait attaqués les 24 et 25 octobre.
1054. — Expédition du 5 mars, à Bougie. Cent hommes du 4e, sous les ordres du chef de
bataillon Gentil , formant la réserve, bien secondés par 250 hommes des compagnies
polonaises et le chef de bataillon Horain , leur commandant, contiennent les Kabaïles
accourus sur la réserve, au moment de l'attaque de Klailna, et les empêchent ainsi de
se porter sur la colonne.
Le régiment fait partie, dans la province d'Alger, de l'expédition dirigée contre les
Hadjoutes, du 19 au 22 mai. Après cette expédition , le 4e de ligne rentre en France.
6 REGIMENT.
1850. — Dès son débarquement en Afrique, le 14 juin 1830, le C régiment de ligne
prend part aux divers combats qui amènent la prise d'Alger (bataille de Staoueli le 19;
combats du 24 au 29 juin aux camps de Dely-Ibrahim et Sidi-Ralef, investissement ,
siège et prise d'Alger du 30 juin au 5 juillet).
Le 6e de ligne est ensuite désigné pour faire partie de l'expédition de Bone, com-
mandée par le général Damrémont. Le corps expéditionnaire s'embarque le 25 juillet
1830, arrive le 2 août devant le port de Bone et prend possession de cette ville. Dans
les journées des 6, 7, 10 et il août, les ennemis attaquent avec un grand acharne-
ment deux redoutes en avant de Bone ; ils sont repoussés avec une intrépidité non
moins grande. Le 18 août, le général Damrémont ayant reçu l'ordre de ramener à
Alger le corps dont le commandement lui avait été confié , les troupes s'embarquent
le 20 au soir.
Le 6e de ligne de ligne fait partie de l'expédition de l'Atlas du 17 au 29 novembre ,
et coopère à la prise de Blida et Medeah ; il prend part, pendant cette expédition, au
brillant combat du 18 devant Blida et à celui du 23 au passage du col de Mouzaïa.
Le 6e de ligne fait partie de la deuxième expédition de Medeah (décembre 1830), et il
rentre en France à la lin de ce même mois.
o80 STATISTIQUE DES RÉGIMENTS.
llu.e RÉGIMENT.
i »."»:>. — Les deux premiers bataillons du 11e de ligne arrivent à Oran en octobre
1835, et débutent par l'expédition de Mascara (du 25 novembre au 13 décembre 1835),
qui est suivie de celle de Tlemcen (janvier et février 183G). Le 26 janvier, le 11e de
ligne, chargé de la garde des bagages, lutte avec beaucoup de sang-froid et avec avan-
tage contre près de 2,000 cavaliers et fantassins : seize grenadiers se sont particulière-
ment distingués en attendant à bout portant le feu des Kabaïles, et quoique quatre de
ces hommes soient blessés , ils restent tous à leur poste en repoussant l'ennemi à la
baïonnette. Le 27, un détachement de plusieurs compagnies du 11e donne une coura-
geuse assistance à notre cavalerie vivement attaquée.
Le 11e prend part au combat du 27 mai 1836 à Beni-Mered (province d'Alger), à
celui du 24 mai 1837 au blockhaus d'Ouled-Yaïch, à celui également du 24 mai 1837, en
avant du camp de Ghelma, où se trouvaient trois compagnies du 11e.
Un bataillon fait partie de la seconde expédition de Constantine (en octobre 1837).
Pendant les opérations du siège (du 6 au 13 octobre), la brigade du général Trezel,
dont faisait partie ce bataillon, placée sur le Mansourah , fut constamment attaquée
par les Kabaïles ; mais la bravoure de cette brigade parvint à triompher des attaques
journalières qu'elle eut à soutenir, et le 11e prit une grande part à ces différents
combats.
En 1838, le régiment reste dans la province d'Alger, et il rentre en France le 19
février 1839.
12"" REGIMENT.
1837. — Le 12° régiment de ligne arrive à Bone au mois de septembre 1837 ; il est
désigné pour faire partie de l'expédition de Constantine, en octobre suivant ; mais arrivé
au camp de Medez-Ammar, il forme la garnison de ce poste.
En 1838, il reste dans la province de Constantine, et il rentre en France le 14 avril
1839.
13™ REGIMENT.
1834. —Le 13e régiment de ligne est appelé en Afrique en avril 1834, et fait partie
des troupes de la province d'Alger.
18515. — Il prend part à deux expéditions dirigées contre les Hadjoutes, la première
du 5 au 9 janvier, et la seconde le 28 mars. Il se trouve le 30 novembre à une affaire
qui a lieu à Ouled-Mendil.
Dans la division d'Oran, une compagnie d'élite du 13e de ligne (2e brigade, général
Perregaux), fait partie de l'expédition de Mascara, du 25 novembre au 13 décembre.
183G. — Un détachement du 13e de ligne se trouve parmi les troupes qui opèrent
une reconnaissance le long de la Chiffa et dans la direction de Coléah, du 1°' au 3 mars.
Le 13e régiment de ligne rentre en France au mois de mai 1836.
INFANTERIE l>F LIGNE. :>H|
14 REGIMENT.
1850. — Le 1 1 juin is;;o, le ir régiment de ligne débarque h Sidi-Ferruch , h
prend pari aussitôt à l'attaque de cette position dont les troupes expéditionnaires s'em-
parent. Le if régiment se trouve ensuite, le 19 juin, h la bataille de Staoueli, aux
combats de Dely-Ibrabim et de Sidi-Kalef, du 24 au 29 juin , à l'investissement, au
siège et à la prise d Uger, du 30 juin au "> juillet.
Du 17 au 29 novembre, le i" bataillon (t,e brigade, général Achard), fait partie de
l'expédition de l'Atlas, dirigée par le général Clausel; il coopère au combat et a la
prise de Blida le 18, ainsi qu'à la prise de Medeah. Il prend enfin une grande part au
combat du 2:5, au col de Mouzaïa.
Au mois de décembre, les deux bataillons du 11' de ligne l'ont partie de la seconde
expédition de Medeab, et rentrent en France à la fin du même mois.
15",c REGIMENT.
1850. —Les deux premiers bataillons du 15* régiment de ligne font partie de l'ex-
pédition d'Alger; ils prennent part à la bataille de Staoueli, le 19 juin, et aux divers
combats qui ont eu pour résultat la prise d'Alger le 5 juillet.
Le 1er bataillon du régiment (2P brigade, général Munck-d'Uzer) fait partie de l'ex-
pédition de l'Atlas, du 17 au 29 novembre; il se trouve au combat et à la prise de
Blida , le 18; à celle de Medeab et au brillant combat qui a lieu, le 23 , au passage du
col de Mouzaïa.
1851.— Deux compagnies d'élite du Ie' bataillon du 15e avec plusieurs détachements
d'autres régiments, opèrent une reconnaissance dans la plaine de la Metidja, du 7 au
K) mai.
Le 2.3 juin, sous les ordres du général Bertbezène, six compagnies d'élite du régi-
ment font partie de l'expédition de Medeab, et prennent part au combat du I" juillet sur
le plateau d'Ouara, et à celui du col de Mouzaïa, le 2 du même mois.
Le 1.1e régiment de ligne rentre en France dans le mois de février 1832.
17™ RÉGIMENT.
[850. — Les deux premiers bataillons du 17'' de ligne font partie de l'expédition
d'Alger, en 1830, et prennent part aux combats qui ont lieu aux camps de Dely-Ibrabim
et Sidi-Kalef, du 24 au 29 juin; à l'investissement, au siège et à la prise d'Alger, du
30 juin au .3 juillet.
Du 17 au 19 novembre 1830, le 17e régiment fait partie de l'expédition de l'Atlas,
qui a pour résultat la prise de Blida et celle de Medeab.
En décembre, le 17e est envoyé à Oran sous les ordres du général Damrémont; il
rentre en France dans le mois de novembre 1831.
20 REGIMENT.
1850. — Le 14 juin 1830, jour du débarquement du corps expéditionnaire devant
082 STATISTIQUE DES RÉGIMENTS.
Sidi-Ferruch , les deux premiers bataillons du 20' régiment de ligne contribuent ;i
enlever celle position ; à la bataille de Staoueli, le 19 juin, ils enlèvent à l'ennemi vingt
pièces de canon -, ils prennent part aussi aux combats de Dely-Ibrahim et Sidi-Kalef , du
24 au 29 du même mois; à l'investissement, au siège et à la prise d'Alger, du 30 juin
au 5 juillet.
Le 1er bataillon ( 1" brigade, général Acbard) fait partie de l'expédition de l'Atlas,
assiste au combat et à la prise de Blida, ainsi qu'à celle de Medeab (du 17 au 24 no-
vembre). Il forme avec un bataillon du 28e la garnison de Medeah, laquelle repousse
vigoureusement de nombreuses bordes de Kabaïles qui attaquent cette ville les 27, 28
et 29 novembre, et sont contraints d'abandonner 500 morts et ont en outre 1,800 hommes
blessés.
Un bataillon du 20e régiment ( l,e division, général Boyer) prend part, au mois de
décembre 1830, à la deuxième expédition de Medeah.
1851.— Les deux bataillons de ce corps (2e brigade, général Feuchères) font partie
dune expédition dirigée dans la plaine de la Mitidja, du 7 au 10 mai.
Le 25 juin , le 20e de ligne fait partie d'une autre expédition sur Medeah ; il assiste
au combat du 1er juillet, sur le plateau d'Ouara.
1852. —Le 20e régiment de ligne est rentré en France dans le mois de novembre
1832.
21"" REGIMENT.
1850. — Le 21e régiment d'infanterie de ligne prend part à la bataille de Staoueli,
le 19 juin; à l'investissement , au siège et à fa prise d'Alger, du 29 juin au 5 juillet.
Expédition d'Oran. — 1,300 hommes du régiment s'embarquent à Alger le 4 août, et
mouillent dans la rade de Mers-el-kebir; mais ils reçoivent contre-ordre avant de
débarquer, et partent sur trois bâtiments pour retourner à Alger.
Pendant l'expédition de l'Atlas, du 17 au 29 novembre, un bataillon du 21« de ligne
forme la réserve sous les ordres du général en chef.
En décembre 1830, quatre compagnies du 21e partent pour Oran, et le reste du corps
est chargé de concourir à la garde d'Alger pendant la seconde expédition de Medeab.
Le 21e régiment de ligne est rappelé en France, où il arrive le 28 septembre 1831.
M"" REGIMENT.
1859. — Au mois de juin 1839, le 22? régiment de ligne débarque en Afrique, et
bientôt après (octobre et novembre) il fait partie de l'expédition des Bibans (ou des
Portes de Fer).
1840. — (Division de Constantine.) Il prend part à une expédition dirigée, le
21 avril, contre les Ouamers, dans la subdivision de Setif, et se trouve à un combat
qui est livré à quatre lieues de cette ville.
205 hommes du régiment font partie d'une expédition dirigée , dans la province de
Constantine , contre les Aractas, du 10 au 25 avril.
Au mois d'aodt, deux compagnies du 22«' de ligne ont un engagement et battent les
troupes d'Abd-el-Kader, au delà du Raz-el-Oued, à quinze lieues au sud de Setif.
INFANTERIE DE LIGNE 583
Le 13 septembre, les compagnies du 82' de ligne prennent part au combat qui est
livré au pied du col d'Ouled-Ibrahim. Le i" décembre suivant, un bataillon du régi-
ment assiste au combat de iWerjazcrgah, eu avant de Sétif.
1841.— (Division de Constantine. )— Le 13 septembre, les grenadiers des l,r,2e,
:v bataillons, et les voltigeurs du a* bataillon du 22e, sortent de Philippeville pour
châtier les kabaïles. — Le 13, la colonne a de brillants engagements qui se prolongent
pendant quatorze heures , et elle taille en pièces les ennemis.
Vu camp d'KI- Vrrouch, 250 hommes du 22e de ligne exécutent, le 2K septembre, une
razzia contre la tribu des Vissa.
1842. — ( Division de Constantine; camp d'El- Virouch. ) Dans la journée du 20 mais
le 22' contribue à la belle défense de ce camp, attaqué par 1,000 Kabaïles. Il l'ait ensuite
partie de l'expédition de Tehessa, en mai et juin.
1843. — Le 22' de ligne participe à l'expédition contre les Zerdezas, du 12 au
22 février; il prend part aussi à celle de l'Edough, du 22 février au 14 mars ; à celle
de Gollo, du G avril au 14 mai. Partie de Constantine le G avril, la colonne chargée de
cette dernière expédition entre en pays ennemi le 7, et dès la nuit suivante elle a un
engagement avec les Arahes. Le lendemain, dans le défilé de l'Oued-Ueta, la gauche
de cette colonne est flanquée par 800 Kahailes, et des groupes se trouvent devant elle ;
l'arrière-garde est aussi suivie de près. En ce moment, le capitaine Bibart, du 22e de
ligne, qui commande l'extrême arrière-garde, fait un brillant retour offensif, et dégage
la colonne de cette masse d'ennemis. Le 9, ayant pénétré chez les Beni-Toufous , la
colonne est attaquée par ces Arabes, qui se jettent avec force sur l'arrière-garde:
celle-ci , formée du 22e régiment , les charge vigoureusement à la baïonnette et les
repousse. Le 10, la colonne a encore un engagement pareil en quittant son hivouac
de Marabout-Ali. Le 15, la colonne de droite, commandée par le chef de bataillon
Danner, du 22e de ligue, rencontre l'ennemi à Sar-1'Outa, où elle lui livre un combat
dans lequel les Arahes perdent beaucoup de monde. Les 16 et 18, le 22e prend part a
des engagements très-vifs contre les Kabaïles.
Du 20 mai au Ie' août, ce corps participe à l'expédition dirigée contre les Hanenchas
et El-Hasnaoui.
Le 22e de ligne est encore en Afrique, faisant partie de la division de Constantine
octobre 1843).
23"" REGIMENT.
1830. -Le 23" régiment de ligne déharque seulement le 15 juin 1830; il est aussitôt
employé aux travaux de retranchement de Sidi-Ferruch , dont on s'était emparé la
veille. — Le régiment concourt à l'investissement, au siège et à la prise d'Alger, du
2!) juin au 5 juillet.
Il prend part à l'expédition de Blida sous le maréchal Bourmont (juillet 1830), et à
celle de l'Atlas commandée par le général Clausel, du 17 au 29 novembre. Dans cette
dernière expédition, il se trouve au combat et à la prise de Blida, le 18; au combat du
col de Mouzaïa, le 23.
Un bataillon du 23e fait partie de la seconde expédition de Medeah, en décembre 1830.
1851. — En 1831, le 23° rentre en France.
Rappelé de nouveau en Afrique, il s'embarque à Port-Vendres le 25 mai 1836, el
58V STATISTIQUE DES REGIMENTS.
opère son débarquement à l'embouchure de la Tafna, le 5 juin. Il fait partie de l'expé-
dition , sous les ordres du général Bugeaud , dans la province d'Oran , et prend part au
combat de la Sickack, le 6 juillet 1836.
1837. —Deux bataillons du 23e de ligne (2e brigade, maréclial-de-camp Trézel)
repoussent avec vigueur les attaques de l'ennemi qui ont lieu les 21, 22 et 23 sep-
tembre, au camp de Medjez-Ammar ; ils font aussi partie de la seconde expédition de
Constantine, au mois d'octobre 1837.
1838. — En 1838, le régiment reste à Bone.
1830. — En 1839, le régiment fait l'expédition des Portes de Fer (ou des Bibans),
en octobre et novembre; il rentre à Alger avec monseigneur le duc d'Orléans; il prend
part au combat d'Oued-LalIeg, le 31 décembre.
1840. —Le 24 janvier 1840 (division d'Alger), le régiment prend part au combat
de Mered.
Deux bataillons du 23" participent à l'expédition de Cherche]], du 12 au 21 mars.
Deux bataillons du 23e (lre division, monseigneur le duc d'Orléans) font partie de
l'expédition de Medeah, du 20 avril au 22 mai. Dans la marche du 4 mai, sur la Chiffa,
ils soutiennent un engagement sérieux et concourent à repousser vigoureusement les
attaques de l'ennemi. Le 8 mai, cinq compagnies du 23p appuient le 2e léger pendant
le glorieux combat que ce corps livre à une masse considérable de Kabaïles, après le
passage de l'Oued-Nador, sur les hauteurs qui bordent l'Oued-el-Hachem.
Un bataillon du 23e (3e colonne, général d'IIoudetot) prend part à l'attaque et à la
prise du col de Mouzaïa, le 12 mai; il se trouve, le 10, au combat du bois des Oliviers,
où il enlève à la baïonnette plusieurs positions dont l'ennemi profitait pour arrêter la
marche de la colonne; il se trouve également au combat du 24 juin, près du Clielif.
Au combat du 3 juillet, devant Medeah, contre les Arabes conduits par El-Berkani et
Abd-el-Kader en personne, le 23e fait une charge à la baïonnette qui culbute complè-
tement l'ennemi et le met en fuite ; dans cette charge mémorable , le lieutenant-colonel
du 23e, M. Charpenay, tombe blessé à mort; le régiment prend un petit drapeau, deux
décorations d'honneur d' Abd-el-Kader, la plaque de l'agha blessé, des fusils, des car-
touches, des burnous.
Le 23e forme la garnison de Medeah jusqu'au 1!) novembre.
1841. — Il fait partie de la seconde division (général Baraguey-d'Hilliers) pendant
la campagne du printemps de 1841, et il concourt aux ravitaillements de Medeah, du
l,r au 8 avril, et du 27 de ce mois au 9 mai suivant. Il prend part aux engagements
qui ont lieu pendant ces expéditions, les 3 avril, 3, 4 et 5 mai.
Enfin le 23e régiment, avant de quitter l'Afrique, fait encore partie de l'expédition
du général Baraguey-d'Hilliers dans la province d'Alger, du 6 juin au 3 juillet; il rentre
en France au mois de décembre 1841 .
24"" REGIMENT.
1838. — Le 24' régiment de ligne s'embarque à Port-Vendre , le 2ô mai, et opère
son débarquement à l'embouchure de la Tafna le •> juin suivant. Dès son arrivée, il
prend part à l'expédition sous les ordres du général Bugeaud, dans la province d'Oran,
et se trouve au combat de la Sickack, le 0 juillet 1836.
Il l'ail partie dune expédition pour ravitailler Tlemcen, du 23 novembre au 1 décembre
INFANTERIE DE LIGNE. 585
r.ii 1881 , is:;s et partie de 1889, il reste dans la division d'Orau; à ta lin <le cette
dernière année il est à lilida.
1850. Dans la matinée du 21 novembre, 1,800 Cavaliers arabes ayant passe la
Chiffa, sont arrêtes dans leur marche par 200 hommes du 24" de ligne sons les ordres
du commandant du camp d'Oued-Lalleg; ces 200 soldats , malgré leur infériorité numé-
rique, engagenl le combat, et l'ont des prodiges de valeur, la- a bre d'officiers et sol-
dats de ce détachement tues ou Messes témoigne de l'énergique résistance opposée par
ces Vralies.
V l'occasion du combat (\u 31 décembre, entre le camp supérieur de lilidali et la
Chiffa, le maréchal gouverneur-général de l'Algérie cite le 24' de ligne qui, sous les
ordres du général Duvivier, formait la garnison de Blidah, comme s'étanl distingué
par la vigueur avec laquelle il a repoussé les attaques dirigées, pendant plusieurs jours,
par l'ennemi contre cette place.
1840. — Dans la matinée du 29 janvier, a Blida, les kalifats d'Abd-el-Kader essaient
de surprendre les soldats qui se rendent aux travaux ; le 21e de ligne les met en fuite,
après leur avoir fait perdre beaucoup de monde.
Deux bataillons du régiment (colonne gauche . général Duvivier) t'ont partie de l'ex-
pédition de Cherchell du 12 au 21 mars.
Un bataillon du 24'" (première division, monseigneur le duc d'Orléans) participe à
l'expédition de Medeali du 20 avril au 22 mai, et se trouve à l'attaque et à la prise du
col de Mouzaïa , le 12 mai.
Le régiment ( lre division , général d'Houdetot) fait partie de l'expédition de Miliana
du 4 juin au 4 juillet. Le 12 juin , le corps expéditionnaire livre un combat à l'ennemi.
Le 23 juin, le 24e de ligne, chargé de fermer la vallée qui conduit de Medeah à Miliana,
est attaqué par toute la cavalerie d'Abd-el-Kader; nos soldats, renforcés par le général
Changarnier, prennent l'offensive et repoussent vigoureusement l'ennemi qui se dis-
perse et s'éloigne rapidement.
Du 2(J au 30 août, le régiment fait partie d'une expédition qui va à Medeah, sous les
ordres du général Changarnier. — Le régiment prend part aux combats des 27, 28
et à celui du 29, près des mines de cuivre , au col de Mouzaïa.
Dans la province d'Alger, le 24r de ligne concourt à l'expédition dans la vallée du
Chéliff, jusqu'à Milianah, du Ier au 7 octobre, sous les ordres du général Changarnier.
Il prend part au combat du 4, près de Milianah; à celui du 0, où l'arrière-garde dont
faisait partie un bataillon du 24e de ligne, eut les honneurs de la journée.
Dans la province de Titterv, le régiment fait la campagne d'automne , en octobre et
en novembre.
1841. — Le 24'' de ligne (1" division, monseigneur le duc de Nemours) fait la
campagne du printemps et prend part au ravitaillement de Medeah, du Ier au 8 avril ,
et à celui de Medeah et de Miliana, du 27 avril au 9 mai; il se trouve aux combats
du 3 avril , et des 3, 4 et ô mai. Le régiment fait également partie de l'expédition de
Boghar et de Thaza, du 18 mai au 2 juin; il opère ensuite dans la province d'Alger,
du 0 juin au 3 juillet.
Dans la province de Titterv, le 24e de ligne l'ait la campagne d'automne du 27 sep-
tembre au 7 octobre. Le 2 de ce dernier mois, les Kabailes , réunis en grand nombre
à Chab-el-Gotta, s' étant précipités sur la colonne de gauche de la division , le 21' les
maintient et "parvient à les éloigner après une charge vigoureuse.
71
58G STATISTIQUE DES RÉGIMENTS.
Le régiment fait partie de la colonne qui opère le ravitaillement de Medeah , en
octobre, et prend part au combat du bois des Oliviers le 29 de ce mois.
1842. — Le 24e de ligne concourt aux diverses opérations dirigées par le général
Cbangamier, en février, mars et avril, dans la province d'Alger. Durant ces expédi-
tions , il prend une part active à tous les petits coups de main d'arrière-garde qui
ont lieu, notamment à celui du 5 avril.
Il rentre en France au mois de juillet 1842.
26"" REGIMENT.
1857. —Le 20'' régiment d'infanterie de ligne arrive en Afrique au mois de sep-
tembre, et fait partie en octobre (4e brigade , maréchal de camp Bro) de la seconde
expédition de Constautine. Dans la journée du 7, il repousse vigoureusement les
Kab ailes , sortis de cette ville et qui attaquent la position de Coudiat-Aty.
En 1838 et 1839, le régiment fait partie de la subdivision de Bone.
1840. — Du 10 au 25 avril, le 26e participe à l'expédition dirigée dans la province
de Constantine , contre les Haractas.
Une colonne, dont le 26e fait partie, envoyée de Bone dans les cercles de PEdough
pour lever l'impôt, est attaquée dans la nuit du 2 au 3 juin, elle repousse vigoureuse-
ment les Kabaïles et les disperse.
300 hommes du régiment coopèrent, dans la subdivision de Bone, à une expédition
contre les Sancudjahs , et prennent part à un combat livré le 13 août.
1841. — Du 27 décembre 1840 au 3 janvier 1841 , le 26e régiment fait partie (sub-
division de Bone) de l'expédition chargée de tirer vengeance de l'assassinat commis
sur la personne du capitaine Saget.
Au mois de mars 1841 , le 26e est envoyé dans la division d'Alger où il concourt
aux opérations de la campagne du printemps, au ravitaillement de Medeah, du Ie' au
8 avril, à un second ravitaillement de cette place et à celui de Miliana, du 27 avril au
9 mai; dans cette dernière expédition, il se trouve au combat du 3 mai sous Miliana,
et à ceux des 4 et 5 du même mois, au pont du Cheliff ( EI-Kantara) et à Beni-Zug-Zug.
Dans la nuit du 29 juin, 250 hommes du 20' et des zouaves, se portent de Blidah
sur la tribu de Harratcha dans le Mouzaïa ; ils surprennent les Kabaïles et s'emparenl
de leur chef.
Le régiment fait la campagne d'automne, dans la province de Tittery, du 27 sep-
tembre au 3 octobre.
Le W régiment rentre presque aussitôt en opérations et concourt au ravitaillement
de Miliana, du 7 au 14 octobre; il se trouve au combat de Chab-el-Gotta, le 8. A la
lin du même mois , il assiste de nouveau au ravitaillement de Miliana, et prend part
au combat du bois des Oliviers, le 29.
1842.— Un bataillon du 20e quitte Alger, débarque à Oran dans la nuit du 13
au 14 janvier 1842, et est dirigé sur Tlemcen.
— Province d'Alger. — Le 21 février, le régiment fait partie d'une expédition diri-
gée par le commandant supérieur de Miliana contre la tribu de Bhigas.
Le bataillon détaché à Tlemcen prend part à l'expédition dirigée par le général
Bedeau, du G au 14 mars, contre le camp d'Ah-el-Kader dans les montagnes de
Trara et de Medroma. Il se trouve au combat du II, livré par la cavalerie ennemie,
INFANTERIE DE LIGNE. 581
dans les; défilés de Keff, et à celui de It.ul- la/a , le 99 avril, livré contre les ennemis
commandés par tbd-el-Kader en personne.
Le m avril , 22 hommes du 26", chargés de l'escorte de la correspondance, sont
assaillis, entre Bowlïarick el Mercd , par l'on a 300 cavaliers arabes; le sergent
Blandan, commandant le détachement , somme de se rendre par l'un des Arabes, lui
répond par un coup de fusil qui le renverse; alors s'engage un combat acharné. Blan-
dan, frappé de trois coups de feu , tombe en s'écrianl : < Courage , mes amis, défen-
« dez-vous jusqu'à la mort. » Sa noble voix est entendue, et tous sont fidèles à Tordre
héroïque de leur sergent. Mais bientôt, le feu des Arabes, si supérieur en nombre
met 17 de ces braves hors de combat. 5 seulement restent debout. Ils défendent encore
leurs camarades blessés ou morts jusqu'à l'arrivée des secours amenés par le lieute-
nant-colonel Moris du 4" chasseurs, qui se précipitent sur l'ennemi et le mettent en
fuite.
Cette action héroïque a été portée à la connaissance de l'armée, par un ordre du jour
du gouverneur général , du il avril 1842.
Le régiment concourt à l'expédition dans l'Ouarensenis, au mois de septembre, sous
les ordres du général Changarnier ; il prend une part considérable aux combats des
11) et 20.
11 fait partie d'une nouvelle expédition dans l'Ouarensenis , en novembre et dé-
cembre, sous le commandement du gouverneur général.
1845. — Le 26e régiment, établi à Miliana, prend part à une expédition contre la
tribu des Reni-Ferrach, dans le mois de février ; il fait partie d'une autre expédition
contre les Beni-Menaeer , dans les environs de Cherchell ; le régiment visite quatre
autre fractions des Beni-Menacer sur les plus hautes montagnes ; il y trouve une
vigoureuse résistance et s'y bat toute une journée.
Il est encore (octobre 1813) dans la province d'Alger.
2.8 RÉGIMENT.
1830. — Les deux premiers bataillons du 28e régiment d'infanterie de ligne font
partie de l'expédition d'Alger en 1830; ils concourent à la prise de Sidi-Ferruch, le 11
juin, jour du débarquement ; ils se trouvent à la bataille de Staoueli, le 19 juin, et aux
combats de Dely-Ibrahim, du 24 au 29 du même mois; à l'investissement, au siège et
à la prise d'Alger, du 30 juin ou 5 juillet.
Un bataillon du 28e fait partie de l'expédition de l'Atlas, sous les ordres du général
Clause! , du 17 au 24 novembre ; il prend part au combat devant Blidab, à la prise de
cette ville, le 18, et à celle de Medeah, où il reste avec un bataillon du 20°. On a déjà vu,
au titre de ce dernier corps , comment cette faible garnison repousse les vigoureuses
attaques dirigées contre la place qu'elle défend, dans les journées des 27, 28 et 29
novembre. Il fait aussi partie d'une seconde expédition de Medeah, en décembre 1830.
1851. — Ce régiment opère une reconnaissance dans la plaine de la Metidja , du 7
au 10 mai.
Quatre compagnies d'élite font une autre expédition sur Medeah , du 25 juin à la fin
de juillet, sous les ordres du général Berthezène \ elles se trouvent au combat du 1er
juillet, sur le plateau d'Ouara.
I8T>2. — Le 28e de ligne rentre en France en janvier 1832.
5N8 STATISTIQUE DES RÉGIMENTS.
29""' RÉGIMENT.
1850. — Deux bataillons du 29e de ligne font partie de l'expédition d'Alger, en 1830 ;
ils prennent part à la bataille de Staoueli, le 1!) juin ; au combat du camp de Sidi-Kalef,
le 24, et aux opérations du 30 du même mois jusqu'au 5 juillet, qui ont pour résultat la
prise d'Alger.
Les deux bataillons sont compris dans l'expédition de l'Atlas qui amène la prise de
Blida et celle de Medeali, sous les ordres du général Clause! , du 17 au 29 novembre.
Un bataillon du 20° fait aussi partie d'une seconde expédition de Medeali, au mois de
décembre. Le régiment rentre en France dans le courant du même mois (1830).
30"" REGIMENT.
1850. — Le 30' régiment de ligne fait partie de l'expédition d'Alger, en 1830. 11
prend part aux combats du camp de Sidi-Kalef, du 24 au 29 juin, et aux opérations du
30 juin au 5 juillet, qui sont suivies de la prise d'Alger. — Il concourt à l'expédition de
Blida, sous le maréchal Bourmont, et à celle de l'Atlas qui amène la prise de Blida
et celle de Medeali, sous les ordres du général Clausel, du 17 au 29 novembre.
Un bataillon du 30"' (l,( division, général Boyer), fait partie de la seconde expédition
de Medeali, au mois de décembre.
1851. — Les deux bataillons de ce corps t'ont partie d'une colonne qui opère une
reconnaissance dans la plaine de la Metidja, du 7 au 10 mai.
Du 25 juin à la fin de juillet, ils font une autre expédition de Medeali, sous les ordres
du général Bertbezène, et prennent part au combat du 1er juillet sur le plateau d'Ouara.
Un détachement du 30e, formant la garnison du blockaus d'Oued-el-Kerma, livre au
mois de juillet différents combats où il montre beaucoup de sans-froid.
Le 30" régiment de ligne rentre eu France en 1832.
31"" REGIMENT.
Le 31" régiment d'infanterie de lijjne arrive à Constantine en juin 1810. Au mois de
janvier I8H, il prend pari à l'expédition contre la tribu des Beni-Ouelban.
1842. — En mai et en juin, le régiment fait partie de l'expédition de Tebessa ; il se
trouve au combat du 7 juin , contre les Hanenclias et autres tribus soulevées par El-
llasnaoui.
1845. — Le 31" fait partie de l'expédition dirigée contre les Zerdezas , du 12 au 22
février.
Le régiment participe à l'expédition et à la prise de Collo, du (> avril au 14 mai. Le
18, le 31" prend pari à un engagement très-vif contre les Kab ailes.
Le 31" fait partie de l'expédition sur les Hanenclias et El-llasnaoui , du 21 mai au
1" août. Le 24 mai, la seconde colonne, dont faisait partie un bataillon du 31", a affaire
à El-llasnaoui, ebasse l'ennemi de toutes ses positions et s'établit sur l'Oued-Rhizen.
Le 31" régiment de ligne est toujours eu Afrique dans la division de Constantine
octobre 18 13).
INFANTERIE DE LIGNE. 580
32' '"■ REGIMENT.
1849. Le 32e régiment de ligne arrive à Oran, le lOnoveinbre I « 12 ; il est aussitôt
dirigé sur Mostaganem.
1843. ( Division de Mostaganem.) — Ce régimenl fail partie d'une expédition dans
la vallée de l'Oued-Ghrebel ,^n mars 1843. Le 21 dt' cv mois, la colonne atteint le ma-
rabout de Sidi-Lekhhal ; deux compagnies d'élite <lu 32", formant Pavant-garde, reçoi-
vent l'ordre de donner l'assaut à ce fort. Les ennemis font une défense désespérée
pendant une heure dans le marabout et dans quelques maisons voisines , et ne cèdent
enfin, sur tous les points, qu'après avoir eu un grand nombre de tues ou blesses.
Le régiment concourt à l'expédition d'El-Esnam (Orléanville) et à celle de Tenez, en
avril et mai 1843. — Le 14 mai, à la suite d'une razzia faite sur les fractions rebelles des
l'Iitas, un bataillon du 32e délivre une centaine de chasseurs (du 2e régiment) qui se
défendaient depuis plus de deux heures, contre 3 ou 400 cavaliers réguliers et 1,000 à
I ,'200 chevaux des tribus.
Le régiment fait partie <U? l'expédition de l'Ouarensenis, en mai, juin et juillet, et se
trouve , le I de ce dernier mois, au combat de Zamora contre les Flitas.
Le 32° régiment est encore en Afrique faisant partie de la division de Mostaganem
(octobre IS43).
33""' RÉGIMENT.
Le 33° régiment de ligne est embarqué pour Alger le 25 août 1841.
1842. — Un bataillon de ce corps, sous les ordres du général de Bar, fait partie
d'une expédition dans la province de Tittery, en juillet.
Le 33p, sous le commandement du gouverneur général , concourt à l'expédition de
l'Ouarensenis, pendant les mois de novembre et décembre. — Le 7 décembre, une co-
lonne dont le régiment faisait partie est envoyée contre les tribus environnant le camp
deGuedhal. — Le 9, le régiment prend part à un combat vif et prolongé, dans lequel
l'ennemi est mis en déroute de toutes parts. — Le 10 décembre, deux compagnies,
une du 33'' et une du 53e, sont envoyées au secours de l' arrière-garde qui soutenait
un combat très-animé contre les kabaïles . Nos soldats restent maîtres du terrain cou-
vert des cadavres de l'ennemi.
1845. — Le 33e régiment, sous les ordres de monseigneur le duc d' \_umale , fait
partie, dans le mois de mars, d'une expédition chez les Beni-Djaad et contre les Nez-
luoia (province de Tittery ).
Le régiment fait partie de l'expédition dans laquelle monseigneur le duc d'Aumale
prend la smala d'Abd-el-Kader, le 16 mai. Le capitaine Dupin , officier d'état-major
détaché au 33e, s'est particulièrement distingué dans cette expédition.
Au camp de Teniet-el-Haad, quatre compagnies du 33e de ligne font partie d'une
colonne qui exécute une razzia dans le pays des Beni-.Media , le 29 juin.
Le 33e régiment de ligne fait encore aujourd'hui partie de l'année d'Afrique (octobre
1843).
34"" RÉGIMENT.
Le 31e régiment de liane fait partie de l'expédition d' User, en 1830, et prend part à
Ô90 STATISTIQUE DES RÉGIMENTS.
l'investissement, au siège et à la prise de cette ville, du 29 juin au 5 juillet; le 23 de
ce dernier mois, il fait l'expédition de Blida, sous les ordres du maréchal Bourmont.
Ui retour de cette expédition, la faible colonne qui la compose soutient plusieurs com-
bats qui lui font honneur.
Un bataillon du 34° fait partie de l'expédition de l'Atlas, sous le maréchal Clauzel ,
du 27 au 29 novembre; il participe à la prise de Blida, ainsi qu'à celle de Medeah.
Un bataillon du 34e fait également partie de la seconde expédition de Medeah , en
décembre 1830, et revient en France à la fin de ce même mois.
35n,r REGIMENT.
1850. — Le 35e de ligne fait partie de l'expédition d'Alger en 1830, il prend part
aux combats du camp de Sidi-Ferruch, du 24 au 29 juin; à l'investissement, au siège
et à la prise d'Alger, du 30 juin au 5 juillet. — Un bataillon du 35e est désigné pour
concourir, sous les ordres du général Clausel , à l'expédition de l'Atlas, du 17 au
29 novembre. Mais nos troupes s' étant emparées le 18 de Blida, le 35e est laissé dans
cette place pour maintenir les communications entre Alger et le corps qui se porte sur
Medeah. Le 26, les Arabes attaquent Blida avec des forces supérieures; ils entrent
dans quelques quartiers de la ville; on les laisse s'engager dans plusieurs directions;
alors deux compagnies de grenadiers du 35e, envoyées sur leurs derrières, en font un
horrible carnage. — Deux drapeaux que l'ennemi avait déjà plantés dans l'intérieur de
la place tombent au pouvoir de la garnison. Le 28, comme l'occupation de Blida
n'offrait aucun avantage, le 35'' rallie le corps expéditionnaire en retour de Medeah, et
revient avec lui à Alger.
En décembre 1830, le 35'' de ligne rentre en France, après avoir fait partie de la
seconde expédition de Medeah.
37me REGIMENT.
1850.— Deux bataillons du 37° de ligne font partie de l'expédition d'Alger en 1830;
le 14 juin, jour du débarquement, ils contribuent à la prise de Sidi-Ferruch ; le 19, ils
assistent à la bataille de Staoueli, et, du 24 au 29, aux combats du camp de Dely-
Ibrahiin ou Sidi-Ralef; du 30 juin au 5 juillet, ils prennent part à l'investissement, au
siège et à la prise d'Alger.
Le 1er bataillon du 37e fait partie de l'expédition de l'Atlas ( lrc brigade, général
Achard) ; il concourt à la prise de Blida et de Medeah, du 17 au 29 novembre. La
colonne se met en marche le 17 novembre, et, le 18, livre combat devant Blida. — Le
23 novembre , après un combat très-opiniatre, le corps expéditionnaire force le passage
de l'Atlas au col de Mouzaïa , et vient bivouaquer à quatre lieues de Medeah. Le 29, le
corps expéditionnaire rentre dans ses cantonnements.
Un bataillon du 37e participe à la seconde expédition de Medeah, en décembre 1830,
et, à la fin de ce mois, le régiment rentre en France.
41"" REGIMENT.
1 H."îî». — Le 41e régiment de ligne s'embarque pour Alger à la fin de septembre 1839.
INFANTERIE DE LIGNE. 591
—Mai in 10. Expédition de Medeah. -Le i" bataillon du ir, parti d'Ôran, rejoint
à Cherche]] le corps expéditionnaire, il assiste au combat du 10 mai, sur les hauteurs
de la rive gauche <le l'Oued-el- Hachem, ainsi qu'à l'attaque el à lu prise du col de
Moii/aïa, le 19 ( 1" colonne, général Duvivierj).
Le II' se trouve ( division d'Oran; au combat de llridia, le II niai,
Du 21 au 2:5 octobre, il t'ait partie de l'expédition contre les Ouled-Ui (fraction des
r.eni- Vnier) et les Gambas; il contribue aussi à exécuter une razzia dans les matamores
de Bou-Chouicha, du s au il novembre.
1841. — Ce régiment fait partie des troupes commandées pour exécuter une razzia,
du 12 au 14 janvier; il se trouve à un combat livré le 14.
Le ic de ligne participe à l'expédition de Tagdempt, du is mai au 8 juin. Après la
prise de celte place, le 2"> niai, le corps expéditionnaire pari , le 2<i, pour se rendre à
Mascara. Le gouverneur-général laisse à Tagdempt les zouaves et un bataillon du 41e,
qu'il place derrière les décombres du tort et dans les maisons voisines; à peine la
colonne est-elle à une portée de canon, que 7 à 800 cavaliers inondent les rues et les
places; le bataillon du 41e sort alors de son embuscade, et en jette 15 sur le carreau.
Le 30, le corps expéditionnaire rencontre Abd-el-Kader sur les hauteurs qui environ-
nent Mascara; le gouverneur général lui livre combat et le force à abandonner le ter-
rain ; l'armée prend possession de Mascara, et après y avoir séjourné le 31 mai, en
repart le 1er juin, y laissant pour garnison un bataillon du 41e, etc.. Le corps expédi-
tionnaire se dirige sur Mostaganem par Abd-el-Kredda. Pendant cette marche, l'ar-
rière-garde, dont fait partie le 41e, repousse l'attaque de 5 à 0,000. Arabes qu'il contient
par sa résistance courageuse. Le 3 juin, il rentre à Mostaganem.
1842.— Le régiment concourt à l'expédition dirigée de Tlemcen contre Abd-el-
Kader, le 20 mars. — En novembre et en décembre, il prend part à une autre expédi-
tion contre les Flitas, sous les ordres du général Lamoricière.
184ô. — Le 41e de ligne fait partie de l'expédition au sud de Mascara et dans
l'Ouarensenis, dirigée par le général de Lamoricière, pendant les mois de mai, juin
et juillet. Le 19 juin, il se trouve à un combat dans la vallée du HaUt-Rihou.
Le régiment est toujours en Afrique (octobre 1843).
47 ""• REGIMENT.
lBôiî. — C'est en 183-3 que le 47' régiment de ligne est appelé à faire partie de
l'armée d'Afrique. Il arrive à Oran le 2 septembre, et entre immédiatement en cam-
pagne.
Il fait partie (4e brigade, colonel Combes, commandant) de l'expédition de Mascara,
du 25 novembre au 13 décembre. Le 3 décembre, la 4e brigade, formant l'arrière-garde,
est assaillie par 3,000 chevaux qui s'acharnent particulièrement sur les bataillons des
47' et 06e régiments, mais ces troupes ne sont pas ébranlées un seul instant.
1856. — Le régiment fait partie de la colonne qui marche d'Oran, le 7 avril, vers
l'embouchure de la Tafna, et arrive, le 14, à Gazer. Le 1.3, au moment où la colonne se
met en marche pour se porter à l'embouchure de la Tafna, elle soutient un engage-
ment très-vif contre les troupes d' Abd-el-Kader.
Un bataillon du 47'' de ligne, sous les ordres de son colonel M. Combes, fait partie
de l'expédition sous les ordres du général Bugeaud, dans la province d'Oran, et prend
;<>2 STATISTIQUE DES RÉGIMENTS.
part au combat de la Sickkack, le 6 juillet. Dans cette journée , nos troupes rompirent
et précipitèrent sur le point le plus difficile du ravin la réserve qu'Abd-el-Kader con-
duisait en personne. Il laissa 12 à 1,500 morts ou blessés sur le champ de bataille,
beaucoup de chevaux, d'armes et six drapeaux.
Le 47'' participe aux opérations dirigées sur la Mina par le général Létang ; il
prend part au combat du 12 octobre 183G, à Madéra, et contribue à la défense du poste
de la Tafna, le 8 novembre. — Sept à huit cents Kabailes, dans le but de surprendre le
fort Mustapha, à la Tafna, s'embusquent pendant la nuit à une petite distance de cet
ouvrage contre lequel ils dirigent, à la pointe du jour, un feu très-nourri; mais la
garnison riposte si bien, qu'en peu d'instants elle force l'ennemi à se retirer après avoir
eu 25 à 30 tués.
Le régiment fait partie de la colonne, partie d'Oran, qui ravitaille Tlemcen, du 23
novembre au 4 décembre 1836. — Dans son retour à Oran, elle est attaquée, le 2 dé-
cembre, au défilé de la Chair. L'ennemi est vigoureusement reçu, et la 1" brigade
ayant pris l'offensive , le repousse sur tous les points en lui faisant éprouver des pertes
considérables.
1857. — Les 22 et 23 septembre, le 47"' de ligne contribue à la défense du camp de
ed Medjezammar.
Deux bataillons du régiment (4e brigade, général Bro), prennent part à la seconde
expédition de Constantine, du 6 au 13 octobre. — Le 7 octobre, la brigade repousse les
Arabes venus du camp d'Abmed-Bey. — Dans la nuit du 10 au 11, le 47e, de garde à la
tranchée, repousse vigoureusement l'ennemi à la baïonnette, dans une sortie qu'il fait
contre nous.
A l'assaut de Constantine, le 13 octobre, les colonnes d'attaque sous les ordres de
monseigneur le duc de Nemours , s'élancent successivement sur la brèche. Trois cents
hommes du 47'' régiment font partie de la seconde colonne commandée par le colonel
(lombes. L'ennemi oppose la résistance la plus acharnée.
Le colonel Combes, frappé d'un coup mortel pendant l'assaut, descend de la brèche,
et dit avec un calme et une résignation qui sont admirés de tous :
•< Ceux qui ne sont pas blessés mortellement pourront se réjouir d'un aussi beau
< succès. Pour moi, je suis heureux d'avoir pu faire encore quelque chose pour le lîoi
< et pour la France. » \ peine a-t-il prononcé ces nobles paroles qu'il tombe , et le lô
octobre , il rend le dernier soupir.
Après la prise de Constantine, le 47' régiment est envoyé a lione, ensuite à Alger, et
il rentre en France dans les premiers jours (]yi mois d'août 1830.
48 REGIMENT
1830. — Le 48e régiment de ligne, appelé à faire partie de l'expédition d'Alger, en
1830, prend pari à la bataille de Staoueli, le 19 juin, et, du 20 juin au 5 juillet, à l'in-
vestissement , au siège et à la prise d'Alger. Au mois de décembre il rentre en France.
P.etourné en Afrique au mois d'avril 1837, le 48e fait partie d'une expédition qui a
pour but de châtier les Isser et les Amraouas. Il prend part aux combats qui sont
livrés contre ces tribus, les 18 et 19 mai. Après ces engagements, 420 hommes du
régiment sont laissés avec d'autres fractions de corps à Boudouaou , pour former la
INFANTERIE DE LIGNE. 503
garnison de ce poste. Cette garnison, attaquée avec impétuosité, le 28 mai, par 4 à
5,000 Kabaïles, dont t,ooo cavaliers, les repousse partoul avec vigueur.
(Division d'Alger.) — ,2° hommes <ln I81' et du IIe régiment prennent part au
combat du 21 mai, en avant du blockaus d'Ouled-Yaïch.
T.c 28 mai , la garnison de Boudouaou attaque et met en déroute un nombre assez
considérable «le Kabaïles.
Le 48'' fait encore partie «le la division d' Uger pendant les années 18:58, 18:!!).
1840. — Deux bataillons du 18' , sous les ordres du maréchal Valcc, prennent part à
l'expédition sur le Fondouck, du 18 au 20 avril.
Du 2(i de ce mois au 22 mai, un bataillon (2' brigade, général Rumigny) fait partie
de l'expédition de Medeah. Au combat de l'Oued-Ger, le 30 avril, les troupes du géuéral
Rumigny sont vivement attaquées; L'engagement est soutenu avec une énergie remar-
quable; après deux bernes de combat, la cavalerie arabe, découragée, cesse son feu et
se retire avec de grandes pertes.— Le 12 mai, un bataillon du 48e prend part à l'attaque
et à la prise du col de Mouzaïa ; le 30, au combat du bois des Oliviers, au retour
de Medeah.
Le -18'' fait partie de l'expédition de Milianab, du 4 juin au 4 juillet.— Au combat du
15 juin , près du bois des Oliviers , il se précipite sur l'ennemi , le cbasse des ravins la
baïonnette dans les reins, et le disperse dans toutes les directions.
( Division d'Alger, sous les ordres du général Changarnier.) — Le régiment participe
à l'expédition dirigée 'dans la vallée du Cheliff jusqu'à Milianab, du Ier au 7 octobre.
Dans la province de Tittery, le 48e prend part aux opérations de la campagne d'au-
tomne, du 2(> octobre au 22 novembre.
1841.— Le 21 mars, des Hadjoutes s'étant approchés de Coleab, le chef de bataillon
du48eDeCompsen sort brusquement avec 100 hommes d'infanterie, un peloton de gen-
darmes maures, met les ennemis en fuite, en prend deux, et ramène 179 têtes de bétail.
Le régiment, sous les ordres de Son Altesse Royale monseigneur le duc de Nemours,
concourt à la campagne du printemps , et, du 1er au 8 avril , fait partie de la colonne
chargée de ravitailler Medeah ; il coopère ensuite à un second ravitaillement de cette
ville et à celui de Milianab, du 27 avril au 9 mai. Il se trouve aux engagements qui ont
lieu pendant ces expéditions, les 3 avril, 3 et 5 mai.
1842. —Au mois d'avril (division d'Alger), le 48'' fait partie de l'expédition contre
les Beni-Menacer. Le régiment fait aussi partie de l'expédition dirigée, du 1G au 17 mai,
dans le bois des Karessa.
Le régiment participe , sous les ordres du général Cbangarnier, aux opérations de la
campagne du printemps dans la division d'Alger.
Un bataillon du 48e, sous les ordres du général De Bar, concourt, dans le mois de
juillet, à une expédition exécutée dans la province de Tittery.
Du 29 septembre au 16 octobre, sous le commandement du gouverneur général, le
régiment fait partie de l'expédition dans l'est de la province d'Alger (ex-kalifat de Ben-
Salem). —Le 5 octobre, les deux bataillons d'arrière-garde étant attaqués en queue
par la cavalerie de Ben-Salem et un certain nombre de fantassins, le 48e reçoit l'ordre
d'aborder l'ennemi à la baïonnette. Le colonel Leblond se porte en avant au pas de
charge ; mais en abordant la position des Kabaïles, il reçoit à vingt-cinq pas une dé-
charge qui le renverse mort. L'ennemi est culbuté, mis en fuite ; mais la perte du colo-
nel Leblond cause à l'armée des regrets mérités.
75
59'* STATISTIQUE DES RÉGIMENTS.
En novembre et en décembre, le régiment, sous les ordres du gouverneur général,
concourt à l'expédition de l'Ouarensenis.
1843. — Le 48e de ligne prend part à l'expédition dirigée contre les Beni-Menacer,
entre Cherchell et Tenez , en janvier, février et mars.
Le régiment participe aux opérations de la colonne de Cherchell, du 11 au 12 avril.
En mai et en juin, le régiment fait partie de l'expédition de l'Ouarensenis , sous les
ordres du général Changarnier.
Le -18e de ligne est encore en Afrique (octobre 1843).
49 REGIMENT
1830. — Le 49e de ligne, désigné pour faire partie de l'expédition d'Alger, prend
part à la bataille de Staoueli, le 19 juin; à l'investissement, au siège et à la prise
d'Alger, du 24 juin au 5 juillet.
Le régiment participe ensuite à l'expédition de Bone. Le corps expéditionnaire,
embarqué le 2.3 juillet , arrive devant le port de Bone le 2 août , débarque sans obstacle
et prend possession de la ville. Dans les journées des G, 7, 10 et 11 août, les ennemis
attaquent avec un grand acharnement deux redoutes en avant de la ville-, ils sont
repoussés avec une intrépidité non moins grande. Le général Damrémont, qui com-
mandait cette expédition , ayant reçu, le 15 août, l'ordre d'abandonner la place de Bone
et ramener les troupes à Alger.
Le régiment rentre en France à la lin de l'année 1830.
53"" REGIMENT.
1840. — Le 53e régiment de ligne est embarqué pour Alger les 19 et 20 juin 1840.
En octobre et en novembre de la même année , il fait la campagne d'automne dans la
province de Tittery.
1841. — (Province de Tittery.) — Le 53e prend part à la campagne du printemps, au
ravitaillement de Medeah, du 1" au 8 avril. Dans un engagement qui a lieu le 3, il
contribue à battre et à disperser les ennemis.
Le régiment fait partie de la colonne de ravitaillement de Medeah et de Milianali,
du 27 avril au 9 mai, et il se trouve aux engagements qui ont lieu pendant ces expédi-
tions, les 3, 4 et 5 mai.
(Province d'Alger.) — Le 53e, sous les ordres du général Baraguey-d'Hilliers, con-
court à l'expédition de Boghar et de Thaza, du 18 mai au 2 juin.
1842. — En avril 1842, le ô3c fait partie de l'expédition dirigée contre les Beni-
Menacer.
En novembre et en décembre, sous les ordres du gouverneur général, le régiment
fait partie de l'expédition de l'Ouarensenis.
1845. — Le 53e régiment fait partie de la garnison de Milianali, et prend part à
l'expédition contre les tribus des Beni-Ferrach et des Beni-Menacer, en février.
Au camp de Teniez-el-Had, il concourt à la razzia du 29 juin, chez les Beni-Meda.
Le 53e de ligne est toujours en Afrique (octobre 1843).
INFANTERIE DE LIGNE. 595
55"" RÉGIMENT.
1859-1835. — - Le 55e régimenl de ligne-, appelé à faire partie de l'armée d'Afrique
au mois de mai is:!2 , débarque à Boue, où il reste jusqu'à son retour en France, en
novembre ik:>:>. il se trouve au combal du 13 mais is:j:>, en avant «le cette ville, et il
concourt à l'expédition contre les Ouled- Ulia, le 22 avril suivant.
Le •".' bataillon n'est rentre qu'en juillet 1834.
56"" REGIMENT.
1841. — Le 56e de ligne s'embarque pour l'Afrique en mars 1 81 i ; il fait partie de
l'expédition de Tagdempt (province d'Oran), du 18 mai au 3 juin.
18 i2. — Le régiment fait partie d'une expédition dirigée de Tlemcen par le général
Bedeau, du C> au 14 mars, contre Abd-el-Kader, établi dans les montagnes de Trara et
de Nedroma.
— Subdivision de Mostaganem. — Un bataillon du 56e , sous les ordres du général
Gentil , fait partie d'une expédition contre les Chearfas et autres tribus, en décembre
1812, et concourt à l'exécution d'une razzia le 20.
1845. — Division de Mascara. — Le G mars , le colonel Géry, du SGP , envoyé pour
établir un pont de chevalets sur le Cheiiff , est attaqué sur les deux rives , au moment
de commencer les travaux , par une troupe de Kabaïles Beni-Zerouels , qu'il repouss
avec perte.
Le 18 avril, deux bataillons du 56e sont envoyés pour combattre. Abd-el-Kader qui a
paru dans la plaine d'Eghris.
Le 2 mai, le 50° atteint la queue d'une colonne émigrante qu'il poursuit depuis plu-
sieurs jours , et fait un butin considérable.
Le colonel Géry fait, avec son régiment, une expédition au sud de Mascara, du 18
mai à fin juin. Le 21 mai, il exécute une razzia sur les Beni-Meniarennes-Thoutat, fait
140 prisonniers, et s'empare d'un immense butin en troupeaux, tentes, armes, etc...
Le 26 du même mois, il se dirige sur les Ouled-Aouf et leur enlève dix grands douars ;
les tentes et ce qu'elles renferment, 1500 têtes de bétail, 105 prisonniers sont le résul-
tat de ce coup de main. — Le 22 juin , le 56e soutient à Djeda un très-beau combat
contre Abd-el-Kader et ses troupes régulières ; 250 cadavres au moins sont abandon-
nés par l'ennemi , 140 fantassins et cavaliers réguliers sont faits prisonniers , et en
outre, un butin immense reste au pouvoir de nos troupes.
Le 12 septembre, le colonel Géry exécute un beau coup de main sur le camp d' Abd-
el-Kader, à Assian-ïirsin.
Le 56e régiment de ligne est toujours en Afrique (octobre 1843).
58 REGIMENT.
1840. — Le 58e régiment de ligne est envoyé en Afrique en 1840; un bataillon,
sous les ordres du général Rumigny, fait partie de l'expédition de Medeah, du 22 avril
au 22 mai. Le 30 avril, il se trouve au combat de l'Oued-Ger. — Le 12 mai , pendant
que les colonnes d'attaque s'emparent du col de Mouzaïa , l'arrière - garde, composée
596 STATISTIQUE DES RÉGIMENTS.
du 58'' de ligne, du 17e léger et de la légion étrangère, soutient plusieurs combats contre
de nombreux rassemblements de Kabaïles, et leur fait perdre beaucoup de monde.
Pendant l'expédition de Milianah, une colonne où se trouvaient 400 hommes du 58e,
est dirigée de Medeah sur Milianah, le 22 juin, et rentre le 26 suivant, après avoir
assisté à deux combats près de cette dernière ville, les 23 et 25.
1841. — Le régiment, sous les ordres de monseigneur le duc de Nemours, prend
part à la campagne du printemps, à deux ravitaillements de Medeah et à celui de IMi-
lianah, du 1" avril au 9 mai. Pendant cette dernière expédition, le 58e se trouve aux
combats des 3, 4 et 5 mai. Dans la province de Tittery, il participe a la campagne d'au-
tomne, du 27 septembre au 30 octobre.
1842. — Garnison de Milianah. — Du 12 au 18 juillet, 300 hommes du 58'', sous
les ordres du lieutenant-colonel Saint-Arnaud, commandant de la place, font partie
d'une expédition dans l'ouest du kalifat de Milianah. Au mois d'octobre suivant, le 58e
prend part à une autre expédition dirigée contre les montagnards du nord de Milianah.
1845. — Garnison de Milianah. — En février, cette garnison fait une expédition
contre la tribu de Beni-Ferrach.
Le régiment prend part aussi, au mois de février, à une expédition contre les Beni-
Menacer, aux environs de Chercbell.
En mai et juin, le régiment est compris parmi les troupes qui, sous les ordres du
général Changarnier, font une expédition dans l'ouest de l'Ouarensenis. Le 18 mai, la
colonne, ayant atteint la pointe est de l'Ouarensenis, l'avant-garde culbute promptement
les Kabaïles, qui font leur soumission le 20. Cette opération a eu pour résultat
200 prisonniers et la prise d'un immense troupeau ; malheureusement elle a coûté la vie
au brave colonel d'IIlens, du 58e.
Le 58e régiment de ligne est encore en Afrique (octobre 1843).
59"" REGIMENT.
1853. — Le 59e régiment de ligne, désigné pour faire partie de l'expédition de Bou-
gie, part de Toulon le 22 septembre, et débarque, le 29, sur la rade de cette place, sous
le ieu de l'ennemi. U s'empare de la Casauba, des forts Moussa et Abd-el-Kader, et
de toutes les hauteurs qui sont vigoureusement défendues par une partie des habitants
et les Kabaïles du voisinage. Nos troupes s'emparent de la position de Boali et y cons-
truisent un blockhaus. Le 12 octobre, elles font une attaque contre le mont Gouraya et
enlèvent cette position importante; le caporal Gauthier, des grenadiers du 1er bataillon
du 59e. y parvient le premier et arbore le drapeau tricolore sur le marabout.
Le régiment contribue à repousser les attaques des Arabes aux avant-postes , les 24
et 25 octobre.
1854. — Le 2 mars, la garnison de Bougie (750 hommes du 59e, du 3e chasseurs,
des zouaves, de l'artillerie, sous le commandement du chef de bataillon Duvivier ) exé-
cute une grande reconnaissance aux environs de la place.
Le 23 avril, les Kabaïles inquiètent 150 travailleurs du 59e, occupés au contre-fort de
Mouzaïa, et blessent deux officiers et trois hommes. Le commandant sort avec 230
hommes du 59e de ligne; on poursuit les Kabaïles jusqu'au village d'Aïn-Onneun, el,
après un feu très-vif de mousqueterie, ils sont repoussés, laissant beaucoup de morts
sur le terrain.
INFANTERIE I>K LIGNE. 897
Le io octobre, l'ennemi attaque sur toute la ligne. Le blockhaus Salem, commandé
par M. IMahout, SOUS-Heutenanl au .}!>•', est surtout l'Objet (les plus grands efforts et do
plus vif acharnement.
183i>. — Boue. — l(>(> hommes du :>!)' de ligue font une expédition contre les Beni-
Salah, les :; et i octobre \x:\-'>.
1836. -1,270 hommes du 59e de ligne fout partie de la première expédition de
Constantine, au mois de novembre. Le 23 <le ce mois, le général Trézel, attaqué du côté
de Mansourah, fait repousser vivement les Arahes par le 59e. Dans la nuit du 23 au 2-1
le régiment coneourt avec le <>:>' à l'attaque de la porte d'KI-Kantara.
Au retourne la première expédition de Constantine, le 59e de ligne rentre en France.
61 REGIMENT.
De 1837 à 1850. — En octobre 1837, le 61"' de ligne est appelé à faire partie de
l'armée d'Afrique ; il est envoyé , dès son débarquement , à Boue , d'où il est ensuite
dirigé sur Pbilippeville.
1840. (Province de Constantine ). — Un bataillon du 61e prend part à une expédi-
tion contre les Beni-Saaks et les Beni-Duelban, le 2 février; à une autre expédition
contre les Aractas, du 16 au 25 avril.
Un bataillon du régiment se trouve, le Ier septembre , au combat de Merjazergba ,
près Sétif; le 13 du même mois, une colonne sous les ordres du colonel Josse, du 61e,
livre un combat au pied du col d'Ouled-Ibrabim.
1841. — Un détachement de spahis et quatre compagnies du 1er bataillon du 61e,
sous les ordres du commandant Michelot, de ce dernier corps, partent de Sétif, le 22
mars, pour châtier les Ouled-Skemedia.
Quatre cents hommes du 61e, sous le commandement du lieutenant-colonel Canneau,
du régiment, concourent à une expédition contre la tribu des Ouled-Selem.
1842. — Le 26 août, le régiment fait partie de l'expédition dirigée par le général
Sil lègue, contre la tribu des Ouled-Ben-Gassem , qu'on trouve complètement aban-
donnée. La colonne se porte sur la tribu des Hanenchas ; elle y trouve des forces enne-
mies considérables, qu'elle attaque. Le combat dure pendant près de quatres heures.
L'ennemi perd plus de 80 morts et plus de 100 blessés.
1845. —Le régiment fait partie de l'expédition contre les Zerdezas , du 12 au 22
février, et de celle de l'Edough , du 22 de ce mois au 14 mars. Dans la nuit du 2 au 3
mars, trois compagnies de grenadiers du 61e, sous les ordres du commandant Monta-
gnac, reçoivent l'ordre d'aller investir et d'amener mort ou vif Si-Zerdoud caché à trois
lieues du camp, dans les montagnes de Collo. M. Montagnac dispose si bien ses troupes,
que Zerdoud, quoique averti de son approche, ne peut fuir et est tué par les grena-
diers Eymann et Fyniel.
Du 7 avril au 14 mai, le 61e concourt à l'expédition de Collo.
Du 23 mai au 1er août, un bataillon formé de six compagnies d'élite du 61e fait partie
de l'expédition contre les Hanenchas et El-Hasnaoui. Le 24 mai, la seconde colonne,
commandée parle colonel Herbillon, du 61e, a affaire à El-Hasnaoui, mais nos troupes
conduites avec habileté et vigueur, chassent l'ennemi de toutes ses positions et s'éta-
blissent sur l'Oued-Rhizen.
Le 61e régiment de ligne est toujours en Afrique (octobre 1843).
598 STATISTIQUE DES REGIMENTS.
62 RÉGIMENT.
1856. — Le 62*1 régiment de ligne débarque en Afrique , sur la plage de la Tafna ,
le (i juin 1836 ; il prend part à l'expédition commandée par le général Bugeaud dans la
province d'Oran, et se trouve au combat du 12 juin.
Au combat de la Sickack , le 6 juillet , le 62e et un demi-bataillon d'Afrique chargent
les Arabes qui attaquaient le convoi , et les précipitent dans le ravin en leur faisant
éprouver des pertes considérables.
En novembre 1836, 1,607 hommes du 62n (3e brigade, colonel Levesque), font partie
de l'expédition de Constantine.
1859. (Province d'Alger.) — Le régiment prend part a l'engagement du 10 décembre,
entre le camp de l'Arba et le cours de l'Aracb.
(Province de Constantine \ — Camp de Sétif; deux compagnies d'élite du 62e font
partie d'une expédition contre les Ouled-Nibotz.
1840. — Le 2 février, un bataillon du 62"' fait, partie d'une expédition commandée
par le colonel Lafontaine, contre les Beni-Saak et les Beni-Duelkan.
Le régiment fait également partie d'une expédition dirigée contre la tribu des Oua-
mars, le 21 avril, et se trouve au combat livré à quatre lieues de Sétif. Après cette
expédition, le 62' est envoyé à Philippeville.
1841. — Une colonne où se trouvent 400 hommes d'infanterie, etc., part de Philip-
peville, le 1er avril, pour châtier le scheik Ben-el-Lakal , de la tribu des Zerdezas.
Trois cents hommes du 62e font partie de l'expédition sortie de Philippeville, le 12
septembre, pour châtier les Rabaïles. Le 13, la colonne a de brillants engagements qui
se prolongent pendant quatorze heures , et taille en pièces ceux des ennemis qui ne
peuvent lui échapper.
Le 62e régiment de ligne rentre en France au mois de décembre 1841 .
63""' REGIMENT.
185iî. — Le 63*' régiment de ligne débarque en Afrique au mois d'avril 1835. Du 18
au 22 octobre, il prend part, dans la province d'Alger, à une expédition dans la Mi-
tidja; et du 25 novembre au 13 décembre, dans la province d'Oran , il concourt à
l'expédition de Mascara.
1836. ^Province d'Alger). — Le 63"' fait partie d'une expédition dirigée vers Me-
deab ; il se trouve au combat du 2 avril , au passage du col de Mouzaïa , et le 4 du
même mois, il arrive à Medeah.
1,301 hommes du régiment font partie de l'expédition de Constantine, en novembre
1836. Dans la journé du 24 (pendant la retraite), l'arrière-garde a à soutenir l'attaque
de toute la garnison de Constantine et de cavaliers des tribus voisines. Mais le 63e ré-
giment et le bataillon du 2e léger, soutenus par les chasseurs d'Afrique , repoussent
brillamment toutes les attaques, font éprouver de grandes pertes à l'ennemi et le
contiennent constamment.
1857. — Le régiment concourt à une reconnaissance vers l'Arbah, du 23 au 26
février.
En 1838 le régiment reste à Alger. Il rentre en France eu juillet 1830.
INFANTERIE DE UtiNE. 591)
64"" REGIMENT
1841. — Le 64e régiment de ligne débarque à Muer, le 13 septembre 1841.
1849. — (Province d' Uger). Le régiment fait partie de l'expédition dirigée contre
les Beni-Menacer, en avril i s 12.
Le régiment fait l'expédition du printemps sous les ordres du général Changarnier;
il prend part, le ."> juin, à un beau combat d'arrière-garde livré par le colonel Leblond,
du 48e, dans lequel cet officier supérieur est vigoureusement seconde par le colonel
Picouleau, du 64"» et le chef de bataillon Mellies, du même corps.
Le commandant llellics, dans un autre combat, l'ait un retour offensif très-brillant ,
qui décourage l'ennemi pour le reste de la journée.
(Garnison de Milianab ). — 300 hommes du 64e, sous les ordres du lieutenant-colonel
Saint- Arnaud, concourent à une expédition dans l'ouest du kalifat de Milianah, du 12
au 18 juillet.
Du 29 septembre au 1(J octobre, sous le commandement du gouverneur général , le
régiment fait partie de l'expédition dans l'est de la province d'Alger. Un bataillon du
64*' prend part au combat qui a lieu le 5 octobre, dans lequel est tué le colonel Leblond
du 48L.
En octobre , le régiment se trouve, compris parmi les troupes de l'expédition dirigée
contre les montagnards du nord de Milianah. Dans la nuit du 10 au 11 , ces Arabes
sont enveloppés, et après un combat dans des lieux très-difficiles, on s'empare de leurs
villages, d'une partie de leurs troupeaux et d'une cinquantaine de prisonniers.
Le 64e prend part à une expédition dirigée par le gouverneur général dans l'Ouaren-
senis, en novembre et décembre. Le 9 décembre, dans un combat vif et prolongé, le
64e contribue à mettre en déroute les Arabes qui entouraient notre colonne.
1845. — Le régiment coucourt à une expédition contre la tribu des Beni-Ferruch ,
en février 1843. Dans ce même mois, il fait partie de l'expédition dirigée contre les
Beni-Menacer, dans les environs de Cherchell.
Le régiment fait l'expédition dans l'ouest de l'Ouarensenis , sous les ordres du
général Changarnier, en mai et juin 1843.
1,300 hommes des 33e, 64e de ligne et des zouaves sont détachés , le 10 mai , pour
faire partie de l'expédition dans laquelle Son Vitesse Royale monseigneur le duc
d'Aumale prend la smala d' Abd-el-Kader, le 10 mai 1843.
Le 64e régiment de ligne est toujours en Afrique (octobre 1843).
66"" RÉGIMENT.
185îi. — Le 3e bataillon du 66e régiment de ligne débarque à Oran en avril 1832; il
est suivi du 4e, qui arrive par détachements dans les mois de juin, juillet et août.
— A Oran. — Le 23 octobre, le parc est attaqué par 500 cavaliers garabas: 200 hommes
du ()()•• concourent à mettre les Arabes en fuite.
Le régiment se trouve au combat de Sidi-Chabal. Le 10 novembre, la garnison du
fort Saint-Philippe, commandée par le capitaine Claparède , des voltigeurs, culbute
500 fantassins arabes qui s'étaient je'.és, dès le commencement de l'affaire, dans le
ravin de Has-el-\in.
600 STATISTIQUE DES RÉGIMENTS.
1853. — Combat de Sidi-Kaddour-Deby, le 8 mai. — Dans la nuit du 7 au 8 mai, une
colonne, dont fait partie un bataillon duG6e, sort d'Oran pour marcher contre les Arabes
Garabas, et s'empare de leurs camps; 'la plupart des Arabes s'enfuient, beaucoup sont
tués. Dans la marche pour rentrer à Oran, de nouveaux engagements ont lieu, mais
les Arabes sont toujours vigoureusement repoussés. Cependant ils font, avec environ
900 chevaux, une tentative plus sérieuse sur le flanc gauche de la colonne expédition-
naire ; mais c'est la dernière et la plus malheureuse de toutes leurs entreprises. Enfoncés
de tous côtés, ils perdent un de leurs chefs et couvrent le champ de bataille de leurs
morts.
Des détachements des deux bataillons du 06"' font partie de l'expédition d'Arsew et
assistent à la prise de possession de ce poste, le 4 juillet.
— Expédition de Mostaganem. — Le 3'' bataillon du 66' de ligne et les deux compa-
gnies d'élite du 4P bataillon du même régiment font partie de l'expédition de Mostaga-
nem. Le 28 juillet, après plusieurs engagements, nos troupes prennent possession de
cette place.
Le 5 août, les Arabes font sur Mostaganem une attaque générale qui dure toute la
journée, la garnison la repousse avec vigueur; alors les tribus , découragées et ayant
fait une perte énorme, lèvent leur camp et se séparent.
Les troupes qui ont coopère à la prise de Mostaganem y sont laissées comme garnison.
(Oran.) — Le 66P de ligne, sous les ordres du colonel Létang, fait partie d'une expé-
dition dirigée contre la tribu des Smelas.
Le 66e fait partie des troupes qui opèrent une reconnaissance sur Meserghin, le
0 octobre, et il se trouve au combat sur le lac Sebgha. Il prend part aussi à l'expédition
contre les Bordgia, les 2 et 3 décembre, et au combat de Tamezouat, le 3 décembre.
1854. — En 1834, le régiment reste à Oran et Mostaganem.
1838. — Au combat de Mouley-ïsmaël, le 26 juin, le 66e contribue à soutenir Pavant-
garde dans la défense qu'elle oppose aux tirailleurs ennemis. A celui de la Macta, le 28
juin, le régiment, qui fait l'arrière-garde, contribue également à repousser les Arabes.
Le 3e bataillon du 66" de ligne prend part à l'expédition de Mascara , du 25 novembre
au 13 décembre. Le 3 décembre, la 4e brigade , formant] l'arrière-garde, est assaillie
par 3,000 chevaux qui s'acharnent particulièrement sur les bataillons des 47° et 66*" de
ligne; mais ces troupes font si bonne contenance, que l'ennemi ne peut causer le
moindre ébranlement dans la colonne.
1836. — Le régiment (2e brigade) fait partie de l'expédition de Tlemcen, en janvier
et février. — Le 2(i, un combat a lieu au pied de la montagne de Seba-Choukh, entre
une compagnie du 66e, des sapeurs du génie et un grand nombre de Kabaïles mêlés à
quelques cavaliers qui essaient, avec une audace remarquable, de s'emparer de cette
position.
(Oran.) — 300 hommes du 66° se trouvent parmi les troupes qui marchent d'Oran, le
7 avril, vers l'embouchure de la Tafna, et arrivent, le 14, à Gazer. Le 15, au moment
où la colonne se met en marche pour se porter à l'embouchure de la Tafna, elle soutient
un engagement très-vif contre les troupes d'Abd-el-Kader, qui se défendent vigoureuse-
ment et, ne cèdent qu'après avoir éprouvé des pertes considérables.
Dans la même journée, la colonne prend position au débouché des gorges, sur la
Tafna. Le 16, elle établit, près de l'embouchure de cette rivière, un camp retranché.
Le 25 avril , dans une reconnaissance sur le mont Telgoat, on découvre des forces
INFANTERIE LEGERE
( ,«„„;„.., )
INFANTERIE LEGERE. <iOI
considérables que l'émir a réunies sur ce point. L'ennemi, au nombre de 10,000
hommes, arrive de toutes les directions. Aussitôt un mouvemenl rétrograde esl com-
mandé el la marche se bit en bon ordre, m;iis sous une grêle de balles. Les Arabes com-
battenl avec acl arnement; les tirailleurs du 17e léger el du (»<>'' de ligne, un escadron
de chasseurs et une compagnie du 17" se trouvenl pêle-mêle avec les fantassins el les
cavaliers ennemis, qui éprouvent une perte immense évaluée, d'après des renseigne-
ments subséquents , à plus de 2,000 hommes. Les actes individuels de courage de nos
soldats, dans ce combat acharné, égalent presque le nombre des combattants.
Le (i()' régiment de ligne rentre en France au mois d'août 183G.
67 ""• RÉGIMENT.
1831. — Le <>7' régiment d'infanterie de ligne est organisé en Afrique dans le cou-
rant de l'année 1831.
( Province d'Alger.)— Le 67e régiment est à peine organisé qu'il fait partie de l'expé-
dition de Medeah , sous les ordres du général Berthezène, du 25 juin à la lin de juillet ;
il se trouve au combat sur le plateau d'Ouara, le 1er de ee dernier mois.
I15.V2. — Le 2 octobre, le régiment prend part au brillant combat de Bouffarick.
1853. —Le <i7'' fait partie d'une expédition dirigée contre les Bouyagueb et les
Guerouaou, les 3 et 4 mai; ce dernier jour, il contribue à repousser les Arabes au pas-
sage du défilé de Bouffarick.
Deux bataillons du 67e se trouvent à l'expédition de Coleah , en septembre.
1854. — Le régiment se trouve, à Bougie, aux combats des 5 et 8 décembre 1834.
1858. — Du 5 au 9 janvier 1835, il fait partie d'une expédition dirigée contre les
Hadjoutes. Au mois d'avril , il rentre en France.
INFANTERIE LÉGÈRE
REGIMENT.
1850. — Le premier bataillon du 1er régiment d'infanterie légère fait partie de l'ex-
pédition d'Alger, en 1830; il prend part aux combats du camp de Sidi-Kalef, du 24 au
29 juin ; à l'investissement, au siège et à la prise d'Alger, du 30 juin au 5 juillet sui-
vant, et il rentre en France à la fin d'octobre 1830.
a'"" RÉGIMENT.
1850. — Le premier bataillon du 2e régiment d'infanterie légère, débarque en
Afrique le 14 juin 1830, et contribue, le même jour, à enlever les batteries de Sidi-
Feriuch. Le 19 juin, il prend part à la bataille de Staoueli , et du 24 de ce mois au
5 juillet suivant, aux combats de Sidi-Kalef, à l'investissement, au siège et à la prise
d'Alger. Ce bataillon rentre en France en novembre 1830.
70
602 STATISTIQUE DES RÉGIMENTS.
185S. — Le 2e régiment d'infanterie légère, envoyé en Afrique au mois d'oc-
tobre 1835 , fait partie de l'expédition de Mascara, du 25 novembre au 13 décembre.
Il se trouve au combat du 1er décembre sur le Sig. Le 3, au combat et au passage du
bois de l'Habracb.
1850. — Le régiment concourt à l'expédition de Tlemcen (janvier et février).
(Province d'Alger.) — Un détachement du 2e léger fait partie, du 1er au 3 mars,
d'une reconnaissance dirigée le long de la Cbiffa et dans la direction de Coleab.
Le troisième bataillon du 2'' léger fait partie de l'expédition de Constantine , en no-
vembre 1836. — Le 2-4 , premier jour de la retraite , le bataillon du 2e léger, le 63e de
ligne, formant l'arrière-garde , repoussent brillamment les attaques de toute la gar-
nison de Constantine et d'un grand nombre de cavaliers arabes qu'ils contiennent con-
stamment et auxquels ils tuent beaucoup de monde.
Dans ces attaques réitérées, le commandant Cbangarnier, du 2e léger, s'attire, dans
un moment difficile, les regards et l'estime de toute l'armée. Pendant toute cette journée
et celles qui suivent, le même bataillon du 2e léger fait partie de l'arrière-garde.
Le 25, l'armée campe à Sued-Talaga, repoussant toujours avec succès les attaques
réitérées des Arabes.
1857. (Province d'Alger ). — Le 7 février, 300 hommes du 2*' léger font partie
d'une expédition contre les Hadjoutes. Du 23 au 2G du même mois, le régiment se
trouve parmi les troupes qui opèrent une reconnaissance sur l'Abrah.
Dans le but de châtier les Isser et les Amraouas, une colonne part le 17 mai au soir,
de la position de Boudouaou, franchit le col au point du jour, malgré la résistance des
Kabaïles de Beni-Aïcha. Le commandant La Torre fait enlever toutes les crêtes par les
troupes d'élite, et, arrivé dans la plaine, met en fuite les Isser et les Amraouas.
Après ces affaires, 500 hommes du 2e léger, 420 du 48e de ligne, 50 chasseurs, etc.,
sont laissés au poste de Boudouaou, sous les ordres du commandant La Torre.
Le 26 mai , à six heures du matin, ce poste est attaqué avec impétuosité, par 4 à
5,000 Kabaïles dont 1,000 cavaliers; partout l'ennemi est repoussé avec vigueur;
cependant, profitant de sa supériorité numérique, il enveloppe de tous cotés le com-
mandant La Torre , qui le fait charger par les voltigeurs du 2e léger ; les Arabes
sont rejetés dans un ravin où ils perdent beaucoup de inonde.
( Camp de Mjez-Ammar. ) — Deux compagnies du 2e léger font partie de la colonne
qui, sous les ordres du colonel Lamoricière, repousse les attaques des Kabaïles contre
le camp de Mjez-Ammar, dans les journées des 22 et 23 septembre, comme on l'a vu
au 47e régiment de ligne.
Le premier bataillon du 2e léger fait partie de la seconde expédition de Constantine,
au mois d'octobre. ( Ve brigade. — Son Altesse Royale monseigneur le duc de Nemours
commandant. )
1830. Expédition des Portes de Fer (ou des Bibans ), en octobre et en novembre.
— Le 31 octobre, les cavaliers ennemis s'étant montrés derrière notre arrière-garde
formée par le 2e léger, et leur nombre s'étant augmenté peu à peu, ils commencent,
vers une heure, leur feu contre l'infanterie qui couvre le convoi, et viennent ensuite
s'établir sur un mamelon qui domine la plaine. A cet instant , le 3e de chasseurs reçoit
ordre de gravir cette hauteur et de tourner la gauche des Arabes pour les rejeter dans
le ravin. Deux compagnies d'élite du 2e léger sont cbargées d'appuyer ce mouvement
el de s'établir sur la hauteur. Ces Arabes sont bientôt culbutés.
I M'\ \ TER [E lli: Cl LIERE D ^BD-EL-K VDER.
INFANTERIE LEGERE. 603
(Province d'Alger.)— Deux bataillons «lu régiment se trouvent au combal du :;i dé-
eembre entre le camp supérieur de] Blidahel la Chiffa, contre les troupes régulières
d'Abd-el-Kader ; celles-ci sont abordées à la baïonnette par les 2'' léger et 23" de ligne.
Les drapeaux du kalifat d' Vbd-el-Kader, une pièce de canon, les caisses des tambours
arabes et quatre cents fusils ont été pris. Trois cents cadavres de fantassins réguliers
sont restes en notre pouvoir.
1840. — Dans la matinée du 29 janvier, à Blida, les kalifats d'Abd-el-Kader essaient
de surprendre les soldats qui se rendent aux travaux ; le 2e léger contribue à les refou-
ler dans le bois Sacre et à les mettre en fuite après leur avoir fait éprouver des pertes
considérables.
Deux bataillons du 2'' léger font partie de l'expédition de Cbercbell, du 12 au 21 mars.
Du 26 avril au 22 mai, ils font aussi partie de l'expédition de Medea. Le 8 mai, après
le passage de l'Oued-Nador, sur l'ordre de Son Altesse Royale monseigneur le duc
d'Orléans, quatre compagnies du 2'" léger enlèvent, avec beaucoup d'élan, les bauteurs
qui bordent l'Oued-el-Hacbem, fortement occupées par les Kabaïles.
Le 12 mai, deux bataillons du 2e léger prennent part à l'attaque et à la prise du col
de Mouzaïa.
Au retour" de Medea, le 20 mai, le 2e léger se trouve au combat du bois des Oliviers.
Le régiment fait partie de l'expédition de Miliana, du 4 juin au 4 juillet. Le 12 juin,
après avoir quitté cette ville, la colonne rencontre une masse de Kabaïles soutenus
par deux bataillons réguliers ; le 2*' léger, lancé sur ces Arabes, les culbute et leur tue
un grand nombre d'bommes. — Le 15, il se trouve au combat du bois des Oliviers.
— Le 25, des tirailleurs ennemis ayant attaqué l'arrière-garde, sont vigoureusement
repousses par ceux du 2e léger qui leur font éprouver des pertes considérables, leur
enlèvent des armes et tuent un porte-drapeau.
Du 26 au 30 août, le régiment prend part à une expédition qui se porte sur Medea.
Le 27, la colonne repousse les attaques des ennemis à Boudouaou et au passage de
l'Oued-Messaoud. Dans la journée du 28, quelques Arabes s'engagent avec le 2e léger,
formant l'arrière-garde; le 29, près des mines de cuivre, au col de Mouzaïa, le 2e léger
et 150 tirailleurs exécutent une ebarge à la baïonnette, à la suite de laquelle l'ennemi
est renversé et mis en fuite, laissant sur le terrain quatre-vingts ou cent morts presque
tous tués à coups de baïonnette.
Le 2e régiment d'infanterie légère quitte l'Afrique au mois de novembre 1840, pour
rentrer en France.
3"'*- REGIMENT.
1859. — Le 3e régiment d'infanterie légère arrive en Afrique au mois de décembre
1839.
1840. — Un bataillon du 3e léger prend part à l'expédition du Fondouck , du 18 au
20 avril.
Du 4 juin au 4 juillet, le régiment fait 'partie de l'expédition de Miliana. — Le 6
juin , il a avec les Kabaïles un engagement assez vif, leur tue ou blesse une trentaine
d'bommes sans éprouver de pertes. Après la prise de Miliana, le 8, un bataillon du 3e
léger et un bataillon de la légion étrangère sont laissés dans cette place sous les ordres
004 STATISTIQUE DES RÉGIMENTS.
du lieutenant-colonel d'Illens, du 3'' léger. Le reste du régiment prend part, au retour,
au combat du 15 juin, dans le bois des Oliviers, près du col de Mouzaïa.
166 bommes du 3e léger participent au combat près Koléab, sur les bords du Maza-
fran , le 12 août. La ligne de tirailleurs, habilement dirigée, protège la retraite de la
colonne, cbarge l'ennemi à la baïonnette qui perd beaucoup d'hommes , parmi lesquels
se trouvent deux porte-drapeaux.
Du 1er au 7 octobre, le régiment fait partie de l'expédition dirigée par le général
Changarnier, dans la vallée du Chélif, jusqu'à Miliana.
Dans la province de Tittery, le 3e léger l'ait la campagne d'automne , en octobre et
en novembre.
1841. (Province de Coustantine.) — Le régiment fait partie de l'expédition dirigée
contre la tribu des Beni-M'Hemet et Sidi-Zerdoud, pour venger l'assassinat commis
sur la personne du sous-lieutenant Alleaume. Partie de Bone le 14 novembre, la co-
lonne surprend la tribu au milieu des divertissements de la fête du rbamazan. Au
signal convenu , l'attaque commence , en un instant tout est tué ou mis en fuite , les
troupeaux sont enlevés ainsi que tout ce qui se trouve dans les tentes.
1842. (Division d'Oran.) — Le 3'' léger fait partie de l'expédition sur le Chélif, du
14 mai au 13 juin, sous les ordres du gouverneur général ; il se trouve au combat et à
la razzia du 26 mai, contre la tribu des Sbiah.
(Division d'Alger.) — Un bataillon du régiment prend part, au mois de juillet, à
une expédition dans la province de Tittery, sous les ordres du général de Bar.
Du 29 septembre au 16 octobre , le 3'' léger concourt à une expédition dirigée dans
l'est de la province d'Alger (ex-kalifat de Ben-Salem) , par le gouverneur général. —
En novembre et décembre, le 3e léger fait également partie de l'expédition dans l'Oua-
rensenis, commandée aussi par le gouverneur-général.
1845. — Le 3e bataillon du régiment fait partie d'une expédition contre les Beni-
Menacer, entre Cherchell et Tenez , en janvier et février; il contribue, le 23 janvier, à
repousser les attaques d'Abd-el-Kader, et à le chasser, le lendemain , de la vallée de
l'Oued-Meselmoun, et à le refouler dans les grandes montagnes des Gourayas.
(Garnison de Miliana.) — Un détachement du 3e léger fait partie du bataillon de
marche dans l'expédition dirigée contre la tribu des Beni-Ferrach, en février.
Le 3e bataillon participe, du 1 1 au 22 avril , aux opérations de la colonne de Cherchell.
En avril, mai, juin, jusqu'au 13 juillet, les deux premiers bataillons du régiment font
partie des expéditions dirigées dans l'Ouarensenis par M. le gouverneur général.
Le l,r bataillon fait ensuite partie de la colonne qui , sous les ordres du colonel
Pelissier, opère dans l'ouest de l'Ouarensenis, du 13 juillet au 11 août, et qui obtient
de nombreuses soumissions.
Du 27 mai au 1 3 juin , le 3e bataillon du 3e léger concourt aux opérations de la co-
lonne de Cherchell, dans l'agalick de Saïd-Ghoberini.
Le 3° léger est toujours en Afrique (octobre 1843).
REGIMENT.
1830. —Le 1er bataillon du 4'' régiment d'infanterie légère fait partie de l'expé-
dition d'Alger, en 1830. Le jour du débarquement, 14 juin, il contribue à l'enlèvement
de Sidi-Ferruch. — Le 19, il se trouve à la bataille de Staoueli; du 24 au 29, aux
[NFANTERIE LEGERE. 605
combats du camp de Dely-Ibrahira et Sidi-Kalef; du 30 juin au 5 juillet, ;i l'investisse-
ment, au siège el à la prise d'Alger, il rentre en France au mois d'octobre is:io.
6"" REGIMENT.
1841. Le <;• régimenl d'infanterie légère, passé en Afrique au mois d'avril 1841,
t'ait partie de l'expédition de Tagdempt, du 18 mai au 3 juin, dans la province d'Oran.
Le régimenl t'ait la campagne d'automne, il prend part aux expéditions autour de
Mascara, du 27 novembre 1811 au 21) janvier 18 12.
184(2. — Le (?• léger fait partie de la division de Mascara.
1845. — Deux bataillons du 6€ léger prennent part à une expédition faite par la
division de Mascara, contre deux fractions insoumises des Flitas (les Cheleg et les
Beni-Issard), du 13 au 29 janvier. Ils concourent à une razzia exécutée le 18.
Les Ier et 2e bataillons du (>' léger font partie des expéditions dirigées dans l'Oua-
rensenis, par le gouverneur général, en ayril, mai, juin et partie de juillet. Le i) juillet,
en quittant la vallée de l'Oued-el-IIardjem, l'arrière-garde soutient une vive attaque
dans laquelle est blessé le brave colonel Renaud, du 6e léger.
Ces mêmes bataillons font ensuite partie de la colonne qui, sous les ordres du colonel
Pelissier, opère dans l'ouest de l'Ouarensenis, du 13 juillet au 11 août, et obtient de
nombreuses soumissions.
— Attaque du camp de l'Oued-el-Hamman par Abd-el-Kader. — Le 24 juillet 1843,
Abd-el-kader, avec 000 cavaliers et 200 boinmes d'infanterie, tombe sur un détache-
ment de 250 hommes de diverses armes (GL' léger, Ier bataillon d'Afrique et sapeurs
conducteurs), campés sur l'Oued-el-Hamman, derrière une enceinte en pierres sèches.
L'attaque commence dès l'aube du jour. Les assaillants arrivent plusieurs fois jusqu'à
toucher la frêle muraille; mais toujours ils sont repoussés en laissant plusieurs des
leurs au pied du retranchement. Après vingt minutes de combat, le chef de bataillon
Leblond, du 6«' léger, qui a communiqué à tout le inonde sa résolution, tombe percé
d'une balle. Alors, MM. Faure, lieutenant de sapeurs conducteurs , Dubos , lieutenant
au 6*' léger, et Boeteau, sous-lieutenant au 1er bataillon d'Afrique, deviennent l'âme
de la défense. Ils parcourent sans cesse les rangs pour animer leurs jeunes soldats
presque tous arrivés récemment de France. Après une heure de combat, l'ennemi se
retire avec des pertes beaucoup plus considérables que les nôtres , qui ne sont que de
deux hommes tués et dix blessés.
Le 6e léger est encore en Afrique (octobre 1843).
9"H REGIMENT.
1850. — Le 1er bataillon du 9e régiment d'infanterie légère fait partie de l'expédition
d'Alger en 1830. — Le 14 juin, jour du débarquement, il contribue à enlever la posi-
tion de Sidi-Ferruch. Le 19 juin, il se trouve à la bataille de Staoueli ; du 24 au 29 du
même mois, aux combats du camp de Dely-Ibrahim et Sidi-Kalef; du 30 juin au 5
juillet, à l'investissement, au siège et à la prise d'Alger.
Le 1er bataillon de ce régiment, après avoir fait partie de l'expédition de Blida , sous
les ordres du maréchal Bourmont , le 23 juillet , et avoir pris part à tous les combats
qui ont eu lieu au retour de cette expédition, rentre en France en octobre 1830.
600 STATISTIQUE DES RÉGIMENTS.
10,,e RÉGIMENT.
1851. — Les 2e et 3e bataillons du 10e régiment d'infanterie légère sont arrivés en
Afrique, à la fin de novembre 1831, et le lPr bataillon dans les premiers jours de jan-
vier 1832.
1852. (Province d'Alger.) — Le régiment se trouve, le 2 octobre, à un brillant
combat à Bouffarick.
1855. —Le 3e bataillon du régiment prend part à une expédition dirigée par le
général Trezel, contre les Bouyaqueb et les Guerouaou, les 3 et 4 mai.
1853. — Le 25 mars , 7 à 800 cavaliers se présentent devant le camp d'Erlon , près
Bouffarick , et engagent la fusillade avec les bataillons du 10e léger. — Le 29 du même
mois, le régiment fait partie de l'expédition contre les Hadjoutes, vers la Chiffa.
Le 10<: léger concourt à une expédition dans la Metidja, du 18 au 22 octobre. — Du
27 au 23 novembre, G00 bommes de ce corps font partie d'une nouvelle expédition diri-
gée contre les Hadjoutes.
(Province d'Oran.) — Trois compagnies d'élite du 10e léger font partie de l'expédition
de Mascara, du 25 novembre au 13 décembre.
(Province d'Alger.)- Le 31 décembre, le régiment concourt encore à une autre expé-
dition contre les Hadjoutes.
Le 10'" régiment d'infanterie légère est rentré en France dans les mois de janvier et
mars 1836.
13"'e REGIMENT.
1840. — Le 13e régiment d'infanterie légère est arrivé à Oran au mois d'avril 1840.
(Province d'Oran.''. — Camp de Bridia. — Les 28 mai et V juin, le régiment con-
tribue à repousser Bou-Hamidi dans l'attaque qu'il fait du camp de Bridia.
Le régiment fait partie de l'expédition contre les Ouled-Ali (fraction des Beni-Amer)
et les Garabas, du 21 au 23 octobre ; et du 8 au 11 novembre, il contribue à exécuter
une razzia dans les matamores de Bou-Cbouicba.
1841. (Province d'Oran). — Le 13e léger se trouve parmi les troupes qui exécutent
une razzia, du 12 au 14 janvier, dans la plaine du Sig, à environ 13 lieues d'Oran ,
contre les troupes arabes de Ben-Tamy.
Expédition de Tagdempt. — Le régiment fait partie de l'expédition de Tagdempt, du
18 mai au 3 juin.
Du 7 au 27 juin, le régiment fait partie de la colonne cbargée de ravitailler Mascara,
sous les ordres du gouverneur-général , et prend part à un combat d'arrière-garde le
25, après avoir quitté cette place.
1842. (Division d'Oran). —Le régiment concourt, sous les ordres du gouverneur-
général, à une expédition sur le Chélif , du 14 mai au 13 juin, et se trouve au combat
et à la razzia contre la tribu des Sbiah, le 26 mai.
(Division d'Oran). — Subdivision de Mostaganem. — Le régiment fait partie d'une
expédition contre la tribu des Flittas, du 5 au 22 juillet.
Deux bataillons du 13e léger prennent part à l'expédition en avant et autour de
Tagdempt, du 15 août au 5 septembre.
Le régiment fait partie de l'expédition dirigée, en novembre et en décembre, contre
INFANTERIE LEGERE. 007
les Flitas, Ifs Uouyas, les Beni-Farès. Le 11 décembre, doux compagnies du 13e léger,
ayanl remonté la vallée de l'Oued-Teghighest, essuyenl un feu très-vif de la part d'une
cinquantaine de cavaliers. Pendant ce temps , le colonel La Torre poursuivait , sur la
rive gauche, U-s Karaïches en fuite devant lui. \ défaut de cavalerie, il réunit -r> ou 6
officiers montés el charge avec eux pour couper les fuyards et les troupeaux. Cette
hardiesse faillit à lui devenir fatale. Assailli par plusieurs hommes à pied et à cheval,
le colonel essuie deux coups de l'eu à boul portant, l'un lui l'ait une légère hlessure à
la tète, l'autre lui brûle la face en effleurant l'épaule gauche. Il avait percé de son épée
deux de ses adversaires; mais chargé à coups de crosse et violemment contusionné,
son danger était imminent, lorsque plusieurs officiers arrivent à son secours , le dé-
gagent et parviennent à arrêter, jusqu'à l'arrivée de la colonne, une partie des fuyards
et les troupeaux de l'ennemi.
1843. _ Le régiment fait partie des expéditions dirigées au sud de .Mascara, en mai,
juin, juillet et septembre.
Le 13' régiment d'infanterie légère est toujours en Afrique (octobre 1843).
15"" REGIMENT.
18,">9. —Le lô1' régiment d'infanterie légère est envoyé de France en Afrique, au
mois de juillet 183î), et est dirigé sur Oran. Le 15 décembre, il exécute avec la garnison
de Mostaganem , une sortie contre les troupes d'Abd-el-Kader qui attaquaient Bla-
sagran.
1840, — Pendant la glorieuse défense de cette place, du 2 au 6 février 1840, le 1"
bataillon du l'y léger, sorti de Mostaganem et placé en réserve, s'est montré digne de
ce poste; il a reçu et repoussé l'ennemi par un feu vif et nourri.
(Province d'Alger). — Expédition de Medeah. — Le même bataillon quitte Oran , le
7 mai, rejoint à Cherchell le corps d'expédition, et fait partie d'un régiment de marche.
Il se trouve au combat du 10 mai, sur les hauteurs de la rive gauche de l'Oued-el-
Hachem; il prend part à l'attaque et à la prise du col de Mouzaïa, le 12 , et au combat
du bois des Oliviers, le 20. Pendant la furieuse attaque que le 17e léger a à soutenir
dans ce dernier combat, contre les Arabes, le bataillon du 15e léger et un du 48e de
ligne appuient le 17'' léger.
(Province d'Oran). — Un bataillon du 15e léger se trouve au combat de Bridia, le
14 mai.
Mostaganem. — 500 hommes du 15e léger l'ont partie de l'expédition contre les Ouled-
Ali (fraction des Beni-Amer) et les Garabas, du 21 au 23 octobre; ils concourent à
l'exécution de deux razzias, la première, du 8 au 1 1 novembre, dans les matamores de
Bou-Chouicha , et la seconde, le 30 novembre, dans la plaine de Tounin, à 3 lieues de
Mostaganem.
1841. (Province d'Oran). — Le régiment contribue à exécuter une razzia , du 12 au
14 janvier, dans la plaine du Sig, à environ 13 lieues d'Oran, contre les troupes arabes
de Ben-Tamv. Le 14, il se trouve au combat livré par la cavalerie ennemie.
Le G mars, le colonel Tempoure, du 15e léger, sort de Mostaganem avec 600 hommes
d'infanterie et 80 chevaux pour combattre la cavalerie régulière d'Abd-el-Kader, qui est
mise en fuite. On s'empare du capitaine qui commandait cette cavalerie.
Le 15e léger prend part à l'expédition de Ta^dempt , du 1S mai au 3 juin.
608 STATISTIQUE DES RÉGIMENTS.
(Province d'Oran). — Le 15e léger prend part à la campagne d'automne, du 21
septembre à la fin d'octobre. — Le 21 de ce dernier mois , la division expéditionnaire,
campée dans la vallée boisée de l'Oued des Beni-Meghieren, fut assaillie, à deux heures
du matin, par l'infanterie régulière de Mustapha-Ben-Thamy; trois compagnies du 15e
léger et deux compagnies de zouaves, lancées sur l'ennemi, le mirent en fuite.
1842. (Division d'Oran). — Le régiment concourt à l'expédition sur le Cbélif , sous
les ordres du gouverneur général, du 12 mai au 13 juin.
1845. — Le régiment est à Tlemcen où il concorut aux opérations dirigées par le
général Bedeau (octobre 1843).
17'"' REGIMENT.
1855. — (Province d'Oran.) — Les deux premiers bataillons du 17"' régiment d'in-
fanterie légère sont envoyés en Afrique ( province d'Oran) au mois d'octobre 1835, et le
troisième bataillon à Bone, en septembre 1836.
Un bataillon du régiment fait partie de l'expédition de Mascara, du 23 novembre au
15 décembre 1835, et se trouve, le 1" de ce dernier mois, au combat sur le Sig. Le 3,
au combat et au passage du bois de l'Habrack.
1836. — Un bataillon d'élite du régiment prend part à l'expédition de Tlemcen
(janvier et février).
1,000 hommes du régiment font partie de la colonne qui marche d'Oran, le 7 avril,
vers l'embouchure de la Tafna , et arrive le 14 à Gazer. Le 15, au moment où la
colonne se met en marche , elle soutient un engagement très-vif contre les troupes
d'Abd-el-Kader, qui se défendent vigoureusement et ne cèdent qu'après avoir éprouvé
des pertes considérables.
Dans la même journée , la colonne prend position au débouché des gorges sur la
Tafna; le 16, elle établit un camp retranché près de l'embouchure de cette rivière.
Le 17e léger est commandé, le 25 avril , pour faire partie d'une colonne envoyée en
reconnaissance sur le mont Telgoat.
Les deux bataillons du 17e léger font partie de l'expédition, sous les ordres du
général Bugeaud, dans la province d'Oran, et prennent part au combat de la Sickack,
le 6 juillet. A ce combat, Abd-el-Kader laissa 12 à 1,500 morts sur le champ de bataille,
beaucoup de chevaux, d'armes, et six drapeaux.
Le 3e bataillon du 17<; léger, qui, comme on l'a vu au commencement de cette notice,
avait été envoyé directement de France à Bone, au mois de septembre, se trouve au
combat du camp de Dréan, le 9 octobre. Un parti nombreux de Kabaïles s'étant montré
près du camp, les spahis se portent à sa rencontre et le forcent à se retirer en désordre
vers Sidi-Amar. Au même moment, deux autres partis plus considérables débouchent
des montagnes ; trois compagnies du 1 7e léger et un détachement de sapeurs-conduc-
teurs, envoyés vers l'ennemi, engagent la fusillade, et, avec l'aide des spahis qui reve-
naient sur leurs pas, refoulent les Arabes jusqu'aux montagnes de Ouara.
1,428 hommes du 17e léger font partie de la première expédition de Constantine, en
novembre 1836.
1».">7. — Deux bataillons du régiment (lre brigade, monseigneur le duc de Nemours)
prennent part à la seconde, expédition de Constantine, au mois d'octobre. On a vu au
11'" de li»ne comment la brigade du général Trezel , dont le 17° léger faisait partie, a
INFANTERIE LEGERE. 609
repoussé les diverses attaques des K.abaïles sur le Mansourah (du <> au 13). — Le
13 octobre, il prend part ;i l'assaut h à la prise de Constantine.
1 iir»ît . — Le régiment fail partie de l'expédition de Sétif, en décembre, et soutient sa
brillante réputation aux combats des I6et 17.
Ittôl). — Le régiment t'ait également partie d'une autre expédition de Sétif, au mois
de mai.
Le régiment ( t"' division, monseigneur le due d'Orléans) prend part à l'expédition
des Portes de Fer, en octobre et novembre.
(Province d'Alger.) — Le régiment se trouve au combat du 31 décembre, entre le
camp supérieur de Blida et la ('.biffa , contre les troupes régulières d'Abd-el-Kader-
Dans cette affaire , les troupes n'ont fait usage que de l'arme blanche, f.es drapeaux
du kalifat d'Abd-el-Kader, une pièce de canon , les caisses des tambours arabes et
•100 fusils ont été pris ; 300 cadavres de fantassins réguliers sont restes en notre pouvoir.
1840. — Le régiment l'ait partie de l'expédition de Cherchell , du 12 au 21 mars , et
est laissé momentanément dans cette ville, dont ou s'était emparé le 15.
— Occupation de Cherchell. — Dans la journée du 29 mars, le régiment repousse
vigoureusement et jette dans un ravin 3 à 400 Arabes qui attaquent nos lignes.
— Expédition sur le Fondouck et de Medea. — Deux bataillons du 17,; léger pren-
nent part à l'expédition sur le Fondouck, du 18 au 20 avril; ils font ensuite partie de
l'expédition de Medeah, du 26 avril au 22 mai. — Le 27 avril (combat de l'Affroun), le
17' léger s'empare, au pas de charge et à l'arme blanche, du centre de la position
occupée par l'ennemi sur les hauteurs de l'Affroun. — Le 20, il attaque vigoureusement
et culbute 12 à 1,500 cavaliers qui couronnaient les hauteurs de Fum-oued-Ger; toute
cette cavalerie essaie de se jeter sur le 17e léger, mais elle est culbutée. — Le 8 mai,
au passage de l'Oued-Nador, le régiment tient en respect pendant deux heures des cava-
liers arabes qui avaient attaqué l'arrière-garde. Dans la même journée , l'arrière-garde
(17e léger) retrouve à l'Oued-el-Hacbem la même cavalerie qui l'a inquiétée au passage
de l'Oued-Nador. Les Kabailes couronnent rapidement une crête qu'une compagnie de
carabiniers du I7U léger vient d'abandonner; cette compagnie se porte au pas de course
sur l'ennemi, le culbute et lui tue une vingtaine d'hommes.
Le régiment se trouve à l'attaque et à la prise du col de Mouzaïa, le 12 mai. Pendant
que les colonnes d'attaque enlevaient le col , l'arrière-garde avait à repousser de
sérieuses attaques. De nombreux rassemblements de~ Kabailes eurent avec le 17e léger,
le 58'' de ligne et la légiou étrangère, plusieurs engagements qui leur coûtèrent beau-
coup de monde.
Au retour de Medea , le 20 mai , pendant que notre cavalerie et le convoi pénètrent
dans le bois des Oliviers , Abd-el-Kader fait attaquer le colonel Bedeau avec beaucoup
de vigueur. Le 17e léger attend l'ennemi avec sang-froid, et, lorsqu'il esta portée, il
marche à lui et l'aborde à la baïonnette ; un combat sanglant s'engage ; et l'ennemi ,
après avoir éprouvé des pertes considérables, s'arrête pour attendre son infanterie.
Les bataillons arabes essaient d'arriver sur les derrières du colonel Bedeau; la cava-
lerie d'Abd-el-Kader met pied à terre, et arrive au secours de l'infanterie. Le 2e ba-
taillon de zouaves et une compagnie de tirailleurs sont dirigés sur le flanc gauche du
17<" léger pour le protéger. Le combat continue pendant deux heures avec un grand
acharnement , ce qui permet à notre cavalerie et au convoi de passer le défilé.
Le régiment prend part à l'expédition de Miliana, du 4 juin au 1 juillet; il se trouve
77
GIO STATISTIQUE DES REGIMENTS.
au combat du 12 juin , jour du départ du corps expéditionnaire de Miliana , et à celui
du 15, près du bois des Oliviers, où trois compagnies du 171' léger abordent les enne-
mis à la baïonnette et les culbutent dans un ravin.
Le régiment fait partie d'une expédition dans la vallée du Cbelif jusqu'à Miliana, du
1er au 7 octobre, sous les ordres du général Cbangarnier. Le 5, le colonel Bedeau,
avec un bataillon du 17r léger et un bataillon de zouaves, ayant pris position à mi-
côte sud-ouest du Gontas , charge l'ennemi qui cherche à le déborder. De nouveaux
contingents d'infanterie étant entrés en ligue, des engagements assez vifs sont encore
livrés au sommet du Gontas et sur l'Oued-Adelia. L'arrière-garde, commandée par le
colonel Bedeau, a supporté presque seule tout le poids de cette journée.
Du 26 octobre au 22 novembre , le régiment prend part à la campagne d'automne,
dans la province de Tittery. — Le 1er novembre, les tirailleurs du 17e léger, placés dans
une embuscade, tuent 40 hommes à l'ennemi qui suivait notre arrière-garde, et font
ainsi cesser la poursuite.
1841. — Le régiment fait la campagne du printemps, et concourt au ravitaillement
de Medea , du 1er au 8 avril ; il prend part à un second ravitaillement de cette place
et à celui de Miliana , du 27 avril au 9 mai, ainsi qu'à plusieurs engagements qui ont
lieu pendant ces expéditions, les 3 avril, 3, 4 et 5 mai.
Le 17' léger fait partie de l'expédition de Boghar et de Thaza, sous les ordres du
général Baraguay-d'Hilliers, du 18 mai au 2 juin; le 28 mai , il a un petit engagement
en quittant le Deurdeus, près le Cbelif. — Enfin, du (J juin au 3 juillet, il prend part
aussi à la seconde période des opérations dirigées également par le général Baraguay-
d'Hilliers, dans la province d'Alger.
Le 17' régiment d'infanterie légère a quitté Alger, le 26 juillet 1841, pour rentrer
en France.
19 REGIMENT.
Le 20 décembre 1841, 1,100 bommes du !!)'• régiment d'infanterie légère, envoyés
de France, arrivent en rade d'Alger. Un autre bataillon est transporté directement à
Philippe ville.
1842. — Division de Constantine. — Philippe ville. — Une colonne composée de
l,2ô0 bommes du 10'' léger, du 3'- bataillon d'Afrique , sous les ordres du général
Brice, commandant de Philippeville , fait une expédition, du 1" au 4 mai, contre un
rassemblement considérable formé sous le commandement de Si-Zerdoud , dans la
vallée de l'Oued-Guebly. Le 3, à l'approche de la colonne, le rassemblement se dissipe;
mais à peine a-t-elle quitté la vallée, que les Kabaïles se réunissent de tous côtés au
nombre de 3,000. Malgré son infériorité numérique , la colonne combat avec la plus
grande vigueur pendant neuf heures sur un terrain hérissé de difficultés. A l'entrée de
la nuit, le colonel Brice est attaqué avec une rage extraordinaire, sur le Djebel-Hageb,
par le contingent de Gigelly; mais l'ennemi est repoussé, se retire avec des pertes
considérables, et ne tente plus aucun effort.
— Province de Constantine. — Gigelly. — Le 12 mai, deux compagnies d'élite du
19e léger et un détachement du 3'' bataillon d'Afrique , envoyés au blockhaus d'Eddis
attaqué, ainsi que les avant-postes de Gigelly, par 500 Kabaïles, marchent sur l'en-
nemi et le rejettent de position en position jusqu'à ce qu'il ait entièrement la fuite.
CM iSSEURS D'ORLE V.VS.
| CAHAI1SIMB. )
CHASSEURS D'ORLÉANS. "Il
— Division de Constautine. — Camp d'EI-Arroucu. — Quelques compagnies du
lie léger prennent pan à la belle défense du camp d'EI-Arrouch attaqué, dans la
journée du 20 mai , par 4,000 Kabaïles.
En mai et en juin 1812, sous les ordres du général Négrier, le régiment fait l'expé-
dition <le Tebessa.
1843. —Le 19e régiment d'infanterie légère tient garnison à Setif depuis le com-
mencement de l'année, et il y est toujours (octobre 18-13).
CHASSEURS D'ORLEANS.
Les chasseurs d'Orléans ont été créés par ordonnance du 28 septembre 1840, sous
la dénomination de chasseurs à pied ; une autre ordonnance, du 19 juillet 1842, leur
a conféré leur dénomination actuelle de chasseurs d'Orléans.
3""' BATAILLON
1841.— Province d'Alger. — Le 3e bataillon de chasseurs d'Orléans arrive en Afrique
au mois de juin 1841, et prend part aux ravitaillements de Miliana du 7 au 14 octobre
de la même année.
1842. - 300 hommes du 3P bataillon de chasseurs d'Orléans font partie de l'expé-
dition dirigée dans l'ouest du kalifat de Miliana, du 12 au 18 juillet.
Du 29 septembre au 17 octobre, le 3e bataillon de chasseurs d'Orléans fait partie,
sous les ordres du gouverneur général, d'une expédition dans l'est de la province d'Alger
(ex -kalifat de Ben-Salem), et prend part au combat qui a lieu le 5 octobre, dans lequel
est tué le colonel Leblond, du 48''.
Le bataillon fait l'expédition dans l'Ouarensenis, en novembre et en décembre, sous
les ordres du gouverneur général.
1843. — Division d'Alger. — Le bataillon concourt, sous les ordres de Son Altesse
Royale monseigneur le duc d'Aumale, aux expéditions contre les Ouled-Antheur et
Ben-Allal-Embarck, du 22 au 31 janvier; contre les Senadja et autres tribus, qui font
leur soumission, du 1er au 14 mars.
Le 3e bataillon de chasseurs d'Orléans est toujours dans la province d'Alger (octobre
1843).
5""' BATAILLON
1841. — Province d'Oran. —Le 5e bataillon de chasseurs d'Orléans arrive en Afrique
au mois de juin 1841.
1842. — Le 5e bataillon de chasseurs d'Orléans prend part à une expédition sur le
Chelif, du 12 mai au 13 juin, sous les ordres du gouverneur général.
Du 18 août au 7 septembre, le bataillon fait partie de l'expédition dans la vallée de
l'Oued-Riliou, sous les ordres du général d'Arbouville. Le 31 août, il contribue à dis-
012 STATISTIQUE DES RÉGIMENTS.
perser 300 hommes des Amameras et des Choualas qui attaquaient l'arrière-garde.
— Subdivision de Mostaganem. — Le bataillon concourt à l'expédition dirigée contre
les Cbeurfas et autres tribus, au mois de décembre. Au retour d'une razzia exécutée
le 20, la colonne est suivie par une centaine de fantassins, auxquels les carabiniers du
5e bataillon de chasseurs d'Orléans tuent une dizaine d'hommes.
1845.— Division de Mostaganem. — Le 5e bataillon de chasseurs d'Orléans fait
partie de l'expédition d'EI-Esnam (Orléansville) et de Tenez, aux mois d'avril et de mai.
En juin et juillet, le 5e bataillon prend part à l'expédition dans l'Ouarensenis, sous
les ordres du gouverneur général. Le 4 juillet, le lieutenant-colonel Leflo, avec le
3€ bataillon de zouaves, le 5" bataillon de chasseurs d'Orléans et 70 chasseurs à cheval,
atteint les kalifats Ben-Allal et Mustapha-Ben-Thami, ainsi que le caïd des Flitas, occu-
pant, avec environ 1,200 hommes, une succession de collines entrecoupées. Les tirail-
leurs ennemis engagent la fusillade ; le colonel Leflo, qui n'avait en ce premier moment
que le bataillon des zouaves très-fatigué, temporise autant qu'il peut pour attendre la
colonne qu'il a jetée sur sa droite, ce qui rend l'ennemi plus audacieux. Enfin arrivent
quatre compagnies du .5"' bataillon de chasseurs; alors le colonel Leflo, malgré la supé-
riorité numérique de l'ennemi, se décide à l'attaquer. Les Arabes sont successivement
délogés de toutes leurs positions, et le point culminant est couronné par nos braves
chasseurs et zouaves, qui ont montré dans cette circonstance leur vigueur accoutumée.
Le 5e bataillon fait partie de la colonne qui, sous les ordres du colonel Pelissier,
opère dans l'ouest de l'Ouarensenis, du 13 juillet au 11 août, et qui obtient de nom-
breuses soumissions.
Le 5e bataillon de chasseurs d'Orléans est toujours en Afrique (octobre 1843).
6me BATAILLON
1841. — Le 6e bataillon de chasseurs d'Orléans arrive en Afrique au mois de juin
1841. Il prend part au ravitaillement de Medea, au mois d'octobre. Le 28, en reve-
nant de cette ville, au bois des Oliviers , des cavaliers ennemis , sortis des gorges de
Bouroumi, s' étant approches de bonne portée du 6e bataillon de chasseurs d'Orléans,
ceux-ci en tuent 5 à une distance de 400 mètres.
1842. — Le 6e bataillon prend part à la campagne du printemps, sous les ordres du
général Changarnier. Le 4 juin, lors de l'évacuation de Mahali, il repousse rudement
et tient à distance 300 Eabaïlesqui avaient essayé d'attaquer l'arrière-garde.
Le 6'' bataillon fait partie de l'expédition dans l'Ouarensenis, au mois de septembre,
sous les ordres du général Changarnier. Le 15, chargé de débusquer les Arabes qui
occupaient des positions difficiles, à El-Harbourg, il s'acquitta de sa mission avec autant
de vigueur que d'intelligence. Le 19, 3 compagnies du bataillon contribuent à charger
avec le plus grand succès 4,000 Kabaïles qui attaquaient la division. Nos troupes
combattent avec vigueur et intelligence; les passages les plus difficiles sont rapide-
ment franchis. Le bataillon prend une part considérable à un combat long et meurtrier
livré le 20.
— Garnison de Miliana. — Le 6R bataillon de chasseurs d'Orléans fait partie de
l'expédition dirigée , en octobre et en novembre, contre les montagnards du nord de
Miliana, sous les ordres du lieutenant-colonel Saint-Arnaud.
CHASSEURS D'ORLÉANS. 613
1843. Le <i' l>;it;iillon de chasseurs d'Orléans prend part à l'expédition contre les
Beni-Menace, entre Cherchell et Tenez, en janvier el février.
Le bataillon concourt aux opérations de la colonne de Cherchell, du H au 22 avril.
Dans les mois de mai et juin, le (>' bataillon de chasseurs d'Orléans lait partie de
l'expédition dans l'Ouarensenis, sous les ordres du général Changarnier. Le 18 mai, la
colonne ayant atteint la pointe est de l'Ouarensenis, l'avant-garde culbute promptentent
quelques centaines de kahai'les qui essaient de défendre les premières pentes. Trois
bataillons tournent sur la place nord, el le colonel d'illeus, <\u 58e, se dirige vers I ex-
trémité ouest. Le général Changarnier, rendu bientôt maître de toutes les positions,
fait occuper tous les débouchés; les Kaltailes, contraints de céder, font leur soumission
le 20. Cette opération a eu pour résultat 2,000 prisonniers et la prise d'un immense
troupeau.
Le ()•' bataillon de chasseurs d'Oléans est toujours en Afrique (octobre 1843).
8" BATAILLON.
1841. — Le 8'' bataillon de chasseurs d'Orléans arrive en Afrique (province d'Oran)
au mois de juin 1841 , et dès les premiers jours de juillet suivant, il débute en se distin-
guant d'une manière particulière dans deux combats livrés contre 4 à 5,000 Kabaïles
des Beni-Zerouels (rive droite du Chelif ).
Du 29 juillet au 1er août, le bataillon concourt, avec le garnison de Mostaganem, à
exécuter une sortie contre Abd-el-Kader.
1842. — Le 8'' bataillon de chasseurs d'Orléans se trouve au combat de la Sassef.
— Province d'Oran. — TIemcen. — Combat de Bab-el-Taza, le 29 avril, contre Abd-el-
Kader.
1845. — Le bataillon est à TIemcen, où il concourt aux opérations dirigées par le
général Bedeau (octobre 1843).
BATAILLON.
1843. — Le 9e bataillon de chasseurs d'Orléans a débarqué à Oran le 21 avril 1843;
il a été dirigé le lendemain sur Mascara ; il fait partie actuellement de la subdivision
de Mostaganem (octobre 1843).
ÎO" BATAILLON.
1841.— Le 10'- bataillon de chasseurs d'Orléans arrive en Afrique au mois de juin 1841.
— Province de Tittery. — Le bataillon fait partie de la colonne de ravitaillement de
Miliana, du 7 au 14 octobre, et se trouve, le 8, au combat de Chaab-el-Gotta. — A la
fin de ce mois, il concourt à d'autres ravitaillements de Medea, et prend part, le 29, à
un combat au bois des Oliviers.
1842. — Province d'Oran. - Subdivision de TIemcen. — Le 10' bataillon fait partie
d'une expédition dirigée par le général Bedeau, du G au 14 mars, contre Abd-el-Kader,
établi dans les montagnes de Trara et de Medroma. Le 11, la cavalerie ennemie occupe
les défilés du Kef; les habitants ayant fait des préparatifs de défense sur la rive droite
Gl V STATISTIQUE DES REGIMENTS.
de la Tafna, couronnent, au nombre de 400 environ, les hauteurs escarpées qu'ils sup-
posent inaccessibles. Le chef de bataillon Mac-Mahon (commandant le 10e bataillon de
chasseurs d'Orléans) reçoit l'ordre de tourner les escarpements à droite, soutenu par-
le 56e ; la gauche est tournée par le 26'', tandis que les cavaliers du général Mustapha
attaquent par la vallée. Nos troupes arrivent avec une telle assurance, et profitent si
bien des accidents du terrain, que les Kabaïles du Kef évacuent leurs positions après
la première fusillade. Les rochers de la Tafna sont traversés rapidement ; les troupeaux
sont pris ainsi qu'une grande partie des familles. Les hommes armés, acculés à un col
étroit, laissent sur le terrain au delà de 45 cadavres.
Le 10e bataillon de chasseurs d'Orléans se trouve aux combats de la Sassef-Sickak, le
21 mars, et à celui de Bab-el-Taza, le 29 avril.
1845. — Province d'Oran. — Subdivision de Tlemcen. - Le 10p bataillon prend part
aux opérations dirigées chez les Djaffras par le général Bedeau, du 8 au 16 mai. Le 12,
à la levée du camp, le bataillon, formant farrière-garde, fait un bon usage des grosses
carabines pour éloigner le gouin des Djaffras, qui essaie un engagement dans un ter-
rain où il n'a pas à craindre le retour actif de la cavalerie.
Le 10e bataillon de chasseurs d'Orléans est toujours dans la province d'Oran (oc-
tobre 1843:.
INFANTERIE LEGERE D'AFRIQUE
1" BATAILLON.
Une ordonnance royale du 3 juin 1832 prescrivit la formation de deux bataillons d'in-
fanterie légère, sous la dénomination de premier et second bataillons d'Afrique.
1855. — Le 1er bataillon fait partie de l'expédition dirigée par le général Trézel, les
3 et 4 mai, contre les Bouvaqueb et les Guerouaou.
Province d'Oran. — Mostaganem. — 400 hommes du bataillon sont transportés
d'Alger à Oran, débarquent à Mers-el-Kebir, le 19 juillet 1833, et le 4 août, quatre com-
pagnies sont dirigées sur Mostaganem. Du 5 au 9 de ce dernier mois, ces compa-
gnies contribuent à repousser les attaques des Arabes contre Mostaganem.
Dans une sortie faite par la garnison de Mostaganem, le 19 novembre, un détachement
du l<r bataillon d'Afrique enlève au pas de course un village où avait été refoulé l'en-
nemi, ainsi que les haies des environs garnies de tirailleurs.
Le 15 décembre, la garnison de Mostaganem opère une sortie contre les douars des
Hachems ; après trois heures de marche, un de ces douars est enlevé par un détache-
ment du bataillon d'Afrique.
— Oran. -Un détachement du bataillon fait partie de l'expédition contre les Bordjias,
les 2 et 3 décembre, et prend part, ce dernier jour, au combat qui a lieu dans la plaine
de Tamezouat, à dix lieues d'Oran, contre 6,000 cavaliers arabes.
1851». — Province d'Oran. — Le l,r bataillon d'infanterie légère d'Afrique se trouve
au combat de IMoulev-Ismaël, le 26 juin, et à celui de la Macta, le 28 du même mois.
INFANTERIE LEGERE D'AFRIQUE. 615
Le bataillon prend pari à l'expédition de Mascara, du 25 covembre au 18 décembre ;
il se trouve ii ii combat du i" décembre, sur le Sig.
1856. Le bataillon (brigade du général d'Arlanges) fait partie de l'expédition de
Tlemcen, du 8 janvier au 12 février.
500 hommes du bataillon font partie (rime eoloime dirigée vers la Tat'na; ils se
trouvent au combat du 15 avril, près Gazer, et à l'établissement du camp retranché à
l'embouchure de cette rivière.
Le bataillon est compris dans l'armée d'expédition commandée par le général Bugeàud
dans la province d'Oran, et prend part au combat de la Sickak, le 6 juillet.
(iOO hommes du bataillon (I" brigade, avant-garde, général de EUgny) font partie de
la première expédition de Constantine, en novembre IK:!(i.
1839. — Province d'Oran. — Le l"> décembre, à la pointe du jour, des Arabes en
très-grand nombre se montrent entre Mostaganem et Mazagran. Ce dernier poste est
attaque, entre six et sept heures, par l.ï à 1,800 cavaliers et fantassins. Le lieute-
nant Magnien, commandant la 10e compagnie du Ier bataillon d'Afrique, recommande
à sa troupe de ne tirer que de très-près. L'ennemi ayant vu cesser le feu , s'approche
de la muraille d'enceinte et est reçu par un décharge qui lui tue quatre hommes; en se
retirant, il en perd encore six et une vingtaine de blessés. Alors les Arabes se portent
vers la porte supérieure de Mazagran, tiraillent jusqu'à neuf heures et demie, perdent
encore 30 hommes et ont 80 blessés.
1840. —Province d'Oran. — Défense de Mazagran, du 2 au G février. — 4,000 fan-
tassins arabes, appuyés par deux pièces de canon, ont vainement essayé d'enlever le
fort construit dans la partie haute de Mazagran. Les défenseurs de ce réduit, au
nombre de 123, du 1" bataillon d'infanterie légère d'Afrique, ont soutenu pendant
quatre jours les plus violentes attaques. L'ennemi a été sur le point de pénétrer dans
l'enceinte dans un assaut qui a duré une heure. Mas, grâce à l'opiniâtre intrépidité
des 123 braves ci-dessus, commandés par le capitaine Lelièvre, l'ennemi a été repoussé,
tantôt à coups de baïonnette, tantôt avec des grenades et même des pierres. Le G, les
Arabes, au nombre de 2,000, tentèrent une dernière attaque qui n'eut pas plus de
succès que les précédentes ; ils se mirent enfin en pleine retraite, emportant de 5 à
G00 tués ou blessés, et laissant plusieurs silos remplis de cadavres.
Le lieutenant-général Guéhéneuc a autorisé la 101' compagnie du Ier bataillon d'in-
fanterie légère d'Afrique à conserver, comme un glorieux trophée, le drapeau qui flot-
tait sur la place de Mazagran pendant les journées des 3, 4, .3 et G février, et qui, tout
criblé qu'il est par les projectiles de l'ennemi, atteste à la fois l'acharnement de l'at-
taque et l'opiniâtreté de la défense.
Une souscription a été ouverte à Alger pour élever une colonne sur laquelle seront
inscrits les noms des braves défenseurs de Mazagran.
1841. —Province d'Oran. — Le bataillon participe à l'expédition de Tegdempt, du
18 mai au 3 juin.
Le bataillon concourt au ravitaillement de Mascara, sous les ordres du gouverneur
général, du 7 au 27 juin.
1842. — Le 1er bataillon prend part à une expédition contre les Flitas, en novembre
et décembre. Le 17 décembre, il se trouve au combat livré contre les Keraïches, sur
la rive gauche de l'Oued-ïeghighest.
1843. — Attaque du camp de l'Oued-el-Hammam , par Ahd-el-Kader, le 24 juillet.
GIG STATISTIQUE DES RÉGIMENTS.
Le. 12 septembre, le 1" bataillon d'infanterie légère d'Afrique, faisant partie d'une
colonne commandée par le colonel Géry, du 56'', contribue à exécuter un beau coup
de main sur le camp d'Abd-el-Kader, à Assian-Tircin.
2"" BATAILLON.
Le second bataillon d'infanterie légère d'Afrique a été formé en même temps que le
premier (en juin 1832).
1855. — Les 1"' et 2e compagnies du 2° bataillon d'infanterie légère d'Afrique
prennent part à l'attaque et à la prise du marabout de Gouraya, à Bougie, le 12 octobre.
1854. — Bougie. — Ce bataillon mérite des éloges, dans la journée du 7 mai, pour sa
belle défense du blockhaus de Salem et de celui deBoumann, attaqués par les kabaïles.
Les 5 et G juin, le bataillon contribue à défendre les blockbaus attaqués par environ
ô.OOO Kabaïles, dont 400 cavaliers.
Le 10 octobre, l'ennemi attaque de nouveau sur toute la ligne ; le blockbaus de Salem
devient surtout l'objet des plus grands efforts et du plus vif acharnement. La garnison
de ce blockbaus (20 bommes du 2e bataillon d'infanterie d'Afrique et 5 artilleurs) tient
une conduite admirable pendant quatre beures que dure le combat.
Le bataillon se trouve aux combats des 5 et 8 décembre.
1855. — Bougie. — Le bataillon prend part aux combats des 7, 8, 9, 10 et 1 1 no-
vembre, pour la prise du moulin de Démons. Le 11 a lieu l'affaire décisive ; l'ennemi
ayant massé toutes ses forces (environ 4,000 bommes), se précipite plusieurs fois contre
nos troupes, et chaque fois il est repoussé à la baïonnette et par des feux de peloton.
Les 28, 29 et 30 du même mois, le bataillon contribue à repousser les attaques des
Kabaïles contre le fort du moulin de Démons.
185C— Environ 100 bommes de la compagnie franche du second bataillon d'Afrique
(lre brigade, avant-garde) font partie de l'expédition de Constantine, en novembre 1830.
1857. — Seconde expédition de Constantine. —La compagnie francbe du second
bataillon d'Afrique fait partie de la seconde expédition de Constantine, au mois d'oc-
tobre 1837.
1840. —Le second bataillon d'infanterie légère d'Afrique fait partie de l'expédition
de Cliercbell, du 12 au 21 mars, et se trouve aux combats des 30 avril et 2 mai, en
avant de cette place. — Le 2 mai, le capitaine Francescbetti, auquel appartient l'hon-
neur de la journée, est atteint de deux coups de feu, l'un à travers le poignet, l'autre
à travers le flanc ; il conserve néanmoins son commandement et son sang-froid. — Le
bataillon prend part aussi au combat du 10 août, devant Cliercbell ; le capitaine Thomas
y est tué ; son corps est disputé par les Arabes, mais reste au pouvoir de nos soldats.
1841. — Le bataillon fait la campagne du printemps dans la province de Tittery, et
concourt au ravitaillement de Medea, du 1er au 8 avril; à un second ravitaillement
de cette place et à celui de Miliana , du 27 avril au 9 mai. Il prend part à divers enga-
gements qui ont lieu pendant ces expéditions, les 3 avril, 3, 4 et 5 mai.
Le bataillon fait partie des troupes cliargées de ravitailler Miliana, du 7 au 14 octobre.
184*2. — Le second bataillon d'infanterie légère d'Afrique fait partie d'une expédi-
tion dans l'Ouarensenis, sous les ordres de INF. le gouverneur-général, en novembre et
décembre.
INFANTERIE LEGERE D'AFRIQUE. 617
1843 Le bataillon fait partie de l'expédition dirigée contre les Ueui-Menacer,
entre Cherchell el Tenez, dans les mois de janvier el février.
am< BATAILI.ON.
Le 8e bataillon d'infanterie légère d'Afrique a été formé en vertu d'une ordonnance
royale du 20 juin 1838.
I83i>. — Province d'Alger. — 500 hommes du :>• bataillon d'infanterie légère d'Afri-
que t'ont partie <le l'expédition contre les Hadjoutes, le i) août.
Le bataillon se trouve au combat du 30 novembre, contre les Ouled-Mendil.
I8ô(>. — Province d' Uger. — l'n détachement de ce bataillon fait partie des troupes
qui opèrent une reconnaissance le long de la Chiffa , dans la direction de Coléah , du
Ier au 3 mars.
Le bataillon concourt à une expédition dans la direction de Medea, et prend part au
combat du 2 avril, au passage du col de Mouzaïa.
(Bougie.) — Le 21 avril, l'ennemi s'étanl emparé de la batterie Rapatel, et menaçant
les blockhaus Rapatel et Doriac, 200 hommes des 2r et 3e bataillons d'Afrique, appuyés
par un obusier de montagne, assaillent la droite de l'ennemi, tandis qu'un pareil nom-
bre d'hommes attaque l'aile gauche, et qu'un peloton de la compagnie tranche, parvenu
au Gouraya, se porte par les crêtes de cette montagne, pour plonger la gauche des
Arabes. Dès ce moment, l'ennemi se retire à toutes jambes et est poursuivi, la baïon-
nette dans les reins, jusqu'au village de Heydounem , d'où il est bientôt chassé par le
feu de deux obusiers.
1857. — Camp de Mjez-Ammar. — Combats des 21, 22 et 23 septembre. Dans ces
trois journées, le 3'' bataillon contribue à repousser un nombre considérable de Kabaïles,
4 à 5,000, qui viennent attaquer le camp.
Le 3° bataillon d'infanterie légère d'Afrique fait partie de la seconde expédition de
Constantine, au mois d'octobre 1837.
1858. — Constantine. — Le bataillon prend part à l'expédition sur Sétif, en dé-
cembre. Laissé à Djimmilah, pendant la marche de la colonne expéditionnaire sur
Sétif, le bataillon est attaqué par les Kabaïles. H fait bonne contenance pendant douze
jours qu'il reste à Djimmilah, et force les ennemis à renoncer à leurs entreprises contre
ce poste.
1859. — Le 3e bataillon d'Afrique fait partie de l'expédition des Portes de Fer en
octobre et en novembre.
1841. — Division de Constantine. — Le 12 septembre, une colonne, dont 50 hommes
du 3'' bataillon d'Afrique font partie , sort de Philippeville pour aller châtier des Ka-
baïles. Le 13, elle a de brillants engagements qui se prolongent pendant 14 heures , et
elle taille en pièces ceux des ennemis qui ne peuvent lui échapper.
1842. — Division de Constantine. — Sous les ordres du colonel Brice , comman-
dant de Philippeville, le bataillon prend part à une expédition du 1" au 1 mai inclus,
contre un rassemblement considérable formé sous le commandement de Si-Zerdoud ,
dans la vallée de l'Oued-Gueblv.
Dans la journée du 20 mai , le 3' bataillon d' Afrique contribue à la belle défense du
camp d'Kl-Arroucb, attaqué par 4,000 Kabaïles.
184.". — Province de Constantine. —Le 3' bataillon d'Afrique fait partie d'une
7 S
G18 STATISTIQUE DES RÉGIMENTS.
expédition contre les Zerdezas, du 12 au 22 février; le 16, il a un engagement dans
lequel il chasse les Kabaïles de toutes leurs positions.
Le bataillon prend part à l'expédition de l'Edough, du 22 février au 14 mars.
Il participe à l'expédition et a la prise de Collo, du 6 avril au 14 mai.
Le bataillon fait l'expédition des Hanencbas et contre El-Hasnaoui , du 23 mai au
1er août. — (Octobre 1843.)
ZOUAVES
L'utilité de former un corps de troupes dans lequel seraient admis les indigènes se
révéla presque aussitôt la prise de possession d'Alger, et M. de Bourmont eut la pensée
d'organiser ce corps; mais ce fut le général Clausel qui, par arrêté du 1er octobre 1830,
ordonna la formation de deux bataillons d'indigènes sous le nom de zouaves.
Aujourd'hui ce corps forme un régiment à trois bataillons, chacun de neuf compagnies
dont une de dépôt. Il se compose de Français et d'indigènes.
1850. — Un bataillon de zouaves fait partie de l'expédition de l'Atlas sous le général
Clausel, du 17 au 24 novembre.
1851. — Du 25 juin à la fin de juillet, les zouaves font partie de l'expédition de
Medea, sous les ordres du général Berthezène, et se trouvent au combat du le> juillet,
sur le plateau d'Ouara, et à celui du col de Mouzaïa, le 2 du même mois, où ils résistent
vigoureusement à l'ennemi.
1852. — Le 2 octobre 1832, les zouaves prennent part à l'expédition et au combat
de Bouffarik.
1855. — Les zouaves, qui ne formaient plus qu'un bataillon depuis l'ordonnance du
7 mars 1833, prennent part à l'expédition contre les Bouyaguel et les Guerouaou, les 3
et 4 mai, sous les ordres du général Trézel.
Ils font partie de l'expédition de Coléah , le 25 septembre, et se trouvent au combat
de Bouffarik
1K54. — Province d'Alger. — Le 22 janvier, 300 zouaves et 100 cavaliers français
et arabes l'ont partie d'une expédition contre les Hadjoutes.
H55o. — Province d'Alger.— Les zouaves font partie de plusieurs nouvelles expé-
ditions dirigées contre les Hadjoutes, et dans tous les engagements avec ces redou-
tables adversaires ils donnent des preuves de la plus grande valeur.
1856.— Province d'Oran. — Les zouaves prennent part à l'expédition de TIemeen,
du 8 janvier au 12 février.
1857. — Seconde expédition de Coustautine. — Le Ie' bataillon des zouaves (1" bri-
gade, Son Altesse Boyale monseigneur le duc de Nemours commandant) fait partie de
la seconde expédition de Constantine, au mois d'octobre.
La prise de Constantine est le dernier fait d'armes auquel les zouaves aient pris part,
jusqu'à la reprise des hostilités au commencement de 1840.
1840 -Les zouaves font partie de l'expédition de Cherchell, du 12 au 21 mars.
Ce corps prend part (1"' division, Son Altesse Royale monseigneur le duc d'Orléans
commandant; l" brigade, général d'Houdetot) à l'expédition de Medea, du 26 avril au
22 mai. — \u combat de l' Vf'froun, le 27 avril, les zouaves s'emparent au pas de charge
CHASSEURS D'AFRIQUE. 627
L'ennemi perd de 10 à 50 cavaliers; 8,000 prisonniers, 1,500 chameaux, 300 chevaux
ou mulets, et 15 à 16, non tètes de bétail touillent en noiie pouvoir. Ce beau combal
t'ait le plus grand honneur à notre cavalerie, et en particulier à l'habile officier qui la
commandait.
Division d'Alger. — Un escadron du i'1 régimenl de chasseurs opère également,
dans le mois de juillet, sous les ordres du général De Bar, dans la province de Tittery.
Le régimenl prend part à l'expédition dirigée dans POuarensenis , par le général
Changarnier, au mois de septembre. Le 19, 50 chasseurs contribuent à charger, avec le
plus grand succès, 4,000 kahadcs qui attaquaient la division.
Le régimenl l'ait partie de l'expédition de POuarensenis , du 22 novembre au 5 jan-
vier 1843 , sous les ordres du gouverneur général.
1845. — Un détachement du Ier régiment de chasseurs prend part à l'expédition
contre les lieni-Menacer, du 17 janvier au 12 février. Il contribue, le 23 janvier, à
repousser brillamment \l)d-el-kader, et le lendemain , 24 , à le chasser de la vallée de
l'Oued-Meselmoun et à le refouler dans les grandes montagnes des Gourayas.
600 chevaux, des l"et -Ie chasseurs, des spahis et gendarmes, prennent part à l'expé-
dition dans laquelle S. A. II. monseigneur le duc d'Aumale s'empare, à Taquin, le 16
mai, de la smala d'Abd-el-Kader.
Au camp de Teniet-el-llad , 120 chevaux du 1er régiment de chasseurs contribuent à
exécuter une razzia, le 28 juin, dans le pays des Beni-AIeda.
Garnison de Cherchell. — Un peloton de 20 cavaliers du 1" de chasseurs prend part
aux opérations dans l'agalick de Sidi-Ghoberini, du 27 mai au 13 juin 1843.
a"'« REGIMENT.
Le 2e régiment de chasseurs d'Afrique a été créé en même temps que le Ie- (par ordon-
nance du 17 novembre 1831).
1852. — Province d'Oran. — Le 23 octobre, le parc est attaqué par 500 cavaliers
garabas. 130 hommes du 2° chasseurs et 200 hommes du 661' mettent les Arabes en
déroute. Pendant le combat, 00 chasseurs s'étant trouvés au milieu de l'ennemi, con-
servent constamment l'avantage, et les Arabes ne peuvent prendre la fuite qu'en pas-
sant sous leurs coups meurtriers.
1855. — Combat de Sidi-Kaddour-Deby, le 8 mai. — Dans la nuit du 7 au 8 mai, une
colonne, dans laquelle se trouvent 400 chevaux, sort d'Oran pour marcher sur les
\rahes Garabas. Les ennemis occupaient le premier plan des montagnes de Sidi-Kad-
dour-Deby. En un instant, deux escadrons du 2*' régiment de chasseurs à cheval , les
Turcs à pied et à cheval , deux compagnies de voltigeurs du 66'', et un demi-bataillon
de la légion étrangère, sont maîtres des trois camps des Garabas. La plupart des Arabes
s'enfuient, beaucoup sont tués.
Le 27 mai, à cinq heures du matin, un escadron du 2P chasseurs, deux pièces de
montagne, le 41' bataillon de la légion étrangère, deux compagnies du 66e, sortent
d'Oran pour protéger les travailleurs aux fortifications du poste de Kergeutab. Une
vive fusillade s'engage entre nos tirailleurs et les éclaireurs de l'ennemi qui se pré-
sentent de tous côtés. Peu de temps après, l'ennemi, qui marche sur Oran, se déploie
pour attaquer nos troupes de front, tandis qu'une autre colonne cherche à tourner notre
gauche. Pendant le combat, un escadron du 21 chasseurs d'Afrique fait une belle charge
628 STATISTIQUE DES REGIMENTS.
sur un détachement ennemi qui avait eu l'audace de passer entre notre aile droite et
Oran. Presque tout ce qui le composait est sabré par les chasseurs ou fusillé par deux
compagnies du 66% embusquées derrière des haies d'aloès, et par des tirailleurs sortis à
propos de la place. A trois heures après-midi , l'ennemi commence son mouvement de
retraite, après avoir eu plus de 200 tués et 5 ou 600 blessés.
— Expédition de Mostaganein. — 60 chasseurs du 2'" régiment font partie de l'expé-
dition de Mostaganein ; ils prennent part au combat du 28, devant Mazagran, et à la
prise de Mostaganein, qui a lieu le même jour.
— Province d'Oran. —Le 2° régiment de chasseurs concourt à une expédition dirigée
contre la tribu des Smélas, les 4 et 5 août.
400 chasseurs du 2e' régiment prennent part à l'expédition contre les Bordgia, le
2 décembre.
1834. — Province d'Oran. — Le 6 janvier, des Arabes attaquent la grand'garde de
cavalerie du côté du petit lac de Déat-Morcely ; mais ils sont vigoureusement repoussés
par trois escadrons du 2e de chasseurs.
1853. — Province d'Oran. — Combat du 26 juin, à Mouley-Ismaël. — Les tirailleurs
ennemis sont d'abord repoussés par l'avant-garde, composée de deux escadrons du
2e régiment de chasseurs d'Afrique, trois compagnies polonaises et deux obusiers de
montagne ; mais ces troupes ayant été ramenées d'une centaine de pas, le général
Trézel fait avancer le gros de ses forces, pendant que le colonel Oudinot exécute, avec
son escadron de lanciers, une charge sur le chemin, où il est tué d'un coup de feu au
front. Après un moment de confusion causé par ce malheureux événement, un effort
général décide l'ennemi à la retraite.
— Expédition de Mascara. — Du 25 novembre au 13 décembre, le 2e régiment de
chasseurs fait partie de cette expédition. Le 1er décembre, au combat sur le Sig, il sou-
tient les troupes, qui s'emparent d'un marabout auprès duquel sont réunis 15 à 1,800
Arabes. — Combat au passage du bois de l'Habrach, le 3 décembre. Le maréchal Clause]
et le duc d'Orléans s'avancent en avant de la colonne, précédés seulement de quelques
tirailleurs et suivis d'un peloton de chasseurs d'escorte (40 à 50 chevaux au plus). Tout
à coup ils découvrent le revers du rideau et se trouvent à deux cents pas d'une masse
énorme de cavaliers, dans laquelle vont donner les 10 à 12 voltigeurs qui les précèdent.
Un mouvement d'élan se manifeste alors parmi les officiers d'état-major et d'ordonnance
qui suivent le prince et le maréchal; mettre le sabre à la main sans calculer la force
des Arabes, enlever avec le brave capitaine Bernard les chasseurs de l'escorte par les
cris de : En avant ! en avant ! charger à fond l'ennemi , le faire reculer en désordre à
plus de 500 mètres, tout cela est fait aussi rapidement que l'éclair.
1836.— Le régiment fait partie de l'expédition de Tlemcen, du 8 janvier au 12 février.
— 200 chasseurs du 2'' régiment font partie des troupes qui opèrent une reconnaissance
vers l'embouchure de la Tafna, du 7 avril à la fin de ce même mois, et se trouvent au
combat du 15 avril, près Gazer, et à celui du 25 suivant, sur le mont Telgoat, comme
on l'a vu au 47u de ligne.
Le régiment fait partie de l'expédition sous les ordres du général Rugeaud, dans la
province d'Oran, et se trouve au combat du 11 juin et à celui du 24, à la Sassef, ainsi
qu'à celui de la Sickak, le 6 juillet.
Le régiment concourt aux opérations dirigées par le général Létang sur la Mina.
Le 12 octobre, Abd-el-Kader, campé à Madera avec plus de 8,000 hommes d'infanterie,
- -1:" \ -/.' ...■--• '
CAVALIERS ROI GES D'ABD-EL-KADER.
CHASSEURS D'AFRIQUE. (M
est débusqué eu un instant et mis en pleine retraite par le 2* régiment de chasseurs
d' Afrique, les arabes de Mustapha, le 47e de ligne el des pièces de montagne.
Ki» i s:ït , 1838 et 1839, le régiment fail partie de la division d'Oran. Le 15 décembre
de cette dernière année, un détachement, irai fail partie <le la garnison de Mostaganem,
[•rend part à une sortie contre les troupes d' Abd-el-Kader, qui attaquaient Mazagran.
1040. — Province d'Oran. —Le i'1 escadron du 2' régiment de chasseurs d'Afrique
est détaché de la division d'Oran el fail partie de l'expédition de Cherchell , du 12 au
SI mars.
— Province d'Oran. — Le régimenl se trouve au combat de Bridia, le M mai.
Au combat près ÎWiserghin, contre la cavalerie du kalifat Hou-llamedy, le 3 octobre,
le régiment s'élance à la poursuite de l'ennemi, qui, s' étant replié sur la réserve, essaie
de tenir; la fusillade s'engage vivement ; on s'aborde à l'arme blanche. Les Arabes,
dont le nombre est plus que double de celui du 2r régiment de chasseurs, battent néan-
moins en retraite, après avoir éprouvé de grandes pertes.
Le régiment l'ait partie de l'expédition contre les Ouled-Ali (fraction des Beni-Amer)
et les Garabas, du 21 au 23 octobre. Il contribue à opérer une razzia dans les mata-
mores de Bou-Chouicha, du 8 au 11 novembre.
1841. — Province d'Oran. — Le régiment concourt à une razzia, du 12 au 14 janvier,
dans la plaine du Sig, à environ treize lieues d'Oran, contre les troupes arabes de Ben-
Tain y.
Le régiment prend part à l'expédition de Tagdempt, du 18 mai au 3 juin, et se trouve
au combat du 30 mai, livré contre Abd-el-Kader, sur les hauteurs qui environnent
Mascara.
Le régiment prend part à la campagne d'automne, en septembre et octobre 1841.
Le 22 septembre, au point du jour, la colonne expéditionnaire pénètre dans les mon-
tagnes boisées et difficiles de Sidi-Gahia. Le 7 octobre , le gouverneur général se trou-
vant en présence des troupes d' Abd-el-Kader, donne aussitôt l'ordre d'engager vivement
l'action. Les chasseurs (800 chevaux), les spahis, etc., tombent sur la cavalerie des
tribus et la mettent en fuite. D'un autre côté, le gouverneur général, franchissant les
derniers ravins avec les zouaves, arrive pour secourir une partie des Medjehers, acculés
par l'ennemi à une berge presque infranchissable. Aussitôt les cavaliers rouges s'ar-
rêtent court ; mais ils sont promptement renforcés par le reste des réguliers. En cet
instant, nos chasseurs, les spahis et les Douairs, qui viennent de vaincre à droite, font
un changement de direction et accourent prendre part à ce nouvel engagement. Ils
donnent avec une grande impétuosité, dispersent et chassent tous les irréguliers du
champ de bataille; les cavaliers rouges seuls combattent vaillamment , quoique perdant
du terrain ; trois fois ils se rallient et soutiennent trois charges vigoureuses ; enlin ils
sont mis en fuite et poursuivis jusqu'à une distance de deux lieues. Ce beau combat de
cavalerie fait le plus grand honneur au 2e régiment de chasseurs.
— Province de Constantine. — Le régiment fait partie de l'expédition dirigée, le
14 novembre, contre la tribu des Beni-Méhemet et Sidi-Zerdoud, pour venger l'assas-
sinat commis sur la personne du sous-lieutenant Alleaume. Partie de Bone, la colonne
surprend la tribu au milieu des divertissements de la fête du rhamadan. Au signal
convenu, l'attaque commence; en un instant, tout est tué ou mis en fuite; les trou-
peaux sont enlevés, ainsi que tout ce qui se trouvait dans les tentes.
1842. — Division d'Oran. —250 chasseurs du 2e régiment prennent part à une
630 STATISTIQUE DES IlEf.IMENTS.
expédition sur le Chelif, du 14 mai au 13 juin; ils se trouvent au combat du 18 mai
contre les Beni-Zerouels, Beni-Zentès, Beni-Mediouna, et à celui du 19.
Le régiment fait partie de l'expédition dans la vallée de l'Oued-Rihou, du 18 août au
7 septembre.
— Division d'Oran. — Le régiment fait partie d'une expédition dirigée au sud et sud-
est de Tegedempt, en septembre et octobre, par le général Lamoricière.
Le régiment concourt à l'expédition contre les Flittas, en novembre et décembre, sous
le commandement du général Lamoricière.
— Subdivision de Mostaganem. — 200 cbasseurs du T régiment prennent part à une
expédition faite en décembre 1842, et à une razzia exécutée le 20, contre les Cbeurfas.
1843. — Subdivision de Tlemcen. — Opérations chez les Djaffras, dirigées par le
général Bedeau, du 8 au 16 mai.
— Subdivision de Mostaganem. — Combat soutenu par une fraction des troupes du
général Gentil, le 14 mai, à la suite d'une razzia faite sur des fractions rebelles des
Flittas. Ce combat est l'un des plus honorables qui aient été livrés en Afrique; .31 chas-
seurs d'abord, auxquels 60 se sont réunis un peu plus tard, ont soutenu longtemps les
efforts de 3 à 400 cavaliers réguliers et de 1,000 à 1,200 chevaux des tribus. Les chas-
seurs ne pouvant plus combattre comme cavalerie, se sont réfugiés sur une butte où
se trouvent le marabout de Sidi-Bached et un cimetière. Ils mettent pied à terre,
entourent leurs chevaux, et, couchés a plat ventre pour ne pas être tous tués par un
feu très-supérieur, ils ne se relèvent que pour repousser les cavaliers réguliers et les
gens des tribus qui ont également mis pied à terre pour les enlever. Ils rendent ainsi
vains les efforts répétés de cette multitude, et quand, après plus de deux heures de
résistance, ils sont délivrés par un bataillon du 32e, il y a 14 chasseurs tués et 22 bles-
sés. 37 chevaux ont aussi péri sous les balles. Ce qu'il y a de plus remarquable, c'est
l'action du capitaine Favas, qui, avec 60 chevaux, traverse toute la cavalerie ennemie
pour venir partager le sort des ôl chasseurs qui ont été enveloppés les premiers. Il
est devenu l'âme de la défense ; et cependant, sur 7 officiers, il est le seul qui ne soit
pas blessé.
— Division de Mascara. — Deux escadrons du régiment font partie des expéditions
au sud de Mascara et dans rOuarensenis, sous les ordres du général Lamoricière , en
mai et juin. Ils prennent part, le 10 juin, à un combat livré dans la vallée du Haut-
Rihou contre plusieurs tribus.
Au mois d'août, ces escadrons concourent aux opérations dirigées par le même offi-
cier-général. Le 2-1, les tentes d'Abd-el-Kader ayant été aperçues au-dessous d'Aïn-
Kerima par quelques cavaliers envoyés en reconnaissance, le général Lamoricière lance
aussitôt sa cavalerie qui envahit le camp, tue une quarantaine de fuyards, fait une
douzaine de prisonniers , enlève environ 60 chameaux , bon nombre de chevaux et
surtout de mulets. La tente de l'émir, celle du kalifat Ben-Allal et plusieurs de ses
domestiques sont pris (octobre 1843).
BELLE ACTION DU TROMPETTE ESCOFFIER ,
DU 2me KÉG1MENT.
Au combat livré le 22 septembre 1843, dans la plaine de Sidi-Youssef, par le général
de Lamoricière', le capitaine-adjudant-major de Cotte venait d'avoir son cheval tué en
CHASSEURS D'AFRIQUE. 631
abordant l'infanterie. Retardé par une ancienne blessure à la bancbe, blessure qui m-
lui permet pas de courir, sa perte était certaine, lorsque le trompette EscofÛer, mettant
pied a terre, lui dit : « Mon capitaine, prenez mon cheval ; c'est VOUS et non pas moi
qui rallierez l'escadron, u M. de (lotte remonte achevai, rallie en effet l'escadron, et
le combat se rétablit. Mais à l'appel Escoffier manque ; il est prisonnier des Vrabes!
Une si belle action, un si uoble dévouement, ont été récompensés immédiatement:
M. le maréchal ministre de la guerre a propose au loi d'accorder la croix de la Légion-
d'Ilonneur au trompette Kscolïier, et Sa Majesté a accueilli a\ec empressement la pro-
position du ministre.
3"" REGIMENT.
lue ordonnance royale, du (! janvier 1833, a prescrit la formation définitive, a Houe,
d'un régiment de chasseurs d'Afrique, sous le numéro 3. (le régiment fui organisé im-
médiatement et ne tarda pas à rendre d'importants services dans la subdivision (le
Houe.
1835. Bone. 520 chevaux du 3'' chasseurs, du corps auxiliaire turc et des spa-
his, t'ont partie d'une expédition contre la tribu des Ouled- Utia. Sortie de Bone le 21
avril, à minuit, la colonne cerne, à la pointe du jour, les Ouled-Attia. Les Arabes
s'élancent avec fureur sur nos troupes, mais deux charges brillantes de cavalerie exé-
cutées à l'arme blanche, mettent l'ennemi dans une déroute complète.
400 hommes du 3" régiment concourent à l'expédition contre la tribu des Merdes, le
12 septembre.
18Ô4. — Des pelotons du 1'* escadron du 3' de chasseurs d'Afrique concourent aux
opérations exécutées par la garnison de Bougie, les 2 et 5 mars et le 23 avril 1834
( voir pour les détails le 59'' de ligne ).
— Bougie. — Attaque du 29 avril par les Kabaïïes. — L'ennemi est atteint et sabré
par notre cavalerie.
— Bone. — Le régiment prend part a une expédition contre Achmet, bey de Constan-
tine ; au combat du 20 novembre, les escadrons du 3*' de chasseurs, les spahis, les
Arabes auxiliaires mettent les troupes d'Achmet-Bey dans la plus complète déroute.
— Bougie. — L'escadron du 3e de chasseurs qui est à Bougie se trouve aux combats
des 5 et s décembre.
1833. — Bone. — Les escadrons restés à Bone l'ont partie d'une expédition contre les
Beni-Foughas, les 31 avril et 1" mai.
Les 3 et 4 octobre suivant , trois escadrons de ce corps concourent à une expédition
contre les Beni-Salah.
183G. — Première expédition de Constantine. — 2ô!) hommes du 3e régiment de chas-
seurs d'Afrique font partie de l'expédition de Constantine ( l1' brigade, avant-garde) au
mois (le novembre 1836. — Le 24, premier jour de la retraite, les chasseurs d'Afrique
( arrière-garde ) contribuent à repousser brillamment toutes les attaques de l'ennemi ,
lui tuant beaucoup de monde et le contenant constamment. Le 27, trois escadrons
du 3' chasseurs d'Afrique exécutent une charge brillante contre les Arabes qui se pré-
cipitent sur notre arrière-garde , au moment où l'armée quitte le bivouac de Sidi-
Tamtam.
632 STATISTIQUE DES RÉGIMENTS.
i857. — Les six escadrons du 3e régiment de chasseurs d'Afrique (lrc brigade, duc de
Nemours) prennent part à la seconde expédition de Constantine, au mois d'octobre 1837.
1858. — Constantine. — Le régiment fait partie de l'expédition et de la reconnais-
sance sur Stora, sous les ordres du général Négrier, du 8 au 12 avril.
Le 3e régiment de chasseurs soutient sa belle réputation aux combats des 16 et 17
décembre, pendant l'expédition de Sétif.
1859.— Constantine. — Trois escadrons du 3e régiment de chasseurs d'Afrique pren-
nent part à une autre expédition de Sétif et se trouvent au combat du 2G mai , à Sidi-
Embarek, contre Ben-Salem lieutenant d'Abd-el-Kader.
Le régiment fait partie de l'expédition des Portes de Fer, aux mois d'octobre et de
novembre.
Sétif. — Un détachement du 3e chasseurs fait partie d'une expédition contre les Ouled-
INibotz, au mois de décembre.
1840. — Constantine. — Deux escadrons du 3e régiment de chasseurs d'Afrique
prennent part à l'expédition du 2 février contre les Beni-Saak et Beni-Duelkan ; ces
tribus sont vigoureusement attaquées par la cavalerie, qui , ne pouvant pénétrer dans
les douars avec les chevaux , met pied à terre et détruit tout ce qui se présente de-
vant elle.
Constantine. — Deux escadrons du régiment font partie de l'expédition contre les
Aractas, du 16 au 2ô avril.
Sétif. — Le 18 mars, un escadron du régiment prend part à l'expédition contre les
tribus des Kulma, et le 21 avril à celle contre les Ouamers ; il se trouve au combat qui
est livré à 4 lieues de Sétif.
Sétif. — Le 17 août, un escadron du 3e de chasseurs a un engagement avec la cava-
lerie de Ben-Saïd , qui s'était avancée dans la plaine jusqu'à quelques lieues de Sétif.
Combat de Merjazergha , près Sétif, le l,r septembre. — La colonne ayant rencontré
l'ennemi , l'aborde sur le champ avec la plus grande vigueur. Quatre escadrons des 3e
et 4e régiments de chasseurs d'Afrique chargent sur un bataillon régulier qui s'était
formé en carré, l'enfoncent et lui enlèvent un drapeau.
Combat du 13 septembre, au pied du col d'Ouled-Braham. — Les escadrons des 3e et
4'' de chasseurs d'Afrique font plusieurs charges brillantes.
Province de Constantine. — Subdivision de Boue. — Un détachement du régiment
fait partie d'une expédition contre les Beni-Salah , du 27 décembre 1840 au 2 janvier
1841, pour venger l'assassinat commis sur la personne du capitaine Saget.
1841. — Province de Constantine. - Un détachement du régiment prend part à
l'expédition contre la tribu des Beni-Ouelban, le 24 janvier.
Un autre détachement (garnison de Philippeville) concourt, les Ier et 2 avril, à une
opération qui a pour but de châtier le cheik Ben-el-Lakal, de la tribu des Zerdezas.
Un escadron du 3"' régiment de chasseurs et quelques spahis sont commandés pour
aller punir la tribu des Ammers. Le 20 mai, au point du jour, le détachement surprend
les Ammers, leur fait 18 prisonniers, leur enlève de nombreux troupeaux.
120 chevaux du 3° chasseurs et des spahis font partie d'une expédition contre la
tribu des Ouled Salem, les 12 et 13 août.
Province de Constantine. — 120 hommes du 3e chasseurs d'Afrique font partie d'une
expédition exécutée par la garnison de Philippeville, le 12 septembre, pour châtier des
Kahaïles. Le 13, la colonne a de brillants engagements qui se prolongent pendant
CHASSEURS D'AFRIQUE. 633
Il heures, et elle taille en pièces eeu\ des ennemis qui ne peuvent lui échapper.
Camp d'I'l- \rrouch 250 hommes du 22' de ligne et un escadron de chasseurs i\u
S" régiment exécutent, le 28 septembre, une razzia contre la tribu <lcs lissa.
1849, Division de Constantine, — Le régimenl prend part à l'expédition de Te«
hessa , aux mois de mai et juin.
Camp d'El-Arrouch. - 70 chasseurs du :>' régimenl contribuent a la belle défense de
ce camp, attaqué dans la journée du 20 mai, par 4,000 Kabaïles.
1843. — Le régiment lait partie de l'expédition contre les Zerdezas et dans l'Edouglt
du 12 lévrier au II mars.
Il prend part à l'expédition et à la prise de Collo, du (» avril au II mai. Il se trouve,
au combat du 18 avril à Bar-POuta, et à celui du 2 mai contre les Beni-Toufous.
300 chasseurs du régiment fout, sous les ordres du général Baraguay-d'Hilliers, des
expéditions contre les Hanenchas et El-Hasnaoui, depuis le 20 mai jusqu'au Ier août.
(Octobre 1843.)
4"" REGIMENT.
Le 4' régiment de chasseurs d'Afrique a été créé par ordonnance du roi du 31 août
1830, et organisé immédiatement pour être employé dans la province de Constantine.
1840. — Province de Constantine. — Deux escadrons de ce régiment font partie de
l'expédition contre les Aractas, du 10 au 20 avril, et se montrent vaillamment au combat
du 21 avril sur l'Oued-Meslùana.
— Subdivision de Boue. — Une partie du régiment concourt à l'expédition contre les
Sanendjahs, les 12 et 13 août.
Au combat de Merjazergha, près Sétit, le Ier septembre, la colonne ayant rencontré
l'ennemi, l'aborde sur-le-champ avec la plus grande vigueur. Quatre escadrons des 4e et
:5e' régiments de chasseurs d'Afrique chargent sur un bataillon régulier formé en carré,
l'enfoncent et lui enlèvent un drapeau qui est pris par le maréchal-des-logis ïellier, du
4"' régiment. M. le chef d'escadron de Lesparda, de ce corps, est tué en chargeant à la
tête de la troupe qu'il commande. Le 1er escadron du 4e régiment est entré le premier
dans le carré.
1841. — Suhdivision de Boue. — Un détachement du régiment fait partie d'une
expédition contre les Beni-Salah, du 27 décembre 1840 au 2 janvier 1841, pour venger
l'assassinat commis sur la personne du capitaine Saget.
Le 4e régiment de chasseurs, qui est arrivé, dès le mois de mars 1841, dans la pro-
vince d'Alger, pour renforcer la cavalerie de cette province, prend part à la campagne
du printemps et aux ravitaillements de Medea et de Miliana, du 1er au 8 avril, et du
27 de ce mois au 9 mai.
Le 4'de chasseurs, sous les ordres du général Baraguay-d'Hilliers, concourt à l'ex-
pédition de Boghar et de Thaza, du 18 mai au 2 juin.
Le régiment prend également part à diverses opérations exécutées par le même offi-
cier-général dans la province d'Alger, du G juin au 3 juillet.
— Province de Tittery. — Le régiment prend part à la campagne d'automne et aux
ravitaillements de Medea et de Miliana, aux mois de septembre et octobre.
1842. — On a déjà fait connaître, au 26e de ligne, les détails de la glorieuse défense
de 22 braves de ce corps, attaqués à Mered, le 11 avril 1842, par 300 cavaliers arabes.
80
C34 STATISTIQUE DES RÉGIMENTS.
Pendant que cinq de ces militaires qui restent encore debout défendent leurs cama-
rades blessés ou morts, M. le lieutenant-colonel Morris, du 4e de chasseurs d'Afrique,
arrive de Bouffarick avec un faible renfort et se précipite sur la borde de Ben-Salem ;
elle fuit, et laisse sur la place une partie de ses morts. M. de Corcv, lieutenant au 4r de
chasseurs, et MM. de Breteuil, sous-lieutenant, et Hippolvte, maréchal-des-logis au 1" de
même arme, se sont précipités dans la mêlée un à un, à mesure qu'ils arrivaient, (l'est
en grande partie à leur élan généreux que l'on doit d'avoir sauvé les restes des 22 braves
qui, pendant une demi-heure, ont soutenu seuls la lutte.
Du 27 avril au 5 mai, le régiment concourt au ravitaillement de Miliana. Le 4 mai,
la cavalerie s'empare, dans un coup de main, d'un troupeau de 200 boeufs, G00 moutons
et 40 bêtes de somme.
-- Province d'Alger. — Le régiment fait partie de l'expédition sur le Chelif, en juin
et juillet, sous les ordres du général Changarnier.
Un escadron du 4e de chasseurs concourt à une expédition dans la province de Tit-
terv, sous les ordres du général de Bar, au mois de juillet.
Le régiment prend part à l'expédition dans l'Ouarensenis, au mois de septembre,
sous les ordres du général Changarnier.
— Garnison de Miliana. — Des détachements du régiment font partie d'une expédi-
tion, au mois d'octobre, contre les montagnards du nord. Le 24, la colonne se met de
nouveau en marche contre Ben-Allal ; le 28, au point du jour, elle atteint plusieurs
tribus qui prêtaient appui à ce lieutenant de l'émir, et, après un combat assez vif, leur
enlève loo prisonniers, 4 ou 5,000 moutons, 500 bœufs, des chevaux, des mulets, et
beaucoup de butin. 80 chasseurs du 4e régiment ont soutenu seuls les efforts de l'ennemi.
Le régiment prend part à l'expédition dans l'Ouarensenis, en novembre et décembre,
sous les ordres du gouverneur général.
1845. — Un détachement du 4*' chasseurs concourt aux opérations, sous les ordres
du général de Bar, exécutées aux environs de Cherchell, en février et mars, et à celles
conduites par le lieutenant-colonel de Ladmirault, du 11 au 22 avril, également aux
environs de Cherchell. Le 19 avril, un peloton du 4' atteint les Arabes, en sabre dix-
huit et met le reste en déroute.
Plusieurs escadrons font partie de l'expédition dans l'Ouarensenis, sous les ordres du
gouverneur général, en mai , juin, jusqu'au 12 juillet. Le 12 mai, le colonel Pelissier,
chargé de poursuivre la tribu des Sbihh, part avec la cavalerie, le goum et les zouaves,
atteint les émigrants sur le soir, et après un petit combat, fait une des razzias les plus
considérables de cette guerre.
Le 4e régiment de chasseurs fournit un détachement qui concourt au combat de
Taguin et à la prise de la smala d'Abd-el-Kader, le 10 mai, par S. A. R. monseigneur
le duc d'Aumale.
55 chasseurs du 4e régiment prennent part à l'expédition de l'Ouarensenis , en mai
et juin, sous les ordres du général Changarnier.
Camp de Teniet-el-Haad. — Un escadron du 4e chasseurs contribue à exécuter une
razzia, le 29 juin, dans le pays des Beni-Meda.
Les escadrons qui ont concouru aux opérations dirigées par M. le gouverneur général
jusqu'au 12 juillet, font ensuite partie de la colonne qui, sous les ordres du colonel
Pelissier, opère dans l'ouest de l'Ouarensenis, du 1:5 juillet au 11 août. Le 20 juillet ,
le colonel Pelissier aperçoit la tribu des Ouîed-I.aba qui émigrait. Il la poursuit et
CtiASSEURS h'Ab'UlOUK. 635
'atteint. L'ennemi laisse entre nos mains i:><> prisonniers, 210 bœufs et 3,000 inonlons.
Octobre 1843.
MOUT DE S1DI-EMBARAK.
1843 ( Novembre). — Ce brillant t'ait d'armes l'ait le plus grand honneur au général
Tempoure,et au colonel Tartas, du 4e chasseurs, «jui est entré le premier à la tête de la
cavalerie dans le carré arabe. Laissons parler le maréchal de camp Tempoure :
Je tonnai une colonne de marche, composée de huit cents hommes d'infanterie choisis
parmi les plus valides et de trois cents chasseurs des 2e et 4e régiments, des spahis
d'Oran et de trente cavaliers indigènes -, après plusieurs jours d'une marche excessi-
vement pénible et incertaine, pendant laquelle il fallait à chaque instant s'arrêter
pour retrouver la trace perdue, nous arrivâmes à l'entrée de la vallée de Malah
Tout à coup nous aperçûmes une forte fumée sortant d'un bois; je ne doutai pas que
l'ennemi ne fût là.
Je formai ma cavalerie sur trois colonnes, forte chacune de deux escadrons., et der-
rière celle du centre je plaçai deux escadrons en réserve. Je donnai au colonel Tartas,
du 4e chasseurs, le commandement de cette cavalerie ; derrière la réserve je plaçai
trois cent cinquante hommes d'élite et un obusier de montagne, sous les ordres du
colonel Uoguet, du 41e. Je laissai deux cent cinquante hommes d'infanterie et deux
obusiers à la garde de mon convoi , qui dut me suivre avec la plus grande vitesse
possible, précédé à courte distance par le commandant Bosc, du 13e léger, à la tête
de deux cents hommes d'élite.
Ces dispositions prises, je me remis en marche, en profitant de tous les mouvements
de terrain pour masquer mon approche. Nous continuâmes ainsi jusqu'à un quart de
lieue d'une petite colline masquant le lieu d'où sortait la fumée, sans avoir aperçu un
seul être vivant; mais bientôt nous vîmes un cavalier sortir d'un taillis, tirer un coup
de fusil, et s'enfuir à toute bride. Je fis alors prendre le grand trot, et, arrivés sur la
colline, nous aperçûmes l'ennemi à portée de fusil.
Avant d'aller plus loin, je dois vous faire connaître ce qui s'était passé dans le camp
arabe. En commençant sa marche vers l'ouest, et pendant la route, Sidi-Embarak
n'avait point connaissance de ma sortie de Mascara ; il était si loin de croire qu'on fut
à sa poursuite qu'il ne se gardait même pas de ce côté. 11 n'avait de poste qu'à l'ouest,
craignant quelque entreprise de M. le général Bedeau. La sécurité la plus complète
régnait encore dans le camp, lorsque l'Arabe dont j'ai parlé plus haut arriva à toute
bride, jetant le cri d'alarme.
Sidi-Embarak fit aussitôt prendre les armes ; il forma ses deux bataillons en colonne
serrée, les drapeaux en tête, et les mit en marche au son du tambour. Ils étaient déjà
arrivés au milieu d'une petite plaine qui les séparait d'une colline boisée et rocheuse
qu'ils voulaient gagner ; mais, voyant qu'ils n'en avaient pas le temps, ils s'arrêtèrent
et firent ferme. 11 n'y avait pas un instant à perdre; la cavalerie mit le sabre à la main ;
je lui avais prescrit de ne pas tirer un seul coup de fusil , et j'ordonnai la charge. Elle
se fit dans un ordre admirable; le colonel Tartas, dont l'élan, le sang-froid et le bril-
lant courage ne sauraient être trop exaltés, dépassait seul son 1er escadron, et entra
le premier dans les bataillons ennemis à travers une vive fusillade, pendant que les
deux colonnes tournantes les enveloppaient et leur enlevaient tout espoir de salut.
036 STATISTIQUE DES REGIMENTS.
Eu peu d'instants, tout fut culbuté; mais c'était surtout vers la tète de la colonne
que se précipitaient mes braves cbasseurs et spahis ; le lieutenant-colonel Sentuary était
sur'ce point et les entraînait par son exemple : c'était là qu'étaient les drapeaux. Tous
ceux qui étaient autour furent sabres, et ces glorieux trophées tombèrent entre nos mains.
Jusque là le succès était grand, mais ce n'était pas tout : il y manquait Sidi-Embarak,
le conseiller d'Abd-el-Kader, son véritable homme de guerre. Était-il parvenu à s'échap-
per? Je commençais à le craindre, quand le capitaine des spahis Cassaignoles vint
m' apprendre qu'il avait été tué sous ses yeux.
Après avoir été témoin de la mort de ses porte-drapeaux, de l'horrible massacre qui
venait d'avoir lieu , le kalifat, accompagné de quelques cavaliers, avait cherché à fuir;
mais, suivi de près par le capitaine Cassaignoles, qui l'avait distingué dans la mêlée
à la richesse de ses vêtements, il avait été atteint au moment où il cherchait à gagner
l'escarpement rocheux qui ferme la vallée à l'est.
Là, perdant tout espoir de salut, il s'était déterminé à vendre chèrement sa vie : d'un
coup de fusil, il avait tué le brigadier du 2e chasseurs Labossaye ; d'un coup de pistolet
il abattit le cheval du capitaine Cassaignoles, qui avait le sabre levé sur lui ; puis, d'un
autre pistolet, il avait blessé légèrement le maréchal des logis des spahis Siquot, qui ve-
nait de lui assener un coup de sabre sur la tète. Dégarni de son feu, il avait mis l'yata-
gan à la main ; ce fut alors que le brigadier Gérard termina cette lutte désespérée en le
tuant d'un coup de fusil.
Les résultats de ce brillant combat sont : quatre cent quatre fantassins et cavaliers
réguliers, dont deux commandants de bataillon et dix-huit sciafs (capitaines) restés sur
le carreau ; deux cent quatre-vingts prisonniers, dont treize sciafs ; trois drapeaux, celui
du bataillon de Sidi-Embarak, celui du bataillon d'El-Berkani, et enfin celui de l'émir
Abd-el-kader ; six cents fusils, des sabres, des pistolets en grand nombre, cinquante
chevaux harnachés et un grand nombre de bêtes de somme.
SPAHIS
(CORPS DE CAVALERIE INDIGÈNE,
Indépendamment de la cavalerie formée en 1831 et 1832, trois corps de spahis ont
été organisés, le I" en septembre 1834 , pour la province d'Alger; le 2L' en juin 183.> ,
pour la subdivision de Bone ; le 3'' en août 1830, pour la province d'Oran.
Ces corps, composés d'indigènes et d'un certain nombre de Français, se recrutaient
parmi les cavaliers arabes les mieux montés et sur lesquels on avait les meilleurs ren-
seignements.
Les spahis ont justifié les espérances que l'on avait conçues de leur institution, ainsi
qu'on l'a vu par les notices de chaque régiment d'infanterie ou de cavalerie ; aussi cette
institution a-t-elle reçu depuis 1811 un grand développement, ainsi que l'indique
l'ordonnance du 7 décembre 1841 qui porte le corps de cavalerie indigène à vingt esca-
drons et leur conserve le nom de spahis.
Ces spahis, répartis dans les différentes provinces de l'Algérie, sont placés sous le
commandement supérieur du colonel Youssouf.
.'J> .
SPAHIS
('. K\ I) VU M ES M A VU KS.
GENDARMES MAURES.
637
L I \ h \ l>. \M .s M M 1,1 S
Indépendamment de l'aga des Arabes el des gardes chargés de la police intérieure a
Alger, et placés sous les ordres du commandant eu chef du corps d'occupation, il
existait , en 1831, une garde extérieure composée de scheiks et de chaouchs, qui , sous
le nom français de gardes champêtres, étaienl de véritables gendarmes maures.
Depuis leur création, les gendarmes maures , chargés de la police rurale à Alger,
ont été commandes par deux scheiks ayant le rang et la solde de maréchal-des-logis.
Les gendarmes maures taisaient autour d'Alger et de Houe un service de surveillance
et de police qui contribuait efficacement à amener dans toute retendue de notre occu-
pation la sécurité des communications et celle des propriétés. Plusieurs d'entre eux
étaient spécialement préposes, dans certaines circonstances , à la garde des blockhaus,
Leurs connaissances des localités et des habitudes des indigènes rendaient très-utiles
les renseignements qu'ils pouvaient fournir sur l'état du pays.
Les gendarmes maures ont été dissous depuis l'ordonnance du 21 décembre 1841,
qui organise des corps de troupes indigènes en Algérie.
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TAKLK DES CHAPITRES.
\\ \\ r - Propos
HAPITBE 1".
HAPITBE II.
HAPITBE III.
HAPITBE* IV.
SAPITBE V.
H A PITRE I\.
HAPITBE X.
HAPITRE XI.
— Description physique de la région de l'Atlas. ... i
— Temps primitifs. — Domination carthaginoise. ... i!>
— Domination romaine. — I.a république :{■.*
— Domination romaine. — Les empereurs :>:>
- Domination romaine. — Les empereurs. Décadence
de l'empire n
Chapitre VI. — Domination vandale 87
Chapitre VII. — Domination gréco-bysantine 109
Chapitre Mil. — Domination arabe j2.->
— Domination berbère 151
— Domination turque. — Fondation de l'odjeac d'Alger. 165
— Domination turque. — La Piraterie 18!)
— Domination française. — Causes de l'expédition de
1830, etc 249
Chapitre XII. Domination française. — Entrée de l'armée française à
Alger. — Aspect et description de la ville , etc. . . 31-4
Chapitre XIII. — Sensation que produit en France la prise d'Alger. —
Expédition de Hlidali , etc 3ô.>
Chapitre XI\. Gouvernement du général Clause! :{7?
Chapitre XV. Gouvernement du général Bertbézène et du duc de
Rovigo :}})«)
Chapitre XVI. -- Gouvernement du général Voirol et du comte d'Erlon. -nr
Chapitre XVII. — Gouvernement du maréchal Clause! et du comte de
Damrémont i j . >
Chapitre XVIII. — Gouvernement du maréchal Valée 193
Chapitre XIX. — Gouvernement du général Bugeaud 527
Chapitre XX. — Situation de la domination française ;">47
Statistique historique des régiments envoyés en Afrique depuis 1 830. . . :,;;
FIS l>K I.A table,